Le Lac des cygnes par l’OpĂ©ra National d’Ukraine

tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1ARTE. Samedi 19 dĂ©cembre 2020, 13h. TCHAIKOVSKY : Le lac des cygnes (Kiev, juin 2019). Le ballet de l’OpĂ©ra national d’Ukraine rĂ©alise une version fiĂ©vreuse et techniquement maĂźtrisĂ©e du chef d’oeuvre de Piotr Illiytch, conçue en 1986 par Valery Kovtun, inspirĂ© de Marius Petipa. En forĂȘt, le prince Siegfried rencontre la belle Odette qui chaque soir, se transforme en cygne blanc. S’il l’épouse, l’envoĂ»tement dont elle victime, jetĂ© par le sorcier Rothbart, sera rompu, et Odette redeviendra femme. C’est compter sans l’esprit haineux et manipulateur du sorcier qui engendre sa propre crĂ©ature noire, Odile, le cygne d’ébĂšne, jumeau du cygne blanc, et prĂȘt Ă  prendre sa place pour mieux perdre les deux amants, Siegfried et Odette. Il appartient Ă  la mĂȘme ballerine d’incarner Odette / Odile, deux faces opposĂ©es d’un mĂȘme idĂ©al fĂ©minin. Vers lequel tendra Siegfried ? Saura-t-il dĂ©mĂȘler les rets toxiques tendus par Rothbart, instance jalouse et malĂ©fique ?

LIRE aussi notre présentation du ballet Le Lac des cygnes
http://www.classiquenews.com/le-lac-des-cygnes-noureev-2019/

  « Sur le lac, un cygne blanc et noir incarne les deux aspects de la femme sĂ©ductrice, prĂȘte Ă  faire sombrer celui qui s’en approche trop prĂšs (le Prince Siegfried). Pour toute prima ballerina ou Ă©toile, le rĂŽle double d’Odette / Odile, incarnĂ©es par la mĂȘme danseuse, demeure l’exercice dansĂ© le plus pĂ©rilleux qui soit, au bord de la schizophrĂ©nie virtuose. » 

LE LAC DES CYGNES (Noureev, 2019)

Heymann-Paquette-Le-Lac-des-cygnesBALLET sur internet : LE LAC DES CYGNES jusqu’au 5 avril 2020. Dans la chorĂ©graphie de Noureev, le ballet de Tchaikovski s’offre sur internet. Sur le lac, un cygne blanc et noir incarne les deux aspects de la femme sĂ©ductrice, prĂȘte Ă  faire sombrer celui qui s’en approche trop prĂšs (le Prince Siegfried). Pour toute prima ballerina ou Ă©toile, le rĂŽle double d’Odette / Odile, incarnĂ©es par la mĂȘme danseuse, demeure l’exercice dansĂ© le plus pĂ©rilleux qui soit, au bord de la schizophrĂ©nie virtuose. Tchaikovski en dĂ©duit une musique fĂ©erique, envoĂ»tante, d’un tragique aĂ©rien et liquide qui revisite les musiques pour ballets. Le double et l’ambivalence que fusionne la premiĂšre danseuse ici, fascine le compositeur, jusqu’à incarner aussi son propre secret intime.

cygnes_lac_noureev_tchaikovskiAprĂšs les chorĂ©graphes Marius Petipa et Lev Ivanov qui soulignent l’impossibilitĂ© de l’amour attirant un prince terrestre et une princesse-oiseau, Piotr Illytich Tchaikovski crĂ©e au ThĂ©Ăątre du BolchoĂŻ Ă  Moscou, en mars 1877 sa propre vision du ballet. Pour l’OpĂ©ra de Paris, Rudolf Noureev reprend le travail des chorĂ©graphes prĂ©cĂ©dents ; il offre une nouvelle conception (freudienne) et une esthĂ©tique rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e (en 1984), oĂč le profil masculin du Prince, opposĂ© Ă  la figure dĂ©moniaque et manipulatrice de Rothbart, gagne une nouvelle Ă©paisseur. Ce prince a-t-il rĂ©ellement rencontrĂ© le cygne blanc ? Ne rĂȘve-t-il pas simplement en un fantasme inquiĂ©tant qui le ronge de l’intĂ©rieur ? C’est toute la force de la lecture Noureev : en rĂȘvant au cygne blanc saisi en plein vol par l’ange noir (tableau prĂ©liminaire), le Prince (Tchaikovski) ne fait-il pas le deuil de sa propre innocence ? N’exprime-t-il pas le point de dĂ©chirure intĂ©rieure qui est liĂ© au terrible mensonge qu’est sa propre vie ? PremiĂšre partie : 1h20 / DeuxiĂšme partie : 1h10 mn. DĂ©cors : Ezio Frigerio / costumes : Franca Squarciapino. La prĂ©sente version bĂ©nĂ©ficie de l’excellente performance du danseur Ă©toile Germain Louvet qui obtenait en 2016 son titre Ă©toilĂ©, aprĂšs la reprĂ©sentation du lac des cygnes oĂč il incarnait la figure tourmentĂ©e et maudite du Prince tiraillĂ©. Dommage que la direction musicale demeure quant Ă  elle d’un kitsch confinant Ă  la lourdeur…

 

 

 

 

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VOIR la captation vidĂ©o complĂšte EN REPLAY jusqu’au 5 avril 2020 :
https://www.operadeparis.fr/magazine/le-lac-des-cygnes-replay

 

 

LOUVET-BAULAC-lac-des-cygnes-tchaikovski-ballet-critique-classiquenewsCHORÉGRAPHIE : Rudolf Noureev
MUSIQUE : Piotr Ilyitch TchaĂŻkovski
DIRECTION MUSICALE : Valery Ovsyanikov
avec, dans les rĂŽles de solistes, LĂ©onore Baulac Odette / Odile), Germain Louvet (le Prince Siegfried) et François Alu (Rothbart). Le pas de trois (hommes) : Paul Marque


 

 

 

 

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VOIR le TEASER du Lac des Cygnes par l’OpĂ©ra national de Paris / Tchaikovsky / Noureev
https://www.operadeparis.fr/saison-18-19/ballet/le-lac-des-cygnes

Compte rendu, danse. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 12 fĂ©vrier 2015. Piotr Illiytch Tchaikovsky / Rudolf Noureev : Le Lac des Cygnes. Mathias Heymann, Karl Paquette, Ludmila Pagliero… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris, Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris. Kevin Rhodes, direction musicale.

Heymann-Paquette-Le-Lac-des-cygnesLe Lac des Cygnes, ballet romantique par excellence, est l’Ɠuvre mythique incontournable de la danse classique. Il a des origines mystĂ©rieuses et une histoire interprĂ©tative trĂšs complexe. La crĂ©ation Ă  Moscou en 1877 fut un dĂ©sastre, entre autres Ă  cause de la chorĂ©graphie peu imaginative du maĂźtre de ballet du ThĂ©Ăątre ImpĂ©rial BolchoĂŻ Julius Reisinger. C’est en 1895 qu’il est ressuscitĂ© Ă  Saint Petersbourg par Petipa et Ivanov, maĂźtres de ballet du ThĂ©Ăątre ImpĂ©rial Mariinsky, en collaboration avec le compositeur et chef d’orchestre Riccardo Drigo, sous l’approbation de Modest TchaĂŻkovsky, frĂšre cadet de Piotr Illich, dĂ©cĂ©dĂ© en 1893. L’OpĂ©ra Bastille nous accueille pour la premiĂšre du ballet dans la version de Rudolf Noureev, qui privilĂ©gie l’aspect psychologique et psychanalytique de l’histoire, et la danse masculine. Ici, l’ancien directeur du Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris, met sa formation acadĂ©mique et son esprit russe au service de son imagination dans la mise en scĂšne de ce grand ballet classique. La distribution programmĂ©e originellement pour la premiĂšre se voit changĂ©e en derniĂšre minute, Ă  cause d’une blessure de StĂ©phane Bullion pendant la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale la veille. Attendu avec Emilie Cozette (dont la premiĂšre reprĂ©sentait un retour sur scĂšne), ils sont remplacĂ©s par Mathias Heymann et Ludmila Pagliero. Le nouveau couple rayonne grĂące Ă  l’intensitĂ© Ă©motionnelle de Heymann et Ă  la technique superbe de la Pagliero.

 

 

 

L’intensitĂ© qui captive et qui dĂ©range

Peut-ĂȘtre la mise en scĂšne la moins somptueuse des grands ballets classiques de la plume de Noureev, l’Ă©conomie des tableaux en ce qui concerne les dĂ©cors permettent-ils Ă  l’auditoire de se concentrer sur les aspects plus profonds de l’Ɠuvre. L’Ă©clat plastique qu’on attend et qu’on aime du Russe se trouve toujours dans les costumes riches et aux couleurs attenuĂ©es de Franca Squarciapino et surtout dans la danse elle-mĂȘme, enrichie des petites batteries, d’entrechats six, d’un travail du bas-de-jambe poussĂ© et des enchaĂźnements particuliers. Une danse redoutable et virtuose qui devrait en principe permettre aux danseurs du Ballet de l’OpĂ©ra de dĂ©montrer toutes les qualitĂ©s de leurs talents. C’est aussi une opportunitĂ© pour les solistes de s’exprimer autrement, notamment devant la nouvelle omniprĂ©sence des ballets nĂ©o-classiques et contemporains.

Le Prince Siegfried n’est pas qu’un partenaire dans la version Noureev, comme c’est souvent le cas, y compris dans les versions du XXe siĂšcle d’un Bourmeister ou d’une Makarova. Ici il s’agĂźt du vĂ©ritable protagoniste. Il n’est pas tout simplement amoureux d’un cygne. C’est un Prince introspectif et rĂȘveur, qui couvre son homosexualitĂ© latente sous le mirage sublime d’un amour inatteignable, en l’occurrence celui de la Princesse de ses rĂȘves transfigurĂ©e en cygne. Le cygne « Odette/Odile », devient en l’occurrence moins lyrique mais gagne en caractĂšre. Puisque toute sa tragĂ©die peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme le songe d’un Prince solitaire, le personnage avec sa duplicitĂ© innĂ©e devient plus intĂ©ressant. Le grand ajout de Noureev est la revalorisation du sorcier Rothbart, qui devient aussi Wolfgang, le tuteur du Prince. Une figure masculine mystĂ©rieuse et magnĂ©tique plus qu’ouvertement malĂ©fique (Noureev a de fait interprĂ©tĂ© ce rĂŽle Ă  plusieurs reprises vers la fin des annĂ©es 80). Les Etoiles dans cette premiĂšre imprĂ©vue brillent sans doute d’une lumiĂšre intense. Ludmila Pagliero est une Odette/Odile technicienne Ă  souhait, elle campe ses 28 fouettĂ©s en tournant avec facilitĂ© ; elle a des qualitĂ©s d’actrice, mĂȘme si ce soir elle paraĂźt davantage concentrĂ©e sur ses mouvements. Mathias Heymann doit ĂȘtre le Prince le plus touchant qu’on ait pu voir Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Jeune virtuose impressionnant, il rayonne plus par la vĂ©racitĂ© Ă©motionnelle de son interprĂ©tation que par une allure princiĂšre stĂ©rĂ©otypĂ©e. Et c’est tant mieux. Il paraĂźt ĂȘtre le seul homme de la distribution a pouvoir faire des entrechats impeccables et distinguĂ©s, comme le veut toujours Noureev. Si sa variation lente en fin du premier acte est un moment de grande beautĂ© et de grande tension, c’est lors de sa danse avec Rothbart/Wolfgang (ou encore en trio avec Odette/Odile) qu’il inspire les plus grands frissons. Le Rothbart/Wolfgang de Karl Paquette est gĂ©nial. S’il est vivement rĂ©compensĂ© par l’auditoire lors de son seul solo, ses Ă©changes avec Heymann sont habitĂ©s d’une tension brĂ»lante de grand impact. Une certaine distance Ă©motionnelle de sa part crĂ©Ă©e un effet paradoxal chez le Prince, puisque cela contraste avec l’attirance quelque peu fatale du dernier vers son maĂźtre. Sans aucun doute, il s’agĂźt du partenariat le plus rĂ©ussi et le plus saisissant de la soirĂ©e.

Nous avons plus de rĂ©serves vis-a-vis au corps de ballet et demi-solistes. Si la danse toujours dynamique d’un Emmanuel Thibault ou d’un Alessio Carbone se distingue dans les danses nationales du IIIe acte, et la performance, imparfaite mais rĂ©ussie des Cygnets au deuxiĂšme, la synchronicitĂ© a Ă©tĂ© moins Ă©vidente chez le corps au Ier. Pourtant l’Ɠil est gavĂ© de tableaux chorĂ©graphiques impressionnants, avec un pas de trois redoutable solidement interprĂ©tĂ© par Valentina Colasante, Eve Grinsztajn et François Alu. Si leur prestation est satisfaisante, une sorte de tension sur scĂšne est apparente (et ceci n’est pas aussi valorisant pour eux que pour les protagonistes), peut-ĂȘtre sont-ils victimes du stress qu’impliquent la rigueur et l’exigence de tout ballet classique ? MatiĂšre Ă  la rĂ©flexion.

 

 

Comme d’habitude pour la maison, la musique fantastique, complexe et hautement Ă©motionnelle de Tchaikovsky est honorĂ©e par la performance irrĂ©prochable de l’orchestre sous la baguette du chef Kevin Rhodes. Les solos des bois et du violon sont interprĂ©tĂ©s avec brio et avec sentiment. La partition est responsable en grand partie des palpitations et des frissons ; elle impulse nos beaux danseurs Ă  un paroxysme de beautĂ© et d’intensitĂ©, et ensorcelle l’auditoire Ă  un tel point qu’on oublie les quelques rĂ©serves et rĂ©ticences exprimĂ©s sur la danse. A voir et revoir sans modĂ©ration encore les 14, 16, 17, 19, 23, 24, 27 et 30 mars ainsi que le 1er, 2, 6, 8 et 9 avril 2015 Ă  l’OpĂ©ra Bastille Ă  Paris.

 

 

Le Lac des cygnes

Le Lac des Cygnes. Arte, le 29 dĂ©cembre 2013 : 16h puis 16h55… Le docu puis le spectacle version Noureev (Ballet intĂ©gral, OpĂ©ra de Paris 2005). Arte dĂ©die une pleine soirĂ©e au chef d’oeuvre chorĂ©graphique de TchaĂŻkovski.

 

 

 

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16h : le docu
lac_cygnes_tchaikovskiTous les chorĂ©graphes les plus inspirĂ©s se sont appropriĂ©s le ballet de TchaĂŻkovski, Le Lac des cygnes. CrĂ©Ă©e en 1895, la partition et l’imaginaire visuel que permet la beautĂ© de la musique inspirent chorĂ©graphes sur scĂšne, mais aussi rĂ©alisateur et crĂ©atifs au cinĂ©ma et jusque dans la publicitĂ©. Rufold Noureev, Matthew Bourne, Mats ek, Johan Neumeier, Charles Jude, et Dada Masilo (sudafricaine) ont chacun leur propre vision du Lac et ses cygnes romantiques, vĂ©ritable feu d’artifice du ballet classique tardif.  (Documenntaire. RĂ©alisation : ChloĂ© Perlemuter, France 2013).

 

 

 

16h55 : le spectacle, le ballet intégral version Rudolf Noureev (1984)
Le lac des cygnes, version Rudolf Noureev.
Le lac des cygnes : Noureev et TchaÏkovski

Rudolf NoureevRudolf Noureev aborde comme chorĂ©graphe Le Lac des cygnes de TchaĂŻkovski dĂšs 1964 pour l’OpĂ©ra de Vienne : il connaĂźt en profondeur l’action du ballet tragique car il y a dĂ©jĂ  dansĂ© et le rĂŽle du prince Siegfried et celui de son ennemi, la manipulateur Rohtbart. Une expĂ©rience complĂšte qui s’avĂšrera salvatrice pour le Ballet parisien que le Tartare renouvelle Ă  Paris pour l’OpĂ©ra vingt ans plus tard dans les annĂ©es 1980. Auparavant, dans la Cour CarrĂ©e du Louvre, en 1973, Noureev danse le rĂŽle de Siegfried, prince noir et maudit, impuissant et rĂȘveur (un  Louis II de BaviĂšre dĂ©jĂ  avant la vision de Neumeier), mais dans la chorĂ©graphie traditionnelle de Vladimir Bourmeister et Marius Petipa : une lecture ultra classique que Noureev retrouvera Ă  Paris Ă  l’Ă©poque Liebermann et qu’il renouvellera avec la sienne propre ainsi au dĂ©but des annĂ©es 1980.
La relation de Noureev et de TchaÏkovski opĂšre comme une lien naturel d’Ăąme Ă  Ăąme ; c’est la raison pour laquelle le danseur chorĂ©graphe aime passionnĂ©ment rĂ©Ă©crire des ballets sur la musique de son confrĂšre romantique ; Pour Manfred et son action ciblant l’inceste (Paris, 1979), Noureev inspirĂ© par Byron choisit encore l’univers symphonique et tourmentĂ© de Piotr Illiytch. MĂȘme choix musical pour The Tempest d’aprĂšs Shakespeare (Londres, 1982), oĂč se taillant la part belle dans le rĂŽle de Prospero, Noureev remodĂšle avec faste et intĂ©rioritĂ© la dramaturgie shakespearienne rehaussĂ©e encore par TchaĂŻkovski.

noureev_fonteyn_lac_cygnes_1965Pour le Ballet de l’OpĂ©ra de Paris, Noureev rĂ©Ă©crit Le Lac des cygnes qui fait la part belle aux tableaux collectifs (dont la totalitĂ© du corps fĂ©minin sur scĂšne, guirlande blanche et magique quand tous les cygnes sont sur scĂšne), mais aussi Ă  l’Ă©quilibre de chaque rĂŽle dont Ă©videmment les personnages masculins, redĂ©ployĂ©s. Ainsi pour les 20 ans du prince Siegfried, Ă©pris d’Odette (figure blanche) qu’il entend libĂ©rer de sa malĂ©diction car elle a Ă©tĂ© changĂ©e en cygne. Mais parmi les prĂ©tendantes choisies par sa mĂšre, se rĂ©vĂšle la perfide Odile (la noire) qui a pris les traits d’Odette grĂące aux manipulations de l’infĂąme Rothbart … Le stratagĂšme et la tromperie ont fonctionnĂ© : Siegfried demande en mariage Odile. Le gĂ©nie de Noureev (nommĂ© en 1982 directeur de la danse Ă  l’OpĂ©ra de paris) fait paraĂźtre chaque Ă©pisode avec Odette comme autant d’Ă©pisodes d’un rĂȘve et d’un idĂ©al amoureux inaccessible. Noureev a dansĂ© le rĂŽle de Siegfried, ĂȘtre ardent et insatisfait, emblĂšme du dĂ©sir romantique, dĂšs juillet 1973 dans la Cour CarrĂ©e du Louvre (ballet de Vladimir Bourmeister), avec la troupe de l’OpĂ©ra de Paris, accompagnĂ© Ă  ses cĂŽtĂ©s de la danseuse dĂ©butante alors Ghislaine Thesmar…  Production enregistrĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Paris en 2005.
Dans cette version, la danseuse Ă©toile incarnant Odette est aussi Odile : c’est un dĂ©fi pour l’interprĂšte que d’exprimer chacun des visages de la femme prĂ©sente ; instance manipulatrice et sĂ©duisante d’Odile ; pure icĂŽne amoureuse pour Odile. La noire, la blanche … AgnĂšs Letestu transfigure cette double prĂ©sence avec la grĂące et l’intelligence qui la caractĂ©rise. Un accomplissement au sommet de sa carriĂšre.  L’Ă©criture de Noureev si habile et esthĂ©tisante, favorisant la crĂ©dibilitĂ© du jeu de chaque danseur, le talent des danseurs parisiens font de cette production de 2005, un must absolu.
cygnes_lac_noureev_tchaikovskiChorĂ©graphie de Rudolf Noureev d’aprĂšs Marius Petipa et Lev Ivanov. Vello PĂ€hn, direction. Avec les Etoiles et le Corps de Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. AgnĂšs Letestu (Odette/Odile), JosĂ© Martinez (Siegfried), Karl Paquette (Rothbart) …

 

Notre avis.
Rudolf Noureev Le docu. Superbe documentaire signĂ© ChloĂ© Perlemuter et qui doit sa valeur Ă  la richesse des illustrations visuelles oĂč se croisent les visions multiples et trĂšs complĂ©mentaires de Charles Jude, John Neumeier, Matthew Bourne ou Rudolf Noureev sur le ballet le plus cĂ©lĂšbre et le plus intime de TchaĂŻkovski. Outre la beautĂ© inĂ©puisable de la musique, c’est l’Ă©mergence subtile des Ă©pisodes de la vie du compositeur qui affleurent en maints endroits. John Neumeier peut mĂȘme avec raison souligner la conjonction entre la figure de Siegfried, prince idĂ©aliste, amoureux d’une illusion et de Louis II de BaviĂšre, lui aussi portĂ© par le mĂȘme dĂ©lire d’impuissance et d’esthĂ©tisme. A cela le chorĂ©graphe d’une rare pertinence ajoute la propre vie de TchaĂŻkovski, existence frappĂ©e par une hypocrisie fatale, celle d’une sexualitĂ© interdite, tenue secrĂšte mais qui dĂ©vore peu Ă  peu l’esprit.
Oser jouer la carte de l’autobiographie sans rien sacrifier Ă  la poĂ©sie des tableaux, voilĂ  l’une des rĂ©vĂ©lations Ă©blouissantes du docu… et l’on comprend que Le Lac des Cygnes est loin d’ĂȘtre un poncif romantique vide de sens, aride en symboles, plat en imaginaire. C’est tout l’inverse.

Le film jongle d’un chorĂ©graphe Ă  l’autre, en suivant cependant le dĂ©roulement de l’action. D’acte en acte, on comprend comment l’amour d’Odette, le cygne blanc et pur dont est amoureux Siegfried voue Ă  ce prince un rien trop naĂŻf, un amour absolu, bien supĂ©rieur Ă  son objet. Car le prince se laisse un peu trop facilement bernĂ© par Odette selon le calcul du magicien manipulateur Rothbart.
En trahissant le seul ĂȘtre qui pouvait le sauver, Siegfried partage avec son homonyme wagnĂ©rien, une impuissance virile qui le condamne dĂ©finitivement.  Ici Siegfried se montre bien indigne de l’amour que lui porte l’aimĂ©e ; comme chez Wagner, Brunnhilde Ă©prouve la trahison que lui inflige un hĂ©ros bien peu loyal…

C’est toute la signification du final de Noureev oĂč le prince seul sur terre tend vainement la main vers le ciel oĂč s’Ă©lĂšve les deux figures noires enfin triomphales, assassins du cygne blanc.

On est loin de cette tragĂ©die psychologique dans les ballets dĂ©calĂ©s de Mats Ek (1987) oĂč le suĂ©dois dĂ©tourne l’action de son dĂ©veloppement onirique et amer pour une farce souvent hystĂ©rique mais chromatiquement dĂ©jantĂ©e. MĂȘme surenchĂšre chez Matthew Bourne (1995), ballet exclusivement masculin et homoĂ©rotique  oĂč un hĂ©ritier Windsor trĂšs british se laisse enfin rĂ©conforter dans les bras d’un apollon en collant aprĂšs avoir essuyĂ© les salves agressives d’une nuĂ©e d’hommes volatiles (torses nus et en bolĂ©ro Ă  plumes) dignes des Oiseaux d’Alfred Hitchcok. L’univers visuel de Bourne a Ă©tĂ© intĂ©grĂ© dans la derniĂšre scĂšne du film Billy Eliott. Mais la vision est aussi sombre car le prince finit seul sur son immense lit royal, terrassĂ© mort  aprĂšs une nuit de transe et de possession fatale.

C’est bien la chorĂ©graphie de Neumeier pourtant datĂ©e de 1976 (une prĂ©cocitĂ© visionnaire) dĂ©jĂ  qui ici se dĂ©marque largement du lot : profondeur, justesse, subtilitĂ© des parallĂšles Louis II/TchaĂŻkovski. Le cygne blanc c’est la femme idĂ©alisĂ©e jamais ” consommĂ©e “, toujours mise Ă  distance que le compositeur a lui-mĂȘme rencontrĂ© et Ă©pousĂ©, avec le drame que l’on sait. MĂȘme aspiration radicale au rĂȘve, celui d’un prince au rĂŽle Ă©toffĂ© dans le ballet signĂ© Noureev en 1984 ; et pourtant la figure d’Odette n’en est pas pour autant diminuĂ©e, au contraire. “Tout le gĂ©nie de Noureev, ajoute Brigitte LefĂšvre, c’est d’avoir sur rendre au cygne blanc sa part fĂ©minine. Odette n’est pas seulement une figure idĂ©ale, c’est surtout une femme … “, qui souffre et palpite pendant toute la durĂ©e du ballet.

A travers la diversitĂ© des approches, Le Lac des cygnes crĂ©Ă© en 1895, Ă  la fin du siĂšcle romantique doit Ă  la complexitĂ© humaine du compositeur, sa force Ă©vocatrice, sa puissance poĂ©tique, toujours aussi vive, plus d’un siĂšcle aprĂšs sa conception.  Le propre des grands chefs d’oeuvre est leur capacitĂ© Ă  susciter de nouvelles lectures qui n’en altĂšrent ni n’usent jamais l’insondable richesse sĂ©mantique et artistique. Magistral et captivant.

 

Illustration : Rudolf Noureev et Margot Fonteyn en 1965 Ă  Vienne. Ballet de Matthew Bourne (DR)