Compte rendu, Opéra. LiÚge. Opéra Royal de Wallonie, le 19 octobre 2014. Jules Massenet : Manon. Annick Massis, Alessandro Liberatore, Pierre Doyen, Roger Joakim. Patrick Davin, direction musicale. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scÚne

massis annick liegeQuatre ans aprĂšs sa prise de rĂŽle Ă  l’OpĂ©ra de Rome, il Ă©tait temps pour Annick Massis de se frotter une nouvelle fois Ă  l’hĂ©roĂŻne nĂ©e sous la plume de l’abbĂ© PrĂ©vost et mise en musique par Massenet. Des retrouvailles entre une chanteuse et un personnage, comme une rencontre enfin aboutie, dont le concert du mois d’avril Salle Favart nous avait dĂ©jĂ  donnĂ© un avant-goĂ»t des plus prometteurs.  Force est de constater que l’écriture du rĂŽle convient idĂ©alement Ă  la maturitĂ© vocal acquise par la soprano française depuis plusieurs annĂ©es, dont on ne cesse d’admirer l’évolution, toute en sagesse et en lent mĂ»rissement, comme un grand vin dont le bouquet s’enrichit au fil du temps. Ainsi que sa Juliette dans la maison liĂ©geoise nous le faisait dĂ©jĂ  Ă©crire voilĂ  prĂšs d’un an, l’instrument d’Annick Massis a gagnĂ© en ampleur comme en richesse, affirmant un mĂ©dium dĂ©sormais parfaitement assis et un grave sonore dans un poitrinage rĂ©alisĂ© avec beaucoup d’art, Annick Massis marche sur tous les chemins sans pour autant perdre l’insolence et l’éclat de son registre aigu, osant toujours de spectaculaires contre-rĂ©s qui mĂ©dusent l’assistance et dĂ©chaĂźnent ses ovations par leur puissance et  leur impact dans la salle.

 

 

Annick Massis marche sur tous les chemins

 

A l’instar de l’hĂ©roĂŻne de Shakespeare et Gounod, l’évolution du personnage apparaĂźt de façon parfaitement lisible dans son jeu scĂ©nique et ses inflexions vocales, l’adolescente naĂŻve du dĂ©but de l’Ɠuvre faisant place peu Ă  peu Ă  une femme sĂ»re de ses charmes et habile dans leur usage sur la gent masculine.

Plus encore qu’une « petite table » poignante et un « Cours-la-Reine » Ă©blouissant, on retient surtout une scĂšne de Saint-Sulpice dĂ©bordante de sensualitĂ© et de tendresse, ciselĂ©e dans ses nuances comme jamais, dans un intense moment d’émotion.

On comprend mal en revanche la nĂ©cessitĂ© des costumes Ă  enlaidir l’hĂ©roĂŻne, la ravalant tout au long de la reprĂ©sentation au rang d’une vulgaire pute de luxe, affublĂ©e qu’elle est d’une affreuse perruque blonde contre laquelle se bat constamment l’interprĂšte, un comble pour une chanteuse naturellement dotĂ©e d’élĂ©gance et de prestance !

A ses cĂŽtĂ©s, on dĂ©couvre le jeune tĂ©nor italien Alessandro Liberatore, tout entier dans son premier Des Grieux, qu’il sert avec fougue et sincĂ©ritĂ©. Sa prestation dĂ©montre un travail sur la langue française, mais le style propre Ă  cette dĂ©clamation et Ă  cette musique mĂ©riterait d’ĂȘtre davantage approfondi, la nature profondĂ©ment transalpine de sa voix transparaissant souvent, malgrĂ© un bel effort de nuances en voix mixte dans le RĂȘve. L’aigu demeure parfois un rien serrĂ© et fragile, la projection modeste du chanteur se rĂ©duisant alors dans le registre supĂ©rieur, rendant ainsi le combat inĂ©gal contre l’orchestre. Un talent Ă  suivre, qu’on retrouvera bientĂŽt dans le Nabucco nancĂ©en, oĂč il tiendra le rĂŽle d’Ismaele.

Formidable Lescaut, Pierre Doyen confirme cet aprĂšs-midi encore les qualitĂ©s qu’on suit chez lui depuis un moment. BeautĂ© du timbre, puissance de la voix, soliditĂ© de la technique, aisance de l’aigu, prĂ©cision de la diction et intelligence scĂ©nique, voilĂ  un carton plein qu’on est heureux, une fois de plus, de saluer bien bas.

On apprĂ©cie Ă©galement sans rĂ©serve le Comte Des Grieux de Roger Joakim, davantage baryton-basse que vraie basse, mais c’est un plaisir d’entendre ce rĂŽle chantĂ© haut et clair, avec noblesse et bontĂ©, loin de l’autoritĂ© charbonneuse des voix fatiguĂ©es souvent distribuĂ©es ici. On est sincĂšrement Ă©mus par un « Epouse quelque brave fille » Ă  la ligne de chant si tendrement dĂ©roulĂ©e que l’amour paternel contenu dans cet air en devient pleinement sensible.

Excellents, le Guillot insidieux de Papuna Tchuradze et le BrĂ©tigny imposant de Patrick Delcour, ainsi que le trio d’élĂ©gantes formĂ© par Sandra Pastrana, Sabine Conzen et Alexise Yerna.

Tous Ă©voluent dans la mise en scĂšne imaginĂ©e par Stefano Mazzonis di Pralafera. Le maĂźtre des lieux Ă  conçu sa scĂ©nographie comme le grand livre de la vie de Manon, que la jeune femme feuillette avant de mourir. Les pages se tournent ainsi au fil des actes, idĂ©e d’une belle poĂ©sie mais dont la rĂ©alisation s’avĂšre souvent poussive et la mise en place, Ă  grand renfort de techniciens visibles du public, laborieuse. Si les dĂ©cors Ă©voquent clairement le premier quart du XXe siĂšcle et les AnnĂ©es Folles – provoquant souvent un dĂ©calage avec la musique de Massenet Ă©voquant clairement le XVIIIe siĂšcle –, les costumes balaient allĂšgrement trois cents ans, sans doute pour Ă©voquer l’universalitĂ© de l’histoire de Manon Lescaut, ces tĂ©lescopages crĂ©ant une confusion qui laisse souvent les spectateurs extĂ©rieurs Ă  l’action, les sentiments peinant souvent Ă  s’installer.

A la tĂȘte des ChƓurs de la maison, en bonne forme, et de l’Orchestre de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie, trĂšs investi dans cette partition, Patrick Davin dĂ©fend avec passion ce rĂ©pertoire qu’il affectionne et galvanise ses troupes tout en mĂ©nageant les solistes, notamment le rĂŽle-titre qu’il paraĂźt couver amoureusement. Au rideau final, triomphe mĂ©ritĂ© pour Annick Massis, qu’on retrouvera Ă  de nombreuses reprises durant cette saison, et un beau succĂšs pour l’Ɠuvre de Massenet, qu’on ne se lasse pas de redĂ©couvrir.

LiĂšge. OpĂ©ra Royal de Wallonie, 19 octobre 2014. Jules Massenet : Manon. Livret de Henri Meilhac et Philippe Gille d’aprĂšs Les Aventures du Chevalier Des Grieux et Manon Lescaut d’Antoine François PrĂ©vost. Avec Manon : Annick Massis ; Le Chevalier Des Grieux : Alessandro Liberatore ; Lescaut : Pierre Doyen ; Le Comte Des Grieux : Roger Joakim ; Guillot de Morfontaine : Papuna Tchuradze ; De BrĂ©tigny : Patrick Delcour ; Poussette : Sandra Pastrana ; Javotte : Sabine Conzen ; Rosette : Alexise Yerna. ChƓurs de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie ; Chef de chƓur : Marcel Seminara. Orchestre de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie. Direction musicale : Patrick Davin. Mise en scĂšne : Stefano Mazzonis di Pralafera ; DĂ©cors : Jean-Guy Lecat ; Costumes : FrĂ©dĂ©ric Pineau ; LumiĂšres : Franco Marri