Dardanus de Rameau

RAMEAU 2014 : sĂ©lection cdFrance Musique, samedi 23 mai, 19h30. Dardanus de Rameau. En dĂ©pĂ®t d’un livret faible et bien peu vraisemblable, Rameau Ă©crit une musique parmi les plus inspirĂ©es de son catalogue oĂą la magie et le fantastique produisent plusieurs scènes pathĂ©tiques et tragiques dignes de Corneille et Racine. L’intrigue pose les jalons d’un huit clos amoureux composĂ© de trois protagonistes : Iphise est aimĂ©e par deux prĂ©tendants : AntĂ©nor et Dardanus. Ce dernier ennemi de son père Teucer, est le seul aimĂ© par la princesse. Comme toujours le surnaturel et le fantastique font la valeur des hĂ©ros et rĂ©vèlent leurs talents : Dardanus sauve des griffes du monstre AntĂ©nor qui laisse son rival Ă©pouser Iphise.

Depuis son premier opĂ©ra Hippolyte et Aricie en 1733, Rameau ne cesse d’attiser la haine des lullistes. .. avec le succès des Indes galantes puis des FĂŞtes d’Hebe, Dardanus propose un nouveau regard sur la tragĂ©die lyrique, combinaison stimulante de l’amour, du merveilleux, du surnaturel fantastique et spectaculaire. En bien des points, Rameau d’ouvrage tragique en ballet enchanteur va toujours plus loin. Formellement, harmoniquement.

Pierre_Jelyotte Dardanus Rameau jeliotteLe livret de Leclerc de la Bruère, jeune auteur Ă  la mode, un temps favorisĂ© par Voltaire, est plus digne d’un OpĂ©ra ballet que d’une tragĂ©die. .. Son manque d’unitĂ© et de progression dramatique, son caractère dĂ©cousu affaiblissent en vĂ©ritĂ© un ouvrage que seul le traitement musical Ă©lève au rang de chef d’oeuvre : fils de Jupiter, Dardanus fait basculer le prĂ©texte mythologique vers le merveilleux et le pouvoir des enchantements. Mais la prose et la construction poĂ©tique de La Bruère n’a pas l’intensitĂ© ni la tension des livrets de Pirrhus (Royer, 1730), ou de JephtĂ© de MontĂ©clair (1732).

Les deux amants Iphise et Dardanus s’aiment contre la volontĂ© des hommes : les obstacles inventĂ©s par La Bruère manquent de nĂ©cessitĂ© dramatique, ils tombent souvent Ă  plat dans le flux du drame : autoritĂ© du père d’Iphise (Teucer), rivalitĂ© du guerrier Antenor (qui aime aussi Iphise), formidable monstre destinĂ© Ă  rĂ©vĂ©ler la valeur de chacun. .. pire, les Ă©pisodes dansĂ©s et les tableaux merveilleux sont mal intĂ©grĂ©s Ă  l’action. Superposition plutĂ´t que fusion. .. malheureuse.

 

 

 

Le merveilleux dans Dardanus

 

piranese prisons dardanus RameauD’emblĂ©e, pourtant, ce qui frappe dans Dardanus, c’est la place du merveilleux et de la magie : prĂ©sence du magicien IsmĂ©nor dont le pouvoir accompagne Dardanus, et dĂ©voile Ă  ce dernier les vrais sentiments d’Iphise Ă  son Ă©gard ; puis sommeil de Dardanus et songe du hĂ©ros (avec divertissement dansĂ©) soudainement libĂ©rĂ© d’une prison oĂą il Ă©tait tenu prisonnier (superbes dĂ©cors de Piranèse pour la reprise de l’opĂ©ra après sa crĂ©ation), enfin monstre affreux qui rĂ©vèle Dardanus Ă  sa vraie nature : un hĂ©ros vainqueur promis Ă  l’amour. .. Qu’il s’agisse de la version initiale de 1739 ou de celle de 1744, la partition captive par sa caractĂ©risation musicale : le compositeur sait Ă  l’inverse des divertissements dansĂ©s au prĂ©texte totalement invraisemblable, approfondir la psychologie des protagonistes, concevoir des situations aux couleurs harmoniques inĂ©dites qui forcent l’admiration : le mode lugubre de la prière de Dardanus (Lieux funestes oĂą tout respire la honte et la douleur) dans sa prison, reste un moment inoubliable dont la profondeur et la justesse Ă©motionnelle Ă©gale la prière de TelaĂŻre dans Castor et Pollux (Tristes apprĂŞts, pâles flambeaux. ..). Si les vers de La Bruère sont indiscutablement bien trempĂ©s, le livret dans sa totalitĂ© n’a pas la mĂŞme cohĂ©rence : le poète Ă©tait bon pour la sĂ©quence non pour le drame dans sa continuitĂ©. Mais pour la crĂ©ation, Rameau a pu compter sur le tempĂ©rament virtuose du tĂ©nor JĂ©liotte, dont il fait son chanteur favori…

Le jeune ensemble Pygmalion et son chef Raphael Pichon ont fait de Rameau leur fond de commerce mais avec un verdeur encore perfectible : en témoigne encore leur récent enregistrement de Castor et Pollux, réalisé à Versailles : pas assez cohérent, poétiquement instable. En avril 2015, leur escale bordelaise pourrait indiquer une nouvelle maturité dans leur approche… A suivre donc.

Rameau : Dardanus à l’Opéra de Versailles, de Bordeaux

Mise en scène, Michel Fau
DĂ©cors, Emmanuel Charles
Costumes, David Belugou
Lumières, Joël Fabing
Maquillages et masques, Pascale Fau
Chorégraphe, Christopher Williams
VĂ©nus, Karina Gauvin
Iphise, Gaëlle Arquez
Dardanus, Frédéric Antoun
Anténor, Florian Sempey
Teucer, Isménor, Nahuel di Pierro
Un songe, l’Amour, une phrygienne,
Katherine Watson
Un Phrygien, Etienne Bazola
Un Songe, Virgile Ancely
Un Songe, Guillaume Gutiérrez
Ensemble Pygmalion Chœur et Orchestre
Direction musicale, Raphaël Pichon

 

 

Illustrations : Rameau, Pierre Jéliotte / Jélyotte, les prisons de Piranèse (DR)

 

 

Rameau : Dardanus sur culturebox

piranese prisons dardanus RameauRameau : Dardanus. En direct sur culturebox, , le 22 avril 2015, 20h. Depuis l’Opéra de Bordeaux. Dardanus, opéra spectaculaire de Rameau, est à l’affiche de l’Opéra de Bordeaux de 18 au 22 avril 2015. Une jeune équipe aborde l’une des tragédies lyriques les plus ambitieuses de Rameau, comptant des profils individuels parfaitement caractérisés, des épreuves amoureuses intenses, des épisodes collectifs, infernaux et dansés parmi les plus impressionnants et spectaculaires jamais écrits. En homme des Lumières, Rameau ne fait pas que divertir. Le théoricien expérimentateur superbement honoré pendant son année 2014, ose tout dans Dardanus : réinventer l’opéra, renouveler la langue des passions, enrichir les modes du spectacle. Sur un livret au flux invraisemblable, Rameau déploie en toute liberté la sainte fantaisie de la musique : Dardanus est ainsi le plus merveilleux des contes de fées écrit par le Dijonais. Le jeune héros Dardanus, futur fondateur de Troie, aime Iphise que le père Teucer, ennemi du héros, destine à Anténor, chef guerrier rival de Dardanus. Mais dans l’optique maçonnique souvent à la source de l’inspiration ramélienne, Dardanus l’élu doit certes souffrir et éprouver le destin mais il est aidé en cela par son mentor, guide spirituel et entité positive, Isménor qui lui remet une baguette magique, à la manière de la flûte enchantée de Mozart. C’est aussi comme dans tout opéra, la métamorphose du « méchant » peu à peu enclin à la bonté : ainsi Anténor, sauvé du monstre par Dardanus, sait être reconnaissant et loyal et renonce à Iphise en faveur du héros des lumières. LIRE notre présentation de Dardanus de Rameau

 

 

Rameau : Dardanus à l’Opéra de Bordeaux

Mise en scène, Michel Fau
Décors, Emmanuel Charles
Costumes, David Belugou
Lumières, Joël Fabing
Maquillages et masques, Pascale Fau
Chorégraphe, Christopher Williams
Vénus, Karina Gauvin
Iphise, Gaëlle Arquez
Dardanus, Frédéric Antoun
Anténor, Florian Sempey
Teucer, Isménor, Nahuel di Pierro
Un songe, l’Amour, une phrygienne,
Katherine Watson
Un Phrygien, Etienne Bazola
Un Songe, Virgile Ancely
Un Songe, Guillaume Gutiérrez
Ensemble Pygmalion Chœur et Orchestre
Direction musicale, Raphaël Pichon

Les 18, 20, 22, 24 et 26 avril 2015, 20h (le 26 Ă  15h)

 

 

 

Nouveau Dardanus Ă  Bordeaux

Un Rameau méconnu : Les Fêtes de PolymnieBordeaux. Rameau : Dardanus. 18<22 avril 2015. Une jeune équipe aborde l’une des tragédies lyriques les plus ambitieuses de Rameau, comptant des profils individuels parfaitement caractérisés, des épreuves amoureuses intenses, des épisodes collectifs, infernaux et dansés parmi les plus impressionnants et spectaculaires jamais écrits. En homme des Lumières, Rameau ne fait pas que divertir. Le théoricien expérimentateur superbement honoré pendant son année 2014, ose tout dans Dardanus : réinventer l’opéra, renouveler la langue des passions, enrichir les modes du spectacle. Sur un livret au flux invraisemblable, Rameau déploie en toute liberté la sainte fantaisie de la musique : Dardanus est ainsi le plus merveilleux des contes de fées écrit par le Dijonais. Le jeune héros Dardanus, futur fondateur de Troie, aime Iphise que le père Teucer, ennemi du héros, destine à Anténor, chef guerrier rival de Dardanus. Mais dans l’optique maçonnique souvent à la source de l’inspiration ramélienne, Dardanus l’élu doit certes souffrir et éprouver le destin mais il est aidé en cela par son mentor, guide spirituel et entité positive, Isménor qui lui remet une baguette magique, à la manière de la flûte enchantée de Mozart. C’est aussi comme dans tout opéra, la métamorphose du « méchant » peu à peu enclin à la bonté : ainsi Anténor, sauvé du monstre par Dardanus, sait être reconnaissant et loyal et renonce à Iphise en faveur du héros des lumières.

Enchantements de l’Opéra-ballet

Créé en 1739, révisé en 1744, Dardanus incarne pour ses détracteurs dont Rousseau, le sommet de l’invraisemblable lyrique, de la complexité du grand oeuvre monarchique. Rien ne peut cependant cacher le génie de la musique dont le flamboiement continu réserve aux spectateurs plusieurs tableaux inoubliables.

Après un prologue où Rameau oppose la Jalousie à Vénus qui cependant convoque cette dernière pour réveiller l’Amour (!), en audaces harmoniques jamais entendues auparavant, le premier acte se déroule en Phrygie, terre des mausolées. Anténor se dresse en guerrier déterminé prêt à tuer Dardanus et épouser Iphise qui ne peut s’empêcher d’aimer ce dernier. Dans le II, l’acte du temple, Dardanus déguisé en Isménor accueille les aveux amoureux d’Iphise : la tendresse de l’amant qui se démasque est le sujet de cet acte de pure tendresse alanguie. Au III, Dardanus emprisonné suscite la prière déchirante d’Iphise (comme fut déjà bouleversante l’air de Télaïre dans Castor et Pollux) contrastant avec l’ivresse obscène des Phrygiens vainqueurs.

Mais Vénus ouvre le IV : un délicieux et onirique songe guide et caresse le beau Dardanus. Jamais divertissement ne fut ici aussi suggestif et rêveur : un sommet de la nostalgie français. Suit l’épisode du monstre furieux qui aurait tuer Anténor s’il n’était sauvé par Dardanus le preux. Auparavant Anténor, tout en évoquant le monstre affreux, exprime l’empire tout effrayant de l’amour en un air inégalé par sa profondeur grave, sa grâce juste et poétique : « Monstre affreux, monstre redoutable… ». Au V, dans un marine digne de Lorrain, Iphise et Teucer accueille leur champion Anténor qui reconnaît en Dardanus le véritable héros. La chaconne finale conclue l’enchantement de Dardanus : un superbe cycle de visions et d’épisodes où triomphe le souveraine musique et ses accents chorégraphiques.

Rameau : Dardanus à l’Opéra de Bordeaux

Mise en scène, Michel Fau
Décors, Emmanuel Charles
Costumes, David Belugou
Lumières, Joël Fabing
Maquillages et masques, Pascale Fau
Chorégraphe, Christopher Williams
Vénus, Karina Gauvin
Iphise, Gaëlle Arquez
Dardanus, Frédéric Antoun
Anténor, Florian Sempey
Teucer, Isménor, Nahuel di Pierro
Un songe, l’Amour, une phrygienne,
Katherine Watson
Un Phrygien, Etienne Bazola
Un Songe, Virgile Ancely
Un Songe, Guillaume Gutiérrez
Ensemble Pygmalion Chœur et Orchestre
Direction musicale, Raphaël Pichon

Les 18, 20, 22, 24 et 26 avril 2015, 20h (le 26 Ă  15h)

Nouveau Dardanus de Rameau par Michel Fau Ă  Bordeaux

RAMEAU 2014 : sélection cdBordeaux, Opéra. Rameau : Dardanus. 18>26 avril 2015. 5 représentations pour un chef d’oeuvre musical que le génie de Rameau porte au sommet de l’inspiration baroque française. L’intrigue pose les jalons d’un huit clos amoureux composé de trois protagonistes : Iphise est aimée par deux prétendants : Anténor et Dardanus. Ce dernier ennemi de son père Teucer, est le seul aimé par la princesse. Comme toujours le surnaturel et le fantastique font la valeur des héros et révèlent leurs talents : Dardanus sauve des griffes du monstre Anténor qui laisse son rival épouser Iphise.

Depuis son premier opĂ©ra Hippolyte et Aricie en 1733, Rameau ne cesse d’attiser la haine des lullistes. .. avec le succès des Indes galantes puis des FĂŞtes d’Hebe, Dardanus propose un nouveau regard sur la tragĂ©die lyrique,  combinaison stimulante de l’amour,  du merveilleux,  du surnaturel fantastique et spectaculaire. En bien des points, Rameau d’ouvrage tragique en ballet enchanteur va toujours plus loin. Formellement, harmoniquement.

Pierre_Jelyotte Dardanus Rameau jeliotteLe livret de Leclerc de la Bruère,  jeune auteur Ă  la mode, un temps favorisĂ© par Voltaire,  est plus digne d’un OpĂ©ra ballet que d’une tragĂ©die. .. Son manque d’unitĂ© et de progression dramatique, son caractère dĂ©cousu affaiblissent en vĂ©ritĂ© un ouvrage que seul le traitement musical Ă©lève au rang de chef d’oeuvre : fils de Jupiter,  Dardanus fait basculer le prĂ©texte mythologique vers le merveilleux et le pouvoir des enchantements. Mais la prose et la construction poĂ©tique de La Bruère n’a pas l’intensitĂ© ni la tension des livrets de Pirrhus (Royer, 1730), ou de JephtĂ© de MontĂ©clair (1732).

Les deux amants Iphise et Dardanus s’aiment contre la volontĂ© des hommes : les obstacles inventĂ©s par La Bruère manquent de nĂ©cessitĂ© dramatique, ils tombent souvent Ă  plat dans le flux du drame : autoritĂ© du père d’Iphise (Teucer), rivalitĂ© du guerrier Antenor (qui aime aussi Iphise), formidable monstre destinĂ© Ă  rĂ©vĂ©ler la valeur de chacun. .. pire, les Ă©pisodes dansĂ©s et les tableaux merveilleux sont mal intĂ©grĂ©s Ă  l’action.  Superposition plutĂ´t que fusion. .. malheureuse.

 

 

 

Le merveilleux dans Dardanus

 

piranese prisons dardanus RameauD’emblĂ©e, pourtant, ce qui frappe dans Dardanus, c’est la place du merveilleux et de la magie : prĂ©sence du magicien IsmĂ©nor dont le pouvoir accompagne Dardanus,  et dĂ©voile Ă  ce dernier les vrais sentiments d’Iphise Ă  son Ă©gard ; puis sommeil de Dardanus et songe du hĂ©ros (avec divertissement dansĂ©) soudainement libĂ©rĂ© d’une prison oĂą il Ă©tait tenu prisonnier (superbes dĂ©cors de Piranèse pour la reprise de l’opĂ©ra après sa crĂ©ation),  enfin monstre affreux qui rĂ©vèle Dardanus Ă  sa vraie nature : un hĂ©ros vainqueur promis Ă  l’amour. .. Qu’il s’agisse de la version initiale de 1739 ou de celle de 1744, la partition captive par sa caractĂ©risation musicale : le compositeur sait Ă  l’inverse des divertissements dansĂ©s au prĂ©texte totalement invraisemblable,  approfondir la psychologie des protagonistes,  concevoir des situations aux couleurs harmoniques inĂ©dites qui forcent l’admiration : le mode lugubre de la prière de Dardanus (Lieux funestes oĂą tout respire la honte et la douleur) dans sa prison, reste un moment inoubliable dont la profondeur et la justesse Ă©motionnelle Ă©gale la prière de TelaĂŻre dans Castor et Pollux (Tristes apprĂŞts,  pâles flambeaux. ..). Si les vers de La Bruère sont indiscutablement bien trempĂ©s,  le livret dans sa totalitĂ© n’a pas la mĂŞme cohĂ©rence : le poète Ă©tait bon pour la sĂ©quence non pour le drame dans sa continuitĂ©. Mais pour la crĂ©ation, Rameau a pu compter sur le tempĂ©rament virtuose du tĂ©nor JĂ©liotte, dont il fait son chanteur favori…

Le jeune ensemble Pygmalion et son chef Raphael Pichon ont fait de Rameau leur fond de commerce mais avec un verdeur encore perfectible : en témoigne encore leur récent enregistrement de Castor et Pollux, réalisé à Versailles : pas assez cohérent, poétiquement instable. En avril 2015, leur escale bordelaise pourrait indiquer une nouvelle maturité dans leur approche… A suivre donc.

Rameau : Dardanus à l’Opéra de Bordeaux

Mise en scène, Michel Fau
DĂ©cors, Emmanuel Charles
Costumes, David Belugou
Lumières, Joël Fabing
Maquillages et masques, Pascale Fau
Chorégraphe, Christopher Williams
VĂ©nus, Karina Gauvin
Iphise, Gaëlle Arquez
Dardanus, Frédéric Antoun
Anténor, Florian Sempey
Teucer, Isménor, Nahuel di Pierro
Un songe, l’Amour, une phrygienne,
Katherine Watson
Un Phrygien, Etienne Bazola
Un Songe, Virgile Ancely
Un Songe, Guillaume Gutiérrez
Ensemble Pygmalion Chœur et Orchestre
Direction musicale, Raphaël Pichon

Les 18, 20, 22, 24 et 26 avril 2015, 20h (le 26 Ă  15h)

 

 

Illustrations : Rameau, Pierre Jéliotte / Jélyotte, les prisons de Piranèse (DR)

 

 

Livres. Catalogue Rameau et la scène (BnF, Opéra de Paris)

RAMEAU 2014 : sĂ©lection cdLivres. Catalogue “Rameau et la scène ” (BnF). En complĂ©ment Ă  l’exposition Rameau qui s’ouvre aujourd’hui au Palais Garnier (galerie de la Bibliothèque-musĂ©e de l’OpĂ©ra jusqu’au 8 mars 2015), la BnF et l’OpĂ©ra national de Paris Ă©ditent un catalogue remarquable qui comme l’intitulĂ© et le contenu du parcours musĂ©ographique, illustre et explicite ” Rameau et la scène “. L’inspiration de Rameau ne s’est jamais mieux rĂ©vĂ©lĂ©e que dans sa confrontation Ă  l’espace théâtral, aux exigences du dĂ©ploiement scĂ©nique : l’opĂ©ra et les formes diverses qu’il autorise en France ont  particulièrement bien inspirĂ© le Dijonais.  

Au dĂ©but, 3 portraits de Rameau marquent l’esprit : le violioniste sans archet avec son pourpoint rouge d’après Aved ; l’extraordinaire buste en terre cuite de Caffieri de 1760 (la finesse et la vivacitĂ© des traits distinguent ici le modèle ; ils en distinguent l’intelligence de la figure) ; enfin le compositeur travaillant plume Ă  la main et perruque et costume mondain, aux traits Ă©tonnamment plus Ă©pais et ronds d’après Van Loo, vers 1770). Cette diversitĂ© de figuration renseigne sur la prodigalitĂ© et la gĂ©nĂ©rositĂ© d’un compositeur pluriel, aux multiples talents…

 

 

 

catalogue de l’exposition “Rameau et la scène”

Rameau : le génie retrouvé

 

 

rameau-et-la-scene_catalogue bnf expositionEnfin il y a l’extraordinaire portrait de profil composant face au clavecin fermĂ©, une admirable aquarelle gouache de Carmontelle oĂą Rameau paraĂ®t comme “voltairisĂ©” : homme des lumières qui effectivement collabora avec Voltaire (livrets de Samson, Le Temple de la gloire, La Princesse de Navarre… ces deux dernières Ĺ“uvres heureusement Ă©coutĂ©es Ă  Versailles en octobre et novembre 2014), pure silhouette nerveuse presque maigre mais au sourire lui aussi sagace et astucieux (la flamme et l’activitĂ© de l’inspiration ?)…  Plus qu’un suiveur du lĂ©gendaire et fondateur Lully, Rameau n’est pas qu’un harmoniste habile et un encyclopĂ©diste prolifique, c’est un sensuel prodigieux qui sait aussi rĂ©former le genre tragique. Ce sont tous ces paramètres d’un auteur inclassable, audacieux, critique aussi qui suscitent l’admiration au dĂ©but du XXè d’un D’Indy ou d’un Debussy pionniers de la redĂ©couverte de Rameau au XXè, et ardents dĂ©fenseurs d’une cĂ©lĂ©bration nationale de l’art français. Avec Rameau, le pathĂ©tique des passions et le merveilleux de la fable dont le fantastique des enfers ou le spectaculaire de la nature s’y mĂŞlent en grâce et en continuitĂ© avec les chĹ“urs et la danse particulièrement dĂ©veloppĂ©es : Rameau est un gĂ©nie dont la mesure se rĂ©vèle quand il est confrontĂ© Ă  la rĂ©alitĂ© de la scène. Et pour le XVIIIè, Ă  son Ă©poque, les planches concernent concrètement les enjeux et les possibilitĂ©s du genre lyrique ; les dĂ©cors, costumes et mises en scène ; le profil et les ressources propres des interprètes sur la scène : chanteurs et danseurs… le catalogue suit cette constellation qui rĂ©alise in fine, l’unitĂ© et la richesse du théâtre lyrique français des Lumières. Une totalitĂ© – avant Wagner -, qui milite par sa profonde cohĂ©rence et son exubĂ©rance formelle pour le gĂ©nie de Rameau.

Au registre des interprètes, on y comprend pourquoi le choc suscitĂ© par les tragĂ©dies et les ballets de Rameau eurent tant de succès Ă  leur Ă©poque : le gĂ©nie musicien a pu bĂ©nĂ©ficiĂ© d’interprètes virtuoses qui ont incarnĂ© un âge d’or des arts du spectacles en France, qu’ils soient chanteurs (Marie PĂ©lissier, la haute-contre lĂ©gendaire JĂ©lyotte, Marie Fel…) ou danseuses (Marie SallĂ©, La Camargo…). Au pinacle des interprètes ramĂ©lliens, Pierre de JĂ©lyotte, devient le tĂ©nor favori de Rameau Ă  partir de Dardanus en 1739. C’est lui qui lui permet de rĂ©aliser tous ces dĂ©fis inimaginables avant lui, dont Ă©videmment le personnage dĂ©lirant de la nymphe des Marais PlatĂ©e (1745). Le tĂ©nor magnifiqueparaĂ®t en plusieurs occasions : en Dardanus Ă©videmment (couverture de l’ouvrage, encre et aquarelle de Boquet, pour la reprise Ă  Fontainebleau en 1763), en Pygmalion du mĂŞme Boquet (1748 : superbe crayon rehaussĂ© dont la ligne vive et le pinceau vaporeux semble dialoguer avec le feu sensuel et Ă©clatant de la musique du sujet)…

En complĂ©ment aux trois articles majeurs de l’ouvrage, un “catalogue” des Ĺ“uvres prĂ©sente 7 ouvrages parmi les plus significatifs du gĂ©nie de Rameau, frappant par leur justesse expressive ou leur originalitĂ© formelle (chaque ouvrage est prĂ©sentĂ© sous la forme d’un mini dossier rĂ©capitulant date et production de la crĂ©ation, auxquels se joignent les archives visuelles des reprises connues) : Hippolyte et Aricie, Les Indes Galantes, Castor et Pollux, Dardanus, PlatĂ©e, Abaris ou les BorĂ©ades, sans omettre sous la forme d’un dernier article, Acante et ZĂ©phise, Zoroastre, La Princesse de Navarre (richement illustrĂ©e par Cochin) et surtout les trop Ă©cartĂ©s ou passĂ©s sous silence opĂ©ras comiques dĂ©veloppĂ©s Ă  la Foire (de L’Endriague de 1723 au Procureur dupe de 1758…) : Rameau fut certes un flamboyant tragique, il reste tout au long de sa vie un fieffĂ© comique, dĂ©lirant, plus bouffon et poète que les Italiens (voyez son inclassable PlatĂ©e, prĂ©figuration dès le XVIIIè de la comĂ©die musicale…), un crĂ©ateur d’un juvĂ©nilitĂ© intacte, jusqu’Ă sa mort en 1764. Aucun doute, le gĂ©nie ramĂ©llien demeure bouleversant par sa complexitĂ© enivrante, les enjeux qu’il fait naĂ®tre quand il est confrontĂ© aux impĂ©ratifs de la scène. Pour les 250 ans de sa mort, Rameau mĂ©ritait indiscutablement cette exposition : le catalogue qui l’accompagne restera un outil prĂ©cieux pour en comprendre sens et valeur, profondeur et dĂ©mesure.

 

 

Soulignons particulièrement la beautĂ© des illustrations rĂ©unis (dont les planches de Cochin entre autres) et l’intĂ©rĂŞt de deux articles : les propos recueillis de Jean-Marie VillĂ©gier sur le théâtre chez Rameau ; l’esthĂ©tique de l’opĂ©ra du XVIIIè au XXIème … (par Mathias Auclair).

Rameau et la scène, par Mathias Auclair et E. Giuliani, co Ă©dition BnF, OpĂ©ra de Paris. 216 pages. 39 €. Parution : dĂ©cembre 2014. Catalogue de l’exposition : ” Rameau et la scène “. Paris, Palais Garnier, Bibliothèque-MusĂ©e, jusqu’au 8 mars 2015. LIRE aussi notre prĂ©sentation de l’exposition Rameau et la scène au Palais Garnier Ă  Paris

 

 

CD. Le jardin de Monsieur Rameau (annonce)

le-jardin-de-monsieur-rameau-cd-les-arts-florissants-rameau,-monteclair-grandval,-jardin-des-voix-2013CD. Les Arts Florissants, William Christie : le jardin de Monsieur Rameau. A chacune de ses éditions, l’académie de jeunes chanteurs des Arts Florissants, le Jardin des Voix fait le pari de l’engagement artistique et de la complicité humaine, vertus collégiales partagées par tous les participants, professionnels et jeunes apprentis. Le miracle d’une telle aventure humaine et musicale se réalise pleinement dans chacun des programmes et peut-être d’une façon souvent inouïe pour cette promotion 2013 (la 6ème du genre) où les 6 nouveaux élus (la parité y est préservée : 3 chanteuses, 3 chanteurs), portés par l’exigence de grâce et de dépassement défendue par William Christie, atteignent une fabuleuse expressivité dans ce programme qui entre les dates de la tournée de concert, s’est réalisée aussi à Paris le temps de l’enregistrement (mars 2013).
Le choix minutieux (et très équilibré) des compositeurs invités, la forme diversifiée des airs (duos, trios, sextuor, grand air, petite cantate comme l’éblouissante et pétulante divagation signée Grandval : « Rien du tout ») ouvrent des perspectives enivrantes, offrent aux 6 tempéraments 2013 une étonnante palette de possibilités, de jeu comme d’inflexions vocales. Chacun s’ingénie à exprimer la finesse et le raffinement des situations, la profondeur indiscutable de l’immense Rameau, surtout la tendresse amoureuse des airs assemblés, sans omettre le délire facétieux et comique des épisodes signés Gluck (L’Ivrogne corrigé). Les instrumentistes des Arts Florissants peignent le plus charmant des bocages pastoraux (« Dans ces beaux lieux » de Jephté de Montéclair), sachant s’alanguir ou redoubler d’énergique passion dans le vibrant théâtre des sentiments humains.
Après les langueurs de Montéclair, encore très marqués par l’enchantement lulliste, brillent les milles éclats comiques et parodiques de la cantate de Nicolas Racot de Grandval : « Rien du tout » (plus de 9mn), révélation du programme : grand air dramatique et délirant que le mezzo souple, énergique, nuancé de la britannique Emilie Renard galvanise avec un feu irrésistible. Même engagement radical chez la basse française noble et d’une articulation claire : Cyril Costanzo (Zerbin habité de La Vénitienne de Dauvergne). Toute la seconde partie palpite de la même subtilité, restituant aux sensuels Campra et Rameau, la grâce de leur génie dramatique. Et pour le premier, cette affinité miraculeuse pour les vertiges langoureux que le second perpétue avec la même intelligence.
Dans la seconde entrée de L’Europe Galante, La France, véritable opéra miniature, permet aux 6 solistes du Jardin des voix d’exprimer les nuances irrésistibles d’un marivaudage musical : Philène, Silvandre, Céphise, Doris… un vrai tableau vivant, à la Watteau. William Christie nous régale par sa complice finesse, colorant et dévoilant toutes les teintes de la palette amoureuse. Il y retrouve ce geste suspendu qui a tant fait pour le miracle de ses gravures raméliennes précédentes (des Grands Motets à Castor et Pollux, sans omettre le sublime Hippolyte et Aricie).

 

 

Le jardin des Voix 2013

Le jardin des Voix 2013

 

 

 

Extase raméllienne

CLIC D'OR macaron 200Pour l’année Rameau 2014, le coup de maître, confirmant les affinités de Bill et aussi l’implication partagée par tous, jeunes et instrumentistes accomplis, reste le choix des extraits conclusifs : remarquable fleuve nostalgique de Cyril Costanzo dans Les Fêtes d’Hébé (première entrée : la poésie) : à l’invocation fluviale, répondent les voix enchantées des couples en devenir ; dans ce « Revenez tendre amant », souffle le pur sentiment d’extase et de tendre effusion ; un sommet de grâce amoureuse auquel répond ensuite le meilleur épisode à notre avis, le duo de Dardanus : « Des bien que Vénus nous dispense » : l’alliance des deux timbres en émoi et pâmoison (Zachary Wilder, ténor et Benedetta Mazzucato, contralto, suave Iphise) éblouit par sa sincérité et sa justesse expressive (continuo millimétré). La lyre tragique y est défendue avec le même souci de justesse par le baryton français Victor Sicar dont la glaçante et tendre effusion réussit également dans l’un des airs les plus difficiles du répertoire (air de Dardanus : « Monstre affreux », de l’acte IV).

Le choix des voix, l’enchaĂ®nement des airs du programme, l’élĂ©gance des instrumentistes font tous les dĂ©lices de ce nouvel album (2ème publication après Belshazzar de Haendel) Ă©ditĂ© par le label des Arts Florissants. Un must et l’une des meilleures rĂ©alisation des Arts Florissants sous la conduite de leur chef fondateur, plus ramĂ©llien que jamais. Leur maĂ®trise montre Ă´ combien l’art supplante la nature (gageure baroque suprĂŞme) : le rectiligne et le cordeau du jardin Ă  la Française n’empĂŞchent pas l’efflorescence du sentiment ; mieux, ils le favorisent. C’est l’enseignement qui vaut manifeste esthĂ©tique, de ce remarquable programme. En plus de sa qualitĂ© esthĂ©tique, le programme rĂ©ussit aussi son dĂ©fi pĂ©dagogique. Un modèle dans le genre.

 

le-jardin-de-monsieur-rameau-cd-les-arts-florissants-rameau,-monteclair-grandval,-jardin-des-voix-2013CD. Le jardin de monsieur Rameau. Les Arts Florissants. William Christie, direction. MontĂ©clair, Dauvergne, Campra, Grandval, Rameau, Gluck. Solistes du Jardin des voix 2013 : Daniela Skorka, soprano – Émilie Renard, mezzo soprano – Benedetta Mazzucato, contralto – Zachary Wilder, tĂ©nor – Victor Sicard, baryton – Cyril Costanzo, basse. 1 cd Éditions Les Arts Florissants, durĂ©e : 1h21mn. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Paris en mars 2013. Parution : le 8 avril 2014. Grande critique du cd Le Jardin de monsieur Rameau Ă  venir dans le mag cd, dvd, livres de classiquenews.com

 

 

CD. Rameau : Dardanus, version 1744 (Pygmalion, 2012)

CD. Rameau : Dardanus, version 1744 (Pygmalion, 2012)     …    Le Château de Versailles inaugure avec ce double cd, sa future collection de tĂ©moignages discographiques en liaison avec sa nouvelle programmation musicale et lyrique, rĂ©alisĂ©e Ă  l’OpĂ©ra royal …

Loin de dĂ©mĂ©riter, la lecture que proposent aujourd’hui Raphael Pichon et son Ă©quipe ramĂ©lienne ” Pygmalion “, manquent indiscutablement … d’Ă©paisseur. Le dĂ©sir de se dĂ©passer, l’engagement ne sont pas en jeu mais outre les faiblesses d’un plateau de solistes nettement en deçà des joyaux de la partition, la question centrale demeure l’absence criante de ce feu inestimable qui justement fait de Rameau non pas ce musicien savant – qu’a très habilement dĂ©noncĂ© et critiquĂ© Rousseau-,  mais bien le gĂ©nie de l’opĂ©ra baroque français. Il est vrai que seuls les plus grands se sont risquĂ©s et ont rĂ©ussi : au dessus des Minkowski, Herreweghe, et aujourd hui Rousset, se situe en maĂ®tre absolu, l’inatteignable autant qu’enchanteur, William Christie Ă  la tĂŞte de ses Arts Florissants. Souhaitons que pour l’annĂ©e 2014, celle des 250 ans de la mort du Dijonais, un Ă©diteur pertinent rĂ©Ă©dite l’ensemble des cd Rameau enregistrĂ©s par William Christie… car nous tenons lĂ  une somme musicale et lyrique lĂ©gendaire autant que nĂ©cessaire. Le coffret Ă©ditĂ© par Alpha apporte certes un nouvel Ă©clairage sur une version mĂ©sestimĂ©e de Dardanus … mais il ne suffit pas de jouer sur instruments anciens, de chanter dans le style historiquement informĂ©, d’Ă©toffer sa dĂ©marche d’un aspect documentaire et de recherche pour convaincre absolument. Qui prĂ©cisait avec raison qu’avant le concert, c’est “ 95% de technique et de recherche ; pendant le concert, c’est 95% de musique ! “…  ? La maxime n’a pas perdu de sa pertinence et dĂ©montre qu’ici Rameau, en rĂ©alisation finale,  reste trop scolaire. MĂŞme s’il est scrupuleusement restituĂ©.

 

 

Un Rameau encore un peu vert

 

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Or qu’avons nous ici ? Parlons d’emblĂ©e des faillites vocales … HĂ©las Bernard Richter fait un Dardanus un peu raide et pointu avec des aigus souvent tendus qui manquent malgrĂ© une indiscutable intelligibilitĂ©, de souffle et de dĂ©lire : on ne frĂ©mit en rien Ă  l’horreur sensĂ©e le/nous saisir dans ces lieux funestes qui ouvrent le IV.
MĂŞme l’Ismenor de la basse Joao Fernandes, de loin le timbre le plus savoureux des 3 rĂ´les graves (Ismenor, Teucer et Antenor), reste lui aussi strictement bien chantant si peu impliquĂ© par les enjeux rĂ©els du personnage : trop sage, trop prosaĂŻque… dommage car la voix est somptueuse. Et BenoĂ®t Arnould que l’on ne cesse de prĂ©senter toujours comme la jeune basse prometteuse : son Antenor reste bien sage ; tout aussi tendu et noyautĂ© voire contraint et d’une projection confidentielle lĂ  encore. Il n’est que Gaelle Arquez qui exprime d’une certaine façon, dans chacun de ses airs souvent Ă©plorĂ©s et plaintifs, (surtout dans le rĂ©citatif libre au dĂ©but du V) les tourments d’une  âme vĂ©ritablement Ă©prouvĂ©e … rĂ©ussissant Ă  incarner non plus un type mais un ĂŞtre de sang et de langueur, dĂ©chirĂ© et tiraillĂ©. .. au comble de la tension et de l’insupportable tragique. De loin, c’est bien la soprano qui campe une Iphise en proie au doute, d’une justesse de ton, fragile et inquiète, jamais convenue ni prĂ©visible (comme peuvent l’ĂŞtre a contrario ses partenaires si convenus).
Reste que dans cette version née de la refonte de 1744 : plus grave et tendue, noire et introspective, si cornélienne au fond, où Rameau concentre son génie sans jamais le diluer-, Pygmalion manque de délire, de vérité ; oserions-nous dire de maturité comme de profondeur ? Le choeur ici réuni peine et pédale trop souvent, sans enclencher une action progressive.
Certes la science agile et fluide des ballets (très beau final dont la fameuse chaconne conclusive si suggestive et aĂ©rienne), la nervositĂ© des cordes en rĂ©sonance avec flĂ»tes et basson, accrĂ©ditent aujourd’hui ce collectif plutĂ´t jeune dans leur dĂ©sir de servir Rameau : d’autant que le nom mĂŞme de l’ensemble serait un hommage au Dijonais…. mais du gĂ©nie dramatique, de l’art singulier du compositeur philosophe et thĂ©oricien, nous n’avons au final qu’un maigre aperçu. Ne s’agirait-il finalement que d’un bon devoir d’Ă©cole, appliquĂ©, scrupuleux, trop respectueux …. ? Rendez-vous dans quelques annĂ©es (ou attendons ce 3eme volet dĂ©jĂ  annoncĂ© Castor et Pollux… au concert debut 2014 puis comme ici au disque ?). Il n est guère qu’un seul faiseur de rĂŞves et de fulgurance s’agissant de Rameau : William Christie et ses fabuleux Arts Florissants! Autant de science de grâce d’humanitĂ©, de passionnante poĂ©sie et de magie interprĂ©tative nĂ©e d’une complicitĂ© active depuis 30 annĂ©es ( Ă©coutez ici leur lecture d’Hippolyte et Aricie) … autant de qualitĂ©s qui nous paraissent hors de portĂ©e des interprètes de ce disque.
Remarque : il est dommage que le livret accompagnant et prĂ©sentant les 2 cd ne dĂ©veloppe pas l’approche spĂ©cifique des interprètes ; pourquoi dĂ©fendre aujourd’hui la version 1744 ? Quels apports en dĂ©coule t il ? Comment dĂ©fendre surtout une nouvelle lecture, avec quels chanteurs et quel orchestre ? De toutes ces questions passionnantes nous restons tristement orphelins.

 

 

Rameau : Dardanus, version 1744. 2 cd Alpha. Parution : octobre 2013. Solistes, ensemble Pygmalion. RaphaĂ«l Pichon, direction. Enregistrement live rĂ©alisĂ© en 2012 Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles.