Compte rendu, opĂ©ra. Marseille : Hamlet d’Ambroise Thomas, le 29 septembre 2016. Ciofi, Lapointe. … Foster / Boussard

Compte rendu, opĂ©ra. Hamlet d’Ambroise Thomas. Marseille, le 29 septembre 2016. Ciofi, Lapointe. … Foster / Boussard. AprĂšs la crĂ©ation de cette production Ă  Marseille de 2010, aprĂšs la reprise d’Avignon en 2015, que dire de nouveau d’un spectacle qui, s’il ne l’est plus, semble n’avoir pas vieilli ? Avec les deux piliers de Ciofi, dans les trois, et LapointeentrĂ© dans la version avignonnaise et retrouvĂ© ici, dont on ne peut que rĂ©pĂ©ter, pour s’en Ă©merveiller, les qualitĂ©s scĂ©niques et vocales extraordinaires, on se contentera d’actualiser le compte-rendu en saluant les nouveaux venus dans la distribution.Et aussi d’apprĂ©cier l’intelligence et la profondeur d’une mise en scĂšne Ă©galement bonifiĂ©e.

Il est des opĂ©ras, il est des Ɠuvres qui, sans ĂȘtre musicalement des chefs-d’Ɠuvre, sont cependant d’une telle facture qu’ils en donnent l’illusion, ne serait-ce que le temps d’un spectacle de plus portĂ©, transportĂ© par de tels interprĂštes, si bien qu’ĂȘtre ou ne pas ĂȘtre excellent est la seule question et, ici, elle ne se pose pas tant l’excellence saute aux yeux, capte les oreilles : images, voix, tout concourt Ă  la rĂ©ussite.

L’OEUVRE. lI serait vain et injuste de comparer cet Hamlet Ă  la piĂšce originale de Shakespeare qui dure six heures. D’une bonne piĂšce ordinaire de Sardou,Tosca, Puccini et son librettiste firent un opĂ©ra extraordinaire qui la sublima et Ă©clipsa ; de l’extraordinaire drame original, Barbier et CarrĂ©, Thomas, font non un opĂ©ra ordinaire mais solidement charpentĂ© et musiquĂ©, en parfaite adĂ©quation avec les attentes du public de leur temps : donc, ouverture, interludes nourris orchestralement, chƓurs, ensembles, airs de trĂšs bonne tenue, malgrĂ© l’inĂ©galitĂ© de certains rĂ©citatifs et passages. Mais l’on goĂ»te aussi les trouvailles de bon aloi, solo de trombone, nostalgique cor anglais, etc, qui mettent dĂ©licatement en valeur de nombreux pupitres et les instrumentistes, au dĂ©tour d’une phrase musicale, Ă©levĂ©s au rang de l’interprĂšte soliste. Des motifs musicaux unificateurs donnent une couleur et une homogĂ©nĂ©itĂ© dramatique remarquable Ă  l’ensemble. Bref, cette Ɠuvre, peut-ĂȘtre trop longue, se tient et tient son engagement.

À la hauteur de cette rĂ©ussite, on comprend mieux les difficultĂ©s Ă  monter cette Ɠuvre : un rĂŽle-titre Ă©crasant pour un baryton pratiquement toujours prĂ©sent, un personnage d’OphĂ©lie qui ne le cĂšde en rien aux voltiges acrobatiques des hĂ©roĂŻnes folles de l’opĂ©ra avec une scĂšne de folie dĂ©mente aussi de longueur ; deux autres personnages requĂ©rant autant prĂ©sence vocale que scĂ©nique, Gertrude et Claudius ; un spectre Ă  voix d’outre-tombe et au moins quatre autres interprĂštes non nĂ©gligeables, sans compter un grand orchestre omniprĂ©sent, nĂ©cessitant un chef aussi Ă  cette altitude, des chƓurs nourris. Rajoutons la nĂ©cessitĂ©, aujourd’hui, d’un metteur en scĂšne inventif pour pallier les changements de tableaux en un lieu et scĂ©nographie uniques. Autant de dĂ©fis du grand opĂ©ra Ă  la française du XIXe siĂšcle pour avoir la mesure de cette gageure et de ce succĂšs. Et l’on dĂ©couvre, honteux rĂ©trospectivement de prĂ©jugĂ©s partagĂ©s sans preuves Ă  l’appui contre lui, un Ambroise Thomas mĂ©connu, inconnu, oubliĂ©, aprĂšs avoir connu une cĂ©lĂ©britĂ© exceptionnelle en son temps.

LA REALISATION. La superbe mise en scĂšne originale de Vincent Boussard, est rĂ©alisĂ©e brillamment par Natascha Ursuliak. Mais le propos d’alors, sans changer, a mĂ»ri. Le dĂ©cor unique de Vincent Lemaire, hautes et longues parois d’une froideur de papier glacĂ© angoissant, froissĂ© d’effroi, encore accusĂ© par de longues doubles lignes verticales que des horizontales ont du mal Ă  rassĂ©rĂ©ner, semblent imbibĂ©es par le bas d’une noire moisissure de ce royaume de Danemark « oĂč quelque chose est pourri » selon Shakespeare et, dans la derniĂšre scĂšne, s’élevant, c’est toute la noirceur sĂ©pulcrale du sol qui paraĂźt alors les avoir presque entiĂšrement gagnĂ©es.

L’espace de la scĂšne, antichambre de palais, s’ouvrant Ă  peine, de temps en temps, d’une embrasure de fenĂȘtre sur un nĂ©ant de nuit qui semble happer le sombre hĂ©ros, est Ă©touffant, oppressant malgrĂ© ses proportions. Selon les lumiĂšres dramatiques (Guido Levi), il se teinte d’émotions bleu de nuit introspectif, ombreux d’angoisse, vert d’eau malĂ©fique pour la pauvre OphĂ©lie, trace sanglante pour le spectre du roi.

Un immense portrait du roi dĂ©funt, assassinĂ© par son frĂšre Claudius (ici, avec la complicitĂ© de Gertrude, la reine, sa maĂźtresse) de travers, symbolise cette instabilitĂ© dĂ©lĂ©tĂšre et criminelle. Le cadre vide de l’ĂȘtre devient miroir ou tableau du paraĂźtre, encadrant en mise en abĂźme les apparences, le jeu de l’illusion du thĂ©Ăątre du monde et celui des ombres, du spectre du roi. L’utilisation des loges d’avant-scĂšne, oĂč se trouveront les fossoyeurs, joue aussi bien le thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre de la piĂšce. Le spectre descendant des cintres, en perpendiculaire, insecte effrayant marchant sur le mur central, est saisissant, dans l’esprit de la machinerie baroque. C’est donc, par la seule image, un intelligent renvoi au Baroque de la piĂšce originelle. Autre belle trouvaille, OphĂ©lie et ses livres comme de minuscules tentes vertes sur le sol, romanesque folle, tel le fol Chevalier Ă  la Triste Figure presque contemporain rendu fou par ses lectures : Don Quichotte(1605), l’homme d’action qui ne doute jamais, Hamlet (1601), personnification du doute, paralysĂ© dans l’action, double incarnation opposĂ©e du hĂ©ros moderne entre rĂ©flexe et rĂ©flexion.

Les costumes de Katia Duflot, comme toujours, participent de la dramaturgie, renvoyant, en gros Ă  l’époque de la crĂ©ation de l’opĂ©ra pour les hommes, austĂšres redingotes et habits noirs et gris, d’une sĂ©vĂ©ritĂ© luthĂ©rienne, robes annĂ©es 30, grises, sombres, pour les dames qui se teinteront, s’adouciront un peu de lumiĂšres moins dures. Gertrude a le rouge du dĂ©sir et du sang, robe vite ouverte sur dessous noirs de voluptueuse dentelle, et OphĂ©lie, mal coiffĂ©e, mal fagotĂ©e puis en vaporeuse robe blanche, lis inverse, nu-pieds, Ă  l’écart, est dĂ©jĂ  ailleurs, Ă©trangĂšre Ă  ce monde qu’elle voit dĂ©jĂ  de loin, d’ailleurs. Les livres sont aussi un miroir de ses doutes et tourments amoureux et, autre belle trouvaille, font exister ces « amis » invisibles auxquels elle s’adresse en voulant se mĂȘler Ă  leurs jeux Gageure rĂ©ussie dans un lieu unique : OphĂ©lie ne va pas se noyer dans un Ă©tang extĂ©rieur mais ici, au milieu de la scĂšne, dans une baignoire ; en faut-il plus Ă  une enfant fragile et gracile pour sombrer dans sa folie et se noyer dans ses larmes ? (et dans celles que nous arrache?)

Hamlet thomas marseille patricia ciofi 3 leg2_ciofi-0a311L’INTERPRETATION. Et quand OphĂ©lie est Patrizia Ciofi, lĂ©gĂšre comme un moineau au milieu de sombres corbeaux morbides, sautillant, pĂ©piant tout doucement sans jamais s’intĂ©grer Ă  leurs vols funĂšbres ou bals frivoles, c’est le frisson de la grĂące qui passe, dĂšs son mĂ©lancolique premier air : doux legato dessinant un flottant horizon dĂ©jĂ  lointain. Regards Ă©garĂ©s, bras aux envols brisĂ©s retombant, dĂ©sespĂ©rĂ©s d’étreintes rejetĂ©es, sur la pointe des pieds pour atteindre un inaccessible Hamlet dressĂ© comme un roc dans son obsession qui le rend insensible. Livre Ă  la main, elle est l’image, et le son idĂ©al, de l’abandon, de la dĂ©tresse douce et bleutĂ©e qui va l’étreindre dans sa brume aquatique. Et tout cela avec cette voix tendre, moelleuse jusque dans l’extrĂȘme aigu dĂ©chirant, jonglant, aĂ©rienne, avec notes piquĂ©es, piquĂ©es de folie, trilles d’oiseau, roulades, cadences irrĂ©elles, avec une aisance bouleversante qui fait vivre ce sommet de l’art, l’artifice de cette haute voltige vocale, comme tout naturel. Et de ces lignes, Ă©crites il y a six ans, je ne vois rien Ă  retrancher tant, miracle de l’art, Patrizia a paru immobiliser, ou plutĂŽt, retenir, retrouver le temps, qui semble n’avoir pas passĂ© depuis lors ni pour sa voix, peut-ĂȘtre, oui, le grave un peu plus nimbĂ©, sans lourdeur, ni pour cette Ă©motion intacte qu’elle nous redonne ici comme au premier jour lĂ -bas.Patrizia, sa douce voix dont l’art fait oublier l’art, ce timbre si personnel, c’est le chant retrouvant enfin la poĂ©sie : le rĂȘve.

Hamlet, terrible tĂ©moin dominant du regard le thĂ©Ăątre du monde, dans l’embrasure de la fenĂȘtre, dans la salle, comme OphĂ©lie, est lui aussi, ailleurs, mais pas dans le mĂȘme, spectateur plus qu’acteur, indĂ©cis, vellĂ©itaire, cherchant chaque fois des alibis Ă  son inaction, corrodĂ© par le dĂ©sir d’une action, d’une vengeance qu’il diffĂšre sans cesse et n’accomplira que pratiquement poussĂ© par le bras du spectre matĂ©rialisĂ©. Hamlet, admirĂ© dĂ©jĂ  Ă  Avignon, est encore admirablement incarnĂ© par Jean-François Lapointe qui a encore mĂ»ri son personnage, on dirait mĂȘme sa personne tant il habite ou hante ce rĂŽle ou en est hantĂ©. Il apparaĂźt de noir vĂȘtu, tel un spectre, sa prĂ©sence est telle qu’il semble exister, peser sur tout le spectacle mĂȘme lors de ses rares Ă©clipses. Et, pourtant, d’entrĂ©e, il est hors scĂšne, hors-jeu, contemplant le thĂ©Ăątre tantĂŽt Ă  cour, tantĂŽt Ă  jardin, dans la salle parmi le public : contemplatif, mĂ©ditatif, il regarde s’agiter le thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre du monde —magnifique idĂ©e baroque— dont il tirera aussi les ficelles, metteur en scĂšne de la scĂšne du crime, sans entrer dans l’action, auteur mais non acteur d’une piĂšce par ailleurs fantasmĂ©e ou soufflĂ©e par le fantĂŽme, vĂ©ritable deus ex machina. On s’attend Ă  un personnage frĂȘle, faible, prince neurasthĂ©nique rongĂ© d’un dĂ©sir de vengeance longtemps inassouvi, paralysĂ©.Mais c’est un beau tĂ©nĂ©breux malgrĂ© sa blondeur, dotĂ© d’une force animale qu’il sait plier en des murmures d’une extrĂȘme douceur pour captiver la douce OphĂ©lie et dĂ©chaĂźner pour la broyer. De sa grande, taille, de sa puissance, il fait l’image inverse de sa faiblesse rĂ©elle, de ses hĂ©sitations : comme si toute sa force vitale et virile, sa puissance, prodigieusement exprimĂ©e par le torrent maĂźtrisĂ© de la voix, se tournait contre lui, le dĂ©truisait de l’intĂ©rieur, aprĂšs avoir dĂ©truit sa malheureuse fiancĂ©e.

Acteur saisissant autant que chanteur d’exception, Lapointe est un Hamlet tout tendu par l’introspection, le dialogue permanent avec soi-mĂȘme qu’on dirait Ă  voix basse, et soudain, la voix explose dans des aigus d’une Ă©clatante beautĂ© que pourrait envier un tĂ©nor. La tessiture est tendue pour un baryton, sur la corde raide du rĂ© et s’élĂšve Ă  des sol # lumineux oĂč l’on retrouve, mais dans la violence, la lumiĂšre de celui qui fut un PellĂ©as idĂ©al et qui se donne le luxe aujourd’hui de chanter les Golaud. Timbre riche, plein, voix d’une remarquable Ă©galitĂ© du grave sombre Ă  l’aigu lumineux, ronde, sans faille, puissante et tendre : il est au sommet de son art consommĂ©.

Gertrude et Claudius, le couple criminel, semble d’abord goĂ»ter le bonheur de leur union, jouir avec une sensible voluptĂ© du fruit de leur crime : leurs Ă©treintes ne trompent pas sur les raisons Ă©rotiques autant que politiques pour le roi, de leur complicitĂ©. La mezzo Sylvie Brunet-Grupposo,‹d’une voix puissante et prenante, ose mettre en danger ses aigus pour incarner d’humaine et saisissante façon la sensualitĂ©, la force ambitieuse mais aussi la fragilitĂ© de la reine rĂ©gicide, meurtriĂšre meurtrie, sinon assassinĂ©e, par Hamlet, Clytemnestre nordique dĂ©chirĂ©e du remords, objet presque sexuel de la brutalitĂ© sadique du fils rĂ©voltĂ© dans une scĂšne dramatique trĂšs rĂ©ussie oĂč la mise Ă  nu du corps de la mĂšre est pratiquement la mise Ă  nu incestueuse de l’ñme. Âme damnĂ©e de sa belle-sƓur amante puis femme, en Claudius, Marc Barrard, toujours exact dans tout rĂŽle, dĂ©ploie sa voix large et sombre de traĂźtre fratricide, arrogant d’abord, mais il exprime, comme une confidence, comme une confession presque murmurĂ©e, l’aveu du crime qu’il fait sonner comme une Ă©mouvante et humble priĂšre de coupable sincĂšrement repenti, justifiant ainsi qu’Hamlet, prĂȘt Ă  le tuer, ne le fasse pas de peur que cette contrition lui obtienne le pardon de Dieu. Planant et pesant sur eux comme l’épĂ©e de DamoclĂšs du remords, (doublĂ© par Julien Degremont) Patrick Bolleire, immense, sans amplification sĂ©pulcrale Ă  la derniĂšre scĂšne, a la voix froide et sĂ©pulcrale du spectre. RĂ©my Mathieu, tĂ©nor, dans un rĂŽle bref mais tendu qui sollicite des sauts d’aigu risquĂ©s, campe un LaĂ«rte juvĂ©nile, sympathique, touchant Valentin confiant sa sƓur Ă  celui qui en fera le malheur. Samy Camps, autre tĂ©nor, illumine de sa voix un Marcellus entĂ©nĂ©brĂ© de crainte auprĂšs de l’Horatio de Christophe Gay qui fait frissonner d’effroi sa voix Ă  l’évocation du spectre, les deux se suivant comme une ombre dans la sombre scĂšne du spectrale. Jean-Marie Delpas‹est l’ombreux et Ă©phĂ©mĂšre Polonius dans cette Ɠuvre qui, divisant en trois brĂšves figures de comparses le timbre traditionnel du tĂ©nor, donne le primat aux grands hĂ©ros Ă  voix grave, le Prince, le roi et le spectre et, comme dans une logique funĂšbre, auPremier fossoyeur, la basse Antoine Garcin‹ exaltant de sa loge ou du bord d’une tombe, de sa solide voix, la fragilitĂ© dĂ©risoire de la vie et la dive bouteille, rejoint en ironique et clair contrepoint, d’une autre loge, par le tĂ©nor Florian Cafiero.

Les chƓurs, importants, sont parfaitement prĂ©parĂ©s par Emmanuel Trenque‹, bien intĂ©grĂ©s scĂ©niquement au drame. À la tĂȘte de l’Orchestre et chƓur de l’OpĂ©ra de Marseille, magistral, impĂ©rieux mais souvent ludique, joue le jeu et dignifie cette musique dont certaines facilitĂ©s n’empĂȘchent pas d’admirer le beau travail dans le moule un peu lourd de l’opĂ©ra Ă  la française du XIXe siĂšcle, heureusement allĂ©gĂ© du rituel ballet, cinq actes, ouverture fournie et des interludes entre chacun mais qui ont le mĂ©rite de donner la parole, de laisser une part aux instrumentistes Ă©chappĂ©s aux tutti.

 

 

 

A laffiche de l’opĂ©ra de Marseille,
les 27, 29 septembre, 2 et 4 octobre 2016
Orchestre de l’OpĂ©ra de Marseille. ChƓur : Emmanuel Trenque
Direction musicale : Lawrence Foster
Mise en scÚne : Vincent Boussard,assisté par Natascha Ursuliak.
DĂ©cors : Vincent Lemaire. Costumes : Katia Duflot. ‹LumiĂšres : Guido Levi‹.

Distribution : ‹OphĂ©lie : Patrizia Ciofi‹ ; Gertrude : Sylvie Brunet-Grupposo‹ ; ‹Hamlet : Jean-François Lapointe‹ ; Claudius : Marc Barrard‹ ; LaĂ«rte : RĂ©my Mathieu ; Le spectre : Patrick Bolleire‹ ; Marcellus : Samy Camps‹ ; Horatio : Christophe Gay ; ‹Polonius : Jean-Marie Delpas‹ ; Premier fossoyeur : Antoine Garcin ; DeuxiĂšme fossoyeur : Florian Cafiero ; Double du spectre : Julien Degremont.

Les représentations de cette production de Hamlet sont dédiées au baryton Bernard Imbert disparu le 2 juillet dernier.Illustration © Christian Dresse

MARSEILLE. Hamlet d’Ambroise Thomas par Vincent Boussard

thomas-ambroise-compositeur-opera-hamlet-opera-romantique-francais-opera-francaisMARSEILLE. THOMAS: Hamlet. Jusqu’au 4 octobre 2016. Superbe opĂ©ra d’Ambroise Thomas, notre Verdi français, Hamlet est injustement absent des scĂšnes parisiennes, c’est pourquoi les 4 reprĂ©sentations Ă  Marseille Ă  partir du 27 septembre, s’annoncent avec pertinence. Le Romantisme français s’entĂȘte Ă  se rarĂ©fier alors que, comparĂ© au romantisme germanique, celui de Beethoven, Liszt, jusqu’à Wagner, il est d’une puissance poĂ©tique irrĂ©sistible et le drame de Thomas, heureusement inspirĂ© de Shakespeare, s’inscrit Ă  ce niveau.
CrĂ©Ă© pendant le Second Empire Ă  Paris, sur la scĂšne de l’AcadĂ©mie impĂ©riale, le 9 mars 1868, l’ouvrage en 5 actes expose la souffrance d’Hamlet dans un monde oĂč il n’a pas sa place comme OphĂ©lie qui finit noyĂ©e, emportĂ© par les eaux. Il doit venger le meurtre du pĂšre. Instrument d’une vengeance qui le dĂ©passe, le jeune homme pareil Ă  Elektra voulant venger aussi l’assassinat de son pĂšre, sombre dans une haine envahissante, une obsession dangereuse qui dans le cas du prince danois, est finalement canalisĂ©e, et lui permet, malgrĂ© la perte de son aimĂ©e OphĂ©lie, de tuer le meurtrier de son pĂšre, l’infĂąme Claudius puis d’ĂȘtre couronnĂ© nouveau roi du Danemark. Un happy end, absent dans le drame originel de Shakespeare.

ET COMMENT HAMLET DEVINT ROI DU DANEMARK
 JugĂ© terne, surtout complaisant et acadĂ©mique, Ambroise Thomas se montre d’une force dramatique souvent saisissante, digne reprĂ©sentant de cet opĂ©ra romantique français, plus intimiste que monumentale (comptant ses inĂ©vitables scĂšnes collectives). La force de l’opĂ©ra de Thomas rĂ©side dans l’architecture contrastĂ©e et violente des Ă©pisodes entre eux, majoritairement centrĂ©s sur le personnage central d’Hamlet, hĂ©ros qui se dĂ©voile en cours d’action, vrai dĂ©fi pour le baryton invitĂ© Ă  relever les multiples accents du personnage : chanson dionysiaque dans la scĂšne des acteurs au II (« O vin dissipe la tristesse ») ; dĂ©vorĂ© par le doute et l’horreur d’un Ă©chec (« Etre ou ne pas ĂȘtre », dĂ©but du III) ; suicidaire avant de recouvrer la raison et l’élan de la victoire (« Comme une pĂąle fleur »). Toujours c’est le spectre de son pĂšre qui le pousse Ă  agir et Ă  se sauver de lui-mĂȘme. Dans le dĂ©cor unique, aux teintes irritĂ©es nacrĂ©es de Vincent Boussard, soucieux aussi de la direction des acteurs, la production Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra de Marseille (dĂ©jĂ  vue in loco en 2010, repris ensuite Ă  l’OpĂ©ra du Rhin avec StĂ©phane Degout dans le rĂŽle-titre puis au Metropolitan de New York) s’appuie entre autres sur un trĂšs solide chanteur : Jean-François Lapointe dans le rĂŽle-titre. En 2010, Patricia Ciofi rĂ©alisait sa premiĂšre OphĂ©lie.

 

 

 

Hamlet d’Ambroise Thomas Ă  l’OpĂ©ra de Marseille
Lawrence Foster, direction
Vincent Boussard, mise en scĂšne
Avec Patricia Ciofi (OphĂ©lie), Sylvie Brunet-Grupposo (Gertrude), Jean-François Lapointe (Hamlet)


Les 27 septembre 2016 Ă  20h
29 septembre 2016 Ă  20h
2 octobre 2016 Ă  14h30
4 octobre 2016 Ă  20h

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 HAMLET d'AMBROISE THOMAS à l'Opéra de Marseille

 

Opéra, compte rendu critique. Opéra, Avignon, le 6 mai 2015. Ambroise Thomas : Hamlet. Ciofi, Lapointe
 Jean-Yves Ossonce, Vincent Broussard

Il est des opĂ©ras, il est des Ɠuvres qui, sans ĂȘtre musicalement des chef-d’Ɠuvres, sont cependant d’une telle facture qu’ils en donnent l’illusion, ne serait-ce que le temps d’un spectacle de plus portĂ©, transportĂ© par de tels interprĂštes, si bien qu’ĂȘtre ou ne pas ĂȘtre excellent est la seule question et, ici, elle ne se pose pas tant l’excellence sauta aux yeux, capta les oreilles : images, voix, tout concourut Ă  la rĂ©ussite.

avignon grand opera ophelie ciofi lapointe ossonce broussard

L’Ɠuvre

Il serait vain et injuste de comparer cet Hamlet Ă  la piĂšce originale de Shakespeare qui dure six heures. D’une bonne piĂšce ordinaire de Sardou, Tosca, Puccini et son librettiste firent un opĂ©ra extraordinaire qui la sublima et Ă©clipsa ; de l’extraordinaire drame original, Barbier et CarrĂ©, Thomas, font non un opĂ©ra ordinaire mais solidement charpentĂ© et musiquĂ©, en parfaite adĂ©quation avec les attentes du public de leur temps : ouverture, interludes nourris orchestralement, chƓurs, ensembles, airs de trĂšs bonne tenue, malgrĂ© l’inĂ©galitĂ© de certains rĂ©citatifs et passages. Mais l’on goĂ»te aussi les trouvailles de bon aloi, solo de trombone, nostalgique cor anglais, etc, qui mettent dĂ©licatement en valeur de nombreux pupitres et les instrumentistes, au dĂ©tour d’une phrase musicale, Ă©levĂ©s au rang de l’interprĂšte soliste. Des motifs musicaux unificateurs donnent une couleur et une homogĂ©nĂ©itĂ© dramatique remarquable Ă  l’ensemble. Bref, cette Ɠuvre, peut-ĂȘtre trop longue, se tient et tient son engagement.

Un Hamlet d’excellence

À la hauteur de cette rĂ©ussite, on comprend mieux les difficultĂ©s Ă  monter cette Ɠuvre : un rĂŽle titre Ă©crasant pour un baryton pratiquement toujours prĂ©sent, un personnage d’OphĂ©lie qui ne le cĂšde en rien aux voltiges acrobatiques des hĂ©roĂŻnes folles de l’opĂ©ra avec une scĂšne de folie dĂ©mente de longueur ; deux autres personnages requĂ©rant autant prĂ©sence vocale que scĂ©nique, Gertrude et Claudius ; un spectre Ă  voix d’outre-tombe et au moins quatre autres interprĂštes non nĂ©gligeables, sans compter un grand orchestre omniprĂ©sent, nĂ©cessitant un chef aussi Ă  cette altitude, des chƓurs nourris. Rajoutons la nĂ©cessitĂ©, aujourd’hui, d’un metteur en scĂšne inventif pour pallier les changements de tableaux en un lieu et scĂ©nographie uniques. Autant de dĂ©fis du grand opĂ©ra Ă  la française du XIXe siĂšcle pour avoir la mesure de cette gageure et de ce succĂšs. Et l’on dĂ©couvre, honteux rĂ©trospectivement de prĂ©jugĂ©s partagĂ©s sans preuves Ă  l’appui contre lui, un Ambroise Thomas mĂ©connu, inconnu, oubliĂ©, aprĂšs avoir connu une cĂ©lĂ©britĂ© exceptionnelle en son temps.

La réalisation

Ce spectacle reprend, avec des nuances et une distribution diffĂ©rente, dont rien moins que le hĂ©ros titulaire et le couple royal maudit, la production marseillaise de 2010. La superbe mise en scĂšne originale de Vincent Boussard est rĂ©alisĂ©e ici brillamment par Natascha Ursuliak qui l’adapte intelligemment Ă  l’OpĂ©ra d’Avignon, moins grand. On dira plus loin les diffĂ©rences intĂ©ressantes qu’elle apporte, notamment dans la spatialisation du hĂ©ros, de scĂšne Ă  salle, qui font sens subtil et profond. Pour le reste, pratiquement rien Ă  changer de mon texte d’alors que je ne change donc pas puisqu’on sent ici simplement, mais solidement, que le propos d’alors, sans changer, a mĂ»ri, s’est nourri.

Le dĂ©cor unique de Vincent Lemaire, hautes et longues parois d’une froideur de papier glacĂ© angoissant Ă  peine froissĂ©, encore accusĂ© par de longues doubles lignes verticales, que des horizontales ont du mal Ă  rassĂ©rĂ©ner, gagnĂ©es par le bas d’une noire moisissure de ce royaume de Danemark « oĂč quelque chose est pourri » selon Shakespeare, de temps en temps Ă  peine ouvert d’une embrasure de fenĂȘtre sur un nĂ©ant de nuit qui semble happer le sombre hĂ©ros, est Ă©touffant, oppressant malgrĂ© ses proportions. Selon les lumiĂšres dramatiques (Alessandro Carletti),  il se teinte d’émotions bleu de nuit introspectif, ombreux d’angoisse, vert d’eau malĂ©fique pour la pauvre OphĂ©lie, trace sanglante pour le spectre du roi.

Un immense portrait du roi dĂ©funt, assassinĂ© par son frĂšre Claudius (ici, avec la complicitĂ© de Gertrude, la reine, sa maĂźtresse) de travers, symbolise cette instabilitĂ© dĂ©lĂ©tĂšre et criminelle. Le cadre vide de l’ĂȘtre devient miroir ou tableau du paraĂźtre, encadrant en mise en abĂźme les apparences, le jeu de l’illusion du thĂ©Ăątre du monde. L’utilisation des loges d’avant-scĂšne, oĂč se trouveront le roi usurpateur et sa reine complice, puis les fossoyeurs, jouent aussi bien le thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre de la piĂšce. Le spectre (doublĂ© par Philippe Chevrier) descendant des cintres, en perpendiculaire, insecte effrayant marchant sur le mur central, est saisissant, dans l’esprit de la machinerie baroque. C’est donc, par la seule image, un intelligent renvoi au Baroque de la piĂšce originelle. Autre belle trouvaille, OphĂ©lie et ses livres comme de minuscules tentes vertes sur le sol, romanesque folle, tel le fol Chevalier Ă  la Triste Figure presque contemporain rendu fou par ses lectures : Don Quichotte (1605), l’homme d’action qui ne doute jamais, Hamlet (1601), personnification du doute, paralysĂ© dans l’action, double incarnation opposĂ©e du hĂ©ros moderne entre rĂ©flexe et rĂ©flexion.

Les costumes de Katia Duflot, comme toujours, participent de la dramaturgie, renvoyant, en gros Ă  l’époque de la crĂ©ation de l’opĂ©ra pour les hommes, austĂšres redingotes et habits noirs et gris, d’une sĂ©vĂ©ritĂ© luthĂ©rienne, robes annĂ©es 30 sombres pour les dames qui se teinteront, s’adouciront un peu de lumiĂšres moins dures. Gertrude a le rouge du dĂ©sir et du sang, robe vite ouverte sur dessous noirs de voluptueuse dentelle, et OphĂ©lie, mal coiffĂ©e, mal fagotĂ©e en vaporeuse robe blanche, lis inverse, nu-pieds, Ă  l’écart, est dĂ©jĂ  ailleurs, Ă©trangĂšre Ă  ce monde qu’elle voit dĂ©jĂ  de loin. Gageure rĂ©ussie dans un lieu unique : OphĂ©lie ne va pas se noyer dans un Ă©tang extĂ©rieur mais ici, au milieu de la scĂšne, dans une baignoire ; en faut-il plus Ă  une enfant fragile et gracile pour sombrer dans sa folie et se noyer dans ses larmes? (et dans celles qu’elle nous arrache?)

L’interprĂ©tation

Et quand OphĂ©lie est Patrizia Ciofi (illustration ci dessus), lĂ©gĂšre comme un moineau au milieu de sombres corbeaux morbides, sautillant, pĂ©piant tout doucement sans jamais s’intĂ©grer Ă  leurs vols funĂšbres ou bals frivoles, c’est le frisson de la grĂące qui passe, dĂšs son mĂ©lancolique premier air : doux legato dessinant un flottant horizon dĂ©jĂ  lointain. Regards Ă©garĂ©s, bras aux envols brisĂ©s retombant, dĂ©sespĂ©rĂ©s d’étreintes rejetĂ©es, sur la pointe des pieds pour atteindre un inaccessible Hamlet dressĂ© comme un roc dans son obsession qui le rend insensible. Livre Ă  la main, elle est l’image, et le son idĂ©al, de l’abandon, de la dĂ©tresse douce et bleutĂ©e qui va l’étreindre dans sa brume aquatique. Et tout cela avec cette voix tendre, moelleuse jusque dans l’extrĂȘme aigu, jonglant, aĂ©rienne, avec notes piquĂ©es, trilles d’oiseau, roulades, cadences irrĂ©elles, avec une aisance bouleversante qui fait vivre ce sommet de l’art, l’artifice de cette haute voltige vocale, comme tout naturel. Et de ces lignes, Ă©crites il y a cinq ans pour Marseille, je ne vois rien Ă  retrancher tant, miracle de l’art, Patrizia a paru immobiliser, ou plutĂŽt, retenir, retrouver le temps, qui semble n’avoir pas passĂ© depuis lors ni pour sa voix ni pour cette Ă©motion intacte qu’elle nous redonne ici comme au premier jour lĂ -bas.

On se souvient, Ă  Marseille : Hamlet, assis sur le rebord de la fosse d’orchestre ou dans l’embrasure de la fenĂȘtre, comme OphĂ©lie, est lui aussi, ailleurs, mais pas dans le mĂȘme, spectateur plus qu’acteur, indĂ©cis, vellĂ©itaire, corrodĂ© par le dĂ©sir d’une action, d’une vengeance qu’il diffĂšre sans cesse. Ici, Ă  Avignon, cette marginalisation hors du monde du hĂ©ros est accentuĂ©e. Hamlet, admirablement incarnĂ© par Jean-François Lapointe, apparaĂźt d’abord dans la salle, tel un spectre. D’entrĂ©e, il est hors scĂšne, hors jeu, contemplant le thĂ©Ăątre tantĂŽt Ă  cour, tantĂŽt Ă  jardin : contemplatif, mĂ©ditatif, il regarde s’agiter le thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre du monde —magnifique idĂ©e baroque— dont il tirera aussi les ficelles, metteur en scĂšne de la scĂšne du crime, sans entrer dans l’action, auteur mais non acteur d’une piĂšce par ailleurs fantasmĂ©e ou soufflĂ©e par le fantĂŽme, vĂ©ritable deus ex machina. On s’attend Ă  un personnage frĂȘle, faible, prince neurasthĂ©nique rongĂ© d’un dĂ©sir de vengeance longtemps inassouvi, paralysĂ©. Mais c’est un  beau tĂ©nĂ©breux dotĂ© d’une force animale qui sait la plier en des murmures d’une extrĂȘme douceur pour captiver la douce OphĂ©lie et la dĂ©chaĂźner pour la broyer. De sa grande, taille, de sa puissance,  il fait l’image inverse de sa faiblesse rĂ©elle, de ses hĂ©sitations : comme si toute sa force vitale, se tournait contre lui, le dĂ©truisait de l’intĂ©rieur, aprĂšs avoir dĂ©truit sa malheureuse fiancĂ©e.

Acteur saisissant autant que chanteur d’exception, Lapointe est un Hamlet tout tendu par l’introspection, le dialogue permanent avec soi-mĂȘme qu’on dirait Ă  voix basse, et soudain, la voix explose dans des aigus d’une Ă©clatante beautĂ© que pourrait envier un tĂ©nor. La tessiture est tendue pour un baryton, sur la corde raide du rĂ© et s’élĂšve Ă  des sol # lumineux oĂč l’on retrouve, mais dans la violence, la lumiĂšre de celui qui fut un PellĂ©as idĂ©al et qui se donne le luxe aujourd’hui de chanter les Golaud. Timbre riche, plein, voix d’une remarquable Ă©galitĂ© du grave Ă  l’aigu, ronde, sans faille, puissante et tendre : il est au sommet de son art consommĂ©. Gertrude et Claudius, le couple criminel, semble d’abord goĂ»ter le bonheur de leur union, jouir avec  une sensible voluptĂ© du fruit de leur crime : leurs Ă©treintes ne trompent pas sur les raisons Ă©rotiques autant que politiques pour le roi, de leur complicitĂ©. La mezzo GĂ©raldine Chauvet, qui ici mĂȘme avait affrontĂ© les aigus redoutables de la Kostelnicka de Jenufa, prĂȘte le velours raffinĂ© de son timbre et une certaine fragilitĂ© Ă  la reine rĂ©gicide, meurtriĂšre meurtrie sinon assassinĂ©e par Hamlet, Clytemnestre nordique dĂ©chirĂ©e du remords, objet presque sexuel de la brutalitĂ© sadique du fils rĂ©voltĂ© dans une scĂšne dramatique trĂšs rĂ©ussie oĂč la mise Ă  nu du corps de la mĂšre est pratiquement la mise Ă  nu de l’ñme. Âme damnĂ©e de sa belle-sƓur amante puis femme, la basse Nicolas TestĂ©, voix large et sombre (le seul Ă  rouler les r avec la diva italienne) est le mĂąle sĂ»r de la force du dĂ©sir qu’il exerce sur sa maĂźtresse et femme, arrogant, mais d’une belle grandeur abattue dans l’aveu du crime qu’il fait sonner comme une Ă©mouvante priĂšre. Planant et pesant sur eux comme l’épĂ©e de DamoclĂšs du  remords, Patrick Bolleire, immense, a la voix froide et sĂ©pulcrale du spectre dĂ©jĂ  apprĂ©ciĂ© Ă  Marseille. SĂ©bastien GuĂšze, tĂ©nor, dans un rĂŽle bref mais tendu, campe un LaĂ«rte Ă©lĂ©gant, touchant Valentin confiant sa sƓur Ă  celui qui en fera le malheur. Julien Dran, autre tĂ©nor, illumine de sa voix un Marcellus entĂ©nĂ©brĂ© de crainte auprĂšs de l’Horatio de Bernard Imbert, encore un tĂ©nor, les deux se suivant comme une ombre dans la sombre scĂšne du spectre. Jean-Marie Delpas est l’ombreux et Ă©phĂ©mĂšre Polonius dans cette Ɠuvre qui, divisant en quatre brĂšves figures le timbre traditionnel du tĂ©nor, donne le primat aux grands hĂ©ros Ă  voix grave, le Prince, le roi et le spectre et, comme dans une logique funĂšbre, au Premier fossoyeur, la basse Saeid Alkhouri exaltant de sa loge ou du bord d’une tombe, de sa solide voix, la fragilitĂ© dĂ©risoire de la vie et la dive bouteille, rejoint en ironique et clair contrepoint, d’une autre loge, par le tĂ©nor RaphaĂ«l BrĂ©mard, toujours solide au poste.

Les chƓurs, importants, sont parfaitement prĂ©parĂ©s par Aurore Marchand, bien intĂ©grĂ©s scĂ©niquement au drame. Mais, Ă  la tĂȘte de l’Orchestre RĂ©gional Avignon-Provence, Jean-Yves Ossonce, dĂšs l’ouverture, fait passer le frisson, un tressaillement qui gonfle et gronde en tremblement de terre terrifiant, dĂ©ploie l’ample tissu orchestral, en fait briller les Ă©clats instrumentaux, donne sens dramatique aux interludes entre les actes, conduit sans faille cette partition finalement riche dont il rĂ©vĂšle, avec puissance et finesse, des trĂ©sors insoupçonnĂ©s, qu’on dĂ©couvre ou redĂ©couvre avec bonheur.

Opéra, compte rendu critique.  Opéra, Grand Avignon, le 6 mai 2015. Ambroise Thomas : Hamlet.

Orchestre RĂ©gional Avignon-Provence

ChƓur de l’OpĂ©ra Grand Avignon (Aurore Marchand)

Direction musicale : Jean-Yves Ossonce

Mise en scĂšne : Vincent Boussard
réalisée par  Natascha Ursuliak.
DĂ©cors : Vincent Lemaire. Costumes : Katia Duflot.
LumiĂšres : Alessandro Carletti.

Distribution :
Ophélie : Patrizia Ciofi; Gertrude : Géraldine Chauvet;  Hamlet : Jean-François Lapointe; Claudius : Nicolas Testé; Laërte : Sébastien GuÚze ; Le spectre : Patrick Bolleire; Marcellus : Julien Dran; Horatio : Bernard Imbert ;  Polonius : Jean-Marie Delpas; Premier fossoyeur : Saeid Alkhouri; DeuxiÚme fossoyeur : Raphaël Brémard.

Illustrations : © Cédric Delestrade/ACM-Studio/Avignon

Pierre Thilloy: Le jour des meurtres dans l’histoire d’HamletMetz, OpĂ©ra. Les 23, 25 et 27 mars 2011 (crĂ©ation)

Pierre Thilloy

Le Jour des meurtres

dans l’histoire d’Hamlet
Metz, Opéra Théùtre de Metz Métropole
Les 23, 25 et 27 mars 2011
CrĂ©ation majeure Ă  Metz. Eric Chevalier poursuit son travail en faveur de la crĂ©ation et des oeuvres inĂ©dites. A l’affiche du ThĂ©Ăątre OpĂ©ra de la citĂ© messine, Ă  partir du 23 mars 2011, la crĂ©ation mondiale de l’opĂ©ra de Pierre Thilloy (nĂ© en 1970), Le jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet. La partition nouvelle revisite le mythe d’Hamlet mais Ă  travers la piĂšce de Bernard-Marie KoltĂšs, Le jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet (1974) dont le compositeur reprend le titre. FrappĂ© par la construction du texte initial, sa saisissante et franche horreur, Pierre Thilloy organise l’action sous la forme d’un crescendo expressif, hautement thĂ©Ăątral, sorte de chevauchĂ©e sans issue, en resserrant l’intrigue
politico-psychologique sur quatre protagonistes: Gertrude et Claudius, OphĂ©lie et Hamlet, deux couples opposĂ©s, deux destinĂ©es contraires qui tout en s’opposant, incarnent une mĂȘme vision dĂ©sespĂ©rĂ©e de la condition humaine, entre amour et politique; aucun ne dialogue vĂ©ritablement avec l’autre: tous sont murĂ©s dans une terrifiante solitude. Seul Hamlet au centre d’un Ă©chiquier tragique semble vivre une relation aux autres, mais fondĂ©e sur le refus, la haine, l’impossibilitĂ©… C’est un huit-clos dramatique oĂč l’anti-hĂ©ros totalement Ă©gocentrique, “qui ne s’aime pas ni n’aime aucune autre personne” (selon Pierre Thilloy), provoque les autres, suscite un rapport exacerbĂ© et radical oĂč aucune alternative n’est possible. Il y aurait peut-ĂȘtre l’idĂ©e vague d’un monde meilleur, vivable mais Ă©voquĂ© fugacement sur le mode nostalgique… “Je suis passionnĂ© par le thĂ©Ăątre de Shakespeare; le texte de KoltĂšs exprime une mĂȘme urgence, cette mĂȘme franchise crue et poĂ©tique, mais sur un mode contemporain. C’est cela qui me fascine chez KoltĂšs et qui rend son Ă©criture naturellement musicale, plus Ă©vidente. Il en va tout autrement chez Gide par exemple dont j’ai travaillĂ© aussi l’Ă©criture...”, prĂ©cise Pierre Thilloy.Le compositeur aime bousculer les habitudes lyriques: ici, Gertrude, la
reine mĂšre est un soprano coloratoure (Isabelle Vidal) et la chaste et angĂ©lique OphĂ©lie (Tara Venditti), une mezzo sombre en liaison avec sa nature profondĂ©ment tragique. Claudius est incarnĂ© par le baryton vedette François Le Roux (qui vient de chanter le Rital dans Lundi, monsieur vous serez riche d’Antoine Duhamel et RĂ©mo Forlani, sur les mĂȘmes planches de Metz en fĂ©vrier 2011) et le rĂŽle d’Hamlet, initialement prĂ©vu pour un falsettiste, est chantĂ© finalement en tĂ©nor (Jacek Laszczkowski). PassionnĂ© de cinĂ©ma, Pierre Thilloy convoque pour la rĂ©alisation musicale, l’Ă©lectronique
savante et populaire (prĂ©sence d’un DJ qui est aussi pianiste), … ce peut-ĂȘtre aussi, outre la concision d’une Ă©criture fine et dramatique, la rĂ©alisation d’un projet crucial pour le genre lyrique actuel: gagner
les nouveaux publics, jeunes mĂ©lomanes, qui n’ont peut-ĂȘtre pas la curiositĂ© de l’opĂ©ra. Pour exprimer l’activitĂ© du drame jusqu’Ă  son dĂ©nouement magistral (longue nuit de folie aspirant toute volontĂ© vers le vide final), le compositeur rĂ©invente l’idĂ©e d’une marche funĂšbre dont la scansion rĂ©guliĂšre (dans l’esprit des processions solennelles ou
des marches tambour accompagnant les condamnĂ©s) invite immĂ©diatement le spectateur, dĂšs le dĂ©but, comme s’il Ă©tait happĂ© par la violence inĂ©luctable de l’action… “J’ai repris le motif de la marche funĂšbre mais sur le mode rythmique. c’est une scansion interrompue et trĂšs lente comme on peut par exemple l’Ă©couter dans la musique pour les funĂ©railles des ducs de Lorraine”. Au total, 7 cordes, un DJ, un clavier Ă©lectronique venant du jazz, mais aussi deux percussionnistes et un accordĂ©oniste; cet Hamlet 2011 devrait aussi ĂȘtre furieusement chaloupĂ© car Pierre Thilloy demeure marquĂ© par la vitalitĂ© rythmique des musiques extraeuropĂ©ennes, dĂ©couvertes pendant ses nombreux voyages et ses rĂ©sidences comme compositeur en Inde et en Asie Centrale. Sur le sujet tragique, l’auteur
dĂ©fend un regard autre tout en puisant directement Ă  la source Ăąpre et dĂ©senchantĂ©e du messin KoltĂšs. Sa vision prend aussi en compte le corps des chanteurs: engagement “organique” des interprĂštes (et aussi des
musiciens dont les cordes aux parties souvent rapides et virtuoses), transe, surintensitĂ© rythmique, raucitĂ© grave (soulignĂ©e par l’Ă©lectroacoustique), cet Hamlet revisitĂ©, au souffle syncopĂ©, entre vertiges et terreurs, constitue l’Ă©vĂ©nement lyrique Ă  Metz en mars 2011. Production incontournable.

Illustration: Pierre Thilloy (DR)