Le Lac des cygnes par l’OpĂ©ra National d’Ukraine

tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1ARTE. Samedi 19 décembre 2020, 13h. TCHAIKOVSKY : Le lac des cygnes (Kiev, juin 2019). Le ballet de l’Opéra national d’Ukraine réalise une version fiévreuse et techniquement maîtrisée du chef d’oeuvre de Piotr Illiytch, conçue en 1986 par Valery Kovtun, inspiré de Marius Petipa. En forêt, le prince Siegfried rencontre la belle Odette qui chaque soir, se transforme en cygne blanc. S’il l’épouse, l’envoûtement dont elle victime, jeté par le sorcier Rothbart, sera rompu, et Odette redeviendra femme. C’est compter sans l’esprit haineux et manipulateur du sorcier qui engendre sa propre créature noire, Odile, le cygne d’ébène, jumeau du cygne blanc, et prêt à prendre sa place pour mieux perdre les deux amants, Siegfried et Odette. Il appartient à la même ballerine d’incarner Odette / Odile, deux faces opposées d’un même idéal féminin. Vers lequel tendra Siegfried ? Saura-t-il démêler les rets toxiques tendus par Rothbart, instance jalouse et maléfique ?

LIRE aussi notre présentation du ballet Le Lac des cygnes
http://www.classiquenews.com/le-lac-des-cygnes-noureev-2019/

… « Sur le lac, un cygne blanc et noir incarne les deux aspects de la femme séductrice, prête à faire sombrer celui qui s’en approche trop près (le Prince Siegfried). Pour toute prima ballerina ou étoile, le rôle double d’Odette / Odile, incarnées par la même danseuse, demeure l’exercice dansé le plus périlleux qui soit, au bord de la schizophrénie virtuose. »…

LE LAC DES CYGNES (Noureev, 2019)

Heymann-Paquette-Le-Lac-des-cygnesBALLET sur internet : LE LAC DES CYGNES jusqu’au 5 avril 2020. Dans la chorégraphie de Noureev, le ballet de Tchaikovski s’offre sur internet. Sur le lac, un cygne blanc et noir incarne les deux aspects de la femme séductrice, prête à faire sombrer celui qui s’en approche trop près (le Prince Siegfried). Pour toute prima ballerina ou étoile, le rôle double d’Odette / Odile, incarnées par la même danseuse, demeure l’exercice dansé le plus périlleux qui soit, au bord de la schizophrénie virtuose. Tchaikovski en déduit une musique féerique, envoûtante, d’un tragique aérien et liquide qui revisite les musiques pour ballets. Le double et l’ambivalence que fusionne la première danseuse ici, fascine le compositeur, jusqu’à incarner aussi son propre secret intime.

cygnes_lac_noureev_tchaikovskiAprès les chorĂ©graphes Marius Petipa et Lev Ivanov qui soulignent l’impossibilitĂ© de l’amour attirant un prince terrestre et une princesse-oiseau, Piotr Illytich Tchaikovski crĂ©e au Théâtre du BolchoĂŻ Ă  Moscou, en mars 1877 sa propre vision du ballet. Pour l’OpĂ©ra de Paris, Rudolf Noureev reprend le travail des chorĂ©graphes prĂ©cĂ©dents ; il offre une nouvelle conception (freudienne) et une esthĂ©tique rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e (en 1984), oĂą le profil masculin du Prince, opposĂ© Ă  la figure dĂ©moniaque et manipulatrice de Rothbart, gagne une nouvelle Ă©paisseur. Ce prince a-t-il rĂ©ellement rencontrĂ© le cygne blanc ? Ne rĂŞve-t-il pas simplement en un fantasme inquiĂ©tant qui le ronge de l’intĂ©rieur ? C’est toute la force de la lecture Noureev : en rĂŞvant au cygne blanc saisi en plein vol par l’ange noir (tableau prĂ©liminaire), le Prince (Tchaikovski) ne fait-il pas le deuil de sa propre innocence ? N’exprime-t-il pas le point de dĂ©chirure intĂ©rieure qui est liĂ© au terrible mensonge qu’est sa propre vie ? Première partie : 1h20 / Deuxième partie : 1h10 mn. DĂ©cors : Ezio Frigerio / costumes : Franca Squarciapino. La prĂ©sente version bĂ©nĂ©ficie de l’excellente performance du danseur Ă©toile Germain Louvet qui obtenait en 2016 son titre Ă©toilĂ©, après la reprĂ©sentation du lac des cygnes oĂą il incarnait la figure tourmentĂ©e et maudite du Prince tiraillĂ©. Dommage que la direction musicale demeure quant Ă  elle d’un kitsch confinant Ă  la lourdeur…

 

 

 

 

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VOIR la captation vidéo complète EN REPLAY jusqu’au 5 avril 2020 :
https://www.operadeparis.fr/magazine/le-lac-des-cygnes-replay

 

 

LOUVET-BAULAC-lac-des-cygnes-tchaikovski-ballet-critique-classiquenewsCHORÉGRAPHIE : Rudolf Noureev
MUSIQUE : Piotr Ilyitch TchaĂŻkovski
DIRECTION MUSICALE : Valery Ovsyanikov
avec, dans les rôles de solistes, Léonore Baulac Odette / Odile), Germain Louvet (le Prince Siegfried) et François Alu (Rothbart). Le pas de trois (hommes) : Paul Marque…

 

 

 

 

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VOIR le TEASER du Lac des Cygnes par l’Opéra national de Paris / Tchaikovsky / Noureev
https://www.operadeparis.fr/saison-18-19/ballet/le-lac-des-cygnes

Compte rendu, danse. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 12 fĂ©vrier 2015. Piotr Illiytch Tchaikovsky / Rudolf Noureev : Le Lac des Cygnes. Mathias Heymann, Karl Paquette, Ludmila Pagliero… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris, Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris. Kevin Rhodes, direction musicale.

Heymann-Paquette-Le-Lac-des-cygnesLe Lac des Cygnes, ballet romantique par excellence, est l’œuvre mythique incontournable de la danse classique. Il a des origines mystĂ©rieuses et une histoire interprĂ©tative très complexe. La crĂ©ation Ă  Moscou en 1877 fut un dĂ©sastre, entre autres Ă  cause de la chorĂ©graphie peu imaginative du maĂ®tre de ballet du Théâtre ImpĂ©rial BolchoĂŻ Julius Reisinger. C’est en 1895 qu’il est ressuscitĂ© Ă  Saint Petersbourg par Petipa et Ivanov, maĂ®tres de ballet du Théâtre ImpĂ©rial Mariinsky, en collaboration avec le compositeur et chef d’orchestre Riccardo Drigo, sous l’approbation de Modest TchaĂŻkovsky, frère cadet de Piotr Illich, dĂ©cĂ©dĂ© en 1893. L’OpĂ©ra Bastille nous accueille pour la première du ballet dans la version de Rudolf Noureev, qui privilĂ©gie l’aspect psychologique et psychanalytique de l’histoire, et la danse masculine. Ici, l’ancien directeur du Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris, met sa formation acadĂ©mique et son esprit russe au service de son imagination dans la mise en scène de ce grand ballet classique. La distribution programmĂ©e originellement pour la première se voit changĂ©e en dernière minute, Ă  cause d’une blessure de StĂ©phane Bullion pendant la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale la veille. Attendu avec Emilie Cozette (dont la première reprĂ©sentait un retour sur scène), ils sont remplacĂ©s par Mathias Heymann et Ludmila Pagliero. Le nouveau couple rayonne grâce Ă  l’intensitĂ© Ă©motionnelle de Heymann et Ă  la technique superbe de la Pagliero.

 

 

 

L’intensitĂ© qui captive et qui dĂ©range

Peut-ĂŞtre la mise en scène la moins somptueuse des grands ballets classiques de la plume de Noureev, l’Ă©conomie des tableaux en ce qui concerne les dĂ©cors permettent-ils Ă  l’auditoire de se concentrer sur les aspects plus profonds de l’œuvre. L’Ă©clat plastique qu’on attend et qu’on aime du Russe se trouve toujours dans les costumes riches et aux couleurs attenuĂ©es de Franca Squarciapino et surtout dans la danse elle-mĂŞme, enrichie des petites batteries, d’entrechats six, d’un travail du bas-de-jambe poussĂ© et des enchaĂ®nements particuliers. Une danse redoutable et virtuose qui devrait en principe permettre aux danseurs du Ballet de l’OpĂ©ra de dĂ©montrer toutes les qualitĂ©s de leurs talents. C’est aussi une opportunitĂ© pour les solistes de s’exprimer autrement, notamment devant la nouvelle omniprĂ©sence des ballets nĂ©o-classiques et contemporains.

Le Prince Siegfried n’est pas qu’un partenaire dans la version Noureev, comme c’est souvent le cas, y compris dans les versions du XXe siècle d’un Bourmeister ou d’une Makarova. Ici il s’agĂ®t du vĂ©ritable protagoniste. Il n’est pas tout simplement amoureux d’un cygne. C’est un Prince introspectif et rĂŞveur, qui couvre son homosexualitĂ© latente sous le mirage sublime d’un amour inatteignable, en l’occurrence celui de la Princesse de ses rĂŞves transfigurĂ©e en cygne. Le cygne « Odette/Odile », devient en l’occurrence moins lyrique mais gagne en caractère. Puisque toute sa tragĂ©die peut ĂŞtre interprĂ©tĂ©e comme le songe d’un Prince solitaire, le personnage avec sa duplicitĂ© innĂ©e devient plus intĂ©ressant. Le grand ajout de Noureev est la revalorisation du sorcier Rothbart, qui devient aussi Wolfgang, le tuteur du Prince. Une figure masculine mystĂ©rieuse et magnĂ©tique plus qu’ouvertement malĂ©fique (Noureev a de fait interprĂ©tĂ© ce rĂ´le Ă  plusieurs reprises vers la fin des annĂ©es 80). Les Etoiles dans cette première imprĂ©vue brillent sans doute d’une lumière intense. Ludmila Pagliero est une Odette/Odile technicienne Ă  souhait, elle campe ses 28 fouettĂ©s en tournant avec facilitĂ© ; elle a des qualitĂ©s d’actrice, mĂŞme si ce soir elle paraĂ®t davantage concentrĂ©e sur ses mouvements. Mathias Heymann doit ĂŞtre le Prince le plus touchant qu’on ait pu voir Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Jeune virtuose impressionnant, il rayonne plus par la vĂ©racitĂ© Ă©motionnelle de son interprĂ©tation que par une allure princière stĂ©rĂ©otypĂ©e. Et c’est tant mieux. Il paraĂ®t ĂŞtre le seul homme de la distribution a pouvoir faire des entrechats impeccables et distinguĂ©s, comme le veut toujours Noureev. Si sa variation lente en fin du premier acte est un moment de grande beautĂ© et de grande tension, c’est lors de sa danse avec Rothbart/Wolfgang (ou encore en trio avec Odette/Odile) qu’il inspire les plus grands frissons. Le Rothbart/Wolfgang de Karl Paquette est gĂ©nial. S’il est vivement rĂ©compensĂ© par l’auditoire lors de son seul solo, ses Ă©changes avec Heymann sont habitĂ©s d’une tension brĂ»lante de grand impact. Une certaine distance Ă©motionnelle de sa part crĂ©Ă©e un effet paradoxal chez le Prince, puisque cela contraste avec l’attirance quelque peu fatale du dernier vers son maĂ®tre. Sans aucun doute, il s’agĂ®t du partenariat le plus rĂ©ussi et le plus saisissant de la soirĂ©e.

Nous avons plus de rĂ©serves vis-a-vis au corps de ballet et demi-solistes. Si la danse toujours dynamique d’un Emmanuel Thibault ou d’un Alessio Carbone se distingue dans les danses nationales du IIIe acte, et la performance, imparfaite mais rĂ©ussie des Cygnets au deuxième, la synchronicitĂ© a Ă©tĂ© moins Ă©vidente chez le corps au Ier. Pourtant l’œil est gavĂ© de tableaux chorĂ©graphiques impressionnants, avec un pas de trois redoutable solidement interprĂ©tĂ© par Valentina Colasante, Eve Grinsztajn et François Alu. Si leur prestation est satisfaisante, une sorte de tension sur scène est apparente (et ceci n’est pas aussi valorisant pour eux que pour les protagonistes), peut-ĂŞtre sont-ils victimes du stress qu’impliquent la rigueur et l’exigence de tout ballet classique ? Matière Ă  la rĂ©flexion.

 

 

Comme d’habitude pour la maison, la musique fantastique, complexe et hautement Ă©motionnelle de Tchaikovsky est honorĂ©e par la performance irrĂ©prochable de l’orchestre sous la baguette du chef Kevin Rhodes. Les solos des bois et du violon sont interprĂ©tĂ©s avec brio et avec sentiment. La partition est responsable en grand partie des palpitations et des frissons ; elle impulse nos beaux danseurs Ă  un paroxysme de beautĂ© et d’intensitĂ©, et ensorcelle l’auditoire Ă  un tel point qu’on oublie les quelques rĂ©serves et rĂ©ticences exprimĂ©s sur la danse. A voir et revoir sans modĂ©ration encore les 14, 16, 17, 19, 23, 24, 27 et 30 mars ainsi que le 1er, 2, 6, 8 et 9 avril 2015 Ă  l’OpĂ©ra Bastille Ă  Paris.

 

 

Le Lac des cygnes

Le Lac des Cygnes. Arte, le 29 dĂ©cembre 2013 : 16h puis 16h55… Le docu puis le spectacle version Noureev (Ballet intĂ©gral, OpĂ©ra de Paris 2005). Arte dĂ©die une pleine soirĂ©e au chef d’oeuvre chorĂ©graphique de TchaĂŻkovski.

 

 

 

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16h : le docu
lac_cygnes_tchaikovskiTous les chorĂ©graphes les plus inspirĂ©s se sont appropriĂ©s le ballet de TchaĂŻkovski, Le Lac des cygnes. CrĂ©Ă©e en 1895, la partition et l’imaginaire visuel que permet la beautĂ© de la musique inspirent chorĂ©graphes sur scène, mais aussi rĂ©alisateur et crĂ©atifs au cinĂ©ma et jusque dans la publicitĂ©. Rufold Noureev, Matthew Bourne, Mats ek, Johan Neumeier, Charles Jude, et Dada Masilo (sudafricaine) ont chacun leur propre vision du Lac et ses cygnes romantiques, vĂ©ritable feu d’artifice du ballet classique tardif.  (Documenntaire. RĂ©alisation : ChloĂ© Perlemuter, France 2013).

 

 

 

16h55 : le spectacle, le ballet intégral version Rudolf Noureev (1984)
Le lac des cygnes, version Rudolf Noureev.
Le lac des cygnes : Noureev et TchaĂŹkovski

Rudolf NoureevRudolf Noureev aborde comme chorĂ©graphe Le Lac des cygnes de TchaĂŻkovski dès 1964 pour l’OpĂ©ra de Vienne : il connaĂ®t en profondeur l’action du ballet tragique car il y a dĂ©jĂ  dansĂ© et le rĂ´le du prince Siegfried et celui de son ennemi, la manipulateur Rohtbart. Une expĂ©rience complète qui s’avèrera salvatrice pour le Ballet parisien que le Tartare renouvelle Ă  Paris pour l’OpĂ©ra vingt ans plus tard dans les annĂ©es 1980. Auparavant, dans la Cour CarrĂ©e du Louvre, en 1973, Noureev danse le rĂ´le de Siegfried, prince noir et maudit, impuissant et rĂŞveur (un  Louis II de Bavière dĂ©jĂ  avant la vision de Neumeier), mais dans la chorĂ©graphie traditionnelle de Vladimir Bourmeister et Marius Petipa : une lecture ultra classique que Noureev retrouvera Ă  Paris Ă  l’Ă©poque Liebermann et qu’il renouvellera avec la sienne propre ainsi au dĂ©but des annĂ©es 1980.
La relation de Noureev et de TchaĂŹkovski opère comme une lien naturel d’âme Ă  âme ; c’est la raison pour laquelle le danseur chorĂ©graphe aime passionnĂ©ment rĂ©Ă©crire des ballets sur la musique de son confrère romantique ; Pour Manfred et son action ciblant l’inceste (Paris, 1979), Noureev inspirĂ© par Byron choisit encore l’univers symphonique et tourmentĂ© de Piotr Illiytch. MĂŞme choix musical pour The Tempest d’après Shakespeare (Londres, 1982), oĂą se taillant la part belle dans le rĂ´le de Prospero, Noureev remodèle avec faste et intĂ©rioritĂ© la dramaturgie shakespearienne rehaussĂ©e encore par TchaĂŻkovski.

noureev_fonteyn_lac_cygnes_1965Pour le Ballet de l’OpĂ©ra de Paris, Noureev rĂ©Ă©crit Le Lac des cygnes qui fait la part belle aux tableaux collectifs (dont la totalitĂ© du corps fĂ©minin sur scène, guirlande blanche et magique quand tous les cygnes sont sur scène), mais aussi Ă  l’Ă©quilibre de chaque rĂ´le dont Ă©videmment les personnages masculins, redĂ©ployĂ©s. Ainsi pour les 20 ans du prince Siegfried, Ă©pris d’Odette (figure blanche) qu’il entend libĂ©rer de sa malĂ©diction car elle a Ă©tĂ© changĂ©e en cygne. Mais parmi les prĂ©tendantes choisies par sa mère, se rĂ©vèle la perfide Odile (la noire) qui a pris les traits d’Odette grâce aux manipulations de l’infâme Rothbart … Le stratagème et la tromperie ont fonctionnĂ© : Siegfried demande en mariage Odile. Le gĂ©nie de Noureev (nommĂ© en 1982 directeur de la danse Ă  l’OpĂ©ra de paris) fait paraĂ®tre chaque Ă©pisode avec Odette comme autant d’Ă©pisodes d’un rĂŞve et d’un idĂ©al amoureux inaccessible. Noureev a dansĂ© le rĂ´le de Siegfried, ĂŞtre ardent et insatisfait, emblème du dĂ©sir romantique, dès juillet 1973 dans la Cour CarrĂ©e du Louvre (ballet de Vladimir Bourmeister), avec la troupe de l’OpĂ©ra de Paris, accompagnĂ© Ă  ses cĂ´tĂ©s de la danseuse dĂ©butante alors Ghislaine Thesmar…  Production enregistrĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Paris en 2005.
Dans cette version, la danseuse Ă©toile incarnant Odette est aussi Odile : c’est un dĂ©fi pour l’interprète que d’exprimer chacun des visages de la femme prĂ©sente ; instance manipulatrice et sĂ©duisante d’Odile ; pure icĂ´ne amoureuse pour Odile. La noire, la blanche … Agnès Letestu transfigure cette double prĂ©sence avec la grâce et l’intelligence qui la caractĂ©rise. Un accomplissement au sommet de sa carrière.  L’Ă©criture de Noureev si habile et esthĂ©tisante, favorisant la crĂ©dibilitĂ© du jeu de chaque danseur, le talent des danseurs parisiens font de cette production de 2005, un must absolu.
cygnes_lac_noureev_tchaikovskiChorĂ©graphie de Rudolf Noureev d’après Marius Petipa et Lev Ivanov. Vello Pähn, direction. Avec les Etoiles et le Corps de Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Agnès Letestu (Odette/Odile), JosĂ© Martinez (Siegfried), Karl Paquette (Rothbart) …

 

Notre avis.
Rudolf Noureev Le docu. Superbe documentaire signĂ© ChloĂ© Perlemuter et qui doit sa valeur Ă  la richesse des illustrations visuelles oĂą se croisent les visions multiples et très complĂ©mentaires de Charles Jude, John Neumeier, Matthew Bourne ou Rudolf Noureev sur le ballet le plus cĂ©lèbre et le plus intime de TchaĂŻkovski. Outre la beautĂ© inĂ©puisable de la musique, c’est l’Ă©mergence subtile des Ă©pisodes de la vie du compositeur qui affleurent en maints endroits. John Neumeier peut mĂŞme avec raison souligner la conjonction entre la figure de Siegfried, prince idĂ©aliste, amoureux d’une illusion et de Louis II de Bavière, lui aussi portĂ© par le mĂŞme dĂ©lire d’impuissance et d’esthĂ©tisme. A cela le chorĂ©graphe d’une rare pertinence ajoute la propre vie de TchaĂŻkovski, existence frappĂ©e par une hypocrisie fatale, celle d’une sexualitĂ© interdite, tenue secrète mais qui dĂ©vore peu Ă  peu l’esprit.
Oser jouer la carte de l’autobiographie sans rien sacrifier Ă  la poĂ©sie des tableaux, voilĂ  l’une des rĂ©vĂ©lations Ă©blouissantes du docu… et l’on comprend que Le Lac des Cygnes est loin d’ĂŞtre un poncif romantique vide de sens, aride en symboles, plat en imaginaire. C’est tout l’inverse.

Le film jongle d’un chorĂ©graphe Ă  l’autre, en suivant cependant le dĂ©roulement de l’action. D’acte en acte, on comprend comment l’amour d’Odette, le cygne blanc et pur dont est amoureux Siegfried voue Ă  ce prince un rien trop naĂŻf, un amour absolu, bien supĂ©rieur Ă  son objet. Car le prince se laisse un peu trop facilement bernĂ© par Odette selon le calcul du magicien manipulateur Rothbart.
En trahissant le seul ĂŞtre qui pouvait le sauver, Siegfried partage avec son homonyme wagnĂ©rien, une impuissance virile qui le condamne dĂ©finitivement.  Ici Siegfried se montre bien indigne de l’amour que lui porte l’aimĂ©e ; comme chez Wagner, Brunnhilde Ă©prouve la trahison que lui inflige un hĂ©ros bien peu loyal…

C’est toute la signification du final de Noureev oĂą le prince seul sur terre tend vainement la main vers le ciel oĂą s’Ă©lève les deux figures noires enfin triomphales, assassins du cygne blanc.

On est loin de cette tragĂ©die psychologique dans les ballets dĂ©calĂ©s de Mats Ek (1987) oĂą le suĂ©dois dĂ©tourne l’action de son dĂ©veloppement onirique et amer pour une farce souvent hystĂ©rique mais chromatiquement dĂ©jantĂ©e. MĂŞme surenchère chez Matthew Bourne (1995), ballet exclusivement masculin et homoĂ©rotique  oĂą un hĂ©ritier Windsor très british se laisse enfin rĂ©conforter dans les bras d’un apollon en collant après avoir essuyĂ© les salves agressives d’une nuĂ©e d’hommes volatiles (torses nus et en bolĂ©ro Ă  plumes) dignes des Oiseaux d’Alfred Hitchcok. L’univers visuel de Bourne a Ă©tĂ© intĂ©grĂ© dans la dernière scène du film Billy Eliott. Mais la vision est aussi sombre car le prince finit seul sur son immense lit royal, terrassĂ© mort  après une nuit de transe et de possession fatale.

C’est bien la chorĂ©graphie de Neumeier pourtant datĂ©e de 1976 (une prĂ©cocitĂ© visionnaire) dĂ©jĂ  qui ici se dĂ©marque largement du lot : profondeur, justesse, subtilitĂ© des parallèles Louis II/TchaĂŻkovski. Le cygne blanc c’est la femme idĂ©alisĂ©e jamais ” consommĂ©e “, toujours mise Ă  distance que le compositeur a lui-mĂŞme rencontrĂ© et Ă©pousĂ©, avec le drame que l’on sait. MĂŞme aspiration radicale au rĂŞve, celui d’un prince au rĂ´le Ă©toffĂ© dans le ballet signĂ© Noureev en 1984 ; et pourtant la figure d’Odette n’en est pas pour autant diminuĂ©e, au contraire. “Tout le gĂ©nie de Noureev, ajoute Brigitte Lefèvre, c’est d’avoir sur rendre au cygne blanc sa part fĂ©minine. Odette n’est pas seulement une figure idĂ©ale, c’est surtout une femme … “, qui souffre et palpite pendant toute la durĂ©e du ballet.

A travers la diversitĂ© des approches, Le Lac des cygnes crĂ©Ă© en 1895, Ă  la fin du siècle romantique doit Ă  la complexitĂ© humaine du compositeur, sa force Ă©vocatrice, sa puissance poĂ©tique, toujours aussi vive, plus d’un siècle après sa conception.  Le propre des grands chefs d’oeuvre est leur capacitĂ© Ă  susciter de nouvelles lectures qui n’en altèrent ni n’usent jamais l’insondable richesse sĂ©mantique et artistique. Magistral et captivant.

 

Illustration : Rudolf Noureev et Margot Fonteyn en 1965 Ă  Vienne. Ballet de Matthew Bourne (DR)