COMPTE-RENDU, festival. ERSTEIN, PIANO AU MUSÉE WÜRTH, 15-24 nov 2019. Jean-Baptiste Fonlupt, Gaspard Thomas, Tedi Papavrami, Maki Okada, Vanessa Wagner, Olivia Gay, Martin Stadtfeld. 

COMPTE-RENDU, FESTIVAL. PIANO AU MUSÉE WÜRTH, ERSTEIN, NOVEMBRE 2019, Jean-Baptiste Fonlupt, Gaspard Thomas, Tedi Papavrami, Maki Okada, Vanessa Wagner, Olivia Gay, Martin Stadtfeld.

wurth-piano-au-musee-urth-piano-concerts-critique-annonce-classiquenews-piano-au-musee-wurth-2019-vignette« De l’humour en toutes choses! » C’est la carte que le festival Piano au MusĂ©e WĂŒrth a jouĂ©e pour sa quatriĂšme Ă©dition, du 15 au 24 novembre dernier. Cet « art d’exister », comme le disait le journaliste Ă©crivain Robert Escarpit, Olivier Erouart, son directeur artistique, nous a dĂ©montrĂ© qu’il fut aussi cultivĂ© par les compositeurs les plus inattendus. Comme on va chercher les Ɠufs cachĂ©s Ă  PĂąques, nous sommes allĂ©s dĂ©nicher ses perles, quelques unes flagrantes, mais d’autres camouflĂ©es aux cƓur d’une programmation en apparence bien sĂ©rieuse


 

 

 

JEAN-BAPTISTE FONLUPT JOUE CHOPIN, LISZT 
ET PICHON!

 

jean baptiste fonlupt credit beatrice cruveiller concert critique classiquenewsArrivĂ©e au musĂ©e. La grisaille automnale dehors, mais le sas franchi, les couleurs! Celles bigarrĂ©es des Ɠuvres de l’artiste mexicain JosĂ© de GuimarĂŁes appartenant Ă  la collection WĂŒrth, sujet de l’exposition annuelle. Elle donne le ton, avec son  croustillant alphabet africain, ses crĂąnes rigolards de toile en toile, sa « muerte »personnifiĂ©e en capeline et robe de dentelle. On jette un Ɠil sur le programme du week-end – voyons
Chopin: nocturnes, Barcarolle, Sonate en si mineur, Liszt: la VallĂ©e d’Obermann, deuxiĂšme Ballade
etc – pas de quoi au demeurant dĂ©clencher le moindre rire! On y regarde d’un peu plus prĂšs. RĂ©cital de Jean-Baptiste Fonlupt: Chopin, Liszt
et un certain FrĂ©dĂ©ric Pichon au programme. Comment soupçonner que Chopin, souffrant de son arrachement Ă  sa Pologne natale, de ses dĂ©boires sentimentaux, et de la maladie qui l’emportera, eut autant d’humour pour signer d’un anagramme un journal parodiant le « Warsaw Courier », et cette piĂšce de jeunesse qu’est la Polonaise en sol diĂšse mineur? Redondante de trilles et d’ornements,  Fonlupt en dĂ©roule ses guirlandes et fioritures avec une frivolitĂ© malicieuse, et une Ă©lĂ©gance que l’on retrouve dans les quatre mazurkas qui lui succĂšdent. Auparavant deux Ɠuvres tardives: le Nocturne en mi bĂ©mol majeur opus 55 n°2, dans une retenue dĂ©routante au dĂ©part, qui en dĂ©voile les dĂ©tails expressifs plus que la ligne et l’élan romantique, et la Barcarolle opus 60, elle, assez rapide et solaire. Pas de demi-teintes dans ses Mazurkas (opus 30 n°1, opus 6 n°2, opus 24 n°2, opus 63 n°1) au caractĂšre trempĂ©, vigoureuses et joueuses. MĂȘme Ă©tat d’esprit de l’Andante Spianato et Grande Polonaise brillante opus 22, de noble allure, et sonnant de l’éclat de ses feux dans l’auditorium Ă  l’acoustique parfaite. Il faudra chercher loin les traits d’humour dans les Liszt de la deuxiĂšme partie: La chapelle de Guillaume Tell, La vallĂ©e d’Obermann, et la deuxiĂšme Ballade se tournent davantage vers la mĂ©ditation et la mĂ©taphysique. Fonlupt porte ces Ɠuvres comme de longs fleuves aux eaux denses dont aucun obstacle ne viendrait entraver la force du cours. Son jeu nous porte aussi, orchestral et gĂ©nĂ©reux, dans le son toujours plein et dans l’évocation. il va Ă  l’essentiel, comme ce PrĂ©lude opus 28 n°13 qui ponctue la soirĂ©e, dans son Ă©pure. CrĂ©dit photo B Cruveiller.

 

 

 

TEDI PAPAVRAMI ET MAKI OKADA EN TOUTE COMPLICITÉ 

tedi papavrami maki okadaLe lendemain, Tedi Papavrami et Maki Okada, unis Ă  la scĂšne comme Ă  la ville, nous donnent un programme violon-piano dont ils ne manquent pas de relever les pointes d’esprit et d’humour, en grande complicitĂ©. LĂ©gĂšretĂ© de ton dans la sonate opus 30 n°3 de Beethoven, servie par le toucher vif et colorĂ© de la pianiste, et belle humeur du sol majeur sous l’archet radieux de Papavrami. Autre atmosphĂšre dans la Sonate pour violon et piano de Poulenc: la plaisanterie s’y fait grinçante et l’on y rit jaune. Cette sonate « rĂątĂ©e », des propres mots de Poulenc, ne l’est en tout cas pas pour nous ce soir-lĂ , jouĂ©e par ces interprĂštes. Les contrastes et sautes d’humeur, le coq Ă  l’ñne et ses difficultĂ©s techniques inhĂ©rentes, ne semblent pas les Ă©prouver, et le duo n’en fait qu’une bouchĂ©e, ne perdant jamais de vue le second degrĂ© du propos, si reprĂ©sentatif du compositeur.TantĂŽt fĂ©roce et rude, tantĂŽt douçùtre (1er mouvement), d’une tĂ©nuitĂ© suave et enjĂŽleuse (2Ăšme mouvement), le propos se fait tour Ă  tour Ăąpre, facĂ©tieux, alangui, enjouĂ©, d’un lyrisme tragique noirci par les accords graves du piano, dans les sons rauques ou flĂ»tĂ©s du violon (3Ăšme mouvement). Papavrami dĂ©ploie ici une palette expressive riche et large, tout comme dans la sonate n°2 opus 94 bis de Prokofiev qui vient en miroir et ouvre la seconde partie, magnifiquement chantĂ©e (Moderato et Andante), bondissante (scherzo) et corrosive (Allegro con brio). La soirĂ©e se termine sur la bonne humeur et la verve espagnole de la Fantaisie sur des thĂšmes de Carmen de Sarasate, chaleureusement applaudie. Photo (DR)

 

 

 

UN DIMANCHE AVEC GASPARD, VANESSA, OLIVIA ET MARTIN
 

Le dimanche, le musĂ©e vous retient dans ses murs pour la journĂ©e; quasiment douze heures non stop d’immersion musicale et artistique, depuis le rĂ©cital du jeune pianiste Gaspard Thomas, jusqu’à celui, en soirĂ©e, du pianiste allemand Martin Stadtfeld. Trois concerts en tout avec celui de fin d’aprĂšs-midi, qui donne Ă  nouveau place Ă  la musique de chambre, rĂ©unissant Vanessa Wagner (piano) et Olivia Gay (violoncelle). Une ambiance chaleureuse qui propose entre-temps aux visiteurs mĂ©lomanes le parcours de l’exposition, un buffet et une dĂ©gustation de champagne, et le spectacle des Ă©tudiants des classes du conservatoires de Strasbourg. Gaspard Thomas est un laurĂ©at comblĂ© du concours Piano Campus, puisqu’il y a obtenu le Prix d’argent, mais aussi non moins de 7 autres prix, du jamais vu! A l’écouter, Chopin nous ouvre un chemin de lumiĂšre, avec le Nocturne opus 62 n°1, puis la Sonate n°3 en si mineur opus 58, et enfin le Scherzo n°4 opus 54. Le son est plein, voire charnu, agrĂ©ablement projetĂ©. Pas de sophistication  accessoire, mais l’évidence du chant dans sa variĂ©tĂ© de tessitures, conduit avec noblesse: ce musicien ne colore pas d’aquarelle les pages de Chopin, mais leur donne de la matiĂšre, du corps, joue sur la pĂąte sonore, baignant d’optimisme la Sonate d’une belle vigueur, dĂ©roulant son largo avec sensibilitĂ© et profondeur dans une constante conscience de la ligne, et s’amusant du Scherzo, jusqu’à prendre des risques dans les derniĂšres mesures. Gaspard Thomas credit Marielle HuneauA peine deux ou trois minutes pour souffler et le jeune interprĂšte nous fait entrer dans le monde poĂ©tique et onirique de Gaspard de la Nuit de Ravel. La magie d’Ondine opĂšre dĂšs son dĂ©but: son atmosphĂšre Ă©trange, fĂ©Ă©rique apparaĂźt comme suspendue et nous tient dans son mystĂšre, avant de nous emporter dans son grand flux, qu’il conduit avec un sens accompli des dynamiques. Gibet est sans doute la piĂšce la plus rĂ©ussie du triptyque, tant le pianiste sait en peser les sonoritĂ©s, teinter son inexorable glas avec justesse et tenir la monotonie de son sinistre balancement sans nous ennuyer le moins du monde. Le redoutable Scarbo est bien campĂ©: noir, sournois et cruel. Le jeu de Gaspard Thomas, parfaitement Ă  la hauteur de la tĂąche, est de plus servi, notons-le, par un superbe Steinway qui rĂ©pond en tous points aux exigences de l’écriture et de l’interprĂ©tation, notamment dans les notes rĂ©pĂ©tĂ©es. On ne manquera pas d’attention Ă  la carriĂšre dĂ©jĂ  bien amorcĂ©e de ce jeune artiste. CrĂ©dit M Huneau.

2.-Olivia-Gay-©-Manuel-BraunDebussy est sans doute le compositeur français qui s’est offert le plus de libertĂ©, maniant le clin d’Ɠil et l’humour avec finesse. Vanessa Wagner et Olivia Gay commencent leur concert avec son unique Sonate pour violoncelle et piano, dont elles ourlent les contours et son imagerie hispanisante d’une lĂ©gĂšretĂ© fantasque. Fantasques elles aussi, mais dans un tout autre registre, les cinq piĂšces de l’opus 102 de Schumann. « Mit Humor » donne le ton, mais s’agit-il bien d’humour, ou plutĂŽt d’humeur? Les deux musiciennes font entendre avec Ă -propos les aspects changeants de l’humeur schumannienne dans toute leur ambiguĂŻtĂ©, teintĂ©e parfois de dĂ©rision. DerniĂšre piĂšce Ă  leur programme et pas des moindres, la Sonate pour violoncelle et piano opus 40 de Chostakovitch est jouĂ©e dans  son ampleur lyrique soutenue infailliblement par le violoncelle d’Olivia Gay. CrĂ©dit photo : Manuel Braun.

 

 

 

Arrive avec le soir le concert de clĂŽture, confiĂ© Ă  un pianiste allemand que l’on n’entend pas en France, et que nous sommes heureux de dĂ©couvrir: Martin Stadtfeld. Son programme est plutĂŽt original, peu courant, et attise notre curiositĂ©: la Sonate opus 2 n°2 de Beethoven, suivie du Caprice sur le dĂ©part de son frĂšre bien aimĂ© BWV 992 de Bach, puis du Rondo e capriccio de b, de deux petites sonates de Mozart (mi bĂ©mol majeur, et si majeur) et de la Suite n°5 HWV 430 de Haendel dite l’« Harmonieux forgeron ». Le jeu de ce pianiste va s’avĂ©rer spectaculaire et trĂšs captivant. Sa tenue d’inspiration dix-huitiĂšme (longue veste cintrĂ©e modernisĂ©e), renforcera la thĂ©ĂątralitĂ© de sa performance. Car c’est de cela dont il s’agit sans connotation pĂ©jorative. Ce musicien aux doigts vĂ©loces va nous clouer sur place avec des tempos trĂšs rapides, une Ă©nergie presque extravagante et extrĂȘmement sĂ©duisante, une maĂźtrise et une clartĂ© Ă  tous crins, et surtout une fantaisie communicative. il s’amuse et nous invite dans le cercle de son jeu joyeux et salutaire. Ces Mozart sont dĂ©licieux d’esprit et ornĂ©s avec goĂ»t. Il dĂ©veloppe une vivante narration dans « Le Caprice sur le dĂ©part de son frĂšre bien-aimé » mais a du mal Ă  tenir les rĂȘnes et Ă  ralentir le pas dans son adagiossisimo. Il donne ensuite libre cours Ă  sa folle vivacitĂ© dans Le Rondo e capriccio de Beethoven, survoltĂ© et dĂ©bridĂ©. Le « clou » de la soirĂ©e est sans conteste la suite de l’Harmonieux Forgeron, qu’il n’hĂ©site pas Ă  illustrer et accompagner, grĂące Ă  un stratagĂšme technique, des coups du marteau sur l’enclume, dans le grave du piano. L’effet est irrĂ©sistible et souligne l’esprit de cette piĂšce rayonnante de bonne humeur et de vigueur. Quel artiste! Le public est emballĂ© et applaudit Ă  tout rompre, des sourires plein les rangs!

Le festival referme son Ă©dition sur cette brillante dĂ©monstration d’humour en musique, et nous donne rendez-vous en 2020 avec une devinette: le thĂšme de son Ă©dition sera « ni tout Ă  fait la mĂȘme, ni tout Ă  fait une autre ». Vous avez trouvĂ©?

 

 

  

 

 

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