Compte-rendu critique, opéra. LYON, Opéra. JANACEK : De la maison des morts, le 21 janv 2019. Orch de l’Opéra de Lyon / Alejo Pérez

Compte-rendu critique. Opéra. LYON, JANACEK, De la maison des morts, 21 janvier 2019. Orchestre de l’opéra de Lyon, Alejo Pérez. Dernière étape lyonnaise d’une production qui avait triomphé à Londres et à Bruxelles en mars et novembre dernier, l’ultime opéra de Janacek oppose une orchestration rutilante et lyrique à une déclamation plus austère qui en fait un opéra singulier, difficilement classable, comme l’est la Donna serpente de Casella, quasiment contemporain. Warlikowski saisit l’œuvre à bras le corps, avec une intelligence et un engagement dramatique qui forcent le respect. Sa lecture vient s’ajouter, sans la faire oublier, à la mythique production de Chéreau.

 

 

La perfection au masculin

 

 

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On peut être audacieux, voire iconoclaste, et respecter l’esprit de l’œuvre mise en scène. Warlikowsky construit sa vision de ce chef-d’œuvre en misant sur une lecture dynamique, émouvante et ludique, parfois loufoque et grotesque, dont les nombreuses chorégraphies traduisent, par le geste, le mouvement, le rythme de la luxuriante partition orchestrale. Sur scène, un espace immense dans lequel se détachent un panneau de basket (pour le jeune basketteur, remplaçant l’aigle blessé du livret original), sur la droite, des gradins ui accueillent divers prisonniers, sur la gauche, un bloc de verre faisant office de bureau du directeur de la prison, puis de scène théâtrale au second acte. L’austérité de l’univers carcéral si présent dans la littérature russe est largement contrebalancée par l’extraordinaire richesse visuelle du spectacle : la vidéo, comme intermède entre les actes (interview de Michel Foucault sur les juges, extraits du documentaire Gangster Backstage), les nombreuses danses, parfois d’une grande sensualité, la représentation méta-théâtrale du second acte, avec ses costumes bariolés, sa pantomime quasi hypnotique, moments de grâce et de stase face à la violence des prisonniers ; l’œil est toujours sollicité, galvanisé par une direction d’acteur précise, y compris dans son apparent désordre.
La distribution réunie pour cette magnifique production est d’une rare homogénéité. Diction et projection y sont au rendez-vous, parfois avec un manque de nuance ici ou là, mais le choix se défend dans une œuvre noire et sans complaisance. Dans le rôle de Goriantchikov, William White, qui avait participé à la reprise de la production de Chéreau à Paris en 2017, est impérial, il fait preuve d’une présence scénique époustouflante, même si vocalement il ne semblait pas au meilleur de sa forme ; Pascal Charbonneau incarne un Alléïa superlatif : jeu électrisant, vocalement impeccable, même si on eût aimé parfois un peu plus de lyrisme, dans les rares moments d’abandon (à l’acte II notamment) de l’opéra. Stefan Margita, habitué du rôle, campe un Louka très convaincant, impressionnant de maîtrise vocale et scénique. Qualités tout aussi vérifiables chez les autres interprètes : la voix incroyablement juvénile du ténor Graham Clarck dans le rôle du vieux forçat, l’amplitude vocale de Karoly Szemeredy dans le double rôle du Pope et surtout de Chichkov, qui marque de son empreinte une bonne partie du dernier acte. Excellente interprétation aussi d’Alexander Vassiliev dans le rôle du commandant, de Ladslav Elgr dans celui de Skouratov, et en particulier du remarquable baryton Ales Jenis interprétant Don Juan et le Brahmane.
Dans la fosse, la direction solide et lumineuse d’Alejo Pérez remplit toutes ses promesses : le raffinement élégiaque se marie magnifiquement à la puissance roborative des passages plus véhéments, au premier et au second acte notamment, lorsqu’ils sont illustrés par les gestes mécaniquement précis des danseurs ou quand ils accompagnent les chœurs des prisonniers, fort bien préparés par Christoph Heil.


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Compte-rendu. Lyon, Opéra de Lyon, Janacek, De la maison des morts, 21 janvier 2019. Sir William White (Alexandre Petrovitch Goriantchikov), Pascal Charbonneau (Alieïa), Stefan Margita (Filka Morozov / Louka Kouzmitch), Nicky Spence (Le grand forçat), Ivan Ludlow (Le petit forçat / le forçat cuistot / Tchekounow), Alexander Vassiliev (Le commandant), Graham Clarck (le vieux forçat), Ladislav Elgr (Skouratov), Jeffrey Lloyd-Roberts (Le forçat ivre), Ales Jenis (Le forçat jouant Don Juan et le Brahmane / le forçat forgeron), Grégoire Mour (Un jeune forçat), Natascha Petrinsky (Une prostituée), John Graham-Hall (Kedril), Dmitry Golovnin (Chapkine), Karoly Szemeredy (Chichkov / Le pope), Alexander Gelah (Tcherevine / Une voix de la steppe), Brian Bruce (Un garde), Antoine Saint-Espes (Un garde), Denis Guéguin (vidéo), Krzysztof Warlikowski (mise en scène), Malgorzata Szczesniak (décors et costumes), Felice Ross (lumières), Claude Bardouil (Chorégraphie), Christian Longchamp (Dramaturgie), Christoph Heil (Chef des chœurs), Orchestre de l’opéra de Lyon, Alejo Pérez (direction) /    Illustrations : © Bertrand Stofleth.

 

Compte-rendu : Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scène.

De la maison des morts Robert CarsenL’Opéra National du Rhin ouvre sa nouvelle saison lyrique 2013-2014 avec la nouvelle production du dernier opéra de Leos Janacek, De la maison des morts. Robert Carsen signe une mise en scène épurée, à la dramaturgie astucieuse et audacieuse, qui révèle un profond respect et une sincère compréhension du compositeur. L’Orchestre Philharmonique de Strasbourg est réactif et puissant sous la direction du chef Marko Letonja. Avec les choeurs de l’Opéra National du Rhin et la distribution des chanteurs fortement engagés, le spectacle s’impose à nous d’une sobre grandeur ; c’est une surprenante inauguration de saison !

Né en Moravie en 1854, Leos Janacek est l’un des génies de l’univers musical du siècle passé. De ses 9 opéras, 5 font partie du répertoire lyrique international. Ses 2 quatuors à cordes sont parmi les meilleurs exemples du genre au 20e siècle. Il a composé tous ces chefs-d’œuvre entre 50 et 74 ans. Sa voix profondément tchèque est d’une humanité et d’une universalité qui résonne très fortement partout dans la planète. Il compose De la maison des morts en 1928 mais hélas décèdera avant sa création en 1930. Le livret du compositeur est une traduction et adaptation libre du roman éponyme de Dostoïevski. Ce dernier est une compilation thématique des expériences et faits divers de l’écrivain lors de son séjour dans une prison sibérienne. Janacek a tiré des moments très dramatiques du roman ; il en a fait un livret plus compact, mais sans une véritable trame au sens traditionnel. Il s’agît plutôt de vignettes, des extraits de la vie en prison, à peine reliés les uns des autres par l’apparition au premier acte d’un prisonnier politique, qui apprend à un jeune tatar à lire au deuxième, et qui retrouve sa liberté au dernier.

 

 

La lumière au bout du tunnel

 

Ce prisonnier politique nommé Aleksandr Petrovitch Gorjantchikov est l’un des personnages dans une distribution exclusivement masculine. Il est noblement interprété par Nicolas Cavallier, d’un beau timbre, et complètement investi musicalement et dramatiquement comme tous les chanteurs en réalité. Au premier acte, nous sommes déjà marqués par le Skuratov du ténor Andreas Jäggi, son récit au deuxième acte  révèle une caractérisation musicale d’une terrible tendresse. Pascal Charbonneau (émouvant David dans David et Jonathas de Charpentier), est touchant dans le rôle du jeune tatar Aljeja, non seulement par son sens aigu du drame mais aussi par la beauté de son timbre et la couleur et la chaleur de sa voix de ténor. Le baryton Jean-Gabriel Saint-Martin (charismatique Guglielmo à Saint-Quentin-en-Yvelines) est un forçat/Don Juan rafraîchissant, avec un langage corporel maîtrisé et une certaine ténacité vocale. Soulignons l’extraordinaire prestation du baryton Martin Barta au troisième acte dans le rôle du prisonnier Chichkov. Son grand récit déroule toute la largeur de sa tessiture tout comme sa passionnante et bouleversante implication théâtrale.

Marko Letonja dirige un Orchestre Philharmonique de Strasbourg lui aussi totalement investi. Les vestiges du concerto pour violon et orchestre abandonné par le compositeur sont joués brillamment par le premier violon lors de l’ouverture tout à fait acrobatique. La réactivité de l’orchestre est impressionnante, le son est toujours cristallin ; il s’accorde magistralement aux chanteurs. L’expression est sentimentale mais maîtrisée, que ce soit dans la tendresse presque enfantine au premier acte, dans la pompe dansante du deuxième (qui rappelle fortement le ballet de Stravinsky, Petruchka) ou dans l’étonnant chiaroscuro du troisième. L’orchestre a une puissance indéniable, mais n’est jamais bruyant.  Le chef convainc naturellement pour cette précision et cet équilibre remarquable qu’il sait cultiver dans la fosse.

Robert Carsen, quant à lui, signe une mise en scène davantage aboutie, à la fois personnelle et universelle. Les décors et costumes du couple Boruzescu s’inscrivent dans l’état d’esprit de respect envers l’œuvre avec une prison en briques grises et des habits efficaces et atemporels. Carsen et son collaborateur Peter van Praet mettent en place un jeu de lumières intelligent, les clairs obscurs devenant presque un leitmotif dramatique d’une efficacité incontestable. C’est un théâtre dans le théâtre, impeccable au deuxième acte, avec l’homo-érotisme inévitable mis en scène avec humour mais sans cliché, en une pantomime parfaitement réalisée. La cohésion sur scène est frappante,  Carsen exploite le potentiel dramatique des acteurs/chanteurs de façon sincère et stylisée. Il se sert même d’un rapace vivant pour évoquer le réalisme de l’œuvre, ainsi que le réel désir de liberté des prisonniers. Nous quittons la salle, non pas déprimés par la misère des personnages, mais bien éblouis par la lumière qui se profile au bout du tunnel. L’âme sensible ne peut être que touchée.

Excellent début d’une saison prometteuse à l’Opéra National du Rhin, courrez à Strasbourg découvrir cette production, encore à l’affiche à Mulhouse le 18 et 20 octobre. Robert Carsen revient en Alsace en décembre/janvier pour une nouvelle production du Rigoletto de Verdi (avant une prometteuse Platée en 2014 avec l’inégalable William Christie chez Rameau, à l’Opéra-Comique). A suivre !

Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 27 septembre 2013. Janacek : De la maison des morts. Andreas Jäggi, Pascal Charbonneau, Jean-Gabriel Saint-Martin, Martin Barta… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Marko Letonja, direction. Robert Carsen, mise en scène.