COMPTE-RENDU, opéra. BEAUNE, Cour des Hospices. Le 19 juillet 2019. HAENDEL : SERSE. Vendittelli, Zasso, Galou, Labin, Dantone

OTTAVIO DANTONE, né pour dépoussiérer HAYDNCOMPTE-RENDU, opéra. BEAUNE, Cour des Hospices. Le 19 juillet 2019. HAENDEL : SERSE. Vendittelli, Zasso, Galou, Labin, Dantone. Après un magnifique Saül (Alarcon), Beaune poursuit avec bonheur son cycle Haendel. Dans le droit fil de Cavalli, pour lequel avait été écrit le premier livret original de Serse, avec cette union constante du grave et du comique, après Bononcini, Haendel nous livre son ultime opéra, avant de renoncer au genre pour se consacrer exclusivement à l’oratorio. Les coupes permettent de faire l’économie des chœurs, de la trompette et des cors, mais nous privent des accents victorieux des troupes d’Amastre, de la tempête sur l’Hellespont, enfin de la solennité des prêtres lors des mariages qui concluent (le choeur final, splendide est chanté par les seuls solistes). C’est toute une dimension de l’ouvrage qui disparaît : si l’action dramatique n’en pâtit pas, la dimension musicale et scénique s’en trouve modifiée. Comme c’est à une simple mise en espace que nous assistons, oublions… Depuis Kubelik, impénétrable à l’humour, les grandes versions se succèdent où les Serse féminins rivalisent (Piau, Genaux, Arquez…). L’auditeur non-initié s’étonnera de voir dilués les notions de genre, ce qui ne gênait personne au XVIIIe siècle : Serse est chanté par une voix de femme, physiquement très féminine, le créateur ayant été l’un des castrats les plus célèbres, Caffarelli ; Arsamene, son frère, est certes chanté par un homme, mais c’est un haute-contre ; Amastre, fiancée délaissée du roi, se fait passer pour un soldat, barbiche et manteau aidant…
L’intrigue est d’une rare complexité et il serait vain de vouloir la résumer ici. Disons simplement que le roi a jeté son dévolu sur celle qu’aime son frère, et dont la sœur n’a d’yeux que pour Serse. L’ouvrage est intitulé « dramma per musica », comme il est courant à l’époque pour désigner les opere serie. Cher au pays de Shakespeare, le mélange des genres, hérité de Cavalli, permet la plus grande diversité d’expression : du pathétique au bouffe, qui se marient sans peine. Illustration : Ottavio Dantone (DR)

Frères et sœurs rivaux en amour

haendel handel classiquenewsDe l’ouvrage, maintenant bien connu, n’a longtemps survécu que le célèbre « Ombra mai fiù », prétendu « largo », dont les interprétations galvaudées ont détourné le sens. Nous le retrouverons après une ouverture énergique, contrastée, suivie d’une gigue dont le caractère dansant est manifeste. Le larghetto est pris quelque peu retenu – comme le public l’a dans l’oreille, sans doute – mais qui en estompe le tour humoristique. Le timbre est rond, plein, la voix sonore et insolente. Arianna Venditelli s’affirmera comme une merveilleuse interprète, pleinement engagée. L’émission est généreuse, arrogante, l’évidence radieuse. Les phrasés sont ciselés, sur un souffle long d’une rare maîtrise. Dans son ultime aria, l’air de bravoure « Crude furie degl’ orridi abissi », toute sa virtuosité est au service d’une force expressive inouïe. Si le rôle-titre, toujours sollicité, focalise l’écoute et le regard, aucun de ses partenaires ne démérite, chacun d’eux est en adéquation parfaite avec l’emploi. Romilda, d’une fidélité sans faille, est confiée à Ana Maria Labin. La clarté lumineuse de l’émission, la conduite de la ligne, la souplesse nous ravissent, même si le personnage, de par sa constance, retient moins l’attention que celui d’Atalanta, sa sœur, dont le tempérament, la rouerie sont servis à merveille par Sunhae Im. Cette dernière avait chanté Romilda, ici même, en 2014. Quelle qu’ait été la performance, il y a fort à parier que son timbre et sa personnalité s’accordent mieux à cette peste, qui n’aura pas trouvé chaussure à son pied au terme de l’ouvrage. Amastre, la fiancée délaissée, que Serse finira par épouser, est Delphine Galou, qui connaît bien son rôle et lui donne la drôlerie comme l’émotion attendues. Sa maîtrise vocale est incontestable ; elle demeure impressionnante dans ses arie «  Se cangio spoglia » et , surtout, «Saprà delle mio offense ». Nous retrouvons Lawrence Zasso dans Arsamene.  Sensible, crédule, passionnément épris de Romilda, ses nombreuses interventions (pas moins de 7 airs et 16 récitatifs) sont autant de moments d’émotion. Elviro, son serviteur insouciant et parfois pris de boisson, est remarquablement campé par Riccardo Navarro, dont on apprécie toujours les emplois de basse-bouffe. Enfin, Luigi Di Donato (que l’on retrouvera dans Les Indes galantes dans moins d’une semaine), nous vaut un Ariodate, général victorieux, père de Romilda et d’Atalanta, qu’il sert avec l’autorité et la bienveillance attendues.
L’orchestre, réactif, précis, profond, se montre toujours attentif au chant qu’il accompagne avec goût. Les pages purement orchestrales (ouverture, sinfonia etc.) sont des moments de bonheur. Le continuo, souple, coloré participe à la réussite de la soirée.

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COMPTE-RENDU, opéra. BEAUNE, Cour des Hospices, le 19 juillet 2019. HAENDEL : SERSE. Vendittelli, Zasso, Galou, Labin, Ottavio Dantone.

HAENDEL / HANDEL : Serse, Dramma per musica en 3 actes
sur un livret de Silvio Stampiglia, d’après celui de Nicola Minato
crĂ©Ă© Ă  Londres au King’s Theater Haymarket, le 15 avril 1738

Serse : Arianna Vendittelli
Arsamene : Lawrence Zazzoo
Amastre : Delphine Galou
Romilda : Ana Maria Labin
Atalanta : Sunhae Im
Ariodate : Luigi De Donato
Elviro : Riccardo Novaro

Accademia Bizantina
Ottavio Dantone, direction

CD, compte rendu critique, coffret événement. HAYDN : intégrale des 107 Symphonies sur instruments anciens : Brüggen, Hogwood, Dantone (35 cd DECCA).

HAYDN 107 symphonies period instruments hogwood bruggen dantone 36 cd decca mai 2016 accademia bizantina ottavio dantone review critique classiquenewsCD, compte rendu critique, coffret Ă©vĂ©nement. HAYDN : intĂ©grale des 107 Symphonies sur instruments anciens : BrĂĽggen, Hogwood, Dantone (35 cd DECCA). COFFRET SUPERLATIF. Le coffret de cette intĂ©grale du Haydn symphoniste est tout simplement superlatif. Le corpus rĂ©capitule l’apport grandiose et incontournable de Joseph Haydn (1732-1809), père gĂ©nial du Quatuor et surtout de la Symphonie, dont il fait des standards, emblèmes de la sociĂ©tĂ© civilisĂ©e et philosophique Ă  l’Ă©poque de la RĂ©volution française. PĂ©nĂ©trĂ©e par l’esprit des Lumières, la centaine de Symphonies ainsi rĂ©estimĂ©es, – corpus dont nous suivons l’Ă©volution majeure, depuis les annĂ©es 1750, jusqu’aux accomplissements des annĂ©es 1790, quand Joseph compose des partitions applaudies et vĂ©nĂ©rĂ©es Ă  Londres et Ă  Paris, dans toute l’Europe-, est une somme orchestrale qui permet d’atteindre un âge d’or formel, copiĂ© après lui par tous les grands romantiques, y compris Beethoven… et Mozart, le premier d’entre tous.

Soit une intĂ©grale en 107 symphonies ; le sujet intĂ©resse les tenants de la rĂ©volution musicale sur instruments anciens ; l’Ă©quivalent de ce que fait aujourd’hui un JĂ©rĂ©mie Rhorer pour les opĂ©ras de Mozart (comme le dĂ©montre et le confirme son rĂ©cent live parisien de l’Enlèvement au SĂ©rail, Ă©ditĂ© chez Alpha, ce mois ci : lire la critique de l’Enlèvement au SĂ©rail de Mozart par JĂ©rĂ©mie Rhorer et Le Cercle de l’Harmonie… Des anciens, Hogwood et BrĂĽggen Ă  prĂ©sent dĂ©cĂ©dĂ©s, Ă  aujourd’hui Dantone et donc Rhorer, la vitalitĂ© expressive des instruments d’Ă©poque retrouve le format et l’esthĂ©tique original, pas encore (et jamais originelle : qui peut savoir ? Et techniquement cela reste impossible…), mais un nouveau spectre sonore, une nouvelle palette de couleurs et d’accents rĂ©volutionnent totalement notre comprĂ©hension profonde des oeuvres.

Ainsi s’agissant des Symphonies de Haydn, les grands chefs se retrouvent, confrontĂ©s chacun Ă  la fantaisie souvent ahurissante, voire expĂ©rimentale de Joseph Haydn, depuis son service chez le Comte Morzin puis pour les princes Esterhazy Ă  Esterhaza… Une matière complexe, exigeant un savoir faire, un lacher prise, une inventivitĂ© exceptionnellement dĂ©veloppĂ©e et une souplesse de ton qui rĂ©vèlent ainsi les meilleurs interprètes… A Hogwood et son Academy of Ancient Music revient dès le dĂ©but des annĂ©es 1980 (1984 prĂ©cisĂ©ment pour les 100 et 104, puis 1985 pour le 96, soit les plus rĂ©centes dans le catalogue mais les anciennes quant aux dates d’enregistrement), pour le label l’Oiseau Lyre / Decca Ă  l’Ă©poque, – plus proches de nous, au cours des annĂ©es 1990: les Symphonies A, B, 1 Ă  25, 27-34, 36, 17, 40, 53-57 ; en 2000 et 2005, 60-64, 66-77 ;

BruggenA l’immense Frans BrĂĽggen revient deux cycles : l’un avec l’Orchestra of the Age of Enlightenment : soit les 19 “Sturm und Drang” (jalon primordial pour l’expression emblĂ©matique de ce courant esthĂ©tique entre Baroque et Romantisme), 26, 35, 38, 39, 41-52, 58, 59 et 65 ; le second avec l’Orchestra of the Eighteenth Century pour les Symphonies au style europĂ©en, emblĂ©matique de ce goĂ»t des Lumières : et qui tĂ©moignent surtout de la diffusion exceptionnelle voire inĂ©dite d’un Symphoniste en Europe : les 6 “Paris” 82-87 ; les 88-92; La concertante London n°12, enfin les dernières : 93-104. Le chef enregistre ses premières Symphonies Ă  Utrecht (n°90, live) dès 1984), puis Ă  1986 (93) et 1987 (103); puis complète son cycle Ă  Londres, Paris (Symphonies parisiennes, citĂ© de la musique, 1996)… de 1994 Ă  1997.

En fin au plus jeune, cadet des deux précédents : Ottavio Dantone, dont le tempérament latin apporte une conception renouvelée de la ciselure expressive et poétique : Symphonies 78-81, particulièrement appréciée par la Rédaction cd de classiquenews, enregistrées en juin, juillet et septembre 2015 en Italie (Bagnacavallo).

Le projet Decca marque l’Ă©coute en ce qu’il rĂ©unit 3 tempĂ©raments d’exception, 3 chefs de première importance qui composent aussi les jalons de l’interprĂ©tation des orchestres sur instruments d’Ă©poque : oĂą l’Ă©loquence nouvelle des couleurs d’Ă©poque dans leur format d’origine redĂ©finit l’Ă©quilibre global, l’esthĂ©tique expressive et poĂ©tique, dĂ©voile surtout sur le plan du style et des idĂ©es, la vision du chef. Solaire, ou Apollinien, parfois distanciĂ© et comme en dehors de la matière palpitante et humaine du chant haydnien, le Britannique Christopher Hogwood dont le geste a marquĂ© avant tous les autres, l’approche historiquement informĂ©e des Symphonies de Haydn, avec un orchestre au format idĂ©al, en impose par son souverain Ă©quilibre, une Ă©loquence lisse, parfaite, sans aspĂ©ritĂ©s ni tensions contradictoires… pour autant captivante sur le long terme ?
De leurs cĂ´tĂ©s, et finalement de la mĂŞme Ă©cole, – alliant la souplesse et la vivacitĂ© coĂ»te que coĂ»te, les frĂ©missants Hans BrĂĽggen et l’espiègle, très imaginatif et plus rĂ©cent, cadet des trois, Ottavio Dantone, saisit par leur subtilitĂ© expressive, un travail remarquablement caractĂ©risĂ©, qui n’hĂ©site pas Ă  rapprocher toutes les symphonies dans chacune de leur sĂ©quence, … de l’opĂ©ra. OpĂ©ras pour instruments, voilĂ  une conception qui prĂ©vaut chez chacun d’eux. Que vaut l’Ă©coute de quelques cd Ă©talons, pris Ă  la volĂ©e et presque en aveugle ? Que rĂ©vèlent-ils de chacun des maestros ?

Hogwood, BrĂĽggen, Dantone… 3 chefs viscĂ©ralement haydniens

bruggen CLASSIQUENEWS presentation review Frans-Bruggen-Annelies-van-der-VegtHANS BRĂśGGEN, le poète vif-argent. Noblesse passionnante, et triomphe sous jacente des idĂ©es des Lumières, les Symphonies 90, 91 et 92 de 1788 et 1789 illuminent par l’effet d’une puissante certitude qui s’exprime essentiellement par le feu d’un orchestre suractif et aussi instrumentalement caractĂ©risĂ© : ce triplet, dont le finale est l’Ă©loquence vive et loquace de la Symphonie “Oxford” est l’une des plus mozartiennes de Haydn : une jubilation permanente qui est portĂ©e par un sourire lumineux, crĂ©pitant, d’une justesse humaine, souvent enthousiasmante. Ne serait-ce que pour ce seul cd, le geste vif, souple d’un BrĂĽggen admirable de vivacitĂ© convainc et surprend par son allure tendre et dĂ©terminĂ© : du nerf et de la douceur tour Ă  tour. Un modèle d’Ă©quilibre et une claire conscience des couleurs de chaque instruments d’Ă©poque.
MĂŞme aboutissement avec le cd 33 : la n°96 Ă  juste titre intitulĂ©e “Miracle” : grandeur solaire et pourtant très expressive, en particulier dans le sens de l’articulation instrumentale (hautbois dans le Menuetto) ; flĂ»te mordante incisive du Finale notĂ© Vivace assai : vitalitĂ© malicieuse, grandeur nimbĂ© de lueurs prĂ©romantiques propres au dĂ©but des annĂ©es 1790 (1791) ; facĂ©tie “Militaire” qui devient feu crĂ©pitant et ronde urbaine civilisĂ©e pour la n°100 en sol majeur : au dessin instrumental virevoltant : BrĂĽggen s’y montre fabuleusement espiègle, totalement convaincant avec son orchestre du XVIIIè siècle.

CHRISTOPHER HOGWOOD, solaire et apollinien,… trop parfait ? La mĂ©canique Hogwood est d’un Ă©quilibre parfait, parfois trop distanciĂ©e, et donc un rien trop huilĂ©e, sans vrai nĂ©cessitĂ©.
hogwood-christopher-582-594-une-actualite-classiquenews-coffret-oiseau-lyre-bach-vivaldi-mozart-haydnPropre aux annĂ©es dorĂ©es du support cd, soit les annĂ©es 1980, le geste, s’il tourne parfois Ă  l’exercice systĂ©matisĂ© (excès de la demande marketing?), d’une rare exigence philologique du chef britannique fouille le legs haydnien dans ses moindres dĂ©tails : au point de prĂ©senter par exemple : la Symphonie n°54 dans ses deux versions (cd 16) : c’est un travail exigeant et jusqu’au boutiste qui souhaite comprendre de l’intĂ©rieur la fabrique du Haydn symphoniste. Versions diverses oĂą le magicien sorcier de la matière symphonique rĂ©gorganise l’ordre des mouvements, cherchant dans une expĂ©rimentation continuelle la meilleure formule : bousculant les premiers standards pour choisir en dĂ©finitive, deux adagios tout d’abord, auxquels succèdent le Menuet et le Presto final. Peu Ă  peu les idĂ©es se prĂ©cisent et s’organisent; de l’Ă©mergence première Ă  l’organisation du discours : l’acuitĂ© et la probitĂ© de l’entreprise convainquent tout Ă  fait ; et l’on comprend que pour permettre aux BrĂĽggen et Dantone de poursuivre dans cette voie dĂ©cisive, en provenance d’Angleterre, il a fallu qu’un Hogwood ouvre la voie et prĂ©pare aux audaces suivantes. Ce cd 16 rĂ©sume Ă  lui seul toute la pertinence de la vision Hogwood. De sĂ©quence en Ă©pisode, chacun idĂ©alement caractĂ©risĂ©, se dessine et la justesse de l’interprète, et la bouillonnante activitĂ© crĂ©atrice du compositeur (ici, en 1774 : au carrefour du baroque et du prĂ©romantisme…).
Dans une autre acoustique, plus proche, chambriste et mordante par son acuitĂ© instrumentale, la transposition des Symphonies 94 ” “, 100 “Militaire”, 104 “Londres”, signĂ©e Salomon, transcripteur et agent Ă  Londres de Haydn, toujours soucieux de diffuser sa musique, y compris dans des arrangements pour quelques instruments (pianoforte, flĂ»te et quatuor Ă  cordes ; ultime avatar du rayonnement des Ĺ“uvres de Haydn ainsi diffusĂ©es Ă  Londres en 1791, 1793, 94 et 95. LĂ  aussi la curiositĂ© de Hogwood et ses solistes de l’Academy of Ancient Music.

dantone ottavio-dantoneLE MIRACLE DANTONE. Quel sens du contraste chez Ottavio Dantone dont l’allegro spirituoso de la Symphonie 80, pleine de rebondissements et contrastes dramatiques, dĂ©voile cette fièvre et ce dĂ©bridĂ© Ă©lĂ©gantissime si absent chez les Britaniques. L’Accademia Bizantina fait miracle de chaque trait instrumental, chaque pause, nĂ©gociant aussi les silences, restituant Ă  une musique courtoise et civilisĂ©e, prise de façon trop artificielle ou donc mĂ©canique ailleurs, regorge de vitalitĂ© simple, de nerf franc, de santĂ© première : un miracle de jaillissement impĂ©tueux, cependant idĂ©alement canalisĂ© par ses intentions, son style, sa claire Ă©locution. De toute Ă©vidence, Dantone a clairement choisi le feu scintillant d’un BrĂĽggen plutĂ´t que la Rolls routinière Hogwood. Le sens des dynamiques, la balance sonore globale, l’Ă©quilibre des couleurs et des timbres par pupitre relèvent d’une direction miraculeuse. Jamais ici le chambrisme des cordes, propre Ă  l’orchestre de chambre ne sacrifie l’Ă©clat millimĂ©trĂ© des accents de chaque instruments. C’est bien le propre des instruments d’Ă©poque que d’affirmer une carte des identitĂ©s sonores nouvelles, plus intenses, pleine de caractère, certes moins globalement puissante, mais plus finement caractĂ©risĂ©e. Ce dosage, cette alchimie sont parfaitement comprises et exploitĂ©s par Dantone (la ligne de la flĂ»te au dessus de cordes dans l’Adagio de la mĂŞme n°80 de 1784) : miracle d’inventivitĂ©, d’un nerf pulsionnel Strum und Drang ; mais aussi d’un raffinement de teintes et de couleurs d’une perfection allusive phĂ©nomĂ©nale. Ottavio Dantone relève haut la main par sa très grande sensibilitĂ© : chaque Ă©clair dramatique est revitalisĂ©, dans une vision globale Ă©nergique qui saisit chaque contraste sans en gommer un seul : une dĂ©licatesse jamais maniĂ©rĂ©e qui enchante et s’enivre dans la nervositĂ© sanguine Sturm und Drang de l’Allegro ; la suprĂŞme lumière intĂ©rieure de l’Adagio, le movement le plus long, rĂ©solument par ses teintes et son caractère plus introspectif, moins noble que nostalgique : Empfindsamkeit. Armida de Haydn en tournĂ©eCe dont le chef et son orchestre sont capables d’un Ă©pisode Ă  l’autre est stupĂ©fiant de vitalitĂ©, d’expressivitĂ© fine et ciselĂ©e, de couleurs… L’on avait jamais Ă©coutĂ© avant lui tant d’arguments, de rĂ©cits opposĂ©s, associĂ©s, accordĂ©s : l’imagination du maestro inspirĂ© (magicien par ses idĂ©es innombrables) rend le plus hommage Ă  Haydn. C’est fluide, allant, naturel et aussi d’une fantaisie espiègle souvent absente de ses prĂ©dĂ©cesseurs. Alors oui, la comprĂ©hension de l’Accademia Bizantina affirme aujourd’hui, ce miracle sonore et expressif que seul apporte un orchestre d’instruments anciens. Comme affĂ»tĂ©es, mordantes, presque acides mais d’une ductilitĂ© lĂ  encore frĂ©missante (parfaitement accordĂ©es Ă  l’esthĂ©tique scintillante et surexpressive, très empfindsamkeit, les Symphonies du cd 24, plus tardives (n°78 et 79), harmoniquement plus tendue s’imposent tout autant, avec une gestion dramatique saisissante (tension/dĂ©tente du Vivace introductif de la 78), d’autant que Dantone semble ciseler le moindre accent, dĂ©voilant la subtile et souvent imprĂ©visible texture, souvent rugueuse et mĂ©tallique aux couleurs particulièrement changeantes : vĂ©ritables Ă©clairs aux cors, caquetage des bois, permanente fantaisie, et parfois dĂ©lirante ivresse (excellent Menuetto de la 78). Trois maĂ®tres de la baguette pour une intĂ©grale musicalement irrĂ©sistible et très Ă©loquente se rĂ©vèlent dans ce coffret majeur. CLIC de CLASSIQUENEWS de l’Ă©tĂ© 2016.

CLIC D'OR macaron 200CD, compte rendu critique, coffret événement. HAYDN : intégrale des 107 Symphonies sur instruments anciens : Brüggen, Hogwood, Dantone (35 cd DECCA

CD. Vivaldi : L’incoronazione di Dario (Dantone, 2013)

CD. Vivaldi : L’incoronazione di Dario (Dantone, 2013). L’agilitĂ© esthĂ©tisante qu’apporte le geste fluide et dramatique d’Ottavio Dantone fait heureusement palpiter le continuo et l’orchestre, rĂ©vĂ©lant avant toute chose (dont la très cohĂ©rente distribution vocale rĂ©unit ici) cette frĂ©nĂ©sie miraculeuse du Pretre Rosso, ses alanguissements aussi. La cohĂ©rence sonore est irrĂ©sistible, confirmant Ă  nouveau ce que nous aimons penser : aux cĂ´tĂ©s de Haendel et Rameau, Vivaldi est l’un des très grands gĂ©nies de l’opĂ©ra baroque du premier XVIIIème.

Excellent Dario de Dantone

vivaldi_dario_naive_dantone_cd_naiveLe dĂ©but de l’intrigue persane commençant par un superbe duo d’altos fĂ©minins, celui des deux sĹ“urs Statira et Argene, les filles du grand Cyrus, recèle bien des trĂ©sors lyriques.
Soutenu par les satrapes pour succĂ©der Ă  Cyrus et Ă©pouser sa fille Statira (qui l’aime sans ciller), Darius trouve un excellent interprète en la personne de l’excellent tĂ©nor Anders Dahlin (d’ailleurs très bon ramiste). La flexibilitĂ© tendre et bien chantante de la voix offre une saisissante prĂ©sence au hĂ©ros de l’opĂ©ra : viril mais enivrĂ©, dĂ©terminĂ© mais humain. Belle musicalitĂ© ardente Ă©galement pour les deux femmes dressĂ©es de part et d’autre de ce Dario fringuant de haute voltige : Delphine Galou et Sara Mingardo composent de superbes portraits fĂ©minins des deux sĹ“urs, la malicieuse et hypocrite autant que jalouse Argene ; la noble et droite, lumineuse et ardente Statira. Dommage que l’Oronte de la mezzo Lucia Cirillo paraisse si peu impliquĂ©e par son personnage, contredisant par exemple les contrastes dynamiques de l’orchestre dans son air du II, le plus long de l’opĂ©ra (plus de 5mn30).
L’Arpago de Sofia Soloviy est un peu Ă©troit. L’Alinda de la soprano Roberta Mameli a un tout autre tempĂ©rament, ardent lui aussi, et d’un engagement sans failles (superbe air du II : Io son quell’augelletto…). La soprano palpitante, au diapason du continuo et de l’orchestre, finement ciselĂ© comme son chant, est la surprise et la rĂ©vĂ©lation de cette production. Un nom Ă  suivre.

Pour beaucoup encore (trop), les opĂ©ras de Vivaldi sont une sĂ©rie mĂ©canique d’airs da capo, certes avec variations, et tout de mĂŞme grand raffinement instrumental : Ă©coutez l’air de Statira au III (Sentiro fra ramo e ramo : oĂą le chant des cordes et du violon solo ressuscitent l’extase printanière : l’auteur des Quatre Saisons n’est pas loin…). Dantone sait nous dĂ©montrer sans dĂ©monstration que l’invention formelle suit les rebonds de l’action, rĂ©vĂ©lant les personnalitĂ©s de chaque protagoniste : la couleuvre Argene, le couple lumineux Dario/Statira…

CLIC_macaron_2014Grâce au piquant raffinĂ© de L’Incoronazione di Dario (Couronnement de Darius), crĂ©Ă© durant l’hiver 1717, sur la scène de son théâtre Ă  Venise, le San Angelo, Vivaldi allait gagner les faveurs du gouverneur autrichien de Mantoue, Philipp von Hesse-Darmstadt (prĂ©sent Ă  la première) qui l’invite dans la foulĂ©e comme maestro di capella, au lieu mĂŞme oĂą brilla Monteverdi. Le chef d’oeuvre prĂ©mantouan de Vivaldi ne pouvait ici trouver meilleurs interprètes : agiles, caractĂ©risĂ©s, d’une ivresse musicale dĂ©passant la seule exĂ©cution honnĂŞte. Il faut du sang et du nerf chez Vivaldi : Ottavio Dantone et son ensembre très affĂ»tĂ©, Accademia Bizantina, nous en dispense avec force et intelligence.

Vivaldi : L’incoronazione di Dario. Venise, San Angelo 1717. Anders Dahlin, TENOR: DARIO. Sara Mingardo, CONTRALTO: STATIRA. Delphine Galou, CONTRALTO: ARGENE. Riaccardo Novaro, BARYTON: NICENO
Sofia Soloviy, SOPRANO: ARPAGO. Lucia Cirillo, MEZZO SOPRANO: ORONTE. Giuseppina Bridelli, MEZZO SOPRANO: FLORA. Roberta Mameli, SOPRANO: ALINDA. Accademia Bizantina.
Ottavio Dantone, direction. 3 cd NaĂŻve. Enregistrement rĂ©alisĂ© en septembre 2013 en Allemagne.