POITIERS, TAP. Deshayes, Vitaud
jouent Debussy, Fauré, Duparc

deshayes-karine-recital-debussy-faure-vitaud-annonce-classiquenewsPOITIERS, TAP, le 11 dĂ©c 2018. Deshayes, Vitaud
 Le TAP / ThĂ©Ăątre Auditorium de Poitiers fĂȘte le centenaire Claude Debussy (1862-1918). D’abord par le chant du piano seul avec la Suite bergamasque (amorcĂ©e dĂšs 1890, publiĂ©e en 1905) : Debussy y joue des formes du passĂ© (PrĂ©lude, Menuet, Passepied) et produit un son et des harmonies nouveaux. Le 4Ăšme Ă©pisode, un Clair de lune, vite cĂ©lĂšbre, allie douceur et invention mĂ©lodique.
MĂȘme ivresse sonore et forme planante, inĂ©dite dans  L’AprĂšs-midi d’un faune, d’aprĂšs  le poĂšme de MallarmĂ© oĂč le dĂ©sir et la pulsion Ă©rotique du faune conduisent le dĂ©veloppement, la trajectoire, la forme des harmonies. La sensualitĂ© dĂ©borde dans cette partition crĂ©e le 22 dĂ©cembre 1894, immĂ©diatement saluĂ©e par le si difficile et le trĂšs exigeant Ravel. La transcription pour clavier seul qu’en dĂ©duit le pianiste Jonas Vitaud sait prĂ©server l’Ă©noncĂ© allusif de ce rĂȘve Ă©veillĂ©,  tout en creusant sa part de mystĂšre voire son essence Ă©nigmatique.

PIANO & MELODIES ROMANTIQUES et POST ROMANTIQUES
Le chemins de la modernité

Le programme Ă  Poitiers laisse une part majeure au verbe poĂ©tique en particulier aux poĂšmes mis en musique par Debussy, Duparc (1848-1933), FaurĂ© (1845-1924), tous trois maĂźtres de la mĂ©lodie française… depuis le gĂ©nie d’un Berlioz au dĂ©but du siĂšcle. La trilogie ainsi exposĂ©e Ă  Poitiers met en lumiĂšre ce passage essentiel du romantisme au postromantisme et Ă  la modernitĂ© telle qu’elle s’affirme dans le cas de Debussy.

Cycle majeur de Gabriel FaurĂ© : La Bonne chanson (1894). À l’origine pour tĂ©nor et piano, le recueil des 9 poĂšmes mĂ©lodies s’inspire de Verlaine. Le concert en propose quatre parmi les plus emblĂ©matiques de la facilitĂ© de FaurĂ© dans ce genre qui unit le verbe et le son en une suite de peintures sonores picturales : Puisque l’Aube grandit, La Lune blanche,  N’est-ce pas ? L’Hiver a cessĂ©.

Les 3 chansons de Bilitis d’aprĂšs Pierre LouĂżs sont mises en musique par Debussy en 1897. Il s’agit d’évoquer, mieux d’exprimer le souffle filigranĂ© et sensuel de l’AntiquitĂ© grecque, comme c’Ă©tait l’enjeu et donc la rĂ©ussite du Faune de 1894.

Henri Duparc comme cet autre intransigeant et perfectionniste Paul Dukas, ne laisse Ă  la postĂ©ritĂ© que ces partitions les plus parfaites. En tĂ©moignent les mĂ©lodies jouĂ©es ce soir : La Vie antĂ©rieure, d’aprĂšs Baudelaire (1884) d’un pouvoir incantatoire et mystĂ©rieux irrĂ©sistible ; et  L’Invitation au voyage (1870),  d’aprĂšs Baudelaire aussi, qui envisage des climats musicaux d’une profondeur inĂ©dite.

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deshayes-karine-recital-debussy-faure-vitaud-annonce-classiquenewsDEBUSSY, FAURE, DUPARC
MARDI 11 décembre 2018, 20h30
TAP Poitiers
Durée : 1h30 avec entracte

Karine Deshayes, mezzo-soprano
Jonas Vitaud, piano

> Claude Debussy: Ballade, Suite Bergamasque, PrĂ©lude Ă  l’aprĂšs-midi d’un faune (transcription Jonas Vitaud), Chansons de Bilitis
> Gabriel Fauré : 4 mélodies extraites de La Bonne Chanson op. 61

> Henri Duparc : MĂ©lodies

RÉSERVEZ VOTRE PLACE

https://www.tap-poitiers.com/spectacle/debussy-faure-duparc/

CD, critique. RAVEL, DUPARC : Kozena, Ticciati (1 cd LINN)

CD, critique. RAVEL, DUPARC : Kozena, Ticciati (1 cd LINN). Percutant, vif argent, trĂšs dĂ©taillĂ© et expressif, le cycle en suite du ballet Daphnis et ChloĂ© (premiĂšre commande parisienne de Diaghilev Ă  un compositeur français pour la saison des Ballets Russes de 1912) percute et marque l’esprit par son relief trĂšs dĂ©monstratif. Pourtant il manque ici toute la sensualitĂ© trouble du Ravel Ă©perdu, dĂ©bridĂ©, mĂȘme si le finale se finit effectivement en une frĂ©nĂ©sie orgiaque (Ă  la maniĂšre de la Valse Ă  venir
).
ravel duparc kozena valses melodies robin ticciati belrin sinphonie orchester cd Linn critique cd cd review classiquenewsPuis vient les chansons de Henri Duparc (1848-1933) : l’Invitation au voyage est emblĂ©matique de tout le cycle ; si le chef dĂ©taille et articule le scintillement empoisonnĂ© Ă  l’orchestre (d’un voile post tristanesque) : Duparc, Ă©lĂšve de CĂ©sar Franck, est avec Chausson le plus wagnĂ©rien des compositeurs romantiques français, le mezzo charnu et d’une beautĂ© saisissante de Magdalena Kozena, pose problĂšme sur son articulation du français. On pert ici 60 % de la comprĂ©hension du texte : or alchimiste de la note et du texte, Du parc exige pour ĂȘtre rĂ©ussi, une maĂźtrise idĂ©ale de l’intelligibilitĂ© et d e l’intonation ; ainsi on reste trĂšs rĂ©servĂ© sur son articulation et l’intelligibilitĂ© du français. La diphtongue Ă©chappe totalement Ă  la chanteuse donnant ici, « ta moidre », au lieu de « ton moindre »  pourtant la couleur de la voix est proche du sublime, exprimant la dignitĂ© blessĂ©e, vĂ©nĂ©neuse d’un Duparc vĂ©ritablement envoĂ»tĂ© par Wagner.
PhydillĂ© (1882) est la plus convaincante, Ă©perdue, radicale, d’une passion lĂ  encore wagnĂ©rienne, et tristanesque : Duparc a fait le chemin et le pĂšlerinage de Bayreuth (avec Chabrier en 1879), au point, qu’il ne s’en remit jamais


Les Valses nobles et sentimentales font valoir le mĂȘme sens du dĂ©tail et du mordant expressif de l’Orchestre Deutsches Symphonie Berlin dont Robin Ticciati est devenu le directeur musical en titre depuis 2017 : si Daphnis est une immersion dans le grand bain hĂ©doniste et suave d’un Ravel presque lascif voire orgiaque (finale), ici rĂšgnent la ciselure et le raffinement des climats, d’une tendresse Ă©merveillĂ©e. CaractĂ©risĂ©e, pudique aussi, la direction s’affine et atteint Ă  cette cristallisation suggestive dont Ravel, conteur magicien dĂ©tient la secret. L’écoute approfondie met en lumiĂšre les qualitĂ©s du chef en terme de flexibilitĂ© et d’accents par sĂ©quence, avec un souci de respect des indications dynamiques.

Belle lecture et surtout bel engagement pour la musique française postromantique et moderne. Reste que la transition entre la derniĂšre des chansons de Duparc (PhydillĂ©) enchainĂ©e directement Ă  la vivacitĂ© expressive et pleine de panache provocant des Valses de Ravel, n’est pas une continuitĂ© des plus heureuses. Petite erreur dans la conception du programme.

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CD, critique. Ravel & Duparc: « Aimer et mourir » – Danses et mĂ©lodies. Magdalena KoĆŸenĂĄ, mezzo. Deutsches Symphonie-Orchester BERLIN. Robin, Ticciati, direction – 1 cd LINN records

+ d’infos sur le site de LINN records
http://www.linnrecords.com/recording-aimer-et-mourir.aspx

L’Orchestre des Champs-ElysĂ©es joue Debussy et Chausson Ă  Poitiers

TAP-visuel-660-2016-poitiers-tap1Poitiers, TAP. Jeudi 4 fĂ©vrier 2016. Orchestre des Champs ElysĂ©es : Debussy, Chausson, Magnard.... Somptueuse soirĂ©e symphonique au TAP de Poitiers ce soir avec l’Ă©clat poĂ©tique des instruments d’Ă©poque dans un programme de musique romantique française (et post romantique avec le sommet liquide et impressonniste, La mer de Debussy). Sous la conduite du chef Louis LangrĂ©e (applaudi la saison derniĂšre pour PellĂ©as et MĂ©lisande, les instrumentistes si passionnĂ©ment engagĂ©s dans le jeu historiquement informĂ© et toujours soucieux du timbre et du format sonore originel de chaque instrument, s’engagent pour une trilogie de compositeurs dont l’Ă©criture devrait ce soir gagner en mordant expressif, raffinement poĂ©tique, justesse caractĂ©risĂ©e, subtil Ă©quilibre entre lecture analytique et formidable texture sensuelle. Si le propre des auteurs français est souvent prĂ©sentĂ© comme ce scrupule particulier pour la transparence, la couleur, la clartĂ©, l’apport de l’Orchestre des Champs ElysĂ©es devrait le dĂ©montrer dans ce programme qui associe : Debussy, Chausson et Magnard, particuliĂšrement convaincant. C’est de Chausson Ă  Debussy, une leçon d’Ă©quilibre entre dĂ©tails et souffle dramatique qui attend les spectateurs auditeurs du TAP de Poitiers lors de cette grande soirĂ©e de vertiges symphoniques.

chaussonSi la piĂšce maĂźtresse sur le plan symphonique et orchestral demeure Ă©videmment La Mer de Debussy – sublime triptyque climatique pour grand orchestre, le concert offre un aperçu significatif du wagnĂ©risme personnel d’Ernest Chausson, l’un des symphoniste et poĂšte musicien les plus douĂ©s de sa gĂ©nĂ©ration (il est nĂ© en 1855, et s’Ă©teint fauchĂ© trop tĂŽt avant la fin du siĂšcle en 1899). ComposĂ© entre 1882 et 1890, le cycle est crĂ©Ă© lors de ses 38 ans en 1893 ; Le PoĂšme de l’amour et de la mer opus 19 d’aprĂšs le texte de son exact contemporain et ami, le poĂšte Maurice Bouchor (1855-1929), le PoĂšme comprend deux volets :
I. La Fleur des eaux : « L’air est plein d’une odeur exquise de lilas » – « Et mon cƓur s’est levĂ© par ce matin d’été » – « Quel son lamentable et sauvage »
Interlude
II. La Mort de l’amour : « BientĂŽt l’üle bleue et joyeuse » – « Le vent roulait les feuilles mortes » –  « Le temps des lilas »

Comprenant l’intervention d’une soliste (aujourd’hui soprano ou mezzo, bien que la version de crĂ©ation ait Ă©tĂ© rĂ©aisĂ©e par un tĂ©nor DĂ©sirĂ© Desmet), la partition est Ă  la fois cantate, monologue, ample mĂ©lodie pour voix et orchestre oĂč les couleurs et le formidable chant de l’orchestre rivalise d’Ă©clats et de vie intĂ©rieure avec la voix humaine. Le cycle des 6 poĂšmes Ă©tait probablement quasi achevĂ© quand Chausson commence son opĂ©ra Le Roi Arthus, puis aprĂšs la composition de ce dernier, il rĂ©vise en 1893 Le PoĂšme pour lui apporter une parure dĂ©finitive et le faire crĂ©er dans une version piano / chant par le tĂ©nor DĂ©sirĂ© Desmet (Bruxelles, le 21 fĂ©vrier 1893). La version orchestrale est assurĂ©e ensuite en avril suivant par la cantatrice ElĂ©onore Blanc.
Musique empoisonnĂ©e, langoureuse et trĂšs fortement mĂ©lancolique, le chant de Chausson qu’il s’agisse Ă  la voix ou dans l’orchestre exprime une extase mortifĂšre et nostalgique d’une incurable torpeur qui semble s’insinuer jusqu’Ă  l’intimitĂ© la plus secrĂȘte, dĂ©veloppant une Ă©criture scintillante et suspendue…. wagnĂ©rienne. Chausson a Ă©videmment Ă©coutĂ© Tristan et Yseult ; il ne cesse de dĂ©clarer son allĂ©geance Ă  l’esprit du maĂźtre de Bayreuth, en particulier dans un motif mĂ©lodique, obsessionnel, qui traverse toutes les mĂ©lodies et surtout se dĂ©veloppe explicitement dans l’interlude qui relie les deux volets du cycle : La Fleur des eaux et La Mort de l’amour.
Musique “proustienne”, d’un Ă©clectisme rentrĂ©, (typique en cela de la IIIĂš RĂ©publique), d’un parfum wagnĂ©rien Ă©vident mais si original et personnel (en cela digne des recommandations de son professeur CĂ©sar Franck, lui aussi partisan d’un wagnĂ©risme original et renouvelĂ©), douĂ©e d’une forte vie intĂ©rieure, l’Ă©criture de Chausson est rĂ©itĂ©ration, connotations, intentions masquĂ©es, plĂ©nitude des souvenirs et des songes enivrĂ©s et embrumĂ©s, l’expression d’une langueur presque dĂ©pressive qui ne cesse de dire son impuissante solitude. C’est en plus de Tristan, le modĂšle de Parsifal de Wagner (Ă©coutĂ© Ă  sa crĂ©ation en 1882 Ă  Bayreuth) qui est rĂ©interprĂ©tĂ©, “recyclĂ©” sous le filtre de la puissante sensibilitĂ© d’un compositeur esthĂšte et poĂšte. Encore scintillante et claire, La Mort de l’amour, cĂšde la place Ă  l’ombre inquiĂšte et l’anĂ©antissement graduel (La Fleur des eaux); les images automnales, crĂ©pusculaires, souvent livides et lĂ©thales dĂ©crivent un monde Ă  l’agonie, perdu, sans rĂ©mission (“le vent roulait les feuilles mortes”… est une marche grave et prenante). Et pour finir, tel une prophĂ©tie terrifiante, la derniĂšre mĂ©lodie, Le temps des Lilas (Ă©crite dĂšs 1886, et souvent chantĂ© comme une mĂ©lodie sĂ©parĂ©e, autonome) confirme qu’aprĂšs cette agonie il n’y aura plus de printemps. Le PoĂšme de l’amour et de la mer est la prĂ©diction d’une apocalypse inĂ©vitable. Il appartient aux interprĂštes d’en restituer et la langueur hynoptique et la magie des couleurs orchestrales d’un scintillement dont le raffinement annonce La Mer de Debussy… Le chef quant Ă  lui doit veiller aux Ă©quilibres, au format orchestre / voix, pour servir l’une des plus belles musique de chambre au souffle symphonique. L’ampleur et la profondeur mais aussi l’exquise lisibilitĂ© mortifĂšre du texte, de ses images d’une sourde et maladive mĂ©lancolie.
MĂȘme s’il fut fils de famille, et d’un train de vie supĂ©rieur Ă  celui de ses confrĂšre compositeur, Chausson, mort stupidement aprĂšs une mauvaise chute de vĂ©lo, savit entretenir autour de lui, l’ambiance d’un foyer artistique et intellectuel ouvert aux tendances les plus avancĂ©es de son temps : son salon de la rue de Courcelles Ă  Paris reçoit ses amis FaurĂ©, Duparc et Debussy, mais aussi MallarmĂ©, Puvis de Chavannes et Monet… A l’Ă©coute de son PoĂšme opus 19, l’auditeur convaincu tirera bĂ©nĂ©fice en poursuivant son exploration de l’univers de Chausson avec Le Roi Arthus (offrande personnelle sur l’autel wagnĂ©rien), Viviane, Symphonie en si bĂ©mol et bien sur, toute sa musique de chambre…

boutonreservationL’Orchestre des Champs-ElysĂ©es au TAP, Poitiers
Jeudi 4 février 2016, 19h30

Albéric Magnard : Hymne à la justice op.14
Ernest Chausson : PoĂšme de l’amour et de la mer op.19
Claude Debussy : La Mer, trois esquisses symphoniques pour orchestre
Durée du concert : 1h20mn (entracte compris)
Louis Langrée, direction
Gaëlle Arquez, mezzo-soprano

Louis LangrĂ©e, premier chef invitĂ© de l’Orchestre des Champs-ÉlysĂ©es, dĂ©fend la musique française partout dans le monde. La saison passĂ©e Ă  l’OpĂ©ra Comique, ils ont crĂ©Ă© ensemble l’un des plus beaux PellĂ©as et MĂ©lisande qu’on ait entendu depuis longtemps, encensĂ© par le public et la critique. C’est justement Debussy qui constitue la piĂšce maĂźtresse de ce concert avec le poĂšme symphonique La Mer, fresque impressionniste oĂč le chatoiement des couleurs devrait ĂȘtre magnifiĂ© par les instruments d’époque. Le PoĂšme de l’amour et de la mer fut composĂ© seulement 20 ans avant mais illustre une esthĂ©tique fort diffĂ©rente, empreinte de l’influence wagnĂ©rienne qui dominait encore en France en cette fin du 19e siĂšcle.

CD, compte rendu critique. Véronique Gens : NéÚre, mélodies de Hahn, Duparc, Chausson (1 cd Alpha, 2015)

gens veronique melodies duparc hahn chausson alpha cd critique compte rendu review account of CLASSIQUENNEWS CLIC de classiquenews octobre 2015CD, compte rendu critique. VĂ©ronique Gens : NĂ©Ăšre, mĂ©lodies de Hahn, Duparc, Chausson (1 cd Alpha, 2015). MaturitĂ© rayonnante de la diseuse. Le timbre s’est voilĂ©, les aigus sont moins brillants, la voix s’est installĂ©e dans un medium de fait plus large… autant de signes d’un chant mature qui cependant peut s’appuyer sur un style toujours mesurĂ© et nuancĂ©, cherchant la couleur exacte du verbe. ProphĂ©tesse d’une Ă©mission confidentielle, au service de superbes poĂšmes signĂ©s Leconte de Lisle, Goethe, Gautier, Louise Ackermann, Viau, Verlaine, Maurice Bouchor, Baudelaire et Banville…, VĂ©ronique Gens captive indiscutablement en diseuse endeuillĂ©e, sombre et grave, d’une noblesse murmurĂ©e et digne. L’expressivitĂ© n’est pas son tempĂ©rament mais une inclination maĂźtrisĂ©e pour l’allusion, la suggestion parfois glaçante (propre aux climats lugubres et funĂšbres d’un Leconte de Lisle par exemple quand il Ă©voque le marbre froid de la tombe). La nostalgie gĂ©nĂ©rale de NĂ©Ăšre de Hahn pose d’emblĂ©e l’enjeu de ce programme façonnĂ© comme une subtile grisaille : les milles nuances du sentiment intĂ©rieur. De notre point de vue, le piano est trop mis en avant dans la prise, dĂ©sĂ©quilibre qui nuit considĂ©rablement Ă  la juste perception de la voix versus l’instrument (dĂ©sĂ©quilibre criard mĂȘme dans Trois jours de vendange d’aprĂšs Daudet). De Hahn, La Gens sait exprimer l’ineffable, ce qui est derriĂšre les mots.

1000 nuances de l’allusion vocale : la mĂ©lodie romantique française Ă  son sommet

Chez Duparc, Hahn, Chausson, VĂ©ronique Gens subjugue

En accord avec l’instrument seul, la soprano peut tisser une Ă©toffe chambriste somptueuse, feutrĂ©e, jamais outrĂ©e prĂ©cisĂ©ment chez Duparc : douceur grave de Chanson triste (mais que le piano trop mis en avant lĂ  encore perce et dĂ©chire un Ă©quilibre et une balance subtile dont Ă©tait fervente la voix justement calibrĂ©e : carton jaune pour l’ingĂ©nieur du son indĂ©licat ; une faute de goĂ»t impardonnable car aux cĂŽtĂ©s du clavier, la soprano mesure, distille cisĂšle), un rĂȘve vocal qui rĂ©tablit le songe du Duparc. C’est un enchantement vĂ©cu il y a longtemps dont la sensation persistante fait le climat diffus, vaporeux, brumeux (wagnĂ©rien?) de Romance de Mignon (et son apothĂ©ose du lĂ -bas d’aprĂšs Goethe) oĂč la tenue et le soutien comme la couleur des sons filĂ©s rappellent une autre diseuse en Ă©tat de grĂące (RĂ©gine Crespin) : quel art du tissage de la note et du verbe habitĂ©, hallucinĂ©, poĂ©tique. EnivrĂ©e, intacte malgrĂ© la perte, l’Ă©vocation elle aussi endeuillĂ©e nostalgique de PhidylĂ© (1882) dĂ©ploie sa robe caressante et voluptueuse grĂące au medium crĂ©meux, rond, repliĂ© et enfoui de la voix melliflu qui appelle Ă  la paix de l’Ăąme : voici assurĂ©ment le sommet de la mĂ©lodie romantique française, Ă©cho original du Tristan wagnĂ©rien, une rĂ©sonance extatique d’une subtilitĂ© enivrante.

Leconte de Lisle, magicien fantastique et dĂ©jĂ  symboliste, fait le lien entre le texte de ce Duparc et la premiĂšre mĂ©lodie des 7 de Chausson qui suivent : le chant est embrasĂ© et hallucinĂ©, bien que perdant parfois la parfaite lisibilitĂ© des voyelles – problĂšme rĂ©gulier pour les voix hautes, mais l’intelligence dans l’articulation Ă©motionnelle des vers oscille entre prĂ©cision, allusion, incantation. La tension des Ă©vocations souvent tristes et mĂȘme dĂ©pressives trouve dans la SĂ©rĂ©nade italienne d’aprĂšs Paul Bourget, une liquiditĂ© insouciante soudainement rafraĂźchissante.

CLIC_macaron_2014Des Hahn suivant, plus linguistiques, VĂ©ronique Gens semble Ă©claircir la voix au service de voyelles plus lumineuses structurant les phrases (superbe Rossignol des lilas, hommage au volatile), ciselant lĂ  encore le versant mĂ©taphorique des vers. EnoncĂ© comme une romance mozartienne (malgrĂ© un piano trop prĂ©sent), Á Chloris a la dĂ©licatesse d’une porcelaine française usĂ©e Ă  Versailles : l’Ă©mission endeuillĂ©e enveloppe la mĂ©lodie d’une langueur suspendue qui fait aussi rĂ©fĂ©rence au Bach le plus tendre. C’est Ă©videmment une lecture trĂšs incarnĂ©e et personnelle de la mĂ©lodie de Hahn, autre sommet de la mĂ©lodie postromantique française et mĂȘme clichĂ© ou pastiche Ă©tonnamment rĂ©ussi (1916). Le temps des Lilas de Chausson hypnotise par la justesse des couleurs, la prĂ©cision allusive de chaque mot vocal : priĂšre extatique et dĂ©pressive, voici un autre sommet musical (1886) du postwagnĂ©risme français. Le chant exprime sans discontinuer la profonde et maudite langueur des Ăąmes irradiĂ©es. Le tact et le style de La Gens affirme une remarquable acuitĂ© dans l’allusion. MĂȘme finesse de style et richesse de l’intonation dans l’exceptionnelle Au pays oĂč se fait la guerre de Duparc (1870), priĂšre retenue, pudique d’une femme de soldat : Duparc annonce le dĂ©sespoir intime de Chausson. Le feu ultime que la soprano sait offrir au mot “retour” finit de saisir. AssociĂ© Ă  l’Invitation au voyage de la mĂȘme pĂ©riode (d’aprĂšs Baudelaire), ce premier Duparc gagne un regain de splendeur poĂ©tique : tragĂ©dienne subtile et intĂ©rieure, la cantatrice atteint ici un naturel linguistique magicien, imprĂ©cation, dĂ©clamation, rĂ©vĂ©lation finale dans le recto tono Ă©noncĂ© comme la dĂ©brouillement d’une Ă©nigme  “ordre et beautĂ©, luxe, calme et voluptĂ©”. Il aurait fallu que le rĂ©cital s’achevĂąt sur ce diptyque Duparc lĂ . Aucun doute, Ă  l’Ă©coute de ses sommets mĂ©lodiques, VĂ©ronique Gens affirme un talent envoĂ»tant, entre allusion et pudeur (mĂȘme si ici et lĂ , quelques aigus sonnent serrĂ©s, Ă  peine tenus).

Sans la contrainte d’un orchestre dĂ©bordant, hors de la scĂšne lyrique, le timbre dĂ©licat, prĂ©cieux de VĂ©ronique Gens au format essentiellement intimiste gagne ici en studio un somptueux relief : celui qu’affirme son intuition de soliste tragique et pathĂ©tique. Si le tempĂ©rament indiscutable de la coloriste diseuse s’affirme, on regrette vivement la prise de son qui impose le piano sans Ă©quilibre en maints endroits. Oui, carton jaune pour l’ingĂ©nieur du son.

CD, compte rendu critique. VĂ©ronique Gens, soprano : NĂ©Ăšre, mĂ©lodies de Hahn, Duparc, Chausson. Susan Manoff, piano. 1 cd Alpha 215. EnregistrĂ© au studio Teldex en mars 2015. CLIC de classiquenews d’octobre 2015.

Isabelle Druet chante les morts du Pays oĂč se fait la guerre…

isabelle druet au pays ou se fait la guerre 1870 1914 concertPoitiers, TAP.  Le 14 dĂ©cembre 2014, 17h.  Au Pays oĂč se fait la guerre
. Saintes, Venise
 les escales de ce programme hors normes sont dĂ©jĂ  prometteuses mais pas uniques puisque le concert est l’objet d’une tournĂ©e en 2015. PrivilĂ©giant les compositeurs « romantiques français », le choix des partitions Ă©voque surtout le destin d’un soldat de la grande guerre (1914-1918), centenaire oblige, Ă  travers des tĂ©moignages directs ou par le regard de ses proches ou de sa famille. En vĂ©ritĂ© le prĂ©texte martial et sanglant, intĂ©resse aussi d’autres conflits et d’autres Ă©poques que le premier conflit mondial, remontant le curseur chronologique jusqu’aux Ă©vĂ©nements de 1870
 Voici assurĂ©ment le meilleur spectacle spĂ©cialement Ă©crit pour cĂ©lĂ©brer la Grande Guerre.

Ainsi de Jacques Offenbach Ă  Nadia Boulanger, de trĂšs nombreux styles et auteurs sont sollicitĂ©s : CĂ©cile Chaminade, Benjamin Godard (sublime mĂ©lodies intitulĂ©e Les Larmes), Henri Duparc, Claude Debussy ou le dĂ©sormais inĂ©vitable ThĂ©odore Dubois, acadĂ©mique audacieux que le Palazzetto Bru Zane Ă  Venise a Ă©tĂ© bien inspirĂ© de ressusciter rĂ©cemment. Pourtant pas de rĂ©fĂ©rence Ă  AlbĂ©ric Magnard, auteur majeur qui a pĂ©ri sous les armes (Tours en a fait heureusement un auteur favori rĂ©guliĂšrement jouĂ© : BĂ©rĂ©nice, Hymne Ă  la justice)
 Les quatre sĂ©quences du programme : le dĂ©part, au front, la mort, en paradis, Ă©voquent le chemin de croix du guerrier par un chant instrumental prĂ©alable, celui de la formation requise : quatuor avec piano (Bonis, FaurĂ© deux fois, enfin Hahn). Grande Duchesse de GĂ©rolstein ou veuve d’un colonel (La vie parisienne), la mezzo Isabelle Druet endosse avec une verve mĂ»re, les facettes de ses personnages; celle qui fut Ă  Versailles, une Clorinde tragique et tendre chez Campra, retrouve dans ce programme romantico-moderne, les accents pudiques de l’hommage aux victimes sacrifiĂ©es sur les champs de bataille. Le titre du concert emprunte Ă  la mĂ©lodie de Duparc « Au pays oĂč se fait la guerre », sublime priĂšre intĂ©rieure dont l’intensitĂ© Ă©gale la profondeur. Une traversĂ©e dans des paysages sombres mais dignes Ă  laquelle les instrumentistes du Quatuor Giardini apportent des contours tout aussi suggestifs et recueillis.

Poitiers, TAP. Dimanche 14 dĂ©cembre 2014, 17h. « Au pays oĂč se fait la guerre ». DurĂ©e approximative : 1h15 (hors entracte).

 

 

avec

Isabelle Druet, mezzo soprano

Quatuor Giardini

David Violi, piano

Pascal Monlong, violon

Caroline Donin, alto

Pauline Buet, violoncelle

Programme

1/ LE DÉPART

Mel BONIS : Quatuor avec piano n°1 op. 69 : Finale

Jacques OFFENBACH : La Grande Duchesse de Gerolstein

Ah que j’aime les militaires

CĂ©cile CHAMINADE : Exil

Jacques OFFENBACH : La Grande Duchesse de Gerolstein : Couplets du sabre

2/ AU FRONT

Gabriel FAURE : Quatuor avec piano op.45 : Allegro molto

Gaetano DONIZETTI : La fille du régiment : pour un femme de mon rang


Benjamin GODARD : Les Larmes

Henri DUPARC : AU pays oĂč se fait la guerre

Entracte

3/ LA MORT

Gabriel FAURE :  Quatuor avec piano opus 15. Adagio

Claude DEBUSSY : 5 poĂšmes de Charles Baudelaire, Recueillement

Henri Duparc : Elégie

Jacques OFFENBACH : la vie parisienne, Je suis veuve d’un colonel

4/ EN PARADIS

Reynaldo HAHN : Quatuor avec piano : Andante

Lili BOULANGER : Elégie

Théodor DUBOIS : En Paradis

Théodore DUBOIS : Quatuor avec piano en la mineur

Andante molto espressivo

Bis 1 : OFFENBACH : La Fille du Tambour major, Que m’importe un titre Ă©clatant ?

Bis 2 : FAURE : AprĂšs un rĂȘve


 

 

 

druet isabelle duparc guerre 1870 1914Patriotisme et guerres lointaines
 Henri Duparc Ă©voque la froide dĂ©pouille d’un soldat anonyme 
 tant de soldats morts au nom d’un patriotisme exacerbĂ©, celui du XIXĂšme et du XXĂšme siĂšcles. L’antagonisme primitif France  / Allemagne, revivifiĂ© encore sur la scĂšne musicale dans le rapport radicalisĂ© Ă  Wagner fait aimer notre Ă©poque europĂ©enne oĂč les nationalismes durcis ont heureusement Ă©tĂ© absorbĂ©s par la construction europĂ©enne. PrĂ©texte Ă  une relecture certes poĂ©tique mais surtout comique (Donizetti et Offenbach), la guerre est aussi l’acte ultime qui sacrifie le sang et la jeunesse. Les conflits de 1870 et de 1914 inspirent Ă©videmment les compositeurs chacun bravant le sort, cĂ©lĂšbre l’accomplissement du devoir, et le dĂ©chirement du dĂ©part. Au front, c’est l’angoisse nĂ©e de l’attente et de l’horreur. Pourtant Ă  peine adoucie par le souvenir de l’aimĂ©e, de la famille, du retour espĂ©ré  Courageux, le soldat n’en demeure pas moins homme : « mais les larmes qu’on peut verser, quand les tĂȘtes sont dĂ©tournĂ©es, on ne les a pas soupçonnĂ©es  » Les Larmes de Banjamin Godard.

Et comme si le sujet trop brĂ»lant ne pouvait ĂȘtre immĂ©diatement compris, digĂ©rĂ©, acceptĂ©, la plupart des auteurs usent du prĂ©texte historique, font surgir une action empruntĂ©e au siĂšcle antĂ©rieur plutĂŽt que de s’inscrire dans la rĂ©alitĂ© contemporaine : ainsi Offenbach situe sa Grande Duchesse de Gerolstein au XVIIIĂš (vers 1720 ou « à peu prĂšs »), Henri Duparc dans Au Pays oĂč se fait la guerre, ne peut Ă©voquer les armes et les deuils que dans une distanciation pudique, qui renvoie Ă  la conquĂȘte coloniale du 
 Second Empire ; mĂȘme Donizetti, pourtant dĂ©tenteur du truchement comique, Ă©labore dans sa Fille du rĂ©giment de 1840, une action qui Ă©voque des temps guerriers anciens eux aussi, ceux des campagnes de Bonaparte en Italie, Offenbach fait de mĂȘme en 1879 pour La fille du tambour-major. Dans le programme, les adagios des Quatuors pour piano de FaurĂ© (1887) ou Dubois (1907) Ă©clairent le fond d’une Ă©poque tourmentĂ©e. Ils font retentir  mais allusivement dans les salons intimes, les dĂ©flagrations des guerres contemporaines.

 

 

Au pays oĂč se fait la guerre. AprĂšs Poitiers le 14 dĂ©cembre 2014, les autres dates de la tournĂ©e 2015 : 20 janvier Ă  Aix-en-Provence, 22 janvier Ă  Entraigues-sur-la-Sorgue, 25 janvier Ă  Arles et 5 fĂ©vrier Ă  PĂ©rigueux.

 

 

 

Compte-rendu : Fontdouce. Abbaye, 20Úme festival estival, le 26 juillet 2013. Concert inaugural. Baptiste Trotignon, Natalie Dessay, Philippe Cassard. Mélodies françaises.

philippe cassard et natalie dessay Ă  fontdouceSaint-Bris des Bois en Charente-Maritime accueille l’inauguration du 20Ăšme Festival de l’Abbaye de Fontdouce. L’endroit magique datant du 12e siĂšcle concentre beautĂ© et mystĂšre. Le concert exceptionnel d’ouverture se dĂ©roule en deux parties Ă  la fois contrastĂ©es et cohĂ©rentes. Il commence de façon tonique avec le pianiste jazz Baptiste Trotignon et se termine avec un duo de choc, la soprano Natalie Dessay et Philippe Cassard au piano !

 

 

Festival de l’Abbaye de Fontdouce,
le secret le mieux gardĂ© de l’Ă©té !

 

SituĂ©e entre Cognac et Saintes, Ă  deux pas de Saint-Sauvant, l’un des plus beaux villages de France, l’ancienne Abbaye Royale obtient le classement de Monument Historique en 1986. Elle fait ainsi partie du riche patrimoine naturel et culturel de la rĂ©gion. Elle en est sans doute l’un de ses bijoux, voire son secret le mieux gardé ! Le maĂźtre du lieu (et prĂ©sident du festival Thibaud Boutinet) a comme mission de partager la beautĂ© et faire connaĂźtre l’histoire et les milles bontĂ©s du site acquis par sa famille il y a presque 200 ans. AprĂšs notre sĂ©jour estival et musical Ă  l’Abbaye de Fontdouce, toute l’Ă©quipe met du coeur Ă  l’ouvrage et le festival est une indĂ©niable rĂ©ussite !

Le Festival comme le site historique acceptent avec plaisir la modernitĂ© et font plaisir aussi aux amateurs des musiques actuelles. L’artiste qui ouvre le concert est un pianiste jazz de formation classique : Baptiste Trotignon rĂ©gale l’audience avec un jeu Ă  l’expressivitĂ© vive, presque brĂ»lante, qui cache pourtant une vĂ©ritable dĂ©marche intellectuelle. Notamment en ce qui concerne sa science du rythme, trĂšs impressionnante. Le pianiste instaure une ambiance d’une gaĂźtĂ© dansante, dĂ©contractĂ©e, contagieuse avec ses propres compositions ; il fait de mĂȘme un clin d’oeil Ă  la musique classique avec ses propres arrangements « dĂ©rangeants » d’aprĂšs deux valses de Chopin. Mais son Chopin transfigurĂ© va trĂšs bien avec son Ă©loquence subtilement jazzy. La musique du romantique  d’une immense libertĂ© formelle, se prĂȘte parfaitement aux aventures euphoriques et drolatiques de Trotignon. Un dĂ©but de concert tout en chaleur et fort stimulant qui prĂ©pare bien pour la suite classique ou l’oĂč explore d’autres sentiments.

L’entracte tonique est l’occasion parfaite pour une promenade de dĂ©couverte, tout en dĂ©gustant les boissons typiques du territoire. Le sensation de beautĂ© paisible au long du grand prĂ©, l’effet saisissant et purement gothique de la salle capitulaire, les couleurs et les saveurs du patrimoine qui font vibrer l’Ăąme… Tout prĂ©pare en douceur pour le rĂ©cital de mĂ©lodies par Natalie Dessay et Philippe Cassard.

Ils ont dĂ©jĂ  collaborĂ© pour le bel album des mĂ©lodies de Debussy « Clair de Lune » paru chez Virgin Classics. Pour ce concert d’exception, les deux artistes proposent Debussy mais aussi Duparc, Poulenc, Chabrier, FaurĂ©, Chausson… Un vĂ©ritable dĂ©lice auditif et poĂ©tique, mais aussi sentimental et thĂ©Ăątral. Natalie Dessay chante avec la vĂ©racitĂ© psychologique et l’engagement Ă©motionnel qui lui sont propres. Un registre grave limitĂ© et un mordant moins Ă©vident qu’auparavant n’enlĂšvent rien Ă  la profondeur du geste vocal. Elle est en effet ravissante sur scĂšne et s’attaque aux mĂ©lodies avec un heureux mĂ©lange d’humour et de caractĂšre. La diva interprĂšte « Le colibri » de Chausson  avec une voix de porcelaine : la douceur tranquille qu’elle dĂ©gage est d’une subtilitĂ© qui caresse l’oreille. Philippe Cassard est complĂštement investi au piano : il s’accorde merveilleusement au chant avec sensibilitĂ© et rigueur. La « Chanson pour Jeanne » de Chabrier, la plus belle chanson jamais Ă©crite selon Debussy, est en effet d’une immense beautĂ©. Les yeux de la cantatrice brillent en l’interprĂ©tant ; nous sommes Ă©blouis et Ă©mus, au point d’avoir des frissons, par la dĂ©licatesse de ses nuances et par la finesse arachnĂ©enne de ses modulations. « Il vole » extrait des Fiançailles pour Rire de Poulenc est tout sauf strictement humoristique. La complicitĂ© entre les vers de Louise de Vilmorin et la musique du compositeur impressionne autant que celle entre le pianiste et la soprano. Sur scĂšne, ils s’Ă©clatent, font des blagues, quelques fausses notes aussi, se plaignent du bruit des appareils photo… ils mettent surtout leurs talents combinĂ©s au service de l’art de la mĂ©lodie française, pour le grand bonheur du public enchantĂ©.

DĂ©couvrir ainsi la magie indescriptible de l’Abbaye de Fontdouce et dĂ©guster sans modĂ©ration les musiques de son festival d’Ă©tĂ© reste une expĂ©rience mĂ©morable !

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Compte-rendu : Toulouse. ThĂ©Ăątre du Capitole, le 23 mai 2012. MĂ©lodies de Poulenc, Debussy, Duparc, Aulis Sallinen … Karita Mattila, soprano. Ville Matvejeff, Piano.

Karita Mattila SOPRANOToulouse la connaĂźt et l’aime. Il s’agit de son troisiĂšme rĂ©cital dans la ville rose. Il s’est terminĂ© dans une belle complicitĂ©. Karita Mattila est tout simplement l’une des plus belle voix de soprano lyrico-spinto du moment. Mozart puis Verdi, Richard Strauss, TchaĂŻkovski, Lehar, Janacek et Wagner lui doivent des incarnations inoubliables. Son rapport avec le public français est passionnel et Toulouse qui aime tant les belles voix lui voue un amour total. Car la voix est superbe, la femme ravissante et son art thĂ©Ăątral, au plus haut. Le rĂ©cital avec piano dĂ©veloppe ses qualitĂ©s de musicienne mais le cadre semble un peu Ă©troit pour un tempĂ©rament si gĂ©nĂ©reux.

 

 

Katita Matila : Diva ensorcelante

 

DĂšs son entrĂ©e en scĂšne, trĂšs thĂ©ĂątralisĂ©e, nous avons Ă©tĂ© intriguĂ© par une allure intemporelle de Diva avec robe longue et voilages, en tons assortis, nombreux bijoux et visage souriant et lisse : Elisabeth Schwartzkopf ou Victoria de Los Angeles entraient en scĂšne ainsi, crĂ©ant une magie hors du temps et du quotidien. Cette prĂ©sence impressionnante Ă©tait augmentĂ©e par la jeunesse et la passion, un rien prĂ©cieuse, du pianiste finlandais Ville Matvejeff : compositeur, chef d’orchestre et pianiste de haut vol, il est toujours visuellement expressif dans son jeu, parfois un peu trop dĂ©monstratif. Son geste pianistique un peu outrĂ© est assorti Ă  une sonoritĂ© riche, des nuances savantes, un sens du partage de la musique trĂšs amical avec la Diva et son public.

La premiĂšre partie du rĂ©cital est un hommage Ă  la mĂ©lodie française et dĂ©bute par des mĂ©lodies de Poulenc. À vouloir en exprimer le thĂ©Ăątre, Karita Mattila en fait trop et l’articulation n’est pas assez prĂ©cise alors mĂȘme que la cantatrice comprend toutes les subtilitĂ©s des textes. La voix est magnifique, ronde, riche et rĂ©pond Ă  toutes les inflexions et nuances de la musicienne. Mais l’humour français de certaines piĂšces lui Ă©chappe un peu. Ensuite les mĂ©lodies de Debussy sont superbes de timbre, couleurs et nuances, mais il manque la mĂ©lancolie et le doux amer maladif qui leur est si particulier.

La vocalitĂ© est sublimĂ©e par une voix d’une telle ampleur, sachant apprivoiser les plus subtiles nuances, mais une simple diseuse avec des moyens vocaux plus frĂȘles peut y sembler plus idiomatique dans ces poĂšmes de Baudelaire mis en musique par Debussy. Pour finir les mĂ©lodies de Duparc permettent enfin un dĂ©ploiement de la voix et du thĂ©Ăątre plus satisfaisant et le public est bien plus touchĂ© en raison de l’adĂ©quation des moyens vocaux aux partitions plus ouvertement extraverties de Duparc. Cette premiĂšre partie française est un vĂ©ritable hommage qu’il convient d’apprĂ©cier et de chĂ©rir, mais soulignons que seules les mĂ©lodies de Duparc permettent Ă  la Diva d‘offrir tout son talent gĂ©nĂ©reux en pleine libertĂ©.

La deuxiĂšme partie dĂ©bute par un cycle du compositeur finlandais Aulis Sallinen. En demandant de ne pas applaudir entre les mĂ©lodies du cycle NeljĂ€ laulua unesta, Karita Mattila obtient un degrĂ© de concentration du public trĂšs rare. Les sentiments tristes et douloureux, la lumiĂšre mĂ©lancolique de la Finlande, diffusent dans la salle et si Ville Matvejeff avait auparavant jouĂ© de maniĂšre extravertie, ici sa concentration est totale et l’attitude plus simple convient admirablement au travail d’interprĂ©tation conjointe entre le pianiste et la chanteuse exigĂ© par la dĂ©licatesse de la composition.

Ayant changĂ© de tenue, la Diva en robe noire prĂšs du corps, et grand chĂąle abricot s’en entoure pour suggĂ©rer les moments de replis mĂ©lancoliques des poĂšmes. AprĂšs ce trĂšs beau cycle, le public est conscient d’avoir Ă©tĂ© gratifiĂ© d’une interprĂ©tation proche de l’idĂ©al, la voix se dĂ©ployant large et puissante avec d’autres moments mĂ©lancoliques et doux. Mais le public n’était pas au bout de ses surprises avec un cycle allemand de Joseph Marx. La diction trĂšs articulĂ©e est particuliĂšrement sĂ©duisante. Et la voix peut sâ€˜Ă©panouir encore, avec des aigus forte magnifiques. Le parfait Ă©quilibrage et la progression vocale des mĂ©lodies proposĂ©es dans ce rĂ©cital, permettent Ă  Karita Mattila de mĂ©nager sa voix, de lui offrir un parfait avĂšnement, Ă  la maniĂšre sage dont elle gĂšre sa carriĂšre entiĂšre. Comme il est agrĂ©able d’entendre cette voix aimĂ©e comme nous la connaissons, avec un vibrato parfaitement maĂźtrisĂ©, des nuances exquises allant du piano au fortissimo et une palette de couleurs d’une richesse sidĂ©rante.

Les bis sont phĂ©nomĂ©naux : Zeugnung de Strauss est sidĂ©ral et spectaculaire autant qu’émouvant. Quand au tango final, il est vocalement et pianistiquement sensationnel : il permet Ă  la Diva de faire deviner son tempĂ©rament volcanique (celui qui fait de sa SalomĂ© une torche vive). Karita Mattila reviendra, elle nous l’a promis : le public aimant de Toulouse l’attend dĂ©jĂ .

Toulouse. Théùtre du Capitole, le 23 mai 2012. Mélodies de Francis Poulenc (1899-1963), Claude Debussy (1862-1918), Henri Duparc (1848-1933), Aulis Sallinen (né en 1935), Joseph Marx (1882-1964). Karita Mattila, soprano. Ville Matvejeff, Piano.