COMPTE-RENDU, opéra. BEAUNE, le 26 juil 2019. RAMEAU : Les Indes galantes. De Negri… /Tournet

rameau jean philippe dossier classiquenews 582 822 dossierCOMPTE-RENDU, opéra, BEAUNE, le 26 juillet 2019, RAMEAU, Les Indes galantes. De Negri, Talbot, De Donato, Andrieux, Quintans, Roset, dir. Valentin Tournet. A la différence des versions habituellement données (1735, avec ses 3 entrées premières, auxquelles s’ajoutent Les sauvages en 1743), c’est celle de 1761 qui est jouée ce soir. Nous écouterons donc, outre le Prologue, Les Incas, Le Turc généreux, enfin Les Sauvages. C’est le baptême du feu pour Valentin Tournet, benjamin de la direction baroque (23 ans), au cursus prometteur, mais somme toute normal, encore bien vert. L’encensement d’un chroniqueur épisodique d’un grand quotidien était-il justifié, qui voyait en lui l’étoile montante de la nouvelle génération ? Oser s’attaquer à une œuvre aussi exigeante que Les Indes galantes, après Christophe Rousset, avant Leonardo Garcia Alarcon (dans moins de trois mois, à Bastille) relève d’un singulier défi.

 

 

La direction de Valentin Tournet,
un rien scolaire

 

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Les bonnes surprises ne manquent pas. Outre les solistes, tous connus et apprĂ©ciĂ©s – on en reparlera – les chĹ“urs, comme l’orchestre ont acquis une maturitĂ© rĂ©elle, et leur professionnalisme est confirmĂ©. L’approche du jeune chef n’a d’autre ambition que de donner Ă  l’ouvrage toute sa vigueur, sa vie, dans une lecture oĂą rĂ©cits, ariettes, scènes descriptives, chĹ“urs s’enchaĂ®nent avec bonheur. Evidemment les caractĂ©ristiques stylistiques sont respectĂ©es par chacun, qu’il s’agisse de phrasĂ©s comme d’ornements. Les rythmes des nombreuses danses qui Ă©maillent la partition sont enlevĂ©s, quasi chorĂ©graphiques, tourbillonnant parfois, avec l’oubli que la nef de la Basilique, oĂą le spectacle a dĂ» ĂŞtre rapatriĂ© car l’orage menaçait, ne sonne pas comme le plein air de la Cour des Hospices. Ainsi, la longue rĂ©sonance brouille l’écoute des tutti, et rĂ©duit-elle la perception que le public a des musiciens situĂ©s en fond d’estrade. PĂ©chĂ© de jeunesse…
Le Prélude, évidemment allégorique, formel, nous vaut d’écouter Ana Quintans, bonne soprano, secondée de Luigi de Donato, basse et de Julie Roset, soprano léger. Les équilibres sont parfois compromis à l’intérieur de l’orchestre comme entre ce  dernier et tel ou tel soliste, mais l’ensemble n’en souffre pas trop.

La deuxième entrée, devenue première – Les Incas – constitue la page la plus dramatique de l’ouvrage, dominée par la figure de Huascar, le grand-prêtre amoureux de Phani, qui refuse ses avances. Luigi de Donato, que l’on connaît pour être une des plus grandes basses baroques, un Pluton d’exception, reste en-deçà de son personnage : les moyens sont là, mais la véhémence constante du chant ne rend pas compte de la gravité ni de la noblesse du personnage. « Soleil, on a détruit tes superbes asiles », page célèbre à juste titre, introduite piano par l’orchestre, relève davantage de la plainte que de l’invocation. L’éruption volcanique provoquée par ce maléfique Huascar est bien rendue à l’orchestre et la réunion de Phani avec son amant, « Viens, Hymen », est un pur bonheur. Emmanuelle de Negri va camper en outre une Emilie d’anthologie dans le tableau suivant. La voix est accomplie, souple, longue, expressive, sonore, idéale dans cet emploi.

Le Turc généreux est Guillaume Andrieux, solide baryton, excellent comédien, qui ne fait qu’une bouchée de son rôle. Valère, dont le navire fera naufrage après une horrible tempête – obligée – retrouve Emilie et leur couple sera libéré par Osman. Philippe Talbot est Valère, auquel il donne son épaisseur humaine, avec les moyens adéquats. Si leur succès ne s’est jamais démenti depuis la pièce pour clavecin dont l’entrée est la déclinaison, Les Sauvages, malgré leur intrigue un peu simple, sont l’occasion pour Rameau d’écrire ses plus belles pages instrumentales. La danse du grand calumet de la Paix, évidemment, mais surtout la chaconne finale, sommet du baroque français. Solistes, chœurs, orchestre s’unissent pour les combinaisons renouvelées, assorties des danses enlevées dont les séductions demeurent aussi vives qu’en leur temps.
La direction, si l’on peut appeler ainsi une battue scolaire, appliquée, du jeune chef, trop souvent impuissante à équilibrer, à doser, à sculpter le discours n’est pas un réel handicap, dans la mesure où chaque interprète est pleinement investi et à l’écoute de l’autre. Mais de là à ambitionner de diriger une œuvre qui serait mise en scène, il y a un monde. Valentin Tournet franchira toutes ces étapes, n’en doutons point.
Le concert retransmis en direct sur France Musique, sera diffusé par l’Union européenne de radio-télévision. Et chacun pourra juger sur pièces.

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU, opéra, BEAUNE, le 26 juillet 2019, RAMEAU, Les Indes galantes. De Négri, Talbot, De Donato, Andrieux, Quintans, Roset, dir. Valentin Tournet.

 

 

 

 

CD, critique. Jean-Philippe Rameau : Les Indes galantes (Vashegyi, 2018, 2cd Glossa)

rameau-indes-galantes-gyrorgy-vashegyi-cd-glossa-critique-cd-classiquenews-opera-baroqueCD, critique. Jean-Philippe Rameau : Les Indes galantes (Vashegyi, 2018, 2cd Glossa). Certes voici une version annoncĂ©e comme d’importance, – de 1761 ; affaire de spĂ©cialistes et de chercheurs (Prologue plus ramassĂ©, inversion dans l’ordre des entrĂ©es). VĂ©tilles de musicologues. Ce qui compte avant tout et qui fait la valeur de la prĂ©sente production (crĂ©Ă© au MUPA de Budapest en fĂ©vrier 2018), c’est assurĂ©ment le geste sobre, souple, Ă©quilibrĂ© du chef requis pour piloter les solistes (plus ou moins convaincants), surtout le chĹ“ur et l’orchestre, – Purcell Choir et Orfeo Orchestra – deux phalanges crĂ©Ă©es in loco par le maestro György Vashegyi. Osons mĂŞme Ă©crire que ce dernier incarne pour nous, le nouvel Ă©talon idĂ©al dans la direction dĂ©diĂ©e aux Ĺ“uvres françaises du XVIIIè, celles fastueuses, souvent liĂ©es au contexte monarchique, mais sous sa main, jamais droite, tendue ni maniĂ©rĂ©e ou dĂ©monstrative. La sobriĂ©tĂ© et l’équilibre sont sa marque. Un maĂ®tre en la matière.

 

 

le chef hongrois György VASHEGYI confirme qu’il est un grand ramiste
Intelligence orchestrale

 

 

 

D’abord, saluons l’intelligence de la direction qui souligne avec justesse et clarté combien l’opéra-ballet de Rameau est une formidable machinerie poétique et aussi dans son Prologue avec Hébé, une évocation tendre et presque languissante de l’amour pastoral ne serait ce que dans les couleurs de l’orchestre souverain, d’une formidable flexibilité organique grâce au geste du chef ; Vashegyi est grand ramélien jusqu’en Hongrie : il nous rappelle tout ce qu’un McGegan poursuit en vivacité et fraîcheur en Californie (Lire notre critique de son récent enregistrement du Temple de la Gloire de Rameau, version 1745, enregistré à Berkeley en avril 2017).
S’agissant de György Vashegyi, sa compréhension des ressorts de l’écriture symphonique, les coups de théâtre dont le génie de Rameau sait cultiver l’effet, entre élégance et superbe rondeur, fait merveille ici dès l’entrée en matière de ce Prologue donc, qui est un superbe lever de rideau ; on passe de l’amour enivré à l’appel des trompettes et du front de guerre… les deux chanteurs Hébé et Bellone, sont dans l’intonation, juste ; fidèles à la couleur de leur caractère, MAIS pour la première l’articulation est molle et l’on ne comprends pas 70% de son texte (Chantal Santon) ; quand pour le baryton Thomas Dollié, que l’on a connu plus articulé lui aussi, le timbre paraît abimé et usé ; comme étrangement ampoulé et forcé. Méforme passagère ? A suivre.
A l’inverse, le nerf et la vitalité dramatique de l’orchestre sont eux fabuleux. Il y a dans cette ouverture / Prologue, à la fois majestueuse et grandiose, versaillaise,  pompeuse et d’un raffinement inouï, cette ivresse et cette revendication furieuse que défend et cultive Rameau avec son sens du drame et de la noblesse la plus naturelle : György Vashegyi l’a tout à fait compris.

Chez Les Incas du Pérou (« Première entrée »), la tenue du choeur et de l’orchestre fait toute la valeur d’une partition où souffle l’esprit de la nature (airs centraux, pivots  «Brillant soleil » puis après « l’adoration du soleil », air de Huascar et du chœur justement : « Clair flambeau du monde » , la force des éléments (tremblement de terre qui suit)… indique le Rameau climatique doué d’une sensibilité à peindre l’univers et la nature de façon saisissante. Heureusement que le chœur reste articulé, proche du texte. ce qui n’est pas le cas du Huascar de Dollié, là encore peu convaincant. Et la phani « grand dessus » plutôt que soprano léger (version 1761 oblige) ne met guère à l’aise Véronique Gens.
Jean-François Bou, Osman d’un naturel puissant, associé à l’Emilie bien chantante de Katherine Watson, est le héros du Turc généreux (« Deuxième entrée ») ; son engagement dramatique, sans forcer, gagne une saine vivacité grâce à l’orchestre impétueux, électrisé dans chaque tableau allusif : tempête, marche pour les matelots de provence, et les esclaves africains, rigaudons et tambourins…
Enfin Les Sauvages, troisième et dernière entrée, doit à l’orchestre son unité, sa cohérence dramatique, une verve jamais mise à mal qui électrise là encore mais avec tact et élégance la danse du grand calumet de la paix, puis la danse des Sauvages, avant la sublime Chaconne, dans laquelle Rameau revisite le genre emblématique de la pompe versaillaise.
Par la cohésion sonore et expressive de l’orchestre ainsi piloté, se détache ce qui manquait à nombre de lectures précédentes, un lien organique entre les parties capables de révéler comme les volet d’un vaste triptyque (avec Prologue donc) sur le thème de l’amour galant, selon les latitudes terrestres. Au Pérou, en Turquie et aux Amériques, coule un même sentiment éperdu, alliant convoitise, désir, effusion finale.

 
 

 
 

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CLIC_macaron_2014La lecture confirme l’excellente comprĂ©hension du chef hongrois, son geste sĂ»r et souple, rythmiquement juste, choralement maĂ®trisĂ©, orchestralement articulĂ© et prĂ©cis. La tenue des voix – volontairement assumĂ©es « puissantes » posent problème pour certaines d’entre elles car outrĂ©es, affectĂ©es ou totalement inintelligibles. Depuis Christie, on avait compris que le baroque français tenait sa spĂ©cificitĂ© de l’articulation de la langue… Souvent le texte est absent ici. On frĂ´le le contresens, mais cela pointe un mal contemporain : l’absence actuelle d’école française de chant baroque. Ceci est un autre problème. Cette version des Indes Galantes 1761 mĂ©rite absolument d’être Ă©coutĂ©e, surtout pour le geste gĂ©nĂ©reux du chef. MalgrĂ© nos rĂ©serves sur le choix des voix et la conception esthĂ©tique dont elles relèvent, la vision globale elle mĂ©rite un CLIC de classiquenews.

 
 

  

 
 

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CD, critique. Jean-Philippe Rameau : Les Indes galantes, ballet hĂ©roĂŻque (1735) / Version de 1761 

 
Chantal Santon-Jeffery : Hébé, Zima
Katherine Watson : Emilie
Véronique Gens : Phani
Reinoud Van Mechelen : Dom Carlos, Valère, Damon
Jean-Sébastien Bou : Osman, Adario
Thomas Dolié, : Bellone, Huascar, Dom Alvar
Purcell Choir
Orfeo Orchestra
György Vashegyi, direction
Glossa / Référence GCD 924005 / durée 2h3mn / parution annoncée le 1err mars 2019

 

 

 

 

 

 

CD. Rameau : Les Indes Galantes (Hugo Reyne, 2013)

rameau-les-indes-galantes-hugo-reyne-simphonie-marais-cd-CD. Rameau : Les Indes Galantes (Hugo Reyne, 2013)… Parlons de l’Ĺ“uvre d’abord. S’il y a bien un “cas” Hippolyte et Aricie, scandale retentissant et coup de gĂ©nie sur la scène lyrique et tragique en 1733, il y eut bien un nouvel accomplissement tout autant capital dans l’art français avec Les Indes Galantes de 1735/1736…. Au dĂ©but des annĂ©es 1730, le quinqua Rameau y renouvelle considĂ©rablement le genre de l’opĂ©ra ballet lĂ©guĂ© par Lully et Campra (L’Europe Galante de 1697), mais le Dijonais va plus loin et ose plus fort : la galanterie ici unit les parties disparates (les quatre entrĂ©es), et la danse unifie le propos avec l’essor du ballet hĂ©roĂŻque et d’action.

 

 

 

Hugo Reyne souligne l’Ă©clat poĂ©tique des Indes Galantes de Rameau

Live viennois enthousiasmant

 

Mais, exigence du sens oblige, et soucieux d’une dramaturgie pas que dĂ©corative, Rameau et son librettiste Fuzelier, dĂ©veloppent aussi une satire de la sociĂ©tĂ© française (comme l’a fait Montesquieu dans ses Lettres persanes de 1721) : sous couvert de badinerie exotique (Les Indes sont orientales donc persanes, mais aussi occidentales, donc des AmĂ©riques), les deux satiristes pourfendeurs tendent le miroir (comme dans PlatĂ©e) Ă  leurs contemporains, et Rameau si peu courtisan et frappĂ© de luciditĂ© quant Ă  la comĂ©die humaine, y Ă©pingle les travers les plus ignobles du genre humain. L’homme en sociĂ©tĂ© est un monstre que la candeur et l’innocence du bon sauvage sait dĂ©noncer par contraste. La sociabilitĂ© corrompt le coeur humain que la musique de l’enchanteur Rameau sait retrouver Ă  sa source : le prĂ©texte exotique et le registre amoureux et tendre permettent de rĂ©aliser cette miraculeuse redĂ©couverte. Un retour aux sources d’une certaine manière que la magie d’une musique enchanteresse rĂ©active… Lire notre critique complète des Indes Galantes de Rameau par Hugo Reyne