Compte rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 16 septembre 2016. Cavalli : Eliogabalo, recréation. Franco Fagioli… Leonardo Garcia Alarcon, direction musicale. Thomas Jolly, mise en scène.

eliogabalo-cavalli-compte-rendu-critique-opera-palais-garnierCompte rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 16 septembre 2016. Cavalli : Eliogabalo (1667), recréation. Franco Fagioli… Leonardo Garcia Alarcon, direction musicale. Thomas Jolly, mise en scène. D’emblée, on savait bien à voir l’affiche du spectacle (un homme torse nu, les bras croisés, souriant au ciel, à la fois agité et peut-être délirant… comme Eliogabalo?) que la production n’allait pas être féerique. D’ailleurs, le dernier opéra du vénitien Cavalli, célébrité européenne à son époque, et jamais joué de son vivant, met en musique un livret cynique et froid probablement du génial Busenello : une action d’une crudité directe, parfaitement emblématique de cette désillusion poétique, oscillant entre perversité politique et ivresse sensuelle… Chez Giovanni Francesco Busenello, l’amour s’expose en une palette des plus contrastées : d’un côté, les dominateurs, manipulateurs et pervers ; de l’autre les épris transis, mis à mal parce qu’ils souffrent de n’être pas aimés en retour. Aimer c’est souffrir ; feindre d’aimer, c’est posséder et tirer les ficelles. La lyre amoureuse est soit cruelle, soit douloureuse. Pas d’issue entre les deux extrêmes.

PRINCE “EFFEMINATO”… Au sommet de cette barbarie parfaitement inhumaine, l’Empereur Eliogabalo a tout pour plaire : trahir est son but, parjurer serments et promesses, possĂ©der pour jouir, mais surtout ĂŞtre dieu lui-mĂŞme voire changer les saisons et, selon la mode lĂ©guĂ©e par l’Egypte antique, se couvrir d’or (ce qui est superbement manifeste dans un tableau parmi le plus rĂ©ussis, au III : Eliogabalo y paraĂ®t, lascif, concupiscent solitaire… en son bain d’or).
De fait, Busenello avait travailler avec Monteverdi – maĂ®tre de Cavalli- dans Le Couronnement de PoppĂ©e (L’Incoronazione di Poppea, 1643) oĂą perçait la folie politique d’un jeune empereur abâtardi par sa faiblesse et sa grande perversitĂ© : un jouisseur lui-aussi, d’une infecte dĂ©bilitĂ©, n’aspirant non pas Ă  rĂ©gner mais assoir sur le trĂ´ne impĂ©rial sa nouvelle maĂ®tresse, PoppĂ©e (quitte Ă  assassiner son conseiller philosophe SĂ©nèque, Ă  rĂ©pudier son Ă©pouse en titre Octavie). Ici rien de tel mais des dĂ©lires tout autant inouĂŻs qui dĂ©voilent l’ampleur du dĂ©règlement psychique dont souffre en rĂ©alitĂ© le jeune Eliogabalo : dĂ©cider la crĂ©ation d’un SĂ©nat composĂ© uniquement de femmes… (en rĂ©alitĂ© pour y capturer sa nouvelle proie fĂ©minine : Gemmira) ; organiser un banquet oĂą seront versĂ©s Ă 

 

eliogabalo-opera-garnier-critique-compte-rendu-classiquenews-opera-garnier-franco-fagioli-chante-eliogabalo-palais-garnier-critique-compte-rendu-classiquenews-erotisme-perversite-politique-perverse-debile

 

des cibles bien choisies, puissant somnifère et poison définitif ; ou bien encore, décider de nouveaux jeux avec gladiateurs… afin d’éliminer son principal ennemi, Alessandro (dont le crime n’est rien d’autre que d’être l’aimé de cette Gemmera tant convoitée).

 

 

 

Busenello et Cavalli, après Monteverdi, élaborent un âge d’or de l’opéra vénitien au XVIIème…

Perversité du prince, langueur douloureuse des justes…

 

Intrigues, manipulations, mensonges, assassinat… les tentatives d’Eliogabalo pour conquérir la femme de son choix sont multiples mais tous sont frappés d’échec et d’impuissance. Ce prince pervers est aussi celui de … la stérilité triomphante : Busenello tire le portrait d’un despote méprisable qui finit décapité. Ainsi son dernier grand air de conquête de Gemmira où l’Empereur se voit gifler par un « non » retentissant, dernière mur avant sa chute finale. Busenello s’ingénie à portraiturer l’inhumanité corrompue et débile d’un pauvre décérébré qui est aussi dans la filiation évidente de son Néron montéverdien du Couronnement de Poppée précédemment cité, la figure emblématique du roi débile « effeminato », en rien vertueux ni hautement moral comme c’est le cas a contrario, de cet Alessandro dont le couronnement conclue l’opéra (en un somptueux quatuor amoureux).

 


Sur ce fond de cynisme et de perversion continus, les « justes » en souffrance ne cessent d’exprimer en fins lamentos, la déchirante lyre de leur impuissance amoureuse. Busenello, en particulier au III, dans le duo des « empêchés » Giuliano et Eritea, exprime une poétique amoureuse pleine de raffinement nostalgique et délicieusement désespérée : une veine expressive qui tout en caractérisant l’opéra vénitien du XVIIè, particularise aussi sa manière ainsi noire mais scintillante. L’opéra compte en effet nombres de couples « impossibles », éprouvés : Alessandro aime Gemmira qui ne cesse de le défier et feint de se laisser séduire par l’Empereur ; Atilia aime Alessandro… en pure perte ; et Giuliano, le frère de Gemmira, aime désespérément la belle Eritea, laquelle se retire de toute séduction avec lui car violée par l’Empereur, elle ne cesse de réclamer cette union, promise par ce dernier, qui lui rendrait l’honneur perdu : c’est d’ailleurs sur cette revendication légitime que s’ouvre l’opéra.
Propre au théâtre vĂ©nitien du Seicento (XVIIème siècle), l’action cumule en une surenchère de plus en plus tendue, l’odieuse cruautĂ© du jeune Empereur, d’autant qu’il est en cela, stimulĂ© par sa garde rapprochĂ©e : les deux intrigants Ă  sa solde : Zotico et la vieille Lenia ; la langueur des amoureux impuissants ; et des tableaux dĂ©lirants mais furieusement poĂ©tiques comme cette apparition fantasmatique, fantastique des monstrueux hiboux, lesquels en envahissant le banquet du II, mettent Ă  mal le projet d’assassinat d’Eliogabalo… c’est avec la scène du bain d’or au III, l’épisode visuel le plus rĂ©ussi. D’oĂą vient cette idĂ©e de hiboux grotesques, colossaux, s’emparant de la scène humaine ? L’invention de Busenello s’affirme Ă©trangement moderne.

 

 

eliogabalo-582-767-homepage-critique-compte-rendu-classiquenews-opera-garnier-critique-classiquenews

 

 

Visuellement et dramatiquement, l’imaginaire conçu / rĂ©alisĂ© par le metteur en scène et homme de théâtre, Thomas Jolly, rĂ©ussit Ă  exprimer la laideur infantile du jeune empereur dĂ©bile et Ă  l’inverse, la grandeur morale des justes : Alessandro, Eritea, Gemmira, surtout Giuliano : chacun a de principes et des valeurs auxquels ils restent inĂ©luctablement fidèles. D’autant que les tentations Ă  rompre leur foi, sont lĂ©gions tout au long de l’opĂ©ra. Pour traduire cette opposition des sentiments et cette tension qui va crescendo, des faisceaux de lumière – comme ceux que l’on constate dans les concerts de variĂ©tĂ© et de musique pop-, concrĂ©tisent les cordes de la lyre amoureuse dont nous avons parlĂ© : faisceaux verticaux qui dĂ©limitent une arène (oĂą se joue l’exacerbation des sentiments affrontĂ©s) au I ; faisceaux indiquant une nacelle qui semble piĂ©ger les coeurs Ă©prouvĂ©s, au II ; enfin vĂ©ritable toile arachnĂ©enne (dĂ©but du III) oĂą la proie n’est pas celle que l’on pense : car dans le trio qui paraĂ®t alors, Eritea, Gemmera et Giuliano, se sont bien les victimes de la perversitĂ© impĂ©riale qui veulent la tĂŞte de l’empereur sadique. La mise en scène cultive les effets de lumière, crue ou voilĂ©e, dĂ©terminant un espace Ă©touffant oĂą s’insinuent l’intrigue et les agissements en sous-mains.

 

Vocalement, domine incontestablement la Gemmari, de plus en plus volontaire de Nadine Sierra : à la fin, c’est elle qui « ose » ce que personne ne voulait commettre ; distinguons aussi le très séduisant et raffiné Giuliano de Valer Sabadus dont la voix trouve son juste format et de vraies couleurs émotionnelles, malgré la petitesse de l’émission ; l’immense acteur, toujours juste et d’une truculence millimétrée : Emiliano Gonzalez Toro qui fait une Lenia, matriarcale, intriguant et hypocrite à souhaits : son incarnation marque aussi l’évolution des derniers rôles travestis, habituellement dévolus aux confidentes et nourrices (ce que le ténor a chanté, dans L’Incoronazione di Poppea justement). L’autre ténor vedette, Paul Groves assoit en une conviction qui se bonifie en cours de soirée, l’éclat moral d’Alessandro, l’exact opposé d’Eliogabalo : il est aussi vertueux et droit qu’Eliogabalo est retors et tordu. Marianna Flores (Atilia) déborde d’une féminité touchante par sa naïveté dépourvue de tout calcul ; enfin, Franco Fagioli, manifestement fatigué pour cette première, malgré une projection vocale (surtout les aigus dépourvus d’éclat comme de brillance) ne peut se défaire d’un chant plutôt engorgé qui passe difficilement l’orchestre, mais le chanteur reste exactement dans le caractère du personnage : son Eiogabalo n’émet aucune réserve dans l’intonation comme l’attitude : tout transpire chez lui la vanité du puissant qui se rêve dieu, comme la débilité pathétique d’un être fou, finalement fragile, aux caprices des plus infantiles : ses deux derniers airs développés (au bain d’or puis dans sa dernière étreinte sur Gemmira, au III) expriment avec beaucoup de finesse, l’impuissance réelle du décadent taré. Souhaitons que le contre ténor vedette (qui publie fin septembre un recueil discographique rossinien très attendu chez Deutsche Grammophon) saura se ménager pour les prochaines soirées.

En fosse, Leonardo Garcia Alarcon pilote Ă  mains nues, un effectif superbe en qualitĂ©s expressives : onctueux dans les lamentos et duos langoureux ; vindicatif et percussif quand paraĂ®t Eliogabalo et sa cour infecte. Le chef retrouve le format sonore originel des théâtres d’opĂ©ra Ă  Venise : musique chambriste aux couleurs et accents ciselĂ©s, au service du chant car ici rien ne saurait davantage compter que l’articulation souveraine et naturelle du livret. En cela, le geste du maestro, fondateur et directeur musical de sa Cappella Mediterranea, nous rĂ©gale continĂ»ment tout au long de la soirĂ©e (soit près de 4h, avec les 2 entractes) par sa pâte sonore claire et raffinĂ©e, sa balance idĂ©ale qui laisse se dĂ©ployer le bel canto cavalier. Saluons l’excellente prestation des chanteurs du ChĹ“ur de chambre de Namur (idĂ©alement prĂ©parĂ© par Thibaut Lenaerts) : c’est bien le meilleur chĹ“ur actuel pour toute production lyrique baroque.

 

 

En somme, une production des plus recommandables qui réactive avec délices, la magie pourtant cynique de l’opéra vénitien à son zénith. A voir à l’Opéra Garnier à Paris, jusqu’au 15 octobre 2016. Courrez applaudir la cohérence musicale et visuelle de cette récréation baroque où les spectateurs parisiens retrouvent la fascination pour les auteurs de Venise, exactement comme à l’époque de Mazarin, c’est à dire pendant la jeunesse (et le mariage) du futur Louis XIV, la Cour de France éduquait son goût à la source vénitienne, celle du grand Cavalli…

LIRE aussi notre présentation et dossier spécial : Eliogabalo de Cavalli à l’Opéra Garnier, à Paris

 

 

ELIOGABALO-palais-garnier-582-390

 

 

 

PEINTURE. Voluptueux et lascif, Eliogabalo est peint par Alma Tadema, comme un jeune empereur abonné aux plaisirs parfumés et mous (DR) :

 

eliogabalo-les-roses-le-rose-peinture-classiquenews-eliogabalo-cavalli-critique-review-compte-rendu-classiquenews

 

CD, opéra. Compte rendu critique. Vinci : Catone in Utica, 1728 (Cencic, 3 cd Decca 2014)

cd vinci metastase catone in utica opera max emanuel cencic franco fagioli cd opera critique CLIC de classiquenews juin 2015CD, opĂ©ra. Compte rendu critique. Vinci : Catone in Utica, 1728 (Cencic, 3 cd Decca 2014). Contre la tyrannie impĂ©riale… Siroe (1726), Semiramide riconosciuta (1729), Alessandro nell’India (1729), Artaserse (1730)… Leonardo Vinci a crĂ©Ă©e nombre de livrets de MĂ©tastase sur la scène lyrique, assurant pour beaucoup leur longĂ©vitĂ© sur les planches comme en tĂ©moigne le nombre de leurs reprises et les traitements musicaux par des compositeurs diffĂ©rents (dont Ă©videmment Haendel) : 24 fois pour Catone, 68 fois pour Alessandro, 83 fois pour Artaserse (ouvrage prĂ©cĂ©demment abordĂ© par Cencic et sa brillante Ă©quipe, sujet d’un passionnant DVD chez Warner classics). Leonardo Vinci, homonyme du cĂ©lèbre peintre de la Renaissance est donc une figure majeure de l’essor du genre seria napolitain au dĂ©but du XVIIIème siècle.
C’est l’enseignement que dĂ©fend aujourd’hui Max Emanuel Cencic ; c’est aussi le cas naturellement de Catone in Utica, crĂ©Ă© en 1728 Ă  Rome dans lequel Vinci dĂ©ploie une urgence et une hargne sans pareil pour incarner la rĂ©sistance de l’idĂ©al rĂ©publicain romain (incarnĂ©e par Caton et ses partisans) contre la tyrannie impĂ©riale incarnĂ©e par CĂ©sar. A travers l’opposition guerrière en Utique du vieux rĂ©publicain et du jeune Empereur, se joue aussi le destin d’une famille, celle de Caton et de sa fille Marzia… laquelle aime contre l’idĂ©alisme et les combats moraux de son père,… Cesare. La passion dĂ©sespĂ©rĂ©e du père qui apprend un tel sentiment se dĂ©verse en un air foudroyant de haine et de dĂ©ploration impuissante Ă  la fois, lequel illumine tout l’acte II (L’ira soffrir saprei / Je saurai toujours endurer.. : coeur du politique endurci pourtant atteint dans sa chair, cd3 plage2).
Du reste l’entĂŞtĂ©e jeune fille ne fait pas seulement le dĂ©pit de son père, mais aussi celui de son prĂ©tendant Arbace, alliĂ© de Catone et qui doit bien reconnaĂ®tre lui aussi la suprĂ©matie de Cesare dans le coeur de son aimĂ©e (superbe air de lamentation langoureuse, cd3, plage7 : Che sia la gelosia / Il est vai que la jalousie…)
Le rĂ©alisme (outrancier pour l’audience romaine… qui y voyait trop ouvertement l’engagement de Vinci et Metastase contre l’impĂ©rialisme des Habsbourg en Italie…) se dĂ©voile surtout dans l’acte III et ses coupes nerveuses, convulsives que l’ensemble Il Pomo d’oro saisit Ă  bras le corps. DĂ©termination de Fulvio partisan de Cesare, certitude de Cesare au triomphalisme aigu, portĂ© par l’amour que lui porte la propre fille de son vieil ennemi, laquelle s’embrase en vertiges et panique inquiète (air confusa, smarrita / confuse, Ă©garĂ©e, cd3 plage12), c’est finalement la dĂ©faite de Cesare sur le plan moral et sentimental qui Ă©clate en fin d’action : car l’Empereur ici perd et la reconnaissance de son plus ardent rival (Caton se suicide, scène XII) et l’amour de celle qui avait Ă©treint son cĹ“ur, Marzia qui finalement le rejette par compassion pour la mort de son père… Autant de passions affrontĂ©es, exacerbĂ©es surgissent Ă©clatantes dans le très impressionnant quatuor (pour l’Ă©poque) qui conclue la scène 8 : une sĂ©quence parfaitement rĂ©ussie, dramatiquement aussi ciselĂ©e qu’efficace dans l’exposition des enjeux simultanĂ©s. Un modèle du genre seria. Et le meilleur argument pour redĂ©couvrir l’Ă©criture de Vinci.

 

 

 

 

Catone in Utica (1728) confirme les affinitĂ©s du contre-tĂ©nor Cencic avec l’opĂ©ra seria metastasien du dĂ©but XVIIIème

Seria napolitain, idéalement expressif et caractérisé

 

 

CLIC_macaron_2014vinci leonardo portrait compositeur napolitainDans le sillon de ses prĂ©cĂ©dentes rĂ©alisations qui ont rĂ©uni sur la mĂŞme scène, un plateau de contre tĂ©nors caractĂ©risĂ©s (Siroe de Hasse, Artaserse de Vinci), Max Emanuel Cencic, chanteur initiateur de la production, rend hommage Ă  l’âge d’or du seria napolitain. C’est Ă  nouveau une pleine rĂ©ussite qui s’appuie surtout sur l’engagement vocale et expressif des solistes dans les rĂ´les dessinĂ©s avec soin par Vinci et MĂ©tastase : le cĂ´tĂ© des vertueux rĂ©publicains, opposĂ©s Ă  Cesare est très finement dĂ©fendu. Saluons ainsi le Catone palpitant et subtile du tĂ©nor Juan Sancho, comme le veloutĂ© plus langoureux de Max Emanuel Cencic dans le rĂ´le d’Arbace. Le sopraniste Valer Sabadus trouve souvent l’intonation juste et la couleur fĂ©minine nuancĂ©e dans le rĂ´le de la fille d’abord infidèle Ă  son père puis obĂ©issante (Marzia). Reste que face Ă  eux, les vocalisations et la tension dramatique qu’apporte Franco Faggioli au personnage de Cesare consolident la grande cohĂ©rence artistique de la production. D’autant que les chanteurs peuvent s’appuyer sur le tapis vibrant et mĂŞme parfois trop bondissant des instrumentistes d’Il Pomo d’Oro pilotĂ© par Riccardo Minasi.
De toute Ă©vidence, en ces temps de pĂ©nuries de nouvelles productions lyriques liĂ©es au disque, ce Catone in Utica renouvelle l’accomplissement des prĂ©cĂ©dentes rĂ©surrections promues par le contre tĂ©nor Max Emanuel Cencic dont n’on avait pas mesurĂ© suffisamment l’esprit dĂ©fricheur. Les fruits de ses recherches et son intuition inspirĂ©e apportent leurs indiscutables apports.

Les amateurs de baroque hĂ©roĂŻque, enflammĂ© pourront dĂ©couvrir l’ouvrage de Vinci et MĂ©tastase en version scĂ©nique Ă  l’OpĂ©ra de Versailles, pour 4 dates, les 16,19,21 juin 2015. N’y paraissent que des chanteurs masculins en conformitĂ© avec le dĂ©cret pontifical de Sixtus V (1588) interdisant aux femmes de se produire sur une scène. Le disque rĂ©alisĂ© en mars 2014 et publiĂ© par Decca a particulièrement sĂ©duit la rĂ©daction cd de classiquenews, c’est donc un CLIC de classiquenews.

CD, opĂ©ra. Compte rendu critique. Vinci : Catone in Utica, 1728 (Cencic, 3 cd Decca 2014). Avec Max Emanuel Cencic (Arbace) · Franco Fagioli (Cesare) – Juan Sancho (Catone) · Valer Sabadus (Marzia) · Vince Yi (Emilia) – Martin Mitterrutzner (Fulvio) – Il Pomo D’oro · Riccardo Minasi, direction. 3 cd DECCA 0289 478 8194 – Première mondiale. Enregistrement rĂ©alisĂ© en mars 2014.

Illustration : Leonardo Vinci (DR)

CD événement. Hasse : Siroe,1763. Max Emanuel Cencic, George Petrou (2 cd Decca 2013)

hasse siroe cencic cd deccaCD Ă©vĂ©nement. Hasse : Siroe,1763. Max Emanuel Cencic, George Petrou (2 cd Decca 2013). Depuis Faramondo qu’il a portĂ© seul, Cencic a montrĂ© de quelle Ă©nergie il Ă©tait capable dans le registre du dĂ©frichement lyrique. Après Haendel, voici Hasse : un compositeur emblĂ©matique de l’opĂ©ra seria mĂ©tastasien, auteur de près de 60 ouvrages lyriques qui lui assurèrent une gloire plus grande encore que l’autre Saxon. De Hambourg Ă  Dresde, de Vienne Ă  Venise, Hasse, Ă©poux Ă  la ville de la diva mezzo Faustina Bordoni (adule par Haendel), n’a cessĂ© de faire Ă©voluer l’Ă©criture opĂ©ratique du baroque mĂ»r vers le classicisme naissant, veillant toujours Ă  un juste et subtil Ă©quilibre entre virtuositĂ© du chanteur et cohĂ©rence dramatique. Il partage avec Jommelli, cette facilitĂ© souvent irrĂ©sistible, affirmant toujours une maestriĂ  indiscutable, de style ouvertement napolitain. EnregistrĂ©e en juillet 2014 Ă  Athènes et sur le vif lors de la crĂ©ation de cette production nouvelle qui arrive en France Ă  Versailles en novembre 2014, la lecture s’appuie sur la complicitĂ© superlative d’un orchestre en tout point idĂ©alement articulĂ©, diversement nuancĂ© (dirigĂ© par l’excellent George Petrou) ; la rĂ©alisation rĂ©ussit indiscutablement grâce aussi au plateau de solistes, marjoritairement remarquables d’engagement et de sensibilitĂ© : Lauren Snouffer (Arasse), Mary-Ellen Nesi (Emira)…

Hasse, poète du cœur

CLIC_macaron_2014Chacune des sopranos exprime les dĂ©sirs, les Ă©preuves de coeurs Ă©prouvĂ©s : Emira travesti en Idapse Ă  la Cour de Cosroe balance entre son amour pour Siroe et sa vengeance contre le roi de Perse qui a fait tuer son propre père : devoir ou bonheur personnel, tel est l’Ă©ternelle question. La jubilation vocale tout en finesse de son air au II (d’un pastoralisme enchantĂ© et presque badin : Non vi piacque…) s’accorde au raffinement tĂ©nu de la parti orchestrale avec cor, subtilement dirigĂ© par  George Petrou : air d’une rĂŞverie suggestive et en mĂŞme temps d’une justesse remarquable,  profonde et intĂ©rieure comme si le personnage se dĂ©doublait et faisait sa propre autocritique… accordĂ©e Ă  la finesse du chef et des musiciens d’Armonia Atenea, la subtilitĂ© de l’interprète se rĂ©vèle irrĂ©sistible.Un accomplissement enivrant. L’Ă©criture de Hasse fait valoir son gĂ©nie de la vocalise dont on comprend parfaitement qu’il ait portĂ© les chanteurs mitraillettes et ports de voix soucieux d’en dĂ©montrer ; mais outre la pure performance, il y a surtout une sensibilitĂ© très affĂ»tĂ©e Ă  exprimer les caractères et climats Ă©motionnels les plus nuancĂ©s… de quoi rĂ©aliser pour les artistes et interprètes les plus fins de vrais portraits supĂ©rieurs et profonds. Une qualitĂ© partagĂ© avec le meilleur Haendel.

Juan Sancho laisse percevoir l’ampleur du rĂ´le du père Cosroe, âme palpitante elle aussi, marquĂ©e voire dĂ©passĂ©e par le pouvoir et la rivalitĂ© entre ses deux fils (en fin d’action il abdiquera) : le personnage est dĂ©jĂ  mozartien, d’une subtilitĂ© frĂ©missante qui annonce Idomeneo, rien de moins : dans son grand air de 8mn au III, ” Gelido in ogni vena ” : le tĂ©nor Ă  l’aise malgrĂ© les intervalles redoutables de l’air, laisse se prĂ©ciser la vision Ă©mue du père face Ă  son fils emprisonnĂ© et condamnĂ© Ă  mort (Siroe)… A travers la ligne acrobatique et vertigineuse du chant se glisse le frisson de la terreur et de la compassion : tout Hasse est concentrĂ© dans cet air aux couleurs doubles, aussi virtuose que profond. Et le continuo se montre lui aussi remarquable de relief expressif. L’acmĂ© Ă©motionnel de l’opĂ©ra demeure ce qui suit : l’air funèbre (un Florestan avant l’heure) de SiroĂ© dans son cachot abĂ®mĂ© dans les pensĂ©es les plus sombres : un air que les interprètes empruntent au Tito Vespasiano de Hasse, prĂ©cĂ©dĂ© ici par un recitatif accompagnato du propre Siroe de … Haendel. Cencic, plus grave et sombre que jamais se rĂ©vèle d’une intensitĂ© juste, convaincant dans le portrait du fils aĂ®nĂ© vertueux, dĂ©criĂ©, solitaire qui finalement triomphe. Contrepoint aussi habitĂ© et furieusement agile, le Medarse de Franco Fagioli, d’une trempe prĂ©cise, tranchante, fulgurante. Dans le rĂ´le du frère cadet jaloux, menteur, ” Mr Bartolo ” enchante littĂ©ralement par la tenue parfaite de ses vocalises Ă  foison, vĂ©ritable mitraillette Ă  cascades vocales toutes nuancĂ©es, caractĂ©risĂ©es, d’une diversitĂ© de ton admirable et projetĂ©es sur un souffle long, idĂ©alement gĂ©rĂ©. Quel acteur et quel chanteur (air final : ” Torrente cresciuto per torbida piena “). Seule rĂ©serve, le soprano pour le coup plus mĂ©canique que les autres, de Julia Lezhneva (Leodice, la maĂ®tresse de Cosroe le père, amoureuse du fils Siroe), certes virtuose mais souvent totalement artificiel (Ă©couter son ultime air, caricature de tunnel de vocalises empruntĂ© au Britannicus de Graun): son absence d’Ă©motivitĂ© et de sensibilitĂ© ardente comme nuancĂ©e paraĂ®t un contre sens dans cet arĂ©opage de tempĂ©raments vocaux si finement caractĂ©risĂ©s. En soulignant combien le seria de Hasse est portĂ© par une sincĂ©ritĂ© Ă©motionnelle inscrite dans son Ă©criture, les interprètes ne pouvaient mieux faire. Une remarquable rĂ©surrection servie par un chef et un plateau vocal globalement superlatifs. Courrez dĂ©couvrir cet oeuvre palpitante, dĂ©fendue avec sensibilitĂ© et intelligence par les mĂŞmes interprètes Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles (et avec mise en scène de Cencic lui-mĂŞme), les 26,28,30 novembre 2014.

Hasse : Siroe (version Dresde II, 1763). Max Emanuel Cencic (Siroe), Franco Fagioli (Medarse), Juan Sancho (Cosroe), Lauren Snouffer (Arasse), Mary-Ellen Nesi (Emira)… Armonia Atenea. George Petrou, direction. 2 cd DECCA. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Athènes en  juillet 2013.

 

 

 

Argument synopsis

Acte I. Le roi des perses Cosroe convoque ses deux fils, le cadet Medarse apparemment gentil et favori du souverain et Siroe plus inflexible face Ă  l’autoritĂ© paternel. Survient Emira qui aime Siroe mais se cache sous le nom d’Idaspe : elle jeure de venger son père en tuant Cosroe son assassin. De son cĂ´tĂ© la maĂ®tresse de Cosroe, Laodice aime Siroe mais jalouse est prĂŞte Ă  l’accuser de parjure. Devant Cosroe, tous accuse Siroe de trahison (alros que Siroe a Ă©crit une lettre Ă  son père pour le mettre en garde). A la fin de l’acte, Siroe le vertueux est dĂ©criĂ© par tous.

Acte II. Medarse et Emira complotent contre Siroe et Cosroe. Le premier veut faire tuer sonfrère pour prendre le trĂ´ne de son père ; le seconde mĂŞme si elle aime Siroe, veut tuer Cosroe pour venger la mĂ©moire de son père… Au comble du travestissement, Emira, toujours vĂŞtu en Idaspe, affirme aimer Loadice…  Siroe est de plus en plus seul et son père l’exhorte Ă  avouer son crime contre le trĂ´ne et dĂ©noncer ses complices.

Acte III. Leodice, Emira, Arasse prennent la dĂ©fense de Siroe vis Ă  vis de Cosroe. A Idaspe/Emira, Medarse rĂ©vèle sa volontĂ© de nuire Ă  Siroe pour prendre le trĂ´ne… EmprisonnĂ©, Siroe se lamente sur son sort (temps fort de l’opĂ©ra oĂą le fils vertueux dĂ©criĂ© exprime sa souffrance intĂ©rieure) mais il est libĂ©rĂ© par Arasse : tous, – Loedice, Emira/Idaspe, Cosroe souhaite son pardon : il est couronnĂ© Ă  la place de son père qui abdique. Le final cĂ©lèbre les vertus du pardon et de la loyautĂ© morale incarnĂ©e par Siroe.

DVD. Artaserse de Vinci par Fagioli et Cencic

erato artaserse vinci fagioli cencic dvdDVD. Leonardo Vinci : Artaserse (Fagioli, Cencic, Fasolis, 2012). Rome, 1730. Leonardo Vinci (1690-1730) fait créer son dernier opéra seria Artaserse, livret de Métastase (plutôt conventionnel et… prévisible dans ses successions de récitatifs, aria da capo, sorties traditionnelles…), dans une distribution exclusivement masculine car les femmes étaient interdites de scène lyrique selon les lois papales. Place donc aux scènes héroïques, aux effusions sensuelles avec un nombre impressionnant d’emplois travestis.
Honneurs aux contres ténors (5 au total aux côtés du seul ténor Juan Sancho) à défaut de castrats dans cette récréation moderne (costumes à l’appui, style extravangaza ou Cage aux folles mais avec un accent « baroque » contemporain : la fashion week n’a qu’à se rhabiller!). Sans réelle direction d’acteurs, cette succession de costumes à paillettes et plumes colorées aurait fini par singer un mauvais carnaval carioca (c’est de saison), sauf que la tenue des chanteurs force, elle, l’admiration. La caractérisation de chaque personnalité montre l’essor du chant masculin travesti : jamais les théâtres n’ont pu disposer d’autant de contre ténors aux timbres et techniques aussi diverses que finement trempées. Du pain béni pour les recréations baroques de ce type. Confusion des sexes, vertiges baroques, labyrinthes des identités troubles et fascinantes, l’opéra recréé est autant un festival de voix sublimes que de personnages délirants, déjantés, cocasses. Même s’il paraît peu probable qu’à l’origine, l’ouvrage de Vinci partage cette couleur Drag Queen résolument moderne, la réussite du spectacle ainsi produit s’appuie aussi sur elle : on ne peut en masquer l’impact. L’opéra devenant alors une implosion en kaléidoscope où dans les décors et références scénographiques, l’apparition de perspectives et architectures à l’infini soulignent un spectacle où règne le dérèglement, le mouvement, la transformation continue ; image vivante d’une machinerie qui se dévoile à vue et exprime l’essence du théâtre baroque : la métamorphose. Au centre, tourne la scène de l’action, cependant que les loges dans les côtés restent visibles, dévoilant aux spectateurs, les mutations qui s’opèrent. Hommes devenues femmes, jeu amoureux où le désir est seul moteur, tout est renforcé évidemment par la séduction des voix réunies.
Serviteurs d’une partition virtuose qui redouble et surenchérit les performances vocalisantes, les acteurs du plateau relèvent le défi.

L’opĂ©ra des 5 contre-tĂ©nors : les « super five »

CLIC D'OR macaron 200En Perse antique, dans un dĂ©ballage de costumes et maquillage qui emprunte au film culte « 300 » (d’ailleurs l’action se passe aussi en Perse mais Ă  l’époque du père d’Artaserse, Xersès, quand le grec Leonidas ose dĂ©fier le souverain oriental…), les intrigues en tout genre vont bon train : trahisons et rĂ©conciliations, rĂ©vĂ©lation et secrets, surtout apothĂ©ose finale de la vertu (dans un monde en dĂ©gĂ©nĂ©rescence… c’est toujours d’actualitĂ©). Ici les collants et les plumes remplacent les armures et les Ă©pĂ©es… Les « frères » Ă©prouvĂ©s et Ă©loignĂ©s Artaserse/Arbace que l’action Ă  Ă©pisodes fait rivaux pour le pouvoir, se retrouvent enfin, après moult avatars : chacun Ă©pouse sa promise : Artaserse, Semira; Arbace, Mandane.
Cencic/Fagioli en vedette… Max Emanuel Cencic, l’un des contre tĂ©nors vedette du plateau et instigateur de la production incarne justement une femme trouble et coquette, idĂ©alement fĂ©minine et avisĂ©e : Mandane, soeur d’Artaserse, et amante de son ennemi politique, Arbace. Ce dernier, magistralement dĂ©fendu par celui que l’on nomme Ă  prĂ©sent «  il Bartolo », en rĂ©fĂ©rence Ă  la diva romaine vivaldienne, devenue tragĂ©dienne chez Rossini ou Bellini, – Cecilia Bartoli-, s’impose au sommet de l’affiche : trempĂ© certes, acidulĂ© aussi et magnifiquement virtuose lĂ  encore, douĂ© d’une facilitĂ© expressive d’une musicalitĂ© toujours prĂ©servĂ©e : Franco Fagioli est notre modèle actuel. Sur les traces des castrats qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ© dans le rĂ´le (Carestini et Farinelli), le divino argentin excelle dans une vocalitĂ  flexible et acrobatique, d’une sincĂ©ritĂ© souvent inouĂŻe (magnifique air Ă  la fin du I : Vo solcando un mar cruel).

artaserse vinci cencic jaroussky fagioliAux côtés de Cencic et Fagioli, saluons aussi le piquant (bien que plus neutre) de Philippe Jaroussky (Artaserse) qui étrangement paraît nettement moins abouti et surtout moins nuancé que ses partenaires (à part l’élégie langoureuse en pâmoison : que lui reste-t-il?), le tranchant Yuriy Mynenko (Mégabise) s’illustre remarquablement, et surtout Valer Barna Sabadus (Semira) -à la féminité avouons-le envoûtante, enrichissent une galerie de hautes personnalités vocalement totalement fascinante.
Dans la fosse, Diego Fasolis et les instrumentistes du Concerto Köln redoublent eux aussi d’élégance nerveuse, de mille séductions de timbres et d’accents : un défilé acrobatiques et chamarré qui s’inscrit durablement dans notre imaginaire. L’esthétique vocale et instrumentale de cette production plus que cohérente parvient à sublimer l’écriture rien que démonstrative de Leonardo Vinci, champion de l’opéra napolitain. Superbe production dont le DVD restitue la réussite, l’éclat, la tension.

Leonardo Vinci : Artaserse, 1730. Philippe Jaroussky (Artaserse), Max Emanuel Cencic (Mandane), Franco Fagioli (Arbace), Valer Barna-Sabadus (Semira), Yuriy Mynenko (Megabise), Juan Sancho (Artabano). Concerto Köln, Coro della Radiotelevisione Svizzera. Diego Fasolis, direction. Silviu Purcarete, mise en scène. Filmé en novembre 2012 à Nancy. 1 dvd Erato. Réf.: 0825646323234. 3h10mn.

agenda

La production d’Artaserse de Leonardo Vinci est Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra royal de Versailles, les 19, 21, 23 mars 2014, 20h. La distribution est identique Ă  celle du dvd sauf Philippe Jaroussky absent, remplacĂ© dans le rĂ´le d’Artaserse par Vince Yi.