Bayreuth 2015. Le Vaisseau Fantôme

RADIO. logo_france_musique_DETOURE Musique. Dimanche 16 août 2015, 19h. Wagner : Le Vaisseau Fantôme. Festival de Bayreuth. Axel Kober, direction. Avec Samuel Young, le hollandais; Ricard Merbeth, Senta. Benjamin Bruns, Daland. Tomislav Muzek, Erik. Choeur et orchestre du Festival de Bayreuth. Etrangement, alors que l’événement lyrique à Bayreuth en juillet 2015 était la nouvelle production de Tristan und Isolde, (version Katarina Wagner, l’arrière petite fille du compositeur et ici même metteure en scène et codirectrice), France Musique préfère diffuser la reprise du Vaisseau Fantôme…

Créé à Dresde le 2 janvier 1843 (dans le sillon victorieux tracé par l’éclatant Rienzi, créé dans le même lieu Hofoper, en octobre 1842), Le Vaisseau Fantôme (Der Fliegende Holländer) marque la rupture de Wagner avec le grand opéra romantique traditionnel : avant la tempête qui ouvre la Walkyrie, ou l’océan originel qui enfle les flots naissant du monde à son berceau dans l’Or du Rhin, voici le déluge primordial, celui des torrents d’eau se déversant sur le frêle navire emportant le Hollandais maudit en quête de l’amour pur d’une femme qui pourra le sauver.
L’ardeur du jeune Wagner est intact malgré ses déboires à Paris où il dut vendre à l’Opéra son propre livret pour qu’un obscur Dietsch le mette en musique (!) avec le naufrage que l’on sait. Les français manquaient une occasion unique de soutenir un génie à son aurore… Comme ce fut le cas de Mozart au XVIIIè, dont les 3 séjours à Paris furent des échecs retentissants et plusieurs occasions manquée là aussi. Effrayante absence de discernement artistique.
Wagner en DVD ...Pour l’heure à Dresde qui célèbre enfin son génie, Wagner émerveille et impressionne l’auditoire grâce à sujet fantastique et romantique. Comme souvent, le compositeur écrit à rebours de l’intrigue, commençant par la ballade de Senta, le choeur des matelots norvégiens, le chant des fileuses puis concluant avec… l’ouverture. Une idée rétrospective où ce prologue orchestral semble récapituler plutôt qu’annoncer le drame qui se joue. Le voyageur errant sur les flots, le maudit magnifique paraît tel un spectre effrayant, un non homme qui doit cependant susciter l’amour de Senta s’il veut être sauvé. Le thème est éminemment wagnérien : le salut de l’homme réalisé par l’amour d’une femme, ainsi en sera-t-il de Cosima pour Richard dans la vraie vie. Ici emporté par la fureur d’aimer, par la volonté d’être sauvé, Wagner tisse un nouvel orchestre moteur qui réalise l’unité de toute les scènes désormais enchaînées les unes aux autres sans discontinuité, tel le futur drame sans fin, cyclique qui a lieu dans Parsifal et dans les quatre Journées du Ring. La justesse des mélodies, l’expression directe de la houle déferlante lui auraient été inspirées par sa traversées sur la navire la Thétys, à destination de l’Angleterre, à l’été 1839, alors que quittant Riga, le compositeur poursuivi par ses créanciers, souhaitait rejoindre Paris. Pris dans une tempête, le navire dut se réfugier en Norvège… un épisode de la vie de Wagner dont témoigne le réalisme saisissant de son Vaisseau Fantôme.

Synopsis

Acte I. Dans une crique norvégienne au XVIIIè, le navigateur marchand Daland ne peut éviter de croiser la course d’un marin mystérieux le Hollandais, âme maudite qui lui demande de rencontrer sa fille, Senta car seul l’amour d’une jeune fille aimante pourra le délivrer de la malédiction qui le poursuit.
Acte II. C’est l’acte de Senta qui rêve de rencontrer ce marin maudit qu’elle aimera sans limites. Alors que ses suivantes filent la laine, la jeune femme se destine déjà au Hollandais qui lui est apparu en rêve : leur rencontre se déroule sans entraves : le Hollandais et Senta se reconnaissent dès le premier regard.
Acte III. Erik, chasseur épris de Senta depuis longtemps lui fait sa cour ; la jeune femme le rejette sans violence mais avec suffisamment de douceur pour que le Hollandais se méprenne sur ses intentions réelles : amer et pensant qu’il a été trahi, le Hollandais remonte sur son bateau et séloigne des côtes. De dépît, Senta se jette dans les flots. Au loin, au dessus de la mer, les deux paraissent unis dans la mort.

Compte-rendu : Orange. Chorégies, 12 juillet 2013. Wagner : Le Vaisseau Fantôme. Orch. Philharmonique de Radio France. Mikko Franck, direction. Charles Roubaud, mise en scène.

Vaisseau Fantôme Orange RoubaudDeux représentions prévues réduites à une seule faute de réservations suffisantes pour éviter le naufrage financier du gigantesque vaisseau au théâtre antique d’Orange : une unique soirée, mais exceptionnelle par la qualité de la production sinon la quantité désirable du public. Que manque-t-il à cet opéra de Wagner pour être populaire ? Rien, à y bien regarder, sinon cette sotte légende noire d’œuvre difficile, dont il faudra bien un jour couper les amarres pour  le laisser voguer sur la mer de la popularité en nos contrées frileuses même en été. Peut-être un effort d’explicitation d’un livret en allemand en vérité guère moins compréhensible que ceux en italien guère plus compris par la majorité des spectateurs.

 

 

De la légende du vaisseau fantôme à un Vaiseau Fantôme de légende …

 


De coupe encore traditionnelle, l’opéra a des airs facilement mémorables (couplets du marin, ballade de Senta, marche de Daland, etc, et une ouverture saisissante que presque tout le monde connaît sans le savoir). La trame est dramatiquement habile dans sa construction : exposition et présentation nette des personnages (Daland, le Hollandais, Senta, Erik), nœud de l’intrigue (deux amours de Senta en compétition), péripéties (crise et méprise) et dénouement tragique, mêlée habilement de scènes chorales de genre (les marins, les fileuses). Les deux héros sont l’âme même du romantisme : Senta, c’est une autre Tatiana romanesque qui a forgé dans ses rêves l’amour idéal, total, sacrificiel, qui l’arrachera à la banalité du quotidien (l’atelier de filature) et au prosaïsme cupide de son père. Le Hollandais maudit en quête de rédemption, est une sorte d’Hernani et il pourrait dire aussi :

Je suis une force qui va !
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Où vais-je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.
Je descends, je descends et jamais ne m’arrête.





Mais à l’inverse du héros de Victor Hugo (1830), c’est une force qui s’en va, qui voudrait s’en aller, qui désire couler doucement vers le gouffre apaisant, le repos éternel qui lui est refusé par Dieu et que seul peut lui octroyer l’amour d’une femme fidèle : face aux Éva pécheresses qu’il a connues dans son errance au long cours, Senta sera enfin, dissipé le malentendu, l’ « Ave », la rédemptrice, l’Éros bénéfique ouvrant la délivrance de Thanatos, la mort par l’amour. Ne pouvant vivre ses rêves, elle rêve sa vie jusqu’au sacrifice final qui donnera corps et vie au songe.

L’œuvre

Des personnages à la fois archétypaux, humains et surhumains. Du romantisme de son temps, Richard Wagner hérite et cultive le goût des légendes. Dans cet opéra en trois actes de 1843 dont il écrit le livret, il s’inspire de quelques pages du poète Heinrich Heine qui vient de publier Aus den Memoiren des Herrn von Schnabelewopski en 1831, ‘Les mémoires du Seigneur Schnabelewopski’ où est relaté une version de la légende ancienne du Hollandais volant et de son vaisseau fantôme.

Vaisseau fantôme : la mer a ses fantasmes, l’océan, ses fantômes, les deux, ses légendes. Une court les flots et les tavernes des marins réchappés aux vagues et tempêtes des vastes espaces marins, l’existence d’un bâtiment hollandais dont l’équipage est condamné par la justice divine qu’il a bafoué à errer sur les mers jusqu’à la fin des siècles. En effet, son capitaine, malgré une tempête effroyable au Cap de Bonne Espérance bien nommé, a décidé de prendre la mer un Vendredi saint, jurant qu’il appareillerait, dût-il en appeler au diable, qui le prend au mot.

Hollandais volant : un capitaine hollandais accomplissant en trois mois un voyage de près d’un an normalement, d’Amsterdam à Batavia (Djakarta), grâce au diable. Cela se passe au XVIIe siècle, époque où les Hollandais ont créé la Compagnie des Indes, courant les océans. La rencontre de ce vaisseau fantôme est considérée comme un funeste présage.

Une première version écrite de la légende est parue dans un journal britannique en 1821. La première version française a été publiée par Auguste Jal, Scènes de la vie maritime, Paris, 1832. Cela inspira, en 1834, la nouvelle de Heinrich Heine : Les Mémoires du Seigneur de Schnabelewopski qui servit de thème de l’opéra de Wagner quelques années plus tard. Victor Hugo cite aussi cette histoire dans La Légende des siècles :

C’est le Hollandais, la barque
Que le doigt flamboyant marque !
L’esquif puni !
C’est la voile scélérate !
C’est le sinistre pirate
De l’infini.

À notre époque, un film légendaire d’Albert Lewin en 1951 réactualise le mythe du Hollandais volant le mêlant à celui de Pandora, la femme maléfique qui ouvre la fameuse boîte de Pandore des vices, Pandora and the Flying Dutchman, avec la mythique Ava Gardner dans le rôle de l’héroïne qui, par son sacrifice, trouve à la fois sa rédemption et celle du capitaine maudit. Un film plus récent, Pirates des Caraïbes, en 2003, s’en tient au strict vaisseau fantôme.

Mais Heine, à la damnation éternelle du Hollandais ajoute un élément sentimental essentiel : le Hollandais damné a le droit de faire port tous les sept ans et seule la fidélité absolue d’une femme peut lui apporter la rédemption malheureusement, il a toujours été trahi dans son amour lorsqu’il met ses espoirs de rachat dans la dernière, rencontrée, après la tempête, dans le havre inespéré d’un port norvégien. Chez Wagner, c’est Senta,  déjà vaguement amoureuse du portrait du capitaine de la légende, qu’elle rêvait ou inventait, fille d’un capitaine norvégien qui n’hésite pas d’emblée à l’offrir en mariage contre les richesses du mystérieux Hollandais, bien qu’il l’ait déjà promise à Érik, désespéré.

Réalisation

On se répète à dire que Charles Roubaud, qui signe et soigne la mise en scène, est comme un oiseau dans l’eau dans l’immense scène d’Orange avec son habituelle équipe si bien rodée au lieu : il en occupe l’espace sans l’encombrer, le nourrit discrètement sans en appauvrir la grandeur. À jardin, deux cordages immenses tombant du ciel des cintres pour figurer le navire invisible de Daland amarré solidement pendant la tempête sans rompre sans doute des amarres avec Dieu ; à cour, comme le résultat d’une convulsion de la mer ou d’un cataclysme de la terre, lattes et lames soulevées, une formidable et spectrale épave, étrave de navire échoué, pointant du pic un ciel absent, coque, carcasse rouillée, trouée, percée de deux sortes d’orbites du bossoir des ancres solides l’attachant à une terre de chaînes d’un impossible naufrage souhaité : sobre et efficace scénographie d’Emmanuelle Favre. Des caisses, des coffres figurent simplement l’activité maritime et portuaire. Des vidéo discrètes de Marie-Jeanne Gauthé projettent la grisaille d’un mer en fureur et de fantomatiques icebergs, ‘montagnes de glace’ en norvégien, ou des pics vertigineux, de quelque fjord enténébré de nuit de tempête, puis des immeubles en briques sombres percé de fenêtres plus claires et, enfin, un vague décor obscur de grues, poutrelles, engins monstrueux de levage de port brumeux, avant que la carcasse ne soit tête de mort. Clair-obscur, ombre, pénombre, lumière nordique et onirique entre veille et sommeil d’une foule de gens, marins, femmes, que parfois, immobilisés dans le rêve ou le cauchemar, les éclairages ombreux de Jacques Rouveyrollis arrachent partiellement à la nuit avec des effets de peinture nocturne flamande ancienne ou « futuriste ». Les costumes de Katia Duflot, robes, jupes colorées, carreaux et rayures des femmes, hommes en cirés imperméables, se fondent dans la note générale sombre, à l’exception de Senta en clair, parée d’un voile, d’une voile pour l’envol final et du Hollandais, une longue redingote flottante sur un costume ancien gris selon la lumière ou vaguement doré, halo ou hallucination de la jeune femme. Roubaud réussit encore le miracle de faire vivre l’immense espace avec ces foules si maîtrisées en leurs mouvements, et de le rendre intime, familial avec la scène des fileuses devenues tricoteuses sûrement de pulls marins norvégiens, épargnant les encombrant rouets.

L’adieu du Hollandais du haut de la proue est saisissant de grandeur et Senta est emportée par une vague lumineuse comme sa chose naturelle pour clore cette épopée fantastique.

Interprétation



Élégant, digne dans son allure et figure, le Hollandais de Egils Silins, baryton-basse letton, a la même noblesse de voix, une belle ligne, une technique subtile qui lui permet de ne pas accentuer des graves peu profonds pour privilégier l’égalité et le volume de sa tessiture. Par une étrange méconnaissance du texte et de la partition, certains lui reprochent de ne laisser tonner sa voix torrentielle et tempétueuse qu’à la fin, logique expression au moment où il se croit trahi, oubliant qu’il est, jusque-là, un spectre torturé, intériorisant son tourment et avouant son espoir de façon confidentielle, en fantôme meurtri mais non tonitruant. Il est vrai, encore incongruité, qu’on veut le mesurer au géant Stephen Milling, basse somptueuse, qui campe un Daland plein d’allant, d’assurance, truculent, vraisemblable, vrai personnage de comédie à la limite de d » l’opéra-bouffe, deux registres différents du même ouvrage. Dans le registre d’opéra italien de son temps, Steve Davislim (Der Steuermann, ‘le marin ‘), ténor, apporte une touche lyrique et poétique, contrepoint léger au drame central. Souvent sacrifié, le rôle d’Erik, amoureux délaissé par Senta est ici puissamment, dramatiquement incarné par le ténor Endrick Wottrich, sorte de Don José du nord, dont la véhémence, l’amour, aussi fou que celui de la jeune femme pour le fantôme ou fantasme, relève du tragique humain se mesurant à la démesure d’une transcendance qui lui échappe.

Marie-Ange Todorovitch prête à Mary, sorte de contre-maîtresse de l’atelier des femmes, toute sa verve, sa gouaille, son aisance scénique et le velours sombre de son mezzo charnu. Quant à la Senta de Ann Petersen, elle est tout à tour, avec des couleurs et des volumes de voix adaptés à chaque moment du drame, la jeune vierge joyeuse et rieuse, fiévreuse, une mouette ou un ange déjà dans le tempête ou le ciel, et la femme décidée, l’héroïne grandiose, Tosca ou Isolde choisissant la mort pour être fidèles à l’amour qu’elles ont choisi pour destin.

Les chœurs d’opéra de région (Nantes-Angers, Opéra-théâtre d’Avignon, du Capitole de Toulouse, ensemble vocal des Chorégies)
sont à la hauteur des parties que leur offre Wagner. L’Orchestre Philharmonique de Radio France est transcendé par la baguette autoritaire et tendre de Mikko Franck : sans tomber dans le pathos, il dégage le pathétique théâtral de la partition, déchaînant la tempête, l’apaisant d’un geste impérieux pour l’éclaircie du thème rêveur de Senta, mêlant et démêlant les thèmes tuilés avec une limpidité de mer transparente pour les brouiller aussitôt dans la houle amère du nord. Il habite les silences, les cuivres, les percussions même, existent dans des nuances presque irréelles de finesse. Son triomphe à la romaine fut mérité.

Der fliegende Holländer, ‘Le Hollandais volant’, Le Vaisseau fantôme de Wagner est venu hanter le mur antique et hantera longtemps notre souvenir.

Chorégies, le 12 juillet 2013. Richard Wagner :
 Der Fliegende Holländer.   Orchestre Philharmonique de Radio France, choeurs des Opéras de Région, direction musicale : Mikko Franck. Mise en scène : Charles Roubaud ; scénographie : Emmanuelle Favre ; costumes : Katia Duflot ; éclairages : Jacques Rouveyrollis ; vidéo : Marie-Jeanne Gauthé.

Distribution : Ann Petersen (Senta), Marie-Ange Todorovitch (Mary), Egils Silins (Der Holländer), Stephen Milling (Daland), Endrick Wottrich (Erik), Steve Davislim (Der Steuermann).

 

Photos :  © Philippe Gromelle

 

 

Compte-rendu : Orange. Les Chorégies, le 12 juillet 2013. Wagner, Le Vaisseau Fantôme. Direction : Mikko Frank, Orchestre Philharmonique Radio France,Chœurs des Opéras de région ; mise en scène, Charles Roubaud.

mikko frank dirigeantVerdi, Puccini, sempre tutti ! Mais les Chorégies d’Orange placent aussi d’autres compositeurs sous le Mur : ainsi, en 2013 (200e anniversaire, happy birthday to you, Richard !), retour de Wagner. Le Vaisseau Fantôme est présenté dans une mise en scène classique, une très belle direction d’orchestre, servi par l’ interprétation vocale de solistes inspirés. 

 

Un slow sur le Pont d’Avignon

 

Il y a des moments de stabilité en Moyenne Vallée du Rhône : après quelques jours d’orages crépusculaires, le temps s’est remis au beau calme, certes désaccord avec le Sturm und Drang wagnérien du Vaisseau mais baume sur le cœur inquiet des Chorégies auxquelles foudre, pluie et trop grand vent (plutôt le mistral, ici) donnent des palpitations. Non, un vrai soir d’été, tiède mis non encore brûlant comme dans les canicules : Richard, en 1838, eût traversé le Skagerrak comme on danserait un slow sur le Pont d’Avignon, mais sans songer au Mal de Frénésie que les éléments vous font parfois contracter pour votre inspiration, et donc votre bien-malgré-vous, corps qui se révulse et âme qui se ravit. En 2013, deux cents ans après les premiers vagissements de Siegfried-Parsifal W., voici donc une version atmosphériquement détendue du Vaisseau, en ouverture d’un Festival d’Opéra qui sacrifie aux deux anniversariés, W.(en juillet) et V(E.R.D.I, en août)…

La ruine des Empires ?

Et d’ailleurs, sur scène et sous le Mur, rien n’incite à cette démesure que les Grecs nommaient non sans effroi Ubris, si ce n’est – mais bien placée aux deux-tiers du curseur horizontal – une proue de navire fracassé que les éclairages feront promontoire ou tête de mort, trophée « à l’envers » en ce Palais de Théâtre augustéen, préfigurant peut-être la ruine des Empires… Pas d’autre encombrement par gros objets entassés en vide-grenier qui souvent font parcours du combattant pour les groupes choraux ou même les solistes acteurs-chanteurs. Et un simple lancer d’énormes câbles à fracas sonore depuis la paroi gauche quand la dramaturgie l’exige pour le navire de Daland et ses matelots. Cette décantation sinon ce minimalisme sont de bon augure pour l’écoute d’une Ouverture que le Maître a voulue d’ancienne et nouvelle facture à la fois, et où en traditionnelle logique constructrice surgissent des thèmes – pas encore leitmotive savamment imbriqués dans la totalité – qui s’érigent d’abord en symphonie captivante et lisible à la fois.

Un grand chef finlandais

Cette « stereo » demeure souvent cosa mentale, ou au contraire transition avant « les choses sérieuses », on veut dire dans ce genre de lieu du culte lyrique les épisodes vocaux. Or le public est ici saisi par la qualité de ce prologue instrumental, l’écoute dans un silence religieux – 8.000 personnes, cela « s’entend » ! -, puis l’applaudit fortement, captivé par la qualité des interprètes. Et comme il a raison ! Le Philharmonique de Radio-France y est – et sera superbe, tout au long d’une représentation qui, d’une seule haleine (et donc en limitant les « hurrah ! » en fin d’airs ou d’ensembles) conduira vers son épilogue transcendantal. Car tout dans ce Vaisseau est « embarqué » par le chef finlandais Mikko Frank – déjà ici dans Puccini, en 2010 ; en 205, il sera le Patron du « Philhar de R.F. »-, inspiré, chercheur aussi de la syntaxe et du vocabulaire jeune-wagnérien. Certes un analyste de haut talent, mais surtout le porteur d’une synthèse qui s’étendra au « plateau » si vaste et dispersant quand on a tendance à « laisser aller », et fait du tout une dramaturgie musicalement fascinante. M.Frank ne sacrifie nullement le détail instrumental, il le sublime (ah : ce hautbois, seconde voix de Senta !), et en amoureux des sonorités, exalte par avance en Wagner un mélodiste de timbres, et fait du farouche Allemand un frère d’armes esthétique du Français « révolutionnaire » Berlioz, dans le combat contre la platitude des Philistins de toutes nationalités européennes.

Le respect de la musique

Il n’a donc plus qu’ « à laisser se gonfler les voiles » de l’opéra maritime, pourvu, bien sûr, qu’il ne soit pas contrarié ou contraint par une mise en scène trop débordante. Mais Charles Roubaud, « institutionnel » d’Orange, est bien trop courtois pour infliger des divagations hors normes : avec lui, qui ne risque certes pas la mise en examen pour délit de subversion esthétique, le travail solide est constamment visible ou sous-jacent, sans éparpillement dans les élucubrations ou même trop de rêverie « destructrice ». Il y a là aussi un respect des interprètes – chef, « collaborateurs scénographiques », orchestre, et surtout solistes vocaux mis devant leur dialogue et leur dramaturgie de solitaires dans l’âme – qui concourt à la saisie de l’ensemble – mouvements de foule bien chorégraphiés pour la rudesse des « damnés de la mer » et du navire – et à ses pouvoirs de « réalisme », fût-il de nature fantastique, donc ambiguë. Scénographie (Emmanuelle Favre), éclairages (J.Rouveyrolles), costumes (Katia Duflot), vidéo (M.Jeanne Gauthé) s’intègrent bien dans ce projet raisonnable mais non dénué d’allure.

Divinités du Septentrion

Certes le spectateur qui espérait une démiurgie romantique des éléments-symboles de l’Histoire (machine à broyer les humains) qui compte tant ici dans l’esprit de Wagner et son rattachement à la tradition germanique (la Baltique, l’orage, le tempête, le fracas sur les rocs ou les dunes, l’obscur de la forêt) n’est pas comblé. Eole déchaîné creusant la surface des abysses sur quoi règne Neptune, diraient les Antiques, ou quelque(s) divinité(s) du Septentrion dont Wagner ne va plus tarder à s’enticher, c’est fugitivement – les vidéos de tempête qui déferlent sur la verticale du Mur – leur prise de pouvoir ; mais aussi des moments apaisés – un clapotis récurrent d’impressionnisme normand souligne un peu…pesamment les embellies de « mer calme et heureux voyage »- font regretter un plus évident maintien en tension perpétuelle qui devrait rester la trame palpable de la tragédie. De même, quand le réalisme « sociétal » glisse vers l’évocation aimable, on bascule plutôt dans le dépliant touristique d’une croisière XIXe au pays des fjords : c’est d’ailleurs aussi le seul moment musicalement faible que ce Chœur de fileuses sans transparence, même si aussitôt le rire sec- très wagnérien lui ! – vient mieux ponctuer le propos contrastant des préposées au tissage.

Tragédies de la solitude

Oui, la tragédie de la solitude est bien au fond de ces êtres manipulés par quelque Dieu cruel qui se venge comme de coutume théologique de tout manquement de respect à son auguste pouvoir. Ou alors « ça échappe », comme pour un Daland, « patron-armateur » compétent mais qui s’égare dans le calcul prosaïque pour caser sa fille chérie au premier Hollandais Volant par là (Stephen Milling, très actif scéniquement et vocalement), à l’amusant Steuermann (pas un Grand Timonier, cet ensommeillé de Steve Davislim !) ou à la vigoureuse Nourrice Mary (Marie-Ange Todorovich). Endrik Wottrich assume en courageuse dignité et ardeur vocale le rôle du promis-sacrifié, tentant inlassablement son examen de rattrapage amoureux à l’avance invalidé. Restent donc en cette dramaturgie de personnages affrontés –finalement bien sobre, ce sextuor que Wagner fera plus tard « amplifier » en technologie ravageuse ! – les deux Amants Impossibles. La Senta de Ann Petersen « commence » à bas bruit, mais c’est pour mieux « sortir » de la timidité, s’affirmer bientôt tragédienne murée dans son rêve fou, ses visions dont elle imagine qu’elles la vouent à incarner, quoi qu’il lui en coûte , une rédemptrice condamnée. La chanteuse danoise, lit-on dans sa biographie, « fréquente » aussi bien Wagner que Strauss ou Tchaikovski et Britten, et sa dimension de belle, de touchante humanité, de douceur compatissante rayonne parmi l’idéale blancheur et blondeur de son personnage sacrificiel : voix sans faiblesse qui « remplit » le Théâtre, mais ne cède jamais à l’effet et privilégie la dimension spirituelle.

Le malheur en Europe

En face, un Hollandais lui aussi… Danois, Egils Silins, dont l’apparition – on dirait un Révolutionnaire français de 1793, quelque beau Saint-Just venu annoncer que…le malheur est encore une idée neuve en Europe – déjà impressionne, et qui ne va cesser de « grandir », tenant vocalement les promesses de son art scénique, « dominant » jusqu’à la fin (en image magnifique de haute proue même si discutable selon la philosophie de la coda) un destin sans pitié. «Qu’aimes-tu mieux, homme énigmatique ? », demandera le futur adorateur français de Wagner. Et celui qui pense : « Je me hais, comme vous haïssez Dieu », répond logiquement : « Les merveilleux nuages, là-bas ». C’est ce lointain (le die ferne des Romantiques Allemands) qu’on imagine avec intuition et générosité…

Un blasphème tardif, pour voir

Au fait, risquons un blasphème : et si Wagner, rejouant perversement son destin dans le Skagerrak au retour de France, y avait cette fois laissé la vie ? S’il était donc disparu corps et biens, ne laissant que « le Hollandais » et « Rienzi » ? No Tétralogy, Tannaüser nein, Lohengrin niente, et Parsifal : niet. Un grand manque, certes ! Mais nul ne l’eût su, non ?

Bon, si vous entendez votre internaute-journaliste, pris dans un naufrage (sur mer, sur terre, dans les airs), appeler : « en quel état (sans rédemption) j’erre ? »,
tapez : quelegrandcricwotanmecroque@walhala.de
mais ne vous étonnez pas : la malédiction, fût-elle esthétique, a de ces retours de flamme ou de vagues !

Chorégies d’Orange. Vendredi 10 juillet 2013. R.Wagner (1813-1883), Le Vaisseau Fantôme. Direction musicale : Mikko Frank., OPRF, Chœurs de région. Solistes : A.Petersen, E.Silins, M.A.Todorovitch, S.Milling, E.Wottrich, S.Davislim.

Illustration : l’excellent chef Mikko Franck qui prendra en 2015 la direction musicale du Philharmonique de Radio France (DR)

Compte-rendu : Versailles. Opéra Royal, le 21 mai 2013. Pierre-Louis Dietsch : Le Vaisseau fantôme ou Le Maudit des mers. Sally Matthews, Russell Braun, Bernard Richter. Marc Minkowski, direction musicale

Pierre-Louis Dietsch PortraitEn cette année de bicentenaire wagnérien, l’Opéra Royal de Versailles présente les fruits d’une aventure inédite : exhumer le rarissime Vaisseau fantôme de Pierre-Louis Dietsch, créé à l’Opéra de Paris en novembre 1842, d’après un synopsis vendu par Wagner lui-même à l’institution lyrique avant qu’il n’en fasse son propre Fliegende Holländer.  La recréation lyrique est une nouvelle initiative du Palazzetto Bru Zane toujours aux avant-postes du défrichement d’ouvrages injustement oubliés… Dietsch, alors directeur des chœurs de l’Opéra, écrit – sur un livret de Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo – une œuvre singulière, d’une belle facture, à l’orchestration riche et variée, aux lignes amples et chantantes, dans la grande tradition de l’opéra français, mâtiné de brillance italienne – il avait été contrebassiste pour l’Orchestre des Italiens dirigé par Rossini –. Plus encore, dès les premiers accords de l’ouverture, c’est rien moins qu’à Verdi qu’on pense, notamment à Rigoletto, tant dans le rythme pointé lancinant des cuivres, qui préfigure celui qui ouvrira de la même manière le prélude du drame verdien, que dans l’évocation de la tempête et ses furtifs traits de flûte.

 

 

l’opéra français embarque à bord du Vaisseau fantôme

 

Un ouvrage étonnant, qui méritait d’être tiré de l’oubli, 170 ans après sa création. La distribution réunie ici se révèle internationale, et on peut regretter un plateau davantage francophone, ce qui aurait permis une plus grande compréhension du texte et du style si particulier de cette musique. Aux côtés du Scriften honnête de Mika Kares et du Barlow efficace d’Ugo Rabec, on peut remercier Julien Behr d’avoir remplacé au pied levé Eric Cutler dans le rôle d’Eric. La voix du ténor français est jolie, le phrasé élégant et il se tire avec les honneurs de son rôle, appris vraisemblablement en très peu de temps. Le Troïl du baryton canadien Russell Braun déçoit quelque peu, malgré les efforts visibles qu’il déploie pour rester fidèle à l’écriture française. Si l’instrument semble d’un beau métal, sa projection vocale paraît retomber à ses pieds, ce qui fait perdre à sa voix, et notamment son aigu – pourtant apparemment bien présent, notamment à l’unisson de Minnia à la fin de leur grand duo – une grande partie de son impact et de son mordant. Un Maudit qui pourrait impressionner mais dont la stature s’émousse. Face à lui, Sally Matthews accomplit une très belle performance en Minnia, grâce à une exquise musicalité et une concentration harmonique dans l’émission qui permet à sa voix de surplomber la masse orchestrale et de remplir la salle, notamment dans des aigus à la résonance frappante. Sa virtuosité n’est pas en reste, et sa polonaise brillante au premier acte démontre sa maîtrise des trilles et de l’agilité, en technicienne accomplie. Seule la clarté de la diction pâtit parfois de cette conception d’un chant plus vocal que réellement dit, sauf lorsqu’elle s’efforce d’articuler clairement certains mots, qui prennent alors un impact saisissant.

Mais notre coup de cœur va sans réserve au Magnus de Bernard Richter, à la vocalité toujours aussi solaire et radieuse, éblouissante d’éclat. Grâce à ce placement haut exempt de tout sombrage et autre engorgement, il déploie ainsi sans effort une voix puissante et claire, semblant littéralement traverser tant l’orchestre que le chœur, parfaitement audible durant toute la représentation. En outre, il nous gratifie de magnifiques phrasés sur le souffle, d’aigus et suraigus riches, faciles et percutants, ainsi que d’une déclamation du texte de haute école. Un grand ténor actuel, qu’on a déjà hâte de réentendre.

On salue également la très belle prestation, d’une belle homogénéité malgré un certain manque de dramatisme, du Chœur de Chambre Philharmonique Estonien. A la tête de ses Musiciens du Louvre Grenoble, Marc Minkowski couve amoureusement cette partition qu’il est le premier à redécouvrir et la fait briller de tous ses feux, galvanisant ainsi ses instrumentistes d’un enthousiasme communicatif.  Une découverte passionnante que ce Vaisseau fantôme de Dietsch, qu’on réécoutera avec grand plaisir prochainement : le cd est annoncé courant 2014…

Versailles. Opéra Royal, 21 mai 2013. Pierre-Louis Dietsch : Le Vaisseau fantôme ou Le Maudit des mers. Livret de Paul Foucher. Avec Minna : Sally Matthews ; Troïl : Russell Braun ; Magnus : Bernard Richter ; Eric : Julien Behr ; Barlow ; Ugo Rabec ; Scriften : Mika Kares. Choeur de Chambre Philharmonique Estonien ; Chef de chœur : Heli Jürgenson. Les Musiciens du Louvre Grenoble. Marc Minkowski, direction musicale

Illustration : Pierre-Louis Dietsch, compositeur du Vaisseau Fantôme (livret de Richard Wagner), DR

 

Wagner : le Vaisseau Fantôme (Terfel, 2013)

Télé, Arte : Le Vaisseau Fantôme de Wagner, dimanche 12 mai 2013, 22h40

arte_logo_2013A l’été 1839, en traversant la Baltique, Wagner à bord du Thétys, entre Copenhague et Londres, doit vivre une sérieuse tempête qui le frappe immédiatement ; l’expérience de la houle et du ressac, voire des murailles d’eau fouettées par les vents lui inspire son œuvre à venir : Le Vaisseau fantôme, une légende marine où comme toujours le salut du héros dépend de l’amour pur d’une jeune femme…  Cette épreuve resssucite en fait un ancien projet inspiré de Heine : le cri des matelots se heurtent à l’impénétrable et au mystère, surtout à l’éternel recommencement d’une vie maudite…

Wagner: Le Vaisseau Fantôme

Opéra de Zurich, janvier 2013

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A Paris, Wagner tentera de faire créer son opéra… en vain. La capitale où pourtant tout se joue et qui fait et défait les réputation des compositeurs majeurs boude et écarte ses propositions : finalement, le Wagner poète et librettiste intéresse l’institution et l’Opéra lui achète les droits du livret pour en commander la musique à … un certain et légitimement méconnu Dietsch, obscur scribouillard dont on veut aujourd’hui nous vendre les mérites ! Commencez donc par réhabiliter sur instruments d’époque ce Wagner qui reste à réécouter… A Meudon, en 1841, l’auteur du futur Ring écrit donc le texte pour… 500 francs de l’époque. Le pensum de Dietsch créé en 1842 tomba après 12 soirées : un four notable.

Fort de son triomphe à Dresde avec Rienzi, Wagner dirige Le Vaisseau Fantôme à la Cour de Saxe le 2 janvier 1843 : c’est un terrible échec malgré la présence de la diva Wilhelmine Schröder-Devrient dans le rôle salvateur de Senta. Plus de scène grandiloquente à la Meyerbeer mais un drame musical, pourtant habilement structuré (les fameux leitmotive que Liszt a admiré dans un texte dédié à la modernité de l’ouvrage…) : ici déjà, les mêmes thèmes reviennent, évoluent, se transforment tout en assurant la cohésion remarquable de l’ensemble. C’est pourquoi anticipant L’Or du Rhin, certains chefs optent pour jouer l’oeuvre où rien n’est superflu, en un seul acte…

La force du Vaisseau Fantôme tient à la prédominance du choeur d’essence populaire et non plus héroïque et de propagande (louant ici un dieu ou là, un prince…) : matelots et norvégiens disent la destinée humaine balotée entre les épreuves, selon l’humeur de l’inatteignable providence… La place de l’orchestre est tout autant première, débutant avec force flamboyance évocatrice dès l’ouverture (la fameuse tempête qui charrie avec elle la figure effrayante du Hollandais errant)… le chant des instrument assure l’enchaînement des parties. C’est aussi la figure mythique du voyageur errant que seul, l’amour d’une femme sincère peut sauver. Ayant défier les dieux, – arrogance impardonnable-, le Hollandais volant peut cependant tous les 7 ans, accoster sur terre pour y trouver celle qui en être rédempteur, pourra, saura, voudra l’aimer pour le sauver. Il y a donc aussi du Parsifal chez Senta : un esprit sans ancrage matérialiste (a contrario de son père Daland, marchant scrupuleux qui n’hésite pas à vendre sa fille pour quelque colliers de perles ou bracelets d’or : détails toujours clairement visibles dans nombre de mise en scène…).

En Senta, âme romantique passionnée et entière, se nourrissant plus du rêve que de la réalité et qui a déjà la prémonition de son union avec le Hollandais, Wagner brosse une figure de nouvelle héroïne romantique : non plus fille passive à sacrifier mais pure angélisme, capable d’autodétermination : le don de sa personne à la fin de l’action réalise le salut du Maudit et assure aussi leur félicité au-delà de la vie terrestre : comme Isolde puis Brunnhilde sauvent chacune leur aimé par un indéfectible loyauté au serment premier.
Le compositeur prolonge ce fantastique germanique héritier des Weber et Marschner : de fait l’univers poétique, flamboyant et mystérieux, doit au Freischütz et au Vampire. Tout en respectant la coupe des airs, parfaitement séquencés comme dans l’opéra italien.

A Zurich en janvier 2013, Bryn Terfel s’empare du rôle titre. Son Hollandais volant a des allures de vieux corbeau désabusé, aigri (avec sa pelure épaisse d’animal blessé), mais fervent car il croit toujours en l’amour, par nécessité (s’il veut être sauvé), surtout par grandeur d’âme: la rencontre, la vraie, n’est-elle pas la plus extraordinaire et miraculeuse expérience terrestre ?
La mise en scène d’Andreas Homoki, l’actuel directeur de l’Opéra de Zurich (on est jamais mieux servi que par soi-même), concentre l’action dans les bureaux d’une compagnie maritime où Daland, marchant magnifique incarne le sommet de la réussite capitaliste et bourgeoise : ses employés, femmes et hommes, sont vêtus comme les commis d’une étude notariale. Sur le mur central (un bloc unique qui peut se tourner et afficher d’autres décor comme le tableau de la mer agitée quand Senta rêve éveillée de son Hollandais chéri), paraît une carte d’Afrique : normal car selon la légende c’est au cap de Bonne Espérance que le Maudit a défié les dieux et s’est parjuré, suscitant la malédiction qui le contraint…
Reste que malgré une vision claire et plutôt ainsi structurée voire contingentée, le souffle fantastique n’accoste pas sur la scène zurichoise ; tout est contraint, trop expliqué, bien peu suggestif : et ce n’est pas la direction d’Altinoglu qui cisèle ce qui est pourtant écrit dans la partition : une véritable symphonie instrumentale à l’écoulement/l’incatation magicienne (n’est pas Karajan ou Sinopoli qui veut). Le chef a une direction lourde, épaisse, démonstrative, artificiellement enflée qui manque singulièrement de finesse, il accentue toujours la pompe, le côté valse romantique caricaturale : un contresens défavorable et certainement l’élément faible de la production.
Pour autant, le Hollandais de Bryn Terfel, bien que fatigué (surtout au III) atteint une poignante sincérité (quand sur le canapé il révèle à Senta le poids de son secret) et sa soif d’amour pur (fin du II) : économe, centrée sur le texte, le chanteur sait diffuser le terrible poids qui l’obsède ; sans avoir la voix ni le physique de la jeune femme romantique, Anja Kampe reste solide et assez crédible (malgré les délires de la mise en scène comme ce moment où elle ôte sa robe pour se retrouver une chemise de nuit… prête à se donner au seul qui lui manque) : pourtant le vibrato coincé de l’aigu et le manque de tenue dans la tessiture haute atténue l’enthousiasme. Matti Salminen fait un Daland très convaicant, le fier symbole d’une société sans rêve et sans morale que fuient et le Hollandais et sa fiancée.  Le spectacle vaut surtout pour le couple Terfel/Kampe.  Reste que les partisans de vertige fantastique en auront pour leur frais : pas de suggestion, ni de fièvre romantique ; la fin dépasse l’imagination en se terminant par le suicide froid, net (à la carabine) de Senta : dans cette société marchande, pas d’avenir pour la rêveuse !

Le Vaisseau fantôme de Wagner à l’Opéra de Zurich (janvier 2013)

Le Hollandais : Bryn Terfel, Senta : Anja Kampe, Mary : Liliana Nikiteanu, Daland : Matti Salminen, Erik Marco: Jentzsch, Le pilote : Fabio Trümpy
Chœur de l’Opéra de Zurich,  Orchestre Philharmonique de Zurich
Mise en scène : Andreas Homoki
Direction : Alain Altinoglu
Réalisation : Nele Münchmeyer  (2h25 minutes)
Opéra enregistré à l’Opéra de Zurich en janvier 2013