Faust Symphonie de Liszt (1854)

FRANCE, MUSIQUE, Dim 14 avril 2019, 16h. FAUST-SYMPHONIE, LISZT. La Tribune des critiques de disque questionne l’œuvre clé de Franz Liszt, composée en 1854 à 43 ans. Le virtuose au piano impose son génie de la couleur et de la construction orchestrale dans cet ample poème symphonique avec ténor, créé à Weimar en 1857, structuré en 3 portraits psychologiques qui campent désirs et agissements des 3 protagonistes du mythe créé par Goethe : Faust, Marguerite, Méphistophélès.

 
 
 

Les 3 visages d’un mythe / Faust en triptyque
Liszt : l’orchestre psychologique

 
 
 

LIVRES. Liszt, "premier de son siècle"

 
 
 

Un point de vue cinématographique d’une modernité absolue qui campe le regard de chacun sur les enjeux d’une même situation. Liszt s’inspire du Fauts de Berlioz car ce dernier lui a révélé la force du sujet. La vision psychologique de Liszt permet à l’orchestre d’exprimer ce en quoi chacun des personnages est lié aux autres , avec musicalement le principe des motifs répétés d’une partie à l’autre et qui se répondent en reliant les rôles (et assumant de fait la cohésion interne de la partition tripartite). Liszt ajoute chez Méphistophélès un chœur d’hommes et la voix du ténor solo qui célèbre (avant Wagner et son Tristan de 1865), l’éternel féminin, comme source de rédemption. Ainsi, ce labyrinthe des passions (et manipulations) terrestres s’accomplit par l’apothéose finale, un volet spirituel qui évidemment cite aussi l’architecture de la Damnation de Faust de Berlioz (laquelle s’achève par l’apothéose de Marguerite). Liszt dédie son Faust à ce dernier.
Le chant orchestral dessine ainsi le portrait de Faust (le plus long, le plus complexe, tiraillé par ses désirs et sa clairvoyance, espoir et renoncement, mais l’épreuve essentielle demeure l’amour dont la force donne finalement le sens de sa vie) ; ensuite Marguerite dont le thème innocent et angélique est énoncé au hautbois solo : andante soave, puis – quand Marguerite succombe à Faust-, soave con amore. Enfin Méphistophélès, qui niant tout, ne créant rien, déforme et caricature tous les thèmes de sa victimes dont il se nourrit. Le volet est un vaste rire et ricanement, grimaçant et vide ; mais à la fin par le choeur d’hommes et le ténor solo, c’est marguerite qui a triomphé ; son amour pur a conquis l’âme de Faust, au détriment de toutes les intrigues du diable. 
 
 
 
 
 

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logo_france_musique_DETOUREFRANCE, MUSIQUE, Dim 14 avril 2019, 16h. FAUST-SYMPHONIE, LISZT. La Tribune des critiques de disque questionne l’œuvre clé de Franz Liszt, composée en 1854 à 43 ans: un sommet de l’inspiration symphonique et romantique qui tout en s’inspirant du Faust de Berlioz, renouvelle totalement la conception architecturale de l’édifice orchestral.

 
 
 
 
 
 

CD, critique. VERS L’AILLEURS. GASPARD DEHAENE, piano. Schubert, Liszt, Bruneau-Boulmier (1 cd Collection 1001 Notes – nov 2018)

Vers-lailleurs-Gaspard-Dehaene-Collection-1001-NotesCD, critique. VERS L’AILLEURS. GASPARD DEHAENE, piano. Schubert, Liszt, Bruneau-Boulmier (1 cd Collection 1001 Notes – nov 2018). ITINERANCES POETIQUES… Le pianiste Gaspard Dehaene confirme une sensibilité à part ; riche de filiations intimes. C’est un geste explorateur, qui ose des passerelles enivrantes entre Schubert, Liszt et la pièce contemporaine de Rodolphe Bruneau-Boulmier. Ce 2è cd est une belle réussite. Après son premier (Fantaisie – également édité par 1001 Notes), le pianiste français récidive dans la poésie et l’originalité. Il aime prendre son temps ; un temps intérieur pour concevoir chaque programme ; pour mesurer aussi dans quelle mesure chaque pièce choisie signifie autant que les autres, dans une continuité qui fait sens. La cohérence poétique de ce second cd éblouit immédiatement par sa justesse, sa sobre profondeur et dans l’éloquence du clavier maîtrisé, sa souple élégance. Les filiations inspirent son jeu allusif : la première relie ainsi Schubert célébré par Liszt. La seconde engage le pianiste lui-même dans le sillon qui le mène à son grand père, Henri Queffélec, écrivain de la mer, et figure inspirant ce cheminement entre terre et mer, « vers l’Ailleurs ». En somme, c’est le songe mobile de Schubert, – le wanderer / voyageur, dont l’errance est comme régénérée et superbement réinvestis, sous des doigts complices et fraternels.

 

 

 

VERS L’AILLEURS
Les itinérances poétiques de Gaspard Dehaene…
2è cd magistral

 

 

 

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Les escales jalonnent un voyage personnel dont l’aboutissement / accomplissement est la sublime Sonate D 959 en la majeur de Franz Schubert (avant dernier opus daté de sept 1828). Au terme de la traversée, les champs parcourus, éprouvés enrichissent encore l’exquise mélancolie et la tendresse chantante du dernier Schubert.

Les deux premiers épisodes démontrent le soin et l’affinité de Liszt pour son devancier Schubert. Le premier a réalisé les arrangements des morceaux pour piano. Grave et lumineux, « Aufenthalt »ouvre le programme et amorce le voyage. C’est une gravité comme exaltée mais digne dans ses emportements que le pianiste exprime ; avec une respiration idéale, un naturel sobre et même élégant, Gaspard Dehaene exprime la force et la puissance, l’ivresse intérieure d’une partition qui saisit par son tragique intime. D’une carrure presque égale, « Auf dem wasser zu singen » fait surgir au cÅ“ur d’un vortex allant, la langueur et la mélancolie d’un Schubert enivré, au lyrisme éperdu. L’énonciation du piansite se fait fraternelle et tendre ; il transmet un chant éperdu qui est appel au renoncement et déchirante nostalgie. L’acuité du jeu, souligne dans les passages harmoniques, d’un ton à l’autre, la douceur du fluc musical à la fois entêtant et aussi salvateur ; à chaque variation, correspond un éclat distinct, une facette caractérisée que le pianiste sûr, inscrit dans une tempête intérieure de plus en plus rageuse et irrépressible. Détaillée et viscérale, l’engagement de l’interprète convainc de bout en bout.

Puis la Mélodie hongroise s’affirme tout autant en une élocution simple et intimiste. Le pianiste affiche une élégance altière, celle d’un un cavalier au trot, souple et acrobatique auquel le jeu restitue toutes les aspérités et les nuances intérieures. La gestion et le règlages des nuances se révèlent bénéfiques : tous les arrières plans et tous les contrechamps restituent chaque souvenir convoqué. Le rubato est riche de toutes ses connotations en perspective ; le toucher veille au velouté de la nostalgie : chaque nuance fait surgir un souvenir dont le moelleux accompagne dans le murmure l’éloquente fin pianissimo. Quel remarquable ouvrage.

Autant Schubert brille par l’éclat de ses nuances intimes, pudiques et crépusculaires. Autant Liszt crépite aussi mais en contrastes plus déclamés.
Le Liszt recompose le paysage schubertien et s’éloigne quand même, de cette sublimation du souvenir qui devient caresse et renoncement ; ici, la digitalité se fait plus vindicative et vibratile ; le claviern d’organique et dramatique, bascule dans une marche prière qui peu à peu s’électrise dans l’énoncé du motif principal. Evidemment l’écriture rhapsodique revendique clairement une libération de l’écriture et un foisonnement polyphonique dont Gaspard Dehane exprime bien le chant plus martelé et comme conquérant ; il en défend le lyrisme des divagations ; éclairant chez Liszt, ce débordement expressif, sa verve délirante dont la spiritualité aime surprendre, dans la virtuosité de son clavier orchestre.
A 8’14, le chant libre bascule dans une sorte de réflexion critique, douée d’une nouvelle ivresse plus souple et lyrique, exprimant la quête des cimes dans l’aigu jusqu’au vertige extatique. Puis le final se précipite en une course vertigineuse (11’38), jusqu’au bord de la syncope et d’une frénésie panique. Le jeu est d’autant plus percutant qu’il reste dans cet agitato que beaucoup d’autres pianistes exacerbent, clair, précis, nuancé, éclatant.

Après la filiation Schubert / Liszt, Gaspard Dehaere cultive une entente intime avec le texte de son grand père, – Henri Queffélec, « quand la terre fait naufrage ». A cette source, s’abreuve l’inspiration du compositeur Rodolphe Bruneau-Boulmier qui reprend le même intitulé : fluide et séquentiel, et pourtant jamais heurté ni sec, le jeu du pianiste joue des transparences et des scintillements flottants, expression d’une inquiétude sourde qui se diffuse et se rétracte dans un tapis sonore qui croît et se replie. AInsi s’affirme le climat incertain d’intranquillité, propre à beaucoup d’œuvres contemporaines d’aujourd’hui dont la nappe harmonique se répand progressivement en crescendo de plus en plus forte, jusqu’à son milieu où le mystère assène comme un carillon funèbre, son murmure dans le noir et le néant… de la mer. Ainsi se précise comme seule bouée d’un monde en chaos, le glas d’une « cathédrale engloutie », cri bien présent et d’une morne volupté. Les couleurs et les nuances du pianiste se révèlent primordiales ici.

 

 

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A mi chemin de la traversée (au mi temps du cd), nous voici plus riches, d’une écoute mieux affûtée encore pour mesurer les tableaux intérieurs de la D 959  (prise live) : d’autant que l’interprète se montre d’une éloquence intérieure, mobile, explorant sur le motif schubertien lui-même, toutes les nuances du souvenir ou de climats imaginaires. L’intelligence sensible est vive : elle ressuscite mille et un mouvement de l’introspection rêveuse, nostalgique, grave souvent, toujours ardente. Voici les temps forts de cette lecture profonde et riche, concçue / vécue tel un formidable voyage intérieur.

Le portique d’ouverture affirmé, à l’assise parfaite inscrit ce premier mouvement dans une déclaration préliminaire absolument sereine et déjà le pianiste en exprime les fondations qui se dérobent, en un flux ambivalent, à la fois intranquille et comme prêt à vaciller. Ce trouble en arrière plan finit par atteindre le motif principal dont il fait une confession pleine de tendresse.
Le cantabile et le legato feutré captivent dès ce premier mouvement ; le motif principal n’y est jamais clairement énoncé ; toujours voilé, dérobé tel le tremplin au repli et au secret, en une cantilène aux subtiles éclats / éclairs intérieurs. Le compositeur cultive le surgissement de cette ineffable aspiration à l’innocence, la perte de toute gravité. C’est ce qui transpire dans la réitération du motif réexposé avec une douceur sublime inscrite dans l’absolu de la tendresse.

Plus court, l’andantino peint l’infini de la solitude, un accablement sans issue et pourtant conçu comme une berceuse intérieure qui sauve, berce, calme. Le pianiste inscrit son jeu dans l’allusion et le percussif avec une intelligence globale des climats, sachant faire jaillir toute l’impulsion spontanée, plus viscérale de la séquence plus agitée et profonde.
A 5’38, tout étant dit, la réexposition frôle l’hallucination et le rêve flottant. L’économie du jeu restitue la charge émotionnelle et la profondeur ineffable de la conclusion, entre retrait et renoncement, béatitude morne et désespoir absolu
Quel contraste assumé avec le Scherzo, plus insouciant et même frétillant.
L’Allegretto final est enveloppé dans la douceur, dans un moelleux sonore qui dit l’appel à la résolution de tout conflit. La légèreté et l’insouciance clairement affichées, assumées chantent littéralement sous les doigts caressants du pianiste. Il joue comme un frère, la confession d’une espérance coûte que coûte. Voilà qui nous rend Schubert plus bienveillant, d’une humanité reconstruite, restaurée, enfin réconciliée. Dont le chant apaise et guérit. Superbe lecture.

 

 

 

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CLIC_macaron_2014CD, critique. VERS L’AILLEURS. GASPARD DEHAENE,1001-NOTES-festival-concerts-annonce-critique-sur-classiquenews piano. Schubert, Liszt, Bruneau-Boulmier (1 cd Collection 1001 Notes – programme durée : 1h12 enregistré à Limoges en nov 2018). CLIC de CLASSIQUENEWS de février 2019. Photos et illustrations : © Martin Trillaud – WAM

 

 

 

 

 

ENTRETIEN avec Gaspard DEHAENE, à propos de l’album “Vers l’Ailleurs”…

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Errances poétiques de Gaspard DehaeneENTRETIEN avec le pianiste Gaspard Dehaene. Sur un Steinway, préparé par Gérard Fauvin, le pianiste  Gaspard Dehaene livre pour le label 1001 Notes, son déjà 2è album : un programme ciselé, serti de pépites aux filiations choisies et personnelles où rayonne l’esprit libre du voyageur, de Schubert à Liszt, et de l’explorateur entre terre et mer, selon la passion de son grand-père, l’écrivain Henri Queffélec avec la pièce de Bruneau-Boulmier.  Ce nouveau cd est une invitation au plus beau des voyages : par l’imaginaire et le songe. Entretien pour classiquenews afin d’en relever quelques clés. LIRE notre entretien avec Gaspard Dehaene, pianiste.

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VIDEOS
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VOIR aussi le teaser du CD Vers l’Ailleurs par Gaspard Dehaene :

 

https://www.youtube.com/watch?v=KoAlipMdBYQ

dehaene-gaspard-cd-vers-l-ailleurs-cd-clic-de-classiquenews-critique-cd-review-cd-annonce-cd-concert

 

 

 

 VOIR le CLIP vidéo ANDANTINO de la Sonate D959 de Franz SCHUBERT par Gaspard Dehaere

 

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Programme VERS L’AILLEURS

 

FRANZ SCHUBERT (Arr. FRANZ LISZT)
« Aufenthalt »
« Auf dem Wasser zu singen »

FRANZ SCHUBERT
Mélodie Hongroise

FRANZ LISZT
Rhapsodie Espagnole

RODOLPHE BRUNEAU-BOULMIER
« Quand la terre fait naufrage »

FRANZ SCHUBERT
Sonate D 959 en la Majeur (Live)
Allegro / Andantino / Scherzo : allegro vivace / Allegretto

 

Prise de son, mixage et mastering : Baptiste Chouquet – B media
Photos : Martin Trillaud – WAM
Création graphique : Gaëlle Delahaye
Production : Collection 1001 Notes
Piano : Gérard Fauvin

CD – Enregistré en novembre 2018 à Limoges

www.gasparddehaene.com

 

PROCHAINS CONCERTS 2019
de Gaspard DEHAENE

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12 avril : Narbonne – Violoncelle et piano, avec le violoncelliste Damien Ventula
14 avril : Bruxelles, Belgique – Concert en sonate piano / alto, avec l’altiste Adrien Boisseau


3 juin : Les Invalides, Paris – Concert partagé avec Anne Queffélec


5 juin : Maison du Japon, Paris
23 juin : Festival de Nohant


12-14 juillet : Folle Journée à Ekaterinburg, Russie
25 septembre : Carnegie Hall, New York


2 octobre : Tokyo, Japon – Récital au Toyosu civic center hall

PLUS D’INFOS :
https://festival1001notes.com/collection/projet/vers-lailleurs

COMPTE-RENDU, concert. PARIS, cercle France-Amériques, le 14 janvier 2019. Véronique BONNECAZE, piano. LISZT, DEBUSSY

bonnecaze véronique cd debussy classiquenews annonce critique cdCOMPTE-RENDU, concert. PARIS, cercle France-Amériques, le 14 janvier 2019. Véronique BONNECAZE, piano. LISZT, DEBUSSY. Il fallait bien attendre la fin de l’année Debussy (et donc au delà) pour disposer enfin d’une main sûre, d’une pensée entière capable d’en comprendre et la construction révolutionnaire et l’infini poétique : si l’année Debussy 2018 est bel et bien derrière nous, janvier 2019 nous renvoie à cette (triste car timide) année de célébration du centenaire, mais ici revivifiée avec éclat et pertinence grâce à l’approche de la pianiste Véronique Bonnecaze. L’expérience du concert confirme la réussite de son disque dédié au grand Claude, que fait paraître le label Paraty, ce 25 janvier 2019. Le cercle France-Amériques accueille son premier concert de lancement.

 
 
 
 

Pictural, poétique : le Debussy de Véronique Bonnecaze

 
 

Le Debussy enivré, poétique de Véronique BONNECAZE 
 

Pour commencer, il faut chauffer le clavier et affiner la projection sonore du Bechstein dans la salle écrin XVIIIè en blanc et or (salon central du premier étage de l’Hôtel le Marois) ; les Å“uvres de Liszt le permettent (3 extraits des Années de Pèlerinage – La Suisse) : profondeur méditative et intimité qui s’électrise progressivement de La Vallée d’Obermann ; vitalité coulante, claire, secrêtement allusive d’au bord d’une source… la voici cette sensation qui semble vécue sur le motif naturel et que Debussy explore après Franz. Puis c’est la puissance narrative et la force sonore quasi abstraite d’Orage qui fait imploser le cadre linguistique… LISZT, génie éloquent et dramatique déploie une dramaturgie mystique, à force de détails expressifs, autant d’éléments qui mettent en condition l’interprète. Et lui permettent de parcourir le clavier, d’éprouver la mécanique…

Véronique Bonnecaze a bien raison de croiser les deux tempéraments. Jouer Liszt puis Debussy nous paraît excellent. Le premier, lyrique et démonstratif, compose le plus engageant des débuts de programme ; mais il n’est pas que virtuose : il est aussi poète, et même atonal, comme Nuage gris, dans sa matière flottante, évocatrice et suspendue, nous le rappelle. C’est en réalité une transition idéale vers le mystère et les tableaux sensoriels d’un Debussy, absolument inclassable. Et Debussy lui-même put écouter le Maître, détailler sa fabuleuse technicité, servante d’une ardeur spirituelle hors normes.

 

C’est tout le mérite de Véronique Bonnecaze que de nous livrer, et mieux, nous dévoiler, Claude Debussy à la fois immédiatement proche, et fabuleusement abstrait. La technique est sûre, les mains dans le clavier, et la pensée déjà habitée par la poésie évanescente, suggestive du magicien Claude. La pianiste joue quelques pièces extraites de son nouvel album à paraître chez PARATY. Ce sont 5 joyaux qui composent la matière allusive des Préludes. Tous paysages pianistiques d’un fini souverain, aux titres évocateurs, qui rappellent combien le compositeur fut amateur et connaisseur de poésie ; poète, Debussy écrit comme un peintre, maniant la couleur, en alchimiste. Liszt demeure à distance de son sujet, comme pour mieux contempler puis nous transmettre la noblesse de l’architecture. En esthète idéaliste, il contemple et célèbre le grand dessein universel en exprimant l’extase souvent spirituelle voire mystique que cela suscite chez lui ; à l’inverse, en sensuel et d’une modernité picturale, Debussy, lui, palpite et vibre dans la matière de l’air, de l’eau ; tout respire chez lui la sensation organique des éléments : il est dans le sujet. Mais une matière aux vapeurs harmoniques qui enchantent, dont Véronique Bonnecaze rétablit le chant fluide et continu, les vibrations spécifiques, la constellation d’éclats nuancés qui transforme le piano en théâtre naturel, où se lovent amoureusement souvenirs et sensations.

« Le vent dans la plaine » est à la fois chant aérien et traversée dans l’espace ; « Les collines d’Anacapri » sont des rires, un appel à l’embarquement où les rythmes crépitent comme des éclairs finement ciselés ; le toucher fin et précis, le sens des respirations, la justesse du rubato détaillent toute la magie de l’ensevelissement et du secret dans « Des pas sur la neige », jusqu’à la sensation de la matière neigeuse elle-même… Impressionniste, Debussy l’est incontestablement ; comme Monet sur le sujet des Nymphéas, le compositeur se place dans le motif, en plein air, au cœur du saisissement sensoriel qui en découle.

Puis, après la fureur flamboyante de « Ce qu’a vu le vent d’Ouest », (qui clôt pour la soirée, le cycle extraits des Préludes), avouons notre totale adhésion aux visions et sensations de « Poissons d’or » (extrait d’Images) dont la pianiste des mieux inspirées exprime jusqu’à la suspension de l’animal aquatique dans l’onde, jouant des transparences et des miroitements de l’écriture. Eau, espace, temps fusionnent ; s’électrisent.

 

Le récital s’achève sur la texture aérienne de « l’Isle joyeuse » et l’infinie tendresse de « Clair de lune ». A-t-on mieux joué, a-t-on mieux compris la lyre poétique et énigmatique de Debussy ? Cette moisson de voluptueuses sensations qui fécondent l’imaginaire confirme les affinités de Véronique Bonnecaze avec les mondes picturaux de Debussy, et son disque à paraître le 25 janvier chez Paraty s’annonce comme l’événement de l’année Debussy 2018 en France, son couronnement à un mois près. A suivre.

 
 
 
 

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COMPTE-RENDU, concert. PARIS, cercle France-Amériques (Hôtel Le Marois, le 14 janvier 2019. Véronique BONNECAZE, piano. LISZT, DEBUSSY. Extraits du cd Debussy par Véronique Bonnecaze (Bechstein 1900), 1 cd Paraty à paraître le 25 janvier 2019.

  
 

LIRE aussi notre présentation du CD DEBUSSY par Véronique BONNECAZE

bonnecaze véronique cd debussy classiquenews annonce critique cdEnregistré à la Ferme de Villefavard en mars 2018 sur un piano Bechstein, le nouveau cd de la pianiste française Véronique Bonnecaze clôt l’année du centenaire Debussy 2018 et crée l’événement en début 2019, tant le geste pianistique, le choix des pièces et celui du piano (un Bechstein restauré pour l’occasion) et leur enchaînement suscitent l’admiration. Pianiste et compositeur, Debussy réinvente le langage pianistique au début du XXè, en étroite connivence avec les mondes poétiques et littéraires. En ambassadrice inspirée, Véronique Bonnecaze détecte les allitérations et connotations allusives de l’écriture d’un Debussy poète…

 

 

 

VOIR le TEASER vidéo DEBUSSY par Véronique BONNECAZE

 

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Compte rendu, concert. DIJON, le 15 janv 2019. Chopin, Liszt, Schumann. Sophie Pacini, piano.

Compte rendu, récital, Dijon, Opéra, le 15 janvier 2019. Chopin, Liszt, Schumann. Sophie Pacini, piano… Le programme, romantique, redoutable aussi, est dépourvu de surprises, sinon celle de l’interprète. Sophie Pacini germano-italienne, vient d’avoir 27 ans. Malgré ses récompenses, ses enregistrements, ses récitals et concerts, elle demeure peu connue en France, et c’est bien dommage. Après la Seine musicale, avec un programme sensiblement différent, Dijon bénéficie de son apparition.

Fascinante, mais déconcertante

Sophie_Pacini_piano concert critique par classiquenewsImposante de stature, son jeu athlétique, musclé, surprend autant par sa virtuosité singulière que par son approche personnelle d’œuvres qui sont dans toutes les oreilles. C’est la Fantaisie –impromptu, opus 66 de Chopin, qui ouvre le récital. Virile en diable, même si sa lecture conserve un aspect conventionnel,  c’est du Prokofiev dans ce qu’il y a de plus puissant, voire féroce, avec des rythmiques exacerbées, accentuées comme jamais, sans que Donizetti soit là pour le cantabile. Les affirmations impérieuses l’emportent sur les confidences, la tendresse, la mélancolie, estompées, d’autant que les tempi sont toujours très soutenus. L’ample Polonaise-Fantaisie en la bémol porte la même empreinte : la tristesse, la douleur s’effacent devant l’exacerbation des tensions, de l’agitation, grandiose.
Les deux premières consolations de Liszt, singulièrement, nous font découvrir cette intimité que l’on attendait plus tôt. Retenue pour la première, fluide pour la seconde, elles respirent et leur poésie nous touche. La transcription de l’Ouverture de Tannhäuser est magistrale, servie par une virtuosité inspirée, de la marche qui s’enfle pour s’épuiser, avec émotion, en  passant par la débauche folle du Venusberg, pour s’achever dans la douceur lumineuse du chœur, qui se mue en exaltation jubilatoire. L’énergie, la maîtrise à couper le souffle donnent à cette pièce une force comparable à celle de la version orchestrale.
Le Schumann du Carnaval nous interroge encore davantage que les deux pièces de Chopin.  Il faut en chercher la poésie, le fantasque tant les mouvements adoptés, bien que contrastés, sont matière à une virtuosité éblouissante, démonstrative. Le flux continu, dépourvu de respirations, de césures, de silences, substitue une forme d’emportement rageur aux bouffées d’émotion, aux incertitudes. L’urgence davantage que l’instabilité. Les tempi frénétiques, le staccato altèrent ces « scènes mignonnes » privées de séduction. Le piano est brillant autant que bruyant, métallique, monochrome, et ne s’accorde guère aux climats qu’appelle ce Carnaval. Au risque de sacrifier un instrument, il faudrait inciter Sophie Pacini à jouer sur un piano contemporain de ces œuvres : nul doute qu’elle serait conduite  à substituer la force expressive au muscle et aux nerfs, pour une palette sonore enrichie.
Le bis offert (l’Allegro appassionato de Saint-Saëns) confirme qu’elle est bien là dans son élément, avec une virtuosité épanouie.

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Compte rendu, récital, Dijon, Opéra, le 15 janvier 2019. Chopin, Liszt, Schumann. Sophie Pacini, piano. Crédit photographique © DR

CD événement, annonce. HOMAGES : Benjamin Grosvenor, piano (1 cd Decca, à paraître le 9 septembre 2016)

grosvenor benjamin cd decca homage liszt cesar franck cd review announce annonce compte rendu classiquenewsCD événement, annonce. HOMAGES : Benjamin Grosvenor, piano (1 cd Decca, à paraître le 9 septembre 2016). Les Liszt et Franck sublimés du pianiste Benjamin Grosvenor. Benjamin Grosvenor, parmi la jeune colonie de pianistes élus par Deutsche Grammophon et Decca (Daniil Trifonov, Alice Sara Ott, Yuja Wang… sans omettre les plus fugaces ou plus récents : Elizabeth Joy-Roe, ambassadrice de rêve pour Field chez Decca, ou surtout Seong Jin Cho, dernier lauréat du Concours Chopin de Varsovie 2015…), fait figure à part, d’emblée, d’une somptueuse maturité interprétative qui illumine de l’intérieur ses Liszt et ses Franck. Le pianiste est né dans le comté d’Essex en 1992. Decca annonce son nouvel album intitulé « HOMAGES », chapelet de compositeurs aussi virtuoses que profonds, constituant – emblème des réflexions artistiques exigeantes, un programme magnifiquement conçu, entre éclats et murmures, démonstration échevelée et surgissements de la psyché. De fait dans le cas des Liszt qu’il a choisis : Venezia e Napoli, S 162 (Années de pèlerinage II : Italie, 1839-1840), comme dans celui des non moins sublimes César Franck, magicien harmoniste, narrateur des mondes poétiques (trilogie synthétique et orchestrale de Prélude, Choral et fugue FWV 21, sommet esthétique de 1884), le jeune pianiste britannique affirme une sensibilité tissée dans la pudeur et l’intériorité ; un aperçu de son immense talent qui ne s’autorise aucun effet, mais recherche essentiellement la plénitude et l’allusion. Un poète du clavier en somme infiniment doué et certainement l’un des interprètes les plus passionnants à suivre aujourd’hui. Pour tous ses récitals discographiques, le pianiste sait construire un programme, agencer, combiner, associer … pour un périple musical d’une très grande force poétique.

HOMAGES est le déjà 4ème recueil réalisé par Benjamin Grosvenor chez Decca : après ses programmes / récitals : Chopin / Liszt / Ravel en 2011, date de sa signature avec le label d’Universal ; “RHAPSODIE”, Saint-Saëns, Ravel, Gershwin en 2012 ; « Dances » enregistré en 2013 / CLIC de CLASSIQUENEWS d’août 2014…).

Grosvenor benjamin piano classiquenews 573757_a36fbf021e6a409ebc126e8442d0e554~mv1Programme enchanteur : prochaine grande critique et compte rendu complet de l’album 1cd Decca de Benjamin Grosvenor, « HOMAGES » (JS Bach arrangé par Ferruccio Busoni, Mendelssohn, César Franck, Franz Liszt, Maurice Ravel), à venir dans le mag cd dvd livres de CLASSIQUENEWS, à la date de parution annoncée par Decca, soit le 9 septembre 2016. CLIC de CLASSIQUENEWS de la rentrée 2016.

CD événement, annonce. TRANSCENDENTAL : Daniil Trifonov plays Franz Liszt (2 cd Deutsche Grammophon — Parution : le 7 octobre 2016)


trifonov daniil piano liszt transcendental liszt deutsche grammophon cd review prensentation announce review compte rendu critique CLASSIQUENEWSCD événement, annonce. TRANSCENDENTAL : Daniil Trifonov plays Franz Liszt (2 cd Deutsche Grammophon — Parution : le 7 octobre 2016)
.  Océan où se perdent les interprètes trop gourmands mais dépassés, où les tempéraments s’affirment aussi tout autant… Faisant table rase de toute virtuosité gratuite, pourtant présente dans la frénésie des premiers épisodes des Etudes d’exécution transcendante, Liszt sait aussi déconstruire pour organiser une nouvelle langue poétique qui électrise par ses éclairs de pure magie visionnaire et par les contrastes qui naissent par confrontation avec les gammes et arpèges vertigineuses qui se déversent aussi du clavier. Délire et extase sont au rendez vous… Il faut une technicité agile virtuose certes, surtout une vision qui dévoile sous l’avalanche narrative (dramatique voire opératique comme le souligne ici l’interprète), le sens d’une progression cohérente qui traverse le cycle et l’architecture des 12 Études Transcendantes. Leur transcendance se réalise dans ce passage ténu (à partir du 8 ème épisode, noté « Wilde Jag » ?), de l’artificiliaté démonstrative à… l’abandon allusif et poétique. Liszt magicien du temps et de l’espace ouvre ainsi des mondes invisibles, que la musique par son flux souverain, rend miraculeusement perceptibles.

 

 

Daniil Trifonov aborde le Liszt échevelé, expérimental, délirant, poétique des 12 Etudes d’Exécution Transcendante S 139 de 1852.

 

trifonov daniil piano classiquenewsLe jeune pianiste russe DANIIL TRIFONOV, vedette montante de l’écurie Deutsche Grammophon, aux côtés de son confrère britannique Benjamin Grosvenor (qui aborde lui aussi Liszt et Franck dans un disque remarquablement conçu : “Homages”, à paraître aussi en septembre 2016 — annonce et critique complète à venir dans nos colonnes) aborde un programme particulièrement ambitieux : Everest du clavier, tant par les défis de pure technique que la maturité interprétative pour en organiser la vision globale… Après Rachmaninov, le Liszt du jeune Daniil Trifonov s’annonce donc passionnant.

 

 

 

« Transcendantal : Daniil Trifonov plays Franz Liszt », 1 cd Deutsche Grammophon à paraître le 7 octobre 2016 (enregistré à Berlin en septembre 2016). Compte rendu critique complet à venir sur CLASSIQUENEWS.COM, dans le mag cd dvd livres, à la date de parution du CD Liszt par Daniil Trifonov, le 7 octobre 2016.

 

 

Reportage vidéo : Marie Jaëll au Lille Piano Festival 2012

JAELL piano Marie_Jaell-Jeune_femmeQUI FUT MARIE JAËLL ? En janvier 2016 sort un premier cycle d’enregistrements de ses Å“uvres qui soulignent l’ambition de la compositrice, aux côtés de la pédagogue mieux connue. CLASSIQUENEWS fait le point sur une personnalité atypique et parfois déconcertante mais tempérament trempé et déterminée d’une force créative inédite à son époque. Au XIXè, il n’était pas bon être femme artiste surtout compositrice et pianiste… Pédagogue, pianiste virtuose, femme écartée mais compositrice engagée surtout théoricienne du jeu pianistique, Marie Jaëll (1846 – 1925) a ressuscité lors du Lille Piano Festival 2012. Reportage vidéo et grand portrait de la compositrice marquée par le modèle légué par Liszt et Schumann. Réalisation : Philippe Alexandre Pham – durée : 23 mn  © CLASSIQUENEWS.TV 2012

 

 

 

JAELL Marie cd palazzetto bru zane critique review compte rendu livre cd1449483308_ES1022LIRE aussi notre critique et présentation complète du livre cd Marie Jaëll (musique symphonique, musique pour piano…) , publié en janvier 2016… Extraits de la critique par notre confrère Lucas Irom : Composés dans les décennies 1870 / 1880, les deux Concertos pour piano affirment de facto la pertinence d’une écriture réfléchie, mûre, puissante, (la presse et les critiques de l’époque répétèrent jusqu’à l’user, « virile »). La seule réserve que l’on peut émettre ici serait le culte entretenu d’un romantisme tardif et éclectique, proche de Liszt et donc de Wagner, qui ne s’est jamais vraiment ouvert aux modernisés du début du XXè dans le sillon des modernes, Debussy et Ravel. Jaëll se concentre plutôt sur Franck et Saint-Saëns, aux côtés de Liszt…

 

 

 

JAELL-marie-exercices-pour-le-piano-mains-eduquees-classiquenews-portrait-de-marie-jaellMarie Jaëll pédagogue montre devant l’appareil photographique quelques exercices pour la main du pianiste – photo : © BNU Strasbourg

 

 

 

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VOIR aussi le reportage sur YOU TUBE : qui fut Marie Jaëll ?

 

CD, livre, compte rendu critique Portrait de Marie Jaëll (1846-1925)

JAELL Marie cd palazzetto bru zane critique review compte rendu livre cd1449483308_ES1022CD, livre, compte rendu critique Portrait de Marie Jaëll (1846-1925). Voici en janvier 2016, 3 cd pour ressusciter la pianiste lisztéenne et compositrice alsacienne Marie Jaëll (1846-1925). Après deux précédents Livres cd biographiques dédiés à Gouvy et Dubois, voici une nouvelle monographie consacrée à une femme exceptionnelle, la pianiste Marie Jaëll : La légende des ours, le Concertos pour violoncelle, les deux Concertos pour piano n°1 et n°2 (1871, 1884), plusieurs pièces complémentaires pour piano seul, son instrument emblématique … sont ici recréés avec l’enthousiasme et l’engagement des réévaluations prometteuses. L’accès du fonds de Strasbourg a permis enfin de révéler la stature de la compositrice aux côtés de la pédagogue (mieux connue) qui reste appréciée et d’une modernité visionnaire. Certes on peut être séduit par l’ampleur symphonique de ses pièces d’envergure tels La légende des ours pour soliste et grand orchestre (la direction d’Hervé Niquet n’évite pas une déclamation parfois superfétatoire ; et la soliste demeure inintelligible…, sa caractérisation dramatique uniforme et lisse, dommage), ou les deux Concertos pour pianos, immédiatement à classer dans le prolongement de l’ardeur et la fièvre mystiques d’un Liszt plutôt inspiré et fidèle à lui-même. Ons era nettement moins convaincus par le Concerto pour violoncelle qui lui aussi manque singulièrement de caractère comme de plan dramatique : il n’est guère que la dernière séquence du mouvement lent qui atteigne une subtilité de ton plus mordante. Certains enregistrement sont les bandes fixées lors du Piano Lille Festival 2012 (les deux Concertos pour piano, de loin les mieux défendus du disque grâce à deux interprètes pleinement investis : Romain Descharmes pour le n°1 et David Violli pour le 2).

La théoricienne et la pédagogue expriment mieux que la créatrice et la pianiste la force d’un tempérament féminin exceptionnellement original à son époque

Marie Jaëll était-elle vraiment bonne compositrice ?

Composés dans les décennies 1870 / 1880, les deux Concertos pour piano affirment de facto la pertinence d’une écriture réfléchie, mûre, puissante, (la presse et les critiques de l’époque soulignèrent jusqu’à en user le terme, sa carrure « virile »). La seule réserve que l’on peut émettre ici serait le culte entretenu d’un romantisme tardif et éclectique, proche de Liszt et donc de Wagner, qui ne s’est jamais vraiment ouvert aux modernisés du début du XXè dans le sillon des modernes, Debussy et Ravel. Jaëll se concentre plutôt sur Franck et Saint-Saëns, aux côtés de Liszt.
« Expression », « vélocité », le piano de Marie Jaëll comme l’écriture de la compositrice manque parfois de profondeur comme de sobriété. On voudrait bien rapprocher ses deux cycles « Les jours pluvieux » et « Les Beaux jours » des … Kinderszenen de Schumann… force est de constater que malgré l’effort demandé (la fine sensibilité de la pianiste Diana Ciocarli pour Les Beaux Jours, entre autres), et les qualités de la compositrice, la versatilité vertigineuse, le double et le trouble, l’ambivalence maladive, dépressive, exaltée si schumaniennes sont totalement absents chez la Française (qui paraît quand même trop doucereuses et parfois démonstrative voire répétitive). Le modèle Lisztéen, approché directement et écouté à Rome en 1868, source de sa vocation intime (une confirmation musicale comme l’expérience de Liszt à l’écoute de la Symphonie Fantastique de Berlioz), demeure omniprésent mais guère dépassé ou régénéré.

 

 

La Clara Schumann française ?

 

JAELL piano Marie_Jaell-Jeune_femmeLa vérité et le tempérament de Marie Jaëll pourraient peut-être plutôt être recherchés du côté de ses écrits, aux interrogations multiples, souvent pertinentes, du côté de l’activité pédagogique de la pianiste effectivement prodigieuse (une Clara Schumann française ?) : le profil de la pédagogue se précise avec une étonnante originalité dans une succession d’écrits et de recueils d’une audace absolue : La musique et la Psychophysiologie (1896), Les Rythmes du regard et la dissociation des doigts (1901), La Résonannce du toucher et la topographie des pulpes (1912). Morte en 1925, Marie Jaëll incarne une force individuelle pourtant admirable dans une société phallocratique voire misogyne, en particulier à l’encontre des femmes compositeures et créatrices. Elle aura traversé l’idéal nationaliste de la Troisième République, connu le symbolisme et le debussysme (en gardant ses distances), cultive ce celtisme gaulois (son poème symphonique Ossiane de 1879, absent du livre cd en témoigne particulièrement). Les amateurs d’un romantisme post lisztéen applaudiront. Les autres plus réservés sur la question des résurrections légitimes ou anecdotiques, écouteront toutes ses oeuvres révélées par le disque comme des curiosités, confirmant ce qu’ils pensaient déjà. Reste les programmateurs : où pouvons-nous entendre du Jaëll aujourd’hui? Force est de constater que depuis le festival de Lille 2012, bien peu de directeurs de salles ont “osé” Jaëll depuis… Le coffret triple a le mérite de poser la question : Marie Jaëll était elle vraiment une bonne compositrice, dans le domaine symphonique (en dépit de l’absence d’Océane qui reste son oeuvre phare), dansel domaine pianistique…? A chacun de répondre selon sa sensibilité grâce à cette compilation opportune. Une réserve sans équivoque cependant : la laideur bien peu attractive de la couverture : où ont-ils trouvé une telle couleur ?!!! C’est bien peu célébrer le lyrisme coloré et raffiné de l’écriture d’une Marie Jaëll, inspirée par les champs lisztéens.

Livre cd, compte rendu critique. Portrait de Marie Jaëll (1846-1925). 3 cd Palazzetto Bru Zane PBZ. ISBN 978 84 608 3017-7. Collection « Portraits », Volume III.

LIRE aussi notre présentation des concerts Marie Jaell au festival Piano Lille Festival 2012

VOIR, approfondir le sujet en visionnant notre grand reportage vidéo dédié à la recréation des Concertos pour piano de Marie Jaëll au Lille Piano Festival 2012, grand sujet vidéo de 22 mn © studio CLASSIQUENEWS 2012 (réalisation : Philippe-Alexandre Pham)

Livres, critique. Jean-Claude Menou : Le voyage-exil de Liszt et Marie d’Agoult en Italie, 1837-1839 (Actes Sud).

actes sud voyage exil franz liszt marie d agoult en italie clic de classiquenewsLivres, critique. Jean-Claude Menou : Le voyage-exil de Liszt et Marie d’Agoult en Italie, 1837-1839 (Actes Sud). Pendant 2 années (1837-1839), le jeune virtuose du piano, Franz Liszt et sa nouvelle compagne la Comtesse Marie d’Agoult, son aînée scandaleuse, convolent avec l’insouciance de jeunes amants enivrés. Ils partent faire leur tour d’Italie : lac majeur et lac de Côme, Milan son Duomo, et la chartreuses de Pavie, Brescia, Vérone et bien sûr Venise : Liszt s’enthousiasme comme peu avant lui sur les peintres et les Å“uvres artistiques ainsi découvertes. Raphaël lui inspire lo Sposalizio (Les noces de la Vierge), Véronèse et Leonard, surtout Titien et ses vertiges chromatiques. A Florence, le pianiste a la passion de Michel-Ange (et sa Pensée) ; puis à Rome, chacun s’intéresse à ce qui l’inspire, en particulier non les églises baroques mais les traces spectaculaires d’une Antiquité éternelle. Ils retrouvent le directeur de l’Académie de France : Monsieur Ingres (qui fera leur portrait et qui jouera son violon avec le célèbre pianiste). Mais rien ne dépasse le sentiment éprouvé avec Sainte-Beuve, en visitant les vestiges du domaine impérial d’Hadrien à Tivoli : les cyprès et la lumière du soir de la Villa Adriana comme l’on disait alors, inspireront alors Liszt devenu abbé, près de 40 ans plus tard (1877 : Jeux d’eaux à la Villa d’Este…). Naples fut envisagée mais jamais atteinte.

 

 

 

1837-1839: le duo scandaleux Liszt / d’Agoult visite l’Italie patrimoniale et culturelle…

Liszt : « vagabond infatigable », amoureux des arts

LIVRES. Liszt, "premier de son siècle"Entre temps (mai 1839), Marie accouche de Daniel, frère de Cosima née avant lui… Car la matière de ce formidable témoignage vient en partie du journal de d’Agoult, femme de caractère et de tempérament (mariée à Charles d’Agoult, elle a tout quitté pour suivre son jeune amant, bouleversant l’ordre bourgeois et sacrifiant la respectabilité de son rang). C’est aussi une féministe engagée que la liaison avec Liszt aiguille peu à peu, dévoilant une sensibilité ardente, celle de l’amoureuse passionnée, celle de la femme ayant ses convictions (nombreuses et ardemment défendues). De sorte qu’au fil de la lecture et des témoignages sur les émotions vécues sur le motif, se précisent des divergences entre les deux voyageurs qui augurent de leur séparation à venir. Liszt semble avoir été aussi léger et insouciant, « enfantin » ou éternel adolescent que Marie était responsable donc exigeante…Il est vrai qu’ils n’avaient pas le même âge.  Ainsi à Venise, Marie « n’est que fiel. Et Liszt, enthousiasme ». Il prendra le premier prétexte pour la laisser mariner dans son jus… puis revenir à elle, avec la première énergie.

CLIC_macaron_20dec13Le lecteur de ce fabuleux voyage culturel découvre le choc des goûts et des sensibilités, dont surtout celle de Liszt, l’un des rares pianistes et compositeurs qui eut sur la peinture et l’art en général de véritables affinités, puisant dans l’émerveillement ressenti, la source de ses inspirations musicales. « Raphael et Michel-Ange me faisaient mieux comprendre Mozart et Beethoven », écrit il en frère de tous les artistes, en humaniste ouvert, curieux et généreux. L’auteur s’appuyant sur une recherche livresque et touristique spécifique (il précise avoir effectué 7 voyages sur le terrain!) offre ce monde imaginaire, hautement artistique, qui compose les paysages intérieurs et intimes de Franz Liszt. C’est aussi un guide particulier que l’amateur italophile pourra pratiquer in situ… sur les traces de Franz et Marie. Passionnant. Et donc naturellement CLIC de classiquenews.

 

 

 

 

Livres, critique. Jean-Claude Menou : Le voyage-exil de Franz Liszt et Marie d’Agoult en Italie (Actes Sud). ISBN 978 2 330 04808 2. Parution : avril 2015.

 

LIVRES. Philippe André. Les deux mages de Venise, roman. Editions Le Passeur (2015)

philippe-andre-les-deux-mages-de-venise-classiquenews-compte-rendu-critique-fevrier-mars-2015LIVRES. Philippe André. Les deux mages de Venise, roman. Editions Le Passeur (2015). Wagner est mort à Venise en 1883, c’est connu. Et il avait reçu, trois mois avant,  la visite de son beau-père, Liszt, « installé » pendant deux mois au Palais Vendramin, la résidence de Richard, Cosima et l’enfant Siegfried. Qu’ont-ils fait, hormis se retrouver et parfois se chamailler ? Philippe André leur invente de « nouvelles aventures » dans une Venise hivernale et fantasmagorique. C’est, adossé à la science musicologique du spécialiste schumanno-lisztien, la nouveauté des Deux Mages, un passionnant « romansonge ». Question et réponse de la duchesse : « Aimez-vous  Wagner ? », eût pu demander en toute fausse candeur la duchesse de Sagan. C’te question ! Naturlich, ma biche ! J’insiste, pourtant : aimez, et je souligne the question qui n’est pas to be or not to be. Bien sûr qu’il est, Wagner, d’une essence irréfragable, plus être que lui on n’en fait plus. Mais j’ai demandé   : aimez. Il est permis de nuancer votre answer…Alors, vous me mettez plus à l’aise. Je sais  ce que cette Oeuvre Totale  apporte à l’histoire de la musique et des arts. Et puis  vous dites qu’on a droit au  clivage ?  Lohengrin, Tannhauser, Tristan, Parsifal, trois fois oui. Pour  la Bande des Quatre organisée en Tétralogie, franchement, vous repasserez . And  Herr Richard Wagner himself, pas mieux ? Encore plus franchement, danke schön ! Même quand il joue son ultime rôle dans Der Tod in Venedig ? Faut ben mourir quéqu ’ part !

R.W. à sa personne parlant

Wagner en DVD ...Donc si vous n’avez pas la foi wagnérienne, ne faites pas semblant de croire pour  bientôt  super-croire. Mais laissez-vous convaincre d’aller faire un tour dans les quartiers les plus perdus de la Sérénissime, en hiver 1882-83. Guidé par R.W. à sa personne parlant – comme toujours – mais aussi adressant à sa chère Cosima une sorte de journal-intime-jours-sombres, pour raconter l’incroyable bordée métaphysique qu’il aurait  menée là-bas avec son beau-père, un certain Franz Liszt, l’éblouissant compositeur- ami  devenu curé-sans-paroisse  mais toujours en quête d’imaginaire.  Et devinez qui vous aurez pour guide et porte-parole ? Un  lisztien par excellence, dont ici même nous louâmes les ouvrages savants sur Années de Pèlerinage et Suite, musicien au demeurant praticien-psy qui vient aussi d’investiguer sur la paralysie générale de Schumann. Le Docteur Philippe André, sans doute pour se délasser du culte schumanno-lisztien, cède aux démons de la Fantasie hoffmanienne : étiquetant « mages » les deux » Vénitiens » d’adoption au crépuscule de leur prodigieuse vie, il les fait basculer de l’autre côté du miroir dans l’inquiétante étrangeté que se permet parfois l’écriture  scientifique dont la rigueur expérimentale aurait  été mise en congé payé par un tour-operator de roman.

Le p’tit  Siegfried

LISZT nadar 1886 Franz_Liszt_by_Nadar,_March_1886Le point de départ est on ne plus historique, et vous en trouverez le récit au 4e chapitre de Nuages Gris (éd.Le Passeur) : Liszt a bien séjourné « chez » les Wagner au Palais Vendramin, du 19novembre 1882 au 13 janvier 1883. Il y a joué au whist, au piano, à l’inépuisable mais intermittente amitié, à la fonction grand-paternelle (le p’tit Siegfried, fruit d’amour fou  entre Richard et  Cosima  qui avait ainsi envoyé au désespoir son exemplaire époux Hans de Bulow), et en cette famille recomposée tout n’était pas que roses, donc  on s’est  chamaillé, fait la gueule, réconcilié…. A partir  de ce substrat non contesté, Les Deux Mages dérape avec délices en imaginaire. Les deux amis – bien que devenus beau-père et gendre, ils sont quasiment « du même âge » – entrent en « mentir-vrai » et « romansonge », comme  titrerait la nébuleuse aragonienne. « C’est moi qui rêve. J’ai piqué du pif au bout du compte. Je dors. Je rêve. Tout cela c’est moi qui le rêve. Tout ceci ce n’est pas la vie de Théodore , c’est ma mienne. Rien de tout  cela n’a pu se passer en 1815…. » : c’est ce qu’avouait  en galopant avec  Géricault son « historien » de 1959 dans La Semaine Sainte…

Tribu miltonienne et Nocturnes hoffmaniens

CLIC D'OR macaron 200Certes  on eût pensé davantage Philippe André journalintimier du côté de son cher Franz. Eh bien non, c’est en Wagner qu’il sort d’un angle de la Piazzetta, faisant d’ailleurs tenir à son petit protégé la moins protocolaire des langues modernisées et l’entraînant dans les aventures vénitiennes les plus saugrenues. Quitte à  ce que R.W. soit mené par le bout de la Fantasie, le beau-père « inventant » pour son gendre plus réticent  les buts de promenades qui accouchent de situations de plus en plus hallucinatoires. « Ici  le temps devient espace », et vice-versa ; le réel moins vrai –et désirable ? -que le fantasmé. On rencontre sortie des pérégrinations italiennes de l’Angleterre rebelle XVIIe  une  tribu miltonienne – dans la famille du Paradis Perdu, je demande le père et puis aussi  les filles -, on découvre une galère « décarcassée » qui selon Franz ferait une merveilleuse salle de théâtre moderne, des allusions à un grand trou qui pourrait être un cercle infernal de Dante, et ce n’est que préface à l’embardée  la plus folle, une entrée en « Nocturnes  à la manière de Callot », où le savant Spallanzani, recréateur lisztien d’Olympia, « emprisonne » dans l’œil de sa poupée diabolique une Cosima qui n’en demandait pas tant…

Haarghh !

Richard se démène en érotisé  hoffmannien (il  est ultra-sensible aux  deux « jolis globes » de l’automate, voire à sa « coquille »), malgré lui ? ou pour mieux exciter  la jalousie de sa Cosima ?), et surtout il mène dialogue réitératif avec un Kobold, figure du tourmenteur qui lui laisse bien peu de répit du côté de l’angine de poitrine, ce dont il mourra bientôt. Et là, il se lâche  dans le discours, parsemant ses phrases d’une interjection souffrante (« haarghh ! »,un écho du  « hojoho  walkyrien ? )qui nous ramène aux temps de la BD-Dargaud, de formules familières (« à ch…, aussi sec ,  c…ries », impact boom, du balai ! lefion…, vacherie, débectant  ou  vioque » ) parfois teintées de rythme célinien… Le comble du paradoxe est atteint lorsque Richard « appelle » en un flux extasié (devenant parfois injurieux ou prosaïque : « fous le camp dans ta cuisine, reste aux fourneaux ») son  indispensable  Cosima,(« ma passerelle pour l’éternité, mon anéantissement en si majeur »…),tout comme – peut-être ? – le romantique Kleist « rebaptisait » son Henriette Vogel  (qui le lui rendait aussitôt) dans les lettres qu’ils échangèrent avant leur suicide en duo…à moins que ce ne soit aussi une allusion à « L’Union Libre » où Breton géographise les blasons du corps de la femme….

Filochard et Croquignol

De même oscille-t-on entre ces visions poétisées du parcours vénitien et les silhouettes rigolotes de la virée Filochard (R.W.)- Croquignol (F.L.), la référence  sublimissime de la Femme Eternelle de R.W. et  la vie embourgeoisée à Vendramin, cette grande Villa-Cosima-pieds-dans-l’eau, les éclairs de lucidité richardiens (« la boucler est peut-être le plus grand défi fait à moi-même dans cette suite d’événements ») et la surdité de qui ne comprend rien au minimalisme pianistique du beau-père en train d’inventer une autre « musique de l’avenir ». Car les rapports au réel d’histoire musicale sont aussi là : du Prométhée déchaîné, des « nuages gris », du parlé-chanté, « disastro », du « lancer mon  javelot dans les espaces indéfinis », des csardas macabres, des lugubres gondoles qui  ne peuvent faire illusion. De même que les manifestations d’un amour-haine perpétuel entre un  beau-père et un gendre peu avare de considérations inactuelles sur le vieux Liszt, « échassier hydropique »,  ses cigares et ses verrues, et qui débarque du train en pleine odeur de « Wanderer à nuisances olfactives 2nde classe ».

Retrouvailles lyriques

 Mais cela cède à du pur lyrisme de retrouvailles entre « amis sublimes », au détour d’une promenade  dans Venise embrouillardée. Et puis il y a le récit – les musiciens en tournée de banlieue  en sortiront  « m.d.r » ! – de Liszt qui dézingue  les afféteries  bondieusardes d’un jeune organiste en mal  de compliments….(« jamais je n’ai entendu rythmes plus appropriés aux hôtels de prostitution et claques somptueux…. ») . Curieux blocages – superstitieux ? – aussi de Richard  avouant à son « Isolde de  vie ou de mort » que justement il ne prononcera plus ce dernier mot, lui qui en veut au beau-père d’avoir « sombré dans les bigoteries qui l’ont perdu comme homme et surtout comme musicien ».

Le Wanderer a-t-il perdu la mémoire ?

Tiens, en chemin, le Wanderer, il a perdu la mémoire de ses barricades bakouniniennes en 1849, quand il militait à Dresde pour la révolution ? Ensuite, de ses errances pourchassées par les polices « anti-terroristes » de l’Ordre Monarchique, mais où tout de suite il trouve à Weimar refuge fraternel auprès de Liszt  ? De sa soumission (1864), genou en terre, à  son Ange bavarois  Louis II , et de « ce qui s’en suivit », comme  intertitrent les romans de gare au XIXe : l’argent et l’or pour édifier le Temple de Bayreuth, où se célèbrera le culte monothéiste de RW ? ? Sans oublier ses vaticinations-libelles  mortifères  (1850 ; puis sans remords ni retour en arrière) sur « le judaïsme dans la musique » ? Bref, il ne s’agirait plus à Vendramin-House que des  « considérations d’un apolitique » rangé des voitures,  dans une Venise la Rouge où pas une gondole ne bouge ? Quant à l’inconscient projeté  comme javelot dans les espaces du futur, n’y-a-t-il pas absence de prémonition pour une époque où son (pré) nom  de Venise, Riccardo, ne sera plus dans Bayreuth un temps désert (é) par l’œuvre Totale ?  Mais  on ne va tout de même pas lui reprocher,  à cet  « inconscient-là »,  le formatage de   son p’tit Siegfried pour mariage(1915)  avec une Frau Winifred tombant raide-dingue du Moustachu de Berchtesgaden-sous-Walhalla !  (Quel malheur, parfois, d’avoir un(e) gendre(sse) !  Mais au contraire futur, quel bonheur pour un Vénitien comme Luigi Nono de se marier (1955) avec Nuria Schoenberg et d’avoir ainsi un sacré beau-père !)

Carnets du sous-sol  et Bavard

Bon, permis à un mal-wagnero-compatible de débloquer sur le divan, Dr. André ? Et repassons à l’essentiel : avec les Deux Mages, nous tenons un « roman musical » de la plus haute et exigeante qualité en imagination et écriture. Ce long et parfois imprévisible monologue rappellera, en  son   principe d’ivre flux parolier, les Carnets du sous-sol  dostoievskien, ou le plus proche Bavard de L.R. des Forêts. Et malgré les sautes d’une humeur provocatrice tirant aussi vers la rigolade, la coda (« Je me penche et je vois des étoiles qui scintillent au fond du trou. Je plonge la tête la première en poussant un léger cri…Un cortège d’étoiles mortes ondule dans le noir. ») signale, mine de rien, qu’un mois après le départ  du beau-père, le gendre aura rejoint…mais quoi, le néant ? C’était – miroir  de l’éblouissante lumière solaire du Turner en couverture – le dernier cadeau  de la Sérénissime et aussi « tempé-tueuse »  Cité des Doges  à ses hôtes. On vous le disait, il y aura  toujours de la Mort à Venise ! Mais encore : « mort(s) à jamais » ?…

LIVRES. Philippe André, Les Deux Mages de Venise, éditions Le Passeur (2015). Livre papier : 18,90 €, 140×205 mm, 256 pages. Date de parution : 12 février 2015. LIRE aussi la critique du livre précédent de Philippe André : « Robert Schumann, folies et musiques » (Le Passeur, 2014), CLIC d’octobre 2014 sur classiquenews.

Illustrations : Wagner, Liszt (DR)

CD. Cyril Huvé, piano. Liszt : Carnets d’un Pèlerin (1 cd La Grange aux pianos)

liszt-carnets-d-un-pelerin-cyril-huve-piano-steinweg-1875-classiquenews-compte-rendu-critique-mars-2015CD. Cyril Huvé, piano. Liszt : Carnets d’un Pèlerin (1 cd La Grange aux pianos). Programme dense mais équilibré, en 7 stations, qui puise ces bornes expressives dans deux recueils : “Seconde années de pèlerinage – Italie” et “Harmonies poétiques et religieuses” (pour Bénédiction de Dieu dans la solitude et Funérailles). Enregistré dans son antre, au Pays de Georges Sand, dans la Grange aux pianos en août 2011 (où il organise et accueille un festival de Pentecôte aussi), Cyril Huvé exprime les délices suggestifs souvent énoncés dans un murmure à peine articulé, porté et comme traversé par un frémissement soudain, celui produit par une révélation. Cheminement promis à des visions de plus en plus spirituelles, chaque séquence dit ici, effectivement, le poétique et le religieux. Le pianiste joue sur l’ampleur symphonique du piano Steinweg requis pour l’enregistrement. Sonorité puissante mais jamais dure, ronde et mordante à la fois qui assure la carrure et l’aspiration mystique de chaque Å“uvre. Le doute haletant (Il Penseroso), la volonté de l’indicible et le lugubre ensorcelant qui cultive l’état d’endormissement souhaité. Cyril Huvé balance d’un état de conscience à un autre, en un jeu qui enveloppe et berce (résonances déjà wagnériennes du même Penseroso).
L’amour et ses brûlures innerve l’itinéraire plus choatique, exalté, passionnel du Sonnet de Pétrarque n°104 : ivresse panique du transi amoureux démuni, dépendant totalement de sa chère et inaccessible Laura… l’interprète cultive la résonance des accords, laissant un temps d’incertitude mais aussi d’accomplissement et d’inéluctable dans un jeu profond et intérieur qui sait respirer.

 

 

Pour le premier disque de son propre label, Cyril Huvé se révèle convaincant

Mystique lisztéenne

 

CLIC_classiquenews_2014La conception est claire et structurée pour Bénédiction de Dieu dans la solitude au calme spirituel progressif. L’étape la plus développée (plus de 16mn) avec Après une lecture de Dante (presque 18mn) permet au jeu de s’épanouir pleinement réalisant une somptueuse plénitude qui inspire un toucher de plus en plus doux et vaporeux pour exprimer le scintillement aérien grandissant qui s’achève en un ruissellement liquide immatériel. Les signes tangibles vers la lévitation. Le choix du Steinweg de 1875 paraît particulièrement bénéfique grâce à sa sonorité charpentée et structurée, ronde et puissante, ses harmonies naturelles, ses aigus crépitants.
Même pénétration suggestive particulièrement pour le lugubre vaporeux de Funérailles qui envoûte littéralement par son balancement harmoniquement presque irrésolu…, son allure de marche inexorable et désespérée et sa lente prière déchirée, déchirante. L’approfondissement spirituel y éclate en éclairs et tempêtes, dévoilant les climats paniques du Pèlerin démuni. La lutte intérieure que Cyril Huvé exprime, réussit particulièrement ici. Le pianiste se fond dans l’esprit insatiable et insatisfait de Liszt, portée par une ardente et dévorante quête spirituelle.

Le dernier morceau de ces Carnets d’un Pèlerin se referme sur la houle tout autant prenante d’Après une lecture de Dante… Cyril Huvé sait enflammer l’énergie brute que suscitent les images dantesques. Jaillissements de gravité, ombres mouvantes, sorte de tourbillon en implosion, bain primaire qui concentre les forces primordiales et les contient sans les contenir, voici le grand chaudron magique et fantastique à la(dé)mesure du grand Liszt, conteur en diable, capable seul, de faire jaillir d’un tumulte, un murmure enchanté criblé de nouveaux scintillements éperdus. Aucun doute Cyril Huvé confirme dans ce premier cd inaugurant son propre label, ses affinités lisztéennes dans ce récital très abouti.

Franz Liszt : Carnets d’un Pèlerin. Cyril Huvé, piano Steinweg 1875. Enregistré en août 2011 dans le Berry, 1 cd La Grange aux pianos GAP01

 
 

CONCERT à Paris

Cyril Huvé fête le centenaire Alexandre Scriabine, salle Gaveau, mardi 3 mars 2015, 20h30.

 
 

Livres, roman. Christophe Bigot : Les premiers de leur siècle (Éditions de La Martinière)

livres-christophe-bigot-les-premiers-de-leur-siecle-la-martiniere-clic-de-classiquenews-compte-rendu-critiqueCLIC_macaron_2014Livres, roman, compte rendu critique. Christophe Bigot : Les premiers de leur siècle (Éditions de La Martinière). Roman historique dont l’écriture inspirée d’une très fine éloquence restitue l’intimité des artistes romantiques français et européens (Liszt) telle qu’elle a pu se réaliser en particulier à Rome à l’époque où le “grand homme” : entendez Monsieur Ingres, était le directeur de la Villa Medicis (1835-1840).

 

 

 

Le couple Liszt Marie d’Agoult vu par Henri Lehmann

Rome, dans le salon de Monsieur Ingres

 

 

liszt-par-lehmann-1839-portrait-Le témoin privilégié de leur quotidien demeure ici le peintre Henri Lehmann (1814-1882) dont le sens de la ligne, la virtuosité du dessin lui permettent de devenir le disciple préféré d’Ingres, au sein de l’atelier qui compte aussi Amaury Duval son aîné, surtout Chassériau, assez infect et discourtois malgré son absolu talent. Dans la proximité du couple Marie d’Agoult et Franz Liszt de passage à Rome après leur périple suisse, “Clear placid” (Lehmann), ainsi que la Comtesse d’Agoult a surnommé le héros narrateur, se passionne à la vue de ce couple légendaire : elle, médisante  et  arrogante mais fine et intelligente, lui pianiste flamboyant d’une captivante beauté : son récital Beethoven improvisé, alors qu’ils sont les invités de monsieur Ingres dans le salon de musique de la Villa Medicis est l’une des séquences captivantes du texte (chapitre X). De cette période heureuse et stimulante pour chacun où les artistes sociabilisent dans des échanges productifs mêlés d’affection, Lehmann reçoit naturellement la commande du fameux portrait de Franz Liszt (1839) : icône du romantisme le plus sensible, figuration de l’humain et du divin, le tableau qui en résulte représente la fierté virile d’un pianiste adolescent, adulé : nouvel Adonis des salles de concerts, d’une sobre mise comme les meilleurs portraits de son maître Ingres (robe noire sur fond vert). La lumière y accroche le visage tendre et déterminé, comme les doigts de la main gauche, instruments du tempérament prométhéen.
Lehmann ne fait pas que peindre son ami admiré (comme il le fera de Gounod en une tête sublimement dessinée de profil) : il devient un proche, et le parrain tuteur du jeune fils né du couple Liszt/d’Agoult : Daniel (au destin tragique).

gounod par Henri LehmannLes relations amicales, les détestations courtoises et intelligemment entretenues (d’Agoult / Sand), les jalousies, les espérances, la triste réalité destructrice (fin des amours entre la Comtesse et le Pianiste) vécues par le protagoniste animent un tableau historique dont la sensation du familier et de la vérité titille en permanence la curiosité du lecteur. On savait Liszt, être exceptionnel : par le regard du jeune peintre Henri Lehmann, son visage nous est dépeint avec une acuité renouvelée. L’évocation ciselée fait vivre chaque personnage historique tout en cédant au défaitisme le plus sage, signe d’une intelligence qui a vécu : les exaltations romaines se délitent bientôt et le revers de la vie, entre déception, aigreur, amertume, tristesse, sacrifice, solitude et nostalgie, prend peu à peu le dessus. Car Lehmann a toujours aimé Marie d’Agoult, c’est son secret au point, devenant son homme à tout faire, de lui sacrifier son accomplissement de peintre… c’est l’option la plus romanesque du livre.
Sainte-Beuve, Delacroix croisent aussi l’itinéraire du peintre très en vogue à Paris : il décore nombre de monuments officiels parisiens  (Palais du Luxembourg actuel Sénat, salle du trône ; chapelle des jeunes aveugles, actuel INJA…) et devient même membre de l’Institut en 1864. Dans son atelier se forme néanmoins Georges Seurat (comme Rouault avait suivi l’enseignement de Gustave Moreau). Au terme de sa très convenable carrière comme tenant de la tradition classique telle que défendue par Ingres (et donc admirée par Delacroix), Henri Lehmann prend cependant en fin de texte, la posture d’un auteur  dépassé par les soubresauts violents d’un siècle devenu barbare et raciste, où la culture et l’éducation ayant été sacrifiées inexorablement, ne peuvent plus maintenir l’équilibre d’une société plus apaisée. Un parallèle avec la France de ce début 2015 ?

Roman historique certes mais surtout mémoires recomposées au diapason d’une sensibilité attachante qui avait un goût pour le sacrifice. Henri Lehmann portraitiste des “premiers de leur siècle”, dont Liszt, Chopin, Gounod… méritait bien ce roman historique en forme de mémoire. Passionnant.

Livres, roman. Christophe Bigot : Les premiers de leur siècle (Éditions de La Martinière). 130 x 205 mm – 416 pages. Parution : janvier 2015 – 9782732470092. 20.90 €

Livres. Philippe André : Nuages gris (le dernier pèlerinage de Franz Liszt)

nuages-gris-dernier-pelerinage-franz-liszt-1509234-616x0Livres. Philippe André : Nuages gris (le dernier pèlerinage de Franz Liszt). Le Passeur Editeur. Au cœur des pièces pour piano de Liszt, plusieurs Livres des Années de Pèlerinage, commencées pendant les voyages en Suisse et Italie avec Marie d’Agout, mais augmentées et retouchées jusqu’à la fin d’une vie si riche de celui qui était devenu « l’abbé Liszt ». De 1881 à 1886, Liszt compose « autrement », en «  Nuages gris » pour reprendre le titre le plus « paysagiste » de cette ultime série au langage moderniste et même prophétique. Philippe André clôt par un dernier volume son étude lisztéenne, aux accents bien plus larges que ceux d’une musicologie traditionnelle.

3e et 4e âges novateurs
« Ce siècle avait deux ans », disait Victor Hugo pour dater sa naissance au début du XIXe ; avec Liszt, le siècle en avait onze ; mais ils moururent à quelques mois d’intervalle (1885, 1886), le poète français dans l’exaltation d’un sur-pouvoir médiatique ( deux millions de personnes à ses funérailles nationales !), le musicien hongrois et européen, dans le relatif effacement d’une retraite qu’il avait voulue plutôt discrète. Tous les deux avaient su conquérir leur époque en une activité torrentielle… Mais on ne saurait trop se méfier des immenses créateurs parvenant au 3e, voire 4e âge, tel, en ce XIXe post-romantique, un Verdi qui, à 80 ans, par un coup de jeune éblouissant, inventera son Falstaff novateur et déchaîné… Si Hugo, en approchant du terme, insère du pré-impressionnisme (Le matin, en dormant) dans son Art d’être grand-père et parachève sa Légende des Siècles, Liszt ne ressemble plus alors à aucun autre, et d’ailleurs qui pourrait lui ressembler ?

Hors temps et prophétique
Après avoir passé sa Glanz(Eclat)-Periode en flamboyants combats pianistiques, s’être fixé à Weimar, puis avoir « trifurqué sa vie » (Rome, Weimar, Budapest) comme il le dit joliment, le voilà qui en ses cinq dernières années se consacre (s’enferme ? se confine ? jugent ceux qui ne comprennent pas) à une série – pas encore sens XXe, mais le mot est venu sous la plume ! – d’œuvres courtes pour le clavier, où l’art d’écrire se fait minimaliste, hors-temps mais aussi prophétique. Conforté par sa Foi catholique, « l’abbé » n’aura dès lors, et le moment venu, plus besoin d’implorer les « Seigneurs de la Mort : ayez pitié de moi, voyageur déjà de tant de voyages sans valises… »

Rien de péremptoire
C’est cet ultime parcours d’un Voyageur que le 3e livre consacré aux Années de Pèlerinage écrit par Philippe André commente, médite, et nous donne à entendre. L’auteur de cet opus lisztien a triple vocation et métier : musicien, sûrement ; dans le « charme discret de la musicologie », aussi ; psychiatre et psychanalyste, indubitablement, à la ville comme à la campagne (languedocienne). Sa méthode d’investigation ne semble pas changée depuis 2010, mais la façon de cerner de «plus  petits objets à la limite de l’abstraction » resserre le propos. L’approche est toujours en recherche et en sympathie, sans rien de péremptoire, malgré la science évidente et multiple de celui qui nous guide. Les deux premiers tomes étaient voués à la figuration et à l’ambulation amoureuses : Marie d’Agout, même quand « avec le temps, va, tout s’en va », et qu’il ne reste plus que « des chouettes souvenirs », suisses, italiens, picturaux ou poétiques…

Un nouveau Franz Liszt
Mais « Nuages gris » paraît concerner un nouveau Franz Liszt, pour lequel le poète portugais Pessoa eût trouvé quelque « hétéronyme » ironique et affectueux. Et pas seulement parce qu’après Marie la flamboyante amante (et la mère de trois enfants) il y avait eu avec la princesse Sayn-Wittgenstein – un rien mystico-réactionnaire – course finalement infructueuse au mariage béni par l’Eglise, puis entrée de Liszt dans son rôle d’abbé-sans-l’être-tout-à-fait… Et en prime virage à droite de l’ex-libéral-démocrate, (qui avait été partisan d’un Printemps des Peuples européens), sous la houlette d’une papauté en collage avec la monarchie (la parenthèse d’aggiornamento social de Léon XIII n’interviendra qu’après la mort de Liszt… ). Le dernier chapitre compositionnel est ainsi une sorte de finistère, presqu’île avancée vers le large des morts, poussière d’îlots peu habitables pour des contemporains qui ne risquaient pas de saisir le « sens » de cet avenir. « Ce n’est pas pour vous, avait ironisé Beethoven en parlant de ses dernières Å“uvres, c’est pour le temps à venir ! » Et on se rappelle que Schoenberg parla plus tard de « Brahms le progressiste » : la formule n’eût-elle pas encore mieux convenu au « dernier Liszt », qui avec son sans-trop-de-tonalité, son abandon du développement pour des processus juxtaposés ou incertains de rêve, s’avançait en mystérieux devenir de l’art qu’il avait si éloquemment célébré ? P.André rappelle au passage l’usage-leitmotive de ces Nuages qu’en feront Kubrick dans l’errance de Eyes wide shut, ou des pièces de Ligeti et de Kagel.

Dernier pèlerinage
« Nuages gris », sous-titre Philippe André pour « Pèlerinage de Franz sur la terre ». C’est en effet la pièce la plus connue – la moins inconnue ? – de la Série, et d’ailleurs la seule qui par son titre puisse se rattacher aux « paysages » antérieurs (Suisse, Italie). Le reste est plutôt « état de l’âme » (selon la formule de l’introspectif Suisse H.F. Amiel). L’ensemble – d’ailleurs non réuni en un cycle – « parle » de vie et de mort, les entrelaçant parfois. Et parcourant cette à peine-heure de musique, la « méthode Philippe André », jamais dogmatique, perdure, depuis les rives des trois Premières Années (Suisse, I ; Italie, II ; et III, qui déjà tend au « philosophique ou mystique »). Ici, en « dernier pèlerinage », on retrouve – plus resserré avec la réduction temporelle de l‘objet d’étude – un appel cordial vers le lecteur, pour l’inciter à une découverte en commun.

Les concepts philosophiques
P.André n’assène pas la vérité unique, d’une chaire professorale que ses mérites d’érudition lui vaudraient certainement. Ses schémas d’interrogation textuelle sont précis, fouillés, mais ils continuent à questionner en avançant, comme on imagine que Liszt lui-même improvisait, cherchait, calibrait. Si l’analyse – le versant professionnel de l’auteur ! – conduit la démarche, celui qui est devenu l’abbé Liszt, ci-devant tzigane « traînant tous les cœurs après lui » et aussi franciscain, n’est pas mis d’autorité sur le divan : au chapitre pathologie, Schumann et ses abîmes côtoyés ont suffi au Dr André ! Simplement, la culture philosophique éclaire l’investigation musicienne, et réapparaissent les concepts des deux premiers tomes : l’Apeiron (l’Illimité), l’Hybris (la Démesure), l’espace originaire de « l’Ouvert » et la Physis – Nature – de la relation à la mère…

Le chemin mène vers l’intérieur
Ainsi, en se confrontant au texte musical de la Série, est-il fait justice expéditive des imbécilités naguère pérorées sur une quelconque dégradation des facultés intellectuelles du vieillard Liszt ; Dieu ( ! ) merci, des « pianistes visionnaires » avaient au second XXe repris le chemin et montré son caractère autonome, voire prophétique : « Brendel, Pollini, Zimmerman, Bonatta, Ranki… » On songe aussi au « lâchage » par Zola de son ami Cézanne qu’à partir d’un certain point de rupture il ne comprend plus, et travestit dans « L’œuvre ». Et auparavant, n’y avait-il pas eu Balzac pour s’interroger sur la folie (éventuelle) de son compositeur italien exilé et maudit, Gambara ? A travers l’onirisme de ces pages, et comme l’avait indiqué Novalis, « le chemin mène vers l’intérieur ». Et pour commencer chez Liszt âgé, retourne au « berceau » (lors d’un voyage au village natal), à cette « berceuse dont la monodie est tressée en chacun de nous, en nos propres racines (oubliées) de la musique… et pour le bébé, à l’instant du bercement, ce qui le relie à ce qui deviendra sa transcendance originelle : sa mère ».

La non-étoile
De là, on ira « jusqu’à la tombe », et le compositeur en fera poème symphonique, avec épisode intercalé de « chasse sauvage », où le vieux Liszt « ne renâcle pas devant le combat ». En face, le terrible Unstern (littéralement : non-étoile), Désastre (mauvais astre), qui « fait pénétrer dans la lumière noire » (tiens Hugo , en mourant, avait aussi parlé de « lumière noire »…), à moins que ce ne soit « le soleil noir de la mélancolie » (nervalienne), ou encore « le trou noir d’anti-matière » cher aux fantasmes d’aujourd’hui … Un anti « nuages gris » en quelque sorte, où « une syntaxe radicale, un paysage sans coordonnées, au seuil même de l’irreprésentable » entraînent vers « l’étrange familier, qui permet de toucher à la rumeur de notre espace originaire »…On peut songer aussi aux gravures et peintures dont alors Odilon Redon peuple l’univers mental des Français qui savent se consacrer à leurs rêves…

Le sublimissime gendre
Bien sûr, il y a l’étape de la tombe, et au cœur du pèlerinage, « la mort à Venise » de « R. W. », le balancement des deux Gondoles Funèbres. Occasion pour Philippe André de conter, d’une plume alerte, le séjour au Palazzo Vendramin, à l’invitation de la « chérissime fille », Cosima, et du « sublimissime gendre », Richard, qui d’ailleurs déclare en douce qu’il ne comprend rien à la « folie en germe » dans les dernières œuvres de son beau-père, surnommé aussi « le roi Lear »… Brouilles, chamailleries, jalousie quand l’autre… gagne trop au whist, réconciliations autour de la Musique-malgré-tout, et puis Liszt exaspéré s’en va, et puis R. W. s’en va pour toujours, « mort à jamais ?». Alors demeurent, en « son nom de Venise dans Bayreuth désert », deux Gondoles, la première, « terrible, née sous le sceau de la fermeture », et la Seconde qui, en son espace central et « avant que l’espace se réduise à rien, nous raconte que l’Ouvert est quelquefois plus proche que les extrémités de la galaxie où nous désespérons de le rencontrer ».

Philosophes (et) poètes
Sans tapage ni solennité, voilà bien Philippe André nous rendant par son écriture à l’espace qu’il fait sien de la poésie, lui qui salue au fil des pages Hölderlin, René Char, Michaux, André du Bouchet, et chez les philosophes « en langue française », ceux qui sont non moins poètes, Jankelevitch ou Maldiney…On retrouvera le « beau, premier degré du terrible » selon Rilke, dans la description de l’énigmatique Schlafoss (Sans sommeil), mais l’apaisement s’accomplit dans Recueillement, – révisé en 1884 à Budapest, où Liszt est malade et craint la cécité – et l’ultime «En Rêve », que P. André décrit sous le signe de la « pure durée » bergsonienne : Å“uvre issue d’un mouvement de sublimation, « comme née d’une évanescence des nocturnes, s’élevant au-dessus d’eux pour dire la nostalgie de leur nostalgie. »

Est-ce moi qui rêve la nuit ?
En un dernier chapitre (Coda, bien sûr), l’auteur réausculte le Temps si particulier de cette fin du Pèlerinage, – « sous l’emprise d’une circularité » ? -, un Temps, « susceptible de faire perdre à Orphée la notion de temps lui-même, avec la permanence dans notre présent du monde originaire où le vécu essentiel est celui de l’espace ». Celui des synesthésies, (alias Correspondances) de Baudelaire (lui qui appelait : « O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre ! Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons »), et aussi des discordances, des recouvrements dans la mémoire (il nous revient aussi, selon le palimpseste – le « gratté à nouveau » – de la couche des souvenirs que les « affichistes », Hains ou Villeglé, ont exploré depuis les années 60)…

La conception de l’Ouvert
Et selon cette conception de l’Ouvert pour laquelle P. André « milite » discrètement, invitant le lecteur à prolonger la démarche, il nous importe qu’un maître-livre comme celui d’Albert Béguin, L’Ame romantique et le Rêve- 1937 ! -soit cité ici, en sa magnifique Introduction : « Est-ce moi qui rêve la nuit ?… Faut-il croire que j’assiste à la danse incohérente, honteuse, misérablement simiesque des atomes de ma pensée ? », reliant ainsi (via Armin : « Les Å“uvres poétiques ne sont pas vraies de cette vérité que nous attendons de l’histoire ») l’immense Liszt rêveur à un romantisme allemand où se ressourcent aussi, malgré la distance temporelle et culturelle, ses « dernières Å“uvres pianistiques ». Tout autant que celles-là envoient, comme le disait le compositeur, « un javelot dans l’avenir », un avenir « délivré » non seulement de l’ordre tonal , mais de la conduite « ordinaire » des pensées développées, pré-établies, échappant à la magnifique liberté onirique.

Philippe André : « Nuages gris », le dernier pèlerinage de Franz Liszt, collection Sursum Corda, Editeur Le Passeur. ( 165 p. ; 2014 ) Les deux premiers tomes des Années de pèlerinage (d’abord édités en livre chez Aléas) sont disponibles en e-books, Alter-éditions.