COMPTE-RENDU, opéra, GENEVE,Grand-Théâtre, 30 avril 2019. CHARPENTIER : Médée. L Garcia Alarcón / David Mc Vicar

COMPTE-RENDU, opéra, GENEVE,Grand-Théâtre, 30 avril 2019. CHARPENTIER : Médée. L Garcia Alarcón / David Mc Vicar. On attendait la tension, la démesure, la grandeur tragique, mais aussi l’intime, la plainte, la magie. On sort partagé. Cette réalisation scénique est admirable, cohérente, accomplie, tout comme la performance musicale, de haut niveau. Mais chacun semble exercer son art dans un registre incompatible. La transposition triviale, parfois boulevardière, réduit la tragédie à une trahison suivie d’un accès de folie criminelle. L’émotion est ramenée à la lecture d’un fait divers horrible. Certes, Créuse souffre de l’embrasement interne de sa somptueuse robe, la puissance démoniaque de Médée électrocute les gardes chargés de se saisir d’elle, des diables et diablesses surgissent, pour une bacchanale effrénée. C’est beau, mais on demeure spectateur. Où sont cette démesure, la force paroxystique, le surnaturel ?

 

 

 

McVicar, l’anti-mythe

 

 

 

On ne présente plus David Mc Vicar, auquel on est redevable depuis vingt ans de tant de réussites, ainsi son Wozzeck donné ici même en 2017. Toute l’action se déroule dans l’espace d’un somptueux salon sur lequel s’ouvrent trois hautes portes vitrées. Nous sommes à Londres durant la seconde guerre mondiale. Les changements à vue (ainsi la carlingue d’un avion de chasse où Créuse et Oronte vont s’installer) et de judicieux éclairages suffiront à permettre la variété des tableaux. Les nombreux costumes, uniformes militaires, tenues de soirée, travestissements des danseurs, sont autant de réussites.

La dissonance entre le texte chanté, la musique instrumentale et le cadre visuel est d’autant plus flagrante que la direction d’acteur, millimétrée, nous vaut parfois de véritables caricatures (ainsi, la distinction de l’officier de marine opposée à la désinvolture grossière de l’aviateur). On frôle plus d’une fois le théâtre de boulevard et Broadway. Des défections du public qui se font jour à la faveur des entractes confirment notre perplexité : la catalyse que l’on espère ne se réalise que rarement, dans les moments où l’on oublie cette histoire substituée, qui relève du fait divers.

CHARPENTIER critique classiquenews critique opera medee_gpiano_c_gtg_magali_dougados-0506-thumbMédée, la plus paroxystique des héroïnes, femme et magicienne, barbare et tendre, exilée, vulnérable par son amour, sacrifiera tout après s’être sacrifiée. Malgré cet amour, ses efforts, ses renoncements, elle n’appartient pas à ce monde d’aristocrates affairistes. Dès son premier air « un dragon assoupi », sa puissance est manifeste, terrifiante. La prise de rôle de Anna Caterina Antonacci est pleinement convaincante. Sa voix ample, dans une tessiture qui lui convient à merveille, se déploie avec toutes les expressions attendues. Elle est Médée, dont elle a la maturité et la passion. Plus qu’aucun autre, le rôle de Médée exige une diction parfaite, propre à illustrer le poème de Thomas Corneille, et c’est un modèle que celle de notre prima donna. Son engagement est absolu, sa résistance surhumaine, tant au plan dramatique que pour ce qui relève de la voix. Il n’est pas de récitatif d’air ou de duo qui laisse indifférent. Lorsqu’elle chante « Je sens couler mes larmes », avec tendresse et douleur, comment retenir les nôtres ? La duplicité, le mensonge, les arrangements douteux, la trahison entraîneront sa vengeance et ses crimes, et malgré l’horreur qu’ils nous inspirent, on l’acquitterait volontiers, tant elle nous fait partager sa souffrance et sa folie.

CHARPENTIER critique opera classiquenews medee_pg_c_gtg_magali_dougados-0156-thumbChanteur accompli, particulièrement familier de ce rĂ©pertoire, Cyril Auvity campe un Jason, imbu de sa personne, inconstant, faible, fourbe dès la deuxième scène, habile, touchant par ses dĂ©fauts, trop humains. La voix est rayonnante, ample, souple, longue d’une articulation exemplaire avec un style exemplaire. Le CrĂ©on de Williard White ne manque pas de noblesse. Bien timbrĂ©e, parfois instable, la basse est puissante mais pĂŞche par une prononciation teintĂ©e de couleurs anglo-saxonnes. Après son affrontement avec MĂ©dĂ©e, son air de la folie est de belle facture. Sa fille, CrĂ©use, la rivale de MĂ©dĂ©e, est chantĂ©e par Keri Fuge, beau soprano, Ă©panoui, qui donne une subtilitĂ© psychologique inattendue au personnage. Charles Rice – dont on se souvient de la prestation dans Viva la mamma ! – nous vaut un Oronte de qualitĂ©, juste dans son expression. La NĂ©rine d’Alexandra Dobos-Rodriguez fait partie des heureuses dĂ©couvertes de la soirĂ©e. D’une aisance vocale rare, son Ă©mission et son jeu nous sĂ©duisent. Il faut encore signaler Magali LĂ©ger, que l’on apprĂ©cie dans le rĂ©pertoire baroque français, dans trois petits rĂ´les Ă  sa mesure, comme JĂ©rĂ©mie SchĂĽtz et Mi-Young Kim. Le ChĹ“ur du Grand Théâtre , pleinement investi, donne le meilleur de lui-mĂŞme, puissant, Ă©quilibrĂ©, d’une diction souveraine. Son jeu scĂ©nique est exemplaire. Le corps de ballet, virtuose, frĂ©quemment sollicitĂ©, dans les styles les plus variĂ©s, participe Ă  la rĂ©ussite visuelle du spectacle.

charpentier critique opera classiquenews medee_gpiano_c_gtg_magali_dougados-0257-thumbComme Ă  Londres, le prologue est amputĂ© et n’en subsiste que l’ouverture. Ce qui nous vaut un autre contresens : sĂ©duisant, dĂ©coratif, tendre et enlevĂ©, ce qui sied idĂ©alement Ă  l’allĂ©gorie chantant les mĂ©rites de Louis XIV, elle dĂ©tonne lorsqu’elle est accolĂ©e Ă  la première scène, oĂą les Ă©lĂ©ments du drame sont exposĂ©s. L’allègement de certains rĂ©citatifs sauve l’essentiel. Conduits avec justesse, fluiditĂ© et expressivitĂ©, ceux-ci s’intègrent parfaitement au flux musical conduit par Leonardo Garcia AlarcĂłn. Il en va de mĂŞme des abondantes danses et divertissements, qui prolongent le drame, lorsqu’ils n’y participent pas directement, et lui donnent sa respiration. C’est un constant rĂ©gal que la vie qu’il insuffle Ă  sa Capella Mediterranea : du continuo (avec la merveilleuse Monika Pustilnik, entre autres) aux cordes, aux vents et Ă  la percussion, l’équilibre, le relief, les couleurs sont plus prĂ©sents que jamais. Son attention au chant ne se relâche pas, et si, rarement quelques dĂ©calages sont perceptibles, ils sont immĂ©diatement corrigĂ©s.

Au sortir de cette extraordinaire prestation, on se prend à rêver de ce qu’aurait pu réaliser un metteur en scène, musicien, ayant compris le sens profond ainsi que la force du poème de Thomas Corneille, comme celui de la musique magistrale de Charpentier…

 

 

 

COMPTE-RENDU, critique, opéra, GENEVE, Grand-Théâtre, 30 avril 2019.

M.-A. CHARPENTIER : Médée. Leonardo Garcia Alarcón / David Mc Vicar. Anna Catrina Antonacci, Cyril Auvity, William White, Keri Fuge, Charles Rice. Crédit photographique © GTG – Magali Dougados

 

 

 

 

 

 

Rennes. Oratorios de Carissimi et de Charpentier

caravage-saint-thomas-incredulite-582-390-uneRennes, CathĂ©drale Saint-Pierre, Histoires sacrĂ©es, le 4 novembre 2015. Carissimi et Marc-Antoine Charpentier Ă  Rennes. Au XVIIè, la ferveur religieuse s’Ă©prouve dans le cadre théâtral de l’oratorio, nouveau genre nĂ© en Italie simultanĂ©ment Ă  l’opĂ©ra : chanteurs et instrumentistes ressuscitent les grands actes hĂ©roĂŻques des premiers martyrs chrĂ©tiens. A Rome, le gĂ©nie de Carrissimi s’affirme (Jonas et JephtĂ©), Ă  tel point que les compositeurs français et europĂ©ens se pressent pour recevoir la leçon du maĂ®tre romain : Marc-Antoine Charpentier venu Ă  Rome comme peintre, dĂ©couvre la force de la musique et du chant le plus expressif et le plus sensuel (alliance rĂ©alisĂ©e quelques dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes en peinture par Caravage) : il sera compositeur et maĂ®tre de l’oratorio, genre rebaptisĂ© en France, après sa formation auprès de Carrissimi, “histoire sacrĂ©e”. En tĂ©moigne Le Reniement de Saint-Pierre, chef d’oeuvre de 1670, affirmant au moment oĂą Lully crĂ©e l’opĂ©ra français pour Louis XIV Ă  Versailles (tragĂ©die en musique), le gĂ©nie d’un Charpentier soucieux de sensualitĂ© italienne autant que de dĂ©clamation française, expressive et onirique. Pour autant Charpentier n’oublie le drame, et la structure de ses Histoires italiennes, exploitent toutes les possibilitĂ©s expressives de la musique, en particulier quand l’enchaĂ®nement des Ă©pisodes favorise caractĂ©risation, coup de théâtre, contrastes saisissants… LIRE notre prĂ©sentation complète du programme Carissimi / Charpentier par le ChĹ“ur d’Angers Nantes OpĂ©ra, Stradivaria et Christian Gangneron, Ă  Rennes

charpentier-carissimi-oratorios-angers-nantes-opera-classiquenews-presentation-opera-clic-de-classiquenews


boutonreservationAngers Nantes Opéra présente Histoires Sacrées de Carissimi et Marc-Antoine Charpentier dans les églises des Pays de la Loire :

 

Rennes, Cathédrale Saint-Pierre,
Les 4 novembre 2015, 20h

Angers, Collégiale Saint-Martin,
les 15,16,18, 19 mars 2016, 20h

Angers Nantes OpĂ©ra offre ainsi un florilège spectaculaire de l’art de l’oratorio romain aux histoires sacrĂ©es françaises, excellence d’une transmission Ă©tonnante entre France et italie, Carrissimi et Charpentier.

COMPTE RENDU critique du spectacle Histoires sacrées : Carissimi et Charpentier par Angers Nantes Opéra, par Alexandre Pham (représentation à Sablé sur Sarthe, le 16 septembre 2015)

 

 

Programme : Histoires sacrées

3 oratorios de Carissimi Ă  Marc-Antoine Charpentier

Jonas de Giacomo Carissimi
Oratorio pour solistes, chœur, cordes et basse continue. Créé à Rome.

Le Reniement de saint Pierre de Marc-Antoine Charpentier
Oratorio pour solistes, chœur et basse continue. Créé à Rome ou Paris, vers 1670.

Jephté de Giacomo Carissimi
Oratorio pour solistes, chœur et basse continue. Créé à Rome, vers 1645.

Mise en scène : Christian Gangneron
costumes : Claude Masson

avec
Hervé Lamy, Jonas, Pierre, Jephté
Hadhoum Tunc, la fille de Jephté

Chœur d’Angers Nantes Opéra, dirigé par Xavier Ribes
Ensemble Stradivaria, dirigé par Bertrand Cuiller

Reprise Angers Nantes Opéra, créée le mercredi 16 septembre 2015 à Nantes, d’après la production de l’Atelier de recherche et de création pour l’art lyrique, créée à l’abbaye de Pontlevoy le 6 septembre 1985.

 

 

Illustrations : Caravage : l’IncrĂ©dulitĂ© de Saint-Thomas (DR) – Production oratorios de Carissimi, Histoires sacrĂ©es de Charpentier par Angers Nantes OpĂ©ra 2015 © Jef Rabillon

 

Marc-Antoine Charpentier. Biographie

charpentier marc antoineMarc-Antoine Charpentier, biographie. Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), de passage Ă  Rome, reçoit la leçon du maĂ®tre de l’oratorio baroque, conjuguant spiritualitĂ© et dramatisme : Carrissimi. De retour Ă  Paris, fin 1660, autour de ses 18 ans, le compositeur rejoint la cour de Marie de Guise en son hĂ´tel rue de Chaume jusqu’en 1688. Il y compose toutes les musiques sacrĂ©es et profanes pour sa protectrice. Quand Lully cesse sa collaboration avec Molière en 1672, Charpentier travaille avec l’auteur du Malade Imaginaire (1673) dont il Ă©crit les musiques de scène. Auteur dramatique, Charpentier compose les musiques des pièces de Thomas Corneille (CircĂ©, L’Inconnu en 1675 ; Le triomphe de dames, 1676; La Pierre philosophale, 1681). Charpentier surtout introduit la forme sensuelle et mystique de l’oratorio en France, qu’il rebaptise ” Histoire sacrĂ©e ” : ainsi ses chefs d’oeuvres, Judith, CĂ©cile vierge et martyre, Esther. Absent pour maladie des recrutements pour le renouvellement de la Chapelle royale en 1683, Charpentier se voit cependant gratifiĂ© d’une pension par Louis XIV pour service rendu pour son fils le Dauphin. Sans poste officiel Ă  la Cour, Charpentier frĂ©quente les grands dont le Duc de Chartres, Philippe d’OrlĂ©ans (futur RĂ©gent) pour lequel Charpentier Ă©crit ses Règles de composition. En 1688, Charpentier devient directeur de la musique de l’église Saint-Louis des JĂ©suites, et fournit aussi les musiques dramatiques du Collège Louis Le Grand dont David et Jonathas.

Médée (1693, livret de Thomas Corneille) est dédiée au Roi mais suscite un échec. Pourtant Ballard publie la partition en 1694 : c’est l’édition la plus importante pour Charpentier de son vivant.

En 1698, le compositeur à 55 ans, devient Maître de musique à la Sainte-Chapelle du Palais, succédant à François Chaperon. Il y écrit ses derniers chefs d’oeuvres : Jugement de Salomon (Judicium Salomonis), et surtout la monumentale Missa Assumpta est Maria. A l’époque où règne l’indiscutable et exclusif Lully, à l’Opéra, à la chambre, à l’église, la sensibilité italienne de Charpentier pèse de tout son poids dans le paysage baroque français du XVIIè : elle enrichit notablement le raffinement musical français de la période.

 
 
 

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Funérailles de Marie-Thérèse à Versailles (1683)

Versailles, Chapelle Royale. Samedi 10 octobre 2015, 20h. Requiem pour Marie-ThĂ©rèse. L’annĂ©e du tricentenaire de la mort de Louis XIV, le Centre de musique baroque de Versailles cĂ©lèbre aussi la disparition de son Ă©pouse, mariĂ©e en 1660, alors de fastueuses reprĂ©sentations du Xerse du compositeur vĂ©nitien Cavalli, invitĂ© Ă  grands frais et grand train par le Cardinal Mazarin.

marie-therese-autriche-reine-epouse-de-louis-XIV-messeLa Reine Marie-Thérèse décéda le 30 juillet 1683 après une maladie de quatre jours. Le 10 août suivant, le corps embaumé est inhumé à la Basilique Saint-Denis : « La Musique de la Reyne chantait le De Profundis » rapporte la Gazette. Mais dès le 2 août, on avait chanté un service solennel à la Cathédrale Notre-Dame de Paris avec une Pompe funèbre conçu par le décorateur renommé (à juste titre) Bérain. Louis XIV qui n’aimait guère son épouse, mais qu’il « honorait » chaque nuit (entre deux maîtresses ?), épousa peu après la mort de la Reine, et en secret Madame de Maintenon. A propos de la mort de marie-Thérèse, Lous XIV déclara non sans ironie et cynisme : « Voilà le seul chagrin qu’elle m’ait causé ». Propre au décorum lié aux personnalités royales, les Funérailles sont un théâtre et un rituel spectaculaire. Grâce à l’abondante documentation conservée, il est possible de se faire une idée très précise des Funérailles à Saint-Denis. Le dispositif musical comprenait trois entités distinctes avec leur répertoire propre qui alternaient en permanence : plain-chant pour les chantres placés près du catafalque, messe polyphonique pour les chanteurs de la Musique de la Chapelle (Missa pro defunctis de Charles d’Helfer) et motets à grands chœur pour les chanteurs et instrumentistes de la Musique de la Chambre (les fameux Dies iræ et De profundis de Jean-Baptiste Lully créés pour la circonstance).

Musiques de Charpentier pour les funérailles royales

marie_therese_bdHĂ©las pour les cĂ©rĂ©monies organisĂ©es Ă  Versailles, on ne sait rien. Ă€ la vĂ©ritĂ©, on ne sait trop quels compositeurs et MaĂ®tres de Chapelle participèrent aux nombreuses cĂ©rĂ©monies organisĂ©es Ă  cette occasion, tant Ă  Versailles, Ă  Paris et partout en province. C’est pourquoi la figure de Marc-Antoine Charpentier prend ici un sens et une portĂ©e lĂ©gitime. Le corpus des trois Ĺ“uvres composĂ©es par Charpentier, est unique en son genre, autant par l’importance historique qu’il revĂŞt que par sa profonde qualitĂ© artistique. En effet, dans les trois Ĺ“uvres, dans le Luctus Ă©crit pour 3 voix solistes, dans l’impressionnant In obitum qui revĂŞt toutes les caractĂ©ristiques des motets dramatiques et Histoires sacrĂ©es du compositeur, – c’est Ă  dire dans une Ă©criture italienne, sensuelle et raffinĂ©e apprise Ă  Rome auprès de son maĂ®tre Carissimi-, dans le De profundis enfin, on retrouve au plus haut degrĂ© d’inspiration, le gĂ©nie de Charpentier, son originalitĂ© inĂ©galĂ©e en matière de musique sacrĂ©e en cette seconde moitiĂ© du XVIIème siècle. Une telle musique de funĂ©railles, plus somptueuse encore que ne le seront les Funeral Sentences Ă©crites par Purcell pour la Reine Anne bouleverse toujours l’auditeur du XXIème siècle, comme les contemporains de la Reine Marie-ThĂ©rèse purent ĂŞtre touchĂ©s voire bouleversĂ©s par le spectacle funèbre des FunĂ©railles de la Reine en 1683. Outre sa grande qualitĂ© et son Ă©loquence funĂ©raire d’une gravitĂ© prenante directe, avant celle d’un Rameau par exemple (et qu’Olivier Schneebeli a prĂ©cĂ©demment abordĂ© Ă  l’occasion en 2014, charpentier marc antoinedes 250 ans de la mort de Rameau), la musique de Charpentier jouĂ©e ainsi dans l’Ă©crin le plus sacrĂ© et le plus solennelle du Château de Versailles pose clairement la question de la place et de l’estime de sa musique Ă  la Cour de Louis XIV : s’il n’a jamais occupĂ© de fonctions officielles comme Lully, Charpentier fut un tempĂ©rament très apprĂ©ciĂ© du Roi qui n’a cessĂ© de lui tĂ©moigner un soutien constant pendant le règne. Jouer Charpentier est donc lĂ©gitime d’autant que sans rĂ©elles sources prĂ©cises ni tĂ©moignages fiables, aucun document n’indique les compositeurs sollicitĂ©s pour la Messe des funĂ©railles de Marie-ThĂ©rèse. Au regard de la qualitĂ© et de la justesse de l’Ă©criture de chaque partition, on peut facilement imaginer qu’elles aient pu ĂŞtre Ă©crites Ă  cette occasion.

 

 

 

boutonreservationVersailles, Chapelle Royale
Samedi 10 octobre 2015, 20h.
Musiques pour les funérailles de la Reine Marie-Thérèse, 1683.

 

Marc-Antoine Charpentier : Luctus de Morte Augustissimae, In obitum augustissimae, De Profundis…

Les Pages et Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles
La RĂŞveuse
Benjamin Perrot et Florence Bolton, direction
Olivier Schneebeli, direction

 

 

CD. Chantal Santon, soprano : L’art orphique Charpentier, Purcell (1 cd Agogique)

SANTON Jeffery chantal cd purcell charpentier CLIC de classiquenews agogiqueCD, compte rendu critique. Chantal Santon, soprano : L’art orphique Charpentier, Purcell (1 cd Agogique). L’enchaĂ®nement du programme est habile et rĂ©flĂ©chi : le choix des pièces et mĂ©lodies/songs dĂ©fendu Ă©claire la passion baroque sur le mode de l’introspection et de la langueur, proche du texte. Dans Swetter than roses qui ouvre le rĂ©cital : l’absolue langueur Purcellienne, offre au timbre clair la libertĂ© de cultiver  une aisance Ă  caractĂ©riser les inflexions Ă©motionnelles du texte.  Saluons d’emblĂ©e, la maĂ®trise expressive et linguistique de la cantatrice Chantal Santon-Jeffery ; son articulation est parfaite dans la langue de Shakespeare (comme dans celle de Molière : Non je ne l’aime plus de Charpentier en fin de programme…) ; le style est noble et princier sans affectation : elle nous invite en son jardin constellĂ© de roses dĂ©licates et suaves… Plus vif et mĂŞme conquĂ©rant et victorieux,  Hark ! the echoing Air a trumph… oĂą l’abattage prĂ©cis – celui d’une langue ciselĂ©e lĂ  encore, fait triompher surtout les aigus naturels.

 

 

La soprano Chantal santon-Jeffery rĂ©ussit ce superbe rĂ©cital d’airs baroques

Nymphe chantante, mesurée, éloquente et pudique

 

CLIC D'OR macaron 200Le programme intercale entre les airs et songs, des pièces purement instrumentales : le choix de la très belle Chaconne en sol mineur est bĂ©nĂ©fique dans cet enchaĂ®nement aux filiations et correspondances soignĂ©es : l’argument majeur de ce chant est celui d’une Ă©lĂ©gance racĂ©e qui elle aussi va son train noble et gracieux, d’une majestĂ© aristocratique. Aux 2 airs de Purcell, rĂ©pondent deux de Charpentier : la suspension sensuelle fait le mĂ©rite du premier, la prĂ©cision dĂ©clamatoire et le refus de tout alanguissement mĂ©lodique distingue ce goĂ»t du verbe d’un Charpentier, vĂ©ritable Ă©gal de Lully : Ă©criture dense, expressive aussi Ă  laquelle le soprano de Chantal Santon rĂ©tablit la chair mordante, les images d’un Ă©rotisme pastoral franc et discret (auprès du feu on fait l’amour aussi bien que sur la fougère…) : mĂŞme invitation aux langueurs enivrĂ©es, sur le ton d’une âme Ă©picurienne qui sait profitez aussi du printemps… traversĂ©e par le sentiment du temps irrĂ©versible (frĂ©missante nostalgie du chant de Chantal Santon). L’intonation est juste : mesurĂ©e, elliptique : certains y verront Ă  torts absence de profondeur : mais c’est oublier que justement chez les baroques, la profondeur est un art de surface et d’exquise suggestivitĂ© : ce que maĂ®trise Ă©videmment la jeune soprano française.

Le Charpentier est prolongĂ© par l’Ă©cho instrumental aux secrets introspectifs de l’Allemande de Couperin qui suit, d’une profonde mĂ©ditation : opulence et clartĂ© du jeu de Violaine Cochard.

santon chantalLa pièce maĂ®tresse demeure Tristes dĂ©serts, lamento Ă  l’issu funèbre, et Ă  la française ici transfigurĂ© par le filtre d’un Charpentier violent, franc, d’une Ă©tonnante concentration de ton : c’est la tempĂŞte (mesurĂ©e) d’un cĹ“ur brĂ»lĂ© qui s’embrase au diapason de la nature inquiète (est-il nĂ©cessaire de la part de l’ingĂ©nieur du son d’exposer Ă  ce point l’archiluth, trop mis en avant et de façon si artificielle avec ses cordes tapageuses voire vulgaires ?). L’Ă©loquence calibrĂ©e de la voix tragique, celle du berger trahi et dĂ©muni suffit amplement : la soprano Santon fait valoir ses couleurs, ses nuances, son parfait dĂ©bit linguistique, qui reste clair, sobre, naturel. La perfection dans ce rĂ©pertoire. On pense Ă  la muse de Poussin, ou la nymphe dĂ©laissĂ©e abandonnĂ©e d’un Stella. Tout respire la dĂ©chirure et la passion dĂ©faite. Du vrai théâtre qui ce concentre surtout sur l’impact du mot.

Il semble qu’Ă  mesure que le programme avance, le ton se resserre, la forme se simplifie en une austĂ©ritĂ© rayonnante : ainsi au cĹ“ur du programme, l’ample prière amoureuse The plaint : O let me weep de Purcell (plus de 7mn de suspension Ă©plorĂ©e) oĂą la voix trouve un Ă©cho compatissant/complice dans la ligne des cordes (violon et viole). Quelle bonheur de lui avoir associĂ© la mĂ©canique enivrĂ©e du Ground en rĂ© mineur d’un Purcell absolument gĂ©nial.

Le tact, la pudeur, l’attention au verbe poĂ©tique font les dĂ©lices de ce programme ciselĂ©. Une perle dĂ©fendue par une cantatrice indiscutablement inspirĂ©e par la lyre tragique baroque, française et britannique. Reste le titre du programme qui apporte confusion et incomprĂ©hension : il ne s’agit pas d’airs inspirĂ©s par OrphĂ©e, mais bien de l’incandescence sentimentale qui sur le plan vocal a deux qualitĂ©s ici incarnĂ©es : poĂ©sie et mesure. Tout l’art du premier baroque : ce XVIIè auquel on revient toujours comme Ă  une source rĂ©gĂ©nĂ©ratrice, sans se lasser.

 

 

CD. Chantal Santon, soprano : L’art orphique Charpentier, Purcell (1 cd Agogique). EnregistrĂ© en mai 2014.

 

 

Henry Purcell
Sweeter than roses
Hark! The echoing air a triumph sings
Chaconne en sol mineur
The Plaint – O Let Me Weep
Ground en ré mineur
O solitude

Marc-Antoine Charpentier
Auprès du feu l’on fait l’amour
Profitez du printemps
Tristes déserts
Ah! Qu’on est malheureux
Non, non, je ne l’aime plus
Sans frayeur dans ce bois
Ah laisser moi rĂŞver

Louis Couperin
Allemande en ré mineur

Jean de Sainte-Colombe
Sarabande en passacaille

John Blow
A mad song

Jacques Champion de Chambonnières
Chaconne en fa majeur

Monsieur Demachy
Gavotte en rondeau

Chantal Santon-Jeffery, soprano
Violaine Cochard, clavecin
François Joubert-Caillet, viole de gambe
Thomas Dunford, archiluth
Stéphanie-Marie Degand, violon
EnregistrĂ© Ă  Courtomer, Mai 2014
1 CD Agogique – AGO019 – 59mn.

 

 

CD. M-A. Charpentier: Judith (Schneebeli, 2012)

CD. M.-A. Charpentier: Judith, le massacre des innocents (1 cd K617)

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Charpentier: Judith, Massacre des Innocents (Schneebeli, 2012). Pour qui a assistĂ© au concert originel dans la Chapelle royale de Versailles, dĂ©but octobre 2012, sait que cet enregistrement rend compte d’une partie du programme qui aux cĂ´tĂ©s de Judith et du Massacre des Innocents (le sommet Ă©motionnel de la soirĂ©e) comprenait aussi le remarquable Jugement dernier et son Ă©vocation spectaculaire de la violence divine contre sa crĂ©ation… Nonobstant voici les deux versants convaincants d’un inoubliable tĂ©moignage Ă  Versailles, portĂ© par les troupes conduites par Olivier Schneebeli : Chantres et Pages de la MaĂ®trise du Centre de musique baroque de Versailles dont le label K617 a rendu pas Ă  pas les avancĂ©es musicales et interprĂ©tatives sur la durĂ©e (lire notre critique du coffret Musiques sacrĂ©es Ă  Versailles, Ă©ditĂ© par K617 et qui en fĂ©vrier 2013 obtient le Prix de l’AcadĂ©mie Charles Cros).

Incandescence théâtrale de Charpentier

Il existe peu de chĹ“urs d’enfants aussi investis, chantant et jouant l’action théâtrale avec un goĂ»t aussi accompli. Tout le mĂ©rite en revient au chef, directeur musical de la phalange choral: qu’il s’agisse des gardes ivres de sang, excitĂ©s par la barbarie infanticide d’HĂ©rode (impeccable Arnaud Richard), du chĹ“ur bouleversant des mères endeuillĂ©es (d’abord chantĂ© par le trio fĂ©minin, puis repris par les deux sopranos masculins auquel se joint l’excellent chantre Paul Figuier), l’intense et brĂ»lant théâtre de Charpentier se dĂ©voile ici dans toute son urgence, sa concision, sa forme resserrĂ©e, Ă  laquelle les interprètes restituent non sans justesse la tendresse, la sincĂ©ritĂ©, l’âpretĂ© expressive. Le voici ce Charpentier qui nous passionne, plus ardent et efficace que toutes les tragĂ©dies lyriques de Lully. Aussi bouleversant que son maĂ®tre Ă  Rome, Carissimi soi-mĂŞme. Le Massacre des Innocents H411 souligne le travail de la MaĂ®trise, une phalange qui outre le souci de restitution des partitions historiques sait surtout exalter la lyre dramatique, la vitalitĂ© théâtrale des Ĺ“uvres, en servant l’arĂŞte vive du verbe incantatoire et suggestif: Ă  l’engagement des chanteurs, rĂ©pond aussi la cohĂ©rence de la sonoritĂ© globale dont on en soulignera jamais assez la richesse des couleurs grâce Ă  l’Ă©quilibre des timbres associĂ©s: voix de femmes, des enfants et des hommes. Issu de la formation du CMBV, l’Angelus d’Erwin Aros convainc en particulier par la fluiditĂ© de son chant et son scrupule linguistique.

En cela il incarne le versant masculin de sa consĹ“ur Dagmar Saskova, elle aussi formĂ©e par les Ă©quipes du CMBV Ă  l’Ă©loquence et Ă  la rhĂ©torique baroque: sa Judith a la noblesse des martyrs mais aussi la tendre sincĂ©ritĂ© des ĂŞtres traversĂ©s par un pur mysticisme. Son Domine Deus reste irrĂ©sistible par ses brĂ»lures d’une puretĂ© incandescente. Entre rĂ©alisme individuelle et idĂ©alisme et grâce d’une fervente guerrière de Dieu, son verbe superbement articulĂ© fait honneur au Centre dont elle est la meilleure ambassadrice. Son art très abouti des nuances Ă©claire vocalement le peintre caravagesque français choisi pour illustrer le cd: Valentin de Boulogne dont on ne sait s’il faut admirer le plus pour sa Judith triomphante, la suavitĂ© de la palette chromatique ou la sĂ©duction ineffable du type humain…

L’aplomb des solistes, la richesse active et hautement dramatique du chĹ“ur, la direction toute en Ă©lĂ©gance et expressivitĂ© d’Olivier Schneebeli rĂ©alisent ici l’un des meilleurs accomplissements discographiques du CMBV. Un nouveau jalon qui tĂ©moigne avec de sĂ©rieux arguments du niveau atteint par la MaĂ®trise dirigĂ©e par Olivier Schneebeli. Magistral.

Marc-Antoine Charpentier (1643-1704): Judith ou BĂ©thulie libĂ©rĂ©e – Le Massacre des innocents. Pages & Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles. Olivier Schneebeli, direction.

Judith sive Bethulia liberata H391
(Judith ou Béthulie libérée)

Dagmar Sasková, Judith


Erwin Aros, historicus
ex Israel I
et soliste in tres duces Assyrii, tres viri Israelitae, historici ex Assyriis, historici ex filiis Israel,
duo exploratores ex Assyriis, chorus ex Israel
Jean-François Novelli, Ozias,
historicus ex Israel II,
et soliste in tres duces Assyrii, tres viri Israelitae, historici ex Assyriis,
duo exploratores ex Assyriis, chorus ex Israel
Arnaud Richard, Holofernes,
historicus ex Assyriis, historicus ex filiis Israël,
et soliste in tres duces Assyrii, tres viri Israelitae, historici ex Assyriis,
historici ex filiis Israel, chorus ex Israel
Marie Favier, (Chantre), ancilla
Jozsef Gal, (Chantre), soliste in historici ex filiis Israel

Hugo Vincent, (Page), soliste in chorus ex Israel

Caedes Sanctorum Innocentium H411
(Le Massacre des Innocents)
Solistes
Erwin Aros, Angelus

soliste in tres ex choro fidelium

Jean-François Novelli, Historicus

soliste in tres ex choro fidelium
Arnaud Richard, Herodes
soliste in tres ex choro fidelium
Dagmar Sasková, Mylène Bourbeau (Chantre), Marie Favier (Chantre), chorus matrum A

Paul Figuier (Chantre), Alix de la Motte de Broöns et Hugo Vincent (Pages), chorus matrum B
Les Pages, les Chantres & les Symphonistes du Centre de musique baroque de Versailles
Les Pages
Henri Baguenier Desormeaux, Lucie Camps, Calixte Desjobert, Martin Dosseur,
Adèle Huber, Antoine Khairallah, Mathilde Lonjon, Romain Mairesse, Samuel Menant,
Alix de la Motte de Broöns, Guilhem Perrier, Claire Renard, Chimène Smith,
Gauthier de Touzalin, Jean Vercherin, Hugo Vincent
Les Chantres
Mylène Bourbeau, Marie Favier, Marine Lafdal-Franc, Caroline Villain, dessus
Paul-Antoine Bénos, Paul Figuier,
Atsushi Murakami, Florian Ranc, contre-ténors et hautes-contre
Martin Candela, József Gál, Benoît-Joseph Meier, tailles
Fabien Aubé, Pierre Beller, Renaud Bres, Vlad Crosman,
François Renou, Roland Ten Weges, basses tailles et basses
Les Symphonistes
Benjamin Chénier, violon 1
Léonor de Recondo, violon 2
Pierre Boragno, flûte 1
Jean-Pierre Nicolas, flûte 2
Krzysztof Lewandowski, basson
Sylvia Abramowicz, viole de gambe
Eric Bellocq, théorbe
Fabien Armengaud, orgue positif et clavecin
Olivier Schneebeli, direction

Centre de musique baroque de Versailles

Histoires sacrées de Marc-Antoine Charpentier I à la Chapelle royale

temps fort de la saison musicale 2012

Maîtrise (Pages & Chantres), Olivier Schneebeli


Premier volet sur trois d’un cycle Marc Antoine Charpentier Ă  La Chapelle royale de Versailles : Olivier Schneebeli dirige les forces vives du CMBV (les Pages, les Chantres, les Symphonistes) dans 3 oratorios ou histoires sacrĂ©es du grand rival de Lully Ă  l’Ă©poque de Louis XIV : Le Jugement dernier, Judith et Le Massacre des Innocents. PrĂ©sentation du chĹ“ur historique souhaitĂ© par Louis XIV, travail de la maĂ®trise crĂ©Ă©e par le Centre de musique baroque de Versailles…. Entretiens avec Olivier Schneebeli et les deux solistes anciens Ă©lèves de la MaĂ®trise: Erwin Aros et Dagmar Saskova (Judith)… Voir le clip vidĂ©o