COMPTE-RENDU, critique, opéra. LYON, Opéra, le 5 oct 2019. ROSSINI, Guillaume Tell. Tobias Kratzer / Daniele Rustioni

rossini-vieux-opera-anonce-critique-opera-classiquenews-classique-news-musique-classique-infos-actualitesCOMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. LYON, OpĂ©ra, le 5 oct 2019. ROSSINI, Guillaume Tell. Tobias Kratzer / Daniele Rustioni. Production trĂšs attendue pour l’ouverture de la saison lyonnaise, le Guillaume Tell donnĂ© dans sa version originale en français, déçoit scĂ©niquement, mais bĂ©nĂ©ficie d’une distribution (quasi) idĂ©ale et surtout d’une direction exceptionnelle.
Le Grand OpĂ©ra, dont Guillaume Tell constitue l’un des titres emblĂ©matiques, est un genre extrĂȘmement codé : sujet historique, grandes masses chorales, ballets obligĂ©s (dans cette production, prĂšs de quarante minutes sont passĂ©s Ă  la trappe), nombreux personnages et figurants, attention portĂ©e aux dĂ©tails des dĂ©cors et des scĂšnes. Cependant, force est de constater que la lecture de Tobias Kratzer ne s’est pas embarrassĂ©e de ces contraintes : il en rĂ©sulte un spectacle terne et abstrait, qui plus est sans vĂ©ritable direction d’acteurs. Sur scĂšne un dĂ©cor unique constituĂ© d’un grand tableau noir et blanc reprĂ©sentant un massif alpin qui se recouvre progressivement de coulĂ©es de peinture noire. Une ouverture illustrĂ©e par un solo de violoncelle et l’arrivĂ©e d’hommes en blanc et chapeaux melon, clin d’Ɠil aux mĂ©chants d’Orange mĂ©canique de Kubrick qui avait fait de l’ouverture de l’opĂ©ra, l’un de ses leitmotive musicaux. On comprend aprĂšs coup que ces derniers reprĂ©sentent les Autrichiens oppresseurs du peuple suisse.

Guillaume Tell Ă  l’OpĂ©ra de Lyon


La Pomme de la discorde

Un dĂ©cor bichromatique – la couleur n’apparaĂźt que dans les costumes folkloriques que les Suisses captifs revĂȘtent au 3e acte – qui finit par se confondre avec l’obscuritĂ© de la salle lyonnaise, et par ne pas ĂȘtre en phase avec le discours des interprĂštes, comme lors du cĂ©lĂšbre Ă©loge de la nature (que le spectateur ne voit guĂšre) et l’hymne Ă  la libertĂ© sur lesquels s’achĂšve l’opĂ©ra. La vision minimaliste du metteur en scĂšne rompu aux outrances du regietheater ne pouvait s’accommoder d’une version intĂ©grale de l’ultime chef-d’Ɠuvre de Rossini : les 4h30 de la partition sont raccourcies de plus d’une heure de musique (outre une partie des ballets et quelques rĂ©pliques, plusieurs airs et duos sont amputĂ©s de leur reprise), ce qui nuit Ă  l’équilibre de l’ensemble dans lequel le livret et la musique comptent autant que la scĂ©nographie et les divertissements chorĂ©graphiques – ici, il faut bien l’avouer, particuliĂšrement rĂ©ussis.

La distribution rĂ©unie pour affronter cet opus redoutable s’en tire plutĂŽt avec les honneurs. Dans le rĂŽle-titre, Nicola Alaimo, dĂ©jĂ  prĂ©sent Ă  Orange cet Ă©tĂ©, affronte son personnage avec fermeté : timbre bien projetĂ©, rondeur et mordant magnifient le cĂ©lĂšbre « Sois immobile » ; toutefois, l’amplitude vocale limitĂ©e et la relative instabilitĂ© dans le registre aigu finissent par dĂ©cevoir et escamoter la dimension hĂ©roĂŻque du personnage, entachĂ© par une prononciation du français pas toujours irrĂ©prochable. De ce point de vue, l’Arnold de John Osborn est autrement plus vaillant, en adĂ©quation avec les exigences terrifiantes du rĂŽle. BeautĂ© d’un timbre clair, diction impeccable combinĂ©e Ă  un ambitus sans aspĂ©ritĂ©, le tĂ©nor amĂ©ricain vole sans difficultĂ© la vedette Ă  tous ses partenaires. Mathilde est incarnĂ©e par Jane Archibald, dont l’aisance vocale indĂ©niable ne saurait faire oublier une certaine verdeur et aciditĂ© du timbre, heureusement attĂ©nuĂ©e dans la belle romance « Sombre forĂȘt » du 2e acte ou l’air magnifique « Pour notre amour, plus d’espĂ©rance », en ouverture du 3e acte. Plus convaincante s’est rĂ©vĂ©lĂ©e, dans le rĂŽle d’Hedwige, l’épouse de Guillaume Tell, Enkelejda Shkoza, mezzo de caractĂšre, au timbre d’airain, et si parfois, elle a tendance Ă  faire montre de son large vibrato avec un peu trop d’excĂšs, elle compense ces Ă©carts belcantistes par une rĂ©elle prĂ©sence scĂ©nique qu’on ne peut que saluer face Ă  une indĂ©niable indigence dramaturgique. En contrepoint, le timbre juvĂ©nile de Jennifer Courcier, double vocal du fils de Guillaume Tell, fait merveille par une grĂące certaine conjuguĂ©e Ă  des accents colorature parfaitement maĂźtrisĂ©s.

Les autres rĂŽles masculins ne mĂ©ritent que des Ă©loges : le superbe Ruodi de Philippe Talbot, rĂ©vĂšle d’emblĂ©e son talent dans l’air liminaire de l’Ɠuvre, « Accours dans ma nacelle », ainsi que les trois basses irrĂ©prochables, Tomislav Lavoie, Melcthal intrĂ©pide, Jean Teitgen, dans le rĂŽle de l’infĂąme Geisler, assassin du prĂ©cĂ©dent : s’il n’apparaĂźt qu’au 3e acte, sa voix caverneuse et assurĂ©e, Ă  l’élocution limpide, impressionne jusque dans la briĂšvetĂ© de ses interventions, tout comme le sombre Walter Furst de Patrick Bolleire. Une mention spĂ©ciale pour le Rodolphe de GrĂ©goire Mour : si la voix n’a pas la mĂȘme Ă©paisseur qu’Osborn, elle est techniquement irrĂ©prochable, magnifiquement projetĂ©e, et scĂ©niquement trĂšs crĂ©dible.
Les chƓurs, pour lesquels Rossini a Ă©crit sans doute la plus belle musique (« HymĂ©nĂ©e, ta journĂ©e fortunĂ©e ») de cet opĂ©ra en grande partie patriotique – dans le genre du Grand OpĂ©ra, le chƓur incarne l’identitĂ© collective du peuple, tel qu’il sera thĂ©orisĂ© par Mazzini dans sa Philosophie de la musique – sont de bout en bout remarquables, de prĂ©sence, de clartĂ©, d’engagement dramatique : ils ont, avec leur chef Johannes Knecht, reçu des ovations amplement mĂ©ritĂ©es.

Dans la fosse, Daniele Rustioni se rĂ©vĂšle une fois de plus un chef exceptionnel : la prĂ©cision et l’équilibre des pupitres distillent une fabuleuse Ă©nergie qui jamais ne recouvre les voix ou ne s’y substitue, Ă  une Ă©poque – depuis la Medea in Corinto de Mayr – oĂč l’orchestre avait atteint une puissance dramatique qui en faisait un personnage et un acteur du drame Ă  part entiĂšre.

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Compte-rendu. Lyon, OpĂ©ra de Lyon, Rossini, Guillaume Tell, 5 octobre 2019. Nicola Alaimo  (Guillaume Tell), John Osborn (Arnold), Jane Archibald (Mathilde), Jean Teitgen (Geisler), Enkelejda Shkoza (Hedwige), Jennifer Courcier (Jemmy), Tomislav Lavoie (Melcthal), GrĂ©goire Mour (Rodolphe), Patrick Bolleire (Walter Furst), Philippe Talbot  (Ruodi), Antoine Saint-Espes (Leuthold), Kwung Soun Kim (Un chasseur), Tobias Kratzer (Mise en scĂšne), Rainer Sellmaier (DĂ©cors et costumes), Reinhard Traub (LumiĂšres), Demis Volpi (ChorĂ©graphie), Bettina Bartz (Dramaturgie), Johannes Knecht (Chef des chƓurs), Orchestre et chƓur de l’OpĂ©ra de Lyon / Daniele Rustioni (direction).

COMPTE-RENDU, critique, opéra. ORANGE, Théùtre antique, le 10 juil2019. ROSSINI : Guillaume Tell. Gianluca Capuano / Jean-Louis Grinda

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. ORANGE, ThĂ©Ăątre antique, le 10 juillet 2019. Rossini : Guillaume Tell. Gianluca Capuano / Jean-Louis Grinda. Pour fĂȘter ses cinquante ans d’existence, les ChorĂ©gies d’Orange 2019 s’offre de prĂ©senter pour la premiĂšre fois le tout dernier ouvrage lyrique de Rossini, Guillaume Tell (1829), seulement un an aprĂšs l’inĂ©vitable Barbier de SĂ©ville (https://www.classiquenews.com/ompte-rendu-opera-choregies-dorange-2018-le-4-aout-2018-rossini-le-barbier-de-seville-sinivia-bisanti). Plus rares en France, les opĂ©ras dit « sĂ©rieux » de Rossini pourront surprendre le novice, tant le compositeur italien s’éloigne des sĂ©ductions mĂ©lodiques et de l’entrain rythmique de ses ouvrages bouffes, afin d’embrasser un style plus variĂ©, trĂšs travaillĂ© au niveau des dĂ©tails de l’orchestration, sans parler de l’adjonction des musiques de ballet et du refus de la virtuositĂ© vocale pure (dans la tradition du chant français).

 
 

GUILLAUME TELL Ă  ORANGE

  

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Annick Massis (Mathilde)

 

 

ComposĂ© pour l’OpĂ©ra de Paris en langue française, Guillaume Tell a immĂ©diatement rencontrĂ© un vif succĂšs, sans doute en raison de son livret patriotique qui fit alors raisonner les Ă©chos nostalgiques des victoires napolĂ©oniennes passĂ©es, et ce en pĂ©riode de troubles politiques, peu avant la RĂ©volution de Juillet 1830.
Aujourd’hui, le style ampoulĂ© des nombreux rĂ©citatifs, surtout au dĂ©but, dessert la popularitĂ© de l’ouvrage. Pour autant, du point de vue strictement musical, on ne peut qu’admirer la science de l’orchestre ici atteinte par Rossini, qui Ă©voque Ă  plusieurs reprises la musique allemande, de Beethoven Ă  Weber.

Il faut dire que la plus grande satisfaction de la soirĂ©e vient prĂ©cisĂ©ment de la fosse, avec un Gianluca Capuano trĂšs attentif Ă  la continuitĂ© du discours musical, tout en rĂ©vĂ©lant des dĂ©tails savoureux ici et lĂ . Seule l’ouverture laisse quelque peu sur sa faim avec un Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo qui met un peu de temps Ă  se chauffer, sans ĂȘtre aidĂ© par l’acoustique des lieux, peu dĂ©taillĂ©e dans les pianissimi. Quel plaisir, pourtant, de se retrouver dans le cadre du ThĂ©Ăątre antique et son impressionnant mur de 37 mĂštres de haut ! Les derniĂšres lueurs du soleil permettent aux oiseaux de continuer leurs tournoiements Ă©tourdissants dans les hauteurs, avant de disparaitre peu Ă  peu pour laisser Ă  l’auditeur sa parfaite concentration sur le drame Ă  venir. Il est vrai qu’ici le spectacle est autant sur scĂšne que dans la salle, tant la premiĂšre demi-heure surprend par le ballet incessant des pompiers dans la salle, affairĂ©s Ă  Ă©vacuer les spectateurs 
 extĂ©nuĂ©s par la chaleur Ă©touffante.

Sur le plateau proprement dit, la mise en scĂšne de Jean-Louis Grinda, Ă  la fois directeur des ChorĂ©gies d’Orange et de l’OpĂ©ra de Monte-Carlo, fait valoir un classicisme certes peu enthousiasmant, mais fidĂšle Ă  l’ouvrage avec ses costumes d’époque et ses quelques accessoires. L’utilisation de la vidĂ©o reste dans cette visĂ©e illustrative en figurant les diffĂ©rents lieux de l’action, tout en insistant pendant toute la soirĂ©e sur l’importance des Ă©lĂ©ments. On retiendra la bonne idĂ©e de traiter de l’opposition entre le temps guerrier et l’immanence de la nature, le tout en une construction en arche bien vue : en faisant travailler Guillaume Tell sur le bandeau de terre en avant-scĂšne dĂšs le dĂ©but de l’ouvrage, puis en faisant Ă  nouveau planter quelques graines par une jeune fille pendant les derniĂšres mesures, Grinda permet de dĂ©passer le seul regard patriotique habituellement concentrĂ© sur l’ouvrage.
Le plateau vocal rĂ©uni s’avĂšre d’une bonne tenue gĂ©nĂ©rale, mĂȘme si les rĂŽles principaux laissent entrevoir quelques limites techniques. Ainsi du Guillaume Tell de Nicola Alaimo qui fait valoir des phrasĂ©s superbes, en une projection malheureusement trop faible pour convaincre sur la durĂ©e, tandis que la Mathilde d’Annick Massis reste irrĂ©prochable au niveau du style, sans faire toutefois oublier un positionnement de voix plus instable dans l’aigu et un recours frĂ©quent au vibrato. La petite voix de Celso Albelo (Arnold) parvient quant Ă  elle, Ă  trouver un Ă©clat inattendu pour dĂ©passer la rampe en quelques occasions, avec une belle musicalitĂ©, mais souffre d’une Ă©mission globale trop nasale. Au rang des satisfactions, Jodie Devos compose un irrĂ©sistible Jemmy, autant dans l’aisance vocale que thĂ©Ăątrale, de mĂȘme que le superlatif Cyrille Dubois (Ruodi) dans son unique air au I. Si Nora Gubisch (Hedwige) assure bien sa partie, on fĂ©licitera Ă©galement le solide Nicolas Courjal (Gesler), Ă  qui ne manque qu’un soupçon de subtilitĂ© au niveau des attaques parfois trop virulentes de caractĂšre. Enfin, les chƓurs de  l’OpĂ©ra de Monte-Carlo et du ThĂ©Ăątre du Capitole de Toulouse se montrent bien prĂ©parĂ©s, Ă  la hauteur de l’évĂ©nement. On retrouvera Guillaume Tell programmĂ© en France dĂšs octobre prochain, dans la nouvelle production imaginĂ©e par Tobias Kratzer pour l’OpĂ©ra de Lyon.

 

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Compte-rendu, opĂ©ra. Orange, ThĂ©Ăątre antique, le 10 juillet 2019. Rossini : Guillaume Tell. Nicola Alaimo (Guillaume Tell), Nora Gubisch (Hedwige), Jodie Devos (Jemmy), Annick Massis (Mathilde), Celso Albelo (Arnold), Nicolas Cavallier (Walter Furst), Philippe Kahn (Melcthal), Nicolas Courjal (Gesler), Philippe Do (Rodolphe), Cyrille Dubois (Ruodi), Julien Veronese (Leuthold). ChƓurs de  l’OpĂ©ra de Monte-Carlo et du ThĂ©Ăątre du Capitole de Toulouse, Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, direction musicale, Gianluca Capuano / mise en scĂšne, Jean-Louis Grinda

A l’affiche du festival Les ChorĂ©gies d’Orange, le 10 juillet 2019. CrĂ©dit Photos / illustrations : © Gromelle

   

 

GenĂšve. Grand ThĂ©Ăątre, les 11 et 13 septembre 2015. Gioachino Rossini : Guillaume Tell. Jean-François Lapointe, John Osborn / Enea Scala, Nadine Koutcher / Saioa Hernandez, Doris Lamprecht, Amelia Scicolone, Franco Pomponi. JesĂșs LĂłpez-Cobos, direction musicale. David Poutney, mise en scĂšne

En 1879, la ville de GenĂšve inaugure son OpĂ©ra. Quel ouvrage pouvait ĂȘtre davantage appropriĂ© pour ce premier lever de rideau que le testament lyrique de Rossini, symbole cher au cƓur du pays helvĂšte ? Nous voulons bien entendu parler de Guillaume Tell. En outre, voilĂ  prĂšs d’un quart de siĂšcle que ce Grand-OpĂ©ra n’avait plus Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ© Ă  GenĂšve, c’est dire ce retour Ă©tait attendu avec impatience.

Ce Guillaume Tell aura-t-il Ă©tĂ© une rĂ©ussite ? Incontestablement oui. Aura-t-il comblĂ© toutes attentes et nos espoirs ? Seulement en (grande) partie. Une bonne raison de faire la moue : les coupures. L’Ɠuvre intĂ©grale, en conservant tous les ballets, est longue, on le sait, prĂšs de 5 heures de musique.
Fallait-il pour autant retirer plus d’une heure Ă  cette partition foisonnante ? La construction dramatique s’en ressent douloureusement, notamment dans le dernier acte, au dĂ©nouement confus. NĂ©anmoins, la qualitĂ© musicale demeure pleinement au rendez-vous, dĂ©fi d’autant plus brillamment relevĂ© que le thĂ©Ăątre genevois s’est offert le luxe d’une double distribution pour certains des rĂŽles principaux. A la tĂȘte d’un Orchestre de la Suisse Romande en plein forme, aux cordes soyeuses et aux cuivres brillants, JesĂșs LĂłpez-Cobos dirige l’ensemble du plateau avec un amour Ă©vident pour cette musique, toujours Ă©lĂ©gant dans le geste et le phrasĂ© mais jamais Ă  court de dramatisme.

 

Guillaume Tell

 

L’HelvĂ©tie retrouve son hĂ©ros

 

 

Dans le rĂŽle-titre, on salue la performance de Jean-François Lapointe, qui incarne pour la premiĂšre fois le hĂ©ros suisse. Un Tell tel qu’on peut se l’imaginer, tendrement paternel mais grondant d’une sourde colĂšre qui ne s’apaisera qu’une fois son pays libĂ©rĂ©. L’incarnation vocale se rĂ©vĂšle sans reproche, aux graves certes pudiques mais Ă  l’aigu vainqueur et au legato de haute Ă©cole, notamment dans son air « Sois immobile », teintĂ© d’une belle Ă©motion. L’émission sonne enfin plus haute et plus claire que par le passĂ©, ce que nous vaut un texte magnifiquement dit, surtout lors de la seconde soirĂ©e, le souci de la seule ligne vocale nous privant parfois de consonnes durant la premiĂšre.

Face Ă  lui se dressent deux Arnold affrontant crĂąnement les piĂšges tendus par leur partie. DĂ©sormais familier de ce rĂŽle rĂ©putĂ© inchantable, John Osborn apparaĂźt Ă  l’aise dans cette Ă©criture impossible, seul le bas de la tessiture manquant parfois de largeur. La diction, remarquable de prĂ©cision, n’apparaĂźt jamais sacrifiĂ©e au profit du seul aigu ; et pourtant, les notes hautes se projettent avec facilitĂ©, permettant jusqu’à des nuances osĂ©es : ainsi un crescendo pĂ©rilleux mais rĂ©ussi sur l’ut cadentiel refermant « Asile hĂ©rĂ©ditaire ». La cabalette qui suit, arrogante et Ă©clatante, achĂšve de dresser un portrait en tous points convaincant du personnage.

Le lendemain, c’est au tour d’Enea Scala, qui chantait la veille les lignes du PĂȘcheur, de porter les habits d’Arnold. Et force est de constater que, s’il n’a pas encore la fiĂšre assurance de son aĂźnĂ©, le jeune tĂ©nor italien se rĂ©vĂšle parfaitement Ă  la hauteur des enjeux tant dramatiques que vocaux. Si la prosodie française mĂ©riterait d’ĂȘtre affinĂ©e, on salue une belle maĂźtrise de cette tessiture meurtriĂšre, jusqu’à un registre aigu jamais forcĂ© – Ă©mis Ă©trangement toutefois, comme une voix mixte serrĂ©e pour lui donner de l’impact – et une palette de couleurs qui augurent du meilleur pour l’avenir.

La belle Mathilde se voit partagée entre deux profils vocaux trÚs dissemblables, mais ces deux portraits se rejoignent dans notre déception
 que la grande scÚne, ouvrant le troisiÚme acte, qui incombe à la jeune héritiÚre des Habsbourg, ait été purement et simplement coupée, alors que les deux interprÚtes auraient pu y faire merveille.

Le premier soir, on tombe en quelques phrases sous le charme de la biĂ©lorusse Nadine Koutcher, dotĂ©e d’un magnifique instrument de soprano lyrique aigu : somptuositĂ© d’un timbre opalin, maĂźtrise technique totale, pianissimi suspendus, son « Sombre forĂȘt » demeure l’un des grands moments de la soirĂ©e. On enrage vraiment face cette coupure aussi inexplicable que regrettable, qui rĂ©duit ainsi le rĂŽle Ă  sa portion congrue, d’autant plus que la chanteuse manque un peu d’autoritĂ© pour exister pleinement lors de son affrontement avec Gessler, quelques scĂšnes plus tard – et ce malgrĂ© quelques aigus insolents qui traversent le chƓur achevant l’acte –.

Avec l’espagnole Saioa Hernandez, qui incarne la princesse le lendemain, le rĂŽle retrouve la vocalitĂ© de soprano dramatique qui Ă©tait d’usage jusqu’à une Ă©poque encore rĂ©cente. De larges moyens certes, mais pliĂ©s Ă  la discipline belcantiste. On est ainsi heureux de rĂ©entendre cette artiste qui nous avait fait grande impression lors du Concours Bellini de Puteaux voilĂ  cinq ans. La voix n’a rien perdu de son velours corsĂ© ni de sa terrible puissance, sachant pourtant se parer de nuances quand il le faut. Ce qui nous vaut un magnifique « Sombre forĂȘt », d’une souplesse Ă©tonnante et serti d’une trĂšs belle diction. Le duo avec Arnold la trouve au contraire moins Ă  l’aise dans cette Ă©criture rapide et le texte s’en ressent fortement, soudain difficilement comprĂ©hensible, toute entiĂšre concentrĂ©e qu’elle est Ă  assurer sa ligne de chant.

En revanche, l’interprĂšte explose littĂ©ralement Ă  la fin du troisiĂšme acte, dĂ©ployant toute l’ampleur de ses immenses moyens, allant jusqu’à paraĂźtre menaçante et dangereuse pour Gessler lui-mĂȘme ! Son magnĂ©tisme scĂ©nique faisant le reste, elle concentre sur elle tous les regards et occupe le plateau avec une intensitĂ© rare. Ce n’est plus Mathilde, c’est Norma !

Aux cĂŽtĂ©s de ce trio – ou quintette –, les seconds rĂŽles sont globalement trĂšs bien tenus.  Doris Lamprecht trouve enfin un rĂŽle Ă  sa mesure, le premier depuis bien longtemps. FiĂšre, gĂ©nĂ©reuse, vocalement percutante, son Hedwige prouve qu’elle est encore une artiste de premier plan, et qu’elle mĂ©rite bien mieux que les rĂŽles comiques dans lesquels on la cantonne trop souvent.

Son fils, le courageux Jemmy, trouve en Amelia Scicolone une interprĂšte de choix, plein de fraicheur et d’énergie, d’une crĂ©dibilitĂ© sans faille.

Parfaitement dĂ©testable, le Gessler de Franco Pomponi, davantage baryton que basse, ne quittant jamais son fauteuil roulant, sadique autant qu’haineux.

D’abord Melchthal, puis Watler Furst, Alexander Milev remplit son office, mais d’une voix souvent rocailleuse et fruste, et au français perfectible.

Protagoniste essentiel et vĂ©ritable cƓur de la partition, le chƓur maison offre une prestation remarquable d’homogĂ©nĂ©itĂ©, de style et de souci du texte.

On se souviendra longtemps de cette fin du troisiĂšme acte oĂč le flot sonore vĂ©ritable torrent vocal autant qu’orchestral, emporte tout sur son passage, sur ces simples mots vengeurs : « AnathĂšme Ă  Gessler ! ».

Saluons Ă©galement les danseurs qui, grĂące aux chorĂ©graphies Ă  la fois drĂŽles et violentes d’Amir Hosseinpour, rĂ©ussissent Ă  traduire les Ă©tats d’ñmes d’un peuple oppressĂ© et ivre de libertĂ©.

Tous Ă©voluent avec justesse dans la mise en scĂšne Ă  la fois dĂ©pouillĂ©e et trĂšs Ă©vocatrice de David Poutney, faite de glace et de mĂ©tal, au sein de laquelle les couleurs de la fraternitĂ© du peuple suisse habille peu Ă  peu la triste grisaille de son existence. Car le message principal de cette scĂ©nographie se voit tout entier rĂ©sumĂ© dans la cĂ©lĂšbre scĂšne de la pomme : point d’effet spectaculaire pour reprĂ©senter l’exploit de Tell, mais simplement une flĂšche qui passe de main en main, le temps paraissant suspendu, comme si cette victoire n’était pas simplement celle de l’archer, mais Ă©galement celle de l’HelvĂ©tie toute entiĂšre.

Et nous voulions garder pour la fin le soliste central de cette production : Stephen Rieckoff, violoncelle solo au sein de l’OSR. C’est sur lui que le rideau s’ouvre, pour son superbe solo ; c’est son instrument qui reprĂ©sente le destin de la Suisse, d’abord volĂ© par les Autrichiens puis disloquĂ© et suspendu depuis les cintres. C’est encore lui, depuis le fond de la scĂšne, qui accompagne Guillaume Tell durant son air, comme un duo Ă  l’émotion poignante. Et c’est lui, vĂ©ritable double du hĂ©ros, qui le rejoint une fois le pays dĂ©livrĂ©.

Deux trÚs belles soirées, qui confirment la place que tient cet ouvrage dans le paysage lyrique actuel et la nécessité de le monter dans son entiÚreté.

 

GenĂšve. Grand ThĂ©Ăątre, 11 et 13 septembre 2015. Gioachino Rossini : Guillaume Tell. Livret d’Etienne de Jouy et Hyppolyte-Louis-Florent Bis, d’aprĂšs la piĂšce du mĂȘme nom de Friedrich von Schiller. Avec Guillaume Tell : Jean-François Lapointe ; Arnold : John Osborn / Enea Scala ; Mathilde : Nadine Koutcher / Saioa Hernandez ; Hedwige : Doris Lamprecht ; Jemmy : Amelia Scicolone ; Gessler : Franco Pomponi ; Walter Furst / Melchthal : Alexander Milev ; Rodolphe : Erlend Tvinnereim / JĂ©rĂ©mie SchĂŒtz ; Ruodi : Enea Scala / Erlend Tvinnereim ; Leuthold : Michel de Souza ; Un chasseur : Peter Baekeun Cho. ChƓur du Grand ThĂ©Ăątre de GenĂšve ; Chef de chƓur : Alan Woodbridge. Orchestre de la Suisse Romande. JesĂșs LĂłpez-Cobos, direction musicale. Mise en scĂšne et dĂ©cors : David Poutney ; Assistant Ă  la mise en scĂšne : Robin Tebbutt ; DĂ©cors : Raimund Bauer ; Costumes : Marie-Jeanne Lecca ; LumiĂšres : Fabrice Kebour ; ChorĂ©graphie : Amir Hosseinpour.

Poitiers. CinĂ©ma “le Castille”, le 5 juillet 2015; en direct du Royal Opera House de Londres. Rossini : Guillaume Tell, opĂ©ra en quatre actes d’aprĂšs un livret de Étienne de Jouy et Hippolyte Bis. GĂ©rald Finley, Guillaume Tell; John Osborn, Arnold Melcthal; Malin Byström, Mathilde; Alexander Vinogradov, Walter Furst; Sofia Fomina, Jemmy 
 Choeur du Royal Opera, Orchestre du Royal Opera; Antonio Pappano, direction. Damiano Michieletto, mise en scĂšne; Paolo Fantin, dĂ©cors; Carla Teti, costumes; Alessandro Carletti, lumiĂšres.

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L’opĂ©ra au cinĂ©ma est depuis quelques annĂ©es une pratique plĂ©biscitĂ©e qui permet au plus grand nombre, souvent en fauteuils plus confortables que dans les salles habituelles, et Ă  moindre coĂ»t, de suivre les saisons lyriques de part le monde. C’est pourquoi CLASSIQUENEWS a fait le choix de rendre compte  des retransmissions d’opĂ©ra au cinĂ©ma
  C’est le dernier opĂ©ra de la saison 2014/2015 qui a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© en direct de Londres dans le monde entier en ce dimanche aprĂšs midi. Pour clore sa saison, le Royal Opera House propose Ă  son public une nouvelle production l’ultime chef d’oeuvre de Gioachino Rossini (1792-1868) : Guillaume Tell. L’oeuvre est prĂ©sentĂ©e dans sa version française, la version originale (crĂ©Ă©e en1829 Ă  l’OpĂ©ra de Paris); celle en italien, la plus jouĂ©e pourtant, fut crĂ©Ă©e Ă  Lucques en 1831. Pour cette nouvelle production le Royal Opera House a invitĂ© une distribution internationale avec quelques artistes de premier plan comme GĂ©rald Finley, John Osborn, Nicolas Courjal; et c’est le metteur en scĂšne Damiano Michieletto qui a Ă©tĂ© convoquĂ© pour monter ce Guillaume Tell.

 

 

 

Chanteurs crédibles mais scÚne visuelle provocante, ce Guillaume Tell londonien marque les esprits

Guillaume Tell occupe le Royal Opera House

 

finley guillaume tell rossini royal opera house covent garden comptre rendu critique classiquenewsSi Damiano Michieletto fourmille d’idĂ©es, notamment pour marquer l’oppression de la Suisse par l’armĂ©e autrichienne, il n’Ă©tait peut-ĂȘtre pas nĂ©cessaire de rĂ©aliser une mise en scĂšne aussi brutale dont le summum est  atteint dans la scĂšne de viol au troisiĂšme acte. D’ailleurs le scandale a Ă©tĂ© tel (des huĂ©es ont, semble-t-il ponctuĂ© ladite reprĂ©sentation et ont vilipendĂ© le metteur en scĂšne aux saluts finaux) que Michieletto a Ă©tĂ© contraint d’Ă©dulcorer sĂ©rieusement la scĂšne en question (plus de scĂšne de nuditĂ©, plus de cris de dĂ©tresse). Inutile aussi le finale de l’acte deux au cours duquel Guillaume, Walter et le choeur se mettent torse nu pour s’asperger de sang de synthĂšse; Que Michieletto veuille centrer sa mise en scĂšne autour de l’oppression autrichienne, soit, ce parti pris est acceptable et assez crĂ©dible, mais il pousse son concept trop loin : – l’allusion est mĂšre de poĂ©sie et d’équilibre thĂ©Ăątral : en montrant trop et de façon aussi rĂ©pĂ©titive finit par agacer. Ce que nous regrettons aussi au milieu de dĂ©cors, plutĂŽt rĂ©ussis (la prĂ©sence de terre sur tout pour signifier la terre nourriciĂšre, l’amour de la terre, au sens amour de la patrie – s’avĂšre ĂȘtre une idĂ©e excellente), et de lumiĂšres superbes, ce sont des costumes et des accessoires totalement hors sujet. Soit, au XIVe siĂšcle le canon avait fait son apparition (il Ă©tait arrivĂ© en France vers 1313) mais les mitraillettes, mitrailleuses et autres revolvers Ă©taient totalement inconnus en 1307, n’ayant fait leur apparition dans l’Ă©quipement militaire qu’au XXe siĂšcle, et Ă©voluant sans cesse entre les deux guerres (elles Ă©quipaient les armĂ©es amĂ©ricaines et europĂ©ennes pendant la seconde guerre mondiale). Dommageable Ă©galement l’idĂ©e de faire Ă©voluer solistes et choeur dans un espace rĂ©duit alors que la scĂšne du Royal Opera House permet de faire plus et mieux. (Photo ci avant : Gerald Finley)

Vocalement, en revanche, nous n’avons que des satisfactions. Guillaume Tell Ă©tant prĂ©sentĂ© dans sa version originale, la version française, nous pouvions nous inquiĂ©ter pour la diction; contredisant nos craintes, elle Ă©tait excellente, mĂȘme si elle Ă©tait parfois alĂ©atoire dans quelques scĂšnes de choeur. Pour le rĂŽle titre, le Royal Opera House a invitĂ© le baryton canadien GĂ©rald Finley; Il est dans une forme exceptionnelle et campe un Guillaume impĂ©rial d’un bout Ă  l’autre de la reprĂ©sentation. Finley nous montre un Guillaume certes tiraillĂ© par des sentiments contradictoires mais prenant les bonnes dĂ©cisions quand il le faut, soutenu en cela par sa femme et son fils puis par Mathilde, soutien de toute la famille Tell Ă  partir du troisiĂšme acte. Saluons Ă©galement une diction quasi parfaite et l’ovation largement mĂ©ritĂ©e qu’il reçoit tant pour son interprĂ©tation de la priĂšre “Sois immobile” et aux saluts finaux. C’est John Osborn qui prĂȘte ses traits et sa voix Ă  Arnold Melcthal; le tĂ©nor amĂ©ricain, qui connait bien le rĂ©pertoire rossinien, et Guillaume Tell en particulier a Ă©voluĂ© de façon surprenante et de façon trĂšs positive. La voix et ferme et les aigus balancĂ©s avec une assurance remarquable; et tout comme Finley la diction est excellente. TiraillĂ© entre son amour pour Mathilde et son amour pour son pays, c’est l’assassinat de son pĂšre par Gessler qui le pousse Ă  rejeter l’ennemie de sa patrie, dut-il pour cela sacrifier l’amour qu’il lui porte; Osborn reçoit un accueil chaleureux trĂšs mĂ©ritĂ© pour son interprĂ©tation d’ “Asile hĂ©rĂ©ditaire” projetĂ©, incarnĂ© avec une sensibilitĂ© poignante. CĂŽtĂ© femmes saluons la trĂšs belle Mathilde de Malin Byström et l’honorable Hedwige de Enkelejda Shkosa; Sofia Fomina campe certes un Jemmy juvĂ©nile et courageux mais elle est un cran en dessous de ses deux collĂšgues. ComplĂ©tant avec talent la distribution des rĂŽles principaux, Nicolas Courjal incarne un Gessler cruel Ă  souhait; et si la mise en scĂšne dessert Mathilde et les Suisses, elle permet Ă  Courjal de s’Ă©panouir telle une fleur 
 mortellement venimeuse. Parmi les rĂŽles secondaires, saluons les trĂšs belle performances de Eric Halfvarson (Melcthal), Alexander Vinogradov (Walter Furst) et Michael Colvin (Rodolphe). Si les solistes ont rĂ©alisĂ© des prouesses remarquables, le choeur, personnage Ă  part mais indispensable dans Guillaume Tell, a Ă©tĂ© lui aussi exceptionnel. Les effectifs ont Ă©tĂ© quasiment doublĂ©s pour l’occasion et ont Ă©tĂ© parfaitement prĂ©parĂ©s par leur chef de choeur, Renato Balsadonna. Musicalement et vocalement, la performance est idĂ©ale et la diction est presque parfaite car au cours de quelques scĂšnes, notamment dans les ensembles, elle n’Ă©tait pas toujours trĂšs nette.

 

 

 

19081196528_d41e058579 CLive Barda

 

 

Dans la fosse, l’Orchestre du Royal Opera House, survoltĂ©, joue Ă  la perfection. Antionio Pappano qui connait le chef d’oeuvre de Rossini par coeur, ses explications durant les reportages d’entractes sont d’ailleurs parfaitement claires et trĂšs concises, dirige son orchestre avec maestria, ciselant chaque,scĂšne, chaque note, tel l’orfĂšvre travaillant un chef d’oeuvre; gĂ©nĂ©reux en tempi vifs, Pappano parvient Ă  trouver un juste milieu entre la fosse et le plateau. Une fois passĂ©s les alĂ©as de la premiĂšre avec sa dose de scandale, de huĂ©es et autres interpellations Ă  son Ă©gard, Pappano peut enfin diriger une oeuvre qu’il aime tout particuliĂšrement et pour laquelle il trouve toujours de nouveaux angles d’approche. L’ouverture, joyau instrumental est menĂ©e tambour battant donnant ainsi le ton de la soirĂ©e. Et les “bravo” qui fusent aprĂšs entre la fin de l’ouverture et le dĂ©but du premier acte saluent Ă  juste titre une interprĂ©tation dynamique.

Musicalement et vocalement, cette nouvelle production de Guillaume Tell, -absent Ă  Londres depuis 1992-, est remarquable par la rĂ©union de multiples talents qui se transcendent pour sublimer l’ultime opĂ©ra de Rossini; en revanche scĂ©niquement Damiano Michieletto donne un coup d’Ă©pĂ©e dans l’eau. Certes il y a beaucoup d’idĂ©es mais aucune n’est vĂ©ritablement mise en valeur tant la mise en scĂšne est brutale, lourde et souvent rĂ©pĂ©titive, inutilement sanguinolente, inutilement sauvage. La scĂšne de viol au troisiĂšme acte, toute Ă©dulcorĂ©e qu’elle soit, n’Ă©tait pas nĂ©cessaire – mĂȘme si comme le prĂ©cise Kasper Holten (le directeur gĂ©nĂ©ral du Covent Garden) chaque occupation est oppressive et entraine forcĂ©ment des exactions de ce type. Souhaitons tout de mĂȘme que le succĂšs soit au rendez-vous des derniĂšres reprĂ©sentations de la sĂ©rie et donc de la fin de la saison 2014/2015 du Royal Opera House.

 

 

 

Poitiers. CinĂ©ma “le Castille”, le 5 juillet 2015; en direct du Royal Opera House de Londres. Gioachino Rossini (1792-1868) : Guillaume Tell, opĂ©ra en quatre actes d’aprĂšs un livret de Étienne de Jouy et Hippolyte Bis. GĂ©rald Finley, Guillaume Tell; John Osborn, Arnold Melcthal; Malin Byström, Mathilde; Alexander Vinogradov, Walter Furst; Sofia Fomina, Jemmy ; Enkelejda Shkosa, Hedwige; Nicolas Courjal, Gessler; Eric Halfvarson, Melctal; Michael Colvin, Rodolphe; Samuel Dale Jonhson, Leuthold; Enea Scala, Ruodi. Choeur du Royal Opera, Orchestre du Royal Opera; Antonio Pappano, direction. Damiano Michieletto, mise en scĂšne; Paolo Fantin, dĂ©cors; Carla Teti, costumes; Alessandro Carletti, lumiĂšres.

DVD, compte rendu critique. Rossini : Guillaume Tell. Diego Florez, Rebeka, Alaimo (Pesaro 2013, 2 dvd Decca)

Tell guillaume rossini Juan diego florez decca dvdDVD, compte rendu critique. Rossini : Guillaume Tell. Diego Florez, Rebeka, Alaimo (Pesaro 2013, 2 dvd Decca). Pesaro retrouve un ambassadeur de rĂȘve en la personnage du tĂ©nor pĂ©ruvien Juan Diego Florez, trĂ©sor national vivant dans son pays, et ici, nouveau hĂ©ros toutes catĂ©gories en matiĂšre de beau chant rossinien. Les dĂ©tracteurs ont boudĂ© leur plaisir en lui reprochant une absence de medium charnu et une vrai assise virile dans un style rien que… idĂ©alisĂ© non incarnĂ© : or la vaillance et l’intonation sont continument Ă©poustouflants et le grand genre, celui du grand opĂ©ra Ă  la française que Rossini inaugure ainsi sur la scĂšne parisienne en 1829 marque Ă©videmment l’histoire lyrique, grĂące Ă  l’Ă©clat de cette voix unique Ă  ce jour. Juan Diego Florez reste difficilement attaquable et les puristes dĂ©clarĂ©s qui brandissent les mannes d’Adolphe Nourrit (crĂ©ateur du rĂŽle) auront bien du mal Ă  dĂ©montrer la lĂ©gitimitĂ© de leur rĂ©serve.

 

 

A l’Ă©tĂ© 2013, le festival de Pesaro offre l’un de ses meilleurs spectacles…

Le superbe Tell de Pesaro 2013

 

CLIC_macaron_20dec13juan diego florez arnold guillaume tell pesaro 2013Florez apporte la preuve que le rĂŽle d’Arnold peut ĂȘtre incarnĂ© par un tĂ©nor di grazia non hĂ©roĂŻque, tant l’intelligence de son jeu et de son chant donnent chair et Ăąme au personnage de Rossini : d’autant que Pesaro n’a pas lĂ©sinĂ© sur les moyens ni surtout la qualitĂ© artistique pour rĂ©ussir manifestement l’une de ses plus belles rĂ©alisations. Aux cĂŽtĂ©s du solaire Florez, Arnold noble et lumineux, aux aigus ardents, la Mathilde de Marina Rebeka n’est que tendresse et miel vocal ; le baryton Nicola Alaimo affirme lui aussi une noblesse humaine totalement convaincante, d’autant plus mĂ©ritoire que la mise en scĂšne de Graham Vick est comme Ă  son habitude claire et politique mais clinique et trĂšs glaciale. Vick transpose le drame suisse gothique dans l’Italie du Risorgimento oĂč la soldatesque autrichienne humilie continument les paysans suisses, offrant de facto Ă  la figure ignoble et abjecte du conquĂ©rant Gessler (le meurtrier du pĂšre d’Arnold), une rare perversitĂ© souvent insupportable. Le ballet du III (qui prĂ©cĂšde la fameuse Ă©preuve de la pomme) est totalement restituĂ© en une scĂšne collective de soumission / oppression du petit peuple par les occupants arrogants. Alberghini fait un pĂšre d’Arnold trĂšs solide. Dommage que les rĂ©pĂ©titeurs du français pour les comprimari (seconds rĂŽles) et les choeurs n’aient pas rĂ©ussi totalement leur objectif : beaucoup de scĂšnes Ă©chappent Ă  la comprĂ©hension, le texte français Ă©tant inintelligible. De lĂ  Ă  penser que le spectacle reste dĂ©sĂ©quilibrĂ© : rien de tel. Ce Tell comble les attentes, car le duo miraculeux (Arnold / Mathilde) et portĂ© comme tous par la baguette fine et nerveuse du chef Michele Mariotti. Ce pourrait ĂȘtre mĂȘme de mĂ©moire de festivalier depuis l’aprĂšs guerre, l’un des meilleurs spectacles rossiniens de Pesaro, festival italien qui semble avoir renouĂ© avec les grands moments de son histoire.

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Juan Diego FLorez et Nicola Alaimo (Arnold et Guillaume Tell)

Rossini : Guillaume Tell, 1829. Juan Diego Florez (Arnold Melcthall), Nicola alaimo (Guillaume Tell), Marina Rebeka (Mathilde)… Michele Mariotti, direction. Graham Vick, mise en scĂšne. EnregistrĂ© en aoĂ»t 2013 au Festival Rossini de Pesaro (Italie). 2 dvd Decca.

 

 

Compte-rendu : LiĂšge. OpĂ©ra Royal de Wallonie, le 7 juin 2013. GrĂ©try: Guillaume Tell, 1791. Marc Laho (Guillaume Tell), Anne-Catherine Gillet (Madame Tell)… Claudio Scimone, direction. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scĂšne.

grĂ©try portraitParis, 1791 : la France RĂ©publicaine retrouve l’inusable mĂ©lodiste GrĂ©try qui associĂ© au dramaturge Sedaine met en musique la lĂ©gende du hĂ©ros suisse, rĂ©voltĂ© patriote : Guillaume Tell. Il est Ă©vident qu’ici les vertus du peuple, plein acteur de son destin et menĂ© par le libertaire Tell, sont clairement cĂ©lĂ©brĂ©es : contre la barbarie d’un pouvoir abusif et despotique, l’arbalĂštrier prodigieux en osant dĂ©fier l’autoritĂ© de Guesler (l’Autrichien honni) sĂšme le vent de la rĂ©volution et permet au bon peuple suisse, opprimĂ© mais solidaire, de trouver les voies de son Ă©mancipation.

Au dĂ©but de l’opĂ©ra, nous assistons Ă  la noce rustique entre la fille Tell (Marie) et le fils du Bailly (Melktal fils), heureuse idylle qui rapproche les classes diffĂ©rentes ; puis l’action se prĂ©cipite et sombre dans le cynisme froid du tyran local avant que Guilaume Tell, vainqueur de l’Ă©preuve qui devait l’humilier, ne soulĂšve tous les cantons derriĂšre lui pour destituer le despote satanique : le choeur final cĂ©lĂ©brant la libertĂ© des patriotes souligne assez le vrai sujet de l’ouvrage de GrĂ©try: la libertĂ© du peuple contre le pouvoir despotique (anticipation par son sujet et aussi par certains Ă©lĂ©ments formels et musicaux de … Fidelio de Beethoven ?).
Nous sommes bien loin des galanteries aimables du GrĂ©try versaillais propre aux annĂ©es 1780, quand il servait encore la Cour de France, comme favori de Marie-Antoinette, avec les opĂ©ras tels surtout La Caravane du Caire (1783), ou Richard coeur de Lion (1784) … Avec le changement de rĂ©gime et la RĂ©volution, GrĂ©try sait se renouveler ; il fait encore Ă©voluer le genre opĂ©ra comique vers … l’opĂ©ra patriotique et rĂ©publicain. De fait, sa science des chansons courtes et facilement mĂ©morisables (la chanson de Roland Ă  Roncevaux au III) dont le principe ont tant oeuvrĂ© pour le rendre dĂ©finitivement populaire, une nouvelle unitĂ© dramatique qui enchaĂźne les tableaux avec un rĂ©el sens du rythme et de la gradation expressive … tout cela souligne les qualitĂ©s d’une Ă©criture lyrique assurĂ©e et mĂ»re qui impressionne Mozart, voire annonce donc, d’une certaine maniĂšre Fidelio de Beethoven, sans omettre les ensembles d’un Rossini.
Certes la mise en scĂšne prĂ©sentĂ©e Ă  LiĂšge (conçue par le directeur des lieux, Stefano Mazzonis di Pralafera) regarde du cĂŽtĂ© des thĂ©Ăątres et trĂ©teaux de la Foire dont les effets de machineries d’Ă©poque (changements Ă  vue) sont idĂ©alement rĂ©tablis ; oĂč la parodie et la dĂ©clamation grandiloquente semblent faire le procĂšs des sujets d’actualitĂ© et des genres passĂ©s de mode, selon une approche mordante voire loufoque bienvenue ; prĂ©cisĂ©ment aussi, aborde avec une fausse lĂ©gĂšretĂ©, les Ă©vocations trĂšs couleurs locales, d’une Suisse lĂ©gendaire … Mais tout cela n’empĂȘche pas, non sans raison, la profondeur et la gravitĂ© d’une tragĂ©die franche, plutĂŽt intensĂ©ment menĂ©e. Les tableaux collectifs (fin du I), puis le grand air de Madame Tell (d’un vĂ©ritable souffle pathĂ©tique, d’une grandeur grecque : n’oublions pas que GrĂ©try fut capable de commettre Andromaque, vrai tableau grandiose et ” sĂ©vĂšre” Ă  la façon nĂ©oantique) convoquent aussi le genre tragique et mĂȘme saisissant le mieux tissĂ© : le choeur des partisans, jurant de dĂ©mettre le tyran Guesler est aussi un grand moment : c’est soudainement le peuple de la RĂ©volution française qui surgit sur les planches sous l’inspiration du citoyen GrĂ©try.

 

 

Le Guillaume Tell du citoyen Grétry

 

L’opĂ©ra vrai grand succĂšs de la France rĂ©publicaine, est mĂȘme repris jusqu’en 1828 Ă  Paris, influençant certainement le Guillaume Tell de Rossini, crĂ©Ă© Ă  l’OpĂ©ra de Paris l’annĂ©e suivante (1829) qui y fixe les rĂšgles et vertus du grand genre lyrique français : c’est dire la valeur de la partition ainsi dĂ©voilĂ©e Ă  LiĂšge, nouveau jalon mĂ©morable en cette annĂ©e du Bicentenaire de sa mort (1813). La preuve est mĂȘme donnĂ©e que Rossini rĂ©utilise le premier motif poursuivant l’ouverture (la mĂ©lodie Ă©noncĂ©e par la clarinette puis sa reprise en coulisse) de GrĂ©try, base du grand choeur final de son Guillaume Tell.
Voici donc le GrĂ©try mĂ»r et maĂźtre de ses effets, qui Ă  50 ans en 1791 dĂ©montre sa capacitĂ© Ă  renouveler les rĂšgles lyriques et thĂ©Ăątrales. En dĂ©pĂźt des dialogues (finalement courts) et des rĂ©cits parlĂ©s, l’unitĂ© et la cohĂ©rence du drame, l’enchaĂźnement des Ă©pisodes relĂšvent d’une pensĂ©e globale assez saisissante voire singuliĂšre : contrairement Ă  Rossini qui pourtant sait dĂ©velopper et approfondir en airs impressionnants, le profil des protagonistes, GrĂ©try comme frappĂ© par l’essentiel et la concision, concentre l’intensitĂ© voire la violence expressive sur les femmes : Ă  aucun moment chez Rossini, nous ne trouvons cette incandescence, telle qu’elle paraĂźt dans l’air de dĂ©ploration de Madame Tell en seconde partie ; mĂȘme la fillle Tell, Marie, se distingue aussi avec un relief spĂ©cifique. Ce sont des appuis majeurs pour la rĂ©ussite du hĂ©ros ; autant d’efficacitĂ© dramatique reste rare … elle rappelle Ă©videmment la science des dispositions scĂ©niques du peintre David, une dĂ©cennie plus tĂŽt, quand l’artiste crĂ©ait ce style nĂ©oclassique adulĂ© par Louis XVI sur le thĂšme des Horaces par exemple… VoilĂ  donc le dramaturge GrĂ©try confirmĂ©.
A LiĂšge, la distribution est Ă©patante pour un spectacle qui allie avec justesse le dĂ©lire parodique, la tension hĂ©roĂŻque, comme la gravitĂ© tragique : pas si facile pour les chanteurs de rĂ©aliser une telle alliance. Et la performance inspire Anne-Catherine Gillet, Marc Laho qui font un couple Tell trĂšs convaincant : la soprano rĂ©ussit sa dĂ©clamation avec une vivacitĂ© souvent espiĂšgle, trouvant le ton juste dans son grand air d’imploration dĂ©jĂ  citĂ©, quand le tĂ©nor trĂšs en voix, articule son texte avec l’aplomb d’un acteur diseur, sachant projeter et nuancer avec d’autant plus de mĂ©rite qu’il n’a pas d’airs proprement dits Ă  dĂ©fendre tout au long de l’action. Tout cela prĂ©serve la vĂ©ritĂ© et la justesse d’un thĂ©Ăątre qui n’est pas que lĂ©ger et badin comme il est Ă©crit trop souvent : le lecteur de Jean-Jacques Rousseau dont il acheta la propriĂ©tĂ© Ă  Ermenonville, l’amateur de philosophie, idĂ©alement pĂ©nĂ©trĂ© par l’esprit des LumiĂšres et de la Raison, marquĂ© aussi par l’Ă©preuve que fut le dĂ©cĂšs de ses trois filles, n’a in fine rien d’un volage sans conscience ni engagement critique. RĂ©publicain, GrĂ©try le devint ou le rĂ©vĂ©la par conviction ; c’est pourquoi ce Guillaume Tell somme toute assez tardif dans son oeuvre recueille la maĂźtrise liĂ©e aux nombreux ouvrages prĂ©cĂ©dents, tout en dĂ©veloppant sur un sujet rĂ©volutionnaire, une forme et un langage d’un nouveau genre. Le dĂ©coratif et le badin n’empĂȘchent pas la vĂ©ritĂ©.

C’est cet Ă©lĂ©ment dĂ©terminant qui frappe aujourd’hui et que la production liĂ©geoise de juin 2013, outre ses dĂ©lires scĂ©niques, sait subtilement respecter (grĂące Ă  la qualitĂ© des chanteurs requis). Dans la fosse, le pĂ©tillant Claudio Scimone, octogĂ©naire toujours en verve, distille sur instruments modernes, un GrĂ©try dĂ©finitivement indĂ©modable, tendre, fraternel, toujours surprenant. Production Ă  ne pas manquer, Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie les 11, 13 et 15 juin 2013.

LiĂšge. OpĂ©ra Royal de Wallonie, le 7 juin 2013. GrĂ©try: Guillaume Tell, 1791. Marc Laho (Guillaume Tell), Anne-Catherine Gillet (Madame Tell), Lionel Lhote (Guesler), Liesbeth Devos (Marie), … choeurs et orchestre de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie. Claudio Scimone, direction. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scĂšne.