Compte rendu, opéra. Paris. Opéra National de Paris (Bastille), le 2 novembre 2015. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Roberto Alagna, Ambrogio Maestri, Aleksandra Kurzak… Orchestre et choeurs de l’Opéra de Paris José Luis Basso, chef des choeurs. Donato Renzetti, direction musicale.

donizetti opera classiquenews gaetano-donizettiLe plus chaleureux des bijoux comiques de Donizetti revient à l’Opéra National de Paris ! L’Elisir d’Amore s’offre ainsi à nous en cet automne dans une production signée Laurent Pelly, et une distribution presque parfaite dont Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak forment le couple amoureux, aux côtés du fantastique baryton Ambrogio Maestri en Dulcamara. Les choeurs et l’orchestre de l’Opéra interprètent l’œuvre légère avec un certain charme qui ne se perd pas trop dans l’immensité de la salle. Un melodramma giocoso succulent malgré quelques bémols !

 

 

 

La « comédie romantique » par excellence, de retour à Paris

 

En 1832, Donizetti, grand improvisateur italien de l’époque romantique, compose L’Elisir d’Amore en deux mois (pas en deux semaines!). Le texte de Felice Romani s’inspire d’un précédent de Scribe pour l’opéra d’Auber « Le Philtre », dont la première a eu lieu un an auparavant. L’opus est une comédie romantique en toute légèreté, racontant l’amour contrarié du pauvre Nemorino pour la frivole et riche Adina, et leur lieto fine grâce à la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son “magico elisire”. Une Å“uvre d’une jouissance infatigable, véritable cadeaux vocal pour les 5 solistes, aux voix délicieusement flattés par les talents du compositeur.

En l’occurrence, s’impose un Roberto Alagna tout à fait fantastique en Nemorino. Nous peinons à croire que ce jeune homme amoureux a plus de 50 ans, tellement son investissement scénique et comique est saisissant. Mais n’oublions pas la voix qui l’a rendu célèbre et ce suprême art de la diction qui touche les cÅ“urs et caresses les sens. Véritable chef de file de la production, il est réactif et complice dans les nombreux ensembles et propose une « Una Furtiva Lagrima » de rêve, fortement ovationnée. A côte de ce lion sur la scène, la soprano Aleksandra Kurzak réussit à faire de son Adina, la coquette insolente que la partition cautionne. Elle prend peut-être un peu de temps pour être à l’aise, mais finit par offrir une prestation tout à fait charmante. Le Dulcamara d’Ambrogio Maestri est une force de la nature, et par sa voix large et seine, et par son jeu d’actor, malin et vivace à souhait ! Si nous sommes déçus du Belcore de Mario Cassi (faisant ses débuts à l’Opéra de Paris, comme c’est le cas de la Kurzak), notamment par sa piccola voce dans cette salle si grande et par une piètre implication dans sa partition, nous apprécions à  l’inverse, les qualités de la Giannetta de Melissa Petit.

Les choeurs de l’Opéra sont comme c’est souvent le cas, dans une très bonne forme, et se montrent réactif et jouissifs sous la direction de José Luis Basso. L’Orchestre de l’Opéra de Paris fait de son mieux sous la direction du chef Donato Renzetti. Quelques moments de grande beauté instrumentale se révèlent, par ci et par là, mais l’enchantement ce soir naît de l’écriture vocale fabuleuse plus que de l’écriture instrumentale très peu sophistiqué. Donizetti se distingue par son don incroyable de pouvoir imprimer des sensations et des sentiments sincères dans la texture même de la musique. La caractérisation musicale est incroyable et d’un naturel confondant (à l’opposé de la farce délicieuse d’un Rossini plus archétypal). Dans ce sens, la production de Laurent Pelly datant de 2006 s’accorde à ce naturel et à cette sincérité, tout en mettant en valeur l’aspect comique voire anecdotique de l’œuvre. Une délicieuse reprise que nous recommandons vivement à nos lecteurs ! A l’Opéra Bastille les 5, 8, 11, 14, 18, 21 et 25 novembre 2015.

L’Elixir d’amour à l’Aéroport de Milan

arte_logo_2013DONIZETTI_Gaetano_Donizetti_1Arte. Jeudi 17 septembre 2015, 20h50. Donizetti : L’Elixir d’amour à l’aéroport de Milan. Pour l’Expo Milano 2015, La Scala s’invite à l’aéroport Malpensa de Milan et y représente devant les caméras d’Arte (et de la RAI), l’Elisir d’amore de Donizetti créé en 1832 à Milan mais au Teatro della Canobbiana. L’intrigue est mince mais remaniée pour les planches lyriques, par l’excellent Romani (le librettiste de Bellini, d’après Scribe). Dans un village basque, un jeune paysan timide Nemorino en pince pour l’ardente arrogante Adina. Histoire d’amour teintée de romantisme désuet, le garçon n’ose déclarer sa flamme alors que la jeune fille n’attend que cela. Elle feint d’en aimer un autre, le sergent Belcore qu’elle compte même épouser sans délai… pour mieux éprouver le cÅ“ur de Nemorino. Avant le Tristan de Wagner (1865), déjà ici Nemorino se fait rouler par le charlatan Dulcamara qui lui vend une bouteille de Bordeaux pour un philtre d’amour (l’Elixir) : s’il boit, il deviendra irrésistible et Adina ne pourra lui résister. Mais au II, on prépare déjà la noce d’Adina et de Belcore : pour acheter à Dulcamara une autre bouteille d’Elixir (et faire boire Adina), Nemorino s’engage dans la troupe militaire de Belcore… Adina apprend cela, rachète le brevet de son fiancé et l’épouse, d’autant qu’entre temps, Nemorino a hérité de son oncle richissime. Ils seront jeunes, fortunés et déjà célèbres…

donizetti-687La partition de Donizetti revisite et l’opéra bouffa napolitain (personnage de Dulcamara pour un baryton délirant et burlesque), mais aussi le seria et l’opéra comique français par la profondeur émotionnelle des protagonistes dont le lunaire et tragique Nemorino (son air Una furtiva lagrima au II exprime avec une exceptionnelle intensité lunaire, le désespoir d’un cÅ“ur abandonné qui se sent trahi…) ; les duos éblouissent par leur parure expressive, d’un lyrisme échevelé, éperdu : la musique, raffinée, mélodiquement prenante dépassent un simple exercice comique. Et le personnage d’Adina, comme celui de Norina dans Don Pasquale (1843), semble ressusciter les piquantes astucieuses finalement au grand cÅ“ur, une évolution des figures féminines si mordantes et palpitantes du buffa napolitain depuis Pergolesi (La Serva padrona) et Jommelli (Don Trastullo).

 

Notre avis. Alors qu’a à faire une comédie de Donizetti dans l’aéroport de Milan ? A l’heure du tout sécuritaire, depuis l’attentat déjoué du Thalys, et quand le renforcement des mesures de sécurité des avions est le sujet essentiel, ce dispositif filmé par les caméras de télé (Arte et la Rai) frôle l’ineptie surréaliste : on veut nous mettre de la légèreté dans un monde qui tourne sur la tête ; un nouvel effet du déni collectif dans lequel nous vivons… D’autant que l’opéra va très bien et n’a guère besoin de renouveler ses publics… non, un aéroport est un lieu idéal pour placer caméras et micros, faire jouer tout un orchestre et des acteurs chanteurs. Et dire que la réalisatrice de l’opération (Grischa Asagaroff) craint des interférences provoquant des dérèglements dans la tour de contrôle !  Qu’a à gagner l’opéra dans cette opération technicomédiatique ? L’aéroport Malpensa se refait une image (à l’italienne), mais tous ceux qui auraient pu découvrir l’opéra par un autre biais que la salle du théâtre si élitiste ou impressionnante… attendront leur tour.

Songeons à l’argent investi pour cette opération : il aurait été mieux dépensé dans les multiples actions pédagogiques auprès des scolaires ou d’autres publics. Artistiquement, la production affiche le ténor italien en vogue : Vittorio Grigolo en Nemrino qui donnera la réplique à l’Adina de Eleonora Buratto. Cette production tient l’affiche de La Scala du 21 septembre au 17 octobre 2015 ; l’opération Malpensa est donc une sorte de générale avant les soirées classiques sur la scène scaligène. On se souvient d’une précédente opération (La Bohème de Puccini en septembre 2009) dans la banlieue de Berne…  action autrement plus bénéfique pour la démocratisation de l’opéra et pour toucher des spectateurs certainement déconcertés convaincus par cette confrontation bénéfique. Les théâtres d’opéra étant pour une bonne part subventionnés par l’Etat et les collectivités, il serait urgent que chaque action profitent surtout à ses principaux financeurs : les contribuables et les population (d’autant que le dispositif avait été une réussite largement relayée par classiquenews). Tout cela avait fait sens. L’Elixir à l’aéroport ne serait-il pas qu’une question d’opportunité marketing et de défi technique ? Les artistes, directeurs et scénographes feraient tout pour qu’on parle d’eux.

Les amateurs de Donizetti et de cette perle lyrique de 1832 seront eux ravis par un dispositif qui renouvellera peut-être la lecture de l’oeuvre…. A voir sur Arte, le 17 septembre 2015, à partir de 20h50.

 

 

 

 

 

Arte. Jeudi 17 septembre 2015, 20h50. Donizetti : L’Elixir d’amour à l’aéroport de Milan.

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