CD événement, critique. RAVEL : Daphnis et Chloé – Les Siècles, FX ROTH (1 cd HM Harmonia Mundi, 2016)

RAVEL daphnis chloe les siecles francois xavier roth orchestre classiquenews critique musique classique critique cd cd review classiquenews clic de classiquenewsCD événement, critique. RAVEL : Daphnis et Chloé (1 cd HM Harmonia Mundi, 2016). On ne cesse grâce à l’orchestre français Les Siècles de mesurer l’apport et le bénéfice des instruments d’époque : timbres intenses, mordants mieux caractérisés, couleurs magnifiées, format sonore repensé, équilibre et balance réévalués, réénergisés… le spectre musical paraît miraculeusement régénéré et notre écoute donc notre connaissance des œuvres s’en trouvent modifiées. Le bénéfice nous semble essentiel, le plus grand apport en réalité depuis ces dernières années, s’agissant de la musique romantique et de la musique du XXè en France. De Berlioz à Ravel, les champs nouvellement investis s’en trouvent prodigieusement ressuscités. Et c’est Berlioz qui y gagne une expressivité décuplée et donc un surcroît de pertinence. Ce nouvel album Ravel confirme la justesse de la démarche interprétative et artistique des Siècles tant en termes de couleurs, d’accents, de nuances, la partition en sort magnifiée et sa signification poétique, son architecture dramatique, revivifiées.
Berlioz, Ravel… sont les champs investis et réussis par Les Siècles. On se souvient d’un album réjouissant dédié au Sacre du Printemps de Stravinksy avec l’instrumentarium propre à Paris au début du XXè, instrumentarium pour lequel a composé spécifiquement le compositeur russe ; ou encore un album superlatif révélant comme une nouvelle œuvre, La Mer de Debussy.

FX ROTH montre à présent tout ce que les timbres énoncés par les instruments de facture historique apportent à la compréhension des partitions : immédiatement le gain en terme de transparence et de clarté, d’activité intérieure, de lumière souterraine, d’architecture simultanée… se précise et s’affirme. Que l’on parle ici et là d’un Ravel révolutionnaire et pictural, coloriste et sensuel ; tout prend sens ici : les équilibres entre pupitres, la caractérisation nuancée de chaque timbre et alliage de timbres, les phrasés, l’intention et la direction de la musique, la formidable spatialisation entre cordes, bois, cuivres, s’en trouvent élucidés, mieux définis ; et c’est tout l’esthétisme de Raveil qui surgit sans sa fabuleuse verve magicienne. D’autant que l’orchestre réuni pour le ballet Daphnis et Chloé est l’un des plus importants conçus par Maurice Ravel, fier équivalent de Richard Strauss… mais dans cette ivresse scintillante et sonore qui lui est propre. A l’extase plurielle des timbres, – cette palette mobile et continuellement chamarée, répond aussi le geste même du chef et des instrumentistes : plus caractérisé, plus fragile, plus raffiné dans la projection sonore, mais naturellement expressif… chaque épisode dramatique gagne un tension supplémentaire et dès le début nous baignons dans la texture opalescente et colorée d’un orchestre aérien, suspendu, d’une volupté, somptueusement chantante.

ravel-maurice-portrait-compositeur-dossier-ravel-classiquenewsDans la transparence et la précision, l’orchestre Les Siècle dévoile le génie du Ravel poète quand il narre ; jamais décoratif ou démonstratif : purement poétique, cristallisant des instants d’intense émotion. Panthéiste, forge païenne dont le souffle est celui même de la Nature enchanteresse, la partition en 3 parties, est portée par une vivacité primitive, essentiellement dansante. Le ballet dans son écoulement est un écho du Sacre de Stravinsky (partition postérieure de 1913, dont il partage le goût des instruments parisiens alors superlatifs au début du XXè), mais en plus tendre et en plus onctueux, où surgit des accents d’une profonde et fugace fragilité. Après la danse grotesque (et raillée) de Dorcon le jaloux; après l’éloquence enivrante de Daphnis; le duo Daphnis et Chloé, puis la danse de Lyceion, s’étire et se déploie la grande voile onirique du soir, vaisseau orchestral porteur de mystère… Tout Ravel est là dans cette plongée irréelle et viscéralement magicienne (où les nymphes rendent hommage au dieu Pan). A travers l’union des amants, l’éternité de leur amour fusionnel, Ravel fait surgir l’énigme absolue du désir en partage et aussi l’écrin qui le préserve, le chant langoureux, – antique- d’une Nature omniprésente, perceptible dans la succession ininterrompue des épisodes contrastés.

 
 
 

FX Roth dévoile la magie des timbres d’époque…
Ravel panthéiste, jusqu’à l’ivresse…

 
 
 

Comme un peintre doué pour les atmosphères les plus ténues, Ravel a composé une partition chatoyante et climatique aux changements et métamorphoses permanents. L’instrumentation y est prodigieusement raffinée (même si D’Indy, sûrement jaloux reproche à Ravel, l’usage systématisé de la 4è trompette !)… c’est un rêve ou un songe comme vécu éveillé, auquel le chant vocalisé (non articulé et sans texte) du chœur apporte une couleur extatique propre (a capella dans la partie centrale : invocatrice, implorative, hallucinée…), creusant encore les effets de spatialisation (depuis la coulisse). Roth et les couleurs / timbres régénérés de l’orchestre Les Siècles, précisent de nouvelles filiations ravéliennes, celles-là même qui convoquent dans un collectif flamboyant les grands poètes russes : Moussorgski, Rimsky et Stravinsky… la culture, le génie et l’intelligence des climats, l’hypersensiblité instrumentale du compositeur se dévoilent sous un nouveau jour. Avec dans la réalisation poétique, le surgissement de l’effroyablement expressif et de l’étrangeté presque exotique (« Lent », conclusion du II, avec ses éléments « insolites »). 
 
 

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Tout semble préparer à la magie pure du lever du jour (plage 15), hymne irrésistible au miracle d’une Nature enfin harmonisée, magicienne là aussi : bercée par son propre rêve (flûte, clarinette…), l’orchestre atteint à l’ivresse sonore, en une texture claire, transparente, scintillante, à la fois profilée et enveloppante.

Langoureux, d’une émotivité à fleur de peau, dans des pianissimi à peine perceptibles (Nocturne, 9, avec machine à vent), mais idéalement suggestifs, l’orchestre ne décrit pas, n’évoque pas : il exprime chaque enjeu de la partition, qu’il s’agisse de la pureté amoureuse ; de l’ivresse onirique, de l’enchantement miraculeux (lever du jour au III, plage 15). De cette pure extase chorale et orchestrale, le chef nous mène avec son orchestre scintillant jusqu’à l’orgie et la transe organique de la danse finale : la palette sonore est éblouissante et subtilement investie.

CLIC D'OR macaron 200Voilà une nouvelle version désormais de référence, tant dans le raffinement de sa réalisation instrumentale, le chef sait repréciser les enjeux esthétiques et la poétique essentielle de la partition conçue par Ravel et créée sous la direction de Pierre Monteux, pour les Ballets Russes, en 1912.

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CD, événement. MAURICE RAVEL (1875-1937) : Daphnis et Chloé, ballet intégral. Les Siècles ; Ensemble Aedes ; Marion Ralincourt, flûte. François-Xavier Roth, direction. 1 CD Harmonia Mundi. Enregistrements live, 2016 à la Philharmonie de Paris, à la Cité de la Musique de Soissons, au Théâtre Impérial de Compiègne… Durée : 55mn. CLIC de CLASSIQUENEWS

 
 
 
 
 
 

CD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et Chloé (Philippe Jordan, 1 cd Erato 2014)

RAVEL daphnis et chloe raveldaphnisjordanCD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et Chloé (Philippe Jordan, 1 cd Erato 2014). C’est un superbe accomplissement qui outre sa pleine réussite dans les équilibres si ténus chez Ravel, confirme les affinités indiscutables de Philippe Jordan avec la musique française. Le choix du programme reste très pertinent car il apporte une lecture enfin nouvelle sur Daphnis et Chloé, ne serait-ce que par la présence « rectifiée » des voix chorales, éléments essentiel ici quand il est souvent relégué (à tort) dans d’autres versions… Le chœur (opportunément très présent dans la prise de cet enregistrement parisien de 2014) apporte cette couleur vocale imprécise et flottante (il ne dit rien de précis ou ne participe pas linguistiquement à l’action), emblème de ce néoclassicisme dont rêvait Ravel. Mais que Diaghilev sut écarter lors d’une reprise londonienne en 1914, goût ou économie oblige ?

La subtilité de la partition ravélienne grandit dans cette restitution sonore où les instruments pèsent autant que les voix. La récente production du Roi Arthus de Chausson, révélée dans sa parure orchestrale l’a démontré à l’Opéra Bastille : Philippe Jordan sait faire chanter et parler l’orchestre parisien avec une finesse de ton rare, qui l’inscrit dans le sillon de son père, Armin. Ecoute intérieure, équilibre des pupitres, lisibilité et voile générique, hédonisme et motricité, le chef actuel directeur musical de la Maison parisienne cisèle et sculpte avec autant de tact que de puissance, révélant comme personne avant lui, – de notre propre expérience récente, le Wagner de Tannhaüser ou surtout du Ring. Chambrisme et rugosité véhémente d’un orchestre qui est devenu son complice. Le travail et l’entente s’écoutent ici, au service d’un Ravel à la fois sensuel et impressionniste, antiquisant et onirique au delà de toute imagination. La baguette éclaire l’oeuvre en la rendant non à son raffinement précieux mais à sa sobriété enchanteresse.

Daphnis et Chloé étincelle d’intelligence et d’accomplissement imprévus oubliés : une série de révélation sonore en cascade grâce à la baguette enchantée du chef suisse.  La Valse surenchérit dans le registre de la sensualité instrumentale ; elle s’élève encore d’une marche pour atteindre cette lascivité impudique, osant des oeillades à peine voilées pour une extase enfiévrée proprement irrésistible. D’un paganisme franc et mouvant, Philippe Jordan, à la fois caressant, suggestif, nerveux, fait émerger les mélodies les unes après les autres avec un sens inné de la séduction comme de la continuité organique (pour ne pas dire charnelle). Cette version n’aurait pas déplu à Béjart pour sa chorégraphie, s’il l’avait connue. Magistral. Paris a la chance de bénéficier d’un chef d’une telle maturité raffinée. Et si l’Orchestre national de Paris était le meilleur orchestre à Paris ?

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu. Maurice Ravel. Daphnis et Chloé (Ballet en un acte, créé le 29 mai 1913), La Valse (Poème chorégraphique, créé le 12 décembre 1920). Orchestre et choeur de l’Opéra national de Paris. Philippe Jordan, direction. 1 cd Erato 0825646166848, 1h08mn. Enregistré à Paris en octobre 2014.