CRITIQUE, concert du NOUVEL AN 2022. VIENNE, Musikverein, le 1er janvier 2022. Wiener Philharmoniker, Daniel Barenboim : Strauss (Johann I, II, Josef, Eduard), Josef Hellmesberger fils…

new-year-concert-concert-nouvel-an-2022-daniel-Barenboim-wiener-philharmoniker-philhar-vienne-critique-annonce-classiquenewsCRITIQUE, concert. WIEN, VIENNE (Autriche), le 1er janvier 2022. CONCERT DU NOUVEL AN 2022 – Wiener Philharmoniker, Daniel Barenboim, direction  -  Sous les ors nĂ©oclassiques de la Salle dorĂ©e du Musikverein Ă  Vienne, et devant le public (après son absence en 2021 en raison du confinement), les instrumentistes viennois retrouvent pour la 3ème fois, le chef Daniel Barenboim, comme prĂ©cĂ©demment en 2009, 2014, et donc en ce jour inaugural de l’annĂ©e 2022… Au programme, les Wiener Philharmoniker dont les instrumentistes Ă©laborent la sĂ©lection des partitions jouĂ©es, un retour au fondamentaux de ce rituel de dĂ©but d’annĂ©e, que des Viennois pas de compositeurs europĂ©ens invitĂ©s comme ce fut le cas des Ă©ditions prĂ©cĂ©dentes. Avec une rĂ©fĂ©rence au milieu de la presse du XIXème Ă  l’époque des Strauss : « premières feuilles », « petites chroniques », … autant de citations propres aux medias d’alors que les Strauss Ă©voquent avec un entrain proche de la frĂ©nĂ©sie. A croire que dĂ©jĂ , l’actualitĂ© bouillonnante n’attendait pas l’analyse et le recul, mais le spectaculaire et le sensationnel.

Le début évoque la figure du Phénix, oiseau fantastique capable de renaître de ses cendres, beau symbole de résilience, plutôt opportun dans le contexte de pression sanitaire actuel. L’Autriche quelques jours avant Noël a du se reconfiner…

 

 

Le génie straussien : Johann II et Josef

 

 

Barenboim a joué avec les Viennois en tant que pianiste ; il les a en de nombreuses fois dirigés comme chef… cette entente naturelle, et l’expérience partagée qui suscite la complicité, s’entendent immédiatement dès la première œuvre (Marche du Phoenix de Josef Strauss) ; avec un sens de l’architecture dramatique, du détail dans l’équilibre des timbres qui soulignent combien les Strauss ont su ciseler la parure orchestrale de chacune de leurs valses.

strauss josef portrait classiquenewsLe Concert 2022 met l’accent sur l’écriture de Josef, aussi Ă©lĂ©gante et raffinĂ©e que celle de son frère ainĂ©, Johann II. Après le dĂ©clin physique de ce dernier, Josef pourtant douĂ© comme ingĂ©nieur, dut prendre la direction de l’orchestre familial et diriger Ă  son tour les musiciens de tournĂ©e en tournĂ©e. C’est extĂ©nuĂ© et lui aussi usĂ©, qu’il meurt entre deux concerts en Pologne… triste existence mais Ĺ“uvre incomparable. La Phönix-Marsch, op. 105 est une marche enchantĂ©e, pleine de joie pĂ©tillante, lever de rideau idĂ©al oĂą brillent flĂ»tes, cors, l’excitation aussi de la caisse claire – c’est une introduction courte, pleine d’astuces et de facĂ©tie propre Ă  l’inspiration d’un Josef qui n’a rien Ă  envier Ă  son ainé…

Ce dernier dans « Phönix-Schwingen » op. 125 – les ailes du PhĂ©nix Ă©crit une grande valse : poĂ©sie ciselĂ©e instrumentale, parcourue d’éclairs, en un flux dramatique qui invite immĂ©diatement la valse orchestrale et symphonique d’une noblesse irrĂ©sistible. Johann II exploite Ă  dessein les contrastes flĂ»tes / violoncelles ; tandis que spĂ©cifique, la disposition du « mur des contrebasses » en fond de scène, s’impose par son agilitĂ© magicienne (encore une spĂ©cificitĂ© viennoise) ; on savoure le piccolo mordant et la noblesse des cors… la verve du compositeur-narrateur chante la fĂ©erie de cette matière orchestrale conçue comme un formidable livre de contes et lĂ©gendes ; Strauss enchante littĂ©ralement par l’intelligence de l’orchestration (scintillement du triangle et du piccolo, ajouts de la harpe et de la traversière) ; on remarque beaucoup de nouveaux visages dans les rangs du philharmonique, et toujours prĂ©servĂ© cette Ă©lĂ©gance et cette finesse de la sonoritĂ©, y compris dans les tutti, jamais Ă©pais.

La Sirène (Polka mazur opus 248) de Josef, montre combien l’ingénieur, était doué pour les polkas mazurkas (lentes) : cor nobles et majestueux, mélodies tziganes éthérées et évanescentes ; nostalgie d’une délicatesse ciselée (harpe omniprésente), recherche de texture, de sensualité graduelle vers le tutti final des plus magiciens… rien à dire à cette maîtrise qui égale celle de son frère ainé, Johann II. Barenboim a bien raison de mettre ainsi l’accent sur le talent de Josef.

Le programme évoque l’activité de la presse de l’époque. C’est d’abord « Kleiner Anzeiger », Galop op. 4 (petites annonces) de Josef Hellmesberger (fils), premières références à la presse, galopante partition d’une frénésie … médiatique ; puis « Feuilles du matin » / Morgenblätter op. 279 de Johann Strauß II est une valse développée qui évoque les journaux partenaires du fameux bal Concordia (1864) organisé par les journalistes : valse classique, ample et poétique, d’un raffinement emblématique du clan des frères Strauss (triangle cristallin du matin, nostalgie et fanfaronnade du le tuba très en verve…). Enfin, pour conclure cette première partie, « Petite Chronique » / Kleine Chronik opus 128 d’Eduard Strauß déroule sur un train d’enfer, une polka rapide et enjouée qui touche autant par sa motricité électrisée que par la poésie des options instrumentales.

barenboim-daniel-maestro-classiquenews-compte-rendu-critique-concertsAprès la pause (le temps du journal de la mi journée sur France 2), reprise avec plusieurs pépites dont la séduction va crescendo. Pianiste mozartien, mais aussi chef lyrique familier du dramatisme et de la suggestion, Daniel Barenboim dirige d’abord l’ouverture de La Chauve souris / « Die Fledermaus », sommet de l’élégance viennoise pour les planches, qui révèle toute la science géniale de Johann Strauss II. Se distinguent surtout la frénésie et la nervosité claire et détaillée d’une direction pleine de vivacité, plutôt enjouée qui exprime l’esprit de fête et la pétillance d’un sublime lever de rideau. La direction est affûtée, vive, surtout économe dans sa gestuelle millimétrée. L’unisson souple et aérien des cordes frétille comme l’ébullition avant le saut du champagne ; c’est d’ailleurs toute l’énergie des bulles que fait surgir avec à propos maestro Barenboim. Ainsi la polka qui suit « Champagner-Polka. Musikalischer Scherz », op. 211 du même Johann II, fait directement référence à l’hyperactivité des bulles. Ainsi en plus de son élégance et de son raffinement, la légèreté liquide est une autre vertu des Wiener Philharmoniker.

Puis après une valse enjouée pareillement de Carl Michael Zieren, « Nachtschwärmer. Walzer », op. 466, au bel aplomb militaire, à l’élégance instrumentale toute … « impériale » (et qui célèbre aussi l’ivresse hédoniste des oiseaux de nuits ou fêtards en diable), le programme aborde l’autre thématique phare de cette année, l’orient ou plutôt l’orientalisme, celui rêvé, fantasmé par les compositeurs fin de siècle comme Gérôme entre autres.

STRAUSS johann II portrait 2 Johann_Strauss_Jr._1880'sL’orient, après la marche turc de Mozart… et son opéra L’Enlèvement au sérail, inspire nos Viennois. De Johann Strauss II, la « Persischer Marsch », op. 289 (Marche persane) libère le potentiel expressif et nuancé des instruments, très en verve sur le thème oriental : flûtes et piccolos endiablés, cuivres racés, frénésie qui a du chien et du style sur le rythme enjoué pointé par la caisse claire. Puis du même Johann Strauss fils, « Tausend und eine Nacht » / valse / walzer, op. 346, permet aux instruments rois, chacun finement caractérisés de faire valoir leur personnalité : solo nostalgique du violoncelle ; chef et orchestre se font danseurs dans une musique de fête, littéralement magicienne ; leur répond la chorégraphie du Ballet de l’Opéra de Vienne dans une séquence désormais incontournable filmée au soleil dans le parc de Schönbrunn, ce Versailles viennois… Barenboim articule, chante ce rêve éveillé qui rappelle l’énergie printanière de la valse du printemps que Karajan savait faire jubiler (mais sans la voix de Kathleen Battle) ; là encore, on note la splendide caractérisation par l’orchestre.

Très bien conçu, le programme de cette seconde partie enchaîne deux révélations, orchestralement passionnantes, de deux compositeurs méconnus, mais dont l’orchestration n’a rien à envier de leurs confrères plus célèbres. D’abord, le dernier du clan Strauss, Eduard et sa « Gruß an Prag » / hommage à Prague : Polka française, op. 144 pleine de saveur, délicatesse, élégance et aussi de facétie (flûte traversière et piccolo, formant un gazouillis magistral) ; la direction de Barenboim est économe et très aérée, légère, précise qui ne rate jamais ses ralentis amoureux ni les attaques précises ni la tendresse des reprises. Les instrumentistes quant à eux, outre le sujet, rendent un bel hommage à Eduard, le cadet (trop) oublié de la fratrie Strauss, mort en 1916 après avoir tenté de poursuivre l’orchestre familial après la mort de ses ainés …

 

 

Raffinement oriental selon Josef Hellmesberger II

 

 

Le clou de cette partie demeure « Heinzelmännchen » / Les elfes de Josef Hellmesberger fils, étonnante première fois dans un concert du Nouvel An, alors que le compositeur né en 1855 mort en 1907, rejeton d’un clan de musiciens, devint le chef du Philharmonique de Vienne de 1901 à 1903 ! Il était temps de le réestimer d’autant que cette danse de caractère diffuse un charme orientalisant enivrant ; plein d’humour et de panache, entre facétie et grotesque ; le chef dirige à peine, tant l’écoute mutuelle, le plaisir collectif, la complicité et l’entente des instrumentistes rayonnent dans cette pièce cinématographique qui ferait un excellent épisode musical pour Agatha Christie ; fidèle héritier de la tradition Strauss, Hellmesberger fils réalise ainsi un formidable condensé des meilleurs Strauss, Johann II et Josef. Aux accents pucciniens aussi, colorée de fanfares dansantes qui cite l’extrême fin de siècle. A mettre entre toutes les mains de 2022 pour vivre une éternelle vie optimiste et solaire.

Comme un hommage spĂ©cifique, Barenboim et les Viennois choisissent de terminer le programme 2022 par 2 partitions (sublimes) du frère de Johann II, Josef, qui dut abandonner sa carrière d’ingĂ©nieur pour reprendre la direction de l’orchestre familial, sacrifice et implication de « PĂ©pi », mort d’épuisement en 1870 après une tournĂ©e extĂ©nuante en Pologne. Josef aussi raffinĂ© et inspirĂ© que Johann, la dĂ©monstration est faite si l’on en doutait encore. C’est d’abord la suprĂŞme Ă©lĂ©gance de « Nymphen-Polka », op. 50, un instant suspendu oĂą les musiciens s’accordent aux chevaux du ballet Ă©questre des Ă©talons blancs, sĂ©quence mĂ©morable de (très) haute technicitĂ© qui accorde animaux et hommes. La grâce Ă  l’état pur. Puis, la valse « Sphärenklänge » walzer, op. 235 / Musique des Sphères, montre combien Josef maĂ®trise le genre : sublime Ă©veil Ă  la voluptĂ© – aux cordes seules… dont le chant d’une pudeur Ă©thĂ©rĂ©e sous la rĂ©serve du chef connaisseur et presque malicieux (dĂ©licatesse des fins de phrases, avec flĂ»tes en gazouillis) ; la verve facĂ©tieuse de Josef signe lĂ  l’une de ses meilleures pages.

Puis, « à la chasse » ( lancé par un claquement prodigieux) de Johann Strauss II galope comme un cheval fougueux mais contrôlé ; l’orchestre jubile sur une foulée sidérante de souplesse et d’éloquence, en une énergie dansante, domestiquée ; la sonorité brillante et raffinée est d’une folle élégance, au faux débridé, d’une très savante liberté fantaisiste.

Daniel Barenboim sublime ElgarRespectueux de la tradition et d’un rituel à présent bien rôdé avec le public, enfin de retour dans la salle dorée, le Beau Danube Bleu amorcé puis interrompu comme il se doit, permet la proclamation des voeux de nouvel an. Maestro engagé, Daniel Barenboim nous rappelle dans un court discours combien l’image d’un orchestre enchanteur peut inspirer encore et toujours: « … c’est la 3è fois pour moi que je dirige l’Orchestre ; les musiciens forment une communauté unique, exemplaire ; la crise sanitaire que nous vivons est une catastrophe humaine car elle met la distance entre chacun de nous ; ici nous formons une assemblée de frères réunis : bel exemple d’une humanité fraternelle, resserrée, formant communauté ; la musique permet de rapprocher les cultures et de réconcilier les peuples ; ce concert souhaite être un hymne pour la paix universelle », précise Daniel Barenboim. « Mais c’est une utopie difficile à penser quand on constate la dissonance des états à trouver une solution commune face à l’urgence climatique », ajoute le maestro très pertinent.

Le chef enchaĂ®ne ensuite l’intĂ©grale du Beau Danube Bleu dont l’élĂ©gance approche le sublime, entre onirisme et vĂ©ritĂ© (profondeur viscĂ©rale des cordes, et chant des violoncelles dĂ©chirant). La pièce initialement composĂ© pour voix d’hommes, dĂ©voile toujours Ă  l’orchestre son fort pouvoir attractif, c’est l’une des plus magiciennes qui soit. CD, DVD, Blu ray sont annoncĂ©s d’ici la fin janvier 2022, Ă©ditĂ©s par Sony classical. Prochaines critiques Ă  suivre dans le mag cd dvd livres de classiquenews.

 

 

 

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CRITIQUE, concert du NOUVEL AN 2022. VIENNE, Musikverein, le 1er janvier 2022. Wiener Philharmoniker, Daniel Barenboim : Strauss (Johann I, II, Josef, Eduard), Josef Hellmesberger fils…

 

 

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