COMPTE-RENDU, critique, opéra. GENEVE, le 15 déc 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón / Lydia Steier

RAMEAU 2014 : sĂ©lection cdCOMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. GENEVE, le 15 dĂ©c 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn / Lydia Steier. AprĂšs la production parisienne plĂ©biscitĂ©e par le public et controversĂ©e par la critique, le chef argentin reprend les Indes galantes dans une nouvelle mise en scĂšne et une distribution totalement renouvelĂ©e. Une grande rĂ©ussite scĂ©nique et vocale, malgrĂ© une lecture trĂšs personnelle du chef. Aux danseurs hip-hop de Bastille, la production genevoise oppose la carte d’une lecture moins iconoclaste, mais surtout plus respectueuse d’une dramaturgie cohĂ©rente qui semblait Ă©chapper au genre hybride de l’opĂ©ra-ballet. En misant sur le principe efficace du mĂ©ta-thĂ©Ăątre, si important au XVIIIe siĂšcle, Lydia Steier confĂšre une grande cohĂ©rence Ă  la dramaturgie de l’Ɠuvre. LĂ  oĂč Ă  Bastille la mise en scĂšne misait sur la danse, GenĂšve mise efficacement sur le thĂ©Ăątre, et ce n’est pas un mince dĂ©fi, brillamment relevĂ©. Sur scĂšne, un immense thĂ©Ăątre Ă  moitiĂ© en ruine oĂč se joue les prĂ©paratifs du spectacle. L’unitĂ© de lieu fluidifie le discours et rĂ©unit le prologue et les quatre entrĂ©es en soulignant l’opposition sous-jacente au livret de Fuzelier : l’amour face Ă  la guerre.

Le violon d’Inde d’Alarcón

Les diffĂ©rents acteurs puisent ainsi dans des malles les costumes (magnifiques de Katharina Schlipf) des diffĂ©rentes entrĂ©es. Les hĂ©donistes, rĂ©unis par HĂ©bĂ©, rencontrent bientĂŽt les belliqueux qui veulent nuire Ă  leurs plaisirs, et ce fil rouge, sommaire mais thĂ©Ăątralement efficient, permet d’apprĂ©hender les superbes chorĂ©graphies de Demis Volpi avec d’autant plus de naturel qu’elles ont Ă©tĂ© intelligemment intĂ©grĂ©es aux autres artistes au point qu’on se demande parfois qui chante et qui danse. Quant Ă  l’Ɠuvre, les puristes vont crier au scandale en voyant que le pas de deux de l’acte des fleurs (le plus dramatiquement faible de la partition) a Ă©tĂ© dĂ©placĂ© en prĂ©ambule, avant le lever de rideaux, et surtout l’invocation des « forĂȘts paisibles » sur laquelle s’achĂšve l’opĂ©ra, sous une suggestive pluie de neige. La suite voulue par Rameau (« RĂ©gnez plaisirs et jeux », le menuet pour les guerriers français et la chaconne finale) disparait. Mais il faut avouer que le tempo choisi par le chef est sans doute le plus juste, le plus Ă©mouvant, en Ă©troite cohĂ©rence avec le texte, qu’il nous ait Ă©tĂ© donnĂ© d’entendre.
Le spectacle rĂ©unit en outre une excellente distribution et les nombreux chanteurs italophones dĂ©clament Rameau avec un bel engagement et une prononciation impeccable. Dans les rĂŽles d’HĂ©bĂ©, d’Émilie et de ZaĂŻre, Kristina Mkhitarian dĂ©ploie un timbre riche, sonore et superbement projetĂ©, attentif aux moindres inflexions du texte, magnifiĂ© en outre par une prĂ©sence scĂ©nique toujours nĂ©cessaire au paradigme rhĂ©torique du thĂ©Ăątre en musique. Roberta Mameli campe l’Amour et ZaĂŻre avec panache, la moindre de ses interventions est un concentrĂ© d’émotion qui fait mouche, aussi Ă  l’aise dans la virtuositĂ© que dans le pathĂ©tisme Ă©lĂ©giaque, et elle restitue au livret de Fuzelier toute sa profondeur dramatique si souvent nĂ©gligĂ©e. Si Claire de SĂ©vignĂ© semble plus embarrassĂ©e dans son jeu et son interprĂ©tation, malgrĂ© un timbre fort bien sculptĂ©, la Fatime d’Amina Edris insuffle Ă  son personnage un poids dramatique singulier (notamment dans le cĂ©lĂšbre air « Papillons inconstants »). Les deux tĂ©nors de la distribution symbolisent les goĂ»ts rĂ©unis : l’alerte et expĂ©rimentĂ© Cyril Auvity fait une nouvelle fois honneur Ă  la voix de haute-contre Ă  la française, et on aurait aimĂ© l’entendre un peu plus ; quant Ă  Anicio Zorzi Giustinani, il maĂźtrise sans faille et avec un bonheur jouissif la prononciation et le style. MĂȘmes qualitĂ©s superlatives du cĂŽtĂ© des deux autres chanteurs italiens : Gianluca Buratto est un Ali Ă  la voix caverneuse, mais la palme revient Ă  Renato Dolcini, impressionnant de prĂ©sence pour ses trois rĂŽles, rĂ©ussissant en outre Ă  moduler sa belle voix ample de la basse de Bellone Ă  celle de basse-taille d’Adario avec un naturel confondant.
Une mention spĂ©ciale pour les chƓurs du Grand thĂ©Ăątre de GenĂšve, excellemment prĂ©parĂ©s par Alan Woodbridge, qui ont accompli un effort particulier pour s’adapter au style de l’opĂ©ra baroque français. À la tĂȘte de sa Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn dirige avec style et brio ; avec lui, le thĂ©Ăątre est tout autant sur scĂšne que dans la fosse, instaurant un dialogue constant entre les musiciens et les interprĂštes dans une osmose qui tient la plupart du temps du miracle. Pour toutes ses qualitĂ©s, sa version personnelle du chef-d’Ɠuvre de Rameau doit ĂȘtre entendue d’abord comme un formidable spectacle vivant, et « s’ils sont sensibles », comme le dĂ©clament Zima et Adario Ă  la fin de l’opĂ©ra, les puristes abandonneront toute querelle stĂ©rile.

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Compte-rendu. GenĂšve, Grand ThĂ©Ăątre, Rameau, Les Indes galantes, 15 dĂ©cembre 2019. Kristina Mkhitarian (HĂ©bĂ©, Émilie, Zima), Roberta Mameli (Amour, ZaĂŻre), Claire de SĂ©vignĂ© (Phani), Amina Edris (Fatime), Reanto Dolcini (Bellone, Osman, Adario), Gianluca Buratto (Ali), Anicio Zorzi Giustiniani (Don Carlos, Damon), François Lis (Huascar, Don Alvaro), Cyril Auvity (ValĂšre, Tacmas), Lydia Steier (Mise en scĂšne), Demis Volpi (ChorĂ©graphie),, Heike Scheele (scĂ©nographie), Katarina Schlipf (costumes), Olaf Freese (LumiĂšres), Krystian Lada (Dramaturgie), Alan Woodgridge (Direction des chƓurs), Cappella Mediterranea, Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn (direction).

COMPTE-RENDU, critique, opéra. GENEVE, le 15 déc 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. L Steier / LG Alarcon.

COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. GENEVE, le 15 dĂ©c 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. L Steier / LG Alarcon. AprĂšs avoir dĂ©fendu l’Ɠuvre Ă  l’opĂ©ra Garnier de Paris (sept 2019, lecture iconoclaste et vide de sens de ClĂ©ment Cogitore), – proposition marquante par son dĂ©ficit de cohĂ©rence sur le plan scĂ©nique, riche en effets gadgets, pauvre en lecture forte, dĂ©truisant l’unitĂ© poĂ©tique de Rameau et l’insolence de sa musique, revoici l’opĂ©ra-ballet, les Indes Galantes par le chef argentin Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn, Ă  GenĂšve cette fois, et autrement plus cohĂ©rent, mĂȘme si la mise en scĂšne de Lydia Steier met Ă  mal le cadre de l’Ɠuvre baroque. Sa FlĂ»te enchantĂ©e Ă  Salzbourg (2018) n’avait guĂšre convaincu. Plus d’épisodes indĂ©pendants des uns des autres, mais une seule action dans un seul lieu (un thĂ©Ăątre ravagĂ©) oĂč une troupe apeurĂ©e, rĂ©fugiĂ©e en pleine guerre tente de divertir les combattants qui de temps Ă  autre, surgissent, plus brutaux et sordides que jamais.

 

 

Rameau es-tu lĂ  ?

 

 

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Les ballets et divertissements deviennent dĂ©rivatifs salvateurs; faire l’amour plutĂŽt que la guerre. Pour convaincre davantage et mieux servir son propos, la scĂ©nographe se fait dramaturge et recompose l’ordre de certaines scĂšnes originales : il est vrai que l’unitĂ© originelle des partitions n’a plus lieu et les metteur(e)s en scĂšne dĂ©font ce qui a Ă©tĂ© conçu avec rĂ©flexion et sensibilitĂ© avant eux. Coupant la sublime Chaconne utlime (le plus morceau de la partition), Lydia Steier rejoint ici ce que fait l’iconoclaste Tcherniakov qui rĂ©Ă©crit les relations des personnages ou change carrĂ©ment la fin des oeuvres (!). Ici la belle et aimante Zima triomphe mais timidement car son grand air (RĂ©gnez) est Ă©cartĂ©, pour une conclusion grise, bancale (danse du calumet de la paix sous la neige). LĂ  encore, il faut intellectuellement ĂȘtre honnĂȘte et afficher non pas les Indes Galantes de Rameau, mais les Indes galantes version Steier, d’aprĂšs Rameau.

Le divorce avec la fosse et la musique est d’autant plus fort que les musiciens sont trĂšs honorables. Davantage qu’à Paris, moins artificiels et contraints, malgrĂ© le diktat imposĂ© par Steier et sa vision trop subjective. Parmi les chanteurs, saluons surtout le naturel articulĂ©, nuancĂ© de ValĂšre grĂące Ă  l’excellent Cyril Auvity (rĂ©cemment remarquable Furie dans Isis de Lully).

Bel engagement aussi pour Kristina Mkhitaryan qui apporte Ă  ses rĂŽles, HĂ©bĂ© / Zima, une nouvelle profondeur Ă©motionnelle, dĂ©lectable. Sans omettre l’articulation tout aussi naturel qu’Auvity, de la basse Renato Dolcini (Osman / Adario), naturellement chantant, au français impeccable. Vous l’aurez compris : non Ă  cette mise en scĂšne irrespectueuse ; oui Ă  l’implication plus fine des musiciens.

 

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Photos : © Magali Dougados / service presse Gd Théùtre GenÚve 2019

RAMEAU : Les Indes Galantes
Opéra-ballet en un prologue et 4 entrées
Livret de Louis Fuzelier
Version de 1736
Mise en scĂšne : Lydia Steier

Hébé / Emilie / Zima : Kristina Mkhitaryan
Bellone / Osman / Adario : Renato Dolcini
Huascar / Don Alvar : François Lis
Amour / ZaĂŻre : Roberta Mameli
ValĂšre / Tacmas : Cyril Auvity
Phani : Claire de Sévigné
Don Carlos / Damon : Anicio Zorzi Giustiniani
Fatime : Amina Edris
Ali : Gianluca Buratto

Grand ThĂ©Ăątre de GenĂšve, Ballet, ChƓur
Cappella Mediterranea / Leonardo GarcĂ­a AlarcĂłn, direction

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. GENEVE, le 15 déc 2019. RAMEAU : Les Indes Galantes. L Steier / LG Alarcon.