COMPTE-RENDU, opéra. BEAUNE, Cour des Hospices. Le 19 juillet 2019. HAENDEL : SERSE. Vendittelli, Zasso, Galou, Labin, Dantone

OTTAVIO DANTONE, nĂ© pour dĂ©poussiĂ©rer HAYDNCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. BEAUNE, Cour des Hospices. Le 19 juillet 2019. HAENDEL : SERSE. Vendittelli, Zasso, Galou, Labin, Dantone. AprĂšs un magnifique SaĂŒl (Alarcon), Beaune poursuit avec bonheur son cycle Haendel. Dans le droit fil de Cavalli, pour lequel avait Ă©tĂ© Ă©crit le premier livret original de Serse, avec cette union constante du grave et du comique, aprĂšs Bononcini, Haendel nous livre son ultime opĂ©ra, avant de renoncer au genre pour se consacrer exclusivement Ă  l’oratorio. Les coupes permettent de faire l’économie des chƓurs, de la trompette et des cors, mais nous privent des accents victorieux des troupes d’Amastre, de la tempĂȘte sur l’Hellespont, enfin de la solennitĂ© des prĂȘtres lors des mariages qui concluent (le choeur final, splendide est chantĂ© par les seuls solistes). C’est toute une dimension de l’ouvrage qui disparaĂźt : si l’action dramatique n’en pĂątit pas, la dimension musicale et scĂ©nique s’en trouve modifiĂ©e. Comme c’est Ă  une simple mise en espace que nous assistons, oublions
 Depuis Kubelik, impĂ©nĂ©trable Ă  l’humour, les grandes versions se succĂšdent oĂč les Serse fĂ©minins rivalisent (Piau, Genaux, Arquez
). L’auditeur non-initiĂ© s’étonnera de voir diluĂ©s les notions de genre, ce qui ne gĂȘnait personne au XVIIIe siĂšcle : Serse est chantĂ© par une voix de femme, physiquement trĂšs fĂ©minine, le crĂ©ateur ayant Ă©tĂ© l’un des castrats les plus cĂ©lĂšbres, Caffarelli ; Arsamene, son frĂšre, est certes chantĂ© par un homme, mais c’est un haute-contre ; Amastre, fiancĂ©e dĂ©laissĂ©e du roi, se fait passer pour un soldat, barbiche et manteau aidant

L’intrigue est d’une rare complexitĂ© et il serait vain de vouloir la rĂ©sumer ici. Disons simplement que le roi a jetĂ© son dĂ©volu sur celle qu’aime son frĂšre, et dont la sƓur n’a d’yeux que pour Serse. L’ouvrage est intitulĂ© « dramma per musica », comme il est courant Ă  l’époque pour dĂ©signer les opere serie. Cher au pays de Shakespeare, le mĂ©lange des genres, hĂ©ritĂ© de Cavalli, permet la plus grande diversitĂ© d’expression : du pathĂ©tique au bouffe, qui se marient sans peine. Illustration : Ottavio Dantone (DR)

Frùres et sƓurs rivaux en amour

haendel handel classiquenewsDe l’ouvrage, maintenant bien connu, n’a longtemps survĂ©cu que le cĂ©lĂšbre « Ombra mai fiĂč », prĂ©tendu « largo », dont les interprĂ©tations galvaudĂ©es ont dĂ©tournĂ© le sens. Nous le retrouverons aprĂšs une ouverture Ă©nergique, contrastĂ©e, suivie d’une gigue dont le caractĂšre dansant est manifeste. Le larghetto est pris quelque peu retenu – comme le public l’a dans l’oreille, sans doute – mais qui en estompe le tour humoristique. Le timbre est rond, plein, la voix sonore et insolente. Arianna Venditelli s’affirmera comme une merveilleuse interprĂšte, pleinement engagĂ©e. L’émission est gĂ©nĂ©reuse, arrogante, l’évidence radieuse. Les phrasĂ©s sont ciselĂ©s, sur un souffle long d’une rare maĂźtrise. Dans son ultime aria, l’air de bravoure « Crude furie degl’ orridi abissi », toute sa virtuositĂ© est au service d’une force expressive inouĂŻe. Si le rĂŽle-titre, toujours sollicitĂ©, focalise l’écoute et le regard, aucun de ses partenaires ne dĂ©mĂ©rite, chacun d’eux est en adĂ©quation parfaite avec l’emploi. Romilda, d’une fidĂ©litĂ© sans faille, est confiĂ©e Ă  Ana Maria Labin. La clartĂ© lumineuse de l’émission, la conduite de la ligne, la souplesse nous ravissent, mĂȘme si le personnage, de par sa constance, retient moins l’attention que celui d’Atalanta, sa sƓur, dont le tempĂ©rament, la rouerie sont servis Ă  merveille par Sunhae Im. Cette derniĂšre avait chantĂ© Romilda, ici mĂȘme, en 2014. Quelle qu’ait Ă©tĂ© la performance, il y a fort Ă  parier que son timbre et sa personnalitĂ© s’accordent mieux Ă  cette peste, qui n’aura pas trouvĂ© chaussure Ă  son pied au terme de l’ouvrage. Amastre, la fiancĂ©e dĂ©laissĂ©e, que Serse finira par Ă©pouser, est Delphine Galou, qui connaĂźt bien son rĂŽle et lui donne la drĂŽlerie comme l’émotion attendues. Sa maĂźtrise vocale est incontestable ; elle demeure impressionnante dans ses arie «  Se cangio spoglia » et , surtout, «Saprà delle mio offense ». Nous retrouvons Lawrence Zasso dans Arsamene.  Sensible, crĂ©dule, passionnĂ©ment Ă©pris de Romilda, ses nombreuses interventions (pas moins de 7 airs et 16 rĂ©citatifs) sont autant de moments d’émotion. Elviro, son serviteur insouciant et parfois pris de boisson, est remarquablement campĂ© par Riccardo Navarro, dont on apprĂ©cie toujours les emplois de basse-bouffe. Enfin, Luigi Di Donato (que l’on retrouvera dans Les Indes galantes dans moins d’une semaine), nous vaut un Ariodate, gĂ©nĂ©ral victorieux, pĂšre de Romilda et d’Atalanta, qu’il sert avec l’autoritĂ© et la bienveillance attendues.
L’orchestre, rĂ©actif, prĂ©cis, profond, se montre toujours attentif au chant qu’il accompagne avec goĂ»t. Les pages purement orchestrales (ouverture, sinfonia etc.) sont des moments de bonheur. Le continuo, souple, colorĂ© participe Ă  la rĂ©ussite de la soirĂ©e.

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COMPTE-RENDU, opéra. BEAUNE, Cour des Hospices, le 19 juillet 2019. HAENDEL : SERSE. Vendittelli, Zasso, Galou, Labin, Ottavio Dantone.

HAENDEL / HANDEL : Serse, Dramma per musica en 3 actes
sur un livret de Silvio Stampiglia, d’aprĂšs celui de Nicola Minato
crĂ©Ă© Ă  Londres au King’s Theater Haymarket, le 15 avril 1738

Serse : Arianna Vendittelli
Arsamene : Lawrence Zazzoo
Amastre : Delphine Galou
Romilda : Ana Maria Labin
Atalanta : Sunhae Im
Ariodate : Luigi De Donato
Elviro : Riccardo Novaro

Accademia Bizantina
Ottavio Dantone, direction

CD, compte rendu critique, coffret Ă©vĂ©nement. HAYDN : intĂ©grale des 107 Symphonies sur instruments anciens : BrĂŒggen, Hogwood, Dantone (35 cd DECCA).

HAYDN 107 symphonies period instruments hogwood bruggen dantone 36 cd decca mai 2016 accademia bizantina ottavio dantone review critique classiquenewsCD, compte rendu critique, coffret Ă©vĂ©nement. HAYDN : intĂ©grale des 107 Symphonies sur instruments anciens : BrĂŒggen, Hogwood, Dantone (35 cd DECCA). COFFRET SUPERLATIF. Le coffret de cette intĂ©grale du Haydn symphoniste est tout simplement superlatif. Le corpus rĂ©capitule l’apport grandiose et incontournable de Joseph Haydn (1732-1809), pĂšre gĂ©nial du Quatuor et surtout de la Symphonie, dont il fait des standards, emblĂšmes de la sociĂ©tĂ© civilisĂ©e et philosophique Ă  l’Ă©poque de la RĂ©volution française. PĂ©nĂ©trĂ©e par l’esprit des LumiĂšres, la centaine de Symphonies ainsi rĂ©estimĂ©es, – corpus dont nous suivons l’Ă©volution majeure, depuis les annĂ©es 1750, jusqu’aux accomplissements des annĂ©es 1790, quand Joseph compose des partitions applaudies et vĂ©nĂ©rĂ©es Ă  Londres et Ă  Paris, dans toute l’Europe-, est une somme orchestrale qui permet d’atteindre un Ăąge d’or formel, copiĂ© aprĂšs lui par tous les grands romantiques, y compris Beethoven… et Mozart, le premier d’entre tous.

Soit une intĂ©grale en 107 symphonies ; le sujet intĂ©resse les tenants de la rĂ©volution musicale sur instruments anciens ; l’Ă©quivalent de ce que fait aujourd’hui un JĂ©rĂ©mie Rhorer pour les opĂ©ras de Mozart (comme le dĂ©montre et le confirme son rĂ©cent live parisien de l’EnlĂšvement au SĂ©rail, Ă©ditĂ© chez Alpha, ce mois ci : lire la critique de l’EnlĂšvement au SĂ©rail de Mozart par JĂ©rĂ©mie Rhorer et Le Cercle de l’Harmonie… Des anciens, Hogwood et BrĂŒggen Ă  prĂ©sent dĂ©cĂ©dĂ©s, Ă  aujourd’hui Dantone et donc Rhorer, la vitalitĂ© expressive des instruments d’Ă©poque retrouve le format et l’esthĂ©tique original, pas encore (et jamais originelle : qui peut savoir ? Et techniquement cela reste impossible…), mais un nouveau spectre sonore, une nouvelle palette de couleurs et d’accents rĂ©volutionnent totalement notre comprĂ©hension profonde des oeuvres.

Ainsi s’agissant des Symphonies de Haydn, les grands chefs se retrouvent, confrontĂ©s chacun Ă  la fantaisie souvent ahurissante, voire expĂ©rimentale de Joseph Haydn, depuis son service chez le Comte Morzin puis pour les princes Esterhazy Ă  Esterhaza… Une matiĂšre complexe, exigeant un savoir faire, un lacher prise, une inventivitĂ© exceptionnellement dĂ©veloppĂ©e et une souplesse de ton qui rĂ©vĂšlent ainsi les meilleurs interprĂštes… A Hogwood et son Academy of Ancient Music revient dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1980 (1984 prĂ©cisĂ©ment pour les 100 et 104, puis 1985 pour le 96, soit les plus rĂ©centes dans le catalogue mais les anciennes quant aux dates d’enregistrement), pour le label l’Oiseau Lyre / Decca Ă  l’Ă©poque, – plus proches de nous, au cours des annĂ©es 1990: les Symphonies A, B, 1 Ă  25, 27-34, 36, 17, 40, 53-57 ; en 2000 et 2005, 60-64, 66-77 ;

BruggenA l’immense Frans BrĂŒggen revient deux cycles : l’un avec l’Orchestra of the Age of Enlightenment : soit les 19 “Sturm und Drang” (jalon primordial pour l’expression emblĂ©matique de ce courant esthĂ©tique entre Baroque et Romantisme), 26, 35, 38, 39, 41-52, 58, 59 et 65 ; le second avec l’Orchestra of the Eighteenth Century pour les Symphonies au style europĂ©en, emblĂ©matique de ce goĂ»t des LumiĂšres : et qui tĂ©moignent surtout de la diffusion exceptionnelle voire inĂ©dite d’un Symphoniste en Europe : les 6 “Paris” 82-87 ; les 88-92; La concertante London n°12, enfin les derniĂšres : 93-104. Le chef enregistre ses premiĂšres Symphonies Ă  Utrecht (n°90, live) dĂšs 1984), puis Ă  1986 (93) et 1987 (103); puis complĂšte son cycle Ă  Londres, Paris (Symphonies parisiennes, citĂ© de la musique, 1996)… de 1994 Ă  1997.

En fin au plus jeune, cadet des deux précédents : Ottavio Dantone, dont le tempérament latin apporte une conception renouvelée de la ciselure expressive et poétique : Symphonies 78-81, particuliÚrement appréciée par la Rédaction cd de classiquenews, enregistrées en juin, juillet et septembre 2015 en Italie (Bagnacavallo).

Le projet Decca marque l’Ă©coute en ce qu’il rĂ©unit 3 tempĂ©raments d’exception, 3 chefs de premiĂšre importance qui composent aussi les jalons de l’interprĂ©tation des orchestres sur instruments d’Ă©poque : oĂč l’Ă©loquence nouvelle des couleurs d’Ă©poque dans leur format d’origine redĂ©finit l’Ă©quilibre global, l’esthĂ©tique expressive et poĂ©tique, dĂ©voile surtout sur le plan du style et des idĂ©es, la vision du chef. Solaire, ou Apollinien, parfois distanciĂ© et comme en dehors de la matiĂšre palpitante et humaine du chant haydnien, le Britannique Christopher Hogwood dont le geste a marquĂ© avant tous les autres, l’approche historiquement informĂ©e des Symphonies de Haydn, avec un orchestre au format idĂ©al, en impose par son souverain Ă©quilibre, une Ă©loquence lisse, parfaite, sans aspĂ©ritĂ©s ni tensions contradictoires… pour autant captivante sur le long terme ?
De leurs cĂŽtĂ©s, et finalement de la mĂȘme Ă©cole, – alliant la souplesse et la vivacitĂ© coĂ»te que coĂ»te, les frĂ©missants Hans BrĂŒggen et l’espiĂšgle, trĂšs imaginatif et plus rĂ©cent, cadet des trois, Ottavio Dantone, saisit par leur subtilitĂ© expressive, un travail remarquablement caractĂ©risĂ©, qui n’hĂ©site pas Ă  rapprocher toutes les symphonies dans chacune de leur sĂ©quence, … de l’opĂ©ra. OpĂ©ras pour instruments, voilĂ  une conception qui prĂ©vaut chez chacun d’eux. Que vaut l’Ă©coute de quelques cd Ă©talons, pris Ă  la volĂ©e et presque en aveugle ? Que rĂ©vĂšlent-ils de chacun des maestros ?

Hogwood, BrĂŒggen, Dantone… 3 chefs viscĂ©ralement haydniens

bruggen CLASSIQUENEWS presentation review Frans-Bruggen-Annelies-van-der-VegtHANS BRÜGGEN, le poĂšte vif-argent. Noblesse passionnante, et triomphe sous jacente des idĂ©es des LumiĂšres, les Symphonies 90, 91 et 92 de 1788 et 1789 illuminent par l’effet d’une puissante certitude qui s’exprime essentiellement par le feu d’un orchestre suractif et aussi instrumentalement caractĂ©risĂ© : ce triplet, dont le finale est l’Ă©loquence vive et loquace de la Symphonie “Oxford” est l’une des plus mozartiennes de Haydn : une jubilation permanente qui est portĂ©e par un sourire lumineux, crĂ©pitant, d’une justesse humaine, souvent enthousiasmante. Ne serait-ce que pour ce seul cd, le geste vif, souple d’un BrĂŒggen admirable de vivacitĂ© convainc et surprend par son allure tendre et dĂ©terminĂ© : du nerf et de la douceur tour Ă  tour. Un modĂšle d’Ă©quilibre et une claire conscience des couleurs de chaque instruments d’Ă©poque.
MĂȘme aboutissement avec le cd 33 : la n°96 Ă  juste titre intitulĂ©e “Miracle” : grandeur solaire et pourtant trĂšs expressive, en particulier dans le sens de l’articulation instrumentale (hautbois dans le Menuetto) ; flĂ»te mordante incisive du Finale notĂ© Vivace assai : vitalitĂ© malicieuse, grandeur nimbĂ© de lueurs prĂ©romantiques propres au dĂ©but des annĂ©es 1790 (1791) ; facĂ©tie “Militaire” qui devient feu crĂ©pitant et ronde urbaine civilisĂ©e pour la n°100 en sol majeur : au dessin instrumental virevoltant : BrĂŒggen s’y montre fabuleusement espiĂšgle, totalement convaincant avec son orchestre du XVIIIĂš siĂšcle.

CHRISTOPHER HOGWOOD, solaire et apollinien,… trop parfait ? La mĂ©canique Hogwood est d’un Ă©quilibre parfait, parfois trop distanciĂ©e, et donc un rien trop huilĂ©e, sans vrai nĂ©cessitĂ©.
hogwood-christopher-582-594-une-actualite-classiquenews-coffret-oiseau-lyre-bach-vivaldi-mozart-haydnPropre aux annĂ©es dorĂ©es du support cd, soit les annĂ©es 1980, le geste, s’il tourne parfois Ă  l’exercice systĂ©matisĂ© (excĂšs de la demande marketing?), d’une rare exigence philologique du chef britannique fouille le legs haydnien dans ses moindres dĂ©tails : au point de prĂ©senter par exemple : la Symphonie n°54 dans ses deux versions (cd 16) : c’est un travail exigeant et jusqu’au boutiste qui souhaite comprendre de l’intĂ©rieur la fabrique du Haydn symphoniste. Versions diverses oĂč le magicien sorcier de la matiĂšre symphonique rĂ©gorganise l’ordre des mouvements, cherchant dans une expĂ©rimentation continuelle la meilleure formule : bousculant les premiers standards pour choisir en dĂ©finitive, deux adagios tout d’abord, auxquels succĂšdent le Menuet et le Presto final. Peu Ă  peu les idĂ©es se prĂ©cisent et s’organisent; de l’Ă©mergence premiĂšre Ă  l’organisation du discours : l’acuitĂ© et la probitĂ© de l’entreprise convainquent tout Ă  fait ; et l’on comprend que pour permettre aux BrĂŒggen et Dantone de poursuivre dans cette voie dĂ©cisive, en provenance d’Angleterre, il a fallu qu’un Hogwood ouvre la voie et prĂ©pare aux audaces suivantes. Ce cd 16 rĂ©sume Ă  lui seul toute la pertinence de la vision Hogwood. De sĂ©quence en Ă©pisode, chacun idĂ©alement caractĂ©risĂ©, se dessine et la justesse de l’interprĂšte, et la bouillonnante activitĂ© crĂ©atrice du compositeur (ici, en 1774 : au carrefour du baroque et du prĂ©romantisme…).
Dans une autre acoustique, plus proche, chambriste et mordante par son acuitĂ© instrumentale, la transposition des Symphonies 94 ” “, 100 “Militaire”, 104 “Londres”, signĂ©e Salomon, transcripteur et agent Ă  Londres de Haydn, toujours soucieux de diffuser sa musique, y compris dans des arrangements pour quelques instruments (pianoforte, flĂ»te et quatuor Ă  cordes ; ultime avatar du rayonnement des Ɠuvres de Haydn ainsi diffusĂ©es Ă  Londres en 1791, 1793, 94 et 95. LĂ  aussi la curiositĂ© de Hogwood et ses solistes de l’Academy of Ancient Music.

dantone ottavio-dantoneLE MIRACLE DANTONE. Quel sens du contraste chez Ottavio Dantone dont l’allegro spirituoso de la Symphonie 80, pleine de rebondissements et contrastes dramatiques, dĂ©voile cette fiĂšvre et ce dĂ©bridĂ© Ă©lĂ©gantissime si absent chez les Britaniques. L’Accademia Bizantina fait miracle de chaque trait instrumental, chaque pause, nĂ©gociant aussi les silences, restituant Ă  une musique courtoise et civilisĂ©e, prise de façon trop artificielle ou donc mĂ©canique ailleurs, regorge de vitalitĂ© simple, de nerf franc, de santĂ© premiĂšre : un miracle de jaillissement impĂ©tueux, cependant idĂ©alement canalisĂ© par ses intentions, son style, sa claire Ă©locution. De toute Ă©vidence, Dantone a clairement choisi le feu scintillant d’un BrĂŒggen plutĂŽt que la Rolls routiniĂšre Hogwood. Le sens des dynamiques, la balance sonore globale, l’Ă©quilibre des couleurs et des timbres par pupitre relĂšvent d’une direction miraculeuse. Jamais ici le chambrisme des cordes, propre Ă  l’orchestre de chambre ne sacrifie l’Ă©clat millimĂ©trĂ© des accents de chaque instruments. C’est bien le propre des instruments d’Ă©poque que d’affirmer une carte des identitĂ©s sonores nouvelles, plus intenses, pleine de caractĂšre, certes moins globalement puissante, mais plus finement caractĂ©risĂ©e. Ce dosage, cette alchimie sont parfaitement comprises et exploitĂ©s par Dantone (la ligne de la flĂ»te au dessus de cordes dans l’Adagio de la mĂȘme n°80 de 1784) : miracle d’inventivitĂ©, d’un nerf pulsionnel Strum und Drang ; mais aussi d’un raffinement de teintes et de couleurs d’une perfection allusive phĂ©nomĂ©nale. Ottavio Dantone relĂšve haut la main par sa trĂšs grande sensibilitĂ© : chaque Ă©clair dramatique est revitalisĂ©, dans une vision globale Ă©nergique qui saisit chaque contraste sans en gommer un seul : une dĂ©licatesse jamais maniĂ©rĂ©e qui enchante et s’enivre dans la nervositĂ© sanguine Sturm und Drang de l’Allegro ; la suprĂȘme lumiĂšre intĂ©rieure de l’Adagio, le movement le plus long, rĂ©solument par ses teintes et son caractĂšre plus introspectif, moins noble que nostalgique : Empfindsamkeit. Armida de Haydn en tournĂ©eCe dont le chef et son orchestre sont capables d’un Ă©pisode Ă  l’autre est stupĂ©fiant de vitalitĂ©, d’expressivitĂ© fine et ciselĂ©e, de couleurs… L’on avait jamais Ă©coutĂ© avant lui tant d’arguments, de rĂ©cits opposĂ©s, associĂ©s, accordĂ©s : l’imagination du maestro inspirĂ© (magicien par ses idĂ©es innombrables) rend le plus hommage Ă  Haydn. C’est fluide, allant, naturel et aussi d’une fantaisie espiĂšgle souvent absente de ses prĂ©dĂ©cesseurs. Alors oui, la comprĂ©hension de l’Accademia Bizantina affirme aujourd’hui, ce miracle sonore et expressif que seul apporte un orchestre d’instruments anciens. Comme affĂ»tĂ©es, mordantes, presque acides mais d’une ductilitĂ© lĂ  encore frĂ©missante (parfaitement accordĂ©es Ă  l’esthĂ©tique scintillante et surexpressive, trĂšs empfindsamkeit, les Symphonies du cd 24, plus tardives (n°78 et 79), harmoniquement plus tendue s’imposent tout autant, avec une gestion dramatique saisissante (tension/dĂ©tente du Vivace introductif de la 78), d’autant que Dantone semble ciseler le moindre accent, dĂ©voilant la subtile et souvent imprĂ©visible texture, souvent rugueuse et mĂ©tallique aux couleurs particuliĂšrement changeantes : vĂ©ritables Ă©clairs aux cors, caquetage des bois, permanente fantaisie, et parfois dĂ©lirante ivresse (excellent Menuetto de la 78). Trois maĂźtres de la baguette pour une intĂ©grale musicalement irrĂ©sistible et trĂšs Ă©loquente se rĂ©vĂšlent dans ce coffret majeur. CLIC de CLASSIQUENEWS de l’Ă©tĂ© 2016.

CLIC D'OR macaron 200CD, compte rendu critique, coffret Ă©vĂ©nement. HAYDN : intĂ©grale des 107 Symphonies sur instruments anciens : BrĂŒggen, Hogwood, Dantone (35 cd DECCA

CD. Vivaldi : L’incoronazione di Dario (Dantone, 2013)

CD. Vivaldi : L’incoronazione di Dario (Dantone, 2013). L’agilitĂ© esthĂ©tisante qu’apporte le geste fluide et dramatique d’Ottavio Dantone fait heureusement palpiter le continuo et l’orchestre, rĂ©vĂ©lant avant toute chose (dont la trĂšs cohĂ©rente distribution vocale rĂ©unit ici) cette frĂ©nĂ©sie miraculeuse du Pretre Rosso, ses alanguissements aussi. La cohĂ©rence sonore est irrĂ©sistible, confirmant Ă  nouveau ce que nous aimons penser : aux cĂŽtĂ©s de Haendel et Rameau, Vivaldi est l’un des trĂšs grands gĂ©nies de l’opĂ©ra baroque du premier XVIIIĂšme.

Excellent Dario de Dantone

vivaldi_dario_naive_dantone_cd_naiveLe dĂ©but de l’intrigue persane commençant par un superbe duo d’altos fĂ©minins, celui des deux sƓurs Statira et Argene, les filles du grand Cyrus, recĂšle bien des trĂ©sors lyriques.
Soutenu par les satrapes pour succĂ©der Ă  Cyrus et Ă©pouser sa fille Statira (qui l’aime sans ciller), Darius trouve un excellent interprĂšte en la personne de l’excellent tĂ©nor Anders Dahlin (d’ailleurs trĂšs bon ramiste). La flexibilitĂ© tendre et bien chantante de la voix offre une saisissante prĂ©sence au hĂ©ros de l’opĂ©ra : viril mais enivrĂ©, dĂ©terminĂ© mais humain. Belle musicalitĂ© ardente Ă©galement pour les deux femmes dressĂ©es de part et d’autre de ce Dario fringuant de haute voltige : Delphine Galou et Sara Mingardo composent de superbes portraits fĂ©minins des deux sƓurs, la malicieuse et hypocrite autant que jalouse Argene ; la noble et droite, lumineuse et ardente Statira. Dommage que l’Oronte de la mezzo Lucia Cirillo paraisse si peu impliquĂ©e par son personnage, contredisant par exemple les contrastes dynamiques de l’orchestre dans son air du II, le plus long de l’opĂ©ra (plus de 5mn30).
L’Arpago de Sofia Soloviy est un peu Ă©troit. L’Alinda de la soprano Roberta Mameli a un tout autre tempĂ©rament, ardent lui aussi, et d’un engagement sans failles (superbe air du II : Io son quell’augelletto…). La soprano palpitante, au diapason du continuo et de l’orchestre, finement ciselĂ© comme son chant, est la surprise et la rĂ©vĂ©lation de cette production. Un nom Ă  suivre.

Pour beaucoup encore (trop), les opĂ©ras de Vivaldi sont une sĂ©rie mĂ©canique d’airs da capo, certes avec variations, et tout de mĂȘme grand raffinement instrumental : Ă©coutez l’air de Statira au III (Sentiro fra ramo e ramo : oĂč le chant des cordes et du violon solo ressuscitent l’extase printaniĂšre : l’auteur des Quatre Saisons n’est pas loin…). Dantone sait nous dĂ©montrer sans dĂ©monstration que l’invention formelle suit les rebonds de l’action, rĂ©vĂ©lant les personnalitĂ©s de chaque protagoniste : la couleuvre Argene, le couple lumineux Dario/Statira…

CLIC_macaron_2014GrĂące au piquant raffinĂ© de L’Incoronazione di Dario (Couronnement de Darius), crĂ©Ă© durant l’hiver 1717, sur la scĂšne de son thĂ©Ăątre Ă  Venise, le San Angelo, Vivaldi allait gagner les faveurs du gouverneur autrichien de Mantoue, Philipp von Hesse-Darmstadt (prĂ©sent Ă  la premiĂšre) qui l’invite dans la foulĂ©e comme maestro di capella, au lieu mĂȘme oĂč brilla Monteverdi. Le chef d’oeuvre prĂ©mantouan de Vivaldi ne pouvait ici trouver meilleurs interprĂštes : agiles, caractĂ©risĂ©s, d’une ivresse musicale dĂ©passant la seule exĂ©cution honnĂȘte. Il faut du sang et du nerf chez Vivaldi : Ottavio Dantone et son ensembre trĂšs affĂ»tĂ©, Accademia Bizantina, nous en dispense avec force et intelligence.

Vivaldi : L’incoronazione di Dario. Venise, San Angelo 1717. Anders Dahlin, TENOR: DARIO. Sara Mingardo, CONTRALTO: STATIRA. Delphine Galou, CONTRALTO: ARGENE. Riaccardo Novaro, BARYTON: NICENO‹Sofia Soloviy, SOPRANO: ARPAGO. Lucia Cirillo, MEZZO SOPRANO: ORONTE. Giuseppina Bridelli, MEZZO SOPRANO: FLORA. Roberta Mameli, SOPRANO: ALINDA. Accademia Bizantina.‹Ottavio Dantone, direction. 3 cd NaĂŻve. Enregistrement rĂ©alisĂ© en septembre 2013 en Allemagne.