Cd critique. LISZT : « O LIEB! », lieder. Cyrille Dubois, ténor / Tristan Raës, piano (1 cd APARTE, oct 2018)

dubois cyrille tristan raes LISZT melodies lieder O LIEB cd review cd critique classiquenews CLIC de CLASSIQUENEWS septembre 2019Cd critique. LISZT : « O LIEB! », lieder. Cyrille Dubois, tĂ©nor / Tristan RaĂ«s, piano (1 cd APARTE, oct 2018). Focus lĂ©gitime et opportun que celui qui ici dĂ©voile les lieder de Liszt, – si peu connus, composĂ©s dans le prolongement des transcriptions de ceux de Schubert ; mais Ă  la sensucht schubertienne, langueur nostalgique ineffable, Liszt reste, proche de sa propre sensibilitĂ© Ă©motionnelle, passionnĂ© voire captivĂ© par l’extase amoureuse ; un Ă©tat d’hyperconscience, de solitude, d’ivresse, de voluptĂ© absolues, oĂč l’on retrouve pour les lieder allemands, la fusion de la nature (communion magique avec le Rhin entre autres), de l’abandon, du rĂȘve. Les connaisseurs du piano de Liszt y retrouvent ce goĂ»t des harmonies rares et aventureuses, toutes infĂ©odĂ©es Ă©troitement Ă  l’itinĂ©raire des textes poĂ©tiques. La part du piano revendique d’ailleurs, un chant double, Ă©gal, qui n’accompagne pas, mais dialogue avec la voix et commente ce qu’elle dit : au piano (Steinway D 225, au chant complice, fusionnel), le jeu de Tristan RaĂ«s se montre irrĂ©sistible. Mais le sommet du lied lisztĂ©en demeure indiscutablement le lyrisme mesurĂ© et nuancĂ© de Die Loreley, qui comme l’Erlkönig de Schubert, que Liszt connaissait Ă©videmment, condense le pouvoir de l’hallucination jusqu’à la mort, l’attraction de la nymphe voluptueuse capable d’envoĂ»ter le batelier trop contemplatif et naĂŻf jusqu’au fond des eaux mouvantes.

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, l’affinitĂ© du timbre et du style de Cyrille Dubois, que l’on n’attendait guĂšre dans la langue de Heine ou de Schiller (entre autres), s’affirme dans l’imaginaire des lied romantiques du plus spirituel et passionnĂ© des compositeurs romantiques. Son articulation, son intelligence prosodique dĂ©pouillĂ©e de tout artifice, creusent l’arĂȘte des mots.

Souveraine, la noblesse schumanienne du premier lied « Hohe liebe »), qui convoque la rĂȘverie et la plĂ©nitude extatique. Intonation et projection hallucinĂ©e, enivrĂ©e aux aigus parfois durs, mĂ©talliques, mais clairs, brillants se dĂ©ploient sans entrave, au service de la finesse poĂ©tique des textes. MĂȘme naturel et Ă©vidence, dans le second lied (« JugendglĂŒck de 1860), plus dĂ©clamatoire, expressif, pointu, qui convient au timbre trĂšs droit du tĂ©nor français dont on se dĂ©lecte aussi de l’infinie tendresse de phrasĂ©s enivrĂ©s : cf. « Schwebe“, 1Ăšre version posthume (14).

Les 4 mĂ©lodies françaises (d’aprĂšs Victor Hugo) ajoutent Ă©videmment l’impact poĂ©tique du verbe français, aux Ă©vocations naturelles et vĂ©gĂ©tales, teintĂ© d’un Ă©rotisme filigranĂ© (Ă©pisode printanier de « S’il est un charmant gazon », 1844)

La sĂ»retĂ© des hauteurs, l’élĂ©gance du style se dĂ©ploient plus encore dans les 3 mĂ©lodies suivantes de 1859 (dans leur seconde version respective). « Enfant si j’étais roi », altier, conquĂ©rant et fier ; « Oh quand je dors » se fait pure priĂšre, appel Ă  l’onirisme le plus Ă©vocateur, telle une berceuse au balancement exquis, hypnotique, d’essence surtout amoureuse car Hugo y dĂ©pose les miracles d’une Ăąme traversĂ©e par le saisissement Ă©perdu : le timbre angĂ©lique et tendre, brillant et sans fard, d’une sincĂ©ritĂ© juvĂ©nile de Cyrille Dubois convainc totalement. D’autant que le piano de Trsitan RaĂ«s Ă©blouit lui aussi par son sens des nuances.

CLIC D'OR macaron 200L’accomplissement se rĂ©alise dans le dernier « Comment, disaient-ils », mĂ©lodie en forme de rĂ©bus ; au dramatisme Ă  la fois inquiet (des hommes) et mystĂ©rieux, rĂȘveur (des femmes Ă©nigmatiques qui leur rĂ©pondent). Les passages en voix de tĂȘte sont idĂ©alement rĂ©alisĂ©s, indiquant comme il le fait chez les Baroques, (Rameau dont un Pygmalion rĂ©cent), un vrai tempĂ©rament taillĂ© pour le verbe ciselĂ©, Ă©vocateur. Un diseur douĂ© d’une intelligence qui Ă©coute les secrets du texte comme de la musique.
Dans les ultimes mĂ©lodies d’aprĂšs PĂ©trarque, le « Benedetto sia’l giorno » (22), indique dans la tenue impeccable de la ligne, l’extension souple et tendue de la phrase, la puretĂ© de l’articulation, la prĂ©cision des mĂ©lismes, la franchise solaire des aigus, des vertus
 belcantistes – c’est Ă  dire orthodoxes ici, rossiniennes et belliniennes, que le diseur aurait bĂ©nĂ©fice Ă  cultiver dans le futur. Le tĂ©nor est capable d’exprimer le ravissement et l’extase amoureuse fantasmĂ©, vĂ©cu par Liszt Ă  l’épreuve de PĂ©trarque. Quel autre tĂ©nor dans cette candeur naturelle, et cette franchise est capable d’un tel accomplissement aujourd’hui ? Formidable interprĂšte. CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2019.

Cd critique. LISZT : « O LIEB! », lieder. Cyrille Dubois, ténor / Tristan Raës, piano (1 cd APARTE, oct 2018).

COMPTE-RENDU, critique, concert piano. La Roque d’AnthĂ©ron, le 27 juil 2019. Nicolas Stavy, piano. Liszt, Haydn. 


COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL NICOLAS STAVY, piano, FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE D’ANTHÉRON, 27 juillet 2019. Liszt, Haydn
. Le pianiste Nicolas Stavy aime aller vers des dĂ©couvertes. Sa curiositĂ© jamais assouvie nourrit sa carriĂšre et comble le rĂ©pertoire pianistique en soi considĂ©rable de partitions oubliĂ©es, injustement dĂ©nigrĂ©es, ou retrouvĂ©es. Le programme de son rĂ©cital donnĂ© le 27 juillet Ă  l’Abbaye de Silvacane donnait justement Ă  entendre une rare version pour piano des Sept derniĂšres paroles du Christ en croix de Haydn.

 

 
 

 

NICOLAS STAVY SUR LES CHEMINS SPIRITUELS DE LISZT ET HAYDN

 

 

NicolasStavy_© RenaudAlouche_27072019-1

 

 
Le cloĂźtre de l’Abbaye de Silvacane abrite comme il peut sous ses voĂ»tes de pierre le piano et les chaises disposĂ©es pour le public. Il pleut des cordes: une grosse pluie d’orage qui s’engouffre dans les gargouilles aux angles du cloĂźtre. Nicolas Stavy joue pour commencer, en pendant Ă  l’Ɠuvre de Haydn, Von der Wiegen bis zum Grabe (Du berceau jusqu’à la tombe) S. 107 de Liszt (1881), et nous sommes heureux d’entendre ce poĂšme symphonique  transcrit par le compositeur franciscain lui-mĂȘme, si peu donnĂ© en concert. L’eau qui dĂ©gringole des gargouilles est bruyante et contraint l’artiste Ă  une lutte ardue pour avoir le maĂźtre mot. Mais bien qu’il ait Ă  forcer le son, cela n’entache en rien l’atmosphĂšre qu’il donne Ă  chaque partie: Le Berceau nait d’une douce Ă©closion sonore, nimbĂ© de sĂ©rĂ©nitĂ©, empreint de mystĂšre. Le combat pour la vie associe ici la lutte du musicien contre les Ă©lĂ©ments naturels Ă  celle de l’homme dans sa vie terrestre. Nicolas Stavy prend une posture hĂ©roĂŻque, n’hĂ©sitant pas Ă  projeter la violence des rythmes obsessionnels, Ă  timbrer les accords discordants dans toute leur brutalitĂ©, ces harmonies audacieuses qui dans la version piano prennent une acuitĂ© particuliĂšre. Le pianiste va au bout du Combat Ă  une conclusion Ă  dimension mĂ©taphysique, dans un trille lisztien de la plus belle Ă©lĂ©vation. La tombe: berceau de la vie future, reprend le thĂšme du Berceau, apaisĂ©, mais transformĂ©, et ferme le cycle.

 

 

NicolasStavy_© RenaudAlouche_27072019-10

 

 

L’orage persiste, et la bataille humaine n’est pas terminĂ©e: les Sept derniĂšres paroles du Christ en croix nous sont familiĂšres dans leur version pour quatuor Ă  cordes, un peu moins dans celle pour orchestre ou l’oratorio, et pas du tout pour piano solo! Une Ă©dition pour piano de la partition intĂ©grale est trouvĂ©e par hasard Ă  Saint-Domingue. Une autre partition manuscrite est retrouvĂ©e Ă  Vienne par Paul Badura-Skoda, qui fort de son expertise Ă©tablit le rapprochement avec l’édition de Saint-Domingue : un inconnu en a achevĂ© l’écriture qui fut corrigĂ©e et dĂ©finitivement validĂ©e par Haydn, puis effectivement Ă©ditĂ©e par Ignace Pleyel. C’est cette partition que Nicolas Stavy interprĂšte. Il en tire le meilleur parti pianistique et expressif. Avec l’introduction il installe le climat dramatique. « PĂšre, pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font »: cette premiĂšre parole il l’énonce sans imploration, mais avec la force d’une adjuration, par une main droite sonnante, dans un tempo mesurĂ© et juste sur les notes rĂ©pĂ©tĂ©es et statiques de la basse. L’évocation du Paradis (« Aujourd’hui tu seras avec moi au paradis ») est jouĂ©e dans la lumiĂšre de l’apaisement, le chant se dĂ©tachant sur la basse en base d’Alberti doucement enrobĂ©e de pĂ©dale. Le ton est tout aussi juste et posĂ© dans « Femme, voici ton fils, et toi, voici ta mĂšre », puis vire Ă  la douleur dans « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonnĂ©? » oĂč le pianiste semble charger les silences du poids du nĂ©ant, soulignant le sentiment de solitude et de doute, et dans le cri de « J’ai soif », oĂč par les notes rĂ©pĂ©tĂ©es obstinĂ©ment, contrepoint et octaves, il accentue la force de la supplication. «Tout est consommé » et « PĂšre, je remets mon esprit entre tes mains » vont vers l’apaisement et l’acceptation: Nicolas Stavy donne une profondeur et une gravitĂ© spirituelle particuliĂšres Ă  ces deux ultimes paroles, qu’il conclut par le choral final dans une Ă©mouvante nuance pp, avant un sublime retour au silence. Enfin « Terramoto » (Tremblement de terre) secoue le clavier de part en part: quel contraste, quelle force! Au point que l’on n’imagine plus qu’il fut Ă©crit Ă  l’origine pour quatuor Ă  cordes, tant les rĂ©sonances du piano sont saisissantes! Elles viennent Ă  bout des vellĂ©itĂ©s mĂ©tĂ©orologiques et le cadre spirituel de l’Abbaye retrouve comme par miracle le bleu cĂ©leste et ses chants d’oiseaux, aprĂšs avoir mis en accord l’ascĂ©tisme cistercien et la fĂ©licitĂ© franciscaine. © crĂ©dit photo : Renaud Alouche

 

 

 

 

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Faust Symphonie de Liszt (1854)

FRANCE, MUSIQUE, Dim 14 avril 2019, 16h. FAUST-SYMPHONIE, LISZT. La Tribune des critiques de disque questionne l’Ɠuvre clĂ© de Franz Liszt, composĂ©e en 1854 Ă  43 ans. Le virtuose au piano impose son gĂ©nie de la couleur et de la construction orchestrale dans cet ample poĂšme symphonique avec tĂ©nor, crĂ©Ă© Ă  Weimar en 1857, structurĂ© en 3 portraits psychologiques qui campent dĂ©sirs et agissements des 3 protagonistes du mythe crĂ©Ă© par Goethe : Faust, Marguerite, MĂ©phistophĂ©lĂšs.

 
 
 

Les 3 visages d’un mythe / Faust en triptyque
Liszt : l’orchestre psychologique

 
 
 

LIVRES. Liszt, "premier de son siĂšcle"

 
 
 

Un point de vue cinĂ©matographique d’une modernitĂ© absolue qui campe le regard de chacun sur les enjeux d’une mĂȘme situation. Liszt s’inspire du Fauts de Berlioz car ce dernier lui a rĂ©vĂ©lĂ© la force du sujet. La vision psychologique de Liszt permet Ă  l’orchestre d’exprimer ce en quoi chacun des personnages est liĂ© aux autres , avec musicalement le principe des motifs rĂ©pĂ©tĂ©s d’une partie Ă  l’autre et qui se rĂ©pondent en reliant les rĂŽles (et assumant de fait la cohĂ©sion interne de la partition tripartite). Liszt ajoute chez MĂ©phistophĂ©lĂšs un chƓur d’hommes et la voix du tĂ©nor solo qui cĂ©lĂšbre (avant Wagner et son Tristan de 1865), l’éternel fĂ©minin, comme source de rĂ©demption. Ainsi, ce labyrinthe des passions (et manipulations) terrestres s’accomplit par l’apothĂ©ose finale, un volet spirituel qui Ă©videmment cite aussi l’architecture de la Damnation de Faust de Berlioz (laquelle s’achĂšve par l’apothĂ©ose de Marguerite). Liszt dĂ©die son Faust Ă  ce dernier.
Le chant orchestral dessine ainsi le portrait de Faust (le plus long, le plus complexe, tiraillĂ© par ses dĂ©sirs et sa clairvoyance, espoir et renoncement, mais l’épreuve essentielle demeure l’amour dont la force donne finalement le sens de sa vie) ; ensuite Marguerite dont le thĂšme innocent et angĂ©lique est Ă©noncĂ© au hautbois solo : andante soave, puis – quand Marguerite succombe Ă  Faust-, soave con amore. Enfin MĂ©phistophĂ©lĂšs, qui niant tout, ne crĂ©ant rien, dĂ©forme et caricature tous les thĂšmes de sa victimes dont il se nourrit. Le volet est un vaste rire et ricanement, grimaçant et vide ; mais Ă  la fin par le choeur d’hommes et le tĂ©nor solo, c’est marguerite qui a triomphĂ© ; son amour pur a conquis l’ñme de Faust, au dĂ©triment de toutes les intrigues du diable. 
 
 
 
 
 

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logo_france_musique_DETOUREFRANCE, MUSIQUE, Dim 14 avril 2019, 16h. FAUST-SYMPHONIE, LISZT. La Tribune des critiques de disque questionne l’Ɠuvre clĂ© de Franz Liszt, composĂ©e en 1854 Ă  43 ans: un sommet de l’inspiration symphonique et romantique qui tout en s’inspirant du Faust de Berlioz, renouvelle totalement la conception architecturale de l’édifice orchestral.

 
 
 
 
 
 

CD, critique. VERS L’AILLEURS. GASPARD DEHAENE, piano. Schubert, Liszt, Bruneau-Boulmier (1 cd Collection 1001 Notes – nov 2018)

Vers-lailleurs-Gaspard-Dehaene-Collection-1001-NotesCD, critique. VERS L’AILLEURS. GASPARD DEHAENE, piano. Schubert, Liszt, Bruneau-Boulmier (1 cd Collection 1001 Notes – nov 2018). ITINERANCES POETIQUES
 Le pianiste Gaspard Dehaene confirme une sensibilitĂ© Ă  part ; riche de filiations intimes. C’est un geste explorateur, qui ose des passerelles enivrantes entre Schubert, Liszt et la piĂšce contemporaine de Rodolphe Bruneau-Boulmier. Ce 2Ăš cd est une belle rĂ©ussite. AprĂšs son premier (Fantaisie – Ă©galement Ă©ditĂ© par 1001 Notes), le pianiste français rĂ©cidive dans la poĂ©sie et l’originalitĂ©. Il aime prendre son temps ; un temps intĂ©rieur pour concevoir chaque programme ; pour mesurer aussi dans quelle mesure chaque piĂšce choisie signifie autant que les autres, dans une continuitĂ© qui fait sens. La cohĂ©rence poĂ©tique de ce second cd Ă©blouit immĂ©diatement par sa justesse, sa sobre profondeur et dans l’éloquence du clavier maĂźtrisĂ©, sa souple Ă©lĂ©gance. Les filiations inspirent son jeu allusif : la premiĂšre relie ainsi Schubert cĂ©lĂ©brĂ© par Liszt. La seconde engage le pianiste lui-mĂȘme dans le sillon qui le mĂšne Ă  son grand pĂšre, Henri QueffĂ©lec, Ă©crivain de la mer, et figure inspirant ce cheminement entre terre et mer, « vers l’Ailleurs ». En somme, c’est le songe mobile de Schubert, – le wanderer / voyageur, dont l’errance est comme rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e et superbement rĂ©investis, sous des doigts complices et fraternels.

 

 

 

VERS L’AILLEURS
Les itinérances poétiques de Gaspard Dehaene

2Ăš cd magistral

 

 

 

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Les escales jalonnent un voyage personnel dont l’aboutissement / accomplissement est la sublime Sonate D 959 en la majeur de Franz Schubert (avant dernier opus datĂ© de sept 1828). Au terme de la traversĂ©e, les champs parcourus, Ă©prouvĂ©s enrichissent encore l’exquise mĂ©lancolie et la tendresse chantante du dernier Schubert.

Les deux premiers Ă©pisodes dĂ©montrent le soin et l’affinitĂ© de Liszt pour son devancier Schubert. Le premier a rĂ©alisĂ© les arrangements des morceaux pour piano. Grave et lumineux, « Aufenthalt »ouvre le programme et amorce le voyage. C’est une gravitĂ© comme exaltĂ©e mais digne dans ses emportements que le pianiste exprime ; avec une respiration idĂ©ale, un naturel sobre et mĂȘme Ă©lĂ©gant, Gaspard Dehaene exprime la force et la puissance, l’ivresse intĂ©rieure d’une partition qui saisit par son tragique intime. D’une carrure presque Ă©gale, « Auf dem wasser zu singen » fait surgir au cƓur d’un vortex allant, la langueur et la mĂ©lancolie d’un Schubert enivrĂ©, au lyrisme Ă©perdu. L’énonciation du piansite se fait fraternelle et tendre ; il transmet un chant Ă©perdu qui est appel au renoncement et dĂ©chirante nostalgie. L’acuitĂ© du jeu, souligne dans les passages harmoniques, d’un ton Ă  l’autre, la douceur du fluc musical Ă  la fois entĂȘtant et aussi salvateur ; Ă  chaque variation, correspond un Ă©clat distinct, une facette caractĂ©risĂ©e que le pianiste sĂ»r, inscrit dans une tempĂȘte intĂ©rieure de plus en plus rageuse et irrĂ©pressible. DĂ©taillĂ©e et viscĂ©rale, l’engagement de l’interprĂšte convainc de bout en bout.

Puis la MĂ©lodie hongroise s’affirme tout autant en une Ă©locution simple et intimiste. Le pianiste affiche une Ă©lĂ©gance altiĂšre, celle d’un un cavalier au trot, souple et acrobatique auquel le jeu restitue toutes les aspĂ©ritĂ©s et les nuances intĂ©rieures. La gestion et le rĂšglages des nuances se rĂ©vĂšlent bĂ©nĂ©fiques : tous les arriĂšres plans et tous les contrechamps restituent chaque souvenir convoquĂ©. Le rubato est riche de toutes ses connotations en perspective ; le toucher veille au veloutĂ© de la nostalgie : chaque nuance fait surgir un souvenir dont le moelleux accompagne dans le murmure l’éloquente fin pianissimo. Quel remarquable ouvrage.

Autant Schubert brille par l’éclat de ses nuances intimes, pudiques et crĂ©pusculaires. Autant Liszt crĂ©pite aussi mais en contrastes plus dĂ©clamĂ©s.
Le Liszt recompose le paysage schubertien et s’éloigne quand mĂȘme, de cette sublimation du souvenir qui devient caresse et renoncement ; ici, la digitalitĂ© se fait plus vindicative et vibratile ; le claviern d’organique et dramatique, bascule dans une marche priĂšre qui peu Ă  peu s’Ă©lectrise dans l’Ă©noncĂ© du motif principal. Evidemment l’écriture rhapsodique revendique clairement une libĂ©ration de l’écriture et un foisonnement polyphonique dont Gaspard Dehane exprime bien le chant plus martelĂ© et comme conquĂ©rant ; il en dĂ©fend le lyrisme des divagations ; Ă©clairant chez Liszt, ce dĂ©bordement expressif, sa verve dĂ©lirante dont la spiritualitĂ© aime surprendre, dans la virtuositĂ© de son clavier orchestre.
A 8’14, le chant libre bascule dans une sorte de rĂ©flexion critique, douĂ©e d’une nouvelle ivresse plus souple et lyrique, exprimant la quĂȘte des cimes dans l’aigu jusqu’au vertige extatique. Puis le final se prĂ©cipite en une course vertigineuse (11’38), jusqu’au bord de la syncope et d’une frĂ©nĂ©sie panique. Le jeu est d’autant plus percutant qu’il reste dans cet agitato que beaucoup d’autres pianistes exacerbent, clair, prĂ©cis, nuancĂ©, Ă©clatant.

AprĂšs la filiation Schubert / Liszt, Gaspard Dehaere cultive une entente intime avec le texte de son grand pĂšre, – Henri QueffĂ©lec, « quand la terre fait naufrage ». A cette source, s’abreuve l’inspiration du compositeur Rodolphe Bruneau-Boulmier qui reprend le mĂȘme intitulĂ© : fluide et sĂ©quentiel, et pourtant jamais heurtĂ© ni sec, le jeu du pianiste joue des transparences et des scintillements flottants, expression d’une inquiĂ©tude sourde qui se diffuse et se rĂ©tracte dans un tapis sonore qui croĂźt et se replie. AInsi s’affirme le climat incertain d’intranquillitĂ©, propre Ă  beaucoup d’Ɠuvres contemporaines d’aujourd’hui dont la nappe harmonique se rĂ©pand progressivement en crescendo de plus en plus forte, jusqu’à son milieu oĂč le mystĂšre assĂšne comme un carillon funĂšbre, son murmure dans le noir et le nĂ©ant
 de la mer. Ainsi se prĂ©cise comme seule bouĂ©e d’un monde en chaos, le glas d’une « cathĂ©drale engloutie », cri bien prĂ©sent et d’une morne voluptĂ©. Les couleurs et les nuances du pianiste se rĂ©vĂšlent primordiales ici.

 

 

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A mi chemin de la traversĂ©e (au mi temps du cd), nous voici plus riches, d’une Ă©coute mieux affĂ»tĂ©e encore pour mesurer les tableaux intĂ©rieurs de la D 959  (prise live) : d’autant que l’interprĂšte se montre d’une Ă©loquence intĂ©rieure, mobile, explorant sur le motif schubertien lui-mĂȘme, toutes les nuances du souvenir ou de climats imaginaires. L’intelligence sensible est vive : elle ressuscite mille et un mouvement de l’introspection rĂȘveuse, nostalgique, grave souvent, toujours ardente. Voici les temps forts de cette lecture profonde et riche, concçue / vĂ©cue tel un formidable voyage intĂ©rieur.

Le portique d’ouverture affirmĂ©, Ă  l’assise parfaite inscrit ce premier mouvement dans une dĂ©claration prĂ©liminaire absolument sereine et dĂ©jĂ  le pianiste en exprime les fondations qui se dĂ©robent, en un flux ambivalent, Ă  la fois intranquille et comme prĂȘt Ă  vaciller. Ce trouble en arriĂšre plan finit par atteindre le motif principal dont il fait une confession pleine de tendresse.
Le cantabile et le legato feutrĂ© captivent dĂšs ce premier mouvement ; le motif principal n’y est jamais clairement Ă©noncĂ© ; toujours voilĂ©, dĂ©robĂ© tel le tremplin au repli et au secret, en une cantilĂšne aux subtiles Ă©clats / Ă©clairs intĂ©rieurs. Le compositeur cultive le surgissement de cette ineffable aspiration Ă  l’innocence, la perte de toute gravitĂ©. C’est ce qui transpire dans la rĂ©itĂ©ration du motif rĂ©exposĂ© avec une douceur sublime inscrite dans l’absolu de la tendresse.

Plus court, l’andantino peint l’infini de la solitude, un accablement sans issue et pourtant conçu comme une berceuse intĂ©rieure qui sauve, berce, calme. Le pianiste inscrit son jeu dans l’allusion et le percussif avec une intelligence globale des climats, sachant faire jaillir toute l’impulsion spontanĂ©e, plus viscĂ©rale de la sĂ©quence plus agitĂ©e et profonde.
A 5’38, tout Ă©tant dit, la rĂ©exposition frĂŽle l’hallucination et le rĂȘve flottant. L’Ă©conomie du jeu restitue la charge Ă©motionnelle et la profondeur ineffable de la conclusion, entre retrait et renoncement, bĂ©atitude morne et dĂ©sespoir absolu
Quel contraste assumĂ© avec le Scherzo, plus insouciant et mĂȘme frĂ©tillant.
L’Allegretto final est enveloppĂ© dans la douceur, dans un moelleux sonore qui dit l’appel Ă  la rĂ©solution de tout conflit. La lĂ©gĂšretĂ© et l’insouciance clairement affichĂ©es, assumĂ©es chantent littĂ©ralement sous les doigts caressants du pianiste. Il joue comme un frĂšre, la confession d’une espĂ©rance coĂ»te que coĂ»te. VoilĂ  qui nous rend Schubert plus bienveillant, d’une humanitĂ© reconstruite, restaurĂ©e, enfin rĂ©conciliĂ©e. Dont le chant apaise et guĂ©rit. Superbe lecture.

 

 

 

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CLIC_macaron_2014CD, critique. VERS L’AILLEURS. GASPARD DEHAENE,1001-NOTES-festival-concerts-annonce-critique-sur-classiquenews piano. Schubert, Liszt, Bruneau-Boulmier (1 cd Collection 1001 Notes – programme durĂ©e : 1h12 enregistrĂ© Ă  Limoges en nov 2018). CLIC de CLASSIQUENEWS de fĂ©vrier 2019. Photos et illustrations : © Martin Trillaud – WAM

 

 

 

 

 

ENTRETIEN avec Gaspard DEHAENE, Ă  propos de l’album “Vers l’Ailleurs”…

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Errances poĂ©tiques de Gaspard DehaeneENTRETIEN avec le pianiste Gaspard Dehaene. Sur un Steinway, prĂ©parĂ© par GĂ©rard Fauvin, le pianiste  Gaspard Dehaene livre pour le label 1001 Notes, son dĂ©jĂ  2Ăš album : un programme ciselĂ©, serti de pĂ©pites aux filiations choisies et personnelles oĂč rayonne l’esprit libre du voyageur, de Schubert Ă  Liszt, et de l’explorateur entre terre et mer, selon la passion de son grand-pĂšre, l’écrivain Henri QueffĂ©lec avec la piĂšce de Bruneau-Boulmier.  Ce nouveau cd est une invitation au plus beau des voyages : par l’imaginaire et le songe. Entretien pour classiquenews afin d’en relever quelques clĂ©s. LIRE notre entretien avec Gaspard Dehaene, pianiste.

DEHAENE-gaspard-piano-portrait-entretien-sur-classiquenews-vers-l-ailleurs-schuebrt-liszt-piano-actualites-du-piano-classiquenews

 

 

 

 

 

VIDEOS
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VOIR aussi le teaser du CD Vers l’Ailleurs par Gaspard Dehaene :

 

https://www.youtube.com/watch?v=KoAlipMdBYQ

dehaene-gaspard-cd-vers-l-ailleurs-cd-clic-de-classiquenews-critique-cd-review-cd-annonce-cd-concert

 

 

 

 VOIR le CLIP vidéo ANDANTINO de la Sonate D959 de Franz SCHUBERT par Gaspard Dehaere

 

dehaene-gaspard-schubert-andantino-d959-sonate-film-video-cd-review-critique-cd-par-classiquenews

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Programme VERS L’AILLEURS

 

FRANZ SCHUBERT (Arr. FRANZ LISZT)
« Aufenthalt »
« Auf dem Wasser zu singen »

FRANZ SCHUBERT
MĂ©lodie Hongroise

FRANZ LISZT
Rhapsodie Espagnole

RODOLPHE BRUNEAU-BOULMIER
« Quand la terre fait naufrage »

FRANZ SCHUBERT
Sonate D 959 en la Majeur (Live)
Allegro / Andantino / Scherzo : allegro vivace / Allegretto

 

Prise de son, mixage et mastering : Baptiste Chouquet – B media
Photos : Martin Trillaud – WAM
Création graphique : Gaëlle Delahaye
Production : Collection 1001 Notes
Piano : GĂ©rard Fauvin

CD – EnregistrĂ© en novembre 2018 Ă  Limoges

www.gasparddehaene.com

 

PROCHAINS CONCERTS 2019
de Gaspard DEHAENE

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12 avril : Narbonne – Violoncelle et piano, avec le violoncelliste Damien Ventula
14 avril : Bruxelles, Belgique – Concert en sonate piano / alto, avec l’altiste Adrien Boisseau
‹‹3 juin : Les Invalides, Paris – Concert partagĂ© avec Anne QueffĂ©lec
‹‹5 juin : Maison du Japon, Paris
23 juin : Festival de Nohant
‹‹12-14 juillet : Folle JournĂ©e Ă  Ekaterinburg, Russie
25 septembre : Carnegie Hall, New York
‹‹2 octobre : Tokyo, Japon – RĂ©cital au Toyosu civic center hall

PLUS D’INFOS :
https://festival1001notes.com/collection/projet/vers-lailleurs

COMPTE-RENDU, concert. PARIS, cercle France-Amériques, le 14 janvier 2019. Véronique BONNECAZE, piano. LISZT, DEBUSSY

bonnecaze vĂ©ronique cd debussy classiquenews annonce critique cdCOMPTE-RENDU, concert. PARIS, cercle France-AmĂ©riques, le 14 janvier 2019. VĂ©ronique BONNECAZE, piano. LISZT, DEBUSSY. Il fallait bien attendre la fin de l’annĂ©e Debussy (et donc au delĂ ) pour disposer enfin d’une main sĂ»re, d’une pensĂ©e entiĂšre capable d’en comprendre et la construction rĂ©volutionnaire et l’infini poĂ©tique : si l’annĂ©e Debussy 2018 est bel et bien derriĂšre nous, janvier 2019 nous renvoie Ă  cette (triste car timide) annĂ©e de cĂ©lĂ©bration du centenaire, mais ici revivifiĂ©e avec Ă©clat et pertinence grĂące Ă  l’approche de la pianiste VĂ©ronique Bonnecaze. L’expĂ©rience du concert confirme la rĂ©ussite de son disque dĂ©diĂ© au grand Claude, que fait paraĂźtre le label Paraty, ce 25 janvier 2019. Le cercle France-AmĂ©riques accueille son premier concert de lancement.

 
 
 
 

Pictural, poétique : le Debussy de Véronique Bonnecaze

 
 

Le Debussy enivrĂ©, poĂ©tique de VĂ©ronique BONNECAZE 
 

Pour commencer, il faut chauffer le clavier et affiner la projection sonore du Bechstein dans la salle Ă©crin XVIIIĂš en blanc et or (salon central du premier Ă©tage de l’HĂŽtel le Marois) ; les Ɠuvres de Liszt le permettent (3 extraits des AnnĂ©es de PĂšlerinage – La Suisse) : profondeur mĂ©ditative et intimitĂ© qui s’électrise progressivement de La VallĂ©e d’Obermann ; vitalitĂ© coulante, claire, secrĂȘtement allusive d’au bord d’une source
 la voici cette sensation qui semble vĂ©cue sur le motif naturel et que Debussy explore aprĂšs Franz. Puis c’est la puissance narrative et la force sonore quasi abstraite d’Orage qui fait imploser le cadre linguistique
 LISZT, gĂ©nie Ă©loquent et dramatique dĂ©ploie une dramaturgie mystique, Ă  force de dĂ©tails expressifs, autant d’élĂ©ments qui mettent en condition l’interprĂšte. Et lui permettent de parcourir le clavier, d’éprouver la mĂ©canique


VĂ©ronique Bonnecaze a bien raison de croiser les deux tempĂ©raments. Jouer Liszt puis Debussy nous paraĂźt excellent. Le premier, lyrique et dĂ©monstratif, compose le plus engageant des dĂ©buts de programme ; mais il n’est pas que virtuose : il est aussi poĂšte, et mĂȘme atonal, comme Nuage gris, dans sa matiĂšre flottante, Ă©vocatrice et suspendue, nous le rappelle. C’est en rĂ©alitĂ© une transition idĂ©ale vers le mystĂšre et les tableaux sensoriels d’un Debussy, absolument inclassable. Et Debussy lui-mĂȘme put Ă©couter le MaĂźtre, dĂ©tailler sa fabuleuse technicitĂ©, servante d’une ardeur spirituelle hors normes.

 

C’est tout le mĂ©rite de VĂ©ronique Bonnecaze que de nous livrer, et mieux, nous dĂ©voiler, Claude Debussy Ă  la fois immĂ©diatement proche, et fabuleusement abstrait. La technique est sĂ»re, les mains dans le clavier, et la pensĂ©e dĂ©jĂ  habitĂ©e par la poĂ©sie Ă©vanescente, suggestive du magicien Claude. La pianiste joue quelques piĂšces extraites de son nouvel album Ă  paraĂźtre chez PARATY. Ce sont 5 joyaux qui composent la matiĂšre allusive des PrĂ©ludes. Tous paysages pianistiques d’un fini souverain, aux titres Ă©vocateurs, qui rappellent combien le compositeur fut amateur et connaisseur de poĂ©sie ; poĂšte, Debussy Ă©crit comme un peintre, maniant la couleur, en alchimiste. Liszt demeure Ă  distance de son sujet, comme pour mieux contempler puis nous transmettre la noblesse de l’architecture. En esthĂšte idĂ©aliste, il contemple et cĂ©lĂšbre le grand dessein universel en exprimant l’extase souvent spirituelle voire mystique que cela suscite chez lui ; Ă  l’inverse, en sensuel et d’une modernitĂ© picturale, Debussy, lui, palpite et vibre dans la matiĂšre de l’air, de l’eau ; tout respire chez lui la sensation organique des Ă©lĂ©ments : il est dans le sujet. Mais une matiĂšre aux vapeurs harmoniques qui enchantent, dont VĂ©ronique Bonnecaze rĂ©tablit le chant fluide et continu, les vibrations spĂ©cifiques, la constellation d’éclats nuancĂ©s qui transforme le piano en thĂ©Ăątre naturel, oĂč se lovent amoureusement souvenirs et sensations.

« Le vent dans la plaine » est Ă  la fois chant aĂ©rien et traversĂ©e dans l’espace ; « Les collines d’Anacapri » sont des rires, un appel Ă  l’embarquement oĂč les rythmes crĂ©pitent comme des Ă©clairs finement ciselĂ©s ; le toucher fin et prĂ©cis, le sens des respirations, la justesse du rubato dĂ©taillent toute la magie de l’ensevelissement et du secret dans « Des pas sur la neige », jusqu’à la sensation de la matiĂšre neigeuse elle-mĂȘme
 Impressionniste, Debussy l’est incontestablement ; comme Monet sur le sujet des NymphĂ©as, le compositeur se place dans le motif, en plein air, au cƓur du saisissement sensoriel qui en dĂ©coule.

Puis, aprĂšs la fureur flamboyante de « Ce qu’a vu le vent d’Ouest », (qui clĂŽt pour la soirĂ©e, le cycle extraits des PrĂ©ludes), avouons notre totale adhĂ©sion aux visions et sensations de « Poissons d’or » (extrait d’Images) dont la pianiste des mieux inspirĂ©es exprime jusqu’à la suspension de l’animal aquatique dans l’onde, jouant des transparences et des miroitements de l’écriture. Eau, espace, temps fusionnent ; s’électrisent.

 

Le rĂ©cital s’achĂšve sur la texture aĂ©rienne de « l’Isle joyeuse » et l’infinie tendresse de « Clair de lune ». A-t-on mieux jouĂ©, a-t-on mieux compris la lyre poĂ©tique et Ă©nigmatique de Debussy ? Cette moisson de voluptueuses sensations qui fĂ©condent l’imaginaire confirme les affinitĂ©s de VĂ©ronique Bonnecaze avec les mondes picturaux de Debussy, et son disque Ă  paraĂźtre le 25 janvier chez Paraty s’annonce comme l’évĂ©nement de l’annĂ©e Debussy 2018 en France, son couronnement Ă  un mois prĂšs. A suivre.

 
 
 
 

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COMPTE-RENDU, concert. PARIS, cercle France-Amériques (HÎtel Le Marois, le 14 janvier 2019. Véronique BONNECAZE, piano. LISZT, DEBUSSY. Extraits du cd Debussy par Véronique Bonnecaze (Bechstein 1900), 1 cd Paraty à paraßtre le 25 janvier 2019.

  
 

LIRE aussi notre présentation du CD DEBUSSY par Véronique BONNECAZE

bonnecaze vĂ©ronique cd debussy classiquenews annonce critique cdEnregistrĂ© Ă  la Ferme de Villefavard en mars 2018 sur un piano Bechstein, le nouveau cd de la pianiste française VĂ©ronique Bonnecaze clĂŽt l’annĂ©e du centenaire Debussy 2018 et crĂ©e l’évĂ©nement en dĂ©but 2019, tant le geste pianistique, le choix des piĂšces et celui du piano (un Bechstein restaurĂ© pour l’occasion) et leur enchaĂźnement suscitent l’admiration. Pianiste et compositeur, Debussy rĂ©invente le langage pianistique au dĂ©but du XXĂš, en Ă©troite connivence avec les mondes poĂ©tiques et littĂ©raires. En ambassadrice inspirĂ©e, VĂ©ronique Bonnecaze dĂ©tecte les allitĂ©rations et connotations allusives de l’écriture d’un Debussy poĂšte…

 

 

 

VOIR le TEASER vidéo DEBUSSY par Véronique BONNECAZE

 

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Compte rendu, concert. DIJON, le 15 janv 2019. Chopin, Liszt, Schumann. Sophie Pacini, piano.

Compte rendu, rĂ©cital, Dijon, OpĂ©ra, le 15 janvier 2019. Chopin, Liszt, Schumann. Sophie Pacini, piano
 Le programme, romantique, redoutable aussi, est dĂ©pourvu de surprises, sinon celle de l’interprĂšte. Sophie Pacini germano-italienne, vient d’avoir 27 ans. MalgrĂ© ses rĂ©compenses, ses enregistrements, ses rĂ©citals et concerts, elle demeure peu connue en France, et c’est bien dommage. AprĂšs la Seine musicale, avec un programme sensiblement diffĂ©rent, Dijon bĂ©nĂ©ficie de son apparition.

Fascinante, mais déconcertante

Sophie_Pacini_piano concert critique par classiquenewsImposante de stature, son jeu athlĂ©tique, musclĂ©, surprend autant par sa virtuositĂ© singuliĂšre que par son approche personnelle d’Ɠuvres qui sont dans toutes les oreilles. C’est la Fantaisie –impromptu, opus 66 de Chopin, qui ouvre le rĂ©cital. Virile en diable, mĂȘme si sa lecture conserve un aspect conventionnel,  c’est du Prokofiev dans ce qu’il y a de plus puissant, voire fĂ©roce, avec des rythmiques exacerbĂ©es, accentuĂ©es comme jamais, sans que Donizetti soit lĂ  pour le cantabile. Les affirmations impĂ©rieuses l’emportent sur les confidences, la tendresse, la mĂ©lancolie, estompĂ©es, d’autant que les tempi sont toujours trĂšs soutenus. L’ample Polonaise-Fantaisie en la bĂ©mol porte la mĂȘme empreinte : la tristesse, la douleur s’effacent devant l’exacerbation des tensions, de l’agitation, grandiose.
Les deux premiĂšres consolations de Liszt, singuliĂšrement, nous font dĂ©couvrir cette intimitĂ© que l’on attendait plus tĂŽt. Retenue pour la premiĂšre, fluide pour la seconde, elles respirent et leur poĂ©sie nous touche. La transcription de l’Ouverture de TannhĂ€user est magistrale, servie par une virtuositĂ© inspirĂ©e, de la marche qui s’enfle pour s’épuiser, avec Ă©motion, en  passant par la dĂ©bauche folle du Venusberg, pour s’achever dans la douceur lumineuse du chƓur, qui se mue en exaltation jubilatoire. L’énergie, la maĂźtrise Ă  couper le souffle donnent Ă  cette piĂšce une force comparable Ă  celle de la version orchestrale.
Le Schumann du Carnaval nous interroge encore davantage que les deux piĂšces de Chopin.  Il faut en chercher la poĂ©sie, le fantasque tant les mouvements adoptĂ©s, bien que contrastĂ©s, sont matiĂšre Ă  une virtuositĂ© Ă©blouissante, dĂ©monstrative. Le flux continu, dĂ©pourvu de respirations, de cĂ©sures, de silences, substitue une forme d’emportement rageur aux bouffĂ©es d’émotion, aux incertitudes. L’urgence davantage que l’instabilitĂ©. Les tempi frĂ©nĂ©tiques, le staccato altĂšrent ces « scĂšnes mignonnes » privĂ©es de sĂ©duction. Le piano est brillant autant que bruyant, mĂ©tallique, monochrome, et ne s’accorde guĂšre aux climats qu’appelle ce Carnaval. Au risque de sacrifier un instrument, il faudrait inciter Sophie Pacini Ă  jouer sur un piano contemporain de ces Ɠuvres : nul doute qu’elle serait conduite  à substituer la force expressive au muscle et aux nerfs, pour une palette sonore enrichie.
Le bis offert (l’Allegro appassionato de Saint-SaĂ«ns) confirme qu’elle est bien lĂ  dans son Ă©lĂ©ment, avec une virtuositĂ© Ă©panouie.

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Compte rendu, récital, Dijon, Opéra, le 15 janvier 2019. Chopin, Liszt, Schumann. Sophie Pacini, piano. Crédit photographique © DR

CD événement, annonce. HOMAGES : Benjamin Grosvenor, piano (1 cd Decca, à paraßtre le 9 septembre 2016)

grosvenor benjamin cd decca homage liszt cesar franck cd review announce annonce compte rendu classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, annonce. HOMAGES : Benjamin Grosvenor, piano (1 cd Decca, Ă  paraĂźtre le 9 septembre 2016). Les Liszt et Franck sublimĂ©s du pianiste Benjamin Grosvenor. Benjamin Grosvenor, parmi la jeune colonie de pianistes Ă©lus par Deutsche Grammophon et Decca (Daniil Trifonov, Alice Sara Ott, Yuja Wang
 sans omettre les plus fugaces ou plus rĂ©cents : Elizabeth Joy-Roe, ambassadrice de rĂȘve pour Field chez Decca, ou surtout Seong Jin Cho, dernier laurĂ©at du Concours Chopin de Varsovie 2015
), fait figure Ă  part, d’emblĂ©e, d’une somptueuse maturitĂ© interprĂ©tative qui illumine de l’intĂ©rieur ses Liszt et ses Franck. Le pianiste est nĂ© dans le comtĂ© d’Essex en 1992. Decca annonce son nouvel album intitulĂ© « HOMAGES », chapelet de compositeurs aussi virtuoses que profonds, constituant – emblĂšme des rĂ©flexions artistiques exigeantes, un programme magnifiquement conçu, entre Ă©clats et murmures, dĂ©monstration Ă©chevelĂ©e et surgissements de la psychĂ©. De fait dans le cas des Liszt qu’il a choisis : Venezia e Napoli, S 162 (AnnĂ©es de pĂšlerinage II : Italie, 1839-1840), comme dans celui des non moins sublimes CĂ©sar Franck, magicien harmoniste, narrateur des mondes poĂ©tiques (trilogie synthĂ©tique et orchestrale de PrĂ©lude, Choral et fugue FWV 21, sommet esthĂ©tique de 1884), le jeune pianiste britannique affirme une sensibilitĂ© tissĂ©e dans la pudeur et l’intĂ©rioritĂ© ; un aperçu de son immense talent qui ne s’autorise aucun effet, mais recherche essentiellement la plĂ©nitude et l’allusion. Un poĂšte du clavier en somme infiniment douĂ© et certainement l’un des interprĂštes les plus passionnants Ă  suivre aujourd’hui. Pour tous ses rĂ©citals discographiques, le pianiste sait construire un programme, agencer, combiner, associer 
 pour un pĂ©riple musical d’une trĂšs grande force poĂ©tique.

HOMAGES est le dĂ©jĂ  4Ăšme recueil rĂ©alisĂ© par Benjamin Grosvenor chez Decca : aprĂšs ses programmes / rĂ©citals : Chopin / Liszt / Ravel en 2011, date de sa signature avec le label d’Universal ; “RHAPSODIE”, Saint-SaĂ«ns, Ravel, Gershwin en 2012 ; « Dances » enregistrĂ© en 2013 / CLIC de CLASSIQUENEWS d’aoĂ»t 2014
).

Grosvenor benjamin piano classiquenews 573757_a36fbf021e6a409ebc126e8442d0e554~mv1Programme enchanteur : prochaine grande critique et compte rendu complet de l’album 1cd Decca de Benjamin Grosvenor, « HOMAGES » (JS Bach arrangĂ© par Ferruccio Busoni, Mendelssohn, CĂ©sar Franck, Franz Liszt, Maurice Ravel), Ă  venir dans le mag cd dvd livres de CLASSIQUENEWS, Ă  la date de parution annoncĂ©e par Decca, soit le 9 septembre 2016. CLIC de CLASSIQUENEWS de la rentrĂ©e 2016.

CD Ă©vĂ©nement, annonce. TRANSCENDENTAL : Daniil Trifonov plays Franz Liszt (2 cd Deutsche Grammophon — Parution : le 7 octobre 2016)


trifonov daniil piano liszt transcendental liszt deutsche grammophon cd review prensentation announce review compte rendu critique CLASSIQUENEWSCD Ă©vĂ©nement, annonce. TRANSCENDENTAL : Daniil Trifonov plays Franz Liszt (2 cd Deutsche Grammophon — Parution : le 7 octobre 2016)
.  OcĂ©an oĂč se perdent les interprĂštes trop gourmands mais dĂ©passĂ©s, oĂč les tempĂ©raments s’affirment aussi tout autant
 Faisant table rase de toute virtuositĂ© gratuite, pourtant prĂ©sente dans la frĂ©nĂ©sie des premiers Ă©pisodes des Etudes d’exĂ©cution transcendante, Liszt sait aussi dĂ©construire pour organiser une nouvelle langue poĂ©tique qui Ă©lectrise par ses Ă©clairs de pure magie visionnaire et par les contrastes qui naissent par confrontation avec les gammes et arpĂšges vertigineuses qui se dĂ©versent aussi du clavier. DĂ©lire et extase sont au rendez vous
 Il faut une technicitĂ© agile virtuose certes, surtout une vision qui dĂ©voile sous l’avalanche narrative (dramatique voire opĂ©ratique comme le souligne ici l’interprĂšte), le sens d’une progression cohĂ©rente qui traverse le cycle et l’architecture des 12 Études Transcendantes. Leur transcendance se rĂ©alise dans ce passage tĂ©nu (Ă  partir du 8 Ăšme Ă©pisode, notĂ© « Wilde Jag » ?), de l’artificiliatĂ© dĂ©monstrative Ă … l’abandon allusif et poĂ©tique. Liszt magicien du temps et de l’espace ouvre ainsi des mondes invisibles, que la musique par son flux souverain, rend miraculeusement perceptibles.

 

 

Daniil Trifonov aborde le Liszt Ă©chevelĂ©, expĂ©rimental, dĂ©lirant, poĂ©tique des 12 Etudes d’ExĂ©cution Transcendante S 139 de 1852.

 

trifonov daniil piano classiquenewsLe jeune pianiste russe DANIIL TRIFONOV, vedette montante de l’écurie Deutsche Grammophon, aux cĂŽtĂ©s de son confrĂšre britannique Benjamin Grosvenor (qui aborde lui aussi Liszt et Franck dans un disque remarquablement conçu : “Homages”, Ă  paraĂźtre aussi en septembre 2016 — annonce et critique complĂšte Ă  venir dans nos colonnes) aborde un programme particuliĂšrement ambitieux : Everest du clavier, tant par les dĂ©fis de pure technique que la maturitĂ© interprĂ©tative pour en organiser la vision globale
 AprĂšs Rachmaninov, le Liszt du jeune Daniil Trifonov s’annonce donc passionnant.

 

 

 

« Transcendantal : Daniil Trifonov plays Franz Liszt », 1 cd Deutsche Grammophon à paraßtre le 7 octobre 2016 (enregistré à Berlin en septembre 2016). Compte rendu critique complet à venir sur CLASSIQUENEWS.COM, dans le mag cd dvd livres, à la date de parution du CD Liszt par Daniil Trifonov, le 7 octobre 2016.

 

 

Reportage vidéo : Marie Jaëll au Lille Piano Festival 2012

JAELL piano Marie_Jaell-Jeune_femmeQUI FUT MARIE JAËLL ? En janvier 2016 sort un premier cycle d’enregistrements de ses Ɠuvres qui soulignent l’ambition de la compositrice, aux cĂŽtĂ©s de la pĂ©dagogue mieux connue. CLASSIQUENEWS fait le point sur une personnalitĂ© atypique et parfois dĂ©concertante mais tempĂ©rament trempĂ© et dĂ©terminĂ©e d’une force crĂ©ative inĂ©dite Ă  son Ă©poque. Au XIXĂš, il n’Ă©tait pas bon ĂȘtre femme artiste surtout compositrice et pianiste… PĂ©dagogue, pianiste virtuose, femme Ă©cartĂ©e mais compositrice engagĂ©e surtout thĂ©oricienne du jeu pianistique, Marie JaĂ«ll (1846 – 1925) a ressuscitĂ© lors du Lille Piano Festival 2012. Reportage vidĂ©o et grand portrait de la compositrice marquĂ©e par le modĂšle lĂ©guĂ© par Liszt et Schumann. RĂ©alisation : Philippe Alexandre Pham – durĂ©e : 23 mn  © CLASSIQUENEWS.TV 2012

 

 

 

JAELL Marie cd palazzetto bru zane critique review compte rendu livre cd1449483308_ES1022LIRE aussi notre critique et prĂ©sentation complĂšte du livre cd Marie JaĂ«ll (musique symphonique, musique pour piano…) , publiĂ© en janvier 2016… Extraits de la critique par notre confrĂšre Lucas Irom : ComposĂ©s dans les dĂ©cennies 1870 / 1880, les deux Concertos pour piano affirment de facto la pertinence d’une Ă©criture rĂ©flĂ©chie, mĂ»re, puissante, (la presse et les critiques de l’époque rĂ©pĂ©tĂšrent jusqu’à l’user, « virile »). La seule rĂ©serve que l’on peut Ă©mettre ici serait le culte entretenu d’un romantisme tardif et Ă©clectique, proche de Liszt et donc de Wagner, qui ne s’est jamais vraiment ouvert aux modernisĂ©s du dĂ©but du XXĂš dans le sillon des modernes, Debussy et Ravel. JaĂ«ll se concentre plutĂŽt sur Franck et Saint-SaĂ«ns, aux cĂŽtĂ©s de Liszt…

 

 

 

JAELL-marie-exercices-pour-le-piano-mains-eduquees-classiquenews-portrait-de-marie-jaellMarie JaĂ«ll pĂ©dagogue montre devant l’appareil photographique quelques exercices pour la main du pianiste – photo : © BNU Strasbourg

 

 

 

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VOIR aussi le reportage sur YOU TUBE : qui fut Marie Jaëll ?

 

CD, livre, compte rendu critique Portrait de Marie Jaëll (1846-1925)

JAELL Marie cd palazzetto bru zane critique review compte rendu livre cd1449483308_ES1022CD, livre, compte rendu critique Portrait de Marie JaĂ«ll (1846-1925). Voici en janvier 2016, 3 cd pour ressusciter la pianiste lisztĂ©enne et compositrice alsacienne Marie JaĂ«ll (1846-1925). AprĂšs deux prĂ©cĂ©dents Livres cd biographiques dĂ©diĂ©s Ă  Gouvy et Dubois, voici une nouvelle monographie consacrĂ©e Ă  une femme exceptionnelle, la pianiste Marie JaĂ«ll : La lĂ©gende des ours, le Concertos pour violoncelle, les deux Concertos pour piano n°1 et n°2 (1871, 1884), plusieurs piĂšces complĂ©mentaires pour piano seul, son instrument emblĂ©matique 
 sont ici recrĂ©Ă©s avec l’enthousiasme et l’engagement des rĂ©Ă©valuations prometteuses. L’accĂšs du fonds de Strasbourg a permis enfin de rĂ©vĂ©ler la stature de la compositrice aux cĂŽtĂ©s de la pĂ©dagogue (mieux connue) qui reste apprĂ©ciĂ©e et d’une modernitĂ© visionnaire. Certes on peut ĂȘtre sĂ©duit par l’ampleur symphonique de ses piĂšces d’envergure tels La lĂ©gende des ours pour soliste et grand orchestre (la direction d’HervĂ© Niquet n’évite pas une dĂ©clamation parfois superfĂ©tatoire ; et la soliste demeure inintelligible
, sa caractĂ©risation dramatique uniforme et lisse, dommage), ou les deux Concertos pour pianos, immĂ©diatement Ă  classer dans le prolongement de l’ardeur et la fiĂšvre mystiques d’un Liszt plutĂŽt inspirĂ© et fidĂšle Ă  lui-mĂȘme. Ons era nettement moins convaincus par le Concerto pour violoncelle qui lui aussi manque singuliĂšrement de caractĂšre comme de plan dramatique : il n’est guĂšre que la derniĂšre sĂ©quence du mouvement lent qui atteigne une subtilitĂ© de ton plus mordante. Certains enregistrement sont les bandes fixĂ©es lors du Piano Lille Festival 2012 (les deux Concertos pour piano, de loin les mieux dĂ©fendus du disque grĂące Ă  deux interprĂštes pleinement investis : Romain Descharmes pour le n°1 et David Violli pour le 2).

La thĂ©oricienne et la pĂ©dagogue expriment mieux que la crĂ©atrice et la pianiste la force d’un tempĂ©rament fĂ©minin exceptionnellement original Ă  son Ă©poque

Marie Jaëll était-elle vraiment bonne compositrice ?

ComposĂ©s dans les dĂ©cennies 1870 / 1880, les deux Concertos pour piano affirment de facto la pertinence d’une Ă©criture rĂ©flĂ©chie, mĂ»re, puissante, (la presse et les critiques de l’époque soulignĂšrent jusqu’à en user le terme, sa carrure « virile »). La seule rĂ©serve que l’on peut Ă©mettre ici serait le culte entretenu d’un romantisme tardif et Ă©clectique, proche de Liszt et donc de Wagner, qui ne s’est jamais vraiment ouvert aux modernisĂ©s du dĂ©but du XXĂš dans le sillon des modernes, Debussy et Ravel. JaĂ«ll se concentre plutĂŽt sur Franck et Saint-SaĂ«ns, aux cĂŽtĂ©s de Liszt.
« Expression », « vĂ©locité », le piano de Marie JaĂ«ll comme l’écriture de la compositrice manque parfois de profondeur comme de sobriĂ©tĂ©. On voudrait bien rapprocher ses deux cycles « Les jours pluvieux » et « Les Beaux jours » des … Kinderszenen de Schumann
 force est de constater que malgrĂ© l’effort demandĂ© (la fine sensibilitĂ© de la pianiste Diana Ciocarli pour Les Beaux Jours, entre autres), et les qualitĂ©s de la compositrice, la versatilitĂ© vertigineuse, le double et le trouble, l’ambivalence maladive, dĂ©pressive, exaltĂ©e si schumaniennes sont totalement absents chez la Française (qui paraĂźt quand mĂȘme trop doucereuses et parfois dĂ©monstrative voire rĂ©pĂ©titive). Le modĂšle LisztĂ©en, approchĂ© directement et Ă©coutĂ© Ă  Rome en 1868, source de sa vocation intime (une confirmation musicale comme l’expĂ©rience de Liszt Ă  l’écoute de la Symphonie Fantastique de Berlioz), demeure omniprĂ©sent mais guĂšre dĂ©passĂ© ou rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©.

 

 

La Clara Schumann française ?

 

JAELL piano Marie_Jaell-Jeune_femmeLa vĂ©ritĂ© et le tempĂ©rament de Marie JaĂ«ll pourraient peut-ĂȘtre plutĂŽt ĂȘtre recherchĂ©s du cĂŽtĂ© de ses Ă©crits, aux interrogations multiples, souvent pertinentes, du cĂŽtĂ© de l’activitĂ© pĂ©dagogique de la pianiste effectivement prodigieuse (une Clara Schumann française ?) : le profil de la pĂ©dagogue se prĂ©cise avec une Ă©tonnante originalitĂ© dans une succession d’Ă©crits et de recueils d’une audace absolue : La musique et la Psychophysiologie (1896), Les Rythmes du regard et la dissociation des doigts (1901), La RĂ©sonannce du toucher et la topographie des pulpes (1912). Morte en 1925, Marie JaĂ«ll incarne une force individuelle pourtant admirable dans une sociĂ©tĂ© phallocratique voire misogyne, en particulier Ă  l’encontre des femmes compositeures et crĂ©atrices. Elle aura traversĂ© l’idĂ©al nationaliste de la TroisiĂšme RĂ©publique, connu le symbolisme et le debussysme (en gardant ses distances), cultive ce celtisme gaulois (son poĂšme symphonique Ossiane de 1879, absent du livre cd en tĂ©moigne particuliĂšrement). Les amateurs d’un romantisme post lisztĂ©en applaudiront. Les autres plus rĂ©servĂ©s sur la question des rĂ©surrections lĂ©gitimes ou anecdotiques, Ă©couteront toutes ses oeuvres rĂ©vĂ©lĂ©es par le disque comme des curiositĂ©s, confirmant ce qu’ils pensaient dĂ©jĂ . Reste les programmateurs : oĂč pouvons-nous entendre du JaĂ«ll aujourd’hui? Force est de constater que depuis le festival de Lille 2012, bien peu de directeurs de salles ont “osĂ©” JaĂ«ll depuis… Le coffret triple a le mĂ©rite de poser la question : Marie JaĂ«ll Ă©tait elle vraiment une bonne compositrice, dans le domaine symphonique (en dĂ©pit de l’absence d’OcĂ©ane qui reste son oeuvre phare), dansel domaine pianistique…? A chacun de rĂ©pondre selon sa sensibilitĂ© grĂące Ă  cette compilation opportune. Une rĂ©serve sans Ă©quivoque cependant : la laideur bien peu attractive de la couverture : oĂč ont-ils trouvĂ© une telle couleur ?!!! C’est bien peu cĂ©lĂ©brer le lyrisme colorĂ© et raffinĂ© de l’Ă©criture d’une Marie JaĂ«ll, inspirĂ©e par les champs lisztĂ©ens.

Livre cd, compte rendu critique. Portrait de Marie Jaëll (1846-1925). 3 cd Palazzetto Bru Zane PBZ. ISBN 978 84 608 3017-7. Collection « Portraits », Volume III.

LIRE aussi notre présentation des concerts Marie Jaell au festival Piano Lille Festival 2012

VOIR, approfondir le sujet en visionnant notre grand reportage vidéo dédié à la recréation des Concertos pour piano de Marie Jaëll au Lille Piano Festival 2012, grand sujet vidéo de 22 mn © studio CLASSIQUENEWS 2012 (réalisation : Philippe-Alexandre Pham)

Livres, critique. Jean-Claude Menou : Le voyage-exil de Liszt et Marie d’Agoult en Italie, 1837-1839 (Actes Sud).

actes sud voyage exil franz liszt marie d agoult en italie clic de classiquenewsLivres, critique. Jean-Claude Menou : Le voyage-exil de Liszt et Marie d’Agoult en Italie, 1837-1839 (Actes Sud). Pendant 2 annĂ©es (1837-1839), le jeune virtuose du piano, Franz Liszt et sa nouvelle compagne la Comtesse Marie d’Agoult, son aĂźnĂ©e scandaleuse, convolent avec l’insouciance de jeunes amants enivrĂ©s. Ils partent faire leur tour d’Italie : lac majeur et lac de CĂŽme, Milan son Duomo, et la chartreuses de Pavie, Brescia, VĂ©rone et bien sĂ»r Venise : Liszt s’enthousiasme comme peu avant lui sur les peintres et les Ɠuvres artistiques ainsi dĂ©couvertes. RaphaĂ«l lui inspire lo Sposalizio (Les noces de la Vierge), VĂ©ronĂšse et Leonard, surtout Titien et ses vertiges chromatiques. A Florence, le pianiste a la passion de Michel-Ange (et sa PensĂ©e) ; puis Ă  Rome, chacun s’intĂ©resse Ă  ce qui l’inspire, en particulier non les Ă©glises baroques mais les traces spectaculaires d’une AntiquitĂ© Ă©ternelle. Ils retrouvent le directeur de l’AcadĂ©mie de France : Monsieur Ingres (qui fera leur portrait et qui jouera son violon avec le cĂ©lĂšbre pianiste). Mais rien ne dĂ©passe le sentiment Ă©prouvĂ© avec Sainte-Beuve, en visitant les vestiges du domaine impĂ©rial d’Hadrien Ă  Tivoli : les cyprĂšs et la lumiĂšre du soir de la Villa Adriana comme l’on disait alors, inspireront alors Liszt devenu abbĂ©, prĂšs de 40 ans plus tard (1877 : Jeux d’eaux Ă  la Villa d’Este
). Naples fut envisagĂ©e mais jamais atteinte.

 

 

 

1837-1839: le duo scandaleux Liszt / d’Agoult visite l’Italie patrimoniale et culturelle…

Liszt : « vagabond infatigable », amoureux des arts

LIVRES. Liszt, "premier de son siĂšcle"Entre temps (mai 1839), Marie accouche de Daniel, frĂšre de Cosima nĂ©e avant lui
 Car la matiĂšre de ce formidable tĂ©moignage vient en partie du journal de d’Agoult, femme de caractĂšre et de tempĂ©rament (mariĂ©e Ă  Charles d’Agoult, elle a tout quittĂ© pour suivre son jeune amant, bouleversant l’ordre bourgeois et sacrifiant la respectabilitĂ© de son rang). C’est aussi une fĂ©ministe engagĂ©e que la liaison avec Liszt aiguille peu Ă  peu, dĂ©voilant une sensibilitĂ© ardente, celle de l’amoureuse passionnĂ©e, celle de la femme ayant ses convictions (nombreuses et ardemment dĂ©fendues). De sorte qu’au fil de la lecture et des tĂ©moignages sur les Ă©motions vĂ©cues sur le motif, se prĂ©cisent des divergences entre les deux voyageurs qui augurent de leur sĂ©paration Ă  venir. Liszt semble avoir Ă©tĂ© aussi lĂ©ger et insouciant, « enfantin » ou Ă©ternel adolescent que Marie Ă©tait responsable donc exigeante
Il est vrai qu’ils n’avaient pas le mĂȘme Ăąge.  Ainsi Ă  Venise, Marie « n’est que fiel. Et Liszt, enthousiasme ». Il prendra le premier prĂ©texte pour la laisser mariner dans son jus
 puis revenir Ă  elle, avec la premiĂšre Ă©nergie.

CLIC_macaron_20dec13Le lecteur de ce fabuleux voyage culturel dĂ©couvre le choc des goĂ»ts et des sensibilitĂ©s, dont surtout celle de Liszt, l’un des rares pianistes et compositeurs qui eut sur la peinture et l’art en gĂ©nĂ©ral de vĂ©ritables affinitĂ©s, puisant dans l’émerveillement ressenti, la source de ses inspirations musicales. « Raphael et Michel-Ange me faisaient mieux comprendre Mozart et Beethoven », Ă©crit il en frĂšre de tous les artistes, en humaniste ouvert, curieux et gĂ©nĂ©reux. L’auteur s’appuyant sur une recherche livresque et touristique spĂ©cifique (il prĂ©cise avoir effectuĂ© 7 voyages sur le terrain!) offre ce monde imaginaire, hautement artistique, qui compose les paysages intĂ©rieurs et intimes de Franz Liszt. C’est aussi un guide particulier que l’amateur italophile pourra pratiquer in situ
 sur les traces de Franz et Marie. Passionnant. Et donc naturellement CLIC de classiquenews.

 

 

 

 

Livres, critique. Jean-Claude Menou : Le voyage-exil de Franz Liszt et Marie d’Agoult en Italie (Actes Sud). ISBN 978 2 330 04808 2. Parution : avril 2015.

 

LIVRES. Philippe André. Les deux mages de Venise, roman. Editions Le Passeur (2015)

philippe-andre-les-deux-mages-de-venise-classiquenews-compte-rendu-critique-fevrier-mars-2015LIVRES. Philippe AndrĂ©. Les deux mages de Venise, roman. Editions Le Passeur (2015). Wagner est mort Ă  Venise en 1883, c’est connu. Et il avait reçu, trois mois avant,  la visite de son beau-pĂšre, Liszt, « installé » pendant deux mois au Palais Vendramin, la rĂ©sidence de Richard, Cosima et l’enfant Siegfried. Qu’ont-ils fait, hormis se retrouver et parfois se chamailler ? Philippe AndrĂ© leur invente de « nouvelles aventures » dans une Venise hivernale et fantasmagorique. C’est, adossĂ© Ă  la science musicologique du spĂ©cialiste schumanno-lisztien, la nouveautĂ© des Deux Mages, un passionnant « romansonge ». Question et rĂ©ponse de la duchesse : « Aimez-vous  Wagner ? », eĂ»t pu demander en toute fausse candeur la duchesse de Sagan. C’te question ! Naturlich, ma biche ! J’insiste, pourtant : aimez, et je souligne the question qui n’est pas to be or not to be. Bien sĂ»r qu’il est, Wagner, d’une essence irrĂ©fragable, plus ĂȘtre que lui on n’en fait plus. Mais j’ai demandé   : aimez. Il est permis de nuancer votre answer
Alors, vous me mettez plus Ă  l’aise. Je sais  ce que cette Oeuvre Totale  apporte Ă  l’histoire de la musique et des arts. Et puis  vous dites qu’on a droit au  clivage ?  Lohengrin, Tannhauser, Tristan, Parsifal, trois fois oui. Pour  la Bande des Quatre organisĂ©e en TĂ©tralogie, franchement, vous repasserez . And  Herr Richard Wagner himself, pas mieux ? Encore plus franchement, danke schön ! MĂȘme quand il joue son ultime rĂŽle dans Der Tod in Venedig ? Faut ben mourir quĂ©qu ’ part !

R.W. Ă  sa personne parlant

Wagner en DVD ...Donc si vous n’avez pas la foi wagnĂ©rienne, ne faites pas semblant de croire pour  bientĂŽt  super-croire. Mais laissez-vous convaincre d’aller faire un tour dans les quartiers les plus perdus de la SĂ©rĂ©nissime, en hiver 1882-83. GuidĂ© par R.W. Ă  sa personne parlant – comme toujours – mais aussi adressant Ă  sa chĂšre Cosima une sorte de journal-intime-jours-sombres, pour raconter l’incroyable bordĂ©e mĂ©taphysique qu’il aurait  menĂ©e lĂ -bas avec son beau-pĂšre, un certain Franz Liszt, l’éblouissant compositeur- ami  devenu curĂ©-sans-paroisse  mais toujours en quĂȘte d’imaginaire.  Et devinez qui vous aurez pour guide et porte-parole ? Un  lisztien par excellence, dont ici mĂȘme nous louĂąmes les ouvrages savants sur AnnĂ©es de PĂšlerinage et Suite, musicien au demeurant praticien-psy qui vient aussi d’investiguer sur la paralysie gĂ©nĂ©rale de Schumann. Le Docteur Philippe AndrĂ©, sans doute pour se dĂ©lasser du culte schumanno-lisztien, cĂšde aux dĂ©mons de la Fantasie hoffmanienne : Ă©tiquetant « mages » les deux » VĂ©nitiens » d’adoption au crĂ©puscule de leur prodigieuse vie, il les fait basculer de l’autre cĂŽtĂ© du miroir dans l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© que se permet parfois l’écriture  scientifique dont la rigueur expĂ©rimentale aurait  Ă©tĂ© mise en congĂ© payĂ© par un tour-operator de roman.

Le p’tit  Siegfried

LISZT nadar 1886 Franz_Liszt_by_Nadar,_March_1886Le point de dĂ©part est on ne plus historique, et vous en trouverez le rĂ©cit au 4e chapitre de Nuages Gris (Ă©d.Le Passeur) : Liszt a bien sĂ©journĂ© « chez » les Wagner au Palais Vendramin, du 19novembre 1882 au 13 janvier 1883. Il y a jouĂ© au whist, au piano, Ă  l’inĂ©puisable mais intermittente amitiĂ©, Ă  la fonction grand-paternelle (le p’tit Siegfried, fruit d’amour fou  entre Richard et  Cosima  qui avait ainsi envoyĂ© au dĂ©sespoir son exemplaire Ă©poux Hans de Bulow), et en cette famille recomposĂ©e tout n’était pas que roses, donc  on s’est  chamaillĂ©, fait la gueule, rĂ©concilié . A partir  de ce substrat non contestĂ©, Les Deux Mages dĂ©rape avec dĂ©lices en imaginaire. Les deux amis – bien que devenus beau-pĂšre et gendre, ils sont quasiment « du mĂȘme Ăąge » – entrent en « mentir-vrai » et « romansonge », comme  titrerait la nĂ©buleuse aragonienne. « C’est moi qui rĂȘve. J’ai piquĂ© du pif au bout du compte. Je dors. Je rĂȘve. Tout cela c’est moi qui le rĂȘve. Tout ceci ce n’est pas la vie de ThĂ©odore , c’est ma mienne. Rien de tout  cela n’a pu se passer en 1815
. » : c’est ce qu’avouait  en galopant avec  GĂ©ricault son « historien » de 1959 dans La Semaine Sainte


Tribu miltonienne et Nocturnes hoffmaniens

CLIC D'OR macaron 200Certes  on eĂ»t pensĂ© davantage Philippe AndrĂ© journalintimier du cĂŽtĂ© de son cher Franz. Eh bien non, c’est en Wagner qu’il sort d’un angle de la Piazzetta, faisant d’ailleurs tenir Ă  son petit protĂ©gĂ© la moins protocolaire des langues modernisĂ©es et l’entraĂźnant dans les aventures vĂ©nitiennes les plus saugrenues. Quitte à  ce que R.W. soit menĂ© par le bout de la Fantasie, le beau-pĂšre « inventant » pour son gendre plus rĂ©ticent  les buts de promenades qui accouchent de situations de plus en plus hallucinatoires. « Ici  le temps devient espace », et vice-versa ; le rĂ©el moins vrai –et dĂ©sirable ? -que le fantasmĂ©. On rencontre sortie des pĂ©rĂ©grinations italiennes de l’Angleterre rebelle XVIIe  une  tribu miltonienne – dans la famille du Paradis Perdu, je demande le pĂšre et puis aussi  les filles -, on dĂ©couvre une galĂšre « dĂ©carcassĂ©e » qui selon Franz ferait une merveilleuse salle de thĂ©Ăątre moderne, des allusions Ă  un grand trou qui pourrait ĂȘtre un cercle infernal de Dante, et ce n’est que prĂ©face Ă  l’embardĂ©e  la plus folle, une entrĂ©e en « Nocturnes  Ă  la maniĂšre de Callot », oĂč le savant Spallanzani, recrĂ©ateur lisztien d’Olympia, « emprisonne » dans l’Ɠil de sa poupĂ©e diabolique une Cosima qui n’en demandait pas tant


Haarghh !

Richard se dĂ©mĂšne en Ă©rotisé  hoffmannien (il  est ultra-sensible aux  deux « jolis globes » de l’automate, voire Ă  sa « coquille »), malgrĂ© lui ? ou pour mieux exciter  la jalousie de sa Cosima ?), et surtout il mĂšne dialogue rĂ©itĂ©ratif avec un Kobold, figure du tourmenteur qui lui laisse bien peu de rĂ©pit du cĂŽtĂ© de l’angine de poitrine, ce dont il mourra bientĂŽt. Et lĂ , il se lĂąche  dans le discours, parsemant ses phrases d’une interjection souffrante (« haarghh ! »,un Ă©cho du  « hojoho  walkyrien ? )qui nous ramĂšne aux temps de la BD-Dargaud, de formules familiĂšres (« à ch
, aussi sec ,  c
ries », impact boom, du balai ! lefion
, vacherie, dĂ©bectant  ou  vioque » ) parfois teintĂ©es de rythme cĂ©linien
 Le comble du paradoxe est atteint lorsque Richard « appelle » en un flux extasiĂ© (devenant parfois injurieux ou prosaĂŻque : « fous le camp dans ta cuisine, reste aux fourneaux ») son  indispensable  Cosima,(« ma passerelle pour l’éternitĂ©, mon anĂ©antissement en si majeur » ),tout comme – peut-ĂȘtre ? – le romantique Kleist « rebaptisait » son Henriette Vogel  (qui le lui rendait aussitĂŽt) dans les lettres qu’ils Ă©changĂšrent avant leur suicide en duo
à moins que ce ne soit aussi une allusion Ă  « L’Union Libre » oĂč Breton gĂ©ographise les blasons du corps de la femme
.

Filochard et Croquignol

De mĂȘme oscille-t-on entre ces visions poĂ©tisĂ©es du parcours vĂ©nitien et les silhouettes rigolotes de la virĂ©e Filochard (R.W.)- Croquignol (F.L.), la rĂ©fĂ©rence  sublimissime de la Femme Eternelle de R.W. et  la vie embourgeoisĂ©e Ă  Vendramin, cette grande Villa-Cosima-pieds-dans-l’eau, les Ă©clairs de luciditĂ© richardiens (« la boucler est peut-ĂȘtre le plus grand dĂ©fi fait Ă  moi-mĂȘme dans cette suite d’évĂ©nements ») et la surditĂ© de qui ne comprend rien au minimalisme pianistique du beau-pĂšre en train d’inventer une autre « musique de l’avenir ». Car les rapports au rĂ©el d’histoire musicale sont aussi là : du PromĂ©thĂ©e dĂ©chaĂźnĂ©, des « nuages gris », du parlĂ©-chantĂ©, « disastro », du « lancer mon  javelot dans les espaces indĂ©finis », des csardas macabres, des lugubres gondoles qui  ne peuvent faire illusion. De mĂȘme que les manifestations d’un amour-haine perpĂ©tuel entre un  beau-pĂšre et un gendre peu avare de considĂ©rations inactuelles sur le vieux Liszt, « échassier hydropique »,  ses cigares et ses verrues, et qui dĂ©barque du train en pleine odeur de « Wanderer Ă  nuisances olfactives 2nde classe ».

Retrouvailles lyriques

 Mais cela cĂšde Ă  du pur lyrisme de retrouvailles entre « amis sublimes », au dĂ©tour d’une promenade  dans Venise embrouillardĂ©e. Et puis il y a le rĂ©cit – les musiciens en tournĂ©e de banlieue  en sortiront  « m.d.r » ! – de Liszt qui dĂ©zingue  les affĂ©teries  bondieusardes d’un jeune organiste en mal  de compliments
.(« jamais je n’ai entendu rythmes plus appropriĂ©s aux hĂŽtels de prostitution et claques somptueux
. ») . Curieux blocages – superstitieux ? – aussi de Richard  avouant Ă  son « Isolde de  vie ou de mort » que justement il ne prononcera plus ce dernier mot, lui qui en veut au beau-pĂšre d’avoir « sombrĂ© dans les bigoteries qui l’ont perdu comme homme et surtout comme musicien ».

Le Wanderer a-t-il perdu la mémoire ?

Tiens, en chemin, le Wanderer, il a perdu la mĂ©moire de ses barricades bakouniniennes en 1849, quand il militait Ă  Dresde pour la rĂ©volution ? Ensuite, de ses errances pourchassĂ©es par les polices « anti-terroristes » de l’Ordre Monarchique, mais oĂč tout de suite il trouve Ă  Weimar refuge fraternel auprĂšs de Liszt  ? De sa soumission (1864), genou en terre, à  son Ange bavarois  Louis II , et de « ce qui s’en suivit », comme  intertitrent les romans de gare au XIXe : l’argent et l’or pour Ă©difier le Temple de Bayreuth, oĂč se cĂ©lĂšbrera le culte monothĂ©iste de RW ? ? Sans oublier ses vaticinations-libelles  mortifĂšres  (1850 ; puis sans remords ni retour en arriĂšre) sur « le judaĂŻsme dans la musique » ? Bref, il ne s’agirait plus Ă  Vendramin-House que des  « considĂ©rations d’un apolitique » rangĂ© des voitures,  dans une Venise la Rouge oĂč pas une gondole ne bouge ? Quant Ă  l’inconscient projeté  comme javelot dans les espaces du futur, n’y-a-t-il pas absence de prĂ©monition pour une Ă©poque oĂč son (prĂ©) nom  de Venise, Riccardo, ne sera plus dans Bayreuth un temps dĂ©sert (Ă©) par l’Ɠuvre Totale ?  Mais  on ne va tout de mĂȘme pas lui reprocher,  Ă  cet  « inconscient-là »,  le formatage de   son p’tit Siegfried pour mariage(1915)  avec une Frau Winifred tombant raide-dingue du Moustachu de Berchtesgaden-sous-Walhalla !  (Quel malheur, parfois, d’avoir un(e) gendre(sse) !  Mais au contraire futur, quel bonheur pour un VĂ©nitien comme Luigi Nono de se marier (1955) avec Nuria Schoenberg et d’avoir ainsi un sacrĂ© beau-pĂšre !)

Carnets du sous-sol  et Bavard

Bon, permis Ă  un mal-wagnero-compatible de dĂ©bloquer sur le divan, Dr. André ? Et repassons Ă  l’essentiel : avec les Deux Mages, nous tenons un « roman musical » de la plus haute et exigeante qualitĂ© en imagination et Ă©criture. Ce long et parfois imprĂ©visible monologue rappellera, en  son   principe d’ivre flux parolier, les Carnets du sous-sol  dostoievskien, ou le plus proche Bavard de L.R. des ForĂȘts. Et malgrĂ© les sautes d’une humeur provocatrice tirant aussi vers la rigolade, la coda (« Je me penche et je vois des Ă©toiles qui scintillent au fond du trou. Je plonge la tĂȘte la premiĂšre en poussant un lĂ©ger cri
Un cortĂšge d’étoiles mortes ondule dans le noir. ») signale, mine de rien, qu’un mois aprĂšs le dĂ©part  du beau-pĂšre, le gendre aura rejoint
mais quoi, le nĂ©ant ? C’était – miroir  de l’éblouissante lumiĂšre solaire du Turner en couverture – le dernier cadeau  de la SĂ©rĂ©nissime et aussi « tempĂ©-tueuse »  CitĂ© des Doges  Ă  ses hĂŽtes. On vous le disait, il y aura  toujours de la Mort Ă  Venise ! Mais encore : « mort(s) Ă  jamais » ?


LIVRES. Philippe AndrĂ©, Les Deux Mages de Venise, Ă©ditions Le Passeur (2015). Livre papier : 18,90 €, 140×205 mm, 256 pages. Date de parution : 12 fĂ©vrier 2015. LIRE aussi la critique du livre prĂ©cĂ©dent de Philippe AndrĂ© : « Robert Schumann, folies et musiques » (Le Passeur, 2014), CLIC d’octobre 2014 sur classiquenews.

Illustrations : Wagner, Liszt (DR)

CD. Cyril HuvĂ©, piano. Liszt : Carnets d’un PĂšlerin (1 cd La Grange aux pianos)

liszt-carnets-d-un-pelerin-cyril-huve-piano-steinweg-1875-classiquenews-compte-rendu-critique-mars-2015CD. Cyril HuvĂ©, piano. Liszt : Carnets d’un PĂšlerin (1 cd La Grange aux pianos). Programme dense mais Ă©quilibrĂ©, en 7 stations, qui puise ces bornes expressives dans deux recueils : “Seconde annĂ©es de pĂšlerinage – Italie” et “Harmonies poĂ©tiques et religieuses” (pour BĂ©nĂ©diction de Dieu dans la solitude et FunĂ©railles). EnregistrĂ© dans son antre, au Pays de Georges Sand, dans la Grange aux pianos en aoĂ»t 2011 (oĂč il organise et accueille un festival de PentecĂŽte aussi), Cyril HuvĂ© exprime les dĂ©lices suggestifs souvent Ă©noncĂ©s dans un murmure Ă  peine articulĂ©, portĂ© et comme traversĂ© par un frĂ©missement soudain, celui produit par une rĂ©vĂ©lation. Cheminement promis Ă  des visions de plus en plus spirituelles, chaque sĂ©quence dit ici, effectivement, le poĂ©tique et le religieux. Le pianiste joue sur l’ampleur symphonique du piano Steinweg requis pour l’enregistrement. SonoritĂ© puissante mais jamais dure, ronde et mordante Ă  la fois qui assure la carrure et l’aspiration mystique de chaque Ɠuvre. Le doute haletant (Il Penseroso), la volontĂ© de l’indicible et le lugubre ensorcelant qui cultive l’Ă©tat d’endormissement souhaitĂ©. Cyril HuvĂ© balance d’un Ă©tat de conscience Ă  un autre, en un jeu qui enveloppe et berce (rĂ©sonances dĂ©jĂ  wagnĂ©riennes du mĂȘme Penseroso).
L’amour et ses brĂ»lures innerve l’itinĂ©raire plus choatique, exaltĂ©, passionnel du Sonnet de PĂ©trarque n°104 : ivresse panique du transi amoureux dĂ©muni, dĂ©pendant totalement de sa chĂšre et inaccessible Laura… l’interprĂšte cultive la rĂ©sonance des accords, laissant un temps d’incertitude mais aussi d’accomplissement et d’inĂ©luctable dans un jeu profond et intĂ©rieur qui sait respirer.

 

 

Pour le premier disque de son propre label, Cyril Huvé se révÚle convaincant

Mystique lisztéenne

 

CLIC_classiquenews_2014La conception est claire et structurĂ©e pour BĂ©nĂ©diction de Dieu dans la solitude au calme spirituel progressif. L’Ă©tape la plus dĂ©veloppĂ©e (plus de 16mn) avec AprĂšs une lecture de Dante (presque 18mn) permet au jeu de s’Ă©panouir pleinement rĂ©alisant une somptueuse plĂ©nitude qui inspire un toucher de plus en plus doux et vaporeux pour exprimer le scintillement aĂ©rien grandissant qui s’achĂšve en un ruissellement liquide immatĂ©riel. Les signes tangibles vers la lĂ©vitation. Le choix du Steinweg de 1875 paraĂźt particuliĂšrement bĂ©nĂ©fique grĂące Ă  sa sonoritĂ© charpentĂ©e et structurĂ©e, ronde et puissante, ses harmonies naturelles, ses aigus crĂ©pitants.
MĂȘme pĂ©nĂ©tration suggestive particuliĂšrement pour le lugubre vaporeux de FunĂ©railles qui envoĂ»te littĂ©ralement par son balancement harmoniquement presque irrĂ©solu…, son allure de marche inexorable et dĂ©sespĂ©rĂ©e et sa lente priĂšre dĂ©chirĂ©e, dĂ©chirante. L’approfondissement spirituel y Ă©clate en Ă©clairs et tempĂȘtes, dĂ©voilant les climats paniques du PĂšlerin dĂ©muni. La lutte intĂ©rieure que Cyril HuvĂ© exprime, rĂ©ussit particuliĂšrement ici. Le pianiste se fond dans l’esprit insatiable et insatisfait de Liszt, portĂ©e par une ardente et dĂ©vorante quĂȘte spirituelle.

Le dernier morceau de ces Carnets d’un PĂšlerin se referme sur la houle tout autant prenante d’AprĂšs une lecture de Dante… Cyril HuvĂ© sait enflammer l’Ă©nergie brute que suscitent les images dantesques. Jaillissements de gravitĂ©, ombres mouvantes, sorte de tourbillon en implosion, bain primaire qui concentre les forces primordiales et les contient sans les contenir, voici le grand chaudron magique et fantastique Ă  la(dĂ©)mesure du grand Liszt, conteur en diable, capable seul, de faire jaillir d’un tumulte, un murmure enchantĂ© criblĂ© de nouveaux scintillements Ă©perdus. Aucun doute Cyril HuvĂ© confirme dans ce premier cd inaugurant son propre label, ses affinitĂ©s lisztĂ©ennes dans ce rĂ©cital trĂšs abouti.

Franz Liszt : Carnets d’un PĂšlerin. Cyril HuvĂ©, piano Steinweg 1875. EnregistrĂ© en aoĂ»t 2011 dans le Berry, 1 cd La Grange aux pianos GAP01

 
 

CONCERT Ă  Paris

Cyril HuvĂ© fĂȘte le centenaire Alexandre Scriabine, salle Gaveau, mardi 3 mars 2015, 20h30.

 
 

Livres, roman. Christophe Bigot : Les premiers de leur siùcle (Éditions de La Martiniùre)

livres-christophe-bigot-les-premiers-de-leur-siecle-la-martiniere-clic-de-classiquenews-compte-rendu-critiqueCLIC_macaron_2014Livres, roman, compte rendu critique. Christophe Bigot : Les premiers de leur siĂšcle (Éditions de La MartiniĂšre). Roman historique dont l’Ă©criture inspirĂ©e d’une trĂšs fine Ă©loquence restitue l’intimitĂ© des artistes romantiques français et europĂ©ens (Liszt) telle qu’elle a pu se rĂ©aliser en particulier Ă  Rome Ă  l’Ă©poque oĂč le “grand homme” : entendez Monsieur Ingres, Ă©tait le directeur de la Villa Medicis (1835-1840).

 

 

 

Le couple Liszt Marie d’Agoult vu par Henri Lehmann

Rome, dans le salon de Monsieur Ingres

 

 

liszt-par-lehmann-1839-portrait-Le tĂ©moin privilĂ©giĂ© de leur quotidien demeure ici le peintre Henri Lehmann (1814-1882) dont le sens de la ligne, la virtuositĂ© du dessin lui permettent de devenir le disciple prĂ©fĂ©rĂ© d’Ingres, au sein de l’atelier qui compte aussi Amaury Duval son aĂźnĂ©, surtout ChassĂ©riau, assez infect et discourtois malgrĂ© son absolu talent. Dans la proximitĂ© du couple Marie d’Agoult et Franz Liszt de passage Ă  Rome aprĂšs leur pĂ©riple suisse, “Clear placid” (Lehmann), ainsi que la Comtesse d’Agoult a surnommĂ© le hĂ©ros narrateur, se passionne Ă  la vue de ce couple lĂ©gendaire : elle, mĂ©disante  et  arrogante mais fine et intelligente, lui pianiste flamboyant d’une captivante beautĂ© : son rĂ©cital Beethoven improvisĂ©, alors qu’ils sont les invitĂ©s de monsieur Ingres dans le salon de musique de la Villa Medicis est l’une des sĂ©quences captivantes du texte (chapitre X). De cette pĂ©riode heureuse et stimulante pour chacun oĂč les artistes sociabilisent dans des Ă©changes productifs mĂȘlĂ©s d’affection, Lehmann reçoit naturellement la commande du fameux portrait de Franz Liszt (1839) : icĂŽne du romantisme le plus sensible, figuration de l’humain et du divin, le tableau qui en rĂ©sulte reprĂ©sente la fiertĂ© virile d’un pianiste adolescent, adulĂ© : nouvel Adonis des salles de concerts, d’une sobre mise comme les meilleurs portraits de son maĂźtre Ingres (robe noire sur fond vert). La lumiĂšre y accroche le visage tendre et dĂ©terminĂ©, comme les doigts de la main gauche, instruments du tempĂ©rament promĂ©thĂ©en.
Lehmann ne fait pas que peindre son ami admirĂ© (comme il le fera de Gounod en une tĂȘte sublimement dessinĂ©e de profil) : il devient un proche, et le parrain tuteur du jeune fils nĂ© du couple Liszt/d’Agoult : Daniel (au destin tragique).

gounod par Henri LehmannLes relations amicales, les dĂ©testations courtoises et intelligemment entretenues (d’Agoult / Sand), les jalousies, les espĂ©rances, la triste rĂ©alitĂ© destructrice (fin des amours entre la Comtesse et le Pianiste) vĂ©cues par le protagoniste animent un tableau historique dont la sensation du familier et de la vĂ©ritĂ© titille en permanence la curiositĂ© du lecteur. On savait Liszt, ĂȘtre exceptionnel : par le regard du jeune peintre Henri Lehmann, son visage nous est dĂ©peint avec une acuitĂ© renouvelĂ©e. L’Ă©vocation ciselĂ©e fait vivre chaque personnage historique tout en cĂ©dant au dĂ©faitisme le plus sage, signe d’une intelligence qui a vĂ©cu : les exaltations romaines se dĂ©litent bientĂŽt et le revers de la vie, entre dĂ©ception, aigreur, amertume, tristesse, sacrifice, solitude et nostalgie, prend peu Ă  peu le dessus. Car Lehmann a toujours aimĂ© Marie d’Agoult, c’est son secret au point, devenant son homme Ă  tout faire, de lui sacrifier son accomplissement de peintre… c’est l’option la plus romanesque du livre.
Sainte-Beuve, Delacroix croisent aussi l’itinĂ©raire du peintre trĂšs en vogue Ă  Paris : il dĂ©core nombre de monuments officiels parisiens  (Palais du Luxembourg actuel SĂ©nat, salle du trĂŽne ; chapelle des jeunes aveugles, actuel INJA…) et devient mĂȘme membre de l’Institut en 1864. Dans son atelier se forme nĂ©anmoins Georges Seurat (comme Rouault avait suivi l’enseignement de Gustave Moreau). Au terme de sa trĂšs convenable carriĂšre comme tenant de la tradition classique telle que dĂ©fendue par Ingres (et donc admirĂ©e par Delacroix), Henri Lehmann prend cependant en fin de texte, la posture d’un auteur  dĂ©passĂ© par les soubresauts violents d’un siĂšcle devenu barbare et raciste, oĂč la culture et l’Ă©ducation ayant Ă©tĂ© sacrifiĂ©es inexorablement, ne peuvent plus maintenir l’Ă©quilibre d’une sociĂ©tĂ© plus apaisĂ©e. Un parallĂšle avec la France de ce dĂ©but 2015 ?

Roman historique certes mais surtout mĂ©moires recomposĂ©es au diapason d’une sensibilitĂ© attachante qui avait un goĂ»t pour le sacrifice. Henri Lehmann portraitiste des “premiers de leur siĂšcle”, dont Liszt, Chopin, Gounod… mĂ©ritait bien ce roman historique en forme de mĂ©moire. Passionnant.

Livres, roman. Christophe Bigot : Les premiers de leur siĂšcle (Éditions de La MartiniĂšre). 130 x 205 mm – 416 pages. Parution : janvier 2015 – 9782732470092. 20.90 €

Livres. Philippe André : Nuages gris (le dernier pÚlerinage de Franz Liszt)

nuages-gris-dernier-pelerinage-franz-liszt-1509234-616x0Livres. Philippe AndrĂ© : Nuages gris (le dernier pĂšlerinage de Franz Liszt). Le Passeur Editeur. Au cƓur des piĂšces pour piano de Liszt, plusieurs Livres des AnnĂ©es de PĂšlerinage, commencĂ©es pendant les voyages en Suisse et Italie avec Marie d’Agout, mais augmentĂ©es et retouchĂ©es jusqu’à la fin d’une vie si riche de celui qui Ă©tait devenu « l’abbĂ© Liszt ». De 1881 Ă  1886, Liszt compose « autrement », en «  Nuages gris » pour reprendre le titre le plus « paysagiste » de cette ultime sĂ©rie au langage moderniste et mĂȘme prophĂ©tique. Philippe AndrĂ© clĂŽt par un dernier volume son Ă©tude lisztĂ©enne, aux accents bien plus larges que ceux d’une musicologie traditionnelle.

3e et 4e Ăąges novateurs
« Ce siĂšcle avait deux ans », disait Victor Hugo pour dater sa naissance au dĂ©but du XIXe ; avec Liszt, le siĂšcle en avait onze ; mais ils moururent Ă  quelques mois d’intervalle (1885, 1886), le poĂšte français dans l’exaltation d’un sur-pouvoir mĂ©diatique ( deux millions de personnes Ă  ses funĂ©railles nationales !), le musicien hongrois et europĂ©en, dans le relatif effacement d’une retraite qu’il avait voulue plutĂŽt discrĂšte. Tous les deux avaient su conquĂ©rir leur Ă©poque en une activitĂ© torrentielle
 Mais on ne saurait trop se mĂ©fier des immenses crĂ©ateurs parvenant au 3e, voire 4e Ăąge, tel, en ce XIXe post-romantique, un Verdi qui, Ă  80 ans, par un coup de jeune Ă©blouissant, inventera son Falstaff novateur et dĂ©chaĂźné  Si Hugo, en approchant du terme, insĂšre du prĂ©-impressionnisme (Le matin, en dormant) dans son Art d’ĂȘtre grand-pĂšre et parachĂšve sa LĂ©gende des SiĂšcles, Liszt ne ressemble plus alors Ă  aucun autre, et d’ailleurs qui pourrait lui ressembler ?

Hors temps et prophétique
AprĂšs avoir passĂ© sa Glanz(Eclat)-Periode en flamboyants combats pianistiques, s’ĂȘtre fixĂ© Ă  Weimar, puis avoir « trifurquĂ© sa vie » (Rome, Weimar, Budapest) comme il le dit joliment, le voilĂ  qui en ses cinq derniĂšres annĂ©es se consacre (s’enferme ? se confine ? jugent ceux qui ne comprennent pas) Ă  une sĂ©rie – pas encore sens XXe, mais le mot est venu sous la plume ! – d’Ɠuvres courtes pour le clavier, oĂč l’art d’écrire se fait minimaliste, hors-temps mais aussi prophĂ©tique. ConfortĂ© par sa Foi catholique, « l’abbé » n’aura dĂšs lors, et le moment venu, plus besoin d’implorer les « Seigneurs de la Mort : ayez pitié de moi, voyageur dĂ©jĂ  de tant de voyages sans valises  »

Rien de péremptoire
C’est cet ultime parcours d’un Voyageur que le 3e livre consacrĂ© aux AnnĂ©es de PĂšlerinage Ă©crit par Philippe AndrĂ© commente, mĂ©dite, et nous donne Ă  entendre. L’auteur de cet opus lisztien a triple vocation et mĂ©tier : musicien, sĂ»rement ; dans le « charme discret de la musicologie », aussi ; psychiatre et psychanalyste, indubitablement, Ă  la ville comme Ă  la campagne (languedocienne). Sa mĂ©thode d’investigation ne semble pas changĂ©e depuis 2010, mais la façon de cerner de «plus  petits objets Ă  la limite de l’abstraction » resserre le propos. L’approche est toujours en recherche et en sympathie, sans rien de pĂ©remptoire, malgrĂ© la science Ă©vidente et multiple de celui qui nous guide. Les deux premiers tomes Ă©taient vouĂ©s Ă  la figuration et Ă  l’ambulation amoureuses : Marie d’Agout, mĂȘme quand « avec le temps, va, tout s’en va », et qu’il ne reste plus que « des chouettes souvenirs », suisses, italiens, picturaux ou poĂ©tiques


Un nouveau Franz Liszt
Mais « Nuages gris » paraĂźt concerner un nouveau Franz Liszt, pour lequel le poĂšte portugais Pessoa eĂ»t trouvĂ© quelque « hĂ©tĂ©ronyme » ironique et affectueux. Et pas seulement parce qu’aprĂšs Marie la flamboyante amante (et la mĂšre de trois enfants) il y avait eu avec la princesse Sayn-Wittgenstein – un rien mystico-rĂ©actionnaire – course finalement infructueuse au mariage bĂ©ni par l’Eglise, puis entrĂ©e de Liszt dans son rĂŽle d’abbĂ©-sans-l’ĂȘtre-tout-Ă -fait
 Et en prime virage Ă  droite de l’ex-libĂ©ral-dĂ©mocrate, (qui avait Ă©tĂ© partisan d’un Printemps des Peuples europĂ©ens), sous la houlette d’une papautĂ© en collage avec la monarchie (la parenthĂšse d’aggiornamento social de LĂ©on XIII n’interviendra qu’aprĂšs la mort de Liszt
 ). Le dernier chapitre compositionnel est ainsi une sorte de finistĂšre, presqu’üle avancĂ©e vers le large des morts, poussiĂšre d’ülots peu habitables pour des contemporains qui ne risquaient pas de saisir le « sens » de cet avenir. « Ce n’est pas pour vous, avait ironisĂ© Beethoven en parlant de ses derniĂšres Ɠuvres, c’est pour le temps Ă  venir ! » Et on se rappelle que Schoenberg parla plus tard de « Brahms le progressiste » : la formule n’eĂ»t-elle pas encore mieux convenu au « dernier Liszt », qui avec son sans-trop-de-tonalitĂ©, son abandon du dĂ©veloppement pour des processus juxtaposĂ©s ou incertains de rĂȘve, s’avançait en mystĂ©rieux devenir de l’art qu’il avait si Ă©loquemment cĂ©lĂ©bré ? P.AndrĂ© rappelle au passage l’usage-leitmotive de ces Nuages qu’en feront Kubrick dans l’errance de Eyes wide shut, ou des piĂšces de Ligeti et de Kagel.

Dernier pĂšlerinage
« Nuages gris », sous-titre Philippe AndrĂ© pour « PĂšlerinage de Franz sur la terre ». C’est en effet la piĂšce la plus connue – la moins inconnue ? – de la SĂ©rie, et d’ailleurs la seule qui par son titre puisse se rattacher aux « paysages » antĂ©rieurs (Suisse, Italie). Le reste est plutĂŽt « état de l’ñme » (selon la formule de l’introspectif Suisse H.F. Amiel). L’ensemble – d’ailleurs non rĂ©uni en un cycle – « parle » de vie et de mort, les entrelaçant parfois. Et parcourant cette Ă  peine-heure de musique, la « mĂ©thode Philippe André », jamais dogmatique, perdure, depuis les rives des trois PremiĂšres AnnĂ©es (Suisse, I ; Italie, II ; et III, qui dĂ©jĂ  tend au « philosophique ou mystique »). Ici, en « dernier pĂšlerinage », on retrouve – plus resserrĂ© avec la rĂ©duction temporelle de l‘objet d’étude – un appel cordial vers le lecteur, pour l’inciter Ă  une dĂ©couverte en commun.

Les concepts philosophiques
P.AndrĂ© n’assĂšne pas la vĂ©ritĂ© unique, d’une chaire professorale que ses mĂ©rites d’érudition lui vaudraient certainement. Ses schĂ©mas d’interrogation textuelle sont prĂ©cis, fouillĂ©s, mais ils continuent Ă  questionner en avançant, comme on imagine que Liszt lui-mĂȘme improvisait, cherchait, calibrait. Si l’analyse – le versant professionnel de l’auteur ! – conduit la dĂ©marche, celui qui est devenu l’abbĂ© Liszt, ci-devant tzigane « traĂźnant tous les cƓurs aprĂšs lui » et aussi franciscain, n’est pas mis d’autoritĂ© sur le divan : au chapitre pathologie, Schumann et ses abĂźmes cĂŽtoyĂ©s ont suffi au Dr André ! Simplement, la culture philosophique Ă©claire l’investigation musicienne, et rĂ©apparaissent les concepts des deux premiers tomes : l’Apeiron (l’IllimitĂ©), l’Hybris (la DĂ©mesure), l’espace originaire de « l’Ouvert » et la Physis – Nature – de la relation Ă  la mĂšre


Le chemin mĂšne vers l’intĂ©rieur
Ainsi, en se confrontant au texte musical de la SĂ©rie, est-il fait justice expĂ©ditive des imbĂ©cilitĂ©s naguĂšre pĂ©rorĂ©es sur une quelconque dĂ©gradation des facultĂ©s intellectuelles du vieillard Liszt ; Dieu ( ! ) merci, des « pianistes visionnaires » avaient au second XXe repris le chemin et montrĂ© son caractĂšre autonome, voire prophĂ©tique : « Brendel, Pollini, Zimmerman, Bonatta, Ranki  » On songe aussi au « lĂąchage » par Zola de son ami CĂ©zanne qu’à partir d’un certain point de rupture il ne comprend plus, et travestit dans « L’Ɠuvre ». Et auparavant, n’y avait-il pas eu Balzac pour s’interroger sur la folie (Ă©ventuelle) de son compositeur italien exilĂ© et maudit, Gambara ? A travers l’onirisme de ces pages, et comme l’avait indiquĂ© Novalis, « le chemin mĂšne vers l’intĂ©rieur ». Et pour commencer chez Liszt ĂągĂ©, retourne au « berceau » (lors d’un voyage au village natal), Ă  cette « berceuse dont la monodie est tressĂ©e en chacun de nous, en nos propres racines (oubliĂ©es) de la musique
 et pour le bĂ©bĂ©, Ă  l’instant du bercement, ce qui le relie Ă  ce qui deviendra sa transcendance originelle : sa mĂšre ».

La non-Ă©toile
De lĂ , on ira « jusqu’à la tombe », et le compositeur en fera poĂšme symphonique, avec Ă©pisode intercalĂ© de « chasse sauvage », oĂč le vieux Liszt « ne renĂącle pas devant le combat ». En face, le terrible Unstern (littĂ©ralement : non-Ă©toile), DĂ©sastre (mauvais astre), qui « fait pĂ©nĂ©trer dans la lumiĂšre noire » (tiens Hugo , en mourant, avait aussi parlĂ© de « lumiĂšre noire » ), Ă  moins que ce ne soit « le soleil noir de la mĂ©lancolie » (nervalienne), ou encore « le trou noir d’anti-matiĂšre » cher aux fantasmes d’aujourd’hui 
 Un anti « nuages gris » en quelque sorte, oĂč « une syntaxe radicale, un paysage sans coordonnĂ©es, au seuil mĂȘme de l’irreprĂ©sentable » entraĂźnent vers « l’étrange familier, qui permet de toucher Ă  la rumeur de notre espace originaire » On peut songer aussi aux gravures et peintures dont alors Odilon Redon peuple l’univers mental des Français qui savent se consacrer Ă  leurs rĂȘves


Le sublimissime gendre
Bien sĂ»r, il y a l’étape de la tombe, et au cƓur du pĂšlerinage, « la mort Ă  Venise » de « R. W. », le balancement des deux Gondoles FunĂšbres. Occasion pour Philippe AndrĂ© de conter, d’une plume alerte, le sĂ©jour au Palazzo Vendramin, Ă  l’invitation de la « chĂ©rissime fille », Cosima, et du « sublimissime gendre », Richard, qui d’ailleurs dĂ©clare en douce qu’il ne comprend rien Ă  la « folie en germe » dans les derniĂšres Ɠuvres de son beau-pĂšre, surnommĂ© aussi « le roi Lear »  Brouilles, chamailleries, jalousie quand l’autre
 gagne trop au whist, rĂ©conciliations autour de la Musique-malgrĂ©-tout, et puis Liszt exaspĂ©rĂ© s’en va, et puis R. W. s’en va pour toujours, « mort Ă  jamais ?». Alors demeurent, en « son nom de Venise dans Bayreuth dĂ©sert », deux Gondoles, la premiĂšre, « terrible, nĂ©e sous le sceau de la fermeture », et la Seconde qui, en son espace central et « avant que l’espace se rĂ©duise Ă  rien, nous raconte que l’Ouvert est quelquefois plus proche que les extrĂ©mitĂ©s de la galaxie oĂč nous dĂ©sespĂ©rons de le rencontrer ».

Philosophes (et) poĂštes
Sans tapage ni solennitĂ©, voilĂ  bien Philippe AndrĂ© nous rendant par son Ă©criture Ă  l’espace qu’il fait sien de la poĂ©sie, lui qui salue au fil des pages Hölderlin, RenĂ© Char, Michaux, AndrĂ© du Bouchet, et chez les philosophes « en langue française », ceux qui sont non moins poĂštes, Jankelevitch ou Maldiney
On retrouvera le « beau, premier degrĂ© du terrible » selon Rilke, dans la description de l’énigmatique Schlafoss (Sans sommeil), mais l’apaisement s’accomplit dans Recueillement, – rĂ©visĂ© en 1884 Ă  Budapest, oĂč Liszt est malade et craint la cĂ©citĂ© – et l’ultime «En RĂȘve », que P. AndrĂ© dĂ©crit sous le signe de la « pure durĂ©e » bergsonienne : Ɠuvre issue d’un mouvement de sublimation, « comme nĂ©e d’une Ă©vanescence des nocturnes, s’élevant au-dessus d’eux pour dire la nostalgie de leur nostalgie. »

Est-ce moi qui rĂȘve la nuit ?
En un dernier chapitre (Coda, bien sĂ»r), l’auteur rĂ©ausculte le Temps si particulier de cette fin du PĂšlerinage, – « sous l’emprise d’une circularité » ? -, un Temps, « susceptible de faire perdre Ă  OrphĂ©e la notion de temps lui-mĂȘme, avec la permanence dans notre prĂ©sent du monde originaire oĂč le vĂ©cu essentiel est celui de l’espace ». Celui des synesthĂ©sies, (alias Correspondances) de Baudelaire (lui qui appelait : « O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre ! Ce pays nous ennuie, ĂŽ Mort ! Appareillons »), et aussi des discordances, des recouvrements dans la mĂ©moire (il nous revient aussi, selon le palimpseste – le « grattĂ© Ă  nouveau » – de la couche des souvenirs que les « affichistes », Hains ou VilleglĂ©, ont explorĂ© depuis les annĂ©es 60)


La conception de l’Ouvert
Et selon cette conception de l’Ouvert pour laquelle P. AndrĂ© « milite » discrĂštement, invitant le lecteur Ă  prolonger la dĂ©marche, il nous importe qu’un maĂźtre-livre comme celui d’Albert BĂ©guin, L’Ame romantique et le RĂȘve- 1937 ! -soit citĂ© ici, en sa magnifique Introduction : « Est-ce moi qui rĂȘve la nuit ?… Faut-il croire que j’assiste Ă  la danse incohĂ©rente, honteuse, misĂ©rablement simiesque des atomes de ma pensĂ©e ? », reliant ainsi (via Armin : « Les Ɠuvres poĂ©tiques ne sont pas vraies de cette vĂ©ritĂ© que nous attendons de l’histoire ») l’immense Liszt rĂȘveur Ă  un romantisme allemand oĂč se ressourcent aussi, malgrĂ© la distance temporelle et culturelle, ses « derniĂšres Ɠuvres pianistiques ». Tout autant que celles-lĂ  envoient, comme le disait le compositeur, « un javelot dans l’avenir », un avenir « dĂ©livré » non seulement de l’ordre tonal , mais de la conduite « ordinaire » des pensĂ©es dĂ©veloppĂ©es, prĂ©-Ă©tablies, Ă©chappant Ă  la magnifique libertĂ© onirique.

Philippe AndrĂ© : « Nuages gris », le dernier pĂšlerinage de Franz Liszt, collection Sursum Corda, Editeur Le Passeur. ( 165 p. ; 2014 ) Les deux premiers tomes des AnnĂ©es de pĂšlerinage (d’abord Ă©ditĂ©s en livre chez AlĂ©as) sont disponibles en e-books, Alter-Ă©ditions.