COMPTE-RENDU, critique, opéra. LYON, Opéra, le 5 oct 2019. ROSSINI, Guillaume Tell. Tobias Kratzer / Daniele Rustioni

rossini-vieux-opera-anonce-critique-opera-classiquenews-classique-news-musique-classique-infos-actualitesCOMPTE-RENDU, critique, opéra. LYON, Opéra, le 5 oct 2019. ROSSINI, Guillaume Tell. Tobias Kratzer / Daniele Rustioni. Production très attendue pour l’ouverture de la saison lyonnaise, le Guillaume Tell donné dans sa version originale en français, déçoit scéniquement, mais bénéficie d’une distribution (quasi) idéale et surtout d’une direction exceptionnelle.
Le Grand Opéra, dont Guillaume Tell constitue l’un des titres emblématiques, est un genre extrêmement codé : sujet historique, grandes masses chorales, ballets obligés (dans cette production, près de quarante minutes sont passés à la trappe), nombreux personnages et figurants, attention portée aux détails des décors et des scènes. Cependant, force est de constater que la lecture de Tobias Kratzer ne s’est pas embarrassée de ces contraintes : il en résulte un spectacle terne et abstrait, qui plus est sans véritable direction d’acteurs. Sur scène un décor unique constitué d’un grand tableau noir et blanc représentant un massif alpin qui se recouvre progressivement de coulées de peinture noire. Une ouverture illustrée par un solo de violoncelle et l’arrivée d’hommes en blanc et chapeaux melon, clin d’œil aux méchants d’Orange mécanique de Kubrick qui avait fait de l’ouverture de l’opéra, l’un de ses leitmotive musicaux. On comprend après coup que ces derniers représentent les Autrichiens oppresseurs du peuple suisse.

Guillaume Tell à l’Opéra de Lyon…

La Pomme de la discorde

Un décor bichromatique – la couleur n’apparaît que dans les costumes folkloriques que les Suisses captifs revêtent au 3e acte – qui finit par se confondre avec l’obscurité de la salle lyonnaise, et par ne pas être en phase avec le discours des interprètes, comme lors du célèbre éloge de la nature (que le spectateur ne voit guère) et l’hymne à la liberté sur lesquels s’achève l’opéra. La vision minimaliste du metteur en scène rompu aux outrances du regietheater ne pouvait s’accommoder d’une version intégrale de l’ultime chef-d’œuvre de Rossini : les 4h30 de la partition sont raccourcies de plus d’une heure de musique (outre une partie des ballets et quelques répliques, plusieurs airs et duos sont amputés de leur reprise), ce qui nuit à l’équilibre de l’ensemble dans lequel le livret et la musique comptent autant que la scénographie et les divertissements chorégraphiques – ici, il faut bien l’avouer, particulièrement réussis.

La distribution réunie pour affronter cet opus redoutable s’en tire plutôt avec les honneurs. Dans le rôle-titre, Nicola Alaimo, déjà présent à Orange cet été, affronte son personnage avec fermeté : timbre bien projeté, rondeur et mordant magnifient le célèbre « Sois immobile » ; toutefois, l’amplitude vocale limitée et la relative instabilité dans le registre aigu finissent par décevoir et escamoter la dimension héroïque du personnage, entaché par une prononciation du français pas toujours irréprochable. De ce point de vue, l’Arnold de John Osborn est autrement plus vaillant, en adéquation avec les exigences terrifiantes du rôle. Beauté d’un timbre clair, diction impeccable combinée à un ambitus sans aspérité, le ténor américain vole sans difficulté la vedette à tous ses partenaires. Mathilde est incarnée par Jane Archibald, dont l’aisance vocale indéniable ne saurait faire oublier une certaine verdeur et acidité du timbre, heureusement atténuée dans la belle romance « Sombre forêt » du 2e acte ou l’air magnifique « Pour notre amour, plus d’espérance », en ouverture du 3e acte. Plus convaincante s’est révélée, dans le rôle d’Hedwige, l’épouse de Guillaume Tell, Enkelejda Shkoza, mezzo de caractère, au timbre d’airain, et si parfois, elle a tendance à faire montre de son large vibrato avec un peu trop d’excès, elle compense ces écarts belcantistes par une réelle présence scénique qu’on ne peut que saluer face à une indéniable indigence dramaturgique. En contrepoint, le timbre juvénile de Jennifer Courcier, double vocal du fils de Guillaume Tell, fait merveille par une grâce certaine conjuguée à des accents colorature parfaitement maîtrisés.

Les autres rôles masculins ne méritent que des éloges : le superbe Ruodi de Philippe Talbot, révèle d’emblée son talent dans l’air liminaire de l’œuvre, « Accours dans ma nacelle », ainsi que les trois basses irréprochables, Tomislav Lavoie, Melcthal intrépide, Jean Teitgen, dans le rôle de l’infâme Geisler, assassin du précédent : s’il n’apparaît qu’au 3e acte, sa voix caverneuse et assurée, à l’élocution limpide, impressionne jusque dans la brièveté de ses interventions, tout comme le sombre Walter Furst de Patrick Bolleire. Une mention spéciale pour le Rodolphe de Grégoire Mour : si la voix n’a pas la même épaisseur qu’Osborn, elle est techniquement irréprochable, magnifiquement projetée, et scéniquement très crédible.
Les chœurs, pour lesquels Rossini a écrit sans doute la plus belle musique (« Hyménée, ta journée fortunée ») de cet opéra en grande partie patriotique – dans le genre du Grand Opéra, le chœur incarne l’identité collective du peuple, tel qu’il sera théorisé par Mazzini dans sa Philosophie de la musique – sont de bout en bout remarquables, de présence, de clarté, d’engagement dramatique : ils ont, avec leur chef Johannes Knecht, reçu des ovations amplement méritées.

Dans la fosse, Daniele Rustioni se révèle une fois de plus un chef exceptionnel : la précision et l’équilibre des pupitres distillent une fabuleuse énergie qui jamais ne recouvre les voix ou ne s’y substitue, à une époque – depuis la Medea in Corinto de Mayr – où l’orchestre avait atteint une puissance dramatique qui en faisait un personnage et un acteur du drame à part entière.

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Compte-rendu. Lyon, Opéra de Lyon, Rossini, Guillaume Tell, 5 octobre 2019. Nicola Alaimo  (Guillaume Tell), John Osborn (Arnold), Jane Archibald (Mathilde), Jean Teitgen (Geisler), Enkelejda Shkoza (Hedwige), Jennifer Courcier (Jemmy), Tomislav Lavoie (Melcthal), Grégoire Mour (Rodolphe), Patrick Bolleire (Walter Furst), Philippe Talbot  (Ruodi), Antoine Saint-Espes (Leuthold), Kwung Soun Kim (Un chasseur), Tobias Kratzer (Mise en scène), Rainer Sellmaier (Décors et costumes), Reinhard Traub (Lumières), Demis Volpi (Chorégraphie), Bettina Bartz (Dramaturgie), Johannes Knecht (Chef des chœurs), Orchestre et chœur de l’Opéra de Lyon / Daniele Rustioni (direction).

COMPTE-RENDU, critique, opéra. ORANGE, Théâtre antique, le 10 juil2019. ROSSINI : Guillaume Tell. Gianluca Capuano / Jean-Louis Grinda

COMPTE-RENDU, opéra. ORANGE, Théâtre antique, le 10 juillet 2019. Rossini : Guillaume Tell. Gianluca Capuano / Jean-Louis Grinda. Pour fêter ses cinquante ans d’existence, les Chorégies d’Orange 2019 s’offre de présenter pour la première fois le tout dernier ouvrage lyrique de Rossini, Guillaume Tell (1829), seulement un an après l’inévitable Barbier de Séville (https://www.classiquenews.com/ompte-rendu-opera-choregies-dorange-2018-le-4-aout-2018-rossini-le-barbier-de-seville-sinivia-bisanti). Plus rares en France, les opéras dit « sérieux » de Rossini pourront surprendre le novice, tant le compositeur italien s’éloigne des séductions mélodiques et de l’entrain rythmique de ses ouvrages bouffes, afin d’embrasser un style plus varié, très travaillé au niveau des détails de l’orchestration, sans parler de l’adjonction des musiques de ballet et du refus de la virtuosité vocale pure (dans la tradition du chant français).

 
 

GUILLAUME TELL à ORANGE

  

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Annick Massis (Mathilde)

 

 

Composé pour l’Opéra de Paris en langue française, Guillaume Tell a immédiatement rencontré un vif succès, sans doute en raison de son livret patriotique qui fit alors raisonner les échos nostalgiques des victoires napoléoniennes passées, et ce en période de troubles politiques, peu avant la Révolution de Juillet 1830.
Aujourd’hui, le style ampoulé des nombreux récitatifs, surtout au début, dessert la popularité de l’ouvrage. Pour autant, du point de vue strictement musical, on ne peut qu’admirer la science de l’orchestre ici atteinte par Rossini, qui évoque à plusieurs reprises la musique allemande, de Beethoven à Weber.

Il faut dire que la plus grande satisfaction de la soirée vient précisément de la fosse, avec un Gianluca Capuano très attentif à la continuité du discours musical, tout en révélant des détails savoureux ici et là. Seule l’ouverture laisse quelque peu sur sa faim avec un Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo qui met un peu de temps à se chauffer, sans être aidé par l’acoustique des lieux, peu détaillée dans les pianissimi. Quel plaisir, pourtant, de se retrouver dans le cadre du Théâtre antique et son impressionnant mur de 37 mètres de haut ! Les dernières lueurs du soleil permettent aux oiseaux de continuer leurs tournoiements étourdissants dans les hauteurs, avant de disparaitre peu à peu pour laisser à l’auditeur sa parfaite concentration sur le drame à venir. Il est vrai qu’ici le spectacle est autant sur scène que dans la salle, tant la première demi-heure surprend par le ballet incessant des pompiers dans la salle, affairés à évacuer les spectateurs … exténués par la chaleur étouffante.

Sur le plateau proprement dit, la mise en scène de Jean-Louis Grinda, à la fois directeur des Chorégies d’Orange et de l’Opéra de Monte-Carlo, fait valoir un classicisme certes peu enthousiasmant, mais fidèle à l’ouvrage avec ses costumes d’époque et ses quelques accessoires. L’utilisation de la vidéo reste dans cette visée illustrative en figurant les différents lieux de l’action, tout en insistant pendant toute la soirée sur l’importance des éléments. On retiendra la bonne idée de traiter de l’opposition entre le temps guerrier et l’immanence de la nature, le tout en une construction en arche bien vue : en faisant travailler Guillaume Tell sur le bandeau de terre en avant-scène dès le début de l’ouvrage, puis en faisant à nouveau planter quelques graines par une jeune fille pendant les dernières mesures, Grinda permet de dépasser le seul regard patriotique habituellement concentré sur l’ouvrage.
Le plateau vocal réuni s’avère d’une bonne tenue générale, même si les rôles principaux laissent entrevoir quelques limites techniques. Ainsi du Guillaume Tell de Nicola Alaimo qui fait valoir des phrasés superbes, en une projection malheureusement trop faible pour convaincre sur la durée, tandis que la Mathilde d’Annick Massis reste irréprochable au niveau du style, sans faire toutefois oublier un positionnement de voix plus instable dans l’aigu et un recours fréquent au vibrato. La petite voix de Celso Albelo (Arnold) parvient quant à elle, à trouver un éclat inattendu pour dépasser la rampe en quelques occasions, avec une belle musicalité, mais souffre d’une émission globale trop nasale. Au rang des satisfactions, Jodie Devos compose un irrésistible Jemmy, autant dans l’aisance vocale que théâtrale, de même que le superlatif Cyrille Dubois (Ruodi) dans son unique air au I. Si Nora Gubisch (Hedwige) assure bien sa partie, on félicitera également le solide Nicolas Courjal (Gesler), à qui ne manque qu’un soupçon de subtilité au niveau des attaques parfois trop virulentes de caractère. Enfin, les chÅ“urs de  l’Opéra de Monte-Carlo et du Théâtre du Capitole de Toulouse se montrent bien préparés, à la hauteur de l’événement. On retrouvera Guillaume Tell programmé en France dès octobre prochain, dans la nouvelle production imaginée par Tobias Kratzer pour l’Opéra de Lyon.

 

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Compte-rendu, opéra. Orange, Théâtre antique, le 10 juillet 2019. Rossini : Guillaume Tell. Nicola Alaimo (Guillaume Tell), Nora Gubisch (Hedwige), Jodie Devos (Jemmy), Annick Massis (Mathilde), Celso Albelo (Arnold), Nicolas Cavallier (Walter Furst), Philippe Kahn (Melcthal), Nicolas Courjal (Gesler), Philippe Do (Rodolphe), Cyrille Dubois (Ruodi), Julien Veronese (Leuthold). ChÅ“urs de  l’Opéra de Monte-Carlo et du Théâtre du Capitole de Toulouse, Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction musicale, Gianluca Capuano / mise en scène, Jean-Louis Grinda

A l’affiche du festival Les Chorégies d’Orange, le 10 juillet 2019. Crédit Photos / illustrations : © Gromelle

   

 

Genève. Grand Théâtre, les 11 et 13 septembre 2015. Gioachino Rossini : Guillaume Tell. Jean-François Lapointe, John Osborn / Enea Scala, Nadine Koutcher / Saioa Hernandez, Doris Lamprecht, Amelia Scicolone, Franco Pomponi. Jesús López-Cobos, direction musicale. David Poutney, mise en scène

En 1879, la ville de Genève inaugure son Opéra. Quel ouvrage pouvait être davantage approprié pour ce premier lever de rideau que le testament lyrique de Rossini, symbole cher au cœur du pays helvète ? Nous voulons bien entendu parler de Guillaume Tell. En outre, voilà près d’un quart de siècle que ce Grand-Opéra n’avait plus été représenté à Genève, c’est dire ce retour était attendu avec impatience.

Ce Guillaume Tell aura-t-il été une réussite ? Incontestablement oui. Aura-t-il comblé toutes attentes et nos espoirs ? Seulement en (grande) partie. Une bonne raison de faire la moue : les coupures. L’œuvre intégrale, en conservant tous les ballets, est longue, on le sait, près de 5 heures de musique.
Fallait-il pour autant retirer plus d’une heure à cette partition foisonnante ? La construction dramatique s’en ressent douloureusement, notamment dans le dernier acte, au dénouement confus. Néanmoins, la qualité musicale demeure pleinement au rendez-vous, défi d’autant plus brillamment relevé que le théâtre genevois s’est offert le luxe d’une double distribution pour certains des rôles principaux. A la tête d’un Orchestre de la Suisse Romande en plein forme, aux cordes soyeuses et aux cuivres brillants, Jesús López-Cobos dirige l’ensemble du plateau avec un amour évident pour cette musique, toujours élégant dans le geste et le phrasé mais jamais à court de dramatisme.

 

Guillaume Tell

 

L’Helvétie retrouve son héros

 

 

Dans le rôle-titre, on salue la performance de Jean-François Lapointe, qui incarne pour la première fois le héros suisse. Un Tell tel qu’on peut se l’imaginer, tendrement paternel mais grondant d’une sourde colère qui ne s’apaisera qu’une fois son pays libéré. L’incarnation vocale se révèle sans reproche, aux graves certes pudiques mais à l’aigu vainqueur et au legato de haute école, notamment dans son air « Sois immobile », teinté d’une belle émotion. L’émission sonne enfin plus haute et plus claire que par le passé, ce que nous vaut un texte magnifiquement dit, surtout lors de la seconde soirée, le souci de la seule ligne vocale nous privant parfois de consonnes durant la première.

Face à lui se dressent deux Arnold affrontant crânement les pièges tendus par leur partie. Désormais familier de ce rôle réputé inchantable, John Osborn apparaît à l’aise dans cette écriture impossible, seul le bas de la tessiture manquant parfois de largeur. La diction, remarquable de précision, n’apparaît jamais sacrifiée au profit du seul aigu ; et pourtant, les notes hautes se projettent avec facilité, permettant jusqu’à des nuances osées : ainsi un crescendo périlleux mais réussi sur l’ut cadentiel refermant « Asile héréditaire ». La cabalette qui suit, arrogante et éclatante, achève de dresser un portrait en tous points convaincant du personnage.

Le lendemain, c’est au tour d’Enea Scala, qui chantait la veille les lignes du Pêcheur, de porter les habits d’Arnold. Et force est de constater que, s’il n’a pas encore la fière assurance de son aîné, le jeune ténor italien se révèle parfaitement à la hauteur des enjeux tant dramatiques que vocaux. Si la prosodie française mériterait d’être affinée, on salue une belle maîtrise de cette tessiture meurtrière, jusqu’à un registre aigu jamais forcé – émis étrangement toutefois, comme une voix mixte serrée pour lui donner de l’impact – et une palette de couleurs qui augurent du meilleur pour l’avenir.

La belle Mathilde se voit partagée entre deux profils vocaux très dissemblables, mais ces deux portraits se rejoignent dans notre déception… que la grande scène, ouvrant le troisième acte, qui incombe à la jeune héritière des Habsbourg, ait été purement et simplement coupée, alors que les deux interprètes auraient pu y faire merveille.

Le premier soir, on tombe en quelques phrases sous le charme de la biélorusse Nadine Koutcher, dotée d’un magnifique instrument de soprano lyrique aigu : somptuosité d’un timbre opalin, maîtrise technique totale, pianissimi suspendus, son « Sombre forêt » demeure l’un des grands moments de la soirée. On enrage vraiment face cette coupure aussi inexplicable que regrettable, qui réduit ainsi le rôle à sa portion congrue, d’autant plus que la chanteuse manque un peu d’autorité pour exister pleinement lors de son affrontement avec Gessler, quelques scènes plus tard – et ce malgré quelques aigus insolents qui traversent le chœur achevant l’acte –.

Avec l’espagnole Saioa Hernandez, qui incarne la princesse le lendemain, le rôle retrouve la vocalité de soprano dramatique qui était d’usage jusqu’à une époque encore récente. De larges moyens certes, mais pliés à la discipline belcantiste. On est ainsi heureux de réentendre cette artiste qui nous avait fait grande impression lors du Concours Bellini de Puteaux voilà cinq ans. La voix n’a rien perdu de son velours corsé ni de sa terrible puissance, sachant pourtant se parer de nuances quand il le faut. Ce qui nous vaut un magnifique « Sombre forêt », d’une souplesse étonnante et serti d’une très belle diction. Le duo avec Arnold la trouve au contraire moins à l’aise dans cette écriture rapide et le texte s’en ressent fortement, soudain difficilement compréhensible, toute entière concentrée qu’elle est à assurer sa ligne de chant.

En revanche, l’interprète explose littéralement à la fin du troisième acte, déployant toute l’ampleur de ses immenses moyens, allant jusqu’à paraître menaçante et dangereuse pour Gessler lui-même ! Son magnétisme scénique faisant le reste, elle concentre sur elle tous les regards et occupe le plateau avec une intensité rare. Ce n’est plus Mathilde, c’est Norma !

Aux côtés de ce trio – ou quintette –, les seconds rôles sont globalement très bien tenus.  Doris Lamprecht trouve enfin un rôle à sa mesure, le premier depuis bien longtemps. Fière, généreuse, vocalement percutante, son Hedwige prouve qu’elle est encore une artiste de premier plan, et qu’elle mérite bien mieux que les rôles comiques dans lesquels on la cantonne trop souvent.

Son fils, le courageux Jemmy, trouve en Amelia Scicolone une interprète de choix, plein de fraicheur et d’énergie, d’une crédibilité sans faille.

Parfaitement détestable, le Gessler de Franco Pomponi, davantage baryton que basse, ne quittant jamais son fauteuil roulant, sadique autant qu’haineux.

D’abord Melchthal, puis Watler Furst, Alexander Milev remplit son office, mais d’une voix souvent rocailleuse et fruste, et au français perfectible.

Protagoniste essentiel et véritable cœur de la partition, le chœur maison offre une prestation remarquable d’homogénéité, de style et de souci du texte.

On se souviendra longtemps de cette fin du troisième acte où le flot sonore véritable torrent vocal autant qu’orchestral, emporte tout sur son passage, sur ces simples mots vengeurs : « Anathème à Gessler ! ».

Saluons également les danseurs qui, grâce aux chorégraphies à la fois drôles et violentes d’Amir Hosseinpour, réussissent à traduire les états d’âmes d’un peuple oppressé et ivre de liberté.

Tous évoluent avec justesse dans la mise en scène à la fois dépouillée et très évocatrice de David Poutney, faite de glace et de métal, au sein de laquelle les couleurs de la fraternité du peuple suisse habille peu à peu la triste grisaille de son existence. Car le message principal de cette scénographie se voit tout entier résumé dans la célèbre scène de la pomme : point d’effet spectaculaire pour représenter l’exploit de Tell, mais simplement une flèche qui passe de main en main, le temps paraissant suspendu, comme si cette victoire n’était pas simplement celle de l’archer, mais également celle de l’Helvétie toute entière.

Et nous voulions garder pour la fin le soliste central de cette production : Stephen Rieckoff, violoncelle solo au sein de l’OSR. C’est sur lui que le rideau s’ouvre, pour son superbe solo ; c’est son instrument qui représente le destin de la Suisse, d’abord volé par les Autrichiens puis disloqué et suspendu depuis les cintres. C’est encore lui, depuis le fond de la scène, qui accompagne Guillaume Tell durant son air, comme un duo à l’émotion poignante. Et c’est lui, véritable double du héros, qui le rejoint une fois le pays délivré.

Deux très belles soirées, qui confirment la place que tient cet ouvrage dans le paysage lyrique actuel et la nécessité de le monter dans son entièreté.

 

Genève. Grand Théâtre, 11 et 13 septembre 2015. Gioachino Rossini : Guillaume Tell. Livret d’Etienne de Jouy et Hyppolyte-Louis-Florent Bis, d’après la pièce du même nom de Friedrich von Schiller. Avec Guillaume Tell : Jean-François Lapointe ; Arnold : John Osborn / Enea Scala ; Mathilde : Nadine Koutcher / Saioa Hernandez ; Hedwige : Doris Lamprecht ; Jemmy : Amelia Scicolone ; Gessler : Franco Pomponi ; Walter Furst / Melchthal : Alexander Milev ; Rodolphe : Erlend Tvinnereim / Jérémie Schütz ; Ruodi : Enea Scala / Erlend Tvinnereim ; Leuthold : Michel de Souza ; Un chasseur : Peter Baekeun Cho. Chœur du Grand Théâtre de Genève ; Chef de chœur : Alan Woodbridge. Orchestre de la Suisse Romande. Jesús López-Cobos, direction musicale. Mise en scène et décors : David Poutney ; Assistant à la mise en scène : Robin Tebbutt ; Décors : Raimund Bauer ; Costumes : Marie-Jeanne Lecca ; Lumières : Fabrice Kebour ; Chorégraphie : Amir Hosseinpour.

Poitiers. Cinéma “le Castille”, le 5 juillet 2015; en direct du Royal Opera House de Londres. Rossini : Guillaume Tell, opéra en quatre actes d’après un livret de Étienne de Jouy et Hippolyte Bis. Gérald Finley, Guillaume Tell; John Osborn, Arnold Melcthal; Malin Byström, Mathilde; Alexander Vinogradov, Walter Furst; Sofia Fomina, Jemmy … Choeur du Royal Opera, Orchestre du Royal Opera; Antonio Pappano, direction. Damiano Michieletto, mise en scène; Paolo Fantin, décors; Carla Teti, costumes; Alessandro Carletti, lumières.

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L’opéra au cinéma est depuis quelques années une pratique plébiscitée qui permet au plus grand nombre, souvent en fauteuils plus confortables que dans les salles habituelles, et à moindre coût, de suivre les saisons lyriques de part le monde. C’est pourquoi CLASSIQUENEWS a fait le choix de rendre compte  des retransmissions d’opéra au cinéma…  C’est le dernier opéra de la saison 2014/2015 qui a été présenté en direct de Londres dans le monde entier en ce dimanche après midi. Pour clore sa saison, le Royal Opera House propose à son public une nouvelle production l’ultime chef d’oeuvre de Gioachino Rossini (1792-1868) : Guillaume Tell. L’oeuvre est présentée dans sa version française, la version originale (créée en1829 à l’Opéra de Paris); celle en italien, la plus jouée pourtant, fut créée à Lucques en 1831. Pour cette nouvelle production le Royal Opera House a invité une distribution internationale avec quelques artistes de premier plan comme Gérald Finley, John Osborn, Nicolas Courjal; et c’est le metteur en scène Damiano Michieletto qui a été convoqué pour monter ce Guillaume Tell.

 

 

 

Chanteurs crédibles mais scène visuelle provocante, ce Guillaume Tell londonien marque les esprits

Guillaume Tell occupe le Royal Opera House

 

finley guillaume tell rossini royal opera house covent garden comptre rendu critique classiquenewsSi Damiano Michieletto fourmille d’idées, notamment pour marquer l’oppression de la Suisse par l’armée autrichienne, il n’était peut-être pas nécessaire de réaliser une mise en scène aussi brutale dont le summum est  atteint dans la scène de viol au troisième acte. D’ailleurs le scandale a été tel (des huées ont, semble-t-il ponctué ladite représentation et ont vilipendé le metteur en scène aux saluts finaux) que Michieletto a été contraint d’édulcorer sérieusement la scène en question (plus de scène de nudité, plus de cris de détresse). Inutile aussi le finale de l’acte deux au cours duquel Guillaume, Walter et le choeur se mettent torse nu pour s’asperger de sang de synthèse; Que Michieletto veuille centrer sa mise en scène autour de l’oppression autrichienne, soit, ce parti pris est acceptable et assez crédible, mais il pousse son concept trop loin : – l’allusion est mère de poésie et d’équilibre théâtral : en montrant trop et de façon aussi répétitive finit par agacer. Ce que nous regrettons aussi au milieu de décors, plutôt réussis (la présence de terre sur tout pour signifier la terre nourricière, l’amour de la terre, au sens amour de la patrie – s’avère être une idée excellente), et de lumières superbes, ce sont des costumes et des accessoires totalement hors sujet. Soit, au XIVe siècle le canon avait fait son apparition (il était arrivé en France vers 1313) mais les mitraillettes, mitrailleuses et autres revolvers étaient totalement inconnus en 1307, n’ayant fait leur apparition dans l’équipement militaire qu’au XXe siècle, et évoluant sans cesse entre les deux guerres (elles équipaient les armées américaines et européennes pendant la seconde guerre mondiale). Dommageable également l’idée de faire évoluer solistes et choeur dans un espace réduit alors que la scène du Royal Opera House permet de faire plus et mieux. (Photo ci avant : Gerald Finley)

Vocalement, en revanche, nous n’avons que des satisfactions. Guillaume Tell étant présenté dans sa version originale, la version française, nous pouvions nous inquiéter pour la diction; contredisant nos craintes, elle était excellente, même si elle était parfois aléatoire dans quelques scènes de choeur. Pour le rôle titre, le Royal Opera House a invité le baryton canadien Gérald Finley; Il est dans une forme exceptionnelle et campe un Guillaume impérial d’un bout à l’autre de la représentation. Finley nous montre un Guillaume certes tiraillé par des sentiments contradictoires mais prenant les bonnes décisions quand il le faut, soutenu en cela par sa femme et son fils puis par Mathilde, soutien de toute la famille Tell à partir du troisième acte. Saluons également une diction quasi parfaite et l’ovation largement méritée qu’il reçoit tant pour son interprétation de la prière “Sois immobile” et aux saluts finaux. C’est John Osborn qui prête ses traits et sa voix à Arnold Melcthal; le ténor américain, qui connait bien le répertoire rossinien, et Guillaume Tell en particulier a évolué de façon surprenante et de façon très positive. La voix et ferme et les aigus balancés avec une assurance remarquable; et tout comme Finley la diction est excellente. Tiraillé entre son amour pour Mathilde et son amour pour son pays, c’est l’assassinat de son père par Gessler qui le pousse à rejeter l’ennemie de sa patrie, dut-il pour cela sacrifier l’amour qu’il lui porte; Osborn reçoit un accueil chaleureux très mérité pour son interprétation d’ “Asile héréditaire” projeté, incarné avec une sensibilité poignante. Côté femmes saluons la très belle Mathilde de Malin Byström et l’honorable Hedwige de Enkelejda Shkosa; Sofia Fomina campe certes un Jemmy juvénile et courageux mais elle est un cran en dessous de ses deux collègues. Complétant avec talent la distribution des rôles principaux, Nicolas Courjal incarne un Gessler cruel à souhait; et si la mise en scène dessert Mathilde et les Suisses, elle permet à Courjal de s’épanouir telle une fleur … mortellement venimeuse. Parmi les rôles secondaires, saluons les très belle performances de Eric Halfvarson (Melcthal), Alexander Vinogradov (Walter Furst) et Michael Colvin (Rodolphe). Si les solistes ont réalisé des prouesses remarquables, le choeur, personnage à part mais indispensable dans Guillaume Tell, a été lui aussi exceptionnel. Les effectifs ont été quasiment doublés pour l’occasion et ont été parfaitement préparés par leur chef de choeur, Renato Balsadonna. Musicalement et vocalement, la performance est idéale et la diction est presque parfaite car au cours de quelques scènes, notamment dans les ensembles, elle n’était pas toujours très nette.

 

 

 

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Dans la fosse, l’Orchestre du Royal Opera House, survolté, joue à la perfection. Antionio Pappano qui connait le chef d’oeuvre de Rossini par coeur, ses explications durant les reportages d’entractes sont d’ailleurs parfaitement claires et très concises, dirige son orchestre avec maestria, ciselant chaque,scène, chaque note, tel l’orfèvre travaillant un chef d’oeuvre; généreux en tempi vifs, Pappano parvient à trouver un juste milieu entre la fosse et le plateau. Une fois passés les aléas de la première avec sa dose de scandale, de huées et autres interpellations à son égard, Pappano peut enfin diriger une oeuvre qu’il aime tout particulièrement et pour laquelle il trouve toujours de nouveaux angles d’approche. L’ouverture, joyau instrumental est menée tambour battant donnant ainsi le ton de la soirée. Et les “bravo” qui fusent après entre la fin de l’ouverture et le début du premier acte saluent à juste titre une interprétation dynamique.

Musicalement et vocalement, cette nouvelle production de Guillaume Tell, -absent à Londres depuis 1992-, est remarquable par la réunion de multiples talents qui se transcendent pour sublimer l’ultime opéra de Rossini; en revanche scéniquement Damiano Michieletto donne un coup d’épée dans l’eau. Certes il y a beaucoup d’idées mais aucune n’est véritablement mise en valeur tant la mise en scène est brutale, lourde et souvent répétitive, inutilement sanguinolente, inutilement sauvage. La scène de viol au troisième acte, toute édulcorée qu’elle soit, n’était pas nécessaire – même si comme le précise Kasper Holten (le directeur général du Covent Garden) chaque occupation est oppressive et entraine forcément des exactions de ce type. Souhaitons tout de même que le succès soit au rendez-vous des dernières représentations de la série et donc de la fin de la saison 2014/2015 du Royal Opera House.

 

 

 

Poitiers. Cinéma “le Castille”, le 5 juillet 2015; en direct du Royal Opera House de Londres. Gioachino Rossini (1792-1868) : Guillaume Tell, opéra en quatre actes d’après un livret de Étienne de Jouy et Hippolyte Bis. Gérald Finley, Guillaume Tell; John Osborn, Arnold Melcthal; Malin Byström, Mathilde; Alexander Vinogradov, Walter Furst; Sofia Fomina, Jemmy ; Enkelejda Shkosa, Hedwige; Nicolas Courjal, Gessler; Eric Halfvarson, Melctal; Michael Colvin, Rodolphe; Samuel Dale Jonhson, Leuthold; Enea Scala, Ruodi. Choeur du Royal Opera, Orchestre du Royal Opera; Antonio Pappano, direction. Damiano Michieletto, mise en scène; Paolo Fantin, décors; Carla Teti, costumes; Alessandro Carletti, lumières.

DVD, compte rendu critique. Rossini : Guillaume Tell. Diego Florez, Rebeka, Alaimo (Pesaro 2013, 2 dvd Decca)

Tell guillaume rossini Juan diego florez decca dvdDVD, compte rendu critique. Rossini : Guillaume Tell. Diego Florez, Rebeka, Alaimo (Pesaro 2013, 2 dvd Decca). Pesaro retrouve un ambassadeur de rêve en la personnage du ténor péruvien Juan Diego Florez, trésor national vivant dans son pays, et ici, nouveau héros toutes catégories en matière de beau chant rossinien. Les détracteurs ont boudé leur plaisir en lui reprochant une absence de medium charnu et une vrai assise virile dans un style rien que… idéalisé non incarné : or la vaillance et l’intonation sont continument époustouflants et le grand genre, celui du grand opéra à la française que Rossini inaugure ainsi sur la scène parisienne en 1829 marque évidemment l’histoire lyrique, grâce à l’éclat de cette voix unique à ce jour. Juan Diego Florez reste difficilement attaquable et les puristes déclarés qui brandissent les mannes d’Adolphe Nourrit (créateur du rôle) auront bien du mal à démontrer la légitimité de leur réserve.

 

 

A l’été 2013, le festival de Pesaro offre l’un de ses meilleurs spectacles…

Le superbe Tell de Pesaro 2013

 

CLIC_macaron_20dec13juan diego florez arnold guillaume tell pesaro 2013Florez apporte la preuve que le rôle d’Arnold peut être incarné par un ténor di grazia non héroïque, tant l’intelligence de son jeu et de son chant donnent chair et âme au personnage de Rossini : d’autant que Pesaro n’a pas lésiné sur les moyens ni surtout la qualité artistique pour réussir manifestement l’une de ses plus belles réalisations. Aux côtés du solaire Florez, Arnold noble et lumineux, aux aigus ardents, la Mathilde de Marina Rebeka n’est que tendresse et miel vocal ; le baryton Nicola Alaimo affirme lui aussi une noblesse humaine totalement convaincante, d’autant plus méritoire que la mise en scène de Graham Vick est comme à son habitude claire et politique mais clinique et très glaciale. Vick transpose le drame suisse gothique dans l’Italie du Risorgimento où la soldatesque autrichienne humilie continument les paysans suisses, offrant de facto à la figure ignoble et abjecte du conquérant Gessler (le meurtrier du père d’Arnold), une rare perversité souvent insupportable. Le ballet du III (qui précède la fameuse épreuve de la pomme) est totalement restitué en une scène collective de soumission / oppression du petit peuple par les occupants arrogants. Alberghini fait un père d’Arnold très solide. Dommage que les répétiteurs du français pour les comprimari (seconds rôles) et les choeurs n’aient pas réussi totalement leur objectif : beaucoup de scènes échappent à la compréhension, le texte français étant inintelligible. De là à penser que le spectacle reste déséquilibré : rien de tel. Ce Tell comble les attentes, car le duo miraculeux (Arnold / Mathilde) et porté comme tous par la baguette fine et nerveuse du chef Michele Mariotti. Ce pourrait être même de mémoire de festivalier depuis l’après guerre, l’un des meilleurs spectacles rossiniens de Pesaro, festival italien qui semble avoir renoué avec les grands moments de son histoire.

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Juan Diego FLorez et Nicola Alaimo (Arnold et Guillaume Tell)

Rossini : Guillaume Tell, 1829. Juan Diego Florez (Arnold Melcthall), Nicola alaimo (Guillaume Tell), Marina Rebeka (Mathilde)… Michele Mariotti, direction. Graham Vick, mise en scène. Enregistré en août 2013 au Festival Rossini de Pesaro (Italie). 2 dvd Decca.

 

 

Compte-rendu : Liège. Opéra Royal de Wallonie, le 7 juin 2013. Grétry: Guillaume Tell, 1791. Marc Laho (Guillaume Tell), Anne-Catherine Gillet (Madame Tell)… Claudio Scimone, direction. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scène.

grétry portraitParis, 1791 : la France Républicaine retrouve l’inusable mélodiste Grétry qui associé au dramaturge Sedaine met en musique la légende du héros suisse, révolté patriote : Guillaume Tell. Il est évident qu’ici les vertus du peuple, plein acteur de son destin et mené par le libertaire Tell, sont clairement célébrées : contre la barbarie d’un pouvoir abusif et despotique, l’arbalètrier prodigieux en osant défier l’autorité de Guesler (l’Autrichien honni) sème le vent de la révolution et permet au bon peuple suisse, opprimé mais solidaire, de trouver les voies de son émancipation.

Au début de l’opéra, nous assistons à la noce rustique entre la fille Tell (Marie) et le fils du Bailly (Melktal fils), heureuse idylle qui rapproche les classes différentes ; puis l’action se précipite et sombre dans le cynisme froid du tyran local avant que Guilaume Tell, vainqueur de l’épreuve qui devait l’humilier, ne soulève tous les cantons derrière lui pour destituer le despote satanique : le choeur final célébrant la liberté des patriotes souligne assez le vrai sujet de l’ouvrage de Grétry: la liberté du peuple contre le pouvoir despotique (anticipation par son sujet et aussi par certains éléments formels et musicaux de … Fidelio de Beethoven ?).
Nous sommes bien loin des galanteries aimables du Grétry versaillais propre aux années 1780, quand il servait encore la Cour de France, comme favori de Marie-Antoinette, avec les opéras tels surtout La Caravane du Caire (1783), ou Richard coeur de Lion (1784) … Avec le changement de régime et la Révolution, Grétry sait se renouveler ; il fait encore évoluer le genre opéra comique vers … l’opéra patriotique et républicain. De fait, sa science des chansons courtes et facilement mémorisables (la chanson de Roland à Roncevaux au III) dont le principe ont tant oeuvré pour le rendre définitivement populaire, une nouvelle unité dramatique qui enchaîne les tableaux avec un réel sens du rythme et de la gradation expressive … tout cela souligne les qualités d’une écriture lyrique assurée et mûre qui impressionne Mozart, voire annonce donc, d’une certaine manière Fidelio de Beethoven, sans omettre les ensembles d’un Rossini.
Certes la mise en scène présentée à Liège (conçue par le directeur des lieux, Stefano Mazzonis di Pralafera) regarde du côté des théâtres et tréteaux de la Foire dont les effets de machineries d’époque (changements à vue) sont idéalement rétablis ; où la parodie et la déclamation grandiloquente semblent faire le procès des sujets d’actualité et des genres passés de mode, selon une approche mordante voire loufoque bienvenue ; précisément aussi, aborde avec une fausse légèreté, les évocations très couleurs locales, d’une Suisse légendaire … Mais tout cela n’empêche pas, non sans raison, la profondeur et la gravité d’une tragédie franche, plutôt intensément menée. Les tableaux collectifs (fin du I), puis le grand air de Madame Tell (d’un véritable souffle pathétique, d’une grandeur grecque : n’oublions pas que Grétry fut capable de commettre Andromaque, vrai tableau grandiose et ” sévère” à la façon néoantique) convoquent aussi le genre tragique et même saisissant le mieux tissé : le choeur des partisans, jurant de démettre le tyran Guesler est aussi un grand moment : c’est soudainement le peuple de la Révolution française qui surgit sur les planches sous l’inspiration du citoyen Grétry.

 

 

Le Guillaume Tell du citoyen Grétry

 

L’opéra vrai grand succès de la France républicaine, est même repris jusqu’en 1828 à Paris, influençant certainement le Guillaume Tell de Rossini, créé à l’Opéra de Paris l’année suivante (1829) qui y fixe les règles et vertus du grand genre lyrique français : c’est dire la valeur de la partition ainsi dévoilée à Liège, nouveau jalon mémorable en cette année du Bicentenaire de sa mort (1813). La preuve est même donnée que Rossini réutilise le premier motif poursuivant l’ouverture (la mélodie énoncée par la clarinette puis sa reprise en coulisse) de Grétry, base du grand choeur final de son Guillaume Tell.
Voici donc le Grétry mûr et maître de ses effets, qui à 50 ans en 1791 démontre sa capacité à renouveler les règles lyriques et théâtrales. En dépît des dialogues (finalement courts) et des récits parlés, l’unité et la cohérence du drame, l’enchaînement des épisodes relèvent d’une pensée globale assez saisissante voire singulière : contrairement à Rossini qui pourtant sait développer et approfondir en airs impressionnants, le profil des protagonistes, Grétry comme frappé par l’essentiel et la concision, concentre l’intensité voire la violence expressive sur les femmes : à aucun moment chez Rossini, nous ne trouvons cette incandescence, telle qu’elle paraît dans l’air de déploration de Madame Tell en seconde partie ; même la fillle Tell, Marie, se distingue aussi avec un relief spécifique. Ce sont des appuis majeurs pour la réussite du héros ; autant d’efficacité dramatique reste rare … elle rappelle évidemment la science des dispositions scéniques du peintre David, une décennie plus tôt, quand l’artiste créait ce style néoclassique adulé par Louis XVI sur le thème des Horaces par exemple… Voilà donc le dramaturge Grétry confirmé.
A Liège, la distribution est épatante pour un spectacle qui allie avec justesse le délire parodique, la tension héroïque, comme la gravité tragique : pas si facile pour les chanteurs de réaliser une telle alliance. Et la performance inspire Anne-Catherine Gillet, Marc Laho qui font un couple Tell très convaincant : la soprano réussit sa déclamation avec une vivacité souvent espiègle, trouvant le ton juste dans son grand air d’imploration déjà cité, quand le ténor très en voix, articule son texte avec l’aplomb d’un acteur diseur, sachant projeter et nuancer avec d’autant plus de mérite qu’il n’a pas d’airs proprement dits à défendre tout au long de l’action. Tout cela préserve la vérité et la justesse d’un théâtre qui n’est pas que léger et badin comme il est écrit trop souvent : le lecteur de Jean-Jacques Rousseau dont il acheta la propriété à Ermenonville, l’amateur de philosophie, idéalement pénétré par l’esprit des Lumières et de la Raison, marqué aussi par l’épreuve que fut le décès de ses trois filles, n’a in fine rien d’un volage sans conscience ni engagement critique. Républicain, Grétry le devint ou le révéla par conviction ; c’est pourquoi ce Guillaume Tell somme toute assez tardif dans son oeuvre recueille la maîtrise liée aux nombreux ouvrages précédents, tout en développant sur un sujet révolutionnaire, une forme et un langage d’un nouveau genre. Le décoratif et le badin n’empêchent pas la vérité.

C’est cet élément déterminant qui frappe aujourd’hui et que la production liégeoise de juin 2013, outre ses délires scéniques, sait subtilement respecter (grâce à la qualité des chanteurs requis). Dans la fosse, le pétillant Claudio Scimone, octogénaire toujours en verve, distille sur instruments modernes, un Grétry définitivement indémodable, tendre, fraternel, toujours surprenant. Production à ne pas manquer, à l’affiche de l’Opéra Royal de Wallonie les 11, 13 et 15 juin 2013.

Liège. Opéra Royal de Wallonie, le 7 juin 2013. Grétry: Guillaume Tell, 1791. Marc Laho (Guillaume Tell), Anne-Catherine Gillet (Madame Tell), Lionel Lhote (Guesler), Liesbeth Devos (Marie), … choeurs et orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie. Claudio Scimone, direction. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scène.