PARIS, TCE. Nouveau Tristan und Isolde par Pierre Audi

WAGNER EN SUISSEPARIS, TCE. Wagner : Tristan und Isolde. 12-24 mai 2016. Nouvelle production du Tristan de Wagner signĂ©e Pierre Audi. Après l’abandon (pour raisons personnelles) d’Emily Magee, initialement programmĂ©e, c’est la soprano Rachel Nicholls, habituĂ©e du rĂ´le d’Isolde qui reprend le flambeau de cette nouvelle production parisienne. En 1857, Wagner suspend la composition du Ring (Siegfried) : il ne se remet de sa passion brĂ»lante (consommĂ©e ou non) pour l’Ă©pouse de son protecteur Otto, Mathilde Wesendock qui l’obsède au delĂ  de tout (il est pourtant mariĂ© Ă  Minna): le couple de mĂ©cènes a installĂ© le musicien dans une petite maison situĂ© sur leur vaste propriĂ©tĂ© Ă  Zurich. Structurant finalement le matĂ©riau de cette tragĂ©die domestique, Mathilde n’est pas compatible avec lui et son statut de musicien errant, Wagner rejoint Venise, et s’installe avec son cher compagnon, son piano Erard, au dernier Ă©tage du Palazzo Giustiniani en s’emmurant lui-mĂŞme, capitonnant l’ensemble des pièces d’un Ă©pais velours pourpre qui l’isole totalement des bruits de la CitĂ© : Mathilde a prĂ©fĂ©rĂ© renouer avec son Ă©poux. Le compositeur Ă©prouve tous les tourments de l’âme Ă  Venise, songe au suicide, relit Shopenhauer… Pour conjurer sa solitude et sa souffrance, Richard conçoit un opĂ©ra de l’amour absolu, entier, exclusif, radical lui-aussi tout en dĂ©montrant bien que dans la rĂ©alitĂ© il est lui vouĂ© Ă  l’Ă©chec : amants maudits sur cette terre, Tristan et Yseult n’ont aucun chance de s’unir ici bas : la nuit est le suel cadre de leur Ă©panouissement et de leur possible fusion (d’oĂą l’enchantement crĂ©pusculaire de l’acte II). Ainsi Tristan est un opĂ©ra lagunaire et vĂ©nitien, flottant, suspendu sur des eaux lĂ©tales, jamais prĂ©cises, aux miroitements inachevĂ©s mais constants; la porte vers le rĂŞve et la surrĂ©alitĂ©. Plongeant au cĹ“ur d’une mĂ©lancolie absorbante et infinie. Wagner ne peut jouir et aimer sans passion et extase ultimale. On comprend que son rĂŞve d’amour n’ait aucune chance dans la rĂ©alitĂ©. Pourtant bientĂ´t après le traumatisme de son union / implosion avec Mathilde, se profile une autre amoureuse, la femme dont il a toujours rĂŞvĂ© : Cosima (nĂ©e Liszt).

Amours contrariés, opéra transcendé

Interceptant une lettre enflammĂ©e de Richard Ă  Mathilde, Minna menace de tout rĂ©vĂ©ler Ă  Otto ; ce qui du reste Ă  bien peu d’importance, vu qu’Otto et Mathilde… sont en rĂ©alitĂ©, sĂ©parĂ©s. Au mment oĂą Flaubert publie Madame Bovary, portrait acide et clinique d’un romantisme lui aussi avortĂ©, Wagner s’enferme dans une passion enflammĂ©e que la surenchère et la radicalitĂ© passionnelle (il est comme cela toujours dans l’excès), mène au drame de la frustration.
Tristan, hĂ©ros impuissant, condamnĂ© Ă  une langueur extatique, reflète comme un miroir intime, les forces souterraines irrĂ©sistibles qui le mettent Ă  l’agonie. Saisi par l’impossibilitĂ© de cet amour qui l’a Ă©reintĂ© et dĂ©truit, Richard conçoit un nouvel opĂ©ra amoureux d’une puissance musicale inĂ©dite. Tout l’ouvrage, par l’irrĂ©solution de l’harmonie tend Ă  la rĂ©vĂ©lation / libĂ©ration finale, quand Isolde rejoint dans la mort, Tristan qui a succombĂ©.

La mort inextinguible, l’amour inĂ©puisable, la nuit consolatrice… inspirent ici une musique des sentiments qui au moment de la crĂ©ation en 1865, confirme le gĂ©nie inclassable et rĂ©formateur de Wagner Ă  l’opĂ©ra. “Mystique de l’union”, rĂŞve et songe fusionnĂ©s, Ă©tirements illimitĂ©s et vagues d’une torpeur sensuelle et coupable, Tristan und Isolde est pour tout metteur en scène, un Everest qui dĂ©voile les vraies visions dramaturgiques et visuelles… celle dĂ©fendue par Olivier Py Ă  Genève et pour Angers Nantes OpĂ©ra fut une expĂ©rience inoubliable, choix esthĂ©tique et accomplissement dramatique et lyrique de premier plan. Qu’en sera-t-il Ă  Paris sous la direction de Pierre Audi qui a dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ© Ă  Amsterdam, un Ring sans beaucoup de souffle? RĂ©ponse du 12 au 24 mai 2016.

 

 

 

 

PARIS, TCE. Wagner : Tristan und Isolde
Nouvelle production
5 reprĂ©sentations, les 12, 15, 18, 21 et 24 mai 2016 – 15h, 18h

Daniele Gatti,  direction

Pierre Audi,  mise en scène

Willem Bruls,  dramaturgie

 

Torsten Kerl, Tristan

Rachel Nicholls, Isolde

Michelle Breedt,  Brangaine

Steven Humes, Le Roi Marke

Brett Polegato, Kurwenal

Andrew Rees, Melot

Marc Larcher Un berger, un jeune marin

Francis Dudziak, Un timonier

Orchestre National de France

Chœur de Radio France
(Stéphane Petitjean, direction)

INFOS & RESERVATIONS : visiter le site du TCE, Théâtre des Champs-Elysées, PARIS

 

 

Toulouse. Théâtre du Capitole ; Le 11 février 2015 ; Richard Wagner(1813-1883) : Tristan et Isolde, action musicale en trois actes sur un livret du compositeur créée le 10 juin 1865 à Munich . Production du Théâtre du Capitole (2007) ; Nicolas Joel : mise en scène ; Andreas Reinhardt : décors et costumes ; Vinicio Cheli : lumières ; Robert Dean Smith :Tristan ;Elisabete Matos : Isolde ; Daniela Sindram : Brangaene ; Stefan Heidemann : Kurwenal ; Hans-Peter Koenig : Le Roi Marc ; Thomas Dolié : Melot ; Paul Kaufmann, Un Berger / Un Matelot ; Chœur du Capitole : Alfonso Caiani, direction ; Orchestre national du Capitole ; Claus Peter Flor : direction musicale.

Wagner 2014 : Le Ring nouveau de BayreuthCette production maison de Tristan et Isolde remonte à 2007 lorsque Nicolas Joel était maître des lieux. Sa mise en scène est sobre, laisse toute sa place à la musique et jamais l’oeil n’est distrait. Au contraire la stylisation des éléments de décors esthétisant le propos. Le grand plateau mouvant du premier acte rend perceptible l’élément marin et la lente montée de l’astre lunaire coïncide à son apogée avec la rencontre des futurs amants et l’effet du philtre. A l’acte 2, le fond de scène entièrement étoilé crée une nuit enveloppant les amants. Le roc sur lequel est étendu Tristan à l’acte 3 puis le nuage de mélancolie qui surplombe les amants fait sens : leur absolue solitude est évidente.

 

 

 

Fluide et beau Tristan Ă  Toulouse

 

La sobriété du jeu d’acteur est compréhensible avec des chanteurs si peu acteurs et chacun concentré sur son rôle écrasant. Seule la Brangaene de Daniela Sindram  est actrice sensible et accomplie. Le roi Marc de Hans-Peter Koenig  tout de noblesse et de retenue touche visuellement par l’autorité bienveillante de son jeux. Les beaux costumes aux couleurs franches, sont empesés et ne permettent pas une grande liberté de mouvement.

Dans cette mise en scène plutôt statique, l’opéra avance pourtant grâce à une direction musicale très théâtrale. Claus Peter Flor dirige admirablement cette partition fleuve abolissant temps et espace. Lecture où le théâtre est roi, l’analyse fine de la partition permet des nuances exquises et des couleurs instrumentales d’une grande richesse. Les phrasés sont intéressants et la construction d’ensemble de la succession des trois actes est très réussie. L’orchestre du Capitole est royal, capable de toutes les finesses possibles, les nuances sont particulièrement creusées. La spacialisation des cors et du cor anglais est magnifiquement réalisée.

 

 

Tristan-et-Isolde-4914-crédit-Patrice-Nin-682x1024Sur le plan vocal l’Isolde d’Elisabete Matos est solide et vaillante. Elle arrive a chanter son Liebestod sans faiblesse, mais sans génie. La voix puissante est sans particularité, les phrasés ne sont pas toujours du niveau attendu. Par contre la Brangaene de Daniela Sindram est de haute lignée. La voix a un beau métal ombré mais la clarté du timbre par moments permet de comprendre comment cette belle cantatrice peut aborder des sopranos dramatiques comme Sieglinde. Le chant est subtil avec des phrasés nobles et un jeu de scène poignant.  Du côté des hommes, incontestablement il n’y a eu aucune faiblesse dans la distribution. Le Tristan de Robert Dean Smith a un timbre juvénile et brillant. Nous avons connu cet artiste dans l’impossible rôle du Kaiser dans la femme sans ombre de Richard Strauss. La solidité de la voix, la beauté du timbre et l’absence de vibrato rendent justice au héros sublime que doit être Tristan. Par contre le jeu du chanteur est assez inexistant.
Hans-Peter Koenig en Roi Marc est parfait. Beauté du timbre, noblesse du jeu, subtilité des phrasés et perfection de la diction. Tout est là pour que l’émotion naisse dans sa grande tirade de l’acte 2. Stefan Heidemann en Kurvenal campe un personnage attachant, la voix est belle et la diction nette.
Les petits rĂ´le sont correctement tenus, avec une intense  Ă©motion chez Paul Kaufmann en berger. Les choeurs d’hommes sont impressionnants de prĂ©sence dans leurs courtes mais dĂ©terminantes interventions. Une belle production qui n’a pas perdu en intĂ©rĂŞt et qu’il a Ă©tĂ© bon de retrouver. C”est un Tristan fluide, la partition si troublante dĂ©roulant son envoĂ»tement sans heurts pour notre plus grand plaisir.

 

 

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Illustrations : P. Nin