ENTRETIEN avec KAROL BEFFA, Ă  propos du cd “Talisman”

beffa karol talisman cd klarthe records critique review cd critique classiquenews annonce CLIC classiquenewsENTRETIEN avec Karol Beffa, compositeur. L’éditeur Klarthe records dĂ©die un nouvel album (intitulĂ© « Talisman ») aux mondes poĂ©tiques du compositeurs KAROL BEFFA, peintre et alchimiste de climats d’un rare souffle suggestif. En format orchestral ou chambriste, les 5 piĂšces rĂ©centes constituent ainsi une nouvelle anthologie majeure ; elles tĂ©moignent d’une sensibilitĂ© Ă  part. Entre “Clouds” et “Clocks”, onirisme et fureur, le compositeur dĂ©voile certains secrets de fabrication, particuliĂšrement inspirĂ© par les poĂštes et les Ă©crivains dont Borges
 Aujourd’hui, Karol Beffa rĂ©flĂ©chit Ă  ce qui pourrait ĂȘtre un prochain opĂ©ra, et il compose pour l’horizon 2021, un « Tombeau » pour chƓur et orchestre, afin de cĂ©lĂ©brer le 200 Ăšme anniversaire de la mort de NapolĂ©on. Explications, Ă©claircissements Ă  propos de l’envoĂ»tement qui naĂźt Ă  l’écoute du programme « Talisman » 


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Comment choisissez vous les textes que vous mettez en musique ? Dans le cas par exemple des Ruines circulaires ou du Bateau ivre ? Qu’est-ce qui vous inspire particuliùrement dans ces deux textes ? Leur forme, leur sujet ?

Il arrive que je n’aie pas le choix et que le texte soit imposĂ© pour des raisons liĂ©es Ă  la commande. Ainsi des quatre contes musicaux dont j’ai Ă©crit la musique : L’ƒil du Loup (texte de Daniel Pennac), L’Esprit de l’érable rouge (texte de Minh Tran Huy), Le Roi qui n’aimait pas la musique (texte de Mathieu Laine), Le Roman d’Ernest et CĂ©lestine (texte de Daniel Pennac). Dans le cas du Roman d’Ernest et CĂ©lestine, France Culture dĂ©sirait produire une fiction radiophonique qui serait tirĂ©e d’une Ɠuvre de Pennac, et j’ai suggĂ©rĂ© Ă  la productrice Blandine Masson Le Roman d’Ernest et CĂ©lestine, un long texte que Daniel a Ă©crit Ă  partir de la sĂ©rie d’albums Ernest et CĂ©lestine de Gabrielle Vincent. Autre exemple : il y a quelques annĂ©es, j’ai Ă©tĂ© contactĂ© par une dame qui voulait me commander un cycle de mĂ©lodies sur des poĂšmes d’une poĂ©tesse chinoise du XIIe siĂšcle, dans leur traduction anglaise. Elle voulait que le cycle soit crĂ©Ă© par un contre-tĂ©nor de sa connaissance, un Chinois vivant Ă  Londres. Pour Fragments of China, j’ai donc retenu quatre poĂšmes de Li Qingzhao qui racontent tout un cycle amoureux, Ă  l’image des quatre saisons : rencontre, premiers Ă©mois, amour rĂ©ciproque, dĂ©samour et abandon. D’autres fois, les contraintes liĂ©es Ă  la commande sont moins rigoureuses mais existent tout de mĂȘme : « Je n’ai plus que les os  », pour chƓur mixte (ou pour quatre voix solistes) sur un Sonnet de Ronsard, m’a Ă©tĂ© commandĂ© en 2015 par Eric Rouchaud qui voulait que l’Ɠuvre soit donnĂ©e dans le cadre d’un concert mettant en valeur la France des siĂšcles passĂ©s.
Dans les cas que je viens de citer, il est question de mettre en musique un texte, qu’il s’agisse de vers (par exemple dans le cas d’une mĂ©lodie ou d’une piĂšce chorale) ou de prose (par exemple dans le cas de contes musicaux). En d’autres circonstances, j’ai pu ĂȘtre stimulĂ© par le pouvoir Ă©vocateur de certaines de mes lectures, ou plus simplement j’ai Ă©tĂ© attirĂ© par un titre, qui agit alors comme un dĂ©clencheur. Lorsque Akiko Suwanai m’a commandĂ© mon deuxiĂšme concerto pour violon, en 2014, le fait que sa crĂ©ation devait avoir lieu Ă  Yokohama m’a incitĂ© Ă  aller fouiller dans ma mĂ©moire du cĂŽtĂ© du Japon. Le roman de Kazuo Ishuguro, An Artist of the Floating World, m’avait beaucoup marquĂ© lorsque je l’avais lu quand j’avais 16 ans. Je m’en suis inspirĂ©, de  loin en loin, pour l’écriture de ce concerto que j’ai intitulĂ© A Floating World
 Je ne doutais pas Ă  ce moment-lĂ  que, deux ans plus tard, Kazuo Ishuguro obtiendrait le Prix Nobel de littĂ©rature


Pour ce qui est des Ruines circulaires, pour orchestre bois par deux, il faut savoir que je suis un fan absolu du poĂšte et Ă©crivain argentin Jorge Luis Borges, qui est par ailleurs un passionnĂ© de mathĂ©matiques, un maĂźtre du nonsense et de l’illusion. Comme ce gĂ©ant, je ressens une attirance forte pour le rĂȘve, l’absurde, la spĂ©culation intellectuelle et la logique. PlongĂ© trĂšs jeune dans son Ɠuvre foisonnante, j’ai Ă©tĂ© tout particuliĂšrement sensible Ă  la nouvelle Les Ruines circulaires. Superbement Ă©crite, c’est un condensĂ© des obsessions de Borges : le labyrinthe, le double, les mises en abyme, le vertige de l’infini. Il se peut que Borges m’influence aussi sur un plan esthĂ©tique, en ce sens que j’essaie de trouver un analogue musical Ă  son style prĂ©cis, incisif, tranchant comme un scalpel. Et sa fascination pour les illusions m’a certainement encouragĂ© Ă  en rechercher des Ă©quivalents dans le domaine des sons. Pour Les Ruines circulaires, j’ai imaginĂ© des tuilages d’objets musicaux en transformation permanente. Ailleurs, je cherche un substitut sonore aux spirales, ou encore je m’efforce de suggĂ©rer la sensation d’un vertige par des montĂ©es infinies vers l’aigu ou des descentes infinies vers le grave.
Quant au Bateau ivre, c’est un poĂšme que j’ai dĂ©couvert dans ma prime adolescence et qui m’a fascinĂ©, sans que je sois rebutĂ© par l’hermĂ©tisme de certains de ses vers. Notez que Les Ruines circulaires comme Le Bateau ivre sont des titres somptueux et puissamment Ă©vocateurs. Dans notre Anagramme Ă  quatre mains. Une histoire vagabonde des musiciens et de leurs Ɠuvres, mon ami Jacques Perry-Salkow, un gĂ©nie de la langue et des contraintes, a d’ailleurs trouvĂ© plusieurs trĂšs belles anagrammes pour Le Bateau ivre, dont celle-ci : « BeautĂ© virale ».

 
 

 

Y a-t-il des piĂšces dont vous aimeriez encore faire Ă©voluer la forme (orchestration, dĂ©veloppement, durĂ©e
) ?

C’est plutĂŽt rare. Et comme vous pouvez vous en doutez, mĂȘme si un compositeur le voulait, son Ă©diteur aurait sans doute tendance Ă  l’en dissuader pour des raisons pratiques. Si l’Ɠuvre lui a Ă©tĂ© commandĂ©e comme imposĂ© d’un concours, la partition, une fois imprimĂ©e, est achetĂ©e par les candidats et il est difficile de lui faire subir quelque modification que ce soit. Quand il s’agit de musique pour orchestre, je livre Ă  l’éditeur une partition que j’estime fin prĂȘte, et qu’il envoie telle quelle Ă  l’imprimeur. Lors des rĂ©pĂ©titions puis de la premiĂšre, les musiciens jouent ce qui est Ă©crit sur cette partition. Pendant ces rĂ©pĂ©titions, il m’arrive de demander quelques modifications. Elles sont notĂ©es par les musiciens sur leur partition et ils en tiendront compte lors de l’exĂ©cution de l’Ɠuvre. J’incorpore ces changements dans le fichier numĂ©rique de ma partition et je l’envoie Ă  l’éditeur pour qu’il en fasse tirer une seconde impression, dĂ©finitive, qui inclura les modifications. Entre l’édition de la partition pour les rĂ©pĂ©titions et l’édition dĂ©finitive, les variations ne portent que sur des dĂ©tails de nuance ou d’indication de tempo. De toute façon, j’essaie d’avoir des partitions avec notations de nuance, de tempo ou de caractĂšre les plus prĂ©cises possible pour que les musiciens ne soient pas dans l’incertitude pendant la rĂ©pĂ©tition.
Ce qui peut se produire, en revanche, c’est qu’une fois conçue, couchĂ©e sur le papier et crĂ©Ă©e, je m’aperçoive que je prĂ©fĂ©rerais qu’une piĂšce soit publiĂ©e avec d’autres au sein d’un recueil. En 2004, j’ai Ă©crit pour piano Voyelles (encore Rimbaud !). En 2010 une Toccata, et en 2011 un PrĂ©lude, les deux Ă©galement pour piano. Comme ces trois piĂšces pouvaient Ă  bon droit ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme des Etudes (Ă  chaque fois, je me suis posĂ© un problĂšme compositionnel que j’ai essayĂ© de traiter sous ses diffĂ©rentes facettes), j’ai ultĂ©rieurement dĂ©cidĂ© d’intĂ©grer ces trois piĂšces dans mon deuxiĂšme cahier d’Etudes, Six Nouvelles Etudes. Elles sont finalement devenues les Etudes 11, 12 et 9, respectivement.

 
 

 

On a l’impression que les cinq piĂšces composant votre CD Talisman se succĂ©daient les unes en un enchaĂźnement quasi parfait
 Est-ce volontaire ? 

Je crois que c’est pure coĂŻncidence ! Nous nous sommes d’abord entendus, mon ami clarinettiste Julien Chabod (du label Klarthe) et moi, pour imaginer un programme de CD qui inclut seulement des piĂšces enregistrĂ©es par Radio France, que celles-ci elles relĂšvent de la musique de chambre ou de l’orchestre. Une fois la sĂ©lection effectuĂ©e, il nous a semblĂ© judicieux de dĂ©buter et de clore le CD par une piĂšce symphonique. Les Ruines circulaires figurent donc en premiĂšre position, Le Bateau ivre en derniĂšre. J’ai par ailleurs estimĂ© bienvenu d’avoir une piĂšce motorique en position centrale : Destroy, qui s’inspire des musiques actuelles (funk, pop, techno
). Ne restaient plus que les deux autres piĂšces de musique de chambre : Talisman et Tenebrae. Et Talisman Ă©tant construite en quatre mouvements, il m’a semblĂ© prĂ©fĂ©rable de la faire figurer en deuxiĂšme position.

 
 

 

Une fascination pour le sombre, l’anxiĂ©tĂ©, l’inquiĂ©tude souterraine est perceptible dans les climats que vous dĂ©veloppez. Est-ce l’une des clĂ©s de votre Ă©criture ?

A mes dĂ©buts de compositeur, je pratiquais volontiers les atmosphĂšres Ă  la sensualitĂ© alanguie, l’onirisme, les mystĂšres et les brumes
 Sans pour autant renier mes premiĂšres amours, m’est venue, vers 2005, l’envie de me lancer dans l’exploration d’un univers plus accidentĂ©, plus tumultueux, « de bruit et de fureur». Bref, sans renoncer Ă  mes tendances apolliniennes, de tenter l’aventure du dionysiaque. Dans les deux cas, qu’il s’agisse de clouds (une musique faite de couleurs, d’harmonies, de textures, qui privilĂ©gie le contemplatif) ou de clocks (une musique faite de pulsation, de rythme, de dynamisme, qui privilĂ©gie l’énergie), les climats sont effectivement assez sombres.
Les titres de mes piĂšces s’en ressentent d’ailleurs : Les Ombres qui passent, pour violon, alto ou violoncelle et piano ; CortĂšge des ombres, pour clarinette, alto (ou violon, ou violoncelle) et piano ; Les Ombres errantes, pour clarinette, cor et piano (que Julien Chabod, Pierre RĂ©mondiĂšre et Julien Gernay viennent d’enregistrer pour Klarthe). Mais aussi Éloge de l’ombre, pour harpe, ou Paysages d’ombres, pour flĂ»te, alto et harpe. A tel point que mon Ă©diteur m’a demandĂ©, Ă  moitiĂ© sĂ©rieusement, si je pourrais dĂ©sormais Ă©viter de mettre « ombres » dans mes intitulĂ©s
 Mais d’autres titres vont dans le mĂȘme sens : Tenebrae, pour flĂ»te, violon, alto et violoncelle ; Dark, concertino pour piano et orchestre Ă  cordes ; Paradise Lost, pour violoncelle et orchestre
 Cette prĂ©dilection pour le crĂ©pusculaire, les demi-teintes, les atmosphĂšres de tombĂ©e du jour viennent certainement du fait que je suis d’un naturel angoissĂ©. Et notamment que je suis hantĂ© par l’idĂ©e de la mort, la mienne ou celle de mes proches.

 
 

 

Y a-t-il d’autres Ɠuvres pour orchestre sur lesquelles vous travaillez actuellement ?

Je viens de terminer la musique du Roman d’Ernest et CĂ©lestine, pour « orchestre Mozart » et rĂ©citant (ou rĂ©citants), cette fiction radiophonique de France Culture qu’a commandĂ©e Radio France. Comme toujours chez Pennac, le texte est subtil et se prĂȘte Ă  plusieurs niveaux de lecture, selon les Ăąges des auditeurs. En raison de la pandĂ©mie due au Covid-19, Radio France ne sait pas encore si l’Ɠuvre pourra ĂȘtre enregistrĂ©e, comme prĂ©vu, en juin prochain, avec l’Orchestre philharmonique de Radio France. Plusieurs orchestres (dont l’Orchestre de Cannes et son directeur musical Benjamin LĂ©vy) semblent eux aussi ĂȘtre intĂ©ressĂ©s par l’Ɠuvre, ce qui me rĂ©jouit.
Dans le cadre de ma future rĂ©sidence auprĂšs du MusĂ©e de l’ArmĂ©e, en avril-juin 2021, je dois Ă©crire, pour le 200e anniversaire de la mort de NapolĂ©on, un Tombeau pour chƓur et orchestre. Il sera donnĂ© par l’Orchestre de la Garde rĂ©publicaine et le ChƓur de Paris Sciences et Lettres en mai 2021. Et enfin, pour sa 20e Ă©dition programmĂ©e en fĂ©vrier 2021, le concours Piano Campus m’a commandĂ© l’Ɠuvre imposĂ©e pour les finalistes : un bref concerto pour piano qu’ils joueront avec le Concerto en sol de Ravel : un voisinage forcĂ©ment intimidant, d’autant que Ravel est l’un des compositeurs que j’admire le plus.
J’ai par ailleurs un projet d’opĂ©ra, dont j’espĂšre vivement qu’il pourra se rĂ©aliser. Il faut pour cela que l’Ɠuvre puisse bĂ©nĂ©ficier d’une commande, et il faut aussi rĂ©unir les conditions d’une captation et d’une reprise. Plusieurs maisons d’opĂ©ra sont intĂ©ressĂ©es, mais il est encore un peu tĂŽt pour en parler. TragĂ©die ou opĂ©ra-bouffe, drame ou opĂ©rette, opĂ©ra de chambre ou trĂšs grande forme
 ce ne sont certainement pas les idĂ©es de livrets qui manquent.

 
 

 

Propos recueillis en avril 2020

 
 
 
 

 
 
CD

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LIRE aussi notre critique complĂšte du cd KAROL BEFFA Talisman, paru dĂ©but mai 2020 chez l’Ă©diteur KLARTHE records :
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-critique-talisman-oeuvres-de-karol-beffa-1-cd-klarthe-records/

beffa karol talisman cd klarthe records critique review cd critique classiquenews annonce CLIC classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, critique. TALISMAN : Ɠuvres de Karol Beffa (1 cd Klarthe records) – C’est une maniĂšre d’anthologie dĂ©lectable, car ce remarquable programme dĂ©montre l’étendue des capacitĂ©s compositionnelles du Français (d’origine polonaise) Karol Beffa. On y relĂšve dans le mode tonal assumĂ© et rĂ©jouissant, les affinitĂ©s Ă©lectives qui nourrissent un parcours crĂ©atif singulier et personnel : Bartok, Ravel et son homologue en Pologne Karol Szymanowski et Lutoslawski. Mais aussi Berg, Dutilleux, Ligeti
 Chez Beffa, la matiĂšre sonore s’illumine de l’intĂ©rieur, dĂ©roulant une somptueuse opportunitĂ© pour les instruments de briller dans la profondeur, jamais dans l’artifice
 Ce ne sont pas les piĂšces rĂ©unies dans ce programme qui nous contrediront, tant la sensibilitĂ© poĂ©tique de Karol Beffa conduit l’orchestre Ă  explorer toujours plus loin le caractĂšre et l’atmosphĂšre de climats inĂ©dits. On y dĂ©cĂšle pour notre part le goĂ»t de la texture orchestrale apte Ă  suggĂ©rer et caractĂ©riser, cette mĂȘme fascination du sombre et du grave qui fait aussi l’inspiration majeure de Philippe Hersant. CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2020
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-critique-talisman-oeuvres-de-karol-beffa-1-cd-klarthe-records/

 
 

 
 
 

 

CD Ă©vĂ©nement, critique. TALISMAN : Ɠuvres de Karol Beffa (1 cd Klarthe records)

beffa karol talisman cd klarthe records critique review cd critique classiquenews annonce CLIC classiquenewsCD Ă©vĂ©nement, critique. TALISMAN : Ɠuvres de Karol Beffa (1 cd Klarthe records) – C’est une maniĂšre d’anthologie dĂ©lectable, car ce remarquable programme dĂ©montre l’étendue des capacitĂ©s compositionnelles du Français (d’origine polonaise) Karol Beffa. On y relĂšve dans le mode tonal assumĂ© et rĂ©jouissant, les affinitĂ©s Ă©lectives qui nourrissent un parcours crĂ©atif singulier et personnel : Bartok, Ravel et son homologue en Pologne Karol Szymanowski et Lutoslawski. Mais aussi Berg, Dutilleux, Ligeti
 Chez Beffa, la matiĂšre sonore s’illumine de l’intĂ©rieur, dĂ©roulant une somptueuse opportunitĂ© pour les instruments de briller dans la profondeur, jamais dans l’artifice
 Ce ne sont pas les piĂšces rĂ©unies dans ce programme qui nous contrediront, tant la sensibilitĂ© poĂ©tique de Karol Beffa conduit l’orchestre Ă  explorer toujours plus loin le caractĂšre et l’atmosphĂšre de climats inĂ©dits. On y dĂ©cĂšle pour notre part le goĂ»t de la texture orchestrale apte Ă  suggĂ©rer et caractĂ©riser, cette mĂȘme fascination du sombre et du grave qui fait aussi l’inspiration majeure de Philippe Hersant.

FĂ©ru de littĂ©rature comme de poĂ©sie, Karol Beffa se montre inspirĂ© par la prose flamboyante et onirique de l’Argentin Borges dont les Ruines Circulaires (2002) produisent in fine la partition qui ouvre ce programme de 5 piĂšces. Le compositeur s’approprie la figure du sorcier dĂ©miurge prĂȘt Ă  crĂ©er un nouvel ĂȘtre capable des mĂȘmes pouvoirs pour l’imaginaire
 Ainsi si son “fils” naĂźt de ses propres rĂȘves, le Sorcier reçoit la rĂ©vĂ©lation de ses propres origines par le dieu du feu qui en Ă©lectrisant sa crĂ©ature, l’a rendu vivante ; mais il l’a initiĂ© au secret de ses origines : lui-mĂȘme (le Sorcier) n’est que l’image vivante d’un rĂȘve rĂ©pliquĂ© ; son immortalitĂ© montre qu’il n’a rien de mortel ni de naturel
 Beffa plonge dans la matiĂšre suspendue du fantasme ; semble exprimer jusqu’aux attentes intimes du Sorcier-dieu, Ă©tirant l’espace et le temps, en une texture suave, dense, Ă©nigmatique. On y perçoit l’hommage au Wagner de Tristan, au Debussy de PellĂ©as ; la musique y pense et suggĂšre ; rien n’y est description mais plutĂŽt passage, mĂ©tamorphose
 de l’étoffe des rĂȘves justement. D’autant plus perceptible et tactile grĂące ici Ă  la sensibilitĂ© des instrumentistes du Philharmonique de Radio France, en particulier les cordes. Mais Ă  notre avis, le chef aurait pu jouer davantage sur la transparence, en intensifiant tout autant la charge dramatique.

Bel effet de transition avec Talisman de 2018, qui associe la clarinette et un trio pour cordes et piano. La piĂšce donne le titre de l’album : le premier mouvement (“MystĂ©rieux”) prolonge l’ambiance enivrĂ©e, mystĂ©rieuse – inquiĂ©tante des Ruines circulaires. MĂȘme si Beffa qualifie la piĂšce de sombre et mĂȘme de « sinistre » (cf l’esprit des ruines), les interprĂštes savent en dĂ©duire lĂ  encore un rayonnement subtil (palpitant mĂȘme dans le dialogue d’une frĂ©missante texture du second volet intitulĂ© « Contemplatif ») ; ils dĂ©ploient une soie Ă©nigmatique dans les deux morceaux extrĂȘmes, enveloppant le volet central, plus agitĂ© et dramatique. Y dialoguent entre autres, la sombre facĂ©tie de la clarinette aux lueurs scintillantes, qui se dĂ©robent toujours -, et le violon d’une idĂ©ale acuitĂ© expressive, tandis que le piano martĂšle comme un rictus dĂ©moniaque, le tĂ©nĂ©brisme, intranquille et indĂ©fectible du morceau.

Destroy (2006) illustre idĂ©alement la poĂ©tique de Beffa dans la seule texture des cordes (ici la piĂšce est Ă©crite pour quatuor Ă  cordes et piano), animĂ©e par une pulsion rythmique inĂ©luctable qui semble avancer dans le vide et inspirer au violon, une amplification frĂ©nĂ©tique jusqu’à la transe, suivi par le piano qui laisse in fine l’auditeur comme extĂ©nuĂ©, dĂ©concertĂ©. Superbe sensation de vertige ou d’apesanteur sonore en une danse syncopĂ©e qui aurait perdu tout repĂšre. Avec le compositeur au piano, l’Ɠuvre bĂ©nĂ©ficie d’une assise et d’une motorique, impeccables.

CLIC_macaron_2014Beau contraste avec l’ñpretĂ© glaçante, elle aussi pourtant dans le sombre le plus criard de Tenebrae (aux langueurs Ă©tales Ă©nigmatiques dans la seconde partie « Douloureux »); mais tout s’enchaĂźne dans l’ambitieuse piĂšce finale, Le Bateau ivre, partition rĂ©cente de 2017, lĂ  encore inspirĂ©e par la littĂ©rature et la poĂ©sie ; et quelle poĂ©sie, en dĂ©lire et hallucinations du divin Rimbaud, faiseurs de paysages et de rĂ©vĂ©lations inouĂŻs ; Karol Beffa exprime le cheminement de la nef, en sa course de plus en plus chahutĂ©e ; ses Ă©clairs colorĂ©s, ses aspirations perdues. Tout un monde vacillant entre poĂ©sie contrĂŽlĂ©e et folie affleurante. La transition avec le second volet de Tenebrae est idĂ©ale tant le dĂ©but du Bateau semble une amplification orchestrale du climat de « Douloureux » ; la musique au delĂ  des mots ; Beffa semble y dĂ©ployer les mille et une nuances du dĂ©sespoir le plus abyssal, le plus indicible, au violon solo, dans un ciel chargĂ© de nimbes et miroitements Ă©perdus ; le colorisme s’y dĂ©verse et s’électrise avec un raffinement inouĂŻ ; bel accomplissement orchestral, en Ă©cho de la premiĂšre piĂšce de 2002, soit 15 ans plus ancienne, Les Ruines Circulaires. Le National de France s’enivre, entre voluptĂ© et inquiĂ©tude ; il semble plonger dans le coeur d’un tĂ©nĂ©brisme, traversĂ© d’éclairs et de brillances inĂ©dites, en un continuum et une course Ă©chevelĂ©e, inĂ©luctable dont le climax progressif Ă©gale la transe du bolĂ©ro ravĂ©lien : sa radicale saturation ; le dernier chant / cri d’un orchestre finalement libĂ©rĂ©. Magistral.

 

 

 

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CD Ă©vĂ©nement, critique. TALISMAN : Ɠuvres de Karol Beffa (1 cd Klarthe records)

1. Les Ruines circulaires (2002)
Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Pascal Rophé

Talisman (2018)
Sanja Bizjak (piano), Patrick Messina (clarinette),
Lyodoh Kaneko et Young-Eun Koo (violon),
Allan Swieton (alto), MarlĂšne RiviĂšre (violoncelle)
2. Mystérieux
3. Contemplatif
4. Secco
5. Lent

6. Destroy (2006)
Quatuor Renoir et Karol Beffa (piano) – live recording

Tenebrae (2018)
Gustav Villegas (flûte), Guillaume Chilemme (violon),
LĂ©a Hennino (alto), Victor Julien-LaferriĂšre (violoncelle)
7. Sombre
8. Douloureux

9. Le Bateau ivre (2017)
Orchestre national de France, dir. Alain Altinoglu – live recording

 

 

 

ENTRETIEN AVEC KAROL BEFFA

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beffa karol talisman cd klarthe records critique review cd critique classiquenews annonce CLIC classiquenewsENTRETIEN avec Karol Beffa, compositeur. L’éditeur Klarthe records dĂ©die un nouvel album (intitulĂ© « Talisman ») aux mondes poĂ©tiques du compositeurs KAROL BEFFA, peintre et alchimiste de climats d’un rare souffle suggestif. En format orchestral ou chambriste, les 5 piĂšces rĂ©centes constituent ainsi une nouvelle anthologie majeure ; elles tĂ©moignent d’une sensibilitĂ© Ă  part. Entre “Clouds” et “Clocks”, onirisme et fureur, le compositeur dĂ©voile certains secrets de fabrication, particuliĂšrement inspirĂ© par les poĂštes et les Ă©crivains dont Borges
 Aujourd’hui, Karol Beffa rĂ©flĂ©chit Ă  ce qui pourrait ĂȘtre un prochain opĂ©ra, et il compose pour l’horizon 2021, un « Tombeau » pour chƓur et orchestre, afin de cĂ©lĂ©brer le 200 Ăšme anniversaire de la mort de NapolĂ©on. Explications, Ă©claircissements Ă  propos de l’envoĂ»tement qui naĂźt Ă  l’écoute du programme « Talisman » 
 Propos recueillis en avril 2020 / LIRE notre entretien complet avec Karol Beffa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

APPROFONDIR

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Précédent cd de Karol Beffa critiqué sur CLASSIQUENEWS

 

CD, critique. “CREATIONS” : QUATUOR VENDOME. Bacri, Beffa, Escaich, Connesson
 (1 cd Klarthe records (2011-2016). Feux d’artifice de Karoll Beffa

http://www.classiquenews.com/can-critique-creations-quatuor-vendome-bacri-beffa-escaich-connesson-1-cd-klarthe-records-2011-2016/

 

CD, critique. Karol Beffa : Into the dark (Constraste, 1 cd ApartĂ© 2013). L’ensemble Contraste (pilotĂ© par Johan Farjot) signe un album monographique dĂ©diĂ© Ă  l’écriture crĂ©pusculaire et savamment ombrĂ©e du compositeur franco-suisse Karol Beffa (nĂ© en 1973), C’est avec Thierry Escaich et Philippe Hersant sans omettre Philippe Manoury, l’un des compositeurs les mieux inspirĂ©s d’aujourd’hui, dont l’accessibilitĂ© des Ɠuvres rend l’idĂ©e mĂȘme de musique contemporaine, fraternelle, humaine, souvent enivrante

http://www.classiquenews.com/cd-karol-beffa-into-the-dark-constraste-1-cd-aparte-2013/

 

 

Prédécent livre de Karol Beffa critiqué sur CLASSIQUENEWS

 

LIVRE événement. KAROL BEFFA : Diabolus in opera (éditions Alma nuvis).

http://www.classiquenews.com/ddd/

 

 

 

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livre Ă©vĂ©nement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard). Le texte plus chronologique que biographique s’attache surtout Ă  rĂ©vĂ©ler la profonde unitĂ© et cohĂ©rence d’un Ɠuvre ordinairement estimĂ© comme Ă©clectique, expĂ©rimentale, souvent inabouti du fait mĂȘme de son incessante et continue quĂȘte structurelle. Toute la pensĂ©e de György Ligeti (1923-2006) reste un questionnement ontologique qui interroge la finalitĂ© mĂȘme de la musique et le sens de sa forme transitoire. Et ce n’est certainement pas les entretiens citĂ©s par fragments ou celui intĂ©grĂ© en fin d’ouvrage (Ă©ditĂ© pour partie dans la revue Commentaire en 2006) qui Ă©claire et Ă©lucide le « cas Ligeti »  bien au contraire. L’intelligence et la sensibilitĂ© suprĂȘme du compositeur l’auront prĂ©servĂ© malgrĂ© une adolescence marquĂ©e par l’exil, hors de sa Transylvanie natale, puis la guerre et ses horreurs inoubliables
 LIRE notre critique complĂšte de la bio LIGETI par Karol Beffa : http://www.classiquenews.com/livre-evenement-compte-rendu-critique-gyorgy-ligeti-par-karol-beffa-editions-fayard/

 

 

 

 

 

Compte rendu de concert :

COMPTE-RENDU, critique récital. ENGHIEN LES BAINS, le 13 av 2019. Tristan Pfaff / CD critique (Ad Vitam) / 3 études de Karol Beffa

 

http://www.classiquenews.com/compte-rendu-critique-recital-enghien-les-bains-le-13-av-2019-tristan-pfaff-cd-critique-ad-vitam/

 

 

COMPTE-RENDU, critique récital. ENGHIEN LES BAINS, le 13 av 2019. Tristan Pfaff / CD critique (Ad Vitam)

BEFFA Karol douze etudes cd tristan pfaff piano critique cd classiquenewsCompte-rendu critique rĂ©cital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt, et CD T.Pfaff/K. Beffa, (1 cd Ad Vitam). Un pianiste, un compositeur. Tristan Pfaff et le compositeur Karol Beffa Ă©taient invitĂ©s samedi 13 avril, par l’association Pianomasterclub, Ă  l’auditorium de l’école de musique d’Enghien-les-bains. Les douze Ă©tudes de Karol Beffa reprĂ©sentent l’essentiel de son Ɠuvre pour piano. Tristan Pfaff en a crĂ©Ă© l’intĂ©gralitĂ© en juillet 2014, puis les a enregistrĂ©es sous le label Ad Vitam (CD paru fin 2018). Ce concert permit d’entendre trois de celles-ci extraites du second cahier, au cƓur d’un programme associant Chopin et Liszt.

Tristan Pfaff interprĂšte Karol Beffa

Une heure de musique avec Tristan Pfaff ne laisse pas sur sa faim: le choix des Ɠuvres, et pas des moindres, et la densitĂ© de son jeu ont fait de ce concert un moment intense oĂč l’écoute ne se relĂąche jamais. Construit comme un triptyque, la Sonate n°2 opus 35, dite funĂšbre, de Chopin en est le premier tableau. Tristan Pfaff s’y engage avec toute la force de sa sincĂ©ritĂ©, lui donne souffle d’un bout Ă  l’autre (premier mouvement), dans une tenue cependant qui se refuse Ă  toute effusion dĂ©mesurĂ©e, Ă  l’impudique Ă©panchement, Ă  la prĂ©tention d’un pathos par trop dĂ©monstratif. Les voix chantent, timbrĂ©es admirablement quels que soient les registres (scherzo), sans excĂšs. La main gauche tire du Pleyel des accents sombres, tour Ă  tour voilĂ©s ou coulĂ©s dans le bronze, qui jamais ne plombent le flux musical, en particulier dans la marche funĂšbre empreinte d’une grande dignitĂ© de ton. VoilĂ  Chopin bien servi par la classe de cet interprĂšte dont les moyens pianistiques que beaucoup pourraient lui envier, demeurent au service de la justesse de l’expression comme de son Ă©lĂ©gance.

DU CONCERT AU CD
 Les trois Ă©tudes de Karol Beffa, volet central, donnent un aperçu de l’homogĂšne diversitĂ© des douze Ă©tudes formant le corpus dĂ©diĂ© au piano par le compositeur, qui occupent l’espace entier du CD rĂ©cemment paru chez Ad Vitam. Au cĂŽtĂ© du pianiste celui-ci se tient assis, comme pour insuffler, au fil des pages qu’il tourne, l’inspiration Ă  son interprĂšte qui la fait sienne. On entend la 7Ăšme, Ă  l’atmosphĂšre mĂ©ditative, la 10Ăšme « sur le nom d’Auvers », une piĂšce Ă©nergĂ©tique qui contraste avec ses alternĂ©s rapides, ses scansions rythmiques, ses traits articulĂ©s dans l’aigu, et ses vigoureuses octaves montantes Ă  la basse, et enfin la 11Ăšme, dont la rĂ©fĂ©rence thĂ©matique Ă  la cinquiĂšme Valse sentimentale de Ravel nous amĂšne dans un univers arachnĂ©en, mystĂ©rieux au dĂ©part, qui s’épaissit et s’assombrit en son centre dans le tissu serrĂ© de ses canons, et finit Ă©nigmatique. Tristan Pfaff en fin coloriste en dessine les espaces et les lignes enchevĂȘtrĂ©es avec clartĂ© et subtilitĂ©, et dĂ©joue avec le plus grand naturel les difficultĂ©s techniques, celles notamment relatives aux Ă©carts et aux dĂ©placements sur le clavier. L’ensemble Ă©coutĂ© au disque donne une impression familiĂšre, d’à la fois de nouveau et de connu, tant le langage musical est immĂ©diatement intelligible. Karol Beffa ne conçoit pas la crĂ©ation musicale ex nihilo: si le modĂšle « Ligeti » est omniprĂ©sent, il inscrit son Ă©criture dans le fil de ses aĂźnĂ©s, Dutilleux, Debussy, Ravel, mais aussi Reich. Cette imprĂ©gnation sert la personnalitĂ© originale de ce compositeur qui, au-delĂ  de ses « tics » d’écriture, marque incontestablement de son sceau les pages de ces Ă©tudes. Tristan Pfaff, dĂ©dicataire de la douziĂšme, la plus redoutable, signe ici un trĂšs beau disque oĂč sa sensibilitĂ© trouve un heureux terrain d’expression.

Revenons au concert avec le dernier tableau du triptyque: la RĂ©miniscence de Norma de Liszt/Bellini. Tristan Pfaff en traduit l’esprit de bravoure dĂšs les premiĂšres minutes et on mesure dans cette piĂšce aux difficultĂ©s innombrables, le talent de ce pianiste et le niveau de sa maĂźtrise technique. Une interprĂ©tation Ă©blouissante mettant en valeur au-delĂ  du pianisme lisztien l’envergure orchestrale, les tessitures vocales, en particulier dans le mĂ©dium du clavier: il timbre et fait chanter ses pouces comme personne. Quelle Ă©loquence, quelle exaltation dans le jeu! On en est soulevĂ©, tout comme ses mains qui semblent ne plus toucher le clavier, volent au-dessus de lui. Le bis, fugace en comparaison, n’en sera pas moins brillant, avec Étincelles de Moszkowski dans l’arrangement d’Arcadi Volodos.

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Compte-rendu critique rĂ©cital Tristan Pfaff, Enghien-les-Bains, 13 avril 2019, Chopin, Beffa, Liszt — À Ă©couter: CD Karol Beffa, Douze Ă©tudes, par Tristan Pfaff, piano, label Ad Vitam Records, 2018.

Livre événement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard)

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livre Ă©vĂ©nement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa (Editions Fayard). Le texte plus chronologique que biographique s’attache surtout Ă  rĂ©vĂ©ler la profonde unitĂ© et cohĂ©rence d’un Ɠuvre ordinairement estimĂ© comme Ă©clectique, expĂ©rimentale, souvent inabouti du fait mĂȘme de son incessante et continue quĂȘte structurelle. Toute la pensĂ©e de György Ligeti (1923-2006) reste un questionnement ontologique qui interroge la finalitĂ© mĂȘme de la musique et le sens de sa forme transitoire. Et ce n’est certainement pas les entretiens citĂ©s par fragments ou celui intĂ©grĂ© en fin d’ouvrage (Ă©ditĂ© pour partie dans la revue Commentaire en 2006) qui Ă©claire et Ă©lucide le « cas Ligeti »  bien au contraire. L’intelligence et la sensibilitĂ© suprĂȘme du compositeur l’auront prĂ©servĂ© malgrĂ© une adolescence marquĂ©e par l’exil, hors de sa Transylvanie natale, puis la guerre et ses horreurs inoubliables

Biographe et essayiste de premier plan ici, le compositeur Karol Biffa saisit idĂ©alement le paradoxe Ligeti, penseur plus que compositeur, crĂ©ateur davantage que rĂ©alisateur. Si la forme parfaite n’existe pas, au moins Ligeti a le gĂ©nie d’en poser les jalons initiateurs. L’énigme Ligeti se dĂ©finit par son inachĂšvement mĂȘme, son sens permanent de l’invention : d’oĂč un catalogue de partitions particuliĂšrement diversifiĂ© : chambriste, symphonique, solistique,
 et lyrique : l’unique opĂ©ra le Grand Macabre (1974-1977) constitue ici le chapitre le plus marquant de la dĂ©marche et du travail de Ligeti (malgrĂ© la faiblesse reconnue de son livret) ; son dĂ©lire poĂ©tique inspirĂ© du gothique fantastique (de caractĂšre bouffon, confrontĂ© au tragique du Requiem de 1965) a permis de rĂ©aliser concrĂštement le meilleur opĂ©ra contemporain des annĂ©es 1970.
L’intĂ©rĂȘt du texte revient au profil de son auteur qui est aussi compositeur. Chaque
partition est conceptualisĂ© dans un contexte musical et rĂ©tabli dans le parcours d’une Ă©criture constamment critique. Donc forcĂ©ment insatisfaite. Du reste, en ce sens, Ligeti nous rappelle le sens de la formule d’un Stravinsky qui dans toutes ses conversations et entretiens rapportĂ©s, avait le gĂ©nie du trouble plutĂŽt que de l’explicitation.

Ligeti par Beffa
D’un compositeur l’autre : immersion directe

György LigetiLes grandes fresques orchestrales : Apparitions (1959), AtmosphĂšres (1961), Lontano (1967)
 ; l’introspection mĂ©ditative presque insupportable des Etudes pour piano (1985-2001) ; la grande poĂ©tique rythmique, de Continuum, 1968 au Concerto pour piano de 1988, sans omettre Clocks and Cloud de 1973, piĂšce maĂźtresse sur le plan de l’esthĂ©tique, – et qui donne mĂȘme son titre Ă  la troisiĂšme partie du livre (« Clocks and Cloud : 1965-1980 »), comme l’irrĂ©sistible travail sur la texture et sa flamboyante plasticitĂ© (Sippal, Dobbal, Nadihegeduvel, 2000)
 figurent au titre des plus grandes rĂ©alisations musicales et expressives de la seconde moitiĂ© du XXĂš. Chacun de ses jalons, est magistralement prĂ©sentĂ©, exposĂ©, analysĂ© dans une langue accessible et claire.
MarquĂ© par Bartok, mais aussi l’inĂ©luctable tragique de la guerre, Ligeti rĂ©ussit Ă  dĂ©ployer sa voix propre, en dehors de toutes chapelles postmodernes, hors des discours dogmatiques d’un Boulez, hors du champs temporel des minimalistes et rĂ©pĂ©titifs amĂ©ricains. La singularitĂ© de l’oeuvre ligetienne revient Ă  la biographie musicale propre du compositeur : un ami, un pĂ©dagogue, – certes professeur et compositeur donc (Ă  Hambourg et Ă  Darmstadt), qui fut surtout, et c’est le point essentiel de son Ɠuvre qui lui donne son ampleur et sa puissance spĂ©cifique, un penseur esthĂšte au carrefour des disciplines, de la musique, de la littĂ©rature, de la peinture. Lecture incontournable. CLIC CLASSIQUENEWS de l’étĂ© 2016.

Livre Ă©vĂ©nement. Compte rendu critique : György Ligeti par Karol Beffa. Editions Fayard. 460 pages. Parution : mai 2016. ISBN : 978 2 213 70124 0. Prix indicatif : 28 €. CLIC CLASSIQUENEWS de l’étĂ© 2016 (Ă  ce titre intĂ©grĂ© dans notre sĂ©lection de l’étĂ© 2016).

VIDEO : reportage Festival PrĂ©sences, janvier 2011 (Les 20 ans) : extraits de Requiem de Ligeti, sous la direction d’est Pekka-Salonen.

http://www.classiquenews.com/video-festival-presence-de-radio-france-janvier-2011-esa-pekka-salonen/

 

Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa (Fayard)

ligeti gyorgy par karol beffa editions fayard critique compte rendu annonce Classiquenews9782213701240-001-X_0Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa (Fayard). Publication Ă©vĂšnement au rayon “biographies” : le compositeur contemporain Karol Beffa dĂ©die une nouvelle biographie au compositeur nĂ© hongrois György Ligeti (1923-2006) et qui dut quitter son pays en 1956, aprĂšs l’occupation par les chars russes de Budapest. En terre germanique (Vienne, Cologne, Hambourg…), Ligeti devient Ligeti, crĂ©ateur douĂ© d’une intelligence remarquable, d’une culture illimitĂ©e et d’une exigence musicale exceptionnelle. Il a composĂ© comme un Ă©crivain, dans la lignĂ©e de Bartok, au carrefour d’esthĂ©tiques diverses (post schoenbergienne, sĂ©rielle, spectrale…), toujours supĂ©rieurement maĂźtrisĂ©es. Combinant Ă  sa grande Ă©rudition, les ferments d’un instinct sĂ»r colorĂ© par un esprit facĂ©tieux “dada”, Ligeti s’est tenu Ă  bonne distance des dogmatisme et des concepts fumeux pseudo expĂ©rimentaux… Il incarne une trajectoire Ă  part, celle d’une personnalitĂ© totale. Admirateur, le compositeur Karoll Beffa complĂšte une sĂ©rie de travaux prĂ©cĂ©dents, plutĂŽt convaincants mais majoritairement d’auteurs britanniques, Ă©lucidant de nombreux aspects de l’oeuvre de Ligeti (comme de sa personnalitĂ© et de ses goĂ»ts) jusque lĂ  peu abordĂ©s : le dernier Ligeti, son amour du timbre, les clĂ©s pour comprendre la quĂȘte musicale dans son ensemble. L’auteur du Grand Macabre (1974-1977) ne pouvait trouver ici meilleur avocat. Prochaine grande critique dĂ©veloppĂ©e dans le mag cd, dvd, livres de CLASSIQUENEWS.

 

 

 

 

 

Livres, annonce. György Ligeti par Karol Beffa, éditions Fayard, 464 pages. Parution annoncée le 18 mai 2016.

 

 

 

 

CD. Karol Beffa : into the dark (Constraste, 1 cd Aparté 2013)

cd-karoll-beffa-into-the-dark-cd-aparte-CLIC-de-classiquenews-Comptre-rendu-critique-cd-CLIC-de-classiquenews-de-juin-2015CD. Karol Beffa : Into the dark (Constraste, 1 cd ApartĂ© 2013). L’ensemble Contraste (pilotĂ© par Johan Farjot) signe un album monographique dĂ©diĂ© Ă  l’Ă©criture crĂ©pusculaire et savamment ombrĂ©e du compositeur franco-suisse Karol Beffa (nĂ© en 1973), C’est avec Thierry Escaich et Philippe Hersant sans omettre Philippe Manoury, l’un des compositeurs les mieux inspirĂ©s d’aujourd’hui, dont l’accessibilitĂ© des Ɠuvres rend l’idĂ©e mĂȘme de musique contemporaine, fraternelle, humaine, souvent enivrante. Karol Beffa fut le plus jeune titulaire de la chaire de crĂ©ation artistique au CollĂšge de France (2012/2013) : une fonction lĂ©gitime si l’on constate ici l’Ă©tendue de ses facultĂ©s compositionnelles. Le Concerto pour alto et orchestre (2005) est avec DĂ©dale  (1999), la piĂšce la plus ancienne du programme de ce disque. Pour cordes seules, l’oeuvre dĂ©ploie et cultive des rĂ©sonances sombres (c’est le “dark side” d’un Beffa continĂ»ment inspirĂ© par l’ombre et la gravitĂ©), qui semblent au dĂ©marrage citer quelque Ă©pisode du Requiem de Berlioz. L’ensemble Contraste sait affirmer le caractĂšre mĂ©ditatif et repliĂ©, si prenant par son aspiration funĂšbre, affichant perpĂ©tuellement un deuil viscĂ©ral. Le cycle fait entendre l’activitĂ© d’une dĂ©sespĂ©rance tenace, tel le parcours d’une malĂ©diction sinueuse qui chemine dans le dĂ©sespoir le plus profond et qui s’Ă©paissit par paliers ascendants. L’oeuvre affiche une rĂ©ussite indiscutable : elle acclimate sur le mode orchestral et concertant, la matiĂšre de Masques, partition antĂ©rieure pour violon et violoncelle. Le vif qui suit est plus agitĂ© voire convulsif  traversĂ© de spasmes inquiets. De notre point de vue, le compositeur y perd la cohĂ©rence de construction et sa charge Ă©motionnelle est sacrifiĂ©e pour un jeu purement formel.

Into the dark :

Karol Beffa, apĂŽtre de l’ombre, Ă©grĂšne 1001 nuances de noir…

 

karol_beffa_603Plus nuancĂ©e, la matiĂšre du petit Concerto pour harpe de 2013 enchaĂźne une sĂ©rie de visions harmoniques dans un climat extatique oĂč l’interprĂšte (Emmanuel Ceysson inspirĂ©) doit surtout faire chanter l’instrument soliste, vĂ©ritable rĂ©sonateur d’un sentiment d’enchantement presque enivrĂ© en tout cas nocturne. Le sombre et l’ombre, la nuit et le crĂ©puscule dessinent ici autant de plans d’un mĂȘme paysage qui rĂ©vĂšle, contrairement Ă  ce que laisse supposer le texte de prĂ©sentation, non pas la difficultĂ© de Karol Beffa Ă  atteindre une secrĂšte unitĂ© de piĂšce en piĂšce, mais plutĂŽt sa grande cohĂ©rence d’inspiration : chaque partition scrupuleusement complĂ©mentaire et en rĂ©sonance entre elles, composant en nuances de noirs les plus tĂ©nus, ce “dark” proclamĂ© en couverture, comme la couleur de l’apĂŽtre Ă  l’obscuritĂ© flamboyante.
Ainsi, Ă©galement de 2013, Dark pour piano et cordes est d’une solennitĂ© jamais raide ni dĂ©clamation et lĂ  encore nocturne, dont le second Ă©pisode – hĂ©las-, s’affaiblit comme un pastiche de Rachmaninov.

CLIC D'OR macaron 200De 2012, les 4  chants sur les poĂšmes de Saint Jean de la Croix sont heureusement d’une toute autre qualitĂ© d’obscuritĂ©. Certes ils pĂątissent malgrĂ© leurs climats d’imploration ardente, de l’articulation totalement inintelligible de la mezzo Karine Deshayes, qui se fourvoie dans un espagnol brumeux et mou. Mais la beautĂ© cuivrĂ©e, crĂ©pitante du timbre captive indiscutablement. Le premier chant : Un  pastorcico solo est embrasement;  Del  verbe divino nourrit une priĂšre assoiffĂ©e et aussi inquiĂšte sur un mode presque interrogatif;  Sin  arrimo y  con arrimo est plus apaisé  mais comme apeurĂ© et d’une douleur panique ;  ! Oh llama de amor viva est d’une introspection intime, secrĂšte qui exprime les Ă©lans silencieux et rentrĂ©s des grands mystiques… autant de sentiments ciselĂ©s qui ici n’Ă©voquent pas les degrĂ©s du noir intĂ©rieur mais plutĂŽt toutes les marches les plus infimes d’une introspection ultime  articulant la foi comme une exploration du moi profond. HĂ©las que n’avons les textes intĂ©graux et leur traductions pour se dĂ©lecter de la collusion verbe et instruments, d’autant  que par les cordes seules, l’orchestre est loin d’accompagner simplement : il Ă©claire  aussi  chaque aspiration, chaque enjeux  Ă©motionnel  du texte. C’est pour nous le cycle le plus intĂ©ressant du programme enregistrĂ©. Sublime.

DĂ©dale, piĂšce que l’on connaĂźt dĂ©jĂ  de longue date (crĂ©Ă©e en 1999), exprime mieux que tout dĂ©veloppement redit aprĂšs lui, ce labyrinthe initiatique dont le secret et le mystĂšre demeurent jusqu’Ă  la fin, intact, prĂ©servĂ© de tout dĂ©voilement. La piĂšce de 12 mn est un absolu chef d’oeuvre de concision et de construction dramatique : une ivresse aux cordes seules qui rĂ©capitule et englobe l’esprit des MĂ©tamorphoses de Strauss et La Nuit transfigurĂ©e de Schönberg : ses glissandi trahisent les sursauts du rĂȘve animĂ©, l’activitĂ© secrĂšte de la psychĂ© toujours efflorescente et jamais dĂ©voilĂ©e. De l’aveu du compositeur, il s’agit du prolongement d’une lecture de Borges, mais aussi de la rĂ©miniscence d’un songe qui convoque une matiĂšre mouvante inaccessible. La section centrale plus dramatique et explicitement narrative concentre, aspire, exaspĂšre toute vellĂ©itĂ© de la conscience, pour replier cette arche vers l’Ă©mergence de l’immatĂ©riel, comme au dĂ©but : dans des miroitements contenus mais bien actifs. Un chef d’oeuvre que chacun doit “vivre” et Ă©prouver au disque mais aussi au concert, comme une courte expĂ©rience fulgurante. Contraste menĂ© par Johan Farjot et Arnaud Thorette et la harpe enchantĂ©e, orphique de Ceysson signent une Ă©blouissante lecture de cette piĂšce du sublime.

cd-karoll-beffa-into-the-dark-cd-aparte-CLIC-de-classiquenews-Comptre-rendu-critique-cd-CLIC-de-classiquenews-de-juin-2015CD, compte rendu critique. Karol Beffa : Into the dark. Ensemble Contraste. Johan Farjot, direction. Avec Karine Deshayes (mezzo, Nuit obscure), Arnaud Thorette (violon, alto), Emmanuel Ceysson (harpe) et Karol Beffa (piano). 1 cd Aparté. Programme enregistré à Paris (Temple Saint-Marcel) en janvier et février 2013. Durée : 1h11mn. CLIC de classiquenews de juin 2015.