COMPTE-RENDU, opéra. Paris, Garnier, le 13 mai 2019. Tchaïkovski : Iolanta / Casse-Noisette. Hanus / Tcherniakov.

Compte-rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 13 mai 2019. Tchaïkovski : Iolanta / Casse-Noisette. Tomáš Hanus / Dmitri Tcherniakov. On connait l’histoire : composés par Tchaïkovski pour être donnés en une seule et même soirée, son ultime ballet Casse-Noisette et son dernier opéra Iolanta ont rapidement vu leurs trajectoires se séparer, et ce compte tenu des critiques plus favorables émises pour le ballet dès la création en 1892. Voilà trois ans (http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-paris-palais-garnier14-mars-2016-tchaikovski-iolanta-casse-noisette-sonia-yoncheva-dmitri-tcherniakov), l’Opéra de Paris a choisi de réunir les deux ouvrages pour la première fois ici, ce qui permet dans le même temps à Iolanta de faire son entrée au répertoire de la grande maison : un regain d’intérêt confirmé pour cet ouvrage concis (1h30 environ), souvent couplé avec un autre du même calibre (récemment encore avec Mozart et Salieri à Tours http://www.classiquenews.com/iolanta-a-lopera-de-tours/ ou avec Aleko à Nantes http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-angers-nantes-opera-le-7-octobre-2018-aleko-iolanta-bolshoi-minsk/).

 
 
 

Iolanta / Marie
et la … METEORITE DE FIN DU MONDE

 
  

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Confiée aux bons soins de l’imprévisible trublion Dmitri Tcherniakov, la mise en scène a la bonne idée de lier les deux ouvrages en donnant tout d’abord une lecture assez fidèle de Iolanta, dont l’action est transposée dans un intérieur bourgeois cossu typique des obsessions du metteur en scène russe – observateur critique des moindres petitesses d’esprit des possédants, comme ont pu le constater les parisiens dès 2008 (https://www.classiquenews.com/piotr-illyitch-tchakovski-eugne-onguine-mauvais-texte). La seule modification apportée au livret consiste à ajouter d’emblée le personnage muet de Marie, qui obtient pour cadeau d’anniversaire la représentation scénique de Iolanta. Dès lors, on comprend très vite que la jeune fille sera le personnage principal du ballet Casse-Noisette, dont l’histoire a été entièrement réécrite par Tcherniakov pour prolonger le conte initiatique à l’œuvre dans Iolanta.

A la peur du monde adulte symbolisée par l’aveuglement de Iolanta succède ainsi trois tableaux admirablement différenciés, qui nous permettent de plonger au cœur des craintes et désirs de l’adolescente, entre fantasme onirique et réalité déformée. On se régale des joutes mondaines qui dynamitent le début de Casse-Noisette en un ballet virevoltant, tout en rendant hommage aux jeux bon enfant d’antan, le tout chorégraphié par un Arthur Pita inspiré : à minuit passé, la même jeunesse dorée revient hanter Marie avec des mouvements saccadés inquiétants, avant qu’elle ne découvre la mort de son cher Vaudémont.

Tcherniakov mêle avec finesse la crainte de la perte de l’être aimé, l’expérience de la solitude dans une forêt sinistre, puis la révélation de la misère humaine et de ses inégalités. Il revient cette fois à Edouard Lock et Sidi Larbi Cherkaoui de chorégraphier ces parties saisissantes de réalisme, qui s’enchainent à un rythme sans temps mort. Faut-il expliquer le délire de Marie par sa capacité à pressentir la fin du monde proche ? C’est ce que semble suggérer la météorite qui envahit tout l’écran en arrière-scène peu avant la fin, rappelant en cela le propos de l’excellent film Melancholia (2011) de Lars von Trier.

Au regard de cette richesse d’invention qui semble inépuisable, qui peut encore douter du génie de Tcherniakov ? On conclura en mentionnant la parfaite réalisation au niveau visuel qui donne un écrin millimétré aux protagonistes, et ce dans les différents univers dévoilés. Si les deux danseurs principaux, Marine Ganio (Marie) et Jérémy-Loup Quer (Vaudémont), brillent d’une grâce vivement applaudie par le public en fin de représentation, le plateau vocal de Iolanta (entièrement revu depuis 2016, à l’exception des rôles de Bertrand et Marthe) se montre d’un bon niveau, sans éblouir pour autant. Le chant bien conduit et articulé de Krzysztof Bączyk (René) lui permet de s’épanouir dans un rôle de caractère, en phase avec ses qualités dramatiques, tandis que la petite voix de Valentina Naforniţă donne à Iolanta la fragilité attendue pour son rôle, le tout en une émission ronde et souple. Dmytro Popov (Vaudémont) rencontre les mêmes difficultés de projection, essentiellement dans le médium, ce qui est d’autant plus regrettable que le timbre est séduisant dans toute la tessiture. Deux petits rôles se distinguent admirablement par leur éclat et leur ligne de chant d’une noblesse éloquente, les superlatifs Robert d’Artur Ruciński et Bertrand de Gennady Bezzubenkov.

Enfin, le geste équilibré de Tomáš Hanus, ancien élève du regretté Jiři Bělohlávek, n’en oublie jamais l’élan nécessaire à la narration d’ensemble, tout en demandant à ses pupitres des interventions bien différenciées. On a là une direction solide et sûre, très fidèle à l’esprit des deux ouvrages. A l’affiche de l’Opéra de Paris jusqu’au 24 mai 2019.

 
 
 
 

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Compte-rendu, opéra. Paris, Palais Garnier, le 13 mai 2019. Tchaïkovski : Iolanta / Casse-Noisette. Iolanta : Krzysztof BÄ…czyk (René), Valentina Naforniţă (Iolanta), Dmytro Popov (Vaudémont), Artur RuciÅ„ski (Robert), Johannes Martin Kränzle (Ibn Hakia), Vasily Efimov (Alméric), Gennady Bezzubenkov (Bertrand), Elena Zaremba (Marthe), Adriana Gonzalez (Brigitte), Emanuela Pascu (Laure), Casse-Noisette : Marine Ganio (Marie), Jérémy-Loup Quer (Vaudémont), Émilie Cozette (La Mère), Samuel Murez (Le Père), Francesco Vantaggio (Drosselmeyer), Jean-Baptiste Chavignier (Robert), Jennifer Visocchi (La SÅ“ur), Les Etoiles, les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet de l’Opéra national de Paris, ChÅ“urs de l’Opéra national de Paris, Maîtrise des Hauts-de-Seine/ChÅ“ur d’enfants de l’Opéra national de Paris, Alessandro Di Stefano (chef des chÅ“urs), Orchestre de l’Opéra national de Paris, Tomáš Hanus, direction musicale / mise en scène Dmitri Tcherniakov. A l’affiche de l’Opéra de Paris jusqu’au 24 mai 2019. Photos : Julien Benhamou – OnP

JUSTICE. Dialogue des Carmélites version Tcherniakov, à nouveau autorisé

poulenc dialogues des carmelites DVD presentation affaire tcherniakov par classiquenews BAC461 cover BD Dialogues CarmélitesJUSTICE. La version de l’opéra de Poulenc Dialogues des Carmélites version Tcherniakov sera diffusée et éditée en DVD selon le dernier arrêt de la Cour d’appel de Versailles, en date du 30 novembre 2018. Ainsi se termine une péripétie judiciaire et artistique très passionnante. Le cas de cette production Munichoise du sommet lyrique de Poulenc avait suscité un vif débat : la liberté du metteur en scène peut-elle aller jusqu’à réécrire la partition et le livret originaux ? Oui dans le cas de Tcherniakov qui avait imaginé une nouvelle fin pour l’opéra de Poulenc, au risque de porter atteinte à sa signification et sa cohésion originelles. Ainsi selon le metteur en scène russe, Blanche de la Force sauve toutes ses consœurs du Carmel de la guillotine, alors que Poulenc respectant l’histoire, les faisait mourir, et de quelle façon, dans une fin bouleversante et terrifiante.

Liberté de l’interprète ou respect de l’œuvre originale ?

Depuis 2012, les ayants-droit de Poulenc et de Bernanos souhaitaient interdire la diffusion TV sur la chaîne Mezzo et la commercialisation du DVD et du Blu-ray de l’enregistrement du spectacle capté au Bayerische Staatsoper de Munich en mars 2010. La Cour d’appel de Versailles juge ces demandes « irrecevables », confirmant le jugement rendu par la Cour de Cassation en 2017, et condamne en novembre 2018, les appelants à payer 2000€ à chacun des défendeurs : le Land de Bavière, Bel Air Media et Mezzo au titre de l’article 700 du Code de Procédure Civile.

Le motif invoqué par la justice défend la créativité de l’interprète, en l’occurrence celle du metteur en scène : les choix artistiques et interprétatifs de Dmitri Tcherniakov n’ont pas mené à une « dénaturation » des œuvres de Poulenc et de Bernanos, la décision faisant prévaloir la liberté de création du metteur en scène.

QUE PENSER DE CE JUGEMENT ? Evidemment tout artiste ne doit pas être entravé dans sa démarche de création. Mais dans le cas d’une œuvre préexistante (et non d’une création ou nouvelle œuvre), il appartient aussi de respecter ce qui fait sa valeur et sa force, ce qui lui assure son sens et sa cohérence. Qu’un metteur en scène veuille réviser la signification d’une oeuvre en modifiant sa conclusion certes, mais alors que les spectateurs soient clairement informés sur ce qu’ils voient et écoutent. Imaginons de nouveaux spectateurs qui n’ont jamais vu Dialogues des Carmélites de Poulenc et en découvrent l’histoire selon la version de Tcherniakov : … Ils risquent alors d’être déconcertés en souhaitant ensuite découvrir l’oeuvre originelle. Il convient donc d’expliquer et de préciser la nature du spectacle dont il est question, qui est une « relecture » subjective. Ces choses étant dites, l’ambiguité qui fait trouble et confusion est levée. D’autres productions devraient voir le jour, suscitant des débats aussi vifs. Pour juger sur pièce, il faut évidemment voir la production munichoise ainsi filmée en Bavière en mars 2010.

Le dvd et le blu ray sont disponibles désormais sur le site de l’éditeur Bel Air classiques.

VOIR LE TEASER de Dialogues des Carmélites de Poulenc, version Tcherniakov 2010 :
https://www.youtube.com/watchv=IurMFTyM3M4&mc_cid=b3f375ada0&mc_eid=d3873e37bf