Compte-rendu, critique, PARIS. Festival la Dolce Volta, le 24 novembre 2018, Noack, Cassard, Pescia, Couteau, pianistes, quatuor Hermes.

dolce-volta-festival-concerts-recitals-de-piano-paris-concerts-critiques-sur-classiquenews-festival-2018Compte-rendu, critique, PARIS. Festival la Dolce Volta, le 24 novembre 2018, Noack, Cassard, Pescia, Couteau, pianistes ; Quatuor Hermes. Le 24 novembre, le label la Dolce Volta inaugurait son premier festival à la salle Gaveau. Au cœur du trouble et de la colère, des violences et du bruit, ce lieu dédié à la musique, imprégné de celle-ci depuis plus d’un siècle, offrait un havre, un espace d’harmonie et de beauté, le luxe d’un temps musical. Quatre concerts en cette journée pour fêter les artistes du label et l’actualité de leurs enregistrements, pour venir à leur rencontre, pour rassembler musiciens venus les écouter, mélomanes et acteurs du monde musical. Le climat ambiant à Paris aurait pu dissuader un bon nombre, il n’en fut rien ou presque: la salle grouillait de public.

 

 

 

I. Florian Noack est, parmi ceux de sa génération, un pianiste singulier. A 28 ans, se frotter en concert à une énième interprétation de la Sonate en si mineur de Liszt, de la sonate D 960 de Schubert, ou de tout autre monument du répertoire n’est pas sa démarche. Doté de moyens techniques et d’un sens artistique hors du commun, il n’en fait pas pour autant étalage. Au disque comme à la scène, il compose ses programmes avec originalité, et intelligence. Sa grande curiosité le conduit à fouiller dans les malles oubliées du répertoire, et dénicher des pièces de compositeurs ignorés dont il sait évaluer et nous faire partager l’intérêt.

 

 

 

LA DOLCE VOLTA FAIT SON FESTIVAL

 

 

 

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Transcripteur hors pair, et insatiable musicien, il repousse les clôtures du champ pianistique en s’appropriant au clavier des œuvres orchestrales ou vocales, dont il fait de véritables joyaux. Ainsi le concert offrait une sélection tirée de son dernier CD « Album d’un voyageur », rassemblant une foule de pièces, courtes pour la plupart, constituant un tour d’Europe musical. Au fil du concert il explique avec clarté et simplicité comment chaque compositeur a incorporé dans sa musique les racines de son pays. A commencer par Schubert dont il interprète les 12 Valses D 145, avec élégance, profondeur et légèreté à la fois. D’emblée on est conquis par la beauté du son, la souplesse des lignes, la cohésion générale qui nous conduit en douceur d’une danse à l’autre, et enfin l’autorité naturelle du pianiste. Parmi les 48 lieder allemands de Brahms (Deutsche Volklieder), Il en a sélectionné quatre, auxquels il donne vie au piano par un arrangement raffiné. Leurs sonorités fondantes dans un art du chant accompli, et de très beaux sotto voce tranchent avec l’évocation espagnole qui suit: la Danza Iberica de Joaquin Nín, aux accents de guitare, et au sensuel mystère. Autre chant, autre transcription, autre univers, celui, sombre et déprimé du troisième chant populaire russe de Rachmaninov opus 41, et pour finir un retour en pays latin avec la Tarentelle de Martucci, dans son arrangement de la version orchestrale, à laquelle il donne un tour endiablé, brûlant et noir comme une descente aux enfers. Florian Noack nous démontre encore qu’il sait passer d’une esthétique à l’autre sans transition, avec en bis une danse arménienne de Komitas, acétique et épurée, dans des timbres rappelant ceux du marimba, puis Molly on the shore de Grainger tiré du folklore irlandais.

 

 

 

II. Le second concert était placé sous le signe de la complicité musicale avec les pianistes Philippe Cassard et Cédric Pescia. Dans le sillage de leurs magnifiques disques (« Fauré » pour Philippe Cassard, un coffret de l’intégrale du Clavier bien tempéré de Bach pour Cédric Pescia, et enfin un CD « Schubert » qui les rassemble, paru en 2014), ils en interprètent à tour de rôle des extraits avant de se rejoindre au clavier dans Schubert. Faisant fi de toute orthodoxie enfermée dans des codes rigides et rhétoriques, hors de la distance qu’ils imposent, Cédric Pescia donne une dimension sensible et humaine au tout qu’est le double recueil du Clavier bien tempéré, à chacun de ses préludes et fugues, si différenciés suivant leurs tonalités, mais aussi dans l’unité de cette somme, qu’il trouve par le chant dans sa traduction résolument pianistique. Le respect stylistique et la rigueur de la pulsation ne lui interdisent pas ce supplément d’âme, cette appropriation qui font de son interprétation attachante un monde d’éclairages, d’humeurs et d’atmosphères, depuis le doux halo du premier prélude en do majeur (I), nimbé de pédale, jusqu’au fa mineur (II), tendre et interrogatif, presque schumannien, en passant par la rumeur quasi colérique du do mineur (I) comme surgi d’un orgue dans la réverbération de la pédale, le taciturne do dièse mineur et sa pesante fugue (I), et a contrario le ton badin du fa majeur (livre II). Philippe Cassard nous fait entrer quant à lui dans l’univers fauréen le plus sombre qui soit avec son nocturne n°11, dont la tristesse désespérée cède un instant à la révolte, et se replie dans la désolation du silence. Comment ne pas trouver de correspondance avec l’andantino de la Sonate D 959 de Schubert? Point d’affect, point de larmes sur soi dans son approche: l’andantino avance au début droit comme un i, sans complaisance, comme une marche implacable. Il y quelque chose de digne et de bouleversant dans cette tenue, qui ne masque en rien la douleur si criante de ce mouvement. On est glacé, cloué sur place, par la déferlante colère qui en jaillit, les terribles silences qui suivent ses violents coups de boutoir, qui font du retour du thème une vaine consolation. La Fantaisie D 940 est orchestrée magnifiquement par les deux interprètes, alternant tour à tour nostalgie et violence, laissant poindre parfois une fausse désinvolture. Les deux dernières valses de Brahms viendront en dernière touche (bis) apporter leur pointe de tendre légèreté à ce concert combien prenant.

 

 

 

III. L’intégrale de l’œuvre pour piano de Brahms gravée au disque par le pianiste Geoffroy Couteau a été unanimement saluée. Le quintette avec piano opus 34 donné ce soir-là avec l’excellent Quatuor Hermès nous offre un aperçu de l’intégrale de sa musique de chambre à paraître. Après une interprétation fastueuse du quatuor à cordes de Debussy, à la somptuosité sonore et au lyrisme prenant dès les premiers coups d’archets, Geoffroy Couteau donne à la sonate opus 111 de Beethoven une très belle tenue, ce qui n’est pas peu dire pour cette œuvre. D’une grande hauteur de vue, le premier mouvement tout en majesté et en souffle laisse place à une arietta dont l’émouvante simplicité fait la noblesse. De la nébuleuse de la quatrième variation, qu’il fait scintiller dans l’aigu du piano tel un tissu d’étoiles, il élève le chant de la toute dernière dans une poignante ferveur, avant de nous projeter dans l’univers indicible et mystique des derniers trilles, jusqu’à l’humilité de l’ultime accord. Le quintette de Brahms réunissait enfin les musiciens de la soirée en seconde partie: une interprétation flamboyante, allant énergie et sophistication, dans un équilibre parfait avec le piano, tenu de mains fermes et sensibles par Geoffroy Couteau (illustrations ci dessus : G Couteau et le Quatuor Hermès)

Difficile de résister à prolonger le plaisir du concert, lorsqu’il conjugue ainsi exigence artistique et convivialité. Écouter, réécouter, c’est ce que nous offre le disque, dans son bel écrin de carton que l’on aime tenir dans ses mains, que les yeux savourent, mais pas seulement: tous les concerts seront diffusés par France Musique et francemusique.fr. On s’en réjouit!