Compte-rendu, opĂ©ra. Limoges. OpĂ©ra-Théâtre, les 31 dĂ©cembre 2014, 2 & 4 janvier 2015. Rossini : Il Barbiere di Siviglia. Taylor Stayton, Mark Diamond, Eduarda Melo, Tiziano Bracci, Deyan Vatchkov… Jean-François Sivadier, mise en scène. Nicolas Chalvin, direction.

rossini limoges barbier sivadierC’est une heureuse idĂ©e qu’a eu Alain Mercier – directeur de l’OpĂ©ra-Théâtre de Limoges – de proposer, pour les FĂŞtes, Il Barbiere di Siviglia de Rossini, en lieu et place de l’habituelle opĂ©rette. Une heureuse idĂ©e, Ă©galement, de rĂ©unir une Ă©quipe de jeunes chanteurs possĂ©dant le physique de l’emploi en mĂŞme temps que les qualitĂ©s vocales pour rendre pleinement justice Ă  la partition de Rossini. Ainsi du baryton amĂ©ricain Mark Diamond, qui incarne un Figaro bondissant et hâbleur, vĂ©loce et charmeur ; le timbre est Ă©toffĂ©, la maĂ®trise du souffle impeccable, alors que l’aigu et le grave se rĂ©vèlent solides par l’Ă©clat comme par la stabilitĂ© du son. Pourquoi, en revanche, avoir confiĂ© le rĂ´le de Rosina – originellement Ă©crit pour une mezzo – Ă  une voix de soprano, pour laquelle l’Ă©criture vocale du rĂ´le pose beaucoup de problème ? MĂŞme en transposant les airs, et en emmĂ©nageant ici ou lĂ  rĂ©cits et ensembles, la tessiture reste souvent trop grave, ce Ă  quoi la chanteuse espagnole Eduarda Melo, bonne colorature au demeurant, ne peut rien. De son cĂ´tĂ©, le tĂ©nor amĂ©ricain Taylor Stayton fait preuve d’une belle prĂ©sence dans le rĂ´le du Comte Almaviva. On savoure son beau timbre de tenore di grazia, ses superbes demi-teintes, sa maĂ®trises des contrastes et le cantabile de sa ligne de chant. Dommage, dans ses conditions, qu’il esquive le fameux « Cessa di piĂą resistere » au II.

Le théâtre, d’abord le théâtre …

Le baryton italien Tiziano Bracci campe un Bartolo très convaincant, avec son refus d’un cabotinage trop excessif, et son Ă©locution admirablement contrĂ´lĂ©e dans les passages les plus rapides. La basse bulgare Deyan Vatchkov s’avère Ă©galement digne d’attention, grâce Ă  un timbre naturellement riche et un registre grave impressionnant, qui lui permettent d’impressionner le public dans le fameux « air de la calomnie ». Une mention, enfin, pour Jennifer Rhys Davies, qui semble beaucoup s’amuser Ă  interprĂ©ter le rĂ´le de Berta, ainsi que pour Philippe Spiegel, qui prĂŞte son beau baryton au personnage de Fiorello.

CĂ´tĂ© mise en scène, Jean-François Sivadier ne laisse aucun rĂ©pit aux protagonistes de ce Barbiere : sa rĂ©gie s’avère de bout en bout pĂ©tillante, rĂ©jouissante, d’une remarquable fluiditĂ©. Tirant parti d’une distribution vocale oĂą les chanteurs ont l’âge des personnages, rĂ©pĂ©tons-le, il y insuffle un vĂ©ritable esprit de troupe, avec un mouvement et une complicitĂ© qui n’appartiennent qu’au théâtre. Car c’est le théâtre qui domine ici, avec ses procĂ©dĂ©s parfois convenus (le dĂ©cor montĂ© en temps rĂ©el ou les interprètes arrivant du parterre ou prenant Ă  partie le public) mais d’abord sa force expressive, sa reprĂ©sentation au plus près du texte et de la musique, sa caractĂ©risation fouillĂ©e de chaque personnage. Quant Ă  la scĂ©nographie (conçu par Alexandre de Dardel), elle s’avère très proche de celle de sa Traviata aixoise de l’étĂ© 2011 : un plateau quasi nu composĂ© d’un mur de briques gris foncĂ© au fond, de stores coulissants (des rideaux Ă  Aix), de quelques chaises empilĂ©es sur les cĂ´tĂ©s, de cordes descendant des cintres, quand les costumes (signĂ©s Virginie Gervaise) sont de notre Ă©poque.

A la tĂŞte de l’Orchestre de Limoges et du Limousin et du ChĹ“ur de l’OpĂ©ra-Théâtre de Limoges bien disposĂ©s, Nicolas Chalvin crĂ©e la surprise. Sa direction va immĂ©diatement Ă  l’essentiel et dĂ©nude, avec une prĂ©cision diabolique, les ressorts de ces dĂ©lires instrumentaux et orchestraux dont le Cygne de Pesaro avait le secret. Toujours soucieux d’assurer Ă  chaque Ă©pisode un dĂ©roulement implacable, le directeur musical de l’Orchestre des Pays de Savoie fait mousser son accompagnement orchestral, sans jamais appuyer inutilement le trait. Au moment des saluts, le public limogeaud n’a pas boudĂ© son plaisir et a fait un triomphe Ă  l’ensemble de l’Ă©quipe artistique.

Compte-rendu, opĂ©ra. Limoges. OpĂ©ra-Théâtre, les 31 dĂ©cembre 2014, 2 & 4 janvier 2015. Rossini : Il Barbiere di Siviglia. Taylor Stayton, Mark Diamond, Eduarda Melo, Tiziano Bracci, Deyan Vatchkov… Jean-François Sivadier, mise en scène. Nicolas Chalvin, direction.

Compte rendu, opĂ©ra. Limoges. OpĂ©ra de Limoges, le 13 novembre 2014. Germaine Tailleferre : L’Affaire Tailleferre. Magali Arnault-Stanczak, Luc Bertin-Hugault, Dominique CotĂ©, Jean-Michel Richer… Orchestre de Limoges et du Limousin. Christophe Rousset, direction. Marie-Eve Signeyrole, mise en scène et textes additionnels.

L’OpĂ©ra de Limoges propose cet automne la crĂ©ation d’un spectacle lyrique d’après les 4 opĂ©ras bouffes radiophoniques de Germaine Tailleferre (1892 – 1983), seule femme du groupe des Six, « Du style galant au style mĂ©chant », sous un livret de Denise Centore. Pour se faire, la jeune metteur en scène invitĂ©e, Marie-Eve Signeyrole, adapte le texte qui devient « L’Affaire Tailleferre », gagnant en cohĂ©sion et en unitĂ©. Christophe Rousset dirige l’Orchestre de Limoges et du Limousin et une distribution des jeunes chanteurs tout Ă  fait pĂ©tillante !

tailleferre germaine-tailleferre-1Le groupe des Six, sous l’influence d’Erik Satie et Jean Cocteau, songe Ă  revendiquer la musique française au XXe sièce comme ils l’idĂ©alisaient, l’opposant au wagnĂ©risme allemand ainsi qu’au dit impressionnisme de Debussy ou de Ravel. Ces personnalitĂ©s distinctes unies par le hasard et avec une mĂŞme mission, ne forment pas un groupe homogène comme le groupe des 5 (Russe) dont ils reprennent l’idĂ©e originelle. Ainsi se cĂ´toient le classicisme irrĂ©vĂ©rencieux de Poulenc, le romantisme assumĂ© de Honegger (pourtant Suisse!) et le lyrisme exotique de Milhaud, entre autres, sans le moindre souci. Germaine Tailleferre, longtemps oubliĂ©e, est la seule femme du groupe des compositeurs. L’ingratitude de l’histoire fait que son Ĺ“uvre reste moins cĂ©lèbre et connue que celle des compositeurs citĂ©s, en dĂ©pit de sa valeur et de sa modernitĂ©. En fait, le cas Tailleferre est complexe peut-ĂŞtre prĂ©cisĂ©ment pour la richesse de son inspiration. Moins dĂ©finissable que Poulenc ou Milhaud, elle fait quand mĂŞme preuve d un nĂ©o-classicisme proche du premier (dans le Concerto pour Piano et Orchestre n°1, ou encore ses ballets), d un intĂ©rĂŞt pour l’exotique semblable au second (dans sa Pastorale Inca pour piano solo, sublime, ou encore son Fandango), mais Tailleferre sait  aussi se rapprocher de l’humour de Satie (dans la très rĂ©ussie Fugue du parapluie pour piano solo), entre autres. Des pièces comme la Ballade pour piano et orchestre ou la Sonate pour piano et violon n°1,  elle fait preuve Ă  la fois et d’originalitĂ© et d’inspiration historique protĂ©iforme, mĂ©langeant acadĂ©misme, nĂ©o-classicisme, romantisme, impressionnisme et modernitĂ©. Remarquons enfin ses Six chansons françaises avec des textes du XVe, XVIIe et XVIIIe siècle, les premières compositions ouvertement fĂ©ministes dans l’histoire de la musique !

 

 

Tailleferre revendiquée, réévaluée

 

 

Le pari de cette Affaire Tailleferre en 2014 est de faire des quatres mini-opĂ©ras bouffes, chacun inspirĂ© musicalement par une « Ă©poque » de la musique française et par consĂ©quent riche en pastiches, …. quelle coherence une telle Ĺ“uvre oeuvre Ă©clectique peut-elle montrer sur un plateau?  Ces opĂ©ras de poche s’intitulent Le bel ambitieux (parodie de Rameau), La fille d’opĂ©ra (parodie de Boieldieu et Auber), M. Petitpois achète un château (parodie d’Offenbach) et La pauvre EugĂ©nie (parodie de Gustave Charpentier). Pour des raisons tout Ă  fait logiques l’Affaire Tailleferre se termine avec la parodie dĂ©licieuse et pompeuse d’Offenbach et pas avec celle de Charpentier, beaucoup plus sombre, mĂŞme si ce n’est pas l’ordre original ni chronologique. Le travail de Marie-Eve Signeyrole, dĂ©jĂ  avec cette modification, est intelligent et juste. Elle paraĂ®t avoir un vĂ©ritable souci dramaturgique, en ajoutant des textes propres qui sont en effet des ponts narratifs et comiques permettant de crĂ©er l’illusion d’unitĂ©. Les quatres opĂ©ras radiophoniques deviennent donc un seul spectacle mettant en scène quatre affaires judiciaires Ă  l’humour insolent. Toute l’Ă©quipe des chanteurs-acteurs paraĂ®t, Ă  son tour, complètement complice et investie. L’insistance sur le travail d’acteur est remarquable, et dans ce sens quelques personnalitĂ©s se distinguent (le tĂ©nor comique Aaron Ferguson en patronne de maison close travestie ou encore le baryton Dominique CotĂ© un M. Petitpois folâtre et loufoque). Huit danseurs participent activement dans l’action. Trois membres du tribunal au sexe inconnu, ou encore un avocat very hot, illustrent l’action avec leurs corps en mouvement. S’ils font parfois les rĂ©gisseurs du plateau, ils donnent davantage de rythme et de panache Ă  la narration. FĂ©licitons la chorĂ©graphe Julie Compans pour son effort, elle rĂ©ussit Ă  intĂ©grer brillamment la danse dans l’action, et surtout offre au public des pas variĂ©s, adaptĂ©s aux situations et contextes de chaque Ă©pisode. Remarquons Ă©galement les beaux costumes de Signeyrole et surtout le travail fabuleux de Fabien TeignĂ©, scĂ©nographe. Ce dernier crĂ©e un tribunal surrĂ©aliste d’une richesse inattendue. Dès le lever du rideau, nous sommes devant un escalier gĂ©ant qui n’est pas sans rappeler les dĂ©cors des opĂ©ras d’Olivier Py. Ceci s’explique facilement, TeignĂ© a Ă©tĂ© formĂ© auprès de Pierre-AndrĂ© Weitz, le scĂ©nographe de Py. Nous constatons cependant que l’influence de l’œuvre de Py n’est pas uniquement Ă©vidente dans les dĂ©cors. L’aspect théâtral, le théâtre dans le théâtre, fait parfois penser Ă  Jean-François Sivadier. Le tout est d’une cohĂ©sion impressionnante et nous fĂ©licitions chaleureusement toute l’Ă©quipe artistique de la production.

Musicalement, Christophe Rousset paraĂ®t s’amuser en dirigeant ces bijoux oubliĂ©s. Il se fait plaisir et fait plaisir Ă  l’auditoire avec une verve comique, voire un swing très musical. L’orchestre sous sa baguette est rĂ©actif et bondissant, et l’Ă©quilibre avec les voix n’est jamais compromis. Quelques personnalitĂ©s musicales se distinguent. La soprano Kimy McLaren splendide et lĂ©gère dans son jeu, la basse Luc Bertin-Hugault, d’une voix Ă  la profondeur allĂ©chante, ou encore le tĂ©nor Jean-Michel Richer, au timbre bellissimo, et qui sur scène paraĂ®t impulsĂ© par l’ardeur de sa jeunesse. Parlant de jeunesse, remarquons que les hautes instances Ă©ducatives françaises ont dĂ©cidĂ© de programmer « Du style galant au style mĂ©chant » pour les sessions 2016, 2017 et 2018 du BaccalaurĂ©at. L’OpĂ©ra de Limoges y collabore avec une sĂ©rie d’actions mettent en avant son engagement dans l’Ă©ducation, la mĂ©diation et transmission culturelle de l’art lyrique. Nous saluons cette dĂ©marche et fĂ©licitons l’opĂ©ra pour ce pari… gagnĂ© !

Compte rendu, opĂ©ra. Limoges. OpĂ©ra de Limoges, le 13 novembre 2014. Germaine Tailleferre : L’Affaire Tailleferre. Magali Arnault-Stanczak, Luc Bertin-Hugault, Dominique CotĂ©, Jean-Michel Richer… Orchestre de Limoges et du Limousin. Christophe Rousset, direction. Marie-Eve Signeyrole, mise en scène et textes additionnels.