ENTRETIEN avec Jean-François Heisser

Artiste au parcours hétéroclite et riche Jean-François Heisser s’apprête, avec l’Orchestre Poitou-Charentes dont il assume la direction musicale et artistique depuis l’an 2000, à donner une série de concerts dans la région Poitevine. C’est à l’issue de l’ultime répétition de l’orchestre que le maestro nous rencontre au Théâtre Auditorium de Poitiers, lieu de la résidence de l’Orchestre, pour évoquer le parcours si particulier qui l’a mené sur le chemin du succès.

 

 

 

Elargissement des répertoires, La France et l’Espagne par passion…
Jean François Heisser en artiste inclassable

 

 

JFHeisser-196CARRIERE. Préambule… «Je suis issu d’une famille qui pratique la musique depuis plusieurs générations ; où les musiciens amateurs sont aussi nombreux que les musiciens professionnels. Mon père était violoniste amateur et mon oncle était professeur de piano. J’ai donc grandi dans un milieu favorable». Puis le chef enchaîne : «Je n’avais pas spécialement envie de faire de la musique mon métier. Ce qui est certain, en revanche, c’est que je ne voulais pas faire partie de la cohorte d’enfants qui apprennent à jouer d’un instrument par obligation». Guidé par la voix de la sagesse Jean-François Heisser, dont la famille a des racines allemandes, reste humble face au succès qui est le sien. «Je suis entré au Conservatoire de Paris après mon baccalauréat. J’étais inscrit dans plusieurs classes : piano, accompagnement, musique de chambre, direction d’orchestre. Je n’avais pas envie de me limiter à une seule activité professionnelle ; je trouvais cela trop restrictif. Souvent les journalistes aiment mettre les artistes dans des petites cases : avec moi ils ont eu bien du mal ; en effet je ne me suis jamais inscrit dans une «case» en particulier. J’aime aborder un répertoire aussi large que possible avec cependant une préférence pour les répertoires français et espagnol. Mener plusieurs activités en parallèle (concerts solistes, musique de chambre, direction d’orchestre et enseignement) me permet de m’épanouir dans ce que je fais.» conclut Jean François Heisser qui ajoute : «J’enseigne depuis longtemps au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. Cependant, si j’aime transmettre mon savoir aux jeunes générations, je suis arrivé à l’âge de la retraite et je quitterai le conservatoire à la fin de l’année universitaire. Néanmoins quand je regarde en arrière, je n’ai pas de regrets en ce qui concerne mes diverses activités; jusqu’à présent j’ai eu une carrière bien remplie et je compte bien continuer encore un moment.»

 

 

L’Orchestre Poitou-Charentes, le top 5 des orchestres poitevins…

 

«Je suis arrivé à la tête de l’Orchestre Poitou Charentes en 2000. C’était une opportunité d’autant plus intéressante qu’à mon arrivée l’Orchestre était constitué de musiciens qui se connaissaient de longue date et qui étaient très liés par une complicité certaine», aime à préciser Jean-François Heisser. Il poursuit : «L’Orchestre compte une cinquantaine de musiciens; par rapport aux grands symphoniques tels qu’on les connaît, c’est peu. Il y a également peu de turn-over ce qui est un grand avantage, même si nous avons actuellement besoin de recruter quelques musiciens. Cependant cet effectif assez réduit comparé aux autres orchestres symphoniques en activité nous permet d’aborder un répertoire certes plus intimiste mais tout aussi passionnant». Et lorsque nous abordons la fusion des régions Aquitaine/Poitou Charentes/Limousin, Jean-François Heisser se montre très optimiste : «Il y a cinq grands orchestres dans la nouvelle région. L’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine avec son effectif important aborde un répertoire large comme par exemple les Symphonies de Beethoven; à Bordeaux il y a aussi l’Ensemble Pygmalion qui joue sur instruments anciens et qui se focalise sur la musique baroque. A Poitiers, l’Orchestre des Champs-Elysées qui joue aussi sur instruments anciens est un peu un orchestre de luxe. Et à Limoges l’Orchestre de Limoges est plutôt un orchestre de fosse et, de ce fait, joue beaucoup d’opéra. Avec un tel panachage, qui constitue un véritable atout pour la Région, je pense que nous avons un vrai rôle à jouer dans le nouveau panorama musical» nous assure le maestro avec un sourire.

 

 

PROJETS… Jean-François Heisser ne manque pas de projets. Que ce soit en tant que soliste, chef d’orchestre ou enseignant : «Même si je quitte le Conservatoire de Paris à la fin de l’année universitaire, il y a d’autres façons de rester en contact avec les jeunes musiciens. Ainsi, dès le mois de mars, je dirigerai une nouvelle session et une série de concerts avec le Jeune Orchestre de l’Abbaye (JOA), la phalange phare en résidence à Saintes. J’ai déjà dirigé cet orchestre et y ai recruté des musiciens pour l’Orchestre Poitou Charentes.». Mais le Jeune Orchestre de l’Abbaye n’est pas le seul biais par lequel il poursuit son activité d’enseignant : «Je dois aussi donner des concerts en Arles. Etant lié aux éditions Actes Sud, nous organisons ensemble, à Saint-Jean de Luz, l’Académie Maurice Ravel en septembre prochain (2016). Outre les concerts, j’y donnerai des masters classes. Toujours en mars je participerai, avec le professeur Roger Gil, professeur de neurologie et ancien doyen de la faculté de médecine de Poitiers, à une conférence ayant pour thème neurologie et musique». Ainsi, même si Jean-François Heisser quitte bientôt le Conservatoire Supérieur National de Musique et de Danse de Paris, il continuera à enseigner par le biais de Master Classes.

Artiste inclassable, plutôt très actif, Jean-François Heisser a acquis une solide réputation de musicien rigoureux, abordable ; sincèrement attaché à la transmission et passionné par son art, Jean-François sait cultiver une curiosité à 360° : il participe, quand il en a l’occasion, à des projets croisant les disciplines, alliant musique et médecine, comme par exemple la conférence avec le professeur Gil.

 

 

 

Propos recueillis fin mars 2016

 

 

Compte rendu, concert. Saintes. Abbaye aux dames, le 10 avril 2016. Fauré, Saint Saëns, Dvorak. Raphaël Pidoux, violoncelle, Jeune Orchestre de l’Abbaye. Jean-François Heisser

JFHeisser-196Tournée des 20 ans du JOA, Jeune Orchestre de l’Abbaye. A l’occasion du vingtième anniversaire du JOA, Jeune Orchestre de l’Abbaye, les responsables de l’Abbaye aux Dames ont de nouveau invité Jean-François Heisser, directeur musical de l’Orchestre Poitou Charentes. Pour cette session si particulière qui s’achève avec un concert à Paris, le programme est particulièrement intense : il a été joué par un orchestre survolté par la présence d’un premier violon, d’un violoncelliste solo prestigieux (le premier est membre du quatuor de Bordeaux, le second membre du trio Wanderer). N’oublions pas Jean-François Heisser, chef confirmé qui connait parfaitement chacune des trois pièces du programme.

 

 

 

Les 20 ans du Jeune Orchestre de l’Abbaye

TRIOMPHE DU JOA A SAINTES
Jean François Heisser et le Jeune Orchestre de l’Abbaye triomphent à Saintes

 

JOA_orchestre_violonisteEn ouverture de programme, le rare Pelléas et Mélisande de Gabriel Fauré (1845-1924) affirme l’originalité et le raffinement du cycle commémoratif. D’entrée de jeu, le mélomane averti aurait plutôt tendance à penser à l’opéra de Claude Debussy (1862-1918). Mais l’oeuvre de Fauré plus exceptionnelle au concert, dévoile ses attraits immédiats où règne surtout une orchestration fine et suave. Jean-François Heisser en donne une lecture sobre, précise, particulièrement allante, toujours soucieuse d’équilibre et de clarté instrumentale : la flûte solo d’une ineffable légèreté, le cor, admirable de justesse et de maîtrise dynamique, offrent déjà deux superbes prestations. Les jeunes musiciens, brillants, sur-motivés, jouent avec un plaisir non dissimulé ce Pelléas et Mélisande si vite éclipsé par son homonyme lyrique créé en 1902, et donc contemporain de l’oeuvre de Fauré qui date de 1901.
Avec le Concerto pour violoncelle n°2 en ré mineur de Camille Saint-Saëns – autre perle méconnue, le public a l’occasion de découvrir ou de redécouvrir le violoncelliste Raphaël Pidoux. Cet excellent instrumentiste, membre du trio Wanderer, joue avec une énergie et une fougue étonnantes un Concerto dont Saint-Saëns lui même disait : «Jamais il ne sera aussi connu que le premier : il est trop difficile». L’oeuvre, qui a rapidement été éclipsée par sa «soeur», regorge de difficultés techniques, de pics nombreux et divers, notamment des changements de tempo ou de sauts d’octaves, que Pidoux aborde avec constance et ferveur. L’orchestre, sous la direction vigilante de son chef, accompagne le soliste avec talent et attention, comme sur des oeufs, sans jamais le couvrir. Saint-Saëns a composé une musique brillante et complexe qui permet aux musiciens de se surpasser, voire de sublimer leur instrument, tout en leur défendant une partition raffinée digne des meilleures.

Au retour de la pause, l’orchestre aborde un monument de la musique post romantique : l’inusable et fameuse Symphonie n°9 en mi mineur bémol B.178 op 95, «du nouveau monde». Dvorak a composé et créé cette œuvre gigantesque en 1893, alors qu’il était à New York pour donner des cours au conservatoire de cette ville. Il en a d’ailleurs profité pour intégrer dans son chef d’oeuvre plusieurs thèmes collectés dans le folklore des Etats-Unis. Jean-François Heisser, exemplaire depuis le début du concert, dirige cette symphonie, dont le grand public n’a retenu que l’ultime mouvement, avec une énergie d’autant plus remarquable, qu’elle exige une vigilance et une concentration constantes : qu’il s’agisse du pastoralisme recueilli, aérien du premier mouvement, de l’introspection majestueuse du Second, de l’allant rythmiquement trépidant du Troisième… En bel ordre discipliné et plus que jamais engagé, le Jeune Orchestre de l’Abbaye survolté par la direction ferme, dynamique, précise de Jean-François Heisser offre une lecture passionnante de ce grand voyage en Amérique, exploration lumineuse et confession d’amour ; symphonie-cathédrale et symphonique atmosphérique à laquelle chef et jeunes musiciens apportent une solide structure tout en ciselant la finesse des timbres instrumentaux, autant de la part de l’harmonie des bois que du pupitre spectaculaire des cuivres… toute la tension et le subtile jeu des équilibres préparent à la plénitude et la délivrance du quatrième et dernier mouvement. Celui où l’échelle véritable du cadre sonore se déploie, ample et volontaire.

Pour son vingtième anniversaire, le Jeune Orchestre de l’Abbaye a donné un concert d’une qualité stimulante. Il a confirmé les qualités expressives d’un orchestre composés de jeunes musiciens apprentis sur instruments d’époque. A vrai dire, la formation dans son ensemble proposée par l’Abbaye aux Dames à destination des futurs grands musiciens, soucieux de maîtriser l’interprétation sur instruments d’époque, est devenue incontournable en quelques années. Sur-motivés par la personnalité du chef invité, par celles complémentaires de deux musiciens prestigieux, les musiciens de l’orchestre ont su répondre aux attentes suscités depuis les premières sessions et répétitions de ce travail abordant le répertorie romantique. Voilà un nouveau concert particulièrement applaudi qui confirme à Saintes, l’enracinement d’une belle tradition de transmission et aussi de haute expérience orchestrale.

Saintes. Abbaye aux dames, le 10 avril 2016. Gabriel Fauré (1845-1924) : Pelleas et Mélisande, op 80, Camille Saint Saëns (1835-1921) : Concerto pour violoncelle N°2 en ré mineur op 119, Antonin Dvorak (1841-1904) : Symphonie N°9 en mi mineur bémol B.178 op 95 dite «du nouveau monde». Raphaël Pidoux, violoncelle, Jeune Orchestre de l’Abbaye. Jean François Heisser, direction.

Compte-rendu, concert. Opéra Grand Avignon, le 1er avril 2016. Weber, Falla,Beethoven. Orch. Régional Avignon-Provence, Jean-François Heisser (piano et direction).

Pour l’avant dernier concert de sa saison, intitulé « Virtuosité et charmes ibériques », l’Orchestre Régional Avignon-Provence – toujours placé sous la férule de Philippe Grison – a invité le chef-pianiste Jean-François Heisser (portrait ci-dessous) à le diriger dans un programme mêlant Weber, de Falla, Beethoven.

JFHeisser-196Inversant l’ordre des pièces, tel que mentionné dans le programme, c’est donc par les enivrantes Nuits dans les jardins d’Espagne de Manuel de Falla que débute le concert. Le pianiste français est un grand familier de la partition, d’autant qu’il a enregistré l’intégrale de la musique pour piano du compositeur andalou. La poésie qui se dégage de ces Nuits provient de ce que l’orchestre démontre sa capacité à offrir les couleurs chaudes et généreuses exigées par la partition, tandis que Heisser joue concomitamment avec beaucoup de panache sa partie qui – sans être celle d’un concerto pour piano – en est cependant bien proche…

Suit le rare Konzerstück de Carl Maria von Weber, ouvrage qui évoque le départ puis le retour d’un chevalier parti pour les Croisades, et plus précisément les tourments, les espoirs, puis la joie éprouvés par sa bien aimée restée au château. Cette délicate partition, à mi chemin entre Chopin et Mozart, est interprétée avec beaucoup de précision, de détails, mais surtout de vitalité par la phalange provençale, qui emporte l’adhésion du public.

Après s’être remis de ses émotions de la première partie, l’audience est invitée à entendre la Symphonie n°2 de Ludwig van Beethoven. L’Adagio molto qui l’initie révèle un son massif et musclé à la fois, tandis que les accents très marqués de l’Allegro con brio sont délivrés avec beaucoup de nuances.. Le cantabile pudique du Larghetto livre tous ses sortilèges grâce aux trésors de finesse que déploient le hautbois de Frédérique Constantini et la flûte de Jean-Michel Moulinet. Rendons également grâce à Heisser pour sa parfaite mise en place – et la netteté des plans sonores qu’il obtient -, tandis que dans l’Allegro molto final, il fait caracoler son orchestre avec une énergie proprement enthousiasmante.

Signalons au lecteur que le dernier concert de la saison de l’ORAP (qui sera diriger par Samuel Jean) donnera à entendre – le 20 mai prochain – l’ultime symphonie de Mozart ainsi que le sublime Stabat Mater de Pergolèse, avec Magali Léger et Aline Martin comme solistes.

Compte-rendu, concert. Opéra Grand Avignon, le 1er avril 2016. Carla Maria von Weber : Konzertstück en fa mineur op. 79 ; Manuel de Falla : Nuits dans les jardins d’Espagne ; Ludwig van Beethoven : Symphonie N°2 en Ré majeur op. 36. Orchestre Régional Avignon-Provence, Jean-François Heisser (piano et direction).