Compte rendu, ballet. Paris, Palais Garnier, le 31 mai 2016. Coralli/Perrot : Giselle. Mathieu Ganio,Koen Kessels

Le romantisme fantastique est de retour au Palais Garnier avec le ballet Giselle ! Bijou de la danse académique et ballet romantique par excellence, il s’agit du dernier ballet classique de la Compagnie pour la saison 2015-2016 de l’Opéra de Paris. Une série d’Etoiles et de Premiers Danseurs interprètent les rôles titres, accompagnés par Koen Kessels dirigeant l’Orchestre des Lauréats du Conservatoire. La production créée en 1998 avec les fabuleux costumes et décors d’Alexandre Benois a donc tout pour plaire, à tous les sens.

Giselle rédemptrice

Les distributions peuvent changer à la dernière minute (la possibilité est bien indiquée dans les publications de l’opéra), le principe qui peut susciter la déception chez les spectateurs venus applaudir tel ou tel danseur, telle ou telle étoile.., revêt de bonnes raisons. Cette saison riche en controverses et faits divers représente aussi une sorte de transition ; nous avons eu droit au brouhaha inévitable d’une grande maison, bastion de la Haute Culture, devant ses expérimentations dont le but est de trouver un sens renouvelé dans l’ère contemporaine. Pour brosser de nouvelles perspectives, il est important d’avoir une conscience éveillée par rapport à l’histoire et au contexte, l’importance de la revalorisation avant la transformation. Le progrès semble être plus durable quand il est édifié sur des bases solides. Tout détruire pour tout refaire peut aussi paraître légitime, mais surtout précipité. Que Giselle (et plus tard Forsythe, dans le contemporain/néo-classique) clôt la saison du Ballet est dans ce sens un fait chargé de signification et, dans le contexte des directeurs fugaces et ballets déprogrammés, une lueur d’espoir, de beauté, un rappel d’excellence pour l’avenir, affirmation très nécessaire dans notre époque criblée de tensions, de terreur et de violence.

Ces sentiments font également partie, curieusement en l’occurrence, de l’imaginaire cher aux Romantiques. La passion, les contrastes, la violence, l’espoir mystifié, les bonheurs et horreurs de la vie quotidienne sublimés, etc., etc. Autant de thèmes plus ou moins présents dans Giselle. Dans l’acte 1, diurne, nous avons la fête villageoise, des tableaux folkloriques à la base sublimés par la danse technique et virtuose des vendangeurs et paysans. Remarquons ici l’excellente prestation du Premier Danseur François Alu et du Sujet Charline Giezendanner dans le pas de deux des paysans. Elle y est sauterelle, fine, mignonne et radieuse à souhaits, depuis le début et pendant ces variations jusqu’à la coda ! Lui, s’il commence tout à fait solide, mais sans plus, finit son pas de deux avec panache et brio après s’être montré tout à fait impressionnant dans ses sauts époustouflants, ses impeccables cabrioles ; le tout avec une attitude de joie campagnarde qui lui sied très bien !
Mais après la fête vint la mort de Giselle, suite à la déception du mensonge d’Albrecht, et l’acte est fini. L’acte II, nocturne (ou « blanc » à cause des tutus omniprésents), est l’acte des Wilis, spectres des jeunes filles mortes avant leur mariage, qui chassent des hommes dans la forêt et qu’elles font danser jusqu’à leur mort. Valentine Colasante, Première Danseuse, joue Myrta, la Reine des Wilis, et se montre imposante ma non troppo, séduisante avec ses pointes et ses diagonales, et humaine dans ses sauts. Les deux Wilis de Fanny Gorse et Héloïse Bourdon sont fabuleuses, tout comme le Hilarion qu’elles croisent et décident de tourmenter, rôle ingrat en l’occurrence magistralement interprété par le Premier Danseur, Vincent Chaillet. Mais outre le fabuleux Corps de Ballet, paysans, vendangeurs, dames et seigneurs, et spectres, Giselle est avant tout… Giselle.

Lincoln Center Festival 2012Albrecht, le Duc qui séduit et baratine Giselle, puis en souffre, n’a pas de meilleur interprète que l’Etoile Mathieu Ganio. LE Prince Romantique de l’Opéra de Paris à notre avis : le danseur campe son rôle avec élégance et gravitas. Outre ses belles lignes et son jeu d’acteur remarquable, il est surtout très agréable à la vue grâce à sa technique qui impressionne à chaque fois. Ses entrechats sont souvent les plus beaux, les plus réussis, souvent irréprochables ; son extension, ses sauts sont imprégnés de l’intensité dramatique qui lui est propre, et frappent toujours par la finesse dans l’exécution. La Giselle de l’Etoile Dorothée Gilbert (qu’on n’attendait pas voir sur scène ce soir), est l’autre superbe partie du couple tragique, et la protagoniste prima ballerina assoluta indéniable après cette représentation ! Elle est toute vivace toute candide au Ier acte, excellente danseuse et actrice, sa descente aux enfers de la folie suite au chagrin amoureux, et sa mort imminente, sont dans sa prestation frappantes par la sincérité. Comment elle passe si facilement du badinage villageois sautillant à la folie meurtrière riche en pathos est tout à fait remarquable. Au IIème acte, elle est la grâce nostalgique, la douleur amoureuse, la ferveur mystique, faite danseuse. La mélancolie l’habite désormais en permanence, mais elle n’est pas plus forte que le souvenir de l’amour inassouvi qui a causé sa mort. Quelle démonstration d’un art subtil de l’arabesque par l’Etoile en vedette ! Quelle profondeur artistique quand elle s’élève sur ses pointes ! L’expression de son élan amoureux quand elle sauve Albrecht à la fin de l’oeuvre est exaltante, comme toute sa performance.

Remarquons également la performance très solide de l’Orchestre des Lauréats du Conservatoires, surtout les vents sublimes, et espérons que les quelques petits décalages, repérés ça et là, entre fosse et plateau soient maîtrisés rapidement par le chef Koen Kessels. A ne pas manquer car Giselle fait un retour d’autant plus réussi qu’il était attendu, au Palais Garnier, avec plusieurs distributions, du 30 mais jusqu’au 14 juin 2016.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 19 mars 2016. Rudolf Noureev : Roméo & Juliette. Mathieu Ganio, Amandine Albisson, Karl Paquette, François Alu

sergei-prokofievCompte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 19 mars 2016. Rudolf Noureev : Roméo & Juliette. Mathieu Ganio, Amandine Albisson, Karl Paquette, François Alu… Corps de Ballet de l’Opéra de Paris. Sergueï Prokofiev, musique. Rudolf Noureev, chorégraphie et mise en scène. Simon Hewett, direction musicaleRetour du puissant Roméo et Juliette de Rudolf Noureev à l’Opéra de Paris ! Ce grand ballet classique du XXème siècle sur l’incroyable musique de Prokofiev est dirigé par le chef Simon Hewett et dansé par les Etoiles : Mathieu Ganio et Amandine Albisson lesquels campent un couple amoureux d’une beauté saisissante ! Une soirée où règnent la beauté et les émotions intenses, un contrepoids bien nécessaire par rapport à la curiosité du Casse-Noisette revisité récemment au Palais Garnier (LIRE notre compte rendu critique du Ballet Casse-Noisette couplé avec Iolanta de Tchaikovski, mis en scène par Dmitri Tcherniakov, mars 2016)

 

 

 

Roméo et Juliette : Noureev rédempteur

 

Dès le lever du rideau, nous sommes impressionnés par les décors imposants et riches du collaborateur fétiche de Noureev, Ezio Frigerio. Rudolf Noureev, dont on célébrait le 78ème anniversaire le 17 mars dernier, signe une chorégraphie où comme d’habitude les rôles masculins sont très développés et pourtant parfois étouffés, et où il offre de beaux tableaux et de belles séquences au Corps de ballet, privilégiant l’idée de la dualité et de la rivalité entre Capulets et Montaigu, le tout dans une optique relevant d’une approche cinématographique, parfois même expressionniste. Le couple éponyme étoilé dans cette soirée brille d’une lumière reflétant les exigences et la splendeur de la danse classique.
Dès sa rentrée sur scène, le Roméo de Mathieu Ganio charme l’audience par la beauté de ses lignes, par son allure princière qu’on aime tant, jointe à son naturel, à ce je ne sais quoi de jeune homme insouciant. S’il paraît peut-être moins passionné pour Juliette que certains le voudront, -ignorant au passage le fait qu’il s’agît d’un Romeo de Noureev, donc ambigu comme tous les rôles créés par Noureev, et nous y reviendrons-, il a toujours cette capacité devenue de plus en plus rare de réaliser  les meilleurs entrechats sans trop tricher, et il emballe toujours avec son ballon aisé, un bijou de légèreté comme d’élasticité.

Alu_francois-premier danseurC’est l’héroïne d’Amandine Albisson qui est la protagoniste passionnée (tout en étant un rôle quand même ambigu, elle aussi, partagé entre devoir et volonté). Elle campe une Juliette aux facettes multiples et aux dons de comédienne indéniables. Elle incarne le rôle avec tout son être, tout en ayant une conscience toujours éveillée de la réalisation chorégraphique qui ne manque pas de difficultés. Divine : ses pas de deux et de trois au IIIe acte sont des sommets d’expression et de virtuosité. Quelles lignes et quelle facilité apparente dans l’exécution pour cette danseuse, véritable espoir du Ballet de l’Opéra. Le Mercutio du Premier Danseur François Alu, rayonne grâce à son jeu comique et à sa danse tout à fait foudroyante, comme on la connaît à présent, et comme on l’aime. Il paraît donc parfait pour ce rôle exigeant. Nous remarquons son évolution notamment en ce qui concerne la propreté et la finition de ses mouvements. Toujours virtuose, il atterrit de mieux en mieux. La scène de sa mort est un moment tragi-comique où il se montre excellent, impeccable dans l’interprétation théâtrale comme dans les mouvements. Nous ne pouvons pas dire de même du Pâris du Sujet Yann Chailloux, bien qu’avec l’allure altière idéale pour le rôle, nous n’avons pas été très impressionnés par ses atterrissages, ni ses entrechats, et si ses tours sont bons, il est presque complètement éclipsé par le quatuor principale (plus Benvolio).

romeo-et-juliette_Mathieu-GanioLe Tybalt de l’Etoile Karl Paquette est sombre à souhait. Il a cette capacité d’incarner les rôles ambigus et complexes de Noureev d’une façon très naturelle, et aux effets à la fois troublants et alléchants. S’il est toujours un solide partenaire, et habite le rôle complètement, il nous semble qu’il a commencé la soirée avec une fatigue visible qui s’est vite transformée, heureusement. Le Benvolio de Fabien Revillion, Sujet, a une belle danse, de jolies lignes, une superbe extension… Et une certaine insouciance dans la finition qui rend son rôle davantage humain. Le faux pas de trois de Roméo, Mercutio et Benvolio au IIe acte est fabuleux, tout comme le faux pas de deux au IIIe avec Roméo, d’une beauté larmoyante, plutôt très efficace dans son homo-érotisme sous-jacent (serait-il amoureux de Roméo?). Sinon, les autres rôles secondaires sont à la hauteur. Remarquons la Rosaline mignonne d’Héloïse Bourdon, ou encore la Nourrice déjantée de Maud Rivière. Le Corps de Ballet, comme c’est souvent le cas chez Noureev, a beaucoup à danser et il semble bien s’éclater malgré (ou peut-être grâce à) l’exigence. Ainsi nous trouvons les amis de deux familles toujours percutants et les dames et chevaliers en toute classe et sévérité.

Revenons à cet aspect omniprésent dans toutes les chorégraphies de Noureev, celui de l’homosexualité, explicite ou pas. Le moment le plus explicite dans Roméo et Juliette est quand Tybalt embrasse Roméo sur la bouche à la fin du IIe acte. Pour cette première à Bastille, il nous a paru que toute l’audience, néophytes et experts confondus, a soupiré, emballé, surpris, à l’occasion.
Evitons ici de généraliser en voulant minimiser le travail de l’ancien Directeur de la Danse à l’Opéra, à qui nous devons les grand ballets de Petipa, entre autres accomplissements, considérant la place récurrente de l’homosexualité dans son oeuvre et par rapport à l’importance de cette spécificité dans son legs chorégraphique… il s’agît surtout d’une question qui est toujours abordée, frontalement ou pas, dans ses ballets, et qui a profondément marqué sa biographie. Matière à réflexion.

Nous pourrons également pousser la réflexion par rapport à l’idée que la fantastique musique de Prokofiev ne serait pas très… apte à la danse. L’anecdote raconte que la partition, complétée en 1935, a dû attendre 1938, voire 1940 en vérité, pour être dansée. Il paraît que les danseurs à l’époque (et il y en a quelques uns encore aujourd’hui) la trouvaient trop « symphonique » (cela doit être la plus modeste des insultes déguisés), et donc difficile à danser.

Félicitons vivement l’interprétation de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris, sous la baguette du chef Simon Hewett, offrant une performance de haut niveau et avec une grande complicité entre la fosse et le plateau. Que ce soit dans la légèreté baroquisante de la Gavotte extraite de la Symphonie Classique de Prokofiev, ou dans l’archicélèbre danse des chevaliers, au dynamisme contagieux, avec ses harmonies sombres et audacieuses et avec une mélodie mémorable. Que des bravos ! A voir et revoir encore avec plusieurs distributions les 24, 26, 29 et 31 mars, ainsi que les 1er, 3, 8, 10, 12, 13, 15, 16 avril 2016, PARIS, Opéra Bastille.

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 2 décembre 2014. Jean-Guillaume Bart : La Source. Muriel Zusperreguy, François Alu, Audric Bezard, Vamentine Colasante… Ballet de l’Opéra de Paris. Minkus, Délibes, compositeurs. Orchestre Colonne. Koen Kessels, direction musicale.

la source bart carre vignetteLa Source revient au Palais Garnier à Paris trois ans après sa création pour notre plus grand bonheur ! (LIRE notre premier compte rendu de la création de La Source au Palais Gariner, le 25 octobre 2011 par Alban Deags) Le professeur et chorégraphe français (ancien danseur Etoile) Jean-Guillaume Bart signe une chorégraphie très riche inspirée du ballet éponyme original d’Arthur Saint-Léon crée en 1866. Pour cette aventure, il est rejoint par une équipe artistique fabuleuse, avec notamment les costumes de Christian Lacroix, les décors d’Eric Ruf. L’Orchestre Colonne accompagne les différentes distributions sous la direction musicale de Koen Kessels.

 

 

 

Une Source éternelle de beauté

Le livret de La Source, d’après Charles Nuitter, est l’un de ces produits typiques de l’ère romantique inspiré d’un orient imaginé et dont la cohérence narrative cède aux besoins expressifs de l’artiste. L’actualisation élaborée par Jean-Guillaume Bart avec l’assistance de Clément Hervieu-Léger pour la dramaturgie, rapproche le spectacle, avec une histoire toujours complexe, à l’époque actuelle et y explore des problématiques de façon subtile. Ainsi, nous trouvons le personnage de La Source, appelé Naïla, héroïne à la fois pétillante, bienveillante et tragique, qui aide le chasseur dont elle est éprise, Djémil, à trouver l’amour auprès de Nouredda, princesse caucasienne aux intentions douteuses. Elle est promise au Khan par son frère Mozdock. Un Djémil ingénu ne reconnaît pas l’amour de Naïla qui se donne et s’abandonne en se sacrifiant pour que Djémil et Nouredda puisse vivre leur histoire d’amour. La Source a des elfes, des nymphes, des caucasiens caractéristiques, les odalisques du Khan exotiques, et tant d’autres figures féeriques… Si l’histoire racontée parle de la situation de la femme, toute époque confondue, il s’agît surtout de l’occasion de revisiter la grande danse noble de l’Ecole française, avec ses beautés et ses richesses. Un faste audio-visuel et chorégraphique, plein de tension comme d’intentions.

 

 

 

Rafinement collectif, virtuosités individuelles…

source bart delibes opera garnier paris decembre 2014 49199La-SourceNous sommes impressionnés par la qualité et la grandeur de la production dès le levée du rideau. L’introduction fantastique révèle non seulement les incroyables décors d’Eric Ruf, mais présente aussi les elfes virevoltants de La Source. Zaël, l’elfe vert en est le chef de file. Il est interprété ce soir par Axel Ibot, Sujet, sautillant et léger, avec un regard d’enfant qui s’associe très bien à l’aspect irréel du personnage, dont la danse est riche des difficultés techniques. Audric Bezard dans le rôle de Mozdock, le frère de la princesse caucasienne, est magnétique sur scène. Il fait preuve d’une beauté grave par son allure, amplifiée par un je ne sais quoi d’alléchant dans sa danse de caractère, souple et tranchant au besoin. Si nous trouvons ses atterrissages parfois pas très propres, son investissement, sa présence sur scène, et sa complicité surprenante avec ses partenaires, notamment avec sa sœur Nouredda, éblouissent. François Alu en Djémil est aussi impressionnant. Le jeune Premier Danseur a l’habitude d’épater le public avec une technique brillante et une virtuosité insolite et insolente. Ce ne sera pas autrement ce soir, mais nous constatons une évolution intéressante chez le danseur. Le personnage de Djémil semble ne jamais être au courant des vérités sentimentales de ses partenaires. Il subit l’action presque. Dans ce sens il n’a pas beaucoup de moyens d’expression, à part la danse. C’est tant mieux. Dès sa rentrée Alu frappe l’audience avec une virilité palpitante sur scène (trait qu’il partage avec Bezard) ; tout au long de la représentation, c’est une démonstration de prouesses techniques époustouflantes, de sauts et de tours à couper le souffle.

Indiscutablement, le danseur gagne de plus en plus en finesse, mais nous remarquons un fait intéressant… Il est si virtuose en solo qu’il paraît un tout petit peu moins bien en couple. Nous pensons surtout à la fin de la représentation, qu’il y avait quelque chose de maladroit dans ses portés avec la Nouredda d’Eve Grinsztajn, peut-être une baisse de concentration… due à la fatigue.

La-Source-danse-Opera_pics_390Les femmes de la distribution ce soir offrent aussi de très belles surprises. Trois Premières Danseuses dont les prestations, contrastantes, révèlent les grandes qualités de leurs techniques et de personnalités. Eve Grinsztajn est une Nouredda finalement formidable, même si nous n’en avons eu la certitude qu’après l’entracte. C’est une princesse séduisante manipulatrice et glaciale à souhait, avec un côté méchant mais subtile qui montre aussi qu’il s’agît d’une bonne actrice. Mais c’est après sa rencontre avec le Khan (fabuleux Yann Saïz!), et l’humiliation qui arrive, que nous la trouvons dans son mieux. Elle laisse tomber la couverture épaisse et contraignante de la méchanceté et de la froideur après le rejet du Khan et devient ensuite touchante, presque élégiaque. La Naïla de Muriel Zusperreguy est tous sourires et ses gestes sont fluides et ondulants comme l’eau qui coule. Une sorte de grâce chaleureuse s’installe quand elle est sur scène, avec une délicatesse et une fragilité particulière. Elle fait preuve d’un abandon lors de son échange avec le Khan auquel personne ne put rester insensible. Une beauté troublante et sublime. Finalement, Valentine Colasante campe une Dadjé (favorite du Khan) tout à fait stupéfiante ! En tant qu’Odalisque elle paraît avoir plus d’élégance et de prestance que n’importe quelle princesse méchante… Elle est majestueuse, caractérielle, ma non tanto, avec des pointes formidables… Sa performance brille comme les bijoux qui décorent son costume exotique !

Qu’en est-il du Corps de Ballet ? Jean-Guillaume Bart montre qu’il sait aussi faire des très beaux tableaux, insistons sur la tenue de ces groupes, chose devenue rare dans la danse actuelle. Les nymphes sont un sommet de grâce mystérieuse mais pétillante, elles deviennent des odalisques altières et alléchantes. Les mêmes danseuses plus ou moins dans le même décor, dans les ensembles ne se ressemblent pas, et les groupes sont tous intéressants. De même pour les caucasiens et leur danse de caractère, à la fois noble et sauvage. L’orchestre Colonne sous la direction de Koen Kessels joue aussi bien les contrastes entre la musique de Minkus, simple, pas très mémorable, mais irrémédiablement russe et mélancolique, et celle de Léo Delibes, sophistiquée, raffinée, plus complexe. Il sert l’œuvre et la danse avec panache et sensibilité, avec des nombreux solos de violon et des vents qui touchent parfois le sublime.

 

 

Une soirée exceptionnelle dans le Palais de la danse, à voir et revoir au Palais Garnier à Paris les 2, 3, 5, 6, 7, 8, 10, 12, 13, 15, 17, 19, 20, 22, 23, 24, 26, 27, 28, 29, 30 et 31 décembre 2014. Spectacle idéal pour les fête de cette fin d’année 2014.

Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 2 décembre 2014. Jean-Guillaume Bart : La Source. Muriel Zusperreguy, François Alu, Audric Bezard, Vamentine Colasante… Ballet de l’Opéra de Paris. Minkus, Délibes, compositeurs. Orchestre Colonne. Koen Kessels, direction musicale.

 

 

 

Compte rendu, danse. Paris. Opéra Bastille, le 10 mai 2014. Le Palais de Cristal, Daphnis et Chloé (première mondiale). Georges Balanchine, Benjamin Millepied, chorégraphes. Marie-Agnès Gillot, Karl Paquette, Aurélie Dupont, Hervé Moreau, François Alu, Ballet de l’Opéra. Choeur et Orchestre de l’Opéra National de Paris. Philippe Jordan, direction musicale.

millepied benjamin opera paris danse cocteau balanchine daphnis chloeNouvelle production et première mondiale très attendues ce soir à l’Opéra Bastille ! D’abord le Palais de Cristal de Balanchine, crée en 1947 pour la compagnie parisienne et rhabillé aujourd’hui par Christian Lacroix dans une nouvelle production. Ensuite une nouvelle chorégraphie du ballet de Ravel, Daphnis et Chloé par le chorégraphe français Benjamin Millepied, prochain directeur de la Danse. Une salle remplie de balletomanes à la fois crispés et pleins d’espoir, avec des attentes au bout des nerfs, pour la reprise comme pour la création… Un défi et un pari, -malgré les réserves, gagnés !

Les couleurs fantastiques d’un néoclassicisme glorieux

Les adeptes du New York City Ballet seront très surpris de voir leur si cher ballet Symphony in C revenir à ses origines parisiennes. Si le noir et blanc simple et efficace des costumes cède aux vives couleurs de Lacroix dans Le Palais de Cristal (titre originel), les différences les plus pertinentes sont dans la danse, Balanchine ayant remanié et renommé son ballet pour New York. La musique du ballet et celle de la Symphonie en Ut de Bizet, seule du compositeur (et l’une des rares en France au XIXe siècle), est en 4 mouvements ; chacun inspire fantastiquement 4 tableaux chorégraphiques distincts. La danse ici paraît suivre l’aspect formel de la symphonie, avec une exposition, un développement, une récapitulation chaque fois mise en mouvements par un couple de solistes, plusieurs semi-solistes et des danseurs du corps de ballet. Le premier tableaux fait paraître la nouvelle Etoile Amandine Albisson avec Mathieu Ganio. Leur prestance est indéniable et ils sont si beaux sur le plateau (comme un Audric Bezard ou un Vincent Chaillet semi-solistes d’ailleurs)… La danseuse assure de belles pointes (quoi qu’une modeste extension), lui a le charme princier qui lui est propre. Une sagesse immaculée qui pourtant impressionne peu. Ce n’est qu’au 2e mouvement avec Marie-Agnès Gillot et Karl Paquette, tout à fait spectaculaires, que nous ressentons le frisson. Lui, -toujours si bon et solide partenaire, n’est jamais dépourvu de virtuosité dans ses tours et ses sauts, et elle, que nous aimons tant, une … révélation ! L’extension insolite, une expressivité romantique, ses jambes enchanteresses, tout comme la fluidité de leurs échanges sur le plateau ont fait de ce couple le plus beau, les plus équilibré et réussi du ballet. Si nous remarquons le Corps davantage présent et excité au 3ème mouvement, le couple formé par Ludmila Pagliero, Etoile d’une belle et impressionnante technique normalement, et Emmanuel Thibault, Premier Danseur, est sans doute le moins convaincant. Moins naturels et comme dissociés, ils semblent déployer leurs dons séparément, … qu’ensemble, il n’y a que désaccord. Un évident et inconfortable désaccord. Ce malheur s’oublie vite au 4ème mouvement grâce aux sauts virtuoses, la beauté plastique et l’élégance pleine de fraîcheur de Pierre-Arthur Raveau, Premier Danseur, tout à fait à l’aise avec sa partenaire Nolwenn Daniel, d’une grande précision.

Talents concertés

Alu_francois-premier danseurAprès l’entracte vient le moment le plus attendu. Daphnis et Chloè. L’une des meilleures partitions du XXème siècle, avec un choeur sans paroles et un orchestre « impressionniste » géant. D’une richesse musicale pourtant très difficile à chorégraphier, l’ouvrage est tellement difficile qu’on a presque oublié l’existence de la version (originelle) de Fokine ou encore celle (réussie à une époque) de Frederick Ashton. Benjamin Millepied s’attaque au challenge avec de fortes convictions : le futur directeur de la Danse de l’Opéra en fait un ballet néo-classique plein de beauté et d’intérêt, à la fois pluristylistique et fortement personnel. L’équipe artistique comprend l’artiste Daniel Buren pour la scénographie et Holly Hynes et Madjid Hakimi pour les costumes et lumières respectivement. Ils ont décidés d’éviter tout naturalisme et se sont inspirés, avant tout, de l’universalité abstraite du mythe grec si brillamment mise en musique par Ravel. Un spectacle qui ravit et stimule les sens, tous, et ce même avant l’arrivée des danseurs sur l’immense plateau de l’Opéra Bastille. D’abord, le Corps de ballet à une présence importante et Millepied l’utilise intelligemment ; nous sommes d’ailleurs contents de voir des danseurs qu’on voit très peu sur le plateau. Les tableaux collectifs sont particulièrement réussis en l’occurrence. Mais parlons aussi d’inspiration avant de parler des solistes. Pendant la performance, nous avons parfois des flashbacks de Robbins, par la musicalité de quelques pas de deux, mais aussi d’Isadora Duncan, par l’abandon dans quelques mouvements… Mais peut-être aussi un peu de Nijinsky à l’intérieur ? (par une certaine bidimensionalité parfois évoquée). C’est peut-être l’effet hypnotique des formes et des couleurs de la scénographie de Buren. Dans tous les cas, les solistes et le Corps affirment un entrain particulier, une fluidité étonnante, une sensation de complicité et de bonheur rare en ces temps. Aurélie Dupont en Chloé n’est pas une petite fille ingénue, mais elle est une grande danseuse, maestosa dans sa danse jusqu’à ce qu’elle se retrouve dans les bras d’Hervé Moreau en Daphnis. Lui est au sommet de ses aptitudes : beauté des lignes, des sauts, une musicalité palpitante à laquelle nous ne pouvons pas rester insensibles. Eleonora Abbagnato dans le rôle méchant de Lycénion est, elle, au sommet de la séduction, avec le legato si sensuel qui lui est propre. Son partenaire dans le crime, Dorcon, est interprété par Alessio Carbone, bon danseur, mais à l’occasion éclipsé par les prestations des autres. François Alu en Bryaxis (photo ci dessus) est, lui aussi, au sommet de la virtuosité, avec des enchaînements de pas d’une difficulté redoutable et une présence qui est à la fois sincère, voire décontractée, complètement électrisante.

Remarquons également la direction élégante comme toujours de Philippe Jordan à la tête de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris. Ses musiciens semblent aussi en symbiose avec la danse, et ce même pendant le monument instrumental qu’est Daphnis et Chloè. Ce soir les talents si bien concertés ont pour but ultime d’honorer l’art chorégraphique. Pari gagné pour l’équipe artistique, tout à fait à la hauteur de la maison. A voir et revoir sans modération à l’Opéra Bastille, les 14, 15, 18, 21, 25, 26, 28, 29 et 31 mai ainsi que les 3, 4, 6 et 8 juin 2014.