Compte rendu, opĂ©ra. Nantes, Théâtre Graslin, le 11 dĂ©cembre 2015. Humperdinck : Hansel et Gretel. Jeannette Fischer, Marie Lenormand, Norma Nahoum, Dima Bawab… Emmanuelle Bastet, mise en scène. Thomas Rösner, direction.

Compte rendu, opĂ©ra. Nantes, Théâtre Graslin, le 11 dĂ©cembre 2015. Humperdinck : Hansel et Gretel.  Dans l’affaire du russe Dimtri Tcherniakov au sujet de sa lecture  trop libre de Dialogues des CarmĂ©lites, le juge a tranchĂ© (en l’occurrence la Cour d’Appel de Paris): un metteur en scène trop dĂ©calĂ©, dĂ©naturant le sens d’un opĂ©ra, en rĂ©Ă©crivant par exemple la fin d’une partition a contrario des intentions originelles du compositeur,  peut donc ĂŞtre condamnĂ© et l’enregistrement de son “forfait”, interdit Ă  la vente. Effet de la malscène que certains ont fustigĂ© depuis des dĂ©cennies, fatigue des connaisseurs irritĂ©s, plutĂ´t audace et tĂ©nacitĂ© des ayant droits portĂ©s par un combat lĂ©gitime… c’est bien la première fois qu’une dĂ©cision de justice s’attaque au dispositif d’une mise en scène contestable.

 

 

 

 Savoureuse et spirituelle féerie

 

 

Unknown-2Rien de tel avec Emmanuelle Bastet qui formĂ©e Ă  l’Ă©cole de Robert Carsen, ne cesse de nous dire combien elle aime les partitions abordĂ©es, combien elle les respecte. Mieux, la metteure en scène, familière d’Angers Nantes OpĂ©ra, avec un sens de l’image et cet oeil esthĂ©tique qui dĂ©poussière les Ĺ“uvres, sait construire un drame dans sa cohĂ©rence et sa profondeur Ă©motionnelle. Comme on avait pu en apprĂ©cier la grande justesse poĂ©tique dans sa version d’OrphĂ©e et Eurydice de Gluck (tableau des âmes heureuses), Emmanuelle Bastet traite du thème de l’enfance, du courage et de l’innocence, avec une inspiration dĂ©lirante aussi, au comique irrĂ©sistible, en particulier dans le tableau de la rencontre entre la sorcière Grignotte et les jeunes hĂ©ros, Hansel et Gretel. En Reine mère so brittish et toute de rose vĂŞtue (tasse de thĂ© en mains), puis en blonde fatale, meneuse de revue, avec une rĂ©fĂ©rence Ă  Cruella d’enfer des 101 dalmatiens de Disney, la sorcière est totalement revisitĂ©e, bĂ©nĂ©ficiant de la performance toute en finesse de l’excellente JeannetteFischer.

 

 

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Pourtant gĂŞnĂ©e par sa robe (traĂ®ne et coupe impossible), la soprano piquante et pĂ©tillante, insidieuse et dĂ©jantĂ©e fait une magicienne totalement hallucinĂ©e, vamp astucieuse au tempĂ©rament irrĂ©sistible. C’est Ă©videment le pilier de la production. A ses cĂ´tĂ©s, les deux jeunes chanteuses, aux poses et style d’ados contemporains et parfaitement investies dans les rĂ´les d’Hansel et de Gretel (Marie Lenormand et Norma Nahoum), ajoutent Ă  la forte attraction de l’action. La première apparition de Dima Bawab (en marchand de sable) enchante ; fruit d’une vision mĂ»re sur l’architecture du drame lyrique, le dernier tableau oĂą les enfants se perdent dans la forĂŞt, reprĂ©sente un immense pommier stylisĂ© oĂą comme une quĂŞte du Graal enfin rĂ©alisĂ©e, les affamĂ©s peuvent se rassasier : toute la recherche de la nourriture, depuis l’injonction de la mère au tout dĂ©but de l’opĂ©ra, puis le dĂ©part prĂ©cipitĂ© des hĂ©ros pour la satisfaire, y gagne une grandeur et une profondeur poĂ©tique absolument justes : l’ouvrage de Humperdinck n’est pas qu’un divertissement pour jeune public, c’est surtout un conte fĂ©erique et philosophique (une manière de FlĂ»te EnchantĂ©e) oĂą Ă©videmment l’orchestre Ă  sa part – majeure.

Dans la fosse, comme il l’avait fait lors de la somptueuse production de La Ville Morte de Korngold, le jeune chef Thomas Rösner (habituel complice d’Emmanuelle Bastet ici aussi pour Lucio Silla de Mozart) prend la partition flamboyante, instrumentalement très ambitieuse dès l’ouverture et ses cuivres introductifs d’une puissante noblesse, Ă  bras le corps. GĂ©nĂ©reux, un peu tendu en dĂ©but de reprĂ©sentation, puis souple et rĂ©ellement spirituel dans la sĂ©quence du pommier nourricier, puis du sommeil des enfants, le chef restitue l’ambition wagnĂ©rienne d’une partition souvent envoĂ»tante (et qui fut immĂ©diatement saluĂ©e par Richard Strauss entre autres…).

 

 

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Hansel et Gretel, l'opĂ©ra fĂ©erique d'HumperdinkLa prĂ©sence des animaux familiers (et complices des deux jeunes protagonistes) ; le changement Ă  vue des dĂ©cors (immenses lampadaires de ville mobiles sur le plateau) ; le jeu des jeunes choristes de la MaĂ®trise de la Perverie, encore gauches certes dans certains gestes pour le chĹ“ur final, mais marquants quand ils sont enfin libĂ©rĂ©s ; l’exceptionnelle subtilitĂ© de la sorcière grâce Ă  Jeannette Fischer font les dĂ©lices de cette nouvelle production prĂ©sentĂ©e pour les fĂŞtes par Angers Nantes OpĂ©ra. A voir au Théâtre Graslin de Nantes jusqu’au 18 dĂ©cembre 2015, puis au Quai Ă  Angers, les 5 et 6 janvier 2016. Charme et rires garantis.

 

 

LIRE aussi notre dossier Hansel et Gretel d’Humperdink

France Musique diffuse l’opĂ©ra Hansel et Gretel Ă  l’OpĂ©ra de Nantes le samedi 26 dĂ©cembre 2015, 19h.

 

 

Illustrations : Hansel et Gretel d’Humperdinck par Emmanuelle Bastet pour Angers Nantes OpĂ©ra © Jef Rabillon 2015
 

Reportage vidĂ©o (2/2). Angers Nantes OpĂ©ra. PellĂ©as et MĂ©lisande de Debussy, jusqu’au 13 avril 2014

pelelas_melisande-ANO_kawkaReportage vidéo (2/2). Angers Nantes Opéra. Pelléas et Mélisande. Contrairement à bien des réalisations jouant sur le symbolisme ou l’abstraction (voyez l’épure atemporelle imaginée par Bob Wilson par exemple),  la mise en scène d’Emmanuelle Bastet joue a contrario sur le réalisme d’une intrigue étouffante, au temps psychologique resserré, aux références cinématographiques et picturales, efficaces, esthétiques. Ce retour du théâtre à l’opéra qui inscrit situations, confrontations, vagues extatiques dans la réalité d’une famille aristocratique à l’agonie apporte aux héros de Maeterlinck, une présence nouvelle dont la personnalité se révèle dans chaque détails ténus : regards, attitude,  mouvements. Autant d’éléments qui restituent à la partition sa chair et sa mémoire émotionnelle, d’où jaillit et prend corps chacun des tempéraments humains. A ce travail minutieux sur le direction des acteurs,  où chaque élément du décor pèse de tout son poids parce qu’il signifie plus qu’il n’occupe l’espace,  répond un esthétisme souvent éblouissant qui emprunte au langage cinématographique d’un Hitchcok … des images poétiques dont la puissance suggestive révise aussi les tableaux de l’américain Edouard Hopper : ainsi l’immense fenêtre,  rideaux dans le vent,  ciel d’azur. … qui fait souffler le grand vent extatique pour le premier duo de Pelléas et Melisande (scène de la tour), en un tableau qui restera mémorable ; échappée salutaire également à la fin de l’action qui signifie pour l’enfant et le jeune nourrisson qu’il porte fébrilement, l’espoir d’un monde condamné… Lire notre compte rendu critique de Pelléas et Mélisande présenté par Angers Nantes Opéra

VIDEO : visionner le reportage 1

Compte rendu, opĂ©ra. Nantes. Théâtre Graslin, le 27 mars 2014. Debussy: PellĂ©as et MĂ©lisande. StĂ©phanie D’Oustrac, Armando Noguera, Jean-François Lapointe… Emmanuelle Bastet, direction. Daniel Kawka, direction

pelelas_melisande-ANO_kawkaCompte rendu, opĂ©ra. Debussy : PellĂ©as et MĂ©lisande … Contrairement Ă  bien des rĂ©alisations jouant sur le symbolisme ou l’abstraction (voyez l’épure atemporelle imaginĂ©e par Bob Wilson par exemple),  la mise en scène d’Emmanuelle Bastet joue a contrario sur le rĂ©alisme d’une intrigue Ă©touffante, au temps psychologique resserrĂ©, aux rĂ©fĂ©rences cinĂ©matographiques et picturales, efficaces, esthĂ©tiques. Ce retour du théâtre Ă  l’opĂ©ra qui inscrit situations, confrontations, vagues extatiques dans la rĂ©alitĂ© d’une famille aristocratique Ă  l’agonie apporte aux hĂ©ros de Maeterlinck, une prĂ©sence nouvelle dont la personnalitĂ© se rĂ©vèle dans chaque dĂ©tails tĂ©nus : regards, attitude,  mouvements. Autant d’Ă©lĂ©ments qui restituent Ă  la partition sa chair et sa mĂ©moire Ă©motionnelle, d’oĂą jaillit et prend corps chacun des tempĂ©raments humains. A ce travail minutieux sur le direction des acteurs,  oĂą chaque Ă©lĂ©ment du dĂ©cor pèse de tout son poids parce qu’il signifie plus qu’il n’occupe l’espace,  rĂ©pond un esthĂ©tisme souvent Ă©blouissant qui emprunte au langage cinĂ©matographique d’un Hitchcok … des images poĂ©tiques dont la puissance suggestive rĂ©vise aussi les tableaux de l’amĂ©ricain Edouard Hopper : ainsi l’immense fenĂŞtre,  rideaux dans le vent,  ciel d’azur. … qui fait souffler le grand vent extatique pour le premier duo de PellĂ©as et Melisande (scène de la tour), en un tableau qui restera mĂ©morable ; Ă©chappĂ©e salutaire Ă©galement Ă  la fin de l’action qui signifie pour l’enfant et le jeune nourrisson qu’il porte fĂ©brilement, l’espoir d’un monde condamnĂ©…
A cela s’invite l’Ă©loquence millimĂ©trĂ©e de l’orchestre qui sous la direction souple, Ă©vocatrice,  prĂ©cise de Daniel Kawka diffuse un sensualisme irrĂ©sistible mis au diapason des innombrables images et rĂ©fĂ©rences marines du livret. C’est peu dire que le chef, immense wagnĂ©rien et malhĂ©rien, Ă©lĂ©gantissime, nuancĂ©, aborde la partition avec une Ă©conomie, une mesure boulĂ©zienne,  sachant aussi Ă©clairer avec une clartĂ© exceptionnelle la continuitĂ© organique d’une texture orchestrale finement tressĂ©e (imbrication des thèmes, rĂ©vĂ©lĂ©e ; accents instrumentaux, filigranĂ©s : bassons pour Golaud, hautbois et flĂ»tes amoureux pour MĂ©lisande et PellĂ©as…, sans omettre de somptueuses vagues de cordes au coloris parfois tristanesque : un rĂ©gal). Le geste comme les options visuelles rĂ©chauffent un ouvrage qui souvent ailleurs, paraĂ®t distanciĂ©, froid, inaccessible. La rĂ©alisation scĂ©nographique perce l’Ă©nigme ciselĂ©e par Debussy en privilĂ©giant la chair et le drame, exaltant salutairement le prodigieux chant de l’orchestre, flamboyant, chambriste, viscĂ©ralement psychique. A Daniel Kawka d’une hypersensibilitĂ© poĂ©tique, toujours magistralement suggestive, revient le mĂ©rite d’inscrire le mystère (si proche musicalement et ce dès l’ouverture, du Château de Barbe Bleue de Bartok, – une Ĺ“uvre qu’il connaĂ®t tout aussi profondĂ©ment pour l’avoir dirigĂ©e Ă©galement pour Angers Nantes OpĂ©ra), de rĂ©tablir avec la mĂŞme Ă©vidence musicale, le retour au dĂ©but, comme  une boucle sans fin : les derniers accords renouant avec le climat Ă©nigmatique et suspendu de l’ouverture. PellĂ©as rejoint ainsi le Ring dans l’Ă©noncĂ© d’un recommencement cyclique. L’analyse et la vivacitĂ© qu’apporte le chef se rĂ©vèlent essentielles aussi pour la rĂ©ussite de la nouvelle production. On s’incline devant une telle vibration musicale qui sculpte chaque combinaison de timbres dans le respect d’un Debussy qui en plein orchestre, est le gĂ©nie de la couleur et de la transparence.

 

 

 

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Pelléas éblouissant, théâtral, cinématographique

Le scintillement perpĂ©tuel accordĂ© au format des voix, le balancement permanent de cette houle instrumentale…. ensorcèlent et hypnotisent l’auditeur;  l’orchestre telle une puissante machine  ocĂ©ane semble inĂ©luctablement aspirer les personnages vers le fond… le nocturne angoissant et asphyxiant oĂą Golaud et PellĂ©as s’enfoncent sous la scène par une trappe dĂ©voilĂ©e est en cela emblĂ©matique… Tout au long des cinq actes, se sont 1001 nuances d’un miroitement Ă©clatant dont le principe exprime l’ambiguĂŻtĂ© des personnages,  leur mystère impĂ©nĂ©trable Ă  commencer par la MĂ©lisande fauve et fĂ©line,  voluptueuse et innocente de StĂ©phanie d’Oustrac : vĂ©ritable sirène fantasmatique,  la mezzo rĂ©ussit sa prise de rĂ´le. DĂ©esse innocente et force Ă©rotique,  elle est ce mystère permanent qui dĂ©termine chaque homme croisant son chemin.
A commencer par le Golaud tour Ă  tour amoureux,  protecteur puis dĂ©vastĂ© et violent (scène terrifiante d’Absalon) de Jean François Lapointe;  hier PellĂ©as,  le baryton quĂ©bĂ©cois habite un prince dĂ©possĂ©dĂ© de toute maĂ®trise,  jaloux, hantĂ© jusqu’Ă  la fin par le doute destructeur. La mise en scène souligne l’humanitĂ© saisissante du personnage, son embrasement permanent, sa lente course Ă  l’abĂ®me. Sa folie conduit les deux derniers actes : superbe prise de rĂ´le lĂ  aussi.
Mais Emmanuelle Bastet rĂ©tablit Ă©galement la place d’un autre personnage qui semble ailleurs confinĂ© dans un rĂ´le ajoutĂ© par contraste, sans rĂ©elle Ă©paisseur : Yniold (Ă©patante ChloĂ© Briot), le fils de Golaud dont le spectacle fait un observateur permanent du monde des adultes, de l’attirance de plus en plus irrĂ©pressible des adolescents PellĂ©as et Melisande, de la nĂ©vrose criminelle de son “petit” père Golaud. La jeune âme scrute dans l’ombre la tragĂ©die silencieuse qui se dĂ©roule sous ses yeux… elle en absorbe les tensions implicites, tous les secrets confinĂ©s dans chaque tiroir de l’immense bibliothèque qui fait office de cadre unique. Le poids de ce destin familial affecte l’innocence du garçon manipulĂ© malgrĂ© lui par son père dans l’une des scènes de voyeurisme les plus violentes de l’opĂ©ra. Comment Yniold se sortira d’un tel passif? La clĂ© de son personnage est magistralement exprimĂ©e ainsi dans une vision qui rĂ©tablit aux cĂ´tĂ©s de l’Ă©rotisme et de la folie,  l’innocence d’un enfant certainement traumatisĂ© qui doit dans le temps de l’opĂ©ra, rĂ©ussir malgrĂ© tout, le passage dans le monde inquiĂ©tant et troublant des adultes. Son air des moutons prend alors un sens fulgurant renseignant sur ses terribles angoisses psychiques.  De part en part, la conception nous a fait pensĂ© au superbe film de Losey,  Le messager oĂą il est aussi question d’un enfant pris malgrĂ© lui dans les rets d’une liaison interdite entre deux ĂŞtres dont il est l’observateur et le messager.

pelleas melisande noguera doustrac angers nantes opera stephanie-d-oustrac_Dernier membre de ce quatuor nantais,  le PellĂ©as enivrĂ© d’Armando Noguera dont le chant incarnĂ© (Debussy lui rĂ©serve les airs les plus beaux, souvent d’un esprit très proche de ses mĂ©lodies) nourrit la claire voluptĂ© de chaque duo avec MĂ©lisande.  Certes le timbre a sonnĂ© plus clair (ici mĂŞme dans La Bohème, Le Viol de Lucrèce, surtout pour La rose blanche… ), mais la sensualitĂ© parcourt toutes ses apparitions avec toujours, cette prĂ©cision dans l’articulation de la langue, elle, exemplaire. Chaque duo (la fontaine des aveugles, la tour, la grotte) marque un jalon dans l’immersion du rĂŞve et de la fĂ©erie amoureuse,  l’accomplissement se produisant au IV oĂą mĂ»r et dĂ©terminĂ©,  PellĂ©as affronte son destin, dĂ©clare ouvertement son amour quitte Ă  en mourir (sous la dague de Golaud). Ce passage de l’adolescence Ă  l’âge adulte se rĂ©vèle passionnant (terrifiant aussi comme on l’a vu pour Yniold,  son neveu). Mais sa mise Ă  mort ne l’aura pas empĂŞcher de se sentir enfin libre, maĂ®tre d’un amour qui le dĂ©passe et l’accomplit tout autant.

Pictural (il y a  aussi du Balthus dans les poses alanguies, d’une fĂ©linitĂ© adolescente de la MĂ©lisande animale d’Oustrac), psychologique, cinĂ©matographique, gageons que ce nouveau PellĂ©as restera comme l’Ă©vĂ©nement lyrique de l’annĂ©e 2014. Sa perfection visuelle, sa prĂ©cision théâtrale (vĂ©ritable huit clos sans choeur apparent), la puissance et l’envoĂ»tement de l’orchestre (transfigurĂ© par la direction du chef Daniel Kawka) renouvelle notre approche de l’ouvrage. Un choc Ă  ne pas manquer… Angers Nantes OpĂ©ra. Debussy : PellĂ©as et Debussy. A l’affiche jusqu’au 13 avril 2014. A Nantes, les 30 mars, 1er avril. A Angers, les 11 et 13 avril 2014.

 

VOIR le clip vidĂ©o de PellĂ©as et MĂ©lisande de Debussy nouvelle crĂ©ation d’Angers Nantes OpĂ©ra.

Radio. Diffusion sur France Musique, samedi 5 avril 2014, 19h. 

Illustrations : Jef Rabillon © Angers Nantes Opéra 2014

Clip vidĂ©o. L’Ă©blouissant PellĂ©as d’Angers Nantes OpĂ©ra (jusqu’au 13 avril 2014)

PELLEAS_angers_nantes_opera_2014_HOME_582_453CLIP VIDEO. Angers Nantes Opéra. Debussy: Pelléas et Mélisande. 23 mars > 13 avril 2014. A l’affiche d’Angers Nantes Opéra, Pelléas et Mélisande de Debussy est l’objet d’une nouvelle production éblouissante, du 23 mars au 13 avril 2014. A la fois réaliste et onirique, la mise en scène d’Emmanuelle Bastet exprime les facettes multiples d’un ouvrage essentiellement poétique…
Pour ce nouveau PellĂ©as, la metteure en scène retrouve son complice Tim Northam, qui signe les costumes et la scĂ©nographie. Ni abstraite ni symboliste/lique, le PellĂ©as de Bastet rentre dans le concret. Rendre explicite l’onirisme et la part du rĂŞve amoureux. EsthĂ©tiquement, le spectacle relève le dĂ©fi : les rĂ©fĂ©rences Ă  Hitchcock, aux espaces Ă©nigmatiques et ouverts du peintre amĂ©ricain Edouard Hopper (superbe Ă©chappĂ©e prĂ©sente sous la forme d’une immense fenĂŞtre trop rarement ouverte) nourrissent ici une nouvelle lecture du chef d’oeuvre lyrique de Debussy. Tensions prĂ©sentes mais silencieuses, violence aussi Ă  peine cachĂ©e, omniprĂ©sence nouvelle d’un personnage jusque lĂ  tenu dans l’ombre… la nouvelle production de PellĂ©as prĂ©sentĂ©e par Angers Nantes OpĂ©ra permet au théâtre de rĂ©investir la scène, aux chanteurs, d’y paraĂ®tre tels les fabuleux acteurs d’un film Ă  suspens de plus en plus prenant, au fil tragique aussi captivant qu’irrĂ©solu.

CLIC_macaron_2014Au centre du travail, l’amour des jeunes adolescents qui se rencontrent et s’évadent dans un monde suspendu destiné à la mort : Pelléas et Mélisande dans Allemonde. Au réalisme du décor (immense bibliothèque qui rappellent par les volumes des rayonnages, autant d’histoires d’une saga familiale très présente encore avec ses mystères et ses filiations, ses intrigues oubliées et tues) s’oppose le rêve des deux amants… A chaque retrouvaille correspond un épanchement onirique et symboliste qui contraste avec le contexte réaliste. Cette présence du rêve et de l’harmonie avait déjà suscité dans la mise en scène d’Orphée et Eurydice des épisodes réussis dont pour le tableau des Champs Élysées, l’évocation de l’enfance des époux, brève et saisissante échappée dans l’innocence… Ici, la présence d’un corps étranger (Mélisande) dans une famille « bourgeoise « au passé mémoriel précipite le drame et rend visible ce qui était tenu caché ou silencieux.

 

 

Thriller hitchcockien

 

Pour les lieux divers et précisément décrits par Maeterlinck, – la fontaine, la tour, la grotte, les sous-terrains -, une décor unique pour exprimer le monde clos et asphyxiant d’Allemonde. Genneviève et même Pelléas qui en part sans être capable de le quitter, restent à demeure dans un château pourtant étouffant comme … un cercueil. Comme exténués avant d’avoir agi, chacun reste dans un aveuglement tragique et silencieux.

 

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Pour Emmanuelle Bastet, Mélisande reste une énigme, un être insaisissable qui renvoie comme un miroir fascinant l’image fantasmatique que les autres veulent voir d’elle. Fragile mais fatale, elle fait naître la curiosité, surtout le désir : le mariage pour Golaud, l’interdit pour Pelléas, avec la fameuse scène de la chevelure (emblème qui fixe l’attraction de Pelléas sur le corps de Mélisande). Ce pourrait être une préfiguration de Lulu, victime et bourreau, ingénue innocente mais aussi provocatrice sans être cependant manipulatrice… Le mystère qui enveloppe Mélisande comme Pelléas, c’est la présence implicite d’un traumatisme ancien qui au moment de l’action, laisse envisager toujours l’ombre et la menace de la catastrophe. Chacun d’eux a cette blessure présente où l’écoute et l’attention du spectateur tendent à s’enfoncer : la musique est là aussi pour les y encourager.

A travers les yeux d’Yniold … Rêve ou réalité ?
pelelas_melisande-ANO_kawkaVisuellement, Emmanuelle Bastet cite les tableaux de Hopper, les films de Hitchcok (En attendant Marnie particulièrement) dans une réalisation qui devrait évoquer le climat tendu et vénéneux des films du cinéaste britannique. Le seul être qui souffre vraiment ici serait le petit garçon Yniold (rôle travesti) qui assiste impuissant mais fortement impressionné au lent délitement de la famille, à la folie de son père Golaud, à la déroute des amants dévoilés… Le drame familial est ainsi représenté à travers ses yeux, ce qui est explicitement indiqué quand Golaud utilise l’enfant pour espionner Pelléas et Mélisande dans l’une des scènes les plus violentes de l’opéra … L’enfance contrepoint et révélateur de la sauvagerie et de la barbarie des adultes, est un élément moteur dans les mises en scène d’Emmanuelle Bastet. En réalité, la relation de Pelléas et de Mélisande ne serait-elle pas aussi le fruit de l’imagination du garçon troublé par les membres d’une famille qui l’interroge et déconcerte sa petite âme en mal d’évasion ?
Dans ce bouillonnement émotionnel qui fait naître la confusion et le trouble, l’essentiel n’est peut-être pas de rétablir la cohérence d’une œuvre dans son déroulement explicite, mais de suivre les images de la musique qui souvent exprime plus clairement ce que les mots du livret tentent toujours à cacher ou sans les dire précisément.
C’est donc un opéra d’atmosphère où la mémoire et le rêve submergent le réel, où l’inconscient surgit là où on ne l’attend pas, où les actes de la psyché se manifestent différemment et de façon imprévisible, dont les enjeux et l’activité souterraine pourront nous être enfin révélés à Nantes et à Angers à partir du 23 mars 2014.

 

 

 

Claude Debussy (1862-1918)
Pelléas et Mélisande

Drame lyrique en cinq actes.
Livret de Maurice Maeterlinck, d’après sa pièce éponyme.
Créé à l’Opéra-Comique de Paris, le 30 avril 1902.
nouvelle production

Direction musicale : Daniel Kawka
Mise en scène : Emmanuelle Bastet
Scénographie et costumes : Tim Northam
Lumière : François Thouret

avec
Armando Noguera, Pelléas
Stéphanie d’Oustrac, Mélisande
Jean-François Lapointe, Golaud
Wolfgang Schöne, Arkel
Cornelia Oncioiu, Geneviève
Chloé Briot, Yniold
Frédéric Caton, Le Docteur

Chœur d’Angers Nantes Opéra – Direction Xavier Ribes
Orchestre National des Pays de la Loire

[Opéra en français avec surtitres]

7 REPRESENTATIONS en semaine Ă  20h, le dimanche Ă  14h30

5 à NANTES Théâtre Graslin
dimanche 23, mardi 25, jeudi 27, dimanche 30 mars, mardi 1er avril 2014

2 Ă  ANGERS Le Quai
vendredi 11, dimanche 13 avril 2014

Billetteries : Angers 02 41 22 20 20 / Nantes 02 40 69 77 18 – www.angers-nantes-opera.com
Tarifs : Plein : de 60 € à 30 € / Réduit : de 50€ à 20 € / Très réduit : de 30 € à 10 €. Places Premières : 160 €

boutonreservation

Illustrations : © Jef Rabillon 2014

Nouveau Pelléas et Mélisande par Emmanuelle Bastet à Angers Nantes Opéra

Angers Nantes Opéra : Pelléas idéalAngers Nantes Opéra. Debussy: Pelléas et Mélisande. 23 mars > 13 avril 2014. A l’affiche d’Angers Nantes Opéra, Pelléas et Mélisande de Debussy est l’objet d’une nouvelle production très attendue, du 23 mars au 13 avril 2014. A la fois réaliste et onirique, la mise en scène d’Emmanuelle Bastet devrait exprimer les facettes multiples d’un ouvrage essentiellement poétique… Elle a rencontré pour la première fois Pelléas au moment de la mise en scène de l’opéra par Yannis Kokkos (avec lequel elle travaillait) à Bordeaux et Montpellier en 2002. Depuis Emmanuelle Bastet rêvait de nourrir sa propre conception de l’ouvrage.
Pour ce nouveau PellĂ©as, la metteure en scène retrouve son complice Tim Northam, qui signe les costumes et la scĂ©nographie, et avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă  ses cĂ´tĂ©s pour les productions prĂ©cĂ©demment rĂ©alisĂ©es pour Angers Nantes OpĂ©ra : Lucio Silla de Mozart et OrphĂ©e et Eurydice de Gluck. Ni abstraite ni trop symboliste/lique, le PellĂ©as de Bastet rentre dans le concret. Rendre explicite l’onirisme et la part du rĂŞve amoureux. EsthĂ©tiquement, le spectacle relève le dĂ©fi : les rĂ©fĂ©rences Ă  Hitchcock, aux espaces Ă©nigmatiques et ouverts du peintre amĂ©ricain Edouard Hopper nourrissent ici une nouvelle lecture du chef d’oeuvre lyrique de Debussy. Tensions prĂ©sentes mais silencieuses, violence aussi Ă  peine cachĂ©e, omniprĂ©sence nouvelle d’un personnage jusque lĂ  tenu dans l’ombre… la nouvelle production de PellĂ©as prĂ©sentĂ©e par Angers Nantes OpĂ©ra permet au théâtre de rĂ©investir la scène, aux chanteurs, d’y paraĂ®tre tels les fabuleux acteurs d’un film Ă  suspens de plus en plus prenant, au fil tragique aussi captivant qu’irrĂ©solu.

CLIC_macaron_2014Au centre du travail, l’amour des jeunes adolescents qui se rencontrent et s’évadent dans un monde suspendu destiné à la mort : Pelléas et Mélisande dans Allemonde. Au réalisme du décor (immense bibliothèque qui rappellent par les volumes des rayonnages, autant d’histoires d’une saga familiale très présente encore avec ses mystères et ses filiations, ses intrigues oubliées et tues) s’oppose le rêve des deux amants… A chaque retrouvaille correspond un épanchement onirique et symboliste qui contraste avec le contexte réaliste. Cette présence du rêve et de l’harmonie avait déjà suscité dans la mise en scène d’Orphée et Eurydice des épisodes réussis dont pour le tableau des Champs Élysées, l’évocation de l’enfance des époux, brève et saisissante échappée dans l’innocence… Ici, la présence d’un corps étranger (Mélisande) dans une famille « bourgeoise « au passé mémoriel précipite le drame et rend visible ce qui était tenu caché ou silencieux.

 

 

Thriller hitchcockien

 

Pour les lieux divers et prĂ©cisĂ©ment dĂ©crits par Maeterlinck, – la fontaine, la tour, la grotte, les sous-terrains -, une dĂ©cor unique pour exprimer le monde clos et asphyxiant d’Allemonde. Genneviève et mĂŞme PellĂ©as qui en part sans ĂŞtre capable de le quitter, restent Ă  demeure dans un château pourtant Ă©touffant comme … un cercueil. Comme extĂ©nuĂ©s avant d’avoir agi, chacun reste dans un aveuglement tragique et silencieux.

 

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Pour Emmanuelle Bastet, MĂ©lisande reste une Ă©nigme, un ĂŞtre insaisissable qui renvoie comme un miroir fascinant l’image fantasmatique que les autres veulent voir d’elle. Fragile mais fatale, elle fait naĂ®tre la curiositĂ©, surtout le dĂ©sir : le mariage pour Golaud, l’interdit pour PellĂ©as, avec la fameuse scène de la chevelure (emblème qui fixe l’attraction de PellĂ©as sur le corps de MĂ©lisande). Ce pourrait ĂŞtre une prĂ©figuration de Lulu, victime et bourreau, ingĂ©nue innocente mais aussi provocatrice sans ĂŞtre cependant manipulatrice… Le mystère qui enveloppe MĂ©lisande comme PellĂ©as, c’est la prĂ©sence implicite d’un traumatisme ancien qui au moment de l’action, laisse envisager toujours l’ombre et la menace de la catastrophe. Chacun d’eux a cette blessure prĂ©sente oĂą l’Ă©coute et l’attention du spectateur tendent Ă  s’enfoncer : la musique est lĂ  aussi pour les y encourager.

A travers les yeux d’Yniold … Rêve ou réalité ?
Visuellement, Emmanuelle Bastet cite les tableaux de Hopper, les films de Hitchcok (En attendant Marnie particulièrement) dans une rĂ©alisation qui devrait Ă©voquer le climat tendu et vĂ©nĂ©neux des films du cinĂ©aste britannique. Le seul ĂŞtre qui souffre vraiment ici serait le petit garçon Yniold (rĂ´le travesti) qui assiste impuissant mais fortement impressionnĂ© au lent dĂ©litement de la famille, Ă  la folie de son père Golaud, Ă  la dĂ©route des amants dĂ©voilĂ©s… Le drame familial est ainsi reprĂ©sentĂ© Ă  travers ses yeux, ce qui est explicitement indiquĂ© quand Golaud utilise l’enfant pour espionner PellĂ©as et MĂ©lisande dans l’une des scènes les plus violentes de l’opĂ©ra … L’enfance contrepoint et rĂ©vĂ©lateur de la sauvagerie et de la barbarie des adultes, est un Ă©lĂ©ment moteur dans les mises en scène d’Emmanuelle Bastet. En rĂ©alitĂ©, la relation de PellĂ©as et de MĂ©lisande ne serait-elle pas aussi le fruit de l’imagination du garçon troublĂ© par les membres d’une famille qui l’interroge et dĂ©concerte sa petite âme en mal d’évasion ?
Dans ce bouillonnement émotionnel qui fait naître la confusion et le trouble, l’essentiel n’est peut-être pas de rétablir la cohérence d’une œuvre dans son déroulement explicite, mais de suivre les images de la musique qui souvent exprime plus clairement ce que les mots du livret tentent toujours à cacher ou sans les dire précisément.
C’est donc un opéra d’atmosphère où la mémoire et le rêve submergent le réel, où l’inconscient surgit là où on ne l’attend pas, où les actes de la psyché se manifestent différemment et de façon imprévisible, dont les enjeux et l’activité souterraine pourront nous être enfin révélés à Nantes et à Angers à partir du 23 mars 2014.

 

 

 

Claude Debussy (1862-1918)
Pelléas et Mélisande

Drame lyrique en cinq actes.
Livret de Maurice Maeterlinck, d’après sa pièce Ă©ponyme.
Créé à l’Opéra-Comique de Paris, le 30 avril 1902.
nouvelle production

Direction musicale : Daniel Kawka
Mise en scène : Emmanuelle Bastet
Scénographie et costumes : Tim Northam
Lumière : François Thouret

avec
Armando Noguera, Pelléas
Stéphanie d’Oustrac, Mélisande
Jean-François Lapointe, Golaud
Wolfgang Schöne, Arkel
Cornelia Oncioiu, Geneviève
Chloé Briot, Yniold
Frédéric Caton, Le Docteur

ChĹ“ur d’Angers Nantes OpĂ©ra – Direction Xavier Ribes
Orchestre National des Pays de la Loire

[Opéra en français avec surtitres]

7 REPRESENTATIONS en semaine Ă  20h, le dimanche Ă  14h30

5 à NANTES Théâtre Graslin
dimanche 23, mardi 25, jeudi 27, dimanche 30 mars, mardi 1er avril 2014

2 Ă  ANGERS Le Quai
vendredi 11, dimanche 13 avril 2014

Billetteries : Angers 02 41 22 20 20 / Nantes 02 40 69 77 18 – www.angers-nantes-opera.com
Tarifs : Plein : de 60 € à 30 € / Réduit : de 50€ à 20 € / Très réduit : de 30 € à 10 €. Places Premières : 160 €

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Illustrations : © Jef Rabillon 2014

Pelléas et Mélisande par Emmanuelle Bastet

Angers Nantes Opéra : Pelléas idéalAngers Nantes Opéra. Debussy: Pelléas et Mélisande. 23 mars > 13 avril 2014.  A l’affiche d’Angers Nantes Opéra, Pelléas et Mélisande de Debussy est l’objet d’une nouvelle production très attendue, du 23 mars au 13 avril 2014. A la fois réaliste et onirique, la mise en scène d’Emmanuelle Bastet devrait exprimer les facettes multiples d’un ouvrage essentiellement poétique… Elle a rencontré pour la première fois Pelléas au moment de la mise en scène de l’opéra par Yannis Kokkos (avec lequel elle travaillait) à Bordeaux et Montpellier en 2002. Depuis Emmanuelle Bastet rêvait de nourrir sa propre conception de l’ouvrage.
Pour ce nouveau Pelléas, la metteure en scène retrouve son complice Tim Northam, qui signe les costumes et la scénographie, et avait déjà été à ses côtés pour les productions précédemment réalisées pour Angers Nantes Opéra : Lucio Silla de Mozart et Orphée et Eurydice de Gluck. Ni abstraite ni trop symboliste/lique, le Pelléas de Bastet rentre dans le concret. Rendre explicite l’onirisme et la part du rêve amoureux. Au centre du travail, l’amour des jeunes adolescents qui se rencontrent et s’évadent dans un monde suspendu destiné à la mort : Pelléas et Mélisande dans Allemonde. Au réalisme du décor (immense bibliothèque qui rappellent par les volumes des rayonnages, autant d’histoires d’une saga familiale très présente encore avec ses mystères et ses filiations, ses intrigues oubliées) s’oppose le rêve des deux amants… A chaque retrouvaille correspond un épanchement onirique et symboliste qui contraste avec le contexte réaliste. Cette présence du rêve et de l’harmonie avait déjà suscité dans la mise en scène d’Orphée et Eurydice des épisodes réussis dont pour le tableau des Champs Élysées, l’évocation de l’enfance des époux, brève et saisissante échappée dans l’innocence… Ici, la présence d’un corps étranger (Mélisande) dans une famille « bourgeoise «  au passé mémoriel précipite le drame et rend visible ce qui était tenu caché ou silencieux.

 

 

Thriller hitchcockien

 

Pour les lieux divers et prĂ©cisĂ©ment dĂ©crits par Maeterlinck, – la fontaine, la tour, la grotte, les sous-terrains -, une dĂ©cor unique pour exprimer le monde clos et asphyxiant d’Allemonde. Genneviève et mĂŞme PellĂ©as qui en part sans ĂŞtre capable de le quitter, restent Ă  demeure dans un château pourtant Ă©touffant comme un cercueil. Comme extĂ©nuĂ©s avant d’avoir agi, chacun reste dans un aveuglement tragique et silencieux.

 

PELLEAS-ANO-575

 

 

Pour Emmanuelle Bastet, MĂ©lisande reste une Ă©nigme, un ĂŞtre insaisissable qui renvoie comme un miroir fascinant l’image fantasmatique que les autres veulent voir d’elle. Fragile mais fatale, elle fait naĂ®tre la curiositĂ©, surtout le dĂ©sir : le mariage pour Golaud, l’interdit pour PellĂ©as, avec la fameuse scène de la chevelure (emblème qui fixe l’attraction de PellĂ©as sur le corps de MĂ©lisande). Ce pourrait ĂŞtre une prĂ©figuration de Lulu, victime et bourreau, ingĂ©nue innocente mais aussi provocatrice sans ĂŞtre cependant manipulatrice… Le mystère qui enveloppe MĂ©lisande comme PellĂ©as, c’est la prĂ©sence implicite d’un traumatisme ancien qui au moment de l’action, laisse envisager toujours l’ombre et la menace de la catastrophe. Chacun d’eux a cette blessure prĂ©sente oĂą l’Ă©coute et l’attention du spectateur tendent Ă  s’enfoncer : la musique est lĂ  aussi pour les y encourager.

A travers les yeux d’Yniold … Rêve ou réalité ?
Visuellement, Emmanuelle Bastet cite les tableaux de Hopper, les films de Hitchcok (En attendant Marnie particulièrement) dans une rĂ©alisation qui devrait Ă©voquer le climat tendu et vĂ©nĂ©neux des films du cinĂ©aste britannique. Le seul ĂŞtre qui souffre vraiment ici serait le petit garçon Yniold (rĂ´le travesti) qui assiste impuissant mais fortement impressionnĂ© au lent dĂ©litement de la famille, Ă  la folie de son père Golaud et la dĂ©route des amants dĂ©voilĂ©s… Le drame familial est ainsi reprĂ©sentĂ© Ă  travers ses yeux, ce qui est explicitement indiquĂ© quand Golaud utilise l’enfant pour espionner PellĂ©as et MĂ©lisande dans l’une des scènes les plus violentes de l’opĂ©ra … L’enfance contrepoint et rĂ©vĂ©lateur de la sauvagerie et de la barbarie des adultes, est un Ă©lĂ©ment moteur dans les mises en scène d’Emmanuelle Bastet. En rĂ©alitĂ©, la relation de PellĂ©as et de MĂ©lisande ne serait-elle pas aussi le fruit de l’imagination du garçon troublĂ© par les membres d’une famille qui l’interroge et dĂ©concerte sa petite âme en mal d’évasion ?
Dans ce bouillonnement émotionnel qui fait naître la confusion et le trouble, l’essentiel n’est peut-être pas de rétablir la cohérence d’une œuvre dans son déroulement explicite, mais de suivre les images de la musique qui souvent exprime plus clairement ce que les mots du livret tentent toujours à cacher ou sans les dire précisément.
C’est donc un opéra d’atmosphère où la mémoire et le rêve submergent le réel, où l’inconscient surgit là où on ne l’attend pas, où les actes de la psyché se manifestent différemment et de façon imprévisible, dont les enjeux et l’activité souterraine pourront nous être enfin révélés à Nantes et à Angers à partir du 23 mars 2014.

 

 

 

Claude Debussy (1862-1918)
Pelléas et Mélisande

Drame lyrique en cinq actes.
Livret de Maurice Maeterlinck, d’après sa pièce Ă©ponyme.
Créé à l’Opéra-Comique de Paris, le 30 avril 1902.
nouvelle production

Direction musicale : Daniel Kawka
Mise en scène : Emmanuelle Bastet
Scénographie et costumes : Tim Northam
Lumière : François Thouret

avec
Armando Noguera, Pelléas
Stéphanie d’Oustrac, Mélisande
Jean-François Lapointe, Golaud
Wolfgang Schöne, Arkel
Cornelia Oncioiu, Geneviève
Chloé Briot, Yniold
Frédéric Caton, Le Docteur

ChĹ“ur d’Angers Nantes OpĂ©ra – Direction Xavier Ribes
Orchestre National des Pays de la Loire

[Opéra en français avec surtitres]

7 REPRESENTATIONS en semaine Ă  20h, le dimanche Ă  14h30

5 à NANTES Théâtre Graslin
dimanche 23, mardi 25, jeudi 27, dimanche 30 mars, mardi 1er avril 2014

2 Ă  ANGERS Le Quai
vendredi 11, dimanche 13 avril 2014

Billetteries : Angers 02 41 22 20 20 / Nantes 02 40 69 77 18 – www.angers-nantes-opera.com
Tarifs : Plein : de 60 € à 30 € / Réduit : de 50€ à 20 € / Très réduit : de 30 € à 10 €. Places Premières : 160 €

 

 

Illustrations : © Jef Rabillon 2014

Compte-rendu : Bordeaux. OpĂ©ra, le 29 septembre 2013. Mozart : Lucio Silla. Tiberius Simu, Elizabeth Zharoff, Paola Gardina… Jane Glover, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

Lucio Silla Emmanuelle BastetL’OpĂ©ra national de Bordeaux commence la saison lyrique 2013-2014 en toute noblesse et candeur avec l’opĂ©ra seria du jeune Wolfgang Amadeus Mozart, Lucio Silla. La coproduction d’Angers Nantes OpĂ©ra, l’OpĂ©ra de Rennes et de l’OpĂ©ra National de Bordeaux affiche en octobre 2013, une jeune distribution plein d’Ă©clat, superbement conduite par la metteure en scène Emmanuelle Bastet. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est dirigĂ© par la chef anglaise Jane Glover. 

 

L’étincelle mozartienne ou les virtuosités concertées

 

Wolfgang Amadeus Mozart compose Lucio Silla Ă  l’automne de 1772 Ă  l’âge de 16 ans. Il s’agĂ®t de sa dernière commande italienne d’opĂ©ra. S’il n’a pas forcĂ©ment la grandeur ni l’Ă©quilibre de ses opĂ©ras de maturitĂ©, il reste un ouvrage tout Ă  fait fascinant qui prĂ©voit dĂ©jĂ  des pages d’Idomeneo et de Cosi Fan Tutte. Le livret très conventionnel est de la plume de Giovanni de Gamerra, rĂ©visĂ© par MĂ©tastase. Il raconte l’histoire, avec beaucoup de licence vis-Ă -vis au personnage historique, de Lucio Silla, soldat romain devenu dictateur. Il dĂ©sire Ă©pouser Giunia, fille de son ennemi Caius Marius, fiancĂ©e au proscrit Cecilio. Ce dernier revient Ă  Rome en secret avec l’aide de son ami Cinna, aimĂ© lui-mĂŞme par Celia, sĹ“ur de Lucio Silla. Après des essais meurtriers et des pleurs, Silla montre une gĂ©nĂ©rositĂ© absolue, il fait place aux citoyens et cĂ©lèbre un double mariage.

Si Mozart ne rompt pas avec les contraintes formelles de la tradition seria, ni s’en approprie vĂ©ritablement comme il le fera dans Idomeneo, il innove notamment avec les nombreux rĂ©citatifs accompagnĂ©s, l’inclusion des cavatines et en ce qui concerne la quantitĂ© de strophes dans les airs. Il concentre ses forces crĂ©atrices dans l’orchestre et dans les rĂ´les de Giunia et de Cecilio, plus que dans celui du dictateur protagoniste. Lucio Silla est interprĂ©tĂ© par le tĂ©nor Tiberius Simu complètement investi d’un point de vue vocal comme dramatique, mais dont le rĂ´le est par nature gĂ©nĂ©rique. Cecilio, l’amoureux exilĂ©, est interprĂ©tĂ© par la mezzo-soprano Paola Gardina. A la diffĂ©rence de Silla, son rĂ´le est loin d’ĂŞtre ingrat. Si nous trouvons que ses notes graves manquaient parfois de sĂ»retĂ©, elle rayonne dans les hauteurs de sa tessitura et surtout est complètement engagĂ© et crĂ©dible d’un point de vue théâtrale. La soprano Elizabeth Zharoff chante Giunia. Le rĂ´le le plus pathĂ©tique de l’œuvre est magistralement interprĂ©tĂ© par la jeune soprano AmĂ©ricaine. Il est aussi d’une grande difficultĂ© vocale, notamment l’air du deuxième acte « Ah se crudel periglio » rempli des sauts, d’acciacatures, d’intervalles insolents, lignes brisĂ©es et cetera. Zharoff fait preuve non seulement d’une incroyable agilitĂ©, mais aussi d’un aplomb impressionnant et d’un souffle inĂ©puisable. Son dernier air « Fra i pensier piĂą funesti di morte » est un sommet dramatique et musicale pour la soprano. Le morceau d’une grave profondeur de sentiment et d’une mobilitĂ© effrayante prĂ©voit dĂ©jĂ  le dernier air d’Elettra dans Idomeneo. Si le livret est plutĂ´t monochromatique, Mozart injecte saveur et humeur avec sa musique. Zharoff paraĂ®t consciente des limites dramatiques du personnage, l’heureuse consĂ©quence est qu’elle s’engage davantage aussi du point de vue théâtral.

Le Cinna charismatique de la soprano Eleonore Marguerre ainsi que la Celia drolatique de DaphnĂ© Touchais ont laissĂ© une marque puissante dans les limites de leur rĂ´les, qu’elles dĂ©passent parfois. Pour la première, elle a une prestance et une sĂ»retĂ© qui opaque souvent la prestation de ses partenaires. En ce qui concerne DaphnĂ© Touchais, elle est davantage comique, une des brillantes particularitĂ©s de cette mise en scène d’Emmanuelle Bastet, mais aussi entièrement Ă  l’aise dans ses passages staccato et dĂ©monstratifs. Le Choeur de l’OpĂ©ra National de Bordeaux dirigĂ© par Alexandre Martin est rĂ©actif et polyvalent, sobre et triomphal Ă  la fois.

L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est sans doute le protagoniste musical. Le jeune Mozart a eu accès Ă  un grand orchestre qu’il a exploitĂ© de mille manières. Il a Ă©crit des passages d’une surprenante intelligence et s’est servi impeccablement des cors, trompettes, timbales, flĂ»tes, hautbois et mĂŞme bassons pour rehausser l’attrait du drame parfois lent. Jane Glover dirige l’orchestre avec une dose d’Ă©lĂ©gance et d’humeur mozartienne. Si sa direction est Ă  la fois exubĂ©rante et maestosa comme la plume du maĂ®tre, quoi que lĂ©gèrement conservatrice.

Nous venons donc au vĂ©ritable protagoniste : la mise en scène d’Emmanuelle Bastet et son Ă©quipe crĂ©atrice. Les dĂ©cors intelligents et sensibles du scĂ©nographe Tim Northam sont Ă  la fois stylisĂ©s et Ă©conomes. Sa conception d’une structure tournante permanente s’accorde brillamment avec les lumières rĂ©ussies de François Thouret. Ensemble ils instaurent des rĂ©elles ambiances distinctes, et ce malgrĂ© l’Ă©conomie du plateau. Northam signe Ă©galement les costumes, Ă©lĂ©gantes et Ă©vocatrices d’un 18e siècle rĂŞvĂ©. Emmanuelle Bastet a eu le très difficile travail de mettre en scène un livret rempli de contraintes. Nous sommes davantage impressionnĂ©s par son traitement ingĂ©nieux des airs da capo et son formidable travail avec les acteurs/chanteurs. Elle a une vision du drame qui est Ă  la fois respectueuse et intĂ©ressante. Elle donne Ă  l’œuvre une certaine fraĂ®cheur sans jamais s’interposer entre le public et la partition. Au contraire, ses choix, qu’ils soient subtiles ou audacieux,  comme le chĹ“ur aux visages tannĂ©s ou la Celia issue de l’opera buffa, augmentent encore plus l’attrait de l’œuvre. A consommer sans modĂ©ration !

“Le prochain rendez-vous lyrique Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux est une coproduction avec le Staatstheater NĂĽrnberg de l’Otello de Verdi, dirigĂ© par Julia Jones et dont la mise en scène est signĂ© Gabriele Rech. DĂ©couvrez la saison entière 2013-2014 Ă  l’OpĂ©ra national de Bordeaux

 

Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux (Grand Théâtre), le 29 septembre 2013. Mozart : Lucio Silla. Tiberius Simu, Elizabeth Zharoff, Paola Gardina… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Jane Glover, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

Illustrations : © G.Bonnaud 2013

Compte-rendu : Nantes. Théâtre Graslin, le 2 juin 2013. Verdi : La Traviata, 1853. Mirella Bunoaica, Tassis Christoyannis … Roberto Rizzi Brignoli, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

La traviata emmanuelle bastet nantesNouvelle Traviata, raffinĂ©e, fĂ©minine et fragile pour le bicentenaire Verdi. Prochaines reprĂ©sentations les 5  (Nantes) puis 16 et 18 juin 2013 (Angers). Lolita en tutu rose fuchsia (ou plutĂ´t rose camĂ©lia, fleur omniprĂ©sente dans cette nouvelle production) et chaussures Ă  hauts talons vernis et lacets (la chaussure et ce fĂ©tichisme ostentatoire dont elle est l’objet, sont eux aussi très prĂ©sents), la Violetta imaginĂ©e par Emmanuelle Bastet tient de la poupĂ©e manipulĂ©e, autant idolâtrĂ©e que maltraitĂ©e. C’est un objet sexuel ritualisĂ© dans une sociĂ©tĂ© inhumaine qui peu Ă  peu (ouverture et dĂ©pouillement progressif du dĂ©cor, au cours des actes I, II et III) rĂ©ussit un chemin initiatique au terme duquel la courtisane retrouve sa dignitĂ© d’ĂŞtre humain : l’amour d’Alfredo qui la dĂ©sire pour ce qu’elle est et non ce qu’elle fait, lui restitue cette vĂ©ritĂ© et cette essence qui au dĂ©but lui sont refusĂ©es. La mise en scène rend clairement ce voyage de l’artifice Ă  la vĂ©ritĂ© : individu social instrumentalisĂ©, Violetta devient une âme accomplie, expiatoire certes, mais par son sacrifice et son renoncement ultimes, libĂ©rĂ©e de ses chaĂ®nes et de sa souillure.

 

 

Courtisane en déclin

 

Au I, c’est d’abord la collectionneuse de chaussures (une armoire entière haute jusqu’aux cintres !) qui s’affiche sans pudeur … Comme prise au piège, asphyxiĂ©e dans un Ă©crin fermĂ©, ceint de murs en miroirs, la jeune femme s’enivre en s’affaissant prise de vertiges. L’ouverture l’indique clairement : La Traviata est surtout un opĂ©ra intimiste et son ouverture est davantage qu’un lever de rideau: les cordes pleurent; elles indiquent l’Ă©tat d’extĂ©nuation totale d’une jeune femme usĂ©e qui va bientĂ´t expirer. Mais que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit bien du combat d’une femme contre la sociĂ©tĂ© puritaine et bourgeoise Ă  l’Ă©poque de Verdi (soit 1853, date de la crĂ©ation) ; la violence s’y invite ; elle est mĂŞme terrifiante car surtout psychologique ; en noir et rouge ou rose, tout le travail d’Emmanuelle Bastet renforce et suit ce pĂ©riple intĂ©rieur ou ce sont la finesse et la fragilitĂ©, et finalement la rĂ©sistance d’un ĂŞtre terrassĂ© mais libre, qui se dĂ©voilent devant nous.
Si les miroirs sont un poncif Ă©culĂ© vu et revu dans nombre de productions lyriques, les perspectives qu’ils dessinent au I, s’avèrent gĂ©niales : l’image dĂ©multipliĂ©e de l’hĂ©roĂŻne souligne les vertiges d’une existence creuse et factice dont tous les gestes exhibĂ©s en public, singent une mĂ©canique Ă©cĹ“urante ; le miroir permet aussi autre chose : il offre  ensuite une scène collective (le brindisi) Ă  la dramaturgie millimĂ©trĂ©e : nous rappelant certaines scènes cinĂ©matographiques (les Enfants du Paradis ? …), ou les futurs amants Ă  peine prĂ©sentĂ©s, se perdent au sein de la foule des parasites jouisseurs, pour mieux  … se reconnaitre l’un Ă  l’autre : regards croisĂ©s, instants suspendus essentiels … complicitĂ© silencieuse au sein d’un tumulte dĂ©monstratif de rires et de bluf social… La direction d’acteurs est prodigieuse; d’une intelligence saisissante : merci pour cet instant de pure finesse théâtrale qui rĂ©tablit la justesse des gestes simples mais si puissants et suggestifs… Du grand art. On croit soudainement au pur amour, Ă  ce miracle inouĂŻ …  qui se glisse dans la vie artificielle d’une Violetta dĂ©jĂ  condamnĂ©e.

Dans ce portrait tout en sensibilitĂ© et fragilitĂ©, la mise en scène plonge dans l’esprit de  l’hĂ©roĂŻne, au point qu’après le sacrifice exigĂ© par Germont père au II, la scène exprime les visions dĂ©formĂ©es d’une vie extĂ©nuante : chez Flora oĂą Violetta objet sexuel sur son lit d’exposition dĂ©voilĂ©e face Ă  la foule, retrouve son ancien amant Alfredo qui l’humilie… Plus intĂ©ressantes encore, ces voix du Carnaval parisien au III sont de vrais chanteurs en fond de scène, masse indistincte qui concrĂ©tise ainsi les hallucinations d’une Violetta mourante, abandonnĂ©e, seule Ă  Paris… Les choristes prennent ici des risques mĂ©ritants pour une sĂ©quence qui se chante normalement en coulisses. Mais l’idĂ©e est gĂ©niale et se justifie pleinement dans le portrait d’une femme oppressĂ©e dĂ©lirante qui revendique son droit Ă  la libertĂ© et l’apaisement … En Ă©numĂ©rant avec Ă´ combien de finesse, l’espace mental de l’hĂ©roĂŻne, – ses vertiges, ses espoirs, ses  vaines espĂ©rances-,  la mise en scène touche au plus juste, la vĂ©ritĂ© d’un ĂŞtre multiple : un portrait de femme admirablement brossĂ© dont seule la Lulu de Berg, au regard de sa complexitĂ©, serait l’hĂ©ritière plus tardive.

Saisissante Violetta

Cette Violetta Ă©tonne a contrario de son image Ă©rotisĂ©e, par sa … sincĂ©ritĂ© humaine. Une justesse souvent dĂ©chirante qui par un jeu Ă©conome dĂ©voile les failles, les doutes, les blessures d’une femme-enfant rĂ©ellement poignante. C’est peu dire que la jeune soprano roumaine, Mirella Bunoaica, donne corps et âme au personnage : elle est Violetta, âme ardente, corps dĂ©chirĂ©, accablĂ© … jusqu’Ă  sa libĂ©ration finale ; et sa jeunesse, outre la couleur dĂ©lectable du timbre, la facilitĂ© des aigus toujours magnifiquement couverts et ronds, souligne idĂ©alement la fragilitĂ© incandescente de l’hĂ©roĂŻne. Quelle rĂ©vĂ©lation ! Elle chante dĂ©jĂ  Gilda et Mimi, mais sa Violetta nous touche infiniment ; au contraire de ses consoeurs qui ont parfois attendu toute une carrière pour aborder le rĂ´le, au risque de paraĂ®tre trop âgĂ©es, Mirella Bunoaica saisit par sa puretĂ© dramatique, son innocence naturelle : une rencontre captivante entre un rĂ´le et une interprète qui demain chantera La Sonnambula Ă  l’OpĂ©ra de Stuttgart.

A ses cĂ´tĂ©s, on reste moins convaincus par la santĂ© vocale toujours rien que musclĂ©e et tendue, toute en muscles et ressorts de l’indiscutable Edgaras Montvidas : le tĂ©nor lituanien montre ses capacitĂ©s bien chantantes mais le style fait dĂ©faut : son Verdi ne sonne jamais intimiste ni intĂ©rieur ; manque de nuances, projection systĂ©matique et intensitĂ© jamais mesurĂ©e, le personnage perd de cette vĂ©ritĂ© Ă©motionnelle, de cette blessure si dĂ©lectable chez sa partenaire. Pour nous, il n’est pas au mĂŞme diapason Ă©motionnel que celui de sa partenaire …

Par contre, Tassis Christoyannis incarne un Germont d’une subtilitĂ© humaine aussi troublante que Violetta : on a rarement vu et Ă©coutĂ© la fragilitĂ© et la souffrance du père avec autant de finesse ; s’il est capable au nom de la morale bourgeoise d’exiger de Violetta, l’inacceptable, l’homme se rĂ©vèle aussi dans le dĂ©chirement que lui a causĂ© le dĂ©part du fils (hors de sa famille, aux cĂ´tĂ©s de la jeune courtisane …) ; dans cette compassion nouvelle qui le rend si proche de la Violetta dĂ©truite au II ; c’est Ă  la fois un bourreau moralisateur et un père aimant ; deux visages a priori antinomiques, pourtant bien prĂ©sents dans la partition et que rĂ©alise avec un style irrĂ©prochable le très subtil baryton nĂ© Ă  Athènes. Comme c’est le cas de sa jeune consĹ“ur, Tassis Christoyannis captive par ses dons d’acteur comme ses phrasĂ©s mielĂ©s d’une suavitĂ© irrĂ©sistible. La performance est d’autant plus remarquable qu’elle rĂ©tablit une facette essentielle chez Verdi, la relation du père Ă  sa fille : certes Violetta n’est pas sa fille mais il joue symboliquement ce rĂ´le en particulier chez Flora oĂą il dĂ©fend la jeune femme des accusations profĂ©rĂ©es par Alfredo ; puis au chevet de la mourante au III, rĂ©alisant sa promesse … Si ce thème Ă©claire les opĂ©ras Rigoletto, Simon Boccanegra et avant, Stiffelio (le rĂ´le de Stankar les anticipe tous), un tel lien se noue aussi dans La Traviata et la mise en scène d’Emmanuelle Bastet a l’immense mĂ©rite d’Ă©blouir aussi sur ce point crucial de l’oeuvre. A l’inverse combien de Germont statufiĂ©s et raides, souvent caricaturaux dans leur dignitĂ© bourgeoise, avons-nous pu voir jusque lĂ  …
Restent les chĹ“urs vaillants et prĂ©sents (parfaits dans l’intervention des masques du Carnaval parisien au III, exposĂ©s comme nous l’avons dit hors de la coulisse, en fond de scène), l’orchestre de plus en plus cohĂ©rent et juste en cours de reprĂ©sentation, sous la direction vive de Roberto Rizzi Brignoli. Pour son bicentenaire 2013, Verdi ne pouvait espĂ©rer meilleure dramaturgie ni rĂ©alisation visuelle plus fine et intelligente. La preuve est faite Ă  nouveau qu’Angers Nantes OpĂ©ra, grâce Ă  l’exigence artistique de Jean-Paul Davois, son directeur gĂ©nĂ©ral, rĂ©ussit en combinaison parfaite, l’union de la musique et du théâtre. Après Son OrphĂ©e et Eurydice de Gluck,  prĂ©sentĂ© Ă©galement Ă  Nantes et Ă  Angers, Emmanuelle Bastet, ex assistante de Robert Carsen, dĂ©montre sa très subtile inspiration. A voir absolument … Ă  l’affiche le 5 juin (dernière reprĂ©sentation Ă  Nantes, Théâtre Graslin) puis les 16 et 18 juin 2013 sur la vaste scène du Quai Ă  Angers.


Nantes. Théâtre Graslin, le 2 juin 2013. Verdi : La Traviata,
1853. Mirella Bunoaica, Violetta ValĂ©ry. Edgaras Montvidas, Alfredo. Tassis Christoyannis, Germont père … Choeurs d’Angers Nantes OpĂ©ra (Sandrine Abello, direction). Orchestre national des Pays de La Loire. Roberto Rizzi Brignoli, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

Compte-rendu : Nantes. Angers Nantes OpĂ©ra (Théâtre Graslin), le 28 mai 2013. Verdi : la Traviata. Mirella Buonaica… Roberto Rizzi Brignoli, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

La traviata emmanuelle bastet nantesLe Théâtre Graslin de Nantes accueille la nouvelle production d’Angers Nantes OpĂ©ra de La Traviata de Verdi. La production très attendue, clĂ´t l’extraordinaire saison 2012-2013. Quelle pertinence de la part de la maison pour l’annĂ©e Verdi, mais surtout quelle Ă©quipe incroyable rĂ©unie pour la crĂ©ation d’un grand classique du rĂ©pertoire. La distribution est jeune et enflammĂ©e. Elle est sous la direction théâtrale d’une sincĂ©ritĂ© ravissante, sous l’oeil expert de la metteur en scène Emmanuelle Bastet. La direction de l’Orchestre National des Pays de la Loire est assurĂ©e par le chef Roberto Rizzi Brignoli et celle du Choeur d’Angers Nantes OpĂ©ra par Sandrine Abello.

 

 

Une Traviata d’une beautĂ© universelle

 

La Traviata est certainement l’un des opĂ©ras les plus cĂ©lèbres et les plus jouĂ©s dans le monde. Le livret de Francesco Maria Piave d’après La Dame aux camĂ©lias d’Alexandre Dumas fils n’y est pour rien. Le grand Verdi a su donner davantage de consistance et d’humanitĂ© aux personnages mis en musique. L’invention mĂ©lodique et le sens aigu du drame du compositeur font des sentiments exprimĂ©s lors des trois actes, une vĂ©ritable et prenante expĂ©rience esthĂ©tique. Une telle richesse est, certes, difficile Ă  nuire, mais il est aussi difficile d’ĂŞtre Ă  la hauteur du drame tout en gardant le sens de l’individualitĂ©, requis.

Nous remarquons que la distribution des chanteurs est arrivĂ©e Ă  garder cette humanitĂ©, sans que cela affecte leur engagement vis-Ă -vis de l’oeuvre. La jeune soprano roumaine Mirella Buonaica incarne le rĂ´le de Violetta avec un heureux mĂ©lange de brio et de fragilitĂ©. Du point de vue vocal, elle interprète sa scène et air du premier acte “E strano… … Sempre libera” avec une progression exquise, de l’abandon sentimental initial au climax extatique de la dernière partie avec une coloratura enragĂ©e qui cache derrière elle, un poignant dĂ©sespoir. Elle prend très peu de temps Ă  se chauffer et nous ne pouvons que saluer sa prise de rĂ´le.

Dès lors, ses interventions avec l’Alfredo d’Edgaras Montvidas sont très crĂ©dibles. Pour les coeurs et oreilles habituĂ©s Ă  une Sutherland et Ă  un Pavarotti, le jeune couple peut bouleverser. C’est en l’occurrence un bouleversement qui nous ravit, et dans le plus pur esprit de l’oeuvre musicale et littĂ©raire. Comme la soprano, le tĂ©nor s’impose lui aussi immĂ©diatement. Il devient très vite l’incarnation d’un jeune amoureux, insolent mais Ă  fleur de peau. Son chant est beau, nuancĂ© ; il a une qualitĂ© sonore quelque peu juvĂ©nile qui le fait rayonner. S’il ose embellir lĂ©gèrement la ligne vocale lors de la cĂ©lèbre chanson Ă  boire du premier au 1er air “Libbiamo libbiamo“, sa prestation n’est pas du tout interventionniste et il ne se sert pas du tout d’un expressionnisme quelconque. Sa performance paraĂ®t, au contraire, impulsĂ©e par un dĂ©sir brulant de vĂ©racitĂ©.

De mĂŞme pour le baryton Tassis Christoyannis dans le rĂ´le du père d’Alfredo, Giorgio Germont. Nous sommes, d’ailleurs, fortement touchĂ©s par son incarnation sensible et complexe du personnage. Son investissement se traduit en un chant immaculĂ© et nous ne pouvons qu’ĂŞtre admiratifs de la belle couleur et de la touchante chaleur de sa voix.

Les rĂ´les secondaires sont tout Ă  fait corrects. Une remarque spĂ©ciale pour le Marquis d’Obigny de Pierre Doyen et la Flora Bervoix de Leah-Marian Jones, tous les deux charismatiques. Comme d’habitude le choeur d’Angers Nantes OpĂ©ra sous la direction engagĂ©e de Sandrine Abello impressionne par son investissement. Dans ce sens, les chanteurs sont presque plus brillants dans la chanson Ă  boire du 1er acte que les solistes eux-mĂŞmes! Leur engagement est stable au cours des trois actes et la performance surprend par sa fraĂ®cheur.

L’Orchestre National des Pays de la Loire peint avec excellence les diffĂ©rents visages de la joie, de l’amour et de la douleur. Si la cohĂ©sion avec les chanteurs paraĂ®t parfois peu Ă©vidente sous la baguette de Roberto Rizzi Brignoli, le chef exploite Ă  merveille les bontĂ©s de l’orchestre, qui semble aussi investi dans le drame et ses nuances que l’excellente distribution des chanteurs. Il est brillantissime lors du fameux Brindisi, d’une rĂ©activitĂ© surprenante lors de la scène et de l’air de Violetta au premier acte et  d’un son d’une beautĂ© saisissante au dernier. Le sommet est avant la fin du 2ème acte lors de l’interaction Ă©mouvante entre Violetta et Germont. La tension est palpable. Le coeur de la courtisane bat de plus en plus fort et l’orchestre bat avec elle, il est prĂŞt Ă  se rompre …

Inoubliable performance d’acteurs … comme reste mĂ©morable, la magnifique mise en scène d’Emmanuelle Bastet. Voulant prendre distance des conventions, la vision est d’une Ă©tonnante actualitĂ©, d’une franchise dramatique, d’une esthĂ©tique Ă©lĂ©gante et distinguĂ©e, surtout d’une universalitĂ© philosophique que nous ne saurions jamais assez saluer. Son Ă©quipe a, comme elle, un souci stylistique qui se marie brillamment avec l’intimitĂ© rĂ©aliste de l’oeuvre.

La noble simplicitĂ© du plateau, avec des miroirs omniprĂ©sents qui reflètent de façon surprenante les sentiments des personnages, tout comme les paillettes et l’Ă©tincelle de la sociĂ©tĂ© mondaine. Mais ces mĂŞmes miroirs rĂ©vèlent aussi le fardeau de l’or, et nous montrent ainsi que Violetta est en effet une jeune Ă©toile brillante et …  mourante.
Le gĂ©nie crĂ©atif d’Emmanuelle Bastet nous montre avec des moyens superficiels, un drame d’une bouleversante profondeur. Dans ce sens les fantastiques costumes modernes, et pour la plupart bichromatiques, de VĂ©ronique Seymat, ajoutent davantage Ă  la stimulation sensorielle, comme les dĂ©cors de Barbara de Limburg excitent eux, l’intellect. L’Ă©lĂ©gante Ă©conomie du plateau n’est pourtant pas dĂ©pourvue de symboles … les camĂ©lias roses omniprĂ©sents qui comme Violetta se fanent progressivement. Des escarpins d’une beautĂ© fatale. Des chanteurs-acteurs qui adhèrent complètement Ă  la vision de Bastet. Le tout d’une immense subtilitĂ© qui permet Ă  la musique, et surtout au drame d’ĂŞtre au premier plan. Nous n’avons que des bravos pour cette formidable production d’Angers Nantes OpĂ©ra, clĂ´turant la saison avec prestance et beautĂ©. Spectacle Ă  voir et revoir sans modĂ©ration encore Ă  Nantes le 5 juin, puis Ă  Angers les 16 et 18 juin 2013 au Quai.