Compte rendu, opéra. Toulouse.Théùtre du Capitole, le 19 juin 2014. Richard Strauss (1864-1949) : Daphné, tragédie bucolique en un acte, op.82 sur un livret de Joseph Grégor. Nouvelle production. Hartmut Haenchen, Direction musicale.

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En terminant sa saison d’opĂ©ra sur cette rarissime DaphnĂ© FrĂ©dĂ©ric Chambert a fait un pari audacieux. Les intermittents du spectacle dans leur angoisse des changements Ă  venir ont empĂȘchĂ© le public, – pris injustement en otage-, de voir la premiĂšre le 15 juin. Cette violence contemporaine va en fait assez bien Ă  DaphnĂ©. L’oeuvre si difficile reprĂ©sente tout sauf quelque chose de tendre. La violence est consubstantielle Ă  cet opĂ©ra. Sa crĂ©ation a Ă©tĂ© minĂ©e en ces derniĂšres annĂ©es 1930 par la censure la plus abjecte. Strauss ne pouvait plus travailler avec des librettistes juifs et Stefan Sweig, pourtant consultĂ© en secret, ne sera pas nommĂ©. Strauss toujours dĂ©sireux d’Ă©quilibrer puissance orchestrale moderne, Ă©clat des voix et comprĂ©hension du texte a peut ĂȘtre ici  rĂ©alisĂ© son plus bel Ă©quilibre. DaphnĂ© est bien plus proche de SalomĂ©, voir Elektra, que du Chevalier Ă  la Rose.  C’est lĂ  que se prĂ©sente la plus grande difficultĂ© de l’oeuvre qui n’a rien de simplement bucolique malgrĂ© un dĂ©but fait de tendresse au seuls bois de l’orchestre.
Plus ou moins consciemment, Richard Strauss a tissĂ© dans sa partition orchestrale les Ă©lĂ©ments de violence de son Ă©poque. Un dieu arrogant dĂ©truit beautĂ© et innocence, et une femme Ă©prise d’absolu est aveugle aux autres humains se rĂ©fugiant dans l’Ă©ternelle nature croyant esquiver la mort. On sait comme les Aryens en leur folie et leur croyance en l’existence des races ont conduit Ă  la plus grande perversion des hommes. L’orchestre est plein de cette violence et de cette brutalitĂ©.

Incandescente Daphné au Capitole

Dans un passionnant article du programme, Hartmut Haenchen, explique comment il a repris toutes les corrections de Strauss afin d’Ă©viter la “bouillie informe” que sa partition peut contenir. La patient travail du chef allemand nous offre une interprĂ©tation musicale et dramatique de toute splendeur. L’Orchestre du Capitole a sonnĂ© de maniĂšre incandescente toute la soirĂ©e. Tout Ă©tait parfaitement Ă©quilibrĂ© avec une lisibilitĂ© de tous les plans sonores. Chaque instrumentiste a Ă©tĂ© parfait et l’ensemble permettait Ă  la fois d’entendre chaque passage instrumental solo comme les effrayants tutti  dans une palette de dynamique sonore exaltante.  La prĂ©sence des cordes capables de fournir une matiĂšre onctueuse (de double crĂšme), comme des aciditĂ©s terribles, mĂ©rite une mention particuliĂšre. Les suraigus de la toute fin de l’oeuvre ont Ă©tĂ© un vĂ©ritable instant de magie, crĂ©ant des vapeurs d’or dans l’air. Avec un sens dramatique toujours en Ă©veil Hartmut Haenchen a tenu son orchestre Ă  chaque instant avec une tension parfois insoutenable.
L’Ă©quilibre avec les chanteurs a Ă©tĂ© constamment exact, jamais un Apollon n’a Ă©tĂ© soutenu avec une violence si grande, oui soutenu, jamais Ă©crasĂ© avec pourtant des fortissimi effrayants. L’orchestre a donc Ă©tĂ© splendide amenant le drame Ă  son terme dans la plus folle dĂ©mesure comme la plus grande subtilitĂ© (le froissement de cymbale final) .
La mise en scĂšne de  Patrick Kinmonth est peut ĂȘtre plus picturale que dramatique. La rĂ©fĂ©rence Ă  l’Arcadie est Ă©vidente et peut ĂȘtre un peu trop appuyĂ©e. Les costumes Ă  l’antique en toile Ă©cru ont l’allure de ceux du dĂ©but du XXĂšme siĂšcle.  Ils manquent curieusement de simplicitĂ© et laissent un peu perplexe. Sauf la somptueuse robe bleu de Gaea.  Le dĂ©cor fonctionne bien mais l’aspect minĂ©ral de la grotte en carton pĂąte n’est sĂ©duisant  qu’avec les trĂšs beaux Ă©clairages de Zerlina Hughes. Pourquoi donc le montrer sans aucune magie, avant le lever du rideau ? La descente des murs de marbre aprĂšs le meurtre commis par Apollon, par le nouvel enfermement produit et la beautĂ© irrĂ©sistible du mur de fond rendent bien compte de la folie qui se rĂ©vĂšle. Faut-il alors passer  par le meurtre de Leukippos pour arriver Ă  tant de beautĂ© ? La “rĂ©vĂ©lation” de l’arbre final n’est pas dans la tempo de la musique, il est frustrant de le voir si peu de temps et trop tard aprĂšs les derniers mĂ©lismes de DaphnĂ©.
Toutes ces rĂ©serves sont minimes car le jeu d’acteurs est trĂšs efficace n’Ă©ludant pas les rapports violents entre les personnages.  Les scĂšnes de groupe sont efficaces et le choeur masculin, participe activement Ă  l’action, mais surtout il est vocalement parfait avec des nuances magiques. la chorĂ©graphie de Fernando Melo crĂ©e des vraies identitĂ©s de personnages et les effets de masse sont trĂšs rĂ©ussis.

La distribution est parfaitement Ă©quilibrĂ©e. Les ancĂȘtre sont somptueux de prĂ©sence tant vocale que scĂ©nique. Franz-Josef Selig est un Peneos charismatique Ă  la voix d’airain. En mĂšre tutĂ©laire, Anna Larsson est d’une beautĂ© stupĂ©fiante. L’allure de cette grande et belle femme est associĂ©e Ă  une voix de contralto d’une profondeur mielleuse. Son timbre rare diffuse des harmoniques d’une grande richesse. Les pĂątres et les servantes sont excellents. Belles voix bien projetĂ©es et belles prĂ©sences scĂ©niques. Une mention particuliĂšre pour le duo fĂ©minin. BĂ©nĂ©dicte Bouquet et HĂ©lĂšne Delalande, qui sont remarquables. Les timbre sont trĂšs assortis et brillants assurant une belle prĂ©sence vocale dans une distribution terriblement efficace. Car les trois rĂŽles principaux sont trĂšs difficiles. DaphnĂ© doit ĂȘtre un grand soprano pour dominer les sublimes lignes de chant de Richard Strauss. La jeunesse du timbre doit ĂȘtre Ă©vidente et la grĂące du personnage doit ĂȘtre plus visible que sa vaillance.

strauss-apollon-daphne-capitole-toulouse-474Claudia Barainsky est une DaphnĂ© exceptionnelle. Le timbre est pur et la projection de la voix extraordinairement efficace. Jamais dominĂ©e par un orchestre trĂšs puissant elle fait face Ă  toutes les exigences du rĂŽle. Elle arrive Ă  rendre son texte presque toujours comprĂ©hensible malgrĂ© la tessiture meurtriĂšre ; et son jeux est trĂšs sensible. L’exhalation du personnage est trĂšs bien rendue et sa difficultĂ© Ă  se contenter des relations avec les humains Ă©galement dans cette recherche d’absolue mortifĂšre. Dans les duos avec ses deux amoureux, elle trouve une prĂ©sence trĂšs diffĂ©rente rendant le personnage trĂšs intĂ©ressant.
Les deux tĂ©nors sont traitĂ©s avec beaucoup d’exigences par Strauss. Lui mĂȘme savait sa difficultĂ© Ă  Ă©crire pour cette tessiture. Les deux rĂŽles sont meurtriers. En Leukippos, le canadien Roger Honeywell est trĂšs touchant. La voix est brillante mais surtout le chanteur est particuliĂšrement sensible, les tourments du jeune berger sont lisibles tant dans son chant que dans son jeu. Sa noblesse provoque  Ă©galement une vive sympathie. Mais le phĂ©nomĂšne vocal le plus incroyable de la soirĂ©e est Andreas Schager. Ce tĂ©nor germanique tout longiligne a une voix de stentor. Il lui faut mĂȘme un peu de temps afin de doser sa projection vocale face Ă  l’orchestre et ses collĂšgues. La puissance de cette longue voix semble sans limites. Le timbre est lumineux et le mĂ©tal trĂšs noble. Cet habituĂ© de Tristan et Siegfried doit ĂȘtre spectaculaire s’il a l’endurance nĂ©cessaire, ce que sa forme en fin de spectacle laisse entendre. Avec des moyens vocaux hors du commun, il campe un personnage altier, suffisant et mĂ©prisant. Apollon n’est pas n’importe qui ; mĂȘme dĂ©guisĂ© en bouvier. La morgue de l’acteur, son allure faussement nonchalante le rendent odieux et son abus de pouvoir en tuant un simple mortel relĂšve de l’insoutenable. Mais en grand artiste Andreas Schager arrive dans son long monologue des remords Ă  gagner la bienveillance du public. Pour une fois un puissant Ă  qui tout rĂ©ussit, arrive Ă  susciter un dĂ©but d’empathie
  AprĂšs ce grand monologue en forme de priĂšre, la derniĂšre scĂšne de transformation de DaphnĂ© devient une apothĂ©ose telle que nous l’attendions. La magie de cette derniĂšre scĂšne est totale avec de tels interprĂštes. L’orchestre est magnifique de couleurs, de nuances et d’impact. La voix de Claudia Barainsky semble sans limites capable d’une puissance terrible comme d’une douceur dĂ©lectable. Le public comme en transe fait un triomphe Ă  cette magnifique production, elle a toutes les qualitĂ©s pour tourner dans les thĂ©Ăątres voulant rendre hommage Ă  Richard Strauss dans un ouvrage fulgurant qui se rĂ©vĂšle ainsi Ă  la scĂšne. Magistral.

Compte rendu, opéra. Toulouse.Théùtre du Capitole, le 19 juin 2014. Richard Strauss (1864-1949) : Daphné, tragédie bucolique en un acte, op.82 sur un livret de Joseph Grégor. Nouvelle production. Patrick Kinmonth : Mise en scÚne, décors, costumes ; Fernando Melo : Chorégraphie ; Zerlina Hughes, LumiÚres ; Distribution : Franz-Josef Selig, Peneios ; Anna Larsson, GÊa ; Claudia Barainsky, Daphné ; Roger Honeywell, Leukippos ; Andreas Schager, Apollo ; Patricio Sabaté, Premier Pùtre ; Paul Kaufmann, DeuxiÚme Pùtre ; Thomas Stimmel, TroisiÚme Pùtre ; Thomas Dear, QuatriÚme Pùtre ; Marie-Bénédicte Souquet, PremiÚre Servante ; HélÚne Delalande, DeuxiÚme Servante ; Choeurs du Capitole, direction Alfonso Caiani ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Hartmut Haenchen, Direction musicale.

Illustrations : © P. Nin 2014