CRITIQUE, opéra. BORDEAUX, le 2 avril 2022. DONIZETTI : L’Elisir d’amore / L’Elixir d’amour. Shao, Trottmann… Venditti / Sinivia

CRITIQUE, opĂ©ra. BORDEAUX, le 2 avril 2022. DONIZETTI : L’Elisir d’amore / L’Elixir d’amour. Shao, Trottmann… Venditti / Sinivia – L’elisir d’amore de Gaetano Donizetti, un des piliers du rĂ©pertoire opĂ©ratique depuis 1832 et sa crĂ©ation. Le compositeur bergamasque a employĂ© toute la fantaisie, la poĂ©sie et le picaresque de sa plume pour en faire un bijou, un chef d’œuvre. Si la postĂ©ritĂ© a oubliĂ© la version française, Le philtre,  mise en musique par Daniel François Esprit Auber, un an auparavant, les maisons d’opĂ©ra ne cessent de proposer des visions diverses et variĂ©es de l’histoire de Nemorino et son « Ă©lixir d’amour ».

 

 

 

« Ei corregge ogni difetto,
ogni vizio di natura. »

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L’argument ne diffère pas vraiment du livret d’origine. Tout se passe dans le cadre bucolique d’une campagne quelconque. Les personnages semblent des caricatures de leurs états. Nemorino est un rêveur, naïf mais non dénué de sentiments nobles, contrairement à la tradition qui le représente en idiot du village. Il est un descendant direct de Ferrando (Così fan tutte de Mozart), Lindoro (Nina de Paisiello) et il s’apparente à ce que deviendront les grands héros tels Alfredo dans La Traviata de Verdi, ou même Fantasio ou Hoffmann chez Offenbach. Nemorino est un enfant du siècle et dans ce sens il nous touche avec autant de grâce qu’un poème de Musset ou un héros Balzacien. Face à lui Adina, espiègle, malicieuse et capricieuse est quasiment un personnage misogyne. Belcore, le bel officier est une caricature tout comme le charlatan Dulcamara. Romani, dans son livret a finalement donné plus de profondeur à Nemorino, malgré les lectures superficielles que l’on voit souvent.

À Bordeaux, finalement, le parti pris d’Adriano Sinivia, frôle parfois la niaiserie et même comporte des éléments, voire des moments gênants et d’un goût discutable.

 

 

 

Un film parodique sur la préhistoire

En effet, les personnages sont des liliputiens au milieu d’une campagne à la fois poétique dans son immensité et jonchée de detritii. Tels des esprits des campagnes, Adina, Nemorino et Belcore transitent dans des boîtes de conserve, une énorme roue de tracteur, des épis de blé, des coquelicots. Leurs affects sont rythmés par la météo et l’apparition ici ou là d’une vache, d’une famille de rats …d’une nuit aux mille lucioles pour le tube « Una furtiva lagrima ». C’est à se demander si M. Sinivia n’affiche pas un certain mépris pour le monde rural et ses habitants. Au lieu d’avoir un regard empreint de tendresse, il semble les représenter en vulgaires campagnols ou d’autres petits rongeurs vivant dans la vermine. C’est une honte de voir dans une fable paysanne cette vision qui se veut amusante et qui finalement est réductrice et irrespectueuse. Les costumes mélangent le tribal à la mode hippie altermondialiste et ajoutent une touche supplémentaire de mauvais goût à la construction des personnages qui semblent sortis tout droit d’un film parodique sur la préhistoire.

Côté fosse, la jeune Nil Venditti semble énergique dans sa battue et attentive à certaines nuances. Or, depuis les premières notes de l’ouverture, elle installe des tempi lourds et sans cohérence avec le dynamisme de la musique de Donizetti et les situations de l’intrigue. Elle est en revanche assez investie dans les ensembles et met en relief quelques belles pages de la partition. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine semble traîner les pieds un peu et malheureusement on peine à trouver les couleurs originales et pétillantes du maître de Bergamo. En revanche les chœurs sont fabuleux, d’une grande qualité dans les ensembles.

 

 

 

Yu Shao / Catherine Trottmann,
2 splendides jeunes chanteurs

Les deux rôles principaux sont campés par des splendides jeunes chanteurs. Yu Shao est une des plus belles voix de sa génération. Dès son premier air, qu’il chante avec une multitude de nuances, il réussit à maintenir un équilibre de couleurs et un son très riche malgré les acrobaties auxquelles il est contraint par la mise en scène. Dans son grand air « Una furtiva lagrima », Yu Shao nous inonde avec la sincérité de l’émotion et la cohérence de son incarnation. Son Nemorino est loin d’être une caricature, il respire ce côté romantique qui en fait un des grands rôles de l’opéra. Le ténor avec sa voix riche et agile, aux aigus brillants et une grâce hors pair, est un des rares chanteurs à porter l’émotion aux sommets.

Catherine Trottmann est plus que surprenante dans son incarnation d’Adina. Rôle à la tessiture médiane mais aux difficultés dans l’agilité et l’endurance, il a été chanté avec beaucoup d’assurance par Mlle Trottmann. On a adoré son énergie sur scène et un jeu extrêmement pertinent (malgré la mise en scène). Sa voix qui nous avait habitué à la rondeur de ses graves et son médium, offre à Adina un côté à la fois charnel et une sensualité qui manque très souvent à ce personnage en règle générale. Catherine Trottmann interprète Adina avec une grande maîtrise de son rôle et aussi une belle richesse qui le rendent inoubliable et tridimensionnel.

Le Belcore de Dominic Sedgewick est correct mais reste un peu d’une pièce, notamment dans « Come Paride vezzoso », il nous manque un peu de lyrisme, on peine à décoller.

Julien Veronèse, qu’on adore d’habitude, n’arrive pas à franchir les écueils du rôle, voire de la tessiture de Dulcamara. On regrette un manque de projection et surtout de soutien dans les graves.

Sandrine Buendia dont la voix est splendide et la présence scénique enthousiasmante est malheureusement distribuée dans le tout petit rôle de Giannetta. Elle réussit néanmoins dans ses apparitions à faire entendre son timbre coloré et raffiné. Gageons que nous l’entendrons bientôt dans un rôle à la mesure de son grand talent. A la fin, on ne se lasse jamais de cette partition, l’élixir poursuit son infatuation malgré la réalité qui nous rattrape.

 

 

 

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CRITIQUE, opéra. BORDEAUX, le 2 avril 2022. DONIZETTI : L’Elisir d’amore. Shao, Trottmann… Venditti / Sinivia

 

 

 

Samedi 2 avril 2022 – 20h
Grand Théâtre – OpĂ©ra National de Bordeaux – Aquitaine

Gaetano Donizetti
L’elisir d’amore (Milan, 1832)

Nemorino – Yu Shao
Adina – Catherine Trottmann
Belcore – Dominic Sedgwick
Dulcamara – Julien Veronèse
Giannetta – Sandrine Buendia

Mise en scène – Adriano Sinivia
(Création à l’Opéra de Lausanne en 2012)

Choeurs de l’ONBA
Orchestre National Bordeaux – Aquitaine
Direction musicale – Nil Venditti

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Bastille), le 2 novembre 2015. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Roberto Alagna, Ambrogio Maestri, Aleksandra Kurzak… Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris JosĂ© Luis Basso, chef des choeurs. Donato Renzetti, direction musicale.

donizetti opera classiquenews gaetano-donizettiLe plus chaleureux des bijoux comiques de Donizetti revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris ! L’Elisir d’Amore s’offre ainsi Ă  nous en cet automne dans une production signĂ©e Laurent Pelly, et une distribution presque parfaite dont Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak forment le couple amoureux, aux cĂ´tĂ©s du fantastique baryton Ambrogio Maestri en Dulcamara. Les choeurs et l’orchestre de l’OpĂ©ra interprètent l’œuvre lĂ©gère avec un certain charme qui ne se perd pas trop dans l’immensitĂ© de la salle. Un melodramma giocoso succulent malgrĂ© quelques bĂ©mols !

 

 

 

La « comédie romantique » par excellence, de retour à Paris

 

En 1832, Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose L’Elisir d’Amore en deux mois (pas en deux semaines!). Le texte de Felice Romani s’inspire d’un prĂ©cĂ©dent de Scribe pour l’opĂ©ra d’Auber « Le Philtre », dont la première a eu lieu un an auparavant. L’opus est une comĂ©die romantique en toute lĂ©gèretĂ©, racontant l’amour contrariĂ© du pauvre Nemorino pour la frivole et riche Adina, et leur lieto fine grâce Ă  la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son “magico elisire”. Une Ĺ“uvre d’une jouissance infatigable, vĂ©ritable cadeaux vocal pour les 5 solistes, aux voix dĂ©licieusement flattĂ©s par les talents du compositeur.

En l’occurrence, s’impose un Roberto Alagna tout Ă  fait fantastique en Nemorino. Nous peinons Ă  croire que ce jeune homme amoureux a plus de 50 ans, tellement son investissement scĂ©nique et comique est saisissant. Mais n’oublions pas la voix qui l’a rendu cĂ©lèbre et ce suprĂŞme art de la diction qui touche les cĹ“urs et caresses les sens. VĂ©ritable chef de file de la production, il est rĂ©actif et complice dans les nombreux ensembles et propose une « Una Furtiva Lagrima » de rĂŞve, fortement ovationnĂ©e. A cĂ´te de ce lion sur la scène, la soprano Aleksandra Kurzak rĂ©ussit Ă  faire de son Adina, la coquette insolente que la partition cautionne. Elle prend peut-ĂŞtre un peu de temps pour ĂŞtre Ă  l’aise, mais finit par offrir une prestation tout Ă  fait charmante. Le Dulcamara d’Ambrogio Maestri est une force de la nature, et par sa voix large et seine, et par son jeu d’actor, malin et vivace Ă  souhait ! Si nous sommes déçus du Belcore de Mario Cassi (faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, comme c’est le cas de la Kurzak), notamment par sa piccola voce dans cette salle si grande et par une piètre implication dans sa partition, nous apprĂ©cions à  l’inverse, les qualitĂ©s de la Giannetta de Melissa Petit.

Les choeurs de l’OpĂ©ra sont comme c’est souvent le cas, dans une très bonne forme, et se montrent rĂ©actif et jouissifs sous la direction de JosĂ© Luis Basso. L’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris fait de son mieux sous la direction du chef Donato Renzetti. Quelques moments de grande beautĂ© instrumentale se rĂ©vèlent, par ci et par lĂ , mais l’enchantement ce soir naĂ®t de l’Ă©criture vocale fabuleuse plus que de l’Ă©criture instrumentale très peu sophistiquĂ©. Donizetti se distingue par son don incroyable de pouvoir imprimer des sensations et des sentiments sincères dans la texture mĂŞme de la musique. La caractĂ©risation musicale est incroyable et d’un naturel confondant (Ă  l’opposĂ© de la farce dĂ©licieuse d’un Rossini plus archĂ©typal). Dans ce sens, la production de Laurent Pelly datant de 2006 s’accorde Ă  ce naturel et Ă  cette sincĂ©ritĂ©, tout en mettant en valeur l’aspect comique voire anecdotique de l’œuvre. Une dĂ©licieuse reprise que nous recommandons vivement Ă  nos lecteurs ! A l’OpĂ©ra Bastille les 5, 8, 11, 14, 18, 21 et 25 novembre 2015.

L’Elixir d’amour Ă  l’AĂ©roport de Milan

arte_logo_2013DONIZETTI_Gaetano_Donizetti_1Arte. Jeudi 17 septembre 2015, 20h50. Donizetti : L’Elixir d’amour Ă  l’aĂ©roport de Milan. Pour l’Expo Milano 2015, La Scala s’invite Ă  l’aĂ©roport Malpensa de Milan et y reprĂ©sente devant les camĂ©ras d’Arte (et de la RAI), l’Elisir d’amore de Donizetti crĂ©Ă© en 1832 Ă  Milan mais au Teatro della Canobbiana. L’intrigue est mince mais remaniĂ©e pour les planches lyriques, par l’excellent Romani (le librettiste de Bellini, d’après Scribe). Dans un village basque, un jeune paysan timide Nemorino en pince pour l’ardente arrogante Adina. Histoire d’amour teintĂ©e de romantisme dĂ©suet, le garçon n’ose dĂ©clarer sa flamme alors que la jeune fille n’attend que cela. Elle feint d’en aimer un autre, le sergent Belcore qu’elle compte mĂŞme Ă©pouser sans dĂ©lai… pour mieux Ă©prouver le cĹ“ur de Nemorino. Avant le Tristan de Wagner (1865), dĂ©jĂ  ici Nemorino se fait rouler par le charlatan Dulcamara qui lui vend une bouteille de Bordeaux pour un philtre d’amour (l’Elixir) : s’il boit, il deviendra irrĂ©sistible et Adina ne pourra lui rĂ©sister. Mais au II, on prĂ©pare dĂ©jĂ  la noce d’Adina et de Belcore : pour acheter Ă  Dulcamara une autre bouteille d’Elixir (et faire boire Adina), Nemorino s’engage dans la troupe militaire de Belcore… Adina apprend cela, rachète le brevet de son fiancĂ© et l’Ă©pouse, d’autant qu’entre temps, Nemorino a hĂ©ritĂ© de son oncle richissime. Ils seront jeunes, fortunĂ©s et dĂ©jĂ  cĂ©lèbres…

donizetti-687La partition de Donizetti revisite et l’opĂ©ra bouffa napolitain (personnage de Dulcamara pour un baryton dĂ©lirant et burlesque), mais aussi le seria et l’opĂ©ra comique français par la profondeur Ă©motionnelle des protagonistes dont le lunaire et tragique Nemorino (son air Una furtiva lagrima au II exprime avec une exceptionnelle intensitĂ© lunaire, le dĂ©sespoir d’un cĹ“ur abandonnĂ© qui se sent trahi…) ; les duos Ă©blouissent par leur parure expressive, d’un lyrisme Ă©chevelĂ©, Ă©perdu : la musique, raffinĂ©e, mĂ©lodiquement prenante dĂ©passent un simple exercice comique. Et le personnage d’Adina, comme celui de Norina dans Don Pasquale (1843), semble ressusciter les piquantes astucieuses finalement au grand cĹ“ur, une Ă©volution des figures fĂ©minines si mordantes et palpitantes du buffa napolitain depuis Pergolesi (La Serva padrona) et Jommelli (Don Trastullo).

 

Notre avis. Alors qu’a Ă  faire une comĂ©die de Donizetti dans l’aĂ©roport de Milan ? A l’heure du tout sĂ©curitaire, depuis l’attentat dĂ©jouĂ© du Thalys, et quand le renforcement des mesures de sĂ©curitĂ© des avions est le sujet essentiel, ce dispositif filmĂ© par les camĂ©ras de tĂ©lĂ© (Arte et la Rai) frĂ´le l’ineptie surrĂ©aliste : on veut nous mettre de la lĂ©gèretĂ© dans un monde qui tourne sur la tĂŞte ; un nouvel effet du dĂ©ni collectif dans lequel nous vivons… D’autant que l’opĂ©ra va très bien et n’a guère besoin de renouveler ses publics… non, un aĂ©roport est un lieu idĂ©al pour placer camĂ©ras et micros, faire jouer tout un orchestre et des acteurs chanteurs. Et dire que la rĂ©alisatrice de l’opĂ©ration (Grischa Asagaroff) craint des interfĂ©rences provoquant des dĂ©règlements dans la tour de contrĂ´le !  Qu’a Ă  gagner l’opĂ©ra dans cette opĂ©ration technicomĂ©diatique ? L’aĂ©roport Malpensa se refait une image (Ă  l’italienne), mais tous ceux qui auraient pu dĂ©couvrir l’opĂ©ra par un autre biais que la salle du théâtre si Ă©litiste ou impressionnante… attendront leur tour.

Songeons Ă  l’argent investi pour cette opĂ©ration : il aurait Ă©tĂ© mieux dĂ©pensĂ© dans les multiples actions pĂ©dagogiques auprès des scolaires ou d’autres publics. Artistiquement, la production affiche le tĂ©nor italien en vogue : Vittorio Grigolo en Nemrino qui donnera la rĂ©plique Ă  l’Adina de Eleonora Buratto. Cette production tient l’affiche de La Scala du 21 septembre au 17 octobre 2015 ; l’opĂ©ration Malpensa est donc une sorte de gĂ©nĂ©rale avant les soirĂ©es classiques sur la scène scaligène. On se souvient d’une prĂ©cĂ©dente opĂ©ration (La Bohème de Puccini en septembre 2009) dans la banlieue de Berne…  action autrement plus bĂ©nĂ©fique pour la dĂ©mocratisation de l’opĂ©ra et pour toucher des spectateurs certainement dĂ©concertĂ©s convaincus par cette confrontation bĂ©nĂ©fique. Les théâtres d’opĂ©ra Ă©tant pour une bonne part subventionnĂ©s par l’Etat et les collectivitĂ©s, il serait urgent que chaque action profitent surtout Ă  ses principaux financeurs : les contribuables et les population (d’autant que le dispositif avait Ă©tĂ© une rĂ©ussite largement relayĂ©e par classiquenews). Tout cela avait fait sens. L’Elixir Ă  l’aĂ©roport ne serait-il pas qu’une question d’opportunitĂ© marketing et de dĂ©fi technique ? Les artistes, directeurs et scĂ©nographes feraient tout pour qu’on parle d’eux.

Les amateurs de Donizetti et de cette perle lyrique de 1832 seront eux ravis par un dispositif qui renouvellera peut-ĂŞtre la lecture de l’oeuvre…. A voir sur Arte, le 17 septembre 2015, Ă  partir de 20h50.

 

 

 

 

 

Arte. Jeudi 17 septembre 2015, 20h50. Donizetti : L’Elixir d’amour Ă  l’aĂ©roport de Milan.

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