Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris (Bastille), le 2 novembre 2015. Donizetti : L’Elisir d’Amore. Roberto Alagna, Ambrogio Maestri, Aleksandra Kurzak
 Orchestre et choeurs de l’OpĂ©ra de Paris JosĂ© Luis Basso, chef des choeurs. Donato Renzetti, direction musicale.

donizetti opera classiquenews gaetano-donizettiLe plus chaleureux des bijoux comiques de Donizetti revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris ! L’Elisir d’Amore s’offre ainsi Ă  nous en cet automne dans une production signĂ©e Laurent Pelly, et une distribution presque parfaite dont Roberto Alagna et Aleksandra Kurzak forment le couple amoureux, aux cĂŽtĂ©s du fantastique baryton Ambrogio Maestri en Dulcamara. Les choeurs et l’orchestre de l’OpĂ©ra interprĂštent l’Ɠuvre lĂ©gĂšre avec un certain charme qui ne se perd pas trop dans l’immensitĂ© de la salle. Un melodramma giocoso succulent malgrĂ© quelques bĂ©mols !

 

 

 

La « comédie romantique » par excellence, de retour à Paris

 

En 1832, Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose L’Elisir d’Amore en deux mois (pas en deux semaines!). Le texte de Felice Romani s’inspire d’un prĂ©cĂ©dent de Scribe pour l’opĂ©ra d’Auber « Le Philtre », dont la premiĂšre a eu lieu un an auparavant. L’opus est une comĂ©die romantique en toute lĂ©gĂšretĂ©, racontant l’amour contrariĂ© du pauvre Nemorino pour la frivole et riche Adina, et leur lieto fine grĂące Ă  la tromperie de Dulcamara, charlatan, et son “magico elisire”. Une Ɠuvre d’une jouissance infatigable, vĂ©ritable cadeaux vocal pour les 5 solistes, aux voix dĂ©licieusement flattĂ©s par les talents du compositeur.

En l’occurrence, s’impose un Roberto Alagna tout Ă  fait fantastique en Nemorino. Nous peinons Ă  croire que ce jeune homme amoureux a plus de 50 ans, tellement son investissement scĂ©nique et comique est saisissant. Mais n’oublions pas la voix qui l’a rendu cĂ©lĂšbre et ce suprĂȘme art de la diction qui touche les cƓurs et caresses les sens. VĂ©ritable chef de file de la production, il est rĂ©actif et complice dans les nombreux ensembles et propose une « Una Furtiva Lagrima » de rĂȘve, fortement ovationnĂ©e. A cĂŽte de ce lion sur la scĂšne, la soprano Aleksandra Kurzak rĂ©ussit Ă  faire de son Adina, la coquette insolente que la partition cautionne. Elle prend peut-ĂȘtre un peu de temps pour ĂȘtre Ă  l’aise, mais finit par offrir une prestation tout Ă  fait charmante. Le Dulcamara d’Ambrogio Maestri est une force de la nature, et par sa voix large et seine, et par son jeu d’actor, malin et vivace Ă  souhait ! Si nous sommes déçus du Belcore de Mario Cassi (faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, comme c’est le cas de la Kurzak), notamment par sa piccola voce dans cette salle si grande et par une piĂštre implication dans sa partition, nous apprĂ©cions à  l’inverse, les qualitĂ©s de la Giannetta de Melissa Petit.

Les choeurs de l’OpĂ©ra sont comme c’est souvent le cas, dans une trĂšs bonne forme, et se montrent rĂ©actif et jouissifs sous la direction de JosĂ© Luis Basso. L’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris fait de son mieux sous la direction du chef Donato Renzetti. Quelques moments de grande beautĂ© instrumentale se rĂ©vĂšlent, par ci et par lĂ , mais l’enchantement ce soir naĂźt de l’Ă©criture vocale fabuleuse plus que de l’Ă©criture instrumentale trĂšs peu sophistiquĂ©. Donizetti se distingue par son don incroyable de pouvoir imprimer des sensations et des sentiments sincĂšres dans la texture mĂȘme de la musique. La caractĂ©risation musicale est incroyable et d’un naturel confondant (Ă  l’opposĂ© de la farce dĂ©licieuse d’un Rossini plus archĂ©typal). Dans ce sens, la production de Laurent Pelly datant de 2006 s’accorde Ă  ce naturel et Ă  cette sincĂ©ritĂ©, tout en mettant en valeur l’aspect comique voire anecdotique de l’Ɠuvre. Une dĂ©licieuse reprise que nous recommandons vivement Ă  nos lecteurs ! A l’OpĂ©ra Bastille les 5, 8, 11, 14, 18, 21 et 25 novembre 2015.

L’Elixir d’amour Ă  l’AĂ©roport de Milan

arte_logo_2013DONIZETTI_Gaetano_Donizetti_1Arte. Jeudi 17 septembre 2015, 20h50. Donizetti : L’Elixir d’amour Ă  l’aĂ©roport de Milan. Pour l’Expo Milano 2015, La Scala s’invite Ă  l’aĂ©roport Malpensa de Milan et y reprĂ©sente devant les camĂ©ras d’Arte (et de la RAI), l’Elisir d’amore de Donizetti crĂ©Ă© en 1832 Ă  Milan mais au Teatro della Canobbiana. L’intrigue est mince mais remaniĂ©e pour les planches lyriques, par l’excellent Romani (le librettiste de Bellini, d’aprĂšs Scribe). Dans un village basque, un jeune paysan timide Nemorino en pince pour l’ardente arrogante Adina. Histoire d’amour teintĂ©e de romantisme dĂ©suet, le garçon n’ose dĂ©clarer sa flamme alors que la jeune fille n’attend que cela. Elle feint d’en aimer un autre, le sergent Belcore qu’elle compte mĂȘme Ă©pouser sans dĂ©lai… pour mieux Ă©prouver le cƓur de Nemorino. Avant le Tristan de Wagner (1865), dĂ©jĂ  ici Nemorino se fait rouler par le charlatan Dulcamara qui lui vend une bouteille de Bordeaux pour un philtre d’amour (l’Elixir) : s’il boit, il deviendra irrĂ©sistible et Adina ne pourra lui rĂ©sister. Mais au II, on prĂ©pare dĂ©jĂ  la noce d’Adina et de Belcore : pour acheter Ă  Dulcamara une autre bouteille d’Elixir (et faire boire Adina), Nemorino s’engage dans la troupe militaire de Belcore… Adina apprend cela, rachĂšte le brevet de son fiancĂ© et l’Ă©pouse, d’autant qu’entre temps, Nemorino a hĂ©ritĂ© de son oncle richissime. Ils seront jeunes, fortunĂ©s et dĂ©jĂ  cĂ©lĂšbres…

donizetti-687La partition de Donizetti revisite et l’opĂ©ra bouffa napolitain (personnage de Dulcamara pour un baryton dĂ©lirant et burlesque), mais aussi le seria et l’opĂ©ra comique français par la profondeur Ă©motionnelle des protagonistes dont le lunaire et tragique Nemorino (son air Una furtiva lagrima au II exprime avec une exceptionnelle intensitĂ© lunaire, le dĂ©sespoir d’un cƓur abandonnĂ© qui se sent trahi…) ; les duos Ă©blouissent par leur parure expressive, d’un lyrisme Ă©chevelĂ©, Ă©perdu : la musique, raffinĂ©e, mĂ©lodiquement prenante dĂ©passent un simple exercice comique. Et le personnage d’Adina, comme celui de Norina dans Don Pasquale (1843), semble ressusciter les piquantes astucieuses finalement au grand cƓur, une Ă©volution des figures fĂ©minines si mordantes et palpitantes du buffa napolitain depuis Pergolesi (La Serva padrona) et Jommelli (Don Trastullo).

 

Notre avis. Alors qu’a Ă  faire une comĂ©die de Donizetti dans l’aĂ©roport de Milan ? A l’heure du tout sĂ©curitaire, depuis l’attentat dĂ©jouĂ© du Thalys, et quand le renforcement des mesures de sĂ©curitĂ© des avions est le sujet essentiel, ce dispositif filmĂ© par les camĂ©ras de tĂ©lĂ© (Arte et la Rai) frĂŽle l’ineptie surrĂ©aliste : on veut nous mettre de la lĂ©gĂšretĂ© dans un monde qui tourne sur la tĂȘte ; un nouvel effet du dĂ©ni collectif dans lequel nous vivons… D’autant que l’opĂ©ra va trĂšs bien et n’a guĂšre besoin de renouveler ses publics… non, un aĂ©roport est un lieu idĂ©al pour placer camĂ©ras et micros, faire jouer tout un orchestre et des acteurs chanteurs. Et dire que la rĂ©alisatrice de l’opĂ©ration (Grischa Asagaroff) craint des interfĂ©rences provoquant des dĂ©rĂšglements dans la tour de contrĂŽle !  Qu’a Ă  gagner l’opĂ©ra dans cette opĂ©ration technicomĂ©diatique ? L’aĂ©roport Malpensa se refait une image (Ă  l’italienne), mais tous ceux qui auraient pu dĂ©couvrir l’opĂ©ra par un autre biais que la salle du thĂ©Ăątre si Ă©litiste ou impressionnante… attendront leur tour.

Songeons Ă  l’argent investi pour cette opĂ©ration : il aurait Ă©tĂ© mieux dĂ©pensĂ© dans les multiples actions pĂ©dagogiques auprĂšs des scolaires ou d’autres publics. Artistiquement, la production affiche le tĂ©nor italien en vogue : Vittorio Grigolo en Nemrino qui donnera la rĂ©plique Ă  l’Adina de Eleonora Buratto. Cette production tient l’affiche de La Scala du 21 septembre au 17 octobre 2015 ; l’opĂ©ration Malpensa est donc une sorte de gĂ©nĂ©rale avant les soirĂ©es classiques sur la scĂšne scaligĂšne. On se souvient d’une prĂ©cĂ©dente opĂ©ration (La BohĂšme de Puccini en septembre 2009) dans la banlieue de Berne…  action autrement plus bĂ©nĂ©fique pour la dĂ©mocratisation de l’opĂ©ra et pour toucher des spectateurs certainement dĂ©concertĂ©s convaincus par cette confrontation bĂ©nĂ©fique. Les thĂ©Ăątres d’opĂ©ra Ă©tant pour une bonne part subventionnĂ©s par l’Etat et les collectivitĂ©s, il serait urgent que chaque action profitent surtout Ă  ses principaux financeurs : les contribuables et les population (d’autant que le dispositif avait Ă©tĂ© une rĂ©ussite largement relayĂ©e par classiquenews). Tout cela avait fait sens. L’Elixir Ă  l’aĂ©roport ne serait-il pas qu’une question d’opportunitĂ© marketing et de dĂ©fi technique ? Les artistes, directeurs et scĂ©nographes feraient tout pour qu’on parle d’eux.

Les amateurs de Donizetti et de cette perle lyrique de 1832 seront eux ravis par un dispositif qui renouvellera peut-ĂȘtre la lecture de l’oeuvre…. A voir sur Arte, le 17 septembre 2015, Ă  partir de 20h50.

 

 

 

 

 

Arte. Jeudi 17 septembre 2015, 20h50. Donizetti : L’Elixir d’amour Ă  l’aĂ©roport de Milan.

Voir la page de La Scala L’Elixir d’amour / L’Elisir d’amore de Donizetti

 

Compte rendu, opĂ©ra. Marseille. opĂ©ra, le 23 dĂ©cembre 2014. Donizetti : L’Elisir d’amore. Roberto Rizzi Brignoli, direction. Arnaud Bernard, mise en scĂšne.

DONIZETTI_Gaetano_Donizetti_1Pour les fĂȘtes de fin d’annĂ©e, l’OpĂ©ra de Marseille prĂ©sente L’elisir d’amore, ‘L’elixir d’amour ‘ de Gaetano Donizetti, les 23, 27 et 31 dĂ©cembre 2014 Ă  20 heures et les 2 et 4 janvier 2015 Ă  14h30. Ce melodramma giocoso, ‘mĂ©lodrame joyeux’ (melodramma, en italien signifie un drame, une ‘piĂšce en musique’ et c’est ainsi que Mozart appelait ses CosĂ­ fan tutte et Don Giovanni). C’est-Ă -dire que les situations y sont d’essence dramatique, cruelle, un dĂ©pit et un rejet amoureux en l’occurrence, mais traitĂ©es, sinon sur un mode exactement bouffe comme Rossini, sur un ton humoristique plutĂŽt que franchement comique.

L’Ɠuvre : crĂ©Ă© en 1832 Ă  Milan, c’est un opĂ©ra en deux actes sur un livret en italien de Felice Romani, lui-mĂȘme fidĂšlement tirĂ© de celui d’EugĂšne Scribe pour Le Philtre (1831) de Daniel-François-Esprit Auber que notre OpĂ©ra a eu la bonne idĂ©e de prĂ©senter  au prĂ©alable dans le foyer, accompagnĂ© au piano, interprĂ©tĂ© par de jeunes chanteurs. Histoire simple, simpliste d’un jeune paysan pauvre, inculte, aimant au-dessus de ses moyens, une belle et riche propriĂ©taire cultivĂ©e, indiffĂ©rente et cruelle, sadique mĂȘme. DĂ©sespĂ©rant de se faire entendre et aimer, il cherchera le secours d’un philtre d’amour offert par un charlatan, avec la pĂ©ripĂ©tie d’un sergent paradant, bellĂątre, cruellement Ă©rigĂ© en rival par la cruelle jolie femme.

Style formulaire, technique de la rapiditĂ©. Comme dans ces production d’opĂ©ras que l’on dirait aujourd’hui industrielles, Ă©crits rapidement pour satisfaire une grande demande comme au siĂšcle prĂ©cĂ©dent, un peu comme les films aujourd’hui, cherchant la rentabilitĂ© avec un minimum de frais, l’Ɠuvre utilise toutes les ressources du style formulaire permettant une Ă©criture rapide, musicalement et verbalement.
On y trouve ainsi tout le rĂ©pertoire des clichĂ©s, formules, aux rimes prĂšs, qui sont le fond de l’opera buffa depuis ses dĂ©buts au XVIIIe siĂšcle, qui traversent mĂȘme les textes de da Ponte pour Mozart, jusqu’à l’obligatoire air de liste chantĂ© Ă  toute vĂ©locitĂ© qui existe bien avant le catalogue de Leporello et bien aprĂšs lui, ici dĂ©volu, naturellement, au personnage bouffe de Dulcamara au dĂ©bit vertigineux dĂ©bitant les mĂ©rites mirobolants de son  mirifique « odontalgique,  sympathique, prolifique », etc. De la mĂȘme façon, la musique utilise les recettes bien Ă©prouvĂ©es, la dĂ©coupe des airs avec cabalette aprĂšs intervention du chƓur, cadences virtuoses, ornements, passages d’agilitĂ© pour tous, codifiĂ©s depuis longtemps dans le genre, sublimĂ©s par Rossini. L’orchestration, l’instrumentation, entre aussi dans la typologie adaptĂ©e du genre adressĂ© Ă  un public qui ne cherche pas la surprise, la rupture, le renouveau, mais la reconnaissance  de situations, de types et d’épreuves lyriques obligĂ©es oĂč les chanteurs devront faire leurs preuves. La surprise viendra cependant d’un air, « Una furtiva lagrima », qui dĂ©rogeant Ă  ces codes par sa poĂ©sie Ă©lĂ©giaque et sa douceur humaine humanise l’inhumanitĂ© cruelle des types bouffes, infraction au genre qui en assure sans doute la pĂ©rennitĂ©.
Par ailleurs, la version italienne du Philtre, l’elisir, se glisse dans la typologie, les stĂ©rĂ©otypes des situation, duperies, mĂ©prises et personnages de la Commedia dell’Arte : le jeune amoureux timide, la jolie coquette, le soldat matamore et le charlatan de foire. Peu de personnages donc, aux voix codifiĂ©es, Adina, riche et belle fermiĂšre, naturellement soprano, Nemorino dont le nom mĂȘme exprime le sentiment, l’amoureux, jeune paysan pauvre, et le baryton, le trouble-fĂȘte de ces amours, le sergent Belcore, nom aussi Ă©tiquetant sa fonction de galant, le sergent ‘JolicƓur’. On trouve aussi le deus ex machina involontaire de l’action, le docteur Dulcamara,  qui veut dire ‘Doux amer’, le charlatan vendeur et doreur de pilules ou philtres d’amour magiques pour se faire aimer, une basse bouffe dans la tradition rossinienne et, enfin, inĂ©vitablement, une deuxiĂšme soprano Giannetta, jeune paysanne, faire valoir de la premiĂšre, et qui apportera une information capitale qui renverse la situation : l’hĂ©ritage du jeune homme le rend digne, socialement, de sa belle.
Donizetti, cependant, prĂȘte Ă  ses personnages, du moins au couple de jeunes premiers, une certaine densitĂ©, essentiellement Ă  l’amoureux transi, cruellement Ă©conduit par la belle, elle, dans la tradition de la Belle Dame sans merci, peut-ĂȘtre amoureuse Ă  la fin par dĂ©pit ou intĂ©rĂȘt (si elle a appris en coulisses son hĂ©ritage) : la dĂ©ception, la rivalitĂ© amoureuses, les malentendus, la rupture entre les amoureux, frĂŽlent fatalement un drame, Ă©vitĂ© de justesse, et prĂȘtent un ton doux amer Ă  l’histoire, qui finit heureusement bien. Mais on n’est pas forcĂ© d’y croire.

elisir-amore-adina-lisant-opera-marseille-donizetti-decembre-2014-janvier-2015RĂ©alisation. Le sujet portant sur des situations archĂ©typales et des sentiments gĂ©nĂ©raux, la transposition du XVIIIe aux dĂ©buts du XXe siĂšcle par la mise en  scĂšne d’Arnaud Bernard ne gĂȘne pas. Il y a une cohĂ©rence esthĂ©tique dans les costumes (William Orlandi qui signe aussi l’astucieuse scĂ©nographie) en camaĂŻeux de beige foncĂ© des gilets sur chemises et pantalons clairs, casquettes et melons pour les hommes, des touches blanc et noir, robes d’époque dĂ©jĂ  sans carcan de corset excessif pour les dames en canotiers et autres jolis bibis pour les bourgeoises dans un monde apparemment plus citadin que rural. Cela joue joliment pour des fonds de paysages bistres, ou sĂ©pia dĂ©gradĂ©s en lavis dĂ©licats, dont on comprend, grĂące Ă  des panneaux coulissants crĂ©ant divers espaces, larges ou confidentiels, avec la mise en abyme de l’appareil de Dulcamara Ă©galement photographe avisĂ© vendant sa camelote et ses clichĂ©s, que nous sommes dans une chambre photographique, par l’objectif final duquel il disparaĂźtra Ă  la fin dans un effet grossi de cinĂ©ma muet.

 

 

 

 

Paradis perdu de la Belle Époque

 

C’est le temps de l’Art Nouveau, Modern style, Jugenstil, Modernismo ou Liberty selon le pays, l’aube d’un siĂšcle oĂč tout paraĂźt encore nouveau, jeune, printanier, libre, bref, moderne, avec le progrĂšs au service de l’homme : la bicyclette pour la femme presque Ă©mancipĂ©e, sinon amazone, cycliste, l’automobile, le tĂ©lĂ©phone, la photographie dĂ©jĂ  assurĂ©e et le cinĂ©ma balbutiant, la pub industrielle dĂ©butante, bref, la Belle Époque qui ne paraĂźtra telle que rĂ©trospectivement aprĂšs l’atroce Grande Guerre Ă  venir qui va mettre toute cette science optimiste —et la faire avancer— dans l’horreur de 14-18. Certes, sans que cela soit l’objectif de cette mise en scĂšne datant de plus de dix ans, en cette annĂ©e de commĂ©moration du centenaire de la premiĂšre Guerre mondiale, cela prend une rĂ©sonance nouvelle de voir une joyeuse sociĂ©tĂ© inconsciente, au bord du gouffre, assurĂ©e d’un progrĂšs qui va vite se tourner, sans qu’elle s’en doute, contre elle.

elisir-amore-donizetti-marseille-decembre-2014-dulcamara-582InterprĂ©tation. L’idĂ©e centrale de la photographie se traduit en magnifiques compositions picturales de groupes, dans une Ă©poque oĂč, justement la photographie prĂ©tendait rivaliser avec la peinture, ou ne s’en Ă©tait pas Ă©mancipĂ©e, avec des fonds artificiels, dans des ovales de cartes postales des plus esthĂ©tiques, aux couleurs fanĂ©es nimbĂ©es de nostalgique douceur par les dĂ©licates lumiĂšres de Patrick MĂ©eĂŒs. Le nĂ©gatif du clichĂ©, c’est que, prenant la pose, naturellement longue Ă  l’époque oĂč n’existe pas l’instantanĂ©, les « arrĂȘts sur image », surexposent le jeu, imposent une rupture de l’action qui contrarie quelque peu la vive dynamique de la musique nerveuse de Donzetti, menĂ©e tambour battant par Roberto Rizzi-Brignoli Ă  la tĂȘte de l’Orchestre de l’OpĂ©ra tonifiĂ© comme par l’élixir de jouvence et d’amour, sans ralentir le tempo, faisant pĂ©tiller, crĂ©piter le feu de cette orchestration certes lĂ©gĂšre mais toujours allĂšgrement adĂ©quate au sujet.
Les chƓurs, comme toujours parfaitement prĂ©parĂ©s par Pierre Iodice, entrent harmonieusement autant dans la partie du jeu que dans la partition, en partenaires Ă©gaux des acteurs chanteurs.
Il suffit de quelques mesures pour que Jennifer Michel nous abreuve de la source fraĂźche de son timbre, en Giannetta qui ne s’en laisse pas compter. En Dulcamara, Paolo Bordogna, sans avoir forcĂ©ment la noirceur, est la basse bouffe parfaite, dĂ©ployant une Ă©blouissante agilitĂ© de camelot dans son air de propagande, premier nom de la pub, Ă©tourdissant de verbe et de verve, doublĂ© d’un acteur de premier ordre, comme tirĂ© d’une comĂ©die italienne, de la Commedia dell’ Arte, endossant avec naturel le costume d’un Paillasse mĂątinĂ© d’Arlequin par sa dextĂ©rité sidĂ©rante auquel un acteur, Alessandro Mor donne une muette rĂ©plique de compĂšre et complice. EntrĂ©e en fanfare du fanfaron effrontĂ©, le fringant Belcore et sa forfanterie : si on ne l’avait vu dans d’autres rĂŽles, on croirait qu’il est taillĂ© pour le baryton Armando Noguera qui se taille un succĂšs en endossant avec panache (de coq cocorico) l’uniforme du versicolore et matamore sergent, roulant des mĂ©caniques et les r des roulades et roucoulades frissonnantes de fiĂšvre et d’amour, Ă  l’adresse d’Adina et de toutes les femmes, joli cƓur Ă  aimer toute la terre comme un Don Juan Ă  l’échelle villageoise : irrĂ©sistible, se riant des vocalises en nous faisant rire.

 

 

 

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Adina, mutine, primesautiĂšre, dansante et virevoltante, c’est Inva Mula, qui, capable de rĂŽles bien plus lourds, dĂ©montre sa technique, sa maĂźtrise merveilleuse du bel canto, le chant ornĂ©, dans sa plus pĂ©rilleuse et voluptueuse expression : sur une Ă©chelle, Ă  bicyclette, sur le toit tanguant de l’auto, elle chante, vocalise de façon tout aussi acrobatique, avec un naturel confondant. Sa voix est si ronde, si mielleuse, si douce, qu’on a du mal Ă  croire Ă  la cruautĂ© envers Nemorino du rĂŽle, Ă  moins que la rudesse de ses paroles ne le soit davantage par la douceur innocente de la voix. Nemorino, c’est une rĂ©vĂ©lation : le jeune tĂ©nor, Paolo Fanale, campe avec vraisemblance un paysan rustaud, pataud, costaud, touchant par sa faiblesse amoureuse dans la force de ce corps, sa naĂŻvetĂ© qui le fait la dupe rĂȘvĂ©e de Dulcamara, obsĂ©dĂ© et dĂ©passĂ© par cette femme d’un autre rang, voix large et pleine, au solide mĂ©dium bronzĂ© dont on se demande mĂȘme comment il abordera la lĂ©gĂšretĂ© poignante de son fameux air. Et c’est un miracle de finesse, de douceur dĂ©chirĂ©e et d’espoir qu’il met dans « Una furtiva lagrima », qui manque de nous en arracher, par ces sons en demi-teinte, pastel, ce passage de la voix de poitrine Ă  la voix mixte, jouant, sans jeu, mais avec une Ă©mouvante vĂ©ritĂ©, avec le fausset. Par ce seul air, la bouffonnerie ambiante verse dans l’humanité : sous le rire, il y avait les larmes d’une Ăąme blessĂ©e. La salle, mais aussi ses partenaires, bouleversĂ©s, lui rendent un juste hommage.

 

 

 

L’Elisir d’amore de Gaetano Donizetti (1832), Ă  l’OpĂ©ra de Marseille,
les 23, 27, 31 décembre 2014, 2, 4 janvier 2015.
Livret de Felice Romani, d’aprùs Le Philtre (1831) d’Eugùne Scribe, musique de Daniel-François-Esprit Auber.

ChƓur et Orchestre de l’OpĂ©ra de Marseille.
Direction musicale de Roberto Rizzi Brignoli ;
Mise en scĂšne d’Arnaud Bernard rĂ©alisĂ©e par Stefano Trespidi ; dĂ©cors et costumes de William Orlandi ; lumiĂšres de Patrick MĂ©eĂŒs.
Distribution :
Adina : Inva Mula ; Giannetta : Jennifer Michel ; Nemorino : Paolo Fanale ; Belcore : Armando Noguera ; Dulcamara : Paolo Bordogna ;
Assistant Dulcamara : Alessandro Mor.

Illustrations : © Christian Dresse