CD, critique. DASSOUCY : airs (Faenza, Marco Horvat, Hortus)

dassoucy horvat airs critique cd classiquenews hortus _DisqueCD, critique. DASSOUCY : airs (Faenza, Marco Horvat, Hortus). Quel personnage et quel disque ! On ne saluera jamais trop l’ensemble Faenza et les Éditions Hortus d’avoir exhumĂ©, lui donnant vie par le peu qui reste de sa musique, Charles Coypeau d’Assoucy, dit Dassoucy (1605-1677), compositeur, chanteur, poète et Ă©crivain dont l’existence aventureuse est un roman qui invite Ă  le lire, Ă  l’écouter, nous donnant aussi une autre lecture et une autre Ă©coute de ce trop cocoricosĂ© Siècle de Louis XIV Ă  l’image historique compassĂ©e. Il est vrai qu’il eut peut-ĂŞtre la chance de vivre sa jeunesse dans l’effervescence frondeuse, libertine, brouillonne mais crĂ©atrice de la première partie du siècle, avant la remise en ordre monarchique de la dĂ©faite des Frondes, la première, la Fronde parlementaire prĂ©figurant dĂ©jĂ  la RĂ©volution, avortĂ©e, la suivante, celle des Princes, une tentative Ă©goĂŻste de retour fĂ©odal. Il vĂ©cut donc et mourut avant la glaciation de l’absolutisme et de son art officiel, qu’on appellera, abusivement, suivant Voltaire sans examen, Grand Siècle. Le programme ainsi enregistrĂ© par HORTUS dĂ©croche lĂ©gitimement notre distinction d’excellence : le CLIC de CLASSIQUENEWS de l’Ă©tĂ© 2019.

Grand Siècle ?
CLIC_macaron_20dec13Avec Le Siècle de Louis XIV, Voltaire a si menteusement monumentalisé le règne de ce roi (Âge d’or ), histoire de rabaisser celui (« âge de fer ») de Louis XV avec lequel il fut si souvent en conflit, l’obligeant aux exils que, de cette glorification, telle la calomnie répétée dont on dit qu’il en reste toujours quelque chose, il est resté une nationaliste image d’Épinal, rarement mise en question, béatement conservée, sur la grandeur et perfection à tous niveaux de cette époque, politique et militaire, avec ses icônes culturelles sélectes, c’est-à-dire sélectionnées : Descartes, Pascal, théâtre supposé classique, Mesdames de La Fayette et de Sévigné, La Fontaine, Lully, jardins rationnels à la française pour un Versailles dont on refusa longtemps de voir le baroquisme aussi aveuglant que les rayons officiels de son Roi Soleil.
Ce classement par « siècles » de civilisation au sommet, auxquels succéderait une fatale décadence, était implicitement calqué sur la typologie italienne de la Renaissance, Siècle de Périclès, Siècle d’Auguste,pour exalter celui de Laurent le Magnifique à Florence, face aux « barbares » s’affrontant dans les Guerres d’Italie, les Français essentiellement. Et c’est faire peu de cas des deux-cents ans du Siècle d’Or espagnol ou du Siècle d’Or hollandais émancipé de l’Espagne, contemporains de ce Siècle de Louis XIVque Voltaire, dont le classicisme ne recule pas devant l’hyperbole baroque, l’exagération, décrète égal et même supérieur (« le siècle le plus éclairé qui fut jamais »), à l’échelle des moments clés de la civilisation.
Une exaltation d’une France idéale, à son apogée royaliste et absolutiste, dont la juste vénération révolutionnaire pour Voltaire, a même fait adopter ses clichés culturels et ses valeurs par la Troisième République triomphante. Avec ce paradoxe que l’on ignore toujours : la générosité des lois Jules Ferry de la scolarité gratuite et obligatoire pour tous, la merveilleuse égalité de savoir compter, lire, écrire, donnait aux petits Français, pour modèle d’écriture, sujet, verbe, complément, une langue, certes facile en sa simplification, imposée en plein Ancien Régime, deux siècles plus tôt par les Malherbe et Vaugelas, prisée au mépris des Rabelais, et autres écrivains foisonnants et poètes constellants de la Pléiade. Une épuration stylistique draconienne. Et l’on ignore aussi, obnubilé par les Corneille, Molière et Racine, que les rhétoriques de l’époque, les critiquant souvent, donnent surtout pour modèle de perfection d’écriture les Cureau de la Chambre, Patru, Pellisson que nous avons oubliés…
L’enseignement, survalorisant une époque classique très brève, à cheval avec le XVIIIesiècle, néglige les écrivains des deux premiers tiers du XVIIe, qui pratiquement demeurent, sinon inconnus, aussi largement méconnus que cette longue période qui précède la prise de pouvoir de Louis XIV en 1661 : tout un courant libertin, de libres penseurs tels La Mothe Le Vayer, de poètes, Théophile de Viau, Boisrobert, Tristan l’Hermite, Saint-Amant, de romanciers dans la veine espagnole, Sorel, Scarron, Furetière, François de Rosset (l’auteur le plus lu de son temps !), sans parler de Cyrano de Bergerac qui dut sa survie à la fiction d’Edmond Rostand. Et, si l’on ajoute un temps Molière, autre fort esprit qui eut aussi fort à voir avec la censure et la cabales, des Dévots et autres, ce fut là le terreau, le milieu culturel, artistique et amical de l’irrévérencieux et libre Dassoucy.

Charles Coypeau d’Assoucy, dit Dassoucy (1605-1677)
C’est pourquoi l’on applaudit déjà ce disque qui a le mérite de rappeler à la mémoire officielle, abusivement sélective, ce personnage extraordinaire que fut Dassoucy, poète, luthiste, chanteur et compositeur, mémorialiste romancier de lui-même, sa vie fut un véritable roman, célèbre en son temps et oublié du nôtre. Du moins du grand public, mais non des spécialistes de l’époque acharnés à le faire connaître et reconnaître par des colloques et recherches [1], les érudits trop solitaires, les connaisseurs, qui lui vouons estime et sympathie. Un compositeur écrivain et poète, aussi généreux en confidences sur lui-même et sa vie de musicien qu’il fut prodigue sans doute en cette musique, hélas, presque entièrement perdue, hors ce que ce disque révèle.

HĂ©ros picaresque
Musicien itinérant reçu dans les cours de France et d’Italie, Savoie, Mantoue, Florence, Rome, récompensé par le pape malgré sa sulfureuse réputation, Dassoucy chante aussi dans les villages pour payer pain, vin et logis, escorté de ses deux pages chanteurs, pages savoureuses sur ces tournées, virées et c’est un régal de lire des bribes de cette autobiographie, ces mémoires sans doute romancés mais poétisés par l’humour, parcelles de ses écrits dont est semé le livret du disque par Horvat lui-même, suivi d’une riche étude de l’éditrice de la partition, Nathalie Berton-Blivet, tous deux à l’évidence chaleureusement gagnés, au-delà de son intérêt artistique, par la sympathie qu’inspire ce personnage, qu’on espère contagieuse.
On se permettra, en tribut à l’auteur et hommage au disque, d’ajouter quelques anecdotes de son autobiographie d’une liberté de ton toute moderne, qui nous ravit aujourd’hui, mais dut choquer délicieusement ou scandaleusement ses lecteurs, notamment Pierre Baylequi, lui consacre un long article détaillé, donnant la mesure de sa notoriété, dans son prestigieux Dictionnaire critique(1697). Le lexicographe est outré du portrait outrageant que le désinvolte mémorialiste fait de sa propre famille, pour nous haute en couleur : père avocat, et la mère, d’une famille de luthistes de Crémone, un sacré petit bout de femme chaussée de patins immenses, bilieuse et querelleuse, mais spirituelle. Le fils ne le sera pas moins. S’accompagnant du luth, elle chantait « comme un ange » mais semble un démon conjugal. Devant elle, si impérieuse, l’avocat professionnel de la parole n’osait souvent pas ouvrir la bouche tant elle le contredisait, même en matière de lois, couple tumultueux, en venant, plus qu’aux mains, à l’épée pour vider une querelle juridique sur l’interprétation de la loi Frater a fratesde Justinien ! Bons juristes litigieux mais mauvais parents : ils se séparent volontairement de corps, de biens et d’enfants partagés (heureusement pas à la Salomon !), le petit Dassoucy restant à Paris avec son père. Ce dernier concubinait avec la servante maîtresse, et marâtre, haineuse envers l’enfant du premier lit, qui le lui rend bien, en étant, selon son propre aveu, « aux couteaux » avec elle. Quelle famille, décidément ! C’est conté avec une bonne humeur pleine de charme, un humour digne de Cervantes, un sens de la comédie conjugale qui ne démériterait pas du Molière des Femmes savantes.
Le gamin rebelle, fait des fugues dès neuf ans, ne doutant de rien, il se fait passer pour astrologue à Calais, guérit même un « malade d’imagination », passe pour magicien… qu’on veut noyer. Bref, au sens propre, le petit Dassoucy est déjà un pícaro, dans le vrai sens littéral —et littéraire— espagnol, un jeune garçon, émancipé de sa famille, anti-héros vagabondant, survivant de petits métiers et la ruse. Vraie signature du pícaro, il conte sa vie à la première personne, tel Lazarillo de Tormes (1554) le premier en titre mais qui donna un modèle définitif au roman picaresque, ses avatars pouvant être le Jack Kérouac de Sur la routeet Le Vagabond solitaire, en passant par le fictif Gil Blas de Santillanede Lesage qui se revendique du genre.
Louis XIII le nomme maître de musique du jeune Louis XIV et ,à savoir le goût de ce dernier pour le luth et la guitare, à la qualité de l’élève on voit celle du maître. Amant, dit-on de Cyrano, ce qui n’est pas un gage de médiocrité sans doute, mais liaison tumultueuse et dangereuse puisque, après leur rupture en 1653, ce dernier se répand en libelles contre lui et menaces de mort signées : guerre publique de pamphlets de part et d’autre, ce qui manifeste tout de même la notoriété des deux amants désunis mais unis par une même veine et verve satiriques. À la différence que Cyrano est de plus un bretteur réputé, mais qui s’abaisse à le dénoncer comme athée. Ce qui aurait contraint le musicien à quitter Paris pour des tournées en province puis la France pour l’Italie, escorté de ses deux pages chanteurs, enchanteurs par d’autres charmes ne devant rien au chant que ses amis puis ennemis Chapelle et Bachaumont dénonceront également.
Il connaîtra la prison, pour dettes, grivèlerie, athéisme, homosexualité, et il avoue, avec légèreté, dans ses « Avantures » qu’il donne lui-même comme « burlesques » :
« Les femmes m’appelaient hérétique, non pas en fait de religion mais en fait d’amour. » (Aventures burlesques de Dassoucy) [2]
Mais il a risqué le bûcher pour sodomie en 1655 à Montpellier pendant qu’il accompagne, alors aussi itinérant que lui, Molière et sa troupe. Puis, de nouveau à Paris, il est emprisonné pour sodomie en 1673. Et il a goûté aux geôles du Saint-Office à Rome pour athéisme, dénoncé semble-t-il par son propre page Pierrotin, un sacré numéro digne du maître, qui lui avait déjà valu les dénonciations ironiques de Chapelle sur ce gamin attaché à son train, arrière bien sûr. Ironie du sort ? Séduit par la voix du jeune page, le duc de Mantoue l’enlève à Dassoucy pour en faire un castrat à la voix enfantine préservée !
À son retour en France en 1670, après sa rupture avec Lully, Molière, dont il espérait devenir le musicien attitré, lui préfère Charpentier, ce qui blesse le musicien vieilli, qui, comme à chaque fois, s’exprime par écrit. Mais il aura fait la musique de la pièce à machines de Corneille, Andromède,commandée par Mazarin, dont un air se trouve dans le disque.
Le bouillonnant musicien laisse une Ĺ“uvre poĂ©tique abondante, des poèmes dans le goĂ»t parodique du temps, tel le Virgile travestide Scarron parodie de l’ÉnĂ©ide, paru entre 1648 et 1653, mais que Dassoucy a anticipĂ© avec Le Jugement de Paris en vers burlesques 1648, et L’Ovide en belle humeur, 1650. La notice de Wikipedia en donne une impressionnante liste. Beaucoup de ses textes, dont ses « aventures », sont sur les archives Gallica en fac simile mais, le directeur du colloque mentionnĂ©, Dominique Bertrand,a publiĂ© Les Aventures et les Prisons,une Ă©dition critique chez HonorĂ© Champion en 2008.

Airs à quatre parties : sauvés de l’oubli
Dassoucy a composé Les Amours d’Apollon et de Daphné, comédie en musique dédiée au Roy durant sa dernière prison au Châtelet en 1673, dont seul reste le livret, et des ballets dont le titre fait rêver et sourire, Les Biberons,Les Enseignes des cabarets de Paris, hélas perdus.

Airs Ă  quatre parties (1653)
Poésie topique
Hormis l’air d’Andromèdede Corneille (« Vivez, heureux amants »), les poèmes musiqués par Dassoucy sont de lui-même. Comme je le disais déjà à propos des textes des airs de cour de Lambert, hors la qualité musicale qui les transfigure, il ne faut pas s’attendre à une beauté poétique originale que le Grand Siècle avait balayée en grand, raillant, comme le Père Bouhours, les joyaux de la poésie baroque espagnole et italienne du courant international pour se confiner dans l’étroitesse académique de frontières nationales. Dans la recherche, sans doute généreuse, d’une langue compréhensible à tous, transparente, les théoriciens purgent les poèmes d’images obscures (même la traduction d’Homère), de métaphores « hardies », « outrées », honnies par les jansénistes, condamnant toute licence verbale, dénonçant la moindre originalité (Racine fait grincer les dents des rhéteurs par certaines audaces), ce qui en fait de poésie, à l’exception de quelques poètes de la première moitié du siècle, de La Fontaine et Racine, n’a pour résultat que des « poèmes » réduits à de la prose rimée, exploitant à satiété tout un répertoire répétitif de métaphores lexicalisées, qui ont donc perdu leur poéticité.
On retrouve donc ici les poncifs hérités des troubadours de la Belle Dame sans Merci en version pastorale enrubannée : pour un « amant infidèle » qui « s’en va », il y a toute une troupe, un troupeau de cruelles pastourelles faisant mourir d’amour l’amoureux éploré :Cloris, « bergère insensible », « l’infidèle Amarante » désolant son berger, Phillis, « trop volage bergère », l’« inhumaine Silvie  [sic]», Sylvie,Iris, noyant dans les larmes l’amant transi dans le cliché typique d’un cadre tout aussi topique de « belles forêts », de « bois charmants », de « rochers, belles fontaines » où se consume plus que ne se consomme le «  feu », la « flamme », « le flambeau »« d’un cœur réduit en cendres ».
Un poème, cependant exprime un exil amoureux (Il est bien temps, adorable princesse),un deuil Esprit du ciel, divin génie, (« Absent de vous, je suis sans vie »), sans doute une mort, qui anticipe Sur les lagunes de Théophile Gautier, magnifié par Berlioz, Fauré, Gounod.

Airs à quatre parties : quatre voix
Je ne peux que répéter ce que j’ai dit ailleurs : le cliché le plus éculé de ces poèmes dont la poésie se réduit à la rime, le mot le plus banal et convenu, (larmes, douleur, mort…) par le miracle de la musique, des agréments virtuoses du chant, s’irise de couleurs, de saveurs et le lieu commun accablant devient alors le lieu commun à tous qui nous a accablés ou nous accablera un jour, tristesse, abandon, chagrin d’amour, perte, deuil. Nous nous reconnaissons alors dans l’envie de ces solitudes, nous retrouvons dans ce printemps inévitablement fleuri, dans la banalité ces affects qu’un jour ou l’autre nous avons tous éprouvés.
Ces airs sont à quatre voix, sans la rituelle basse continue. On regrette un peu que le disque ne donne pas un seul exemple de l’original des dix-neuf airs enregistrés. Cela aurait permis de mieux appréhender le travail musicologique remarquable deMarco Horvat. Il s’explique sur ses options : sa liberté est celle même dont usaient largement les musiciens de l’époque sur des partitions dont tous les connaisseurs su Baroque savent la plasticité, les formes diverses qu’elles pouvaient prendre selon les circonstances de lieu, d’effectifs musicaux, d’interprètes : « l’adjonction d’une basse continue au théorbe est une évidence », dit-il, évidence « audible » dirons-nous dans la mesure où Dassoucy, virtuose du luth, sans doute aussi archiluth ou théorbe, se met en scène jouant de ces instruments à cordes pincées, accompagnant ses deux pages chanteurs et lui-même, donc, déjà trois voix. La variété des voix, relayant le passage soliste répond à une musique harmonique mais pas forcément affranchie de la polyphonie, du contrepoint, dont il faut rappeler qu’elle est aussi une pratique musicale non professionnelle de la sociabilité du temps : on chante en famille, entre amis, ladite « musique de table » exprime bien ce partage festif, dont témoigne aussi la peinture. C’est le sentiment chaleureux que donnent ces voix plurielles aux tessitures différentes, mêlées, emmêlées amoureusement quand la féminine a pour répondant celle de l’homme.

CLIC D'OR macaron 200Les airs alternent avec des parties instrumentales de flûte, violes, violons d’Ennemond Gautier, un confrère apprécié de Dassoucy. De la sorte, agencé avec goût, ce disque nous offre le seul vestige de la musique de ce prolifique auteur, le texte de ses dix-neuf airs, auréolés d’un contexte historique musical éclairant : dans un écrin, un rayonnant cadre baroque.

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CD événement, critique. Airs à quatre parties du Sieur Dassoucy, Faenza, direction Marco Horvat (1 cd Éditions Hortus).

Sarah Lefeuvre : voix et flûtes
Saskia Salembier : voix et violon
Francisco Mañalich : voix et basse de viole
Emmanuel Vistorky : voix
Aude-Marie Piloz : dessus et basse de viole
Marco Horvat : théorbe, guitare et voix .

https://www.babelio.com/livres/Charles-Coypeau-dAssoucy-Les-avantures-deMdAssoucy-T1-Edition-de-1677/746520

Cet ouvrage est une rĂ©impression Ă  l’identique de l’Ă©dition originale numĂ©risĂ©e par Gallica.

Charles Coypeau d’Assoucy
ISBN : 9864040227

Éditeur : CHAPITRE.COM – IMPRESSION À LA DEMANDE (01/01/2014)

[1] On ne peut ne pas signaler le colloque passionnant dont tous les participants participent, à l’évidence, de cette sympathie, dont je parlais, qui émane de notre homme : 
Dominique BERTRAND (éd.), AVEZ-VOUS LU DASSOUCY ?Actes du colloque international du CERHAC (Clermont-FERRAND, 25-26 juin 2004)
PU Blaise Pascal, 2005, 414 p., 30 €

[2] Voir l’excellente notice Wikipedia.

Zamboni : 3 questions Ă  Marco Horvat, Faenza

Marco Horvat ressuscite le gĂ©nie madrigalesque de Zamboni3 questions Ă  MARCO HORVAT. En dĂ©plaçant le curseur chronologique, l’ensemble Faenza s’Ă©loigne de son cher XVIIème (Seicento) pour explorer  au XVIIIè, la volontĂ© d’un auteur plus tardif, passionnĂ© par un genre plus ancien. Ce jeu des rĂ©pertoires et des Ă©poques, historicisme avant la lettre, n’est pas sans rappeler le travail contemporain des interprètes soucieux de retrouver l’Ă©clat des Ĺ“uvres baroques. Quand Faenza aujourd’hui s’intĂ©resse Ă  Giovanni Zamboni, c’est un peu comme ce dernier lorsqu’il se penchait sur l’art dĂ©modĂ© du madrigal. Jouer Zamboni en 2015 et bientĂ´t lui consacrer un prochain disque, c’est rendre hommage Ă  un pionnier, Ă  la fois Ă©rudit affĂ»tĂ© et relecteur audacieux qui verra enfin ses Ĺ“uvres ainsi rĂ©investies et publiĂ©es, – finalitĂ©s modernes auxquels il n’avait pas pensĂ© et qui pourtant l’auraient assurĂ©ment comblĂ©.  Entretien avec Marco Horvat, directeur musical et fondateur de l’ensemble FAENZA, Ă  propos de son nouveau programme dĂ©diĂ© au madrigaliste Giovanni Zamboni. Plus qu’un nostalgique remettant au goĂ»t du jour, la forme du madrigal pourtant passĂ© de mode au XVIIIème siècle, Zamboni surgit en moderniste, maĂ®tre remarquable et digne successeur d’un Monteverdi. LettrĂ© au goĂ»t sĂ»r, Zamboni sait sĂ©lectionner les poètes qu’il met en musique avec une exigence qui rappelle ses aĂ®nĂ©s, Monteverdi toujours mais aussi D’India. Il en saisit les enjeux expressifs, le raffinement et l’Ă©lĂ©gance littĂ©raires comme la riche profondeur sĂ©mantique. Si le genre est dĂ©jĂ  très ancien, la manière de le traiter mĂ©rite de ressusciter l’Ă©criture de Zamboni et de lui consacrer un programme nouveau… Pour comprendre la modernitĂ© mĂ©connue de Zamboni et l’engouement que Marco Horvat lui rĂ©serve aujourd’hui, CLASSIQUENEWS a posĂ© 3 questions au musicien, crĂ©ateur de son ensemble Faenza…

 

 

 

Pouvez vous en quelques mots singulariser l’écriture du Zamboni madrigaliste ? Nostalgique ou moderniste ?
Zamboni, comme Bach – osons le comparer au Maître de Leipzig ! –  est les deux à la fois. La part de nostalgie est évidente : déjà, il joue du luth, cet instrument passé de mode depuis un bon siècle en Italie. Ensuite, son contrepoint peut sembler parfois académique : les voix entrent sagement les unes après les autres de façon régulière ; l’écriture est à quatre voix dans tous les madrigaux, même si certains passages sont monodiques et évoquent la cantate et l’opéra.
Mais « moderniste » très nettement aussi. Les modulations, les marches harmoniques, les éclats expressifs, l’inventivité le rapprochent de ses contemporains les plus inventifs : Vivaldi pour le charme, Marcello et Bach pour la profondeur de vue, et bien entendu Scarlatti, maître lui aussi du madrigal tardif, qui l’a très probablement directement influencé.

Quels sont les poètes mis en musique ?
Excellente question, car c’est du point de vue littĂ©raire que Zamboni se montre surtout liĂ© au passĂ©. Dans les poètes que j’ai pu identifier, Giovanni Battista Guarini (1538-1612), l’auteur du Pastor Fido – Ă©galement mis en musique par Vivaldi – tient le haut du pavĂ©, mais on trouve aussi par exemple Giovanni Battista Marino, qu’on appelait en France “Le Chevalier Marin”. Plusieurs des poèmes utilisĂ©s par Zamboni ont Ă©tĂ© mis en musique au dĂ©but du XVIIe siècle par Monteverdi, Cifra, d’India, Bellanda. Il se pourrait mĂŞme que, en effectuant une recherche plus poussĂ©e, on trouve des doublons prĂ©-baroques Ă  toutes les compositions de Zamboni. Passer des madrigaux de Monteverdi et d’India, Ă  ceux de Zamboni Ă©crits sur les mĂŞmes textes donnerait lieu Ă  un passionnant programme de concert : c’est d’ailleurs dans nos projets pour nos prochains programmes Zamboni en tournĂ©e mĂŞme si, dans un premier temps, j’ai envie de faire connaĂ®tre ce compositeur en prioritĂ©.

 

 

 

Dans quelle mesure ce nouveau programme met il en avant les qualités de votre ensemble Faenza et l’esprit des recherches que vous menez ?
Ce programme sort nettement Faenza de son répertoire de prédilection : celui du XVIIe siècle mais, pour différentes raisons – sans compter la beauté stupéfiante de ces musiques tirées de l’oubli – il est dans la ligne de ce que nous aimons et savons faire :
- faire découvrir des répertoires complètement oubliés : écoutez par exemple notre précédent CD agOgique consacré à Giulio san Pietro de’ Negri, compositeur majeur qui n’avait pratiquement jamais été enregistré.
- donner la parole Ă  des luthistes Ă©crivant pour le chant, espèce plutĂ´t rare et particulièrement intĂ©ressante. Nous avons travaillĂ© sur Bellerofonte Castaldi – que nous comptons bien enregistrer prochainement – nous pensons consacrer un programme Ă  Charles Hurel, qui est largement et injustement ignorĂ© des programmations, etc…
- interroger les rapports entre texte et musique, hors du contexte de l’opéra

Par ailleurs, et c’est peut-ĂŞtre ce qui a Ă©tĂ© le principal moteur de ce projet, nous sommes en perpĂ©tuelle interrogation sur le sens que peut avoir l’interprĂ©tation de la “musique ancienne” aujourd’hui. Comment et surtout pourquoi la jouer pour un public contemporain alors que bien d’autres formes de musique existent sur le marchĂ© ? Le fait qu’un groupe de gens, au XVIIIe siècle dĂ©jĂ , se soit posĂ© les mĂŞmes questions que nous sur les musiques du passĂ© est en quelque sorte rassurant et plein d’enseignements. Je suis par ailleurs très touchĂ© qu’un musicien comme Zamboni remue ciel et terre pour faire apprĂ©cier un art qui n’est plus Ă  la mode à l’époque oĂą il vit.

zamboni giovanni Della Casa Bologna Accademia filarmonicaCe ne sera d’ailleurs pas le seul programme de Faenza qui sort des limites de notre cher XVIIème siècle : un travail est en cours d’élaboration sur le répertoire de la Foire, à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, et – qui sait ? –, peut-être reviendrons-nous un jour à nos premières amours : le répertoire médiéval. D’ici là, le milieu musical français aura certainement appris à déconstruire les grilles de lecture qui ont trop souvent tendance à enfermer les artistes dans des catégories étanches. J’ai toujours tenu à décloisonner les disciplines et à prouver que l’on pouvait créer en marge des courants officiels. D’où notre travail sur le spectacle musical (Les Voyages de Bellerofonte), les formes croisées (Métamorphoses) ou interactives (Le Salon de Musique) et, bientôt, sur le Théâtre de Foire, prototype de la lutte des artistes contre la tyrannie des institutions.

Une autre raison m’a poussée à mener ce projet à bout, avec la complicité indispensable des interprètes et celle de notre maison de disques : Zamboni (portrait ci dessus) n’a jamais réussi à faire publier ses madrigaux, malgré des tentatives répétées et probablement harassantes à l’âge qu’il avait atteint. C’est lui rendre justice que d’en proposer un enregistrement et, plus tard, une édition.

Je voudrais aussi signaler que ce travail a pu être mené à bien dans le cadre de notre résidence à l’Université de Reims Champagne-Ardenne : encore une expérience rare et inter-disciplinaire comme nous aimons les imaginer!

 

Entretien avec Marco Horvat, propos recueillis par Classiquenews en octobre 2015

 

 

zamboni giovanni Della Casa Bologna Accademia filarmonicaProchain concert de Marco Horvat, Faenza :
Paris (11ème ardt), Foyer de l’âme, le 11 novembre 2015, 20h : Madrigaux de Zamboni, le Monteverdi des Lumières

 

Paris. Madrigaux de Giovanni Zamboni par Faenza

horvat-marco-concert-clic-de-classiquenewsParis. Faenza ressuscitent les madrigaux de Zamboni. Le 11 novembre 2015, 20h. Temple du Foyer de l’âme. Le travail du romain Giovanni Zamboni témoigne du regain d’intérêt voire de la nostalgie des amateurs pour un genre musical et vocal devenu démodé à la fin du XVIIè : le madrigal. Giovanni Zamboni, dit « le Romain », virtuose au début du XVIIIème siècle, de nombreux instruments à cordes pincées (archiluth, clavecin, mandoline, théorbe, mandore…), fut l’un des derniers luthistes italiens et aussi le dernier grand madrigaliste de l’histoire de la musique, prolongeant la recherche audacieuse d’un Monteverdi. Si les deux cycles de madrigaux qu’il nous a laissés n’ont jamais été publiés – ayant été jugés archaïques, donc passé des mode-, ils entendent cependant dans une langue musicale maîtrisée, rendre hommage aux maîtres du passé. Sous la direction de Marco Horvat, l’ensemble Faenza choisit aujourd’hui d’en ressusciter le chant perfectionniste et parfois l’élan fantaisiste voire fantasque, toujours en accord avec le sens et les images des textes mis en musique.

Madrigaliste, Giovanni Zamboni a aussi laissé 12 sonates publiées à Lucca en 1718 composant le dernier recueil de musique imprimée en tablature pour le luth en Italie. Dans le style de Corelli, les Sonates ont probablement influencé Sylvius Leopold Weiss, ultime luthiste allemand, dont on sait qu’il séjourna deux ans à Rome. Leur style relève de ce baroque universel et européen que Bach représente idéalement et que Zamboni fait aussi évoluer. Le prélude de sa huitième sonate est pratiquement un copié-collé du premier prélude du Clavier bien tempéré, dont le manuscrit est pourtant plus tardif. Qui s’est inspiré de qui ? Le mystère demeure et souligne l’importance de l’inspiration de Zamboni.

zamboni giovanni Della Casa Bologna Accademia filarmonicaGiovanni Zamboni : le Monteverdi des Lumières. Les deux cycles de douze madrigaux à quatre voix, d’une très grande richesse d’invention renouvellent la tradition madrigaliste qui remonte à la fin du XVIè et a connut ses heures glorieuse au début du XVIIe siècle, grâce à l’engagement de Moneverdi ; sous l’impulsion d’Alessandro Scarlatti, les musiciens s’intéressent à nouveau à la forme du madrigal dès le fin du XVIIè, appuyés et stimulés par de nombreux lettrés romains, nostalgiques de la fusion poésie et musique. L’idéal esthétique fusionnant les deux disciplines, incarné en particulier par Monteverdi et Gesualdo, la nouvelle vogue pour le madrigal inspire en particulier Zamboni. Son style suscite en particulier l’admiration du grand Maître de Chapelle de Saint-Jean de Latran, Girolamo Chiti, qui laisse un témoignage éloquent :  il y relève « une connaissance approfondie du contrepoint et de l’expression du sens des paroles, synthèse de la rigueur de l’ancienne école et de l’expressivité chromatique du style moderne ». De quoi nous délecter aujourd’hui, tout en explorant l’écriture perfectionniste d’un compositeur romain méconnu.

Les deux Livres de madrigaux de Zamboni par Faenza, Marco Horvat :

Olga PITARCH, soprano
Lucile RICHARDOT, alto
Jeffrey THOMPSON, ténor
Emmanuel VISTORKY, basse

Elisabeth GEIGER, clavecin
Charles-Edouard FANTIN, archiluth
Christine PLUBEAU, basse de viole

 

 

boutonreservationMercredi 11 novembre 2015, 20h
Temple du Foyer de l’âme
7, rue du Pasteur Wagner
Paris 11ème
(MĂ©tro : ligne 5 – arrĂŞt: BrĂ©guet-Sabin)

Marco Horvat ressuscite le génie madrigalesque de ZamboniAPPROFONDIR : Entretien avec Marco Horvat à propos de la modernité des madrigaux de Zamboni et du geste de Faenza dédié à la résurrection de ce programme. 3 questions à Marco Horvat à propos des madrigaux de Giovanni Zamboni