CD. Compte rendu critique. Paul Dukas. Cantates, chœurs, musique symphonique. Brussels Philharmonic (Collection Prix de Rome, volume V), 2 cd Palazetto Bru-Zane

DUKAS paul prix de rome cd livre Palazzetto review critique cd CLASSIQUENEWSPrix-1CD. Compte-rendu critique. Paul Dukas. Cantates, chĹ“urs, musique symphonique. Brussels Philharmonic (Collection Prix de Rome, volume V), 2 cd Palazetto Bru-Zane. Programme enregistrĂ© en 2014 et 2015. Après de prĂ©cĂ©dents ouvrages monographiques dĂ©diĂ©s Ă  Debussy (2009), Saint-SaĂ«ns (2010), Gustave Charpentier (2011) et Max d’Ollone (2013) – ces deux derniers Ă©tant les plus convaincants selon nous, voici le 5ème volume de la collection de livres disques : “Prix de Rome“, celui-ci dĂ©diĂ© Ă  un compositeur candidat mais jamais rĂ©compensĂ© par l’institution acadĂ©mique : Paul Dukas (1865-1935). Car il y a bien dans l’histoire musicale un “cas Dukas”, comme il y aura après lui, un “cas Ravel”, lequel d’ailleurs en 1901, portera un coup dĂ©cisif Ă  l’institution acadĂ©mique, et ce pour les mĂŞmes raisons : partialitĂ© scandaleuse du Jury sacrifiant la seule qualitĂ© artistique, Ă  la faveur de la basse politique et des intĂ©rĂŞts masquĂ©s des jurĂ©s voire plus grave, dĂ©fense aveugle et suicidaire d’une crispation conservatrice, dĂ©sormais rĂ©tive Ă  reconnaĂ®tre toute audace moderniste. En Ă©tant condamnĂ© Ă  un 2è prix, puis jamais plus distinguĂ©, Dukas et Ravel auront semĂ© les fondements d’une interrogation critique sur le bien fondĂ© du Prix acadĂ©mique.

dukas paul-dukas-4Avant de passer sous analyse la direction et l’interprĂ©tation vocale des oeuvres ici rĂ©unies, reconnaissons la validitĂ© de la sĂ©lection qui dĂ©voile en première Ă©coute des pièces inĂ©dites. Enfin dĂ©voilĂ©s les chĹ“urs des Sirènes, de la FĂŞte des Myrtes, de PensĂ©es des morts…, ressuscitĂ©e surtout la dernière des cantates dukasiennes pour le prix de Rome SĂ©mĂ©lĂ© de 1889 (composĂ©e pour le Prix de Rome, tentĂ© Ă  quatre reprises de 1886 Ă  1889 et Ă  chaque fois, sans succès). Le jury du prix manquait bien de discernement comme de goĂ»t vĂ©ritable, observant plus des critères politiques que musicaux : Dukas malgrĂ© le soutien de Saint-SaĂ«ns Ă©choua : seule sa VellĂ©da de 1888, obtint un 2ème Prix. Cette SĂ©mĂ©lĂ©, mieux Ă©quilibrĂ©e et plus dense, d’un raffinement orchestral et harmonique inouĂŻ, surclassait bien toutes les oeuvres prĂ©sentĂ©es au prix de Rome 1889, mais sans plaire au Jury acadĂ©mique. Le cas Dukas pose avant celui de Ravel, l’Ă©tat d’un Prix poussiĂ©reux voire moisi par ceux qui le reprĂ©sentent et expriment en son nom, les valeurs du bon goĂ»t : il faut lire les textes qui accompagnent les 2 cd pour comprendre combien l’institution financĂ©e par l’Etat Ă©tait devenue cercueil Ă  poussière, verrouillĂ©e par des fonctionnaires rĂ©actionnaires. Tout cela devait forcĂ©ment imploser au moment de l’affaire Ravel de 1901, puis 1902 et 1903 quand le musicien moderne ne remporta que deux 2ème Prix, lâchĂ©e par condescendance…

 

 

 

En révélant les deux cantates Velléda et Sémélé de 1888 et 1889, le double coffret ouvre

le cas Dukas, un moderne chez les conservateurs

 

 

CD1. D’emblĂ©e on peut comprendre que le candidat Dukas dans Les Sirènes (essai pour le Prix de Rome 1889), La FĂŞte des myrtes (essai pour le Prix de Rome 1887 : cĂ©lĂ©bration de l’hymen et des suavitĂ©s conjugales) Ă©choua au Concours de Rome tant l’Ă©criture paraĂ®t ici grasse, lourde, Ă©paisse, voire clinquante et grosse caisse (avec triangle omniprĂ©sent), sans omettre le chĹ“ur grandiloquent sans aucune lĂ©gèretĂ©.

HUNOLD catherine-hunold1Le cas de SĂ©mĂ©lĂ© est plus emblĂ©matique de Dukas, cantate non rĂ©compensĂ©e pour le Prix de Rome 1889 : une honte et un scandale dans l’histoire du Prix. Le texte d’accompagnement dĂ©diĂ© au conservatisme Ă  l’honneur au Prix de Rome la juge  “emphatique”, un commentaire excessif qui dĂ©truit la valeur pourtant rĂ©elle de la pièce… Force est de constater que nous ne partageons en rien ce dĂ©nigrement (Ă©tonnant pour une Ă©dition sensĂ©e dĂ©fendre les pièces ainsi prĂ©sentĂ©es et enregistrĂ©es) car la plus convenable VellĂ©da, outre son magnifique prĂ©lude et les airs de la Vestale dĂ©jĂ  vaincue, enchaĂ®ne Ă  notre avis lourdeur et justement dĂ©clamation Ă©paisse. Dans SĂ©mĂ©lĂ©, d’un an plus tardive, Dukas va jusqu’au bout d’une prosodie resserrĂ©e et expressive (perfectionnant mĂŞme le format arioso entre voix parlĂ©e et chant enivrĂ©) sans les dĂ©bordements des duos et trios de VellĂ©da. Le prĂ©lude d’un scintillement sombre et dĂ©licat dĂ©montre une connaissance prĂ©cise de la Walkyrie wagnĂ©rienne. A la souveraine voluptĂ© de SĂ©mĂ©lĂ© rĂ©pond auparavant l’orage et les confrontations plus abruptes des protagonistes de VellĂ©da.

CLIC D'OR macaron 200Semele MOREAU-JupiteretSemele-detail3-1895-HsT-2120x1180mm-MuseeGM(Paris)Ainsi, dans SĂ©mĂ©lĂ© de 1889, le timbre de Kate Aldrich  (Junon) nous paraĂ®t Ă  son emploi (couleur du timbre haineux et ample et charnu) dans ce tableau premier, fantastique et rugissant, hautement tragique (l’Ă©pouse de Jupiter, humiliĂ©e, invective et complote Ă  souhaits…) : d’autant mieux chantante qu’en fin de cantate, son vibrato non maĂ®trisĂ© s’enlise dangeureusement. Ainsi dans la première scène, fière et hallucinĂ©e, la dĂ©esse surgit dans un format naturel, d’une couleur Ă©vidente et fluide, parfois inintelligible mais la lave rugueuse pleine d’amer ressentiment qui s’Ă©coule ici, rejoint la noblesse et la dignitĂ© noire que le personnage exige. C’est assurĂ©ment la partition la plus rĂ©ussie du programme et qui souligne combien malgrĂ© son gĂ©nie, Dukas fut le candidat maudit du Prix de Rome. Il demeure incomprĂ©hensible que la cantate SĂ©mĂ©lĂ© ait Ă©tĂ© purement et simplement balayĂ©e par le jury de 1889 : preuve Ă©clatante d’un manque de discernement de l’Institution. Innocente et pure SĂ©mĂ©lĂ©, inspirĂ©e par un doux et lumineux pastoralisme (cor anglais obligĂ© lors de son apparition : arioso “Voici l’heure bientĂ´t…”), Catherine Hunold (portrait ci-dessus) saisit elle aussi par la justesse de son incarnation fĂ©minine, toute ivresse et voluptĂ© – et pourtant dĂ©jĂ  Ă©reintĂ©e en un timbre clair et embrasĂ©e, une diction princière (Ă  la Crespin), d’un style idĂ©al : la soprano allie beautĂ© suave du timbre et intensitĂ© naturelle de son placement. Pareille maĂ®trise avait fait la rĂ©ussite de la rĂ©cente BĂ©rĂ©nice (1911) ressuscitĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Tours sous la direction de Jean-Yves Ossonce (VOIR notre reportage vidĂ©o classiquenews : BĂ©rĂ©nice Ă  l’OpĂ©ra de Tours; production Ă©lue CLIC de classiquenews alors, avril 2014, compte rendu critique de BĂ©rĂ©nice recrĂ©Ă© Ă  l’OpĂ©ra de Tours). MĂŞme justesse poĂ©tique et timbre embrasĂ© pour le Jupiter (très humain, c’est Ă  dire conquis par la beautĂ© de SĂ©mĂ©lĂ© son amante Ă©toilĂ©e) du baryton Tassis Christoyannis d’un tempĂ©rament articulĂ© absolument exemplaire. Leur duo, nuancĂ© aux phrasĂ©s exquis (“des hauteurs du ciel Ă©toilĂ©…“) est le sommet de la cantate. Mieux Ă©quilibrĂ©e que l’autre Cantate VellĂ©da de 1888 pour lequel cependant Dukas obtint un 2è Prix, SĂ©mĂ©lĂ© ressuscite ainsi le mythe amoureux mythologique avec une franchise et une justesse d’inspiration qui force l’admiration : il Ă©tait temps de dĂ©couvrir la partition dans son dĂ©roulement orchestral. La rĂ©vĂ©lation est immense indiscutablement : elle vaut malgrĂ© nos rĂ©serves ailleurs exprimĂ©es, le CLIC de classiquenews.

On y retrouve ce trio psychologique presque Ă©touffant dans ses relations mĂŞlĂ©es : la soprano sacrifiĂ©e, la mezzo rugissante, le baryton d’une mâle concupiscence. Tout cela rappelle la Cantate FrĂ©dĂ©gonde de D’Ollone (sauf que l’homme, ici ChildĂ©ric est campĂ© par un tĂ©nor), autre absolue dĂ©couverte permise par la collection discographique Prix de Rome. Cetet SĂ©mĂ©lĂ© par la grande conviction du plateau vocal surtout SĂ©mĂ©lĂ© et Jupiter, vaut le CLIC de classiquenews, en dĂ©pit des rĂ©serves ailleurs exprimĂ©es.

Les deux autres partitions, deux chĹ“urs mixtes avec orchestre, aussi acadĂ©miques classiques c’est Ă  dire pompier indiscutablement (surtout le second) : PensĂ©e des morts (1886) enfin Hymne au soleil (1888), – avec chacun un solo de tĂ©nor (palpitant et sincère Cyril Dubois), ne sont pas mĂ©morables : le chĹ“ur s’y montre trop Ă©pais aux aigus bien peu clairs.

CD2. L’Ondine et le pĂŞcheur (1884) exprime le regard de l’ondine pour le pĂŞcheur, son dĂ©sir pour la mâle prĂ©sence telle une sirène Ă  l’appĂ©tit vorace et d’une irrĂ©pressible Ă©nergie : Ă  l’innocence fraĂ®che de la soprano, pourtant presque saisissante de lascivitĂ© conquĂ©rante rĂ©pond l’hypersensiblitĂ© de l’Ă©criture orchestrale : tant de prĂ©cision suractive, d’essence surtout narrative ne se retrouve alors que chez Richard Strauss. Saluons ici le timbre crĂ©dible pour le personnage de Chantal Santon. L’orchestre (trop Ă©pais Ă  notre avis et trop mis en avant dans une prise dĂ©sĂ©quilibrĂ©e) indique les limites du chef ici : trop de dĂ©tails, dans  un souci de dĂ©monstration ; pas assez de claire vision dramatique, or effectivement, ce qui se passe dans la fosse est captivant, liĂ© au sujet liquide de la mĂ©lodie pour voix et orchestre, d’après ThĂ©ophile Gautier (circa 1884).

DUKAS paul portrait classiquenews  Paul_DukasLe cas VellĂ©da (2ème prix de Rome 1888). MĂŞme sans prĂ©texte liquide comme dans l’Ondine, l’orchestre de VellĂ©da Ă©tonne par sa parure scintillante qui fait entendre jusqu’au bourdonnement d’une nature printanière : tout Dukas est lĂ , dès le prĂ©lude, l’un des plus beaux qui soient, dans ce wagnĂ©risme continu, cependant subtilement nuancĂ© et canalisĂ©, comme rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© dès avant Debussy et Ravel par une sensibilitĂ© hors du commun au motif naturel, Ă  l’Ă©loquence dĂ©cuplĂ©e des instruments (cf. la broderie suractive des cordes entre autres…) : l’Ă©lève de l’harmoniste si classique Dubois, s’entend Ă  merveille Ă  maĂ®triser sa monture orchestrale, prĂ©fĂ©rant la suggestion de climats suspendus et flottants, et en perpĂ©tuelle mĂ©tamorphose (prĂ©lude) plutĂ´t qu’Ă  la dĂ©monstration d’un talent dramatique. AtmosphĂ©riste, Dukas s’affirme incontestablement. La partition, somptueuse leçon d’orchestration (qui n’obtint en 1888 qu’un second Prix de Rome : une honte dans l’histoire du Prix, d’autant que Dukas rĂ©cidiviste Ă©choua ensuite dĂ©finitivement) montre les limites de la direction certes dĂ©taillĂ©e mais trop lisse et complaisante du chef Niquet : pas de vision d’architecte pas de parti pris qui font les grands chefs malheureusement. Le timbre du tĂ©nor lui aussi très conforme, mais si intelligible de FrĂ©dĂ©ric Antoun (et qui manque de fièvre comem d’urgence pour le chrĂ©tien et romain Eudore) captive et nourrit le caractère premier  (première scène d’Eudore), nocturne et enchantĂ© de la Cantate dukasienne : l’un des chefs d’Ĺ“uvre du genre pour le trio vocal soprano, tĂ©nor et basse et orchestre (pas de chĹ“ur). Dans le rĂ´le masculin, Antoum trop lisse trop poli, finit par ennuyer. Sa ligne contredit le raffinement naturel et subtil qu’affirme l’orchestre. MĂŞme la voix de Marianne Fiset, d’uen Ă©trange Ă©mission, en rien naturelle, trop affectĂ©e, tendue, aux aigus pincĂ©s, fait un chant clinquant (“Je suis la fĂ©e aux ailes d’or) : voici le top du kitch. Manque de naturel, Ă©mission artificielle, voix contrainte, d’une sophistication hors sujet et totalement contraire Ă  notre avis Ă  l’esthĂ©tique de Dukas. Le mystère de la figure sublime aĂ©rienne, Ă  la couleur de l’Ă©chec (lire la notice sur le rĂ´le) malgrĂ© sa naissance paienne, son identitĂ© trouble mi humaine mi divine, grande prĂŞtresse aux accents prophĂ©tiques et visionnaires; sont totalement Ă©cartĂ©s. Et mĂŞme le duo (“Douce extase”) n’a rien d’une voluptĂ© extatique : la rĂ©union de deux tourtereaux minaudants. Et l’orchestre et la direction de Niquet finissent par conjurer tout naturel : Dukas clinquant et kitsch, on se connaissait pas cet aspect du musicien si allusif par nature. L’impression qui Ă©chappe du trio final laisse dubitatif : lourdeur et dramatisme exacerbĂ© : les effluves oniriques du prĂ©lude sont bien lointaines. La prise de son mettant en avant les voix d’une façon artificieuse souligne ce manque total de naturel et une combinaison voix / orchestre plaquĂ©e plutĂ´t que fusionnĂ©e.

Polyeucte plus engagĂ© mais sur instruments d’Ă©poque. Salvateur, le contraste avec la partition qui suit : d’une beautĂ© captivante et qui convient mieux au chef comme Ă  ses instrumentistes. Polyeucte (1892) partition majeure du compositeur : visiblement subjuguĂ© par la parure orchestrale wagnĂ©rienne (Tristanesque en particulier), Dukas excelle dans Polyeucte Ă  dĂ©passer le modèle de Tristan et de Parsifal dans une voie qui prĂ´ne non pas la brĂ»me du poison mais les cĂ®mes lumineuses, sans omettre ni gravitĂ© ni profond sentiment tragique ; en cela voilĂ  Dukas, postwagnĂ©rien, aussi compĂ©tent et inspirĂ© que Franck. Manifestement, dans un langage purement instrumental, HervĂ© Niquet retrouve un format et une balance sonore plus naturels, semble indiscutablement plus Ă  son aise : sans Ă©quilibre voix / orchestre Ă  prĂ©server, le chef trouve des accents plus justes dans cette page sublime entre toutes qui exprime et les tourments intĂ©rieurs du hĂ©ros (les tutti verrouillent pas jalons le destin hĂ©roĂŻque) et aussi sa rĂ©mission psychologique sousjacente. Le frankisme de la pièce y est mĂŞme soulignĂ© dans son Ă©lucidation vaporeuse sur tapis de harpe (proche en cela de la Symphonie en rĂ©). Pourtant malgrĂ© lengagement rĂ©investi des musiciens, on peut poser dans la balance, l’apport d’un tel orchestre surdimensionnĂ© comparĂ© aux orchestres sur instruments d’Ă©poque dont les identitĂ©s instrumentales mieux caractĂ©risĂ©es dans des rapports dynamiques plus fins seraient plus adaptĂ©s Ă  la ciselure dukasienne.

Programme du coffret Paul Dukas et le Prix de Rome

 

 

 

CD 1

1- Les Sirènes

Chœur de femmes avec orchestre (concours d’essai pour le prix de Rome, Paris, 1889)

Texte de Charles-Jean Grandmougin

Marie Kalinine, mezzo-soprano solo

2- La FĂŞte des myrtes

Chœur mixte avec orchestre (concours d’essai pour le prix de Rome, Paris, 1887)

Texte de Charles Toubin

Marie Kalinine, mezzo-soprano solo

Cyrille Dubois, ténor solo

3-10 Sémélé

Cantate (concours pour le prix de Rome, non récompensé, Paris, 1889)

Soprano, mezzo-soprano, baryton et orchestre

Texte d’Eugène et Édouard Adenis

3- PrĂ©lude et rĂ©cit : Éclairs qui brillez… (Junon)

4- Air : Ă” Vengeance Ă  l’oeil de feu… (Junon)

5- Arioso : Voici l’heure bientĂ´t… (SĂ©mĂ©lĂ©)

6- Scène : Ce n’est pas Jupiter… (SĂ©mĂ©lĂ©, Junon)

7- Arioso et scène : Des hauteurs du ciel Ă©toilĂ©… (SĂ©mĂ©lĂ©, Jupiter)

8- Scène : Ah !… (SĂ©mĂ©lĂ©, Jupiter)

9- Scène et trio : Et celle qui du noir abĂ®me… (SĂ©mĂ©lĂ©, Junon, Jupiter)

10- Scène et tempĂŞte : Ă€ ma voix, du sein des nuages… (SĂ©mĂ©lĂ©, Junon, Jupiter)

Catherine Hunold, Sémélé

Kate Aldrich, Junon

Tassis Christoyannis, Jupiter

11- Pensée des morts

Chœur mixte avec orchestre (concours d’essai pour le prix de Rome, Paris, 1886)

Texte d’Alphonse de Lamartine

Cyrille Dubois, ténor solo

12- Hymne au soleil

Chœur mixte avec orchestre (concours d’essai pour le prix de Rome, Paris, 1888)

Texte de Casimir Delavigne

 

 

 

CD 2

1- L’Ondine et le Pêcheur

MĂ©lodie pour soprano et orchestre (ca. 1884)

Texte de Théophile Gautier

Chantal Santon-Jeffery, soprano solo

2-8- Velléda

Cantate (concours pour le prix de Rome, second grand prix, Paris, 1888)

Soprano, ténor, basse et orchestre

Texte de Fernand Beissier

2- Prélude

3- Scène et air : Ă€ l’heure oĂą les grands bois… (Eudore)

4- Orage et scène : Mais qu’entends-je… (VellĂ©da, Eudore)

5- Duo : Ah ! prends pitiĂ©, je t’en conjure… (VellĂ©da, Eudore)

6- Scène : Du sommet de ce rocher sauvage… (VellĂ©da, Eudore)

7- Scène : VellĂ©da ! Dieux puissants !… (VellĂ©da, Eudore, SĂ©genax)

8- Trio : Anathème sur toi… (VellĂ©da, Eudore, SĂ©genax)

Marianne Fiset, Velléda

Frédéric Antoun, Eudore

Andrew Foster-Williams, SĂ©genax

9- Polyeucte

Ouverture pour orchestre (1892)

10- Villanelle pour cor et orchestre

Orchestration d’Odette Metzneger (1906)

 

 

 

idukasp001p1Approfondir. Paul Dukas, courte biographie. A 24 ans, Paul Dukas (1865-1935) rejoint la classe d’harmonie de Dubois au Conservatoire de Paris. Le wagnĂ©rien convaincu gagne une belle notoriĂ©tĂ© avec sa Symphonie en ut majeur (1896, 31 ans) et surtout après L’Apprenti Sorcier de 1897. Sa connaissance du romantisme germanique est colorĂ©e d’un art très personnel de la variation qu’il emprunte aux baroques français (Dukas coopère Ă  l’Ă©dition Rameau rĂ©alisĂ©e et pilotĂ©e par Saint-SaĂ«ns). Ses deuxdernières oeuvres majeures demeurent l’opĂ©ra Ariane et Barbe-Bleue (commencĂ©e en 1889; crĂ©Ă© Ă  l’OpĂ©ra-Comique en 1907), et surtout le poème chorĂ©graphique La PĂ©ri (Châtelet, 1912). SaluĂ© par ses pairs et estimĂ© internationalement, Dukas s’affirme dans la dernière trajectoire de sa carrière comme fin pĂ©dagogue : professeur d’orchestration (1910) puis de composition (1928).

A l’Ă©poque oĂą Dukas concourt pour le Prix de Rome, l’institution sĂ©lective connaĂ®t ses heures glorieuses soit entre 1880 et 1890 : le système acadĂ©mique pourtant très dĂ©criĂ© quant Ă  son organisation et la partialitĂ© des critères critiques au sein des jurys qui se succèdent, parvient Ă  distinguer pas moins de quatre gĂ©nies de la musique française, confirmant dans son histoire, un cycle d’une justesse absolue quant Ă  tempĂ©raments ainsi dĂ©tectĂ©s et rĂ©compensĂ©s : Bruneau, PiernĂ©, Debussy et Gustave Charpentier.

Semele MOREAU-JupiteretSemele-detail3-1895-HsT-2120x1180mm-MuseeGM(Paris)Illustrations : portraits de Paul Dukas mûr ; Sémélé par Gustave Moreau.  Sémélé, la maîtresse de Jupiter qui lui fit jurer de se dévoiler à elle dans la splendeur flamboyante de sa divinité : la pauvre mortelle foudroyée n’en réchappa pas : elle mourut foudroyée. 6 années après la cantate de Dukas, le peintre symboliste Gustave Moeau s’empare du mythe et lui consacre un cycle de peinture à l’huile fascinant (1895) (DR).

Compte rendu, opĂ©ra. Strasbourg. OpĂ©ra National du Rhin, le 26 avril 2015. Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue. Jeanne-Michèle Charbonnet, Sylvie Brunet-Grupposo, GaĂ«lle Alix, Marc Barrard. Choeurs de l’OpĂ©ra du Rhin. Sandrine Abello, direction. Orchestre symphonique de Mulhouse. Daniele Callegari, direction. Olivier Py, mise en scène.

idukasp001p1Nouvelle production choc Ă  l’OpĂ©ra National du Rhin. Olivier Py revient dans la maison alsacienne pour le seul opĂ©ra du compositeur français Paul Dukas, Ariane et Barbe-Bleue, d’après la pièce Ă©ponyme du symboliste belge Maurice Maeterlinck. La distribution et l’Orchestre symphonique de Mulhouse sont dirigĂ©s par le chef Daniele Callegari, et les fabuleux choeurs de l’OpĂ©ra par Sandrine Abello. Un spectacle d’une grande richesse habitĂ© des fantasmes et des mystères, un commentaire sur l’âme et ses faiblesses atemporelles comme il est tout autant allĂ©gorie de la conjoncture mondiale actuelle.  Jamais le théâtre lyrique n’a paru mieux reflĂ©ter comme un miroir les pulsations troubles de notre temps. C’est bien ce qui fait la justesse de la production prĂ©sentĂ©e Ă  Strasbourg.

Pari réussi pour cette nouvelle production de l’Ariane de Dukas

Richesse et liberté qui dérangent

Paul Dukas est connu surtout par sa musique instrumentale, et presque exclusivement grâce Ă  son poème symphonique archicĂ©lèbre l’Apprenti Sorcier d’après Goethe, en dĂ©pit de la grande valeur et de l’originalitĂ© des pièces telles que sa Sonate en mi mineur d’une difficultĂ© redoutable, sa Symphonie en do et son fabuleux ballet La PĂ©ri, vĂ©ritable chef-d’oeuvre d’orchestration française. Son seul opĂ©ra, dont la première Ă  eu lieu en 1907 Ă  l’OpĂ©ra-Comique, a divisĂ© la critique Ă  sa crĂ©ation mais est progressivement devenu cĂ©lèbre dans l’Hexagone et mĂŞme Ă  l’étranger. Or, il s’agĂ®t toujours d’un opĂ©ra rarement jouĂ© et mis en scène, qui faisait uniquement parti du rĂ©pertoire de quelques maisons d’opĂ©ra, notamment Paris. Dans sa dĂ©marche passionnante, audacieuse et sincère, Marc ClĂ©meur, directeur de l’OpĂ©ra National du Rhin, change la donne en le programmant et invitant nul autre qu’Olivier Py.

 

 

DUKAS opera du rhin ariane et barbe bleue critique compte rendu classiquenews mai 2015 ARIANE ET BB_photoAlainKaiser_7548L’histoire de Maeterlinck est un mĂ©lange du mythe grec antique d’Ariane (emprisonnĂ©e dans le labyrinthe du Minotaure) et du conte de Perrault Barbe-Bleue, oĂą une femme sans nom se marie au monstre, qui sera tuĂ© par ses frères, et dont elle hĂ©ritera la fortune. Une Ĺ“uvre symboliste oĂą l’on trouve MĂ©lisande parmi d’autres princesses Maeterlinckiennes (SĂ©lysette, Alladine, Bellangère et Ygraine) ; ces femmes sont prisonnières au château de Barbe-Bleue oĂą Ariane est venue vivre, avec la mission de les dĂ©livrer du monstre. Avec l’aide de sa nourrice, et après s’ĂŞtre promenĂ©e partout dans le château, ouvrant des portes interdites, elle rĂ©ussit sa tâche. Mais ces princesses prisonnières ne veulent pas la libertĂ©. OĂą comment la plupart des hommes s’attachent Ă  leurs tĂ©nèbres confortables et refusent la libertĂ© de la raison, de la lumière. Une Ĺ“uvre qui date de plus d’un siècle et qui parle subtilement, brumeusement, comme tout le théâtre symboliste d’ailleurs, d’une triste et complexe rĂ©alitĂ© toujours d’actualitĂ©. Si rien n’est jamais trop explicite dans cette Ĺ“uvre, le commentaire sur l’Ă©chec des « rĂ©volutions » rĂ©centes, la remontĂ©e des nationalismes, le retour et l’acceptation de l’obscurantisme religieux y sont implicites, Ă©vidents et surtout très justement exprimĂ©s. Il s’agirait en vĂ©ritĂ© d’un opĂ©ra rĂ©volutionnaire par son livret, mais sans l’intention de l’ĂŞtre.

Dans les mains fortes et chaudes, tenaces et habiles d’Olivier Py, nous avons le plaisir de dĂ©couvrir des couches de signification, habillĂ©es et habitĂ©es par le mysticisme et la sensualitĂ©. Mais ces plaisirs quelque peu superficiels cachent un cĹ“ur hautement inspirĂ©, une pensĂ©e profonde et complexe. Ainsi l’opĂ©ra se dĂ©roule en deux plans, fantastique travail de son scĂ©nographe fĂ©tiche Pierre-AndrĂ© Weitz ; en bas, nous sommes dans le monde rĂ©el, une prison en pierre dans un château, peut-ĂŞtre. En haut, l’imaginaire. Le royaume des bijoux, des mirages, des forĂŞts et des prisons, des fantasmes et des fantĂ´mes.

DUKAS scene double ARIANE ET BB_photo AlainKaiser_7474Ariane est omniprĂ©sente au cours des trois actes. Dans ce rĂ´le, Jeanne-Michèle Charbonnet, qu’on l’accepte ou pas les quelques aigus tremblants (mais jamais cassĂ©s!) d’un des rĂ´les les plus redoutables du rĂ©pertoire, est tout Ă  fait imposante (NDLR: la soprano avait dĂ©jĂ  chantĂ© chez Py pour sa fabuleuse Isolde, prĂ©sentĂ© en Suisse puis surtout par Angers Nantes OpĂ©ra, seule place française qui osa programmer en 2009 une production lyrique qui demeure la meilleure du metteur en scène Ă  ce jour). Son Ariane pourrait s’appeler Marianne tellement sa prĂ©sence est parfaitement adaptĂ©e au personnage qu’elle interprète, une femme rĂ©volutionnaire, en quelque sorte. Elle sortira triomphante mais sa rĂ©volution est un Ă©chec. La Nourrice de Sylvie Brunet-Grupposo, quant Ă  elle, agite les cĹ“urs avec une prĂ©sence aussi magnĂ©tique, un art de la dĂ©clamation ravissant, un chant tout autant incarnĂ© que son jeu d’actrice. Remarquons aussi les prestations des princesses enfermĂ©es, Aline Martin en SĂ©lysette, Rocio PĂ©rez en Ygraine, GaĂ«lle Alix en MĂ©lisande ainsi que Lamia Beuque en Bellangère (Alladine, jouĂ©e par DĂ©lia Sepulcre Nativi, est un rĂ´le muet). Un travail d’acteur formidable, un chant sincère et Ă©quilibrĂ© les habite en permanence ou presque.

dukas-paul-ariane-et-barbe-bleue-opera-opera-du-rhin-avril-2015Et l’Orchestre symphonique de Mulhouse sous la direction de Daniele Callegari ? Une vĂ©ritable surprise, par les couleurs et l’intensitĂ©, certes, mais surtout par la justesse, par le souci des nuances fines, par l’attention aux voix sur le plateau et Ă  l’Ă©quilibre par rapport Ă  la fosse. Une approche qui paraĂ®trait millimĂ©trique et intellectuelle mais qui se rĂ©vèle en vĂ©ritĂ© d’ĂŞtre respectueuse de la partition (les citations de Debussy sont interprĂ©tĂ©es avec grande clartĂ©, par exemple) mais surtout incarnĂ©e, sincère, appassionata et passionnante, en accord total avec tous les autres composants. Si l’impressionnisme musical de Dukas touche parfois l’expressionnisme (!), la cohĂ©sion auditive, sans la perte des contrastes, est plus que rĂ©ussie par le chef italien et l’orchestre alsacien. Une rĂ©ussite tout Ă  fait … mythique ! A voir absolument encore les 28 et 30 avril, et 4 et 6 mai Ă  Strasbourg ou encore le 15 et le 16 mai 2015 Ă  Mulhouse.

Illustrations : A.Kaiser © Opéra national du Rhin 2015

DVD. Dukas : Ariane et Barbe-Bleue (Denève, 2011). Opus Arte

DVD. Dukas : Ariane et Barbe-Bleue (Denève, 2011). Opus Arte

DUKAS_charbonnet_Deneve_DVD_Opus_ARTEBarcelone, juin 2011 : le Liceu accueille la production crĂ©Ă©e en 2005 Ă  Zurich, essentiellement fermĂ©e, en un espace sans guère de porte de secours, oĂą chaque encadrement menace. D’ailleurs, Claus Guth refuse toute Ă©chappĂ©e, y compris l’allusion Ă  l’aube printanière au II comme Ă  l’irrĂ©sistible empire de la lumière dans l’antre d’un tyran geĂ´lier, collectionneur de belles femmes (ici richement parĂ©es et habillĂ©es, telles qu’elles paraissent tout au long du I). Le regard se veut aussi pathologique, inventant pour les recluses, toute une sĂ©rie de convulsions nerveuses, dignes d’aliĂ©nĂ©es piĂ©gĂ©es dans un asile psychiatrique. Mais la conception est moderne et affecte sans guère de poĂ©sie (au mĂ©pris de l’esthĂ©tique surnaturelle et angoissĂ©e de Maeterlinck), la stricte froideur d’un pavillon petitbourgeois d’un rĂ©alisme glaçant.
Prometteuse sur le papier, la distribution rĂ©vèle ses limites : emblĂ©matique de tous les chanteurs, Jeanne-Michèle Charbonnet malgrĂ© une Ă©vidente prĂ©sence dramatique (et linguistique, car est elle parfaitement intelligible), paraĂ®t souvent Ă  cĂ´tĂ© du personnage Ă  cause de ses aigus vibrĂ©s incontrĂ´lĂ©s : un dĂ©faut d’Ă©clat pour une hĂ©roĂŻne libĂ©ratrice, habitĂ©e par l’esprit de la rĂ©volte et de l’Ă©mancipation. Une fĂ©ministe ardente et argumentĂ©e mĂŞme. Et JosĂ© Van Dam qui a l’Ă©paisseur Ă©motionnelle du rĂ´le titre (Barbe-Bleue), diffuse un chant Ă  peine audible, brumeux, sans le mordant et le trouble vocal requis.

Denève Dukasien : le chant de l’orchestre

Reste la superbe direction du roussĂ©lien StĂ©phane Denève, l’enfant du Nord (nĂ© Ă  Tourcoing et ex assistant de Ozawa ou Solti) : un travail d’orfèvre qui lui, rend justice au chef d’oeuvre de Dukas. Le compositeur traversĂ© par une inspiration sidĂ©rante vient de terminer la partition de L’Apprenti sorcier (1897). Raffinement d’une orchestration française pour une partition orchestrale fleuve, Ă  la fois straussienne et wagnĂ©rienne oĂą l’on retrouve toute l’imagination mĂ©lodique du Prix de Rome, dĂ©jĂ  superbement gĂ©nial avec sa cantate rĂ©cemment rĂ©vĂ©lĂ©e ” VĂ©lleda “: le scintillement d’une instrumentation Ă  la fois onirique et tragique s’y distinguait avec brio. Toutes qualitĂ©s dĂ©veloppĂ©es ensuite dans Ariane, longue pĂ©ripĂ©tie d’Ă©critures incertaines et perfectionnistes – inaugurĂ©e dès 1905-, qui accouche du sommet lyrique en… 1907 (crĂ©ation Ă  la Salle Favart) : opĂ©ra de femmes oĂą se dĂ©tachent aussi les voix enchaĂ®nĂ©es consentantes de SĂ©lysette, Ygraine, et aussi MĂ©lisande, Bellangère et Alladine, Ariane Ă©tire son Ă©toffe somptueuse dont le cheminement symphonique se met dĂ©jĂ  comme PellĂ©as de Debussy (1902), au diapason des sentiments tĂ©nus les moins perceptibles. A StĂ©phane Denève revient le mĂ©rite d’expliciter le dĂ©voilement de la psychĂ©, c’est Ă  dire de suivre le labyrinthe poĂ©tique du livret inspirĂ© par l’Ariane de… Maeterlinck (1899), venu Ă  l’opĂ©ra grâce Ă  sa relation avec la soprano Georgette Leblanc.

Paul Dukas : Ariane et Barbe-Bleue. Jeanne-Michèle Charbonnet (Ariane), Patricia Bardon (la Nourrice), José Van Dam (Barbe-Bleue), Beatriz Jimenez (Ygraine), Elena Copons (Mélisande), Salomé Haller (Bellangère), Gemma Coma-Amabart (Sélysette), Chœur et Orchestre du Liceu de Barcelone, Stéphane Denève. 1 DVD Opus Arte OA1098. Enregistré au Liceu de Barcelone en juin 2011.