COMPTE-RENDU CRITIQUE FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, Fabrizio CHIOVETTA, piano, Henri DEMARQUETTE, violoncelle, 15 septembre 2019, Mozart, Murail, Schubert, Britten, Saariaho, Brahms.

COMPTE-RENDU CRITIQUE FESTIVAL LES SOLISTES À BAGATELLE, Fabrizio CHIOVETTA, piano, Henri DEMARQUETTE, violoncelle, 15 septembre 2019, Mozart, Murail, Schubert, Britten, Saariaho, Brahms. Ce week-end des 14 et 15 septembre, c’est la fĂȘte Ă  Bagatelle. Celle des jardins et de l’agriculture urbaine, et celle de la musique dans l’orangerie. Un inhabituel comitĂ© d’accueil forment une haie d’honneur aux mĂ©lomanes: trois imposants et rutilants tracteurs sont au garde-Ă -vous Ă  deux pas de l’entrĂ©e, et on espĂšre seulement que tous beaux camions qu’ils sont ils sauront se taire pour la musique. On ne transige pas avec Mozart, surtout jouĂ© par Fabrizio Chiovetta
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FABRIZIO CHIOVETTA DONNE DES COULEURS À SA CARTE BLANCHE
 
FABRIZIO-CHIOVETTA critique compte rendu concert classiquenews c lili rose critique concert festival classiquenewsFabrizio Chiovetta originaire de GenĂšve, est un pianiste discret au parcours remarquable. Issu de la Haute Ă©cole de musique, il a Ă©tĂ© un disciple privilĂ©giĂ© de Paul Badura-Skoda. Il joue Ă  peu prĂšs partout dans le monde, et son disque Mozart (ApartĂ©, 2017) a reçu le meilleur accueil du milieu musical. C’est avec son Rondo en la mineur KV 511 qu’il ouvre son rĂ©cital. Une Ɠuvre Ă  part dans le rĂ©pertoire pianistique du compositeur. Il faut y entrer dĂšs les premiĂšres notes, les habiter dans leur dĂ©nuement, marquer le pas de cet andante sans trop en faire au risque de l’empeser, trouver la justesse, la simplicitĂ©, dĂ©shabiller les notes, le chant
La musique pour piano de Mozart est un magasin de porcelaines, oĂč le moindre faux pas
Chiovetta dans une sonoritĂ© trĂšs contrĂŽlĂ©e, sans que pour autant cela ne soit apparent, nous tient dans son intimitĂ©, attrape notre oreille avec son jeu feutrĂ©, nous transmet cette indicible et fragile Ă©motion dont seule la musique de Mozart est capable, sans Ă  aucun moment la briser, la compromettre. Il chante dans des nuances extrĂȘmement fines et dĂ©licates, dĂ©roule avec fluiditĂ© les arabesques des variations, soupire, nous plonge dans les pensĂ©es d’un Mozart qui s’adresse Ă  lui-mĂȘme, et nous touche. « Le Rossignol en amour » arrive comme un rayon de lumiĂšre dans cet univers intimiste qui va se prolonger avec Schubert. Tristan Murail vient de composer cette piĂšce pour sa crĂ©ation au festival; elle suit d’ailleurs celle crĂ©Ă©e l’annĂ©e derniĂšre par François-FrĂ©dĂ©ric Guy, « Cailloux dans l’eau », premiĂšre d’un recueil qui devrait en rassembler quatre ou cinq, le compositeur, comme il nous le confesse, suivant le fil non prĂ©mĂ©ditĂ© de son imagination. L’Ɠuvre est directement inspirĂ©e du chant de l’oiseau, qu’il a analysĂ© avec l’ordinateur. Ce chant, ses timbres, ses textures sont ainsi reconstituĂ©s dans leur richesse et leur grande complexitĂ© sonore, au cƓur d’une composition trĂšs Ă©quilibrĂ©e, dont l’espace prend son volume sur les douces rĂ©sonances basses du piano que Chiovetta dose avec tact. De son mystĂšre nocturne Ă  sa solaire jubilation, cette piĂšce est un enchantement, et le pianiste qui la joue par cƓur la pare de toutes ses couleurs. Retour Ă  l’intimisme prĂ©-romantique avec Schubert. Un demi-ton plus haut et en mode majeur (si bĂ©mol majeur), l’ultime sonate D 960 apparaĂźt, aprĂšs le Rondo mozartien, comme une consolation. On lui retrouve la simplicitĂ© et le dĂ©nuement du chant, trĂšs caressant au dĂ©but, et Chiovetta dans une Ă©conomie de dĂ©cibels poussĂ©e au maximum semble jouer Ă  part lui, au point de nous faire ressentir un sentiment d’intrusion. Mais n’est-ce pas justement cela qui est Ă©mouvant dans cette musique? Il nous fait pĂ©nĂ©trer l’univers intĂ©rieur de Schubert, non pas en l’étalant, mais au contraire en le rassemblant, en rĂ©duisant encore davantage son espace, et l’on imagine le compositeur jouant des heures entre ses quatre murs, bien loin du monde. On retient son souffle Ă  l’écouter, Ă  Ă©couter l’andante sostenuto dans sa tĂ©nuitĂ©, sa basse inexorable juste effleurĂ©e, et aprĂšs un Ă©lan de ferveur ses ppp Ă  la limite du son, Ă  la limite du souffle, de ce qu’il a de viable, dans une absence totale de tension, dans une Ă©nergie infinitĂ©simale. Le scherzo est aĂ©rien et vole vers le finale Allegro ma non troppo parcouru de sentiments contradictoires, entre lĂ©gĂšretĂ© d’humeur et rĂ©volte vĂ©hĂ©mente, mais toujours dans ce naturel de l’expression, cette simplicitĂ© essentielle, qui exclut toute gravitĂ© dans tous les sens du terme, cette tentation Ă  laquelle cĂšdent bien des pianistes. Et c’est heureux d’entendre ainsi ce Schubert.

 

 

 

BRITTEN ET BRAHMS PAR HENRI DEMARQUETTE ET FABRIZIO CHIOVETTA
 
demarquette classiquenews c jean pahilippe raibaud portrait concert critique classiquenewsOn retrouve un peu plus tard Fabrizio Chiovetta avec le violoncelliste Henri Demarquette, dans un programme sĂ©duisant, et modifiĂ©: « Sept papillons » pour violoncelle seul de Kaija Saariaho remplace l’Ɠuvre de Marco Stroppa initialement prĂ©vue. Si cette piĂšce qui tient en grande partie dans la bizarrerie Ă  tous crins des sons faits sur l’instrument (dans une exploration qui va jusqu’à produire un son de guimbarde) ne laisse pas un souvenir impĂ©rissable, quoiqu’habilement jouĂ©e par son interprĂšte, la sonate en ut majeur opus 65 de Britten ne manque pas de sel, et Demarquette s’amuse de sa verve et de son humour. Cet Ă©patant musicien-comĂ©dien nous sĂ©duit par sa finesse d’esprit et de jeu, et joue avec son partenaire pianiste Ă  qui aura le dernier mot dans le second mouvement tout en pizz, introduit dans une plaisante petite mise en scĂšne. C’est drĂŽle et Ă©lĂ©gant, jusque dans la chute oĂč le violoncelle, fair play, laisse au piano la faveur de la ponctuation finale. Henri Demarquette fait preuve d’une aisance et d’une prĂ©cision incroyables dans la virtuositĂ© particuliĂšre de cette sonate truffĂ©e de trouvailles, d’effets expressifs, dont il dĂ©cline le piquant vocabulaire et relĂšve l’accentuation avec un rĂ©el Ă -propos plein de fantaisie, en toute complicitĂ© avec le pianiste. Dans un ton beaucoup plus sĂ©rieux, la sonate n°1 opus 38 de Brahms est une Ɠuvre oĂč vigueur et lyrisme doivent s’appuyer sur un Ă©quilibre constant entre les deux instruments. Les deux musiciens en trouvent la traduction idĂ©ale, remarquable de gĂ©nĂ©rositĂ© et d’ampleur. Le piano dans ses Ă©mergences illumine le propos, rĂ©pond Ă  l’archet qui tend ou arrondit les lignes en soutenant lui-mĂȘme la tension expressive sous un jeu enflammĂ©. Il se dĂ©gage une force prĂ©gnante de leur interprĂ©tation, servie par l’archet brĂ»lant de Demarquette, et un pianiste qui ne reste pas en arriĂšre.

Le succĂšs les rappelle sur scĂšne: ils nous font la grĂące de nous offrir la plus Ă©mouvante mĂ©lodie romantique française, le Spectre de la rose extrait des Nuits d’étĂ© de Berlioz, par la voix du violoncelle. Un moment sans paroles, de pure beautĂ© et d’émotion. 

 

 
 
Crédits photos:  Lili Rose (F. Chiovetta), Jean-Philippe Raibaud (H. Demarquette)

 

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