CD, coffret. Compte rendu critique : Karl Boehm : Late recordings. Vienne, Londres, Dresde. 23 cd Deutsche Grammophon (1969-1980)

Karl-Böhm_wideCD, coffret. Compte rendu critique : Karl Boehm : Late recordings. Vienne, Londres, Dresde. 23 cd Deutsche Grammophon (1969-1980). Deutsche Grammophon nous régale littéralement avec ce coffret de 23 cd qui dévoile et souligne la justesse et la profondeur poétique du chef autrichien si mésestimé Karl Böhm, baguette ardente, vive, subtil qui malgré le grand âge, 70 et 80 passés, jusqu’à 1980 (l’année qui précède sa mort), reste inégalée chez Mozart, Schubert, Beethoven ou Richard Strauss… Voici ses histoires d’amour avec trois grands orchestres avec lesquels il a travaillé et approfondi la compréhension des oeuvres choisies ici essentiellement orchestrales (DG fera-il paraître en complément un coffret lyrique ?) : London Symphony Orchestra, Staatskapelle Dresden, Philharmonique de Vienne évidemment…

Karl Böhm ou Boehm, précède voire pour certaines oeuvres égale le génie de l’autre baguette autrichienne, Karajan. Aussi peu narcissique que son cadet était megalo, le docteur Böhm a le souci du métier bien tissé, parfaitement structuré, avant l’impact de la gestuelle ou la photogénie de la posture.
C’est un artisan orfèvre (dans le sens le plus noble du terme) qui concilie sensibilité et clarté. En cela son legs artistique, dévoilé dans ses dernières années (à près de 70 ans et au-delà) dans ce coffret magistral édité par Deutsche Grammophon, est des plus captivants.
Ses Mozart et ses Strauss  (Karajan  souhaitera toute sa vie égaler l’accomplissement de Boehm dans La femme  sans ombre entre autres) restent les plus justes qui soient. Ses Wagner  sont aussi finement articulés grâce à la proximité précoce de Karl Muck chef attitré de Bayreuth qui avait remarqué son premier Lohengrin (1917).

 

 

 

23 cd soulignent chez Deutsche Grammophon l’héritage du chef autrichien

Böhm : le poète et l’architecte

 

bohm karl coffret late years deutsche grammophon clic de classiquenews critique du coffret cd juin 2015La direction de Karl Böhm (ou Boehm :1894-1981) s’offre à nous dans ce coffret de 23 cd, jalons étonnamment polis et travaillés du dernier Böhm à la tête du Wiener Philharmoniker (cd1-15 ; 17-18 ; 22-23), London Symphony Orchestra (cd 19-21) et Staatskapelle de Dresde (cd2 et 16). L’élégance du maestro, un authentique orfèvre des équilibres orchestraux, doué d’une somptueuse sensibilité instrumentale, un tempérament lyrique hors pair (en particulier chez Richard Strauss) jaillit ici dans ce résumé symphonique d’une rare valeur. Voici le Boehm le plus mûr, le plus abouti, celui septuogénaire jusqu’à sa mort octogénaire survenu à 86 ans. Avec le recul, le chef autrichien a incarné une synthèse parfaite du bon goût, apôtre du style impeccable n’excluant ni poésie, ni puissance, ni équilibre souverain. Une alliance qui nous paraît aujourd’hui légendaire et qui permet de mieux mesurer l’immense legs transmis par Böhm, plus de 30 ans après sa mort. Avec ses chers Wiener Philharmoniker, Karl Böhm aura traversé un large répertoire depuis, si l’on respecte une vision chronologique ainsi restituée par Deutsche Grammophon : Mozart (Requiem de 1971) et les Strauss faiseurs de valses (1971 et 1972), les symphonies de Haydn (88,89,90,91,92 en 1973,1974), ces dernières préparant évidemment les Symphonies de Mozart minutieusement choisies (29, 35 “Haffner”, 38 “Prague”, 39 en 1979-1980 ; sans omettre les 40 et 41 de 1976), mais aussi des Bruckner carrés et puissants (Symphonies 7 et 8 (1976), Schubert (Symphonies 5 et 8 inachevée), Schumann (4ème), Dvorak (évidemment du Nouveau Monde n°9) : tout cela à la fin des années 1970. Mais l’accomplissement réalisé par Böhm et le Wiener Philharmoniker ne saurait être totalement exprimé sans les étapes décisives qui demeurent chez Strauss (l’éblouissant poème symphonique Une vie de héros de 1976, et chez Beethoven : la 9ème qui est le premier opus d’ouverture (cd1 : 1980, avec Jessye Norman, Placido Domingo, Brigitte Fassbaender et Walter Berry), les cd 2 (somptueuses ouvertures Egmont, Coriolan, Créatures de Prométhée, ciselées sur l’arc tendu et poétique de l’épopée humaine avec des respirations amples et prenantes soulignent combien le génie du chef lyrique se dévoile continûment) ; enfin la Missa Solemnis de 1974 (cd 3 et 4) : avec un plateau de rêve (Margaret Price, Christa Ludwig, Wieslaw Ochman et Martti Talvela). Si le choeur n’y est pas aussi  raffiné et calibré que chez Karajan, Böhm sait exploiter toutes les ressources de l’instant avec un don sensible indiscutable : la ferveur qui s’en dégage est tangible et aérienne. Le Benedictus (violon solo : Gerhart Hetzel) y atteint avant Karajan un sommet d’élégance rentrée, d’embrasement mesuré qui captive de bout en bout.  Böhm a l’intelligence et la sensibilité pour faire jaillir et étinceler comme personne des climats souterrains, d’une profondeur absolue, à la fois grave mais tendre et d’une délicatesse humaine. C’est d’ailleurs ce qui rend sa direction lyrique aussi passionnante chez Wagner et Strauss (à notre connaissance sa Femme sans ombre est inégalée, même comparé à Karajan, Solti ou Sinopoli).

Avec le London Symphony Orchestra, Böhm grave les Symphonies 4, 5 et 6 de Tchaikovski en 1977-1978-1980, déployant des joyaux d’intériorité là aussi embrasés parfaitement mesurés.

CLIC_macaron_2014La collaboration du chef autrichien avec la Staatskapelle Dresden n’est certes pas anecdotique apportant l’éclairage complémentaire de Beethoven (ouvertures Fidelio et Leonore III de 1969 : c’est le témoignage le plus ancien du coffret : Leonore III époustouffle par son intelligence dramatique et la poésie de l’architecte comme la sûreté de ses audaces instrumentales, dont des cuivres toujours rutilantes, déliées, accents toniques d’une vision saisissante), et aussi un Schubert (la 9ème dite La Grande) de 1979.

 

 

 

Biographie. Né le 28 août 1894 à Graz et mort le 14 août 1981 à Salzbourg (86 ans), Karl Böhm / Boehm est avec son cadet Karajan, le chef autrichien le plus célèbre et comme lui au passé obscur à l’énoncé délicat en partie pendant les années d’occupation hitlériennes. Le jeune diplômé en droit  se forme à la musique aux Conservatoire de Graz puis de Vienne. À 27 ans, il est l’assistant – 4ème chef invité auprès de Bruno Walter à l’Opéra d’Etat de Bavière en 1921 (élargissement du répertoire symphonique et surtout lyrique dont Don Giovanni, Der rosenkavalier, Ariadne auf Naxos…), puis il dirige à Darmstad (dès 1927 comme Kapellmeister), enfin à Hambourg (1931).

Travailleur né, Böhm sait aussi explorer les auteurs de son temps dirigeant Krenek, Paul Hindemith, Honegger. .. il produit son premier Parsifal, une Salomé légendaire et en 1931, Wozzeck de Berg avec lequel il se lie d’une profondeur amitié; ces deux accomplissement de la presque quarantaine font de Darmstadt un haut lieu de réalisation artistique.
A Hambourg, les opéras de Böhm gagnent encore en profondeur et en finesse d’analyse psychologique ; et plus de Strauss  (première Elektra et Arabella) dont il fait la connaissance, Boehm  comme Erich Kleiber à  la même époque, oeuvre aussi à humaniser Verdi d’une verve dramatique nouvelle (Macbeth).

L’ordre nazi ne lui pose pas de problème car le jeune chef poursuit une carrière ascensionnelle incarnant aux heures les plus noires de l’Allemagne, l’idée du chef allemand de souche reconnu et encouragé  par les nazis. C’est un chef adoubé qui s’affirme ainsi en 1933 à l’Opéra de Vienne par la grande porte avec Tristan und Isolde de Wagnérien.

 

De  fait, en 1934, il succède à Fritz Busch (expulsé par les nazis) à la tête du Semperoper de Dresde puis dans la décennie suivante devient directeur musical de l’Opéra d’État de Vienne en1943. Patriote déclaré, Boehm ne fait pas mystère de son admiration pour le reich hitlérien, n’hésitant pas à diriger en 1938, le concert officiel célébrant l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne nazie et faisant dans ce contexte le salut nazi.
Comme un autre proche de Strauss, Clemens Krauss également chef d’orchestre,  Boehm fait allégeance aux nazis sans pour autant détenir sa carte du parti nationaliste socialiste (comme c’est le cas de Karajan et de la soprano Élisabeth Schwarzkopf), de toute évidence Boehm adhère  au régime de la barbarie, en défendant pourtant les compositeurs interdits… Après la guerre, il se voit réhabilité et poursuivra sa carrière au début des années 1950,  quand un Karajan dut  s’exiler en Grande Bretagne pour préparer ensuite l’essor de sa propre activité de chef en Allemagne et en Autriche… avec l’éclat que l’on sait.

Après la guerre, Böhm se distingue à la tête de l’Orchestre philharmonique de Vienne ainsi avant Karajan et au Festival de Salzbourg. Sa direction  et sa compréhension des oeuvres s’affirment surtout dans le domaine symphonique classique centré essentiellement sur le répertoire germanique romantique (Symphonies de Beethoven et en particulier de Schubert dont il est l’un des premiers promoteurs quand Bernstein s’intéressait plutot à Mahle)… A cela s’ajoute les classiques viennois : Haydn, Mozart, raffinés, élégantissimes. Bruckner est aussi un cheval de bataille ardemment défendu comme Schubert : ses lectures des symphonies 4 et 8 restent anthologiques par leur souffle et leur clarté miniaturiste.

Très rare en France, Boehm dirige aux Chorégies d’Orange le 7 juillet 1973, Tristan und Isolde de Richard Wagner avec la soprano Birgit Nilson et le ténor Jon Vickers.

 

 

La vision est celle d’un architecte qui réussit la structure dramatique des oeuvres : opéras, symphonies, oratorio ; veillant particulièrement aux équilibres et à la clarté de la sonorité, Boehm est un interprète pointilliste, capable d’une superbe ciselure instrumentale qui colore ses Wagner ou ses Schubert d’une saveur mozartienne, et inversement, il apporte à ses Mozart un souffle et une respiration d’une ampleur personnelle souvent passionnante.

CD, coffret. Compte rendu critique : Karl Boehm : Late recordings. Vienne, Londres, Dresde. 23 cd Deutsche Grammophon (1969-1980).