COMPTE-RENDU, critique, opéra. LIEGE, ORW, le 8 fév 2020. VERDI : Don Carlos, 1866. Kunde, Arrivabeni / di Pralafera

COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. LIEGE, ORW, le 8 fĂ©v 2020. VERDI : Don Carlos, 1866. Kunde, Arrivabeni / di Pralafera. La version française de Don Carlos semble faire un retour en force sur les scènes franco-belges, comme en tĂ©moignent les spectacles rĂ©cemment produits Ă  Paris (http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-verdi-don-carlos-le-19-octobre-2017-arte-yoncheva-garance-kaufmann-jordan-warlikowski/), Lyon https://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-lyon-festival-verdi-les-17-18-et-21-mars-2018-don-carlos-attila-macbeth-daniele-rustoni-christophe-honore-ivo-van-hove/ et Anvers – Ă  chaque fois dans des mises en scènes diffĂ©rentes. Place cette fois Ă  une nouvelle production très attendue de l’OpĂ©ra royal de Wallonie, qui relève le dĂ©fi d’une version sans coupures, Ă  l’exception du ballet, telle que prĂ©sentĂ©e par Verdi lors des rĂ©pĂ©titions parisiennes de 1866. On le sait, avant mĂŞme la première, l’ouvrage subira un charcutage on ne peut plus discutable afin de rĂ©duire sa durĂ©e totale (de plus de 3h30 de musique), avant plusieurs remodelages les annĂ©es suivantes. La dĂ©couverte de cette version “originelle” a pour avantage de rendre son Ă©quilibre Ă  la rĂ©partition entre scènes politiques chorales et tourments amoureux individuels, tout en assurant une continuitĂ© louable dans l’inspiration musicale. A l’instar de Macbeth, Verdi n’hĂ©sita pas, en effet, Ă  rĂ©Ă©crire des pans entiers de l’ouvrage lors des modifications ultĂ©rieures, au risque d’un style moins homogène.

 

 

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L’autre grand atout de cette production est incontestablement l’excellent plateau vocal rĂ©uni : le public venu en nombre ne s’y est pas trompĂ©, entrainant une “ambiance des grands soirs », Ă  l’excitation palpable. Très Ă©mu par l’accueil enthousiaste de l’assistance, Gregory Kunde n’aura pas déçu les attentes, et ce malgrĂ© d’infimes difficultĂ©s pour tenir une Ă©paisseur de ligne dans les dĂ©clamations pianissimo au I. Pour autant, en dehors de ce timbre nĂ©cessairement abimĂ© avec les annĂ©es, le tĂ©nor amĂ©ricain nous empoigne tout du long par la maĂ®trise de ses phrasĂ©s, oĂą chaque syllabe semble vibrer d’une vitalitĂ© intĂ©rieure au service du drame. Son expression se fait plus encore dĂ©chirante lorsqu’elle est dĂ©ployĂ©e en pleine voix, lĂ  oĂą Kunde impressionne par une aisance technique digne de cet artiste parmi les plus grands. La longue ovation reçue en fin de reprĂ©sentation est Ă  la hauteur de l’engagement soutenu tout du long, sans marque de fatigue. En comparaison, on aimerait qu‘Ildebrando d’Arcangelo fende l’armure en plusieurs endroits afin de dĂ©passer son tempĂ©rament parfois trop placide – mĂŞme si l’on pourra noter que cette rĂ©serve reste en phase avec les ambiguĂŻtĂ©s de son rĂ´le. Quoi qu’il en soit, autant la majestĂ© dans les phrasĂ©s, que la rĂ©sonance dans les graves superbement projetĂ©s, sont un rĂ©gal de tous les instants.

A ses cĂ´tĂ©s, le wallon Lionel Lhote triomphe dans son rĂ´le de Rodrigo, Ă  force de soliditĂ© dans la ligne et de conviction dans l’incarnation. A peine lui reprochera-t-on une Ă©mission trop appuyĂ©e dans le mĂ©dium, au dĂ©triment de la puretĂ© de la prononciation. Belle prestation Ă©galement du Grand inquisiteur de Roberto Scandiuzzi, qui compense un lĂ©ger manque de profondeur dans les graves par une prĂ©sence magnifique de noirceur.

Les femmes assurent bien leur partie, au premier rang desquelles la touchante Yolanda Auyanet, toujours très juste dans chacune de ses interventions, d’une belle rondeur hormis dans quelques aigus tendus. L’Eboli de Kate Aldrich a moins d’impact vocal mais assure l’essentiel sur toute la tessiture, tandis que les seconds rĂ´les superlatifs (magnifiques Caroline de Mahieu et Maxime Melnik) donnent beaucoup de satisfaction.

Si les choeurs montrent quelques hĂ©sitations dans la cohĂ©sion au I, ils se rattrapent bien par la suite, de mĂŞme que le tonitruant Paolo Arrivabeni, un peu raide au dĂ©but avant de sĂ©duire par l’exaltation des verticalitĂ©s et son sens affirmĂ© de la conduite narrative. La mise en scène illustrative de Stefano Mazzonis di Pralafera n’évite pas un certain statisme par endroits, mais sĂ©duit par son sens mĂ©ticuleux du dĂ©tail historique, parfaitement rendu par l’éclat de la scĂ©nographie et des costumes. Un grand spectacle logiquement applaudi par le chaleureux public liĂ©geois, sous le regard goguenard de Wagner (reprĂ©sentĂ© sur le plafond de l’OpĂ©ra en 1903, avec d’autres illustres compositeurs).

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, opĂ©ra. LIEGE, OpĂ©ra royal de Wallonie, le 8 fĂ©vrier 2020. Verdi : Don Carlos. Ildebrando D’Arcangelo (Philippe II), Gregory Kunde (Don Carlos), Yolanda Auyanet (Elisabeth de Valois), Kate Aldrich (La Princesse Eboli), Lionel Lhote (Rodrigue), Roberto Scandiuzzi (Le Grand Inquisiteur). Orchestre & ChĹ“urs de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie-Liège, Paolo Arrivabeni (direction musicale) / Stefano Mazzonis di Pralafera (mise en scène). A l’affiche de l’OpĂ©ra royal de Wallonie, Ă  Liège, du 30 janvier au 14 fĂ©vrier 2020. Photo : OpĂ©ra Royal de Wallonie – Liège.

 

   

   

 

COMPTE RENDU, opéra. VENISE, La Fenice, nov 2013. MEYERBEER : L’Africaine, Kunde, Vuillaume

fenice-africana vuillaume pratt kunde critique opera review opera concert classiquenewsCOMPTE RENDU, opĂ©ra. VENISE, La Fenice, nov 2013. MEYERBEER : L’Africaine, Kunde, Vuillaume. VENISE, NOVEMBRE 2013. Après Les Huguenots, – tragĂ©die sur l’intolĂ©rance humaine, la barbarie des fanatiques, Scribe et Meyerbeer s’attèlent Ă  leur nouvel opĂ©ra en 1837, sur le thème de l’étrangère, Ă  partir de la figure historique et exotique de Vasco de Gama. Les auteurs ciblent en particulier la dĂ©couverte du Nouveau Monde puis son exploitation mĂ©thodique par les colons europĂ©ens. Le sujet est mordant, la mise en forme, ambitieuse… Le compositeur n’oublie pas l’alibi de la violence dominatrice, son corolaire religieux, puisque Ă  travers l’Inquisiteur, c’est le fanatisme qui est bien Ă©pinglĂ© aussi. Meyerbeer devra patienter cependant, tentĂ© par d’autres ouvrages prĂ©alables qui passent par le genre « comique » et lĂ©ger : L’Etoile du Nord et Dinorah. Puis Scribe meurt en 1861, et lui-mĂŞme dĂ©cède en 1864 quand la partition de L’Africaine est achevĂ©e et mise en rĂ©pĂ©titions. Les coupures et refondations que le compositeur savait orchestrer n’ont pas lieu : il nous lègue une version plus que complète, parfois indigeste, dans laquelle tous les chefs peuvent opĂ©rer des tailles salvatrices. Car la crĂ©ation en 1865 – l’annĂ©e de la crĂ©ation de Tristan de Wagner, c’est FĂ©tis qui a rĂ©agencĂ© l’œuvre de Meyerbeer, sans guère d’unitĂ©, quitte Ă  la rendre justement trop copieuse.
Emmanuel Villaume tout en raccourcissant, a préservé le souffle vital de l’orchestre, acteur du drame : l’ouverture et les préludes des actes III et IV en témoignent. Ailleurs, l’activité permanente du chant symphonique honore la réputation de Meyerbeer et l’on comprend que le symphoniste Wagner, ait tant admiré l’allure des opéras de Giacomo (fût-il juif.…). Quand on sait l’antisémitisme du compositeur, l’adoration n’est pas neutre. Mais Wagner n’en est pas à sa première contradiction, adulant et défendant le chef créateur de Parsifal, lui aussi juif, Hermann Lévi (1882). De fait, il faut un vrai chef capable d’éclairer les couleurs de la partition qui brille par son orchestration raffinée.

Dans cette version édulcorée, repensée par le chef, on peut aisément mesurer le génie de Meyerbeer, puissant créateur dans le genre du grand opéra à la française, où à un quatuor vocal solide, répond la fougue murmurée, rugissante de l’orchestre, la part léonine des chœurs omniprésents (chœur des femmes du III)… Ainsi l’acte III cumule les effets des plus contrastés tel un catalogue de rebondissements éclectiques (prière des marins, tempête, guerre maritime, enfin… massacre).

La Fenice peut s’enorgueillir de présenter telle lecture du dernier sommet lyrique de Meyerbeer quand Paris hésite à le produire malgré des possibilités … solides. Préférant Verdi et Puccini aux joyaux du patrimoine romantique et français.

Le Nelusko de Angelo Veccia est très crédible, vocalement agile, dramatiquement intelligent : le geste est entier et la voix sombre. Inès voit son profil de victime, ciselé par Jessica Pratt, au timbre charnu et aux aigus jamais contraints. Selika, elle aussi éprise de Gama, trouve en Veronica Simeoni, une personnalité de poids, elle aussi, en rien, décontenancée par les milles rudesses et épreuves qu’infligent sa partition : sa nature est loyale et déterminée jusqu’à son sacrifice final. Car il y faut de la souplesse expressive dans l’aigu comme dans le grave… En Vasco de Gama, Gregory Kunde séduit par la franchise et la sincérité d’une voix à présent mûre mais qui a conservé son impact et son intensité, une clarté qui sert l’intonation et l’articulation.

Meyerbeer a conçu un grand spectacle sans sacrifier les voix ni la crĂ©dibilitĂ© des situations (le grand septuor de l’acte II, ;le duo de Vasco et Selika au IV, empruntĂ© Ă  celui de Valentine / Raoul des Huguenots ; berceuse de SĂ©lika ; « Ô Paradis » de Vasco, …). Cette Afrique a tout de l’Inde : dont les rives furent rejointes par l’explorateur Vasco de Gama. Las, sur scène, on regrette une confusion qui gĂŞne l’éclat des profils (superbes, affrontĂ©s comme la confrontation des deux hĂ©roĂŻnes rivales Ă  l’acte V), la pertinence des thĂ©matiques dĂ©noncĂ©es par les auteurs. MalgrĂ© son titre, l’action se dĂ©roule dans une contrĂ©e aux vagues rĂ©fĂ©rences hindouistes (ces « africains » adorent Brahma). Une meilleure attention aux Ă©quilibres entre tableaux collectifs et prières ou impuissances individuelles eĂ»t Ă©tĂ© profitable. NĂ©anmoins, l’expĂ©rience tentĂ©e par La Fenice rend justice Ă  un opĂ©ra parmi les plus saisissants et touchants de Meyerbeer : les interludes avec projection vidĂ©o d’images affligeante du colonialisme esclavagiste tĂ©moigne de la rĂ©alitĂ© barbare Ă  l’époque de Gama, car Meyerbeer, tout pompeux qu’il soit, n’en a pas perdu son sens militant et humaniste. Reste qu’une version rĂ©visĂ©e, Ă©quilibrĂ©e est toujours Ă  prĂ©senter. Cette production vĂ©nitienne offre une belle fondation Ă  ce travail futur. Repris Ă  Paris ? – oĂą l’Africaine n’a pas Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e depuis 1902. A voir indiscutablement.

 

 

 

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COMPTE RENDU, opéra. VENISE, La Fenice, nov 2013. MEYERBEER : L’Africaine, Kunde, Vuillaume.

Giacomo Meyerbeer : L’Africaine
Opéra en cinq actes, livret d’Eugène Scribe
Création posthume, à Paris, salle Le Pelletier, le 28 avril 1865
Nouvelle production de la Fondation Teatro La Fenice
Pour le 150è anniversaire de la mort de Giacomo Meyerbeer

Emmanuel Villaume, direction
Mise en scène : Leo Muscato

Ines : Jessica Pratt
Vasco de Gama : Gregory Kunde
Nelusko : Angelo Veccia
Selika : Veronica Simeoni
Le Grand PrĂŞtre de Brahma : Ruben Amoretti
Don Pedro : Luca Dall’Amico
Don Diego : Davide Ruberti

Orchestre et chœur du Théâtre de La Fenice
Chef du chœur : Claudio Marino Moretti
Filmé en novembre 2013.