CRITIQUE, opéra. GenÚve, Grand Théùtre, le 24 juin 2022. Puccini : Turandot. Antonino Fogliani / Daniel Kramer

CRITIQUE, opĂ©ra. GenĂšve, Grand ThĂ©Ăątre, le 24 juin 2022. Puccini : Turandot. Antonino Fogliani / Daniel Kramer – Le metteur en scĂšne Daniel Kramer (nĂ© en 1977) devait faire ses dĂ©buts fin 2015 Ă  l’OpĂ©ra de GenĂšve pour La FlĂ»te enchantĂ©e : sa proposition jugĂ©e trop provoquante pour les fĂȘtes de NoĂ«l fut remplacĂ©e Ă  la derniĂšre minute par une reprise plus consensuelle, due Ă  JĂŒrgen Rose. Il aura donc fallu attendre sept ans pour rĂ©parer cet incident heureusement rarissime, du fait de l’intervention d’Aviel Cahn, directeur de l’institution genevoise depuis 2019. Les deux hommes se connaissent en effet pour avoir travaillĂ© plusieurs fois ensemble Ă  l’OpĂ©ra des Flandres, au service d’une vision commune osant secouer les codes traditionnels de l’OpĂ©ra pour l’ancrer dans une vision contemporaine et rĂ©flexive.

Avec Turandot (1924), dernier ouvrage lyrique inachevĂ© de Giacomo Puccini (1858-1924), Daniel Kramer s’interroge sur les raisons qui poussent Calaf Ă  tout sacrifier pour conquĂ©rir sa future promise, se rĂ©vĂ©lant au moins aussi cruel et inhumain que Turandot pour parvenir Ă  ses fins. N’est-ce pas sa volontĂ© d’obtenir l’amour de la Princesse qui le conduit Ă  proposer une ultime Ă©nigme, fatale pour ses proches ? L’une des scĂšnes les plus rĂ©ussies de la production est prĂ©cisĂ©ment celle du sacrifice de LiĂč, enfermĂ©e dans une cage en verre suspendue dans les airs, Ă  l’instar de Timur : c’est pourtant Calaf qui subit les affres physiques de la torture, comme si LiĂč et son pĂšre ne reprĂ©sentaient qu’une part symbolique de lui-mĂȘme, Ă  laquelle il faut renoncer pour accĂ©der Ă  Turandot.

 

 

 

 

 Daniel Kramer met en scÚne Turandot à GenÚve

 Les mĂ©andres de l’Ăąme humaine …

 

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Kramer choisit de faire table rase de la plupart des rĂ©fĂ©rences historiques orientales pour transposer l’action en un univers fantastique irrĂ©el, mettant l’accent sur la futilitĂ© des personnages secondaires, tous rĂ©duits Ă  leur condition de sous-fifres, incapables de conduire leur destin. Calaf vient ainsi plusieurs fois saluer la foule, ivre du spectacle que veut bien lui accorder l’Empereur pour nourrir sa vacuitĂ©, Ă  la maniĂšre des joutes romaines cruelles au Cirque. Dans cette optique, l’insistance appuyĂ©e des scĂšnes d’émasculation vient aussi rappeler l’hyper sexualisation sous-jacente tout au long de l’ouvrage. Tous plus farfelus les uns que les uns autres, les superbes costumes de Kimie Nakano apportent, eux aussi, un climat d’étrangetĂ© (un rien bling bling), qui n’est pas sans rappeler l’imagination dĂ©lirante d’Ersan Mondtag (voir notamment Le Lac d’argent de Weill Ă  Gand l’an passĂ© http://www.classiquenews.com/critique-opera-gand-opera-flamand-le-18-sept-2021-weill-der-silbersee-karel-deseure-ersan-mondtag/, ou l’AntĂ©christ de Rued Langgaard, plus rĂ©cemment Ă  Berlin), tandis que la scĂ©nographie joue sur l’exploration des diffĂ©rents espaces gĂ©omĂ©triques – le plateau tournant aidant Ă  cette maestria Ă©tourdissante et parfaitement rĂ©glĂ©e.

A l’inverse, le travail sur les Ă©clairages, imaginĂ© par le collectif japonais teamLab, ne convainc pas immĂ©diatement, tant on peine Ă  lui trouver un sens au-delĂ  de la seule beautĂ© visuelle de son feu d’artifice de faisceaux lumineux, utilisĂ© principalement pour magnifier les emphases impĂ©riales. On peine Ă©galement Ă  saisir pourquoi les Ă©lĂ©ments – terre et eau – sont mis en avant en premiĂšre partie, avant que le duo final ne vienne donner une explication : Kramer imagine en effet Turandot comme une reprĂ©sentation symbolique de la dĂ©esse Gaia, Ă  l’origine de toute vie suite Ă  sa rencontre avec l’Amour (Eros). C’est bien ainsi que l’on doit comprendre l’entrĂ©e fugitive et menaçante de Turandot au I, qui Ă©merge du chaos sous les traits d’une crĂ©ature informe et primitive, avant d’apporter une spectaculaire vitalitĂ© en forme d’entrelacs de motifs floraux colorĂ©s, suite Ă  sa transfiguration au III.

L’évĂ©nement constituĂ© par cette production rĂ©side aussi par le choix inĂ©dit en Suisse du Finale composĂ© en 2002 par Luciano Berio (1925-2003) : la direction toute de souplesse et de raffinement d’Antonino Fogliani met en valeur chaque intention narrative, en distinguant admirablement les diffĂ©rents pupitres. Si sa baguette sait s’enflammer dans les premiĂšres scĂšnes populaires de l’ouvrage, sa maitrise souveraine des Ă©quilibres est un rĂ©gal tout au long de la soirĂ©e. On aime aussi l’investissement dramatique Ă©loquent de Teodor Ilincăi, qui donne Ă  son Calaf des traits dĂ©chirants d’humanitĂ©, en miroir de son parcours initiatique. Si quelques changements de registre laissent entrevoir des diffĂ©rences de style entre l’émission en pleine puissance et les parties en cantabile, de mĂȘme qu’une tenue de note un peu courte par endroits, le Roumain emporte l’adhĂ©sion par sa sincĂ©ritĂ© et sa vaillance sur la durĂ©e.

A ses cĂŽtĂ©s, Ingela Brimberg assume son rĂŽle difficile avec courage, mais déçoit dans les parties en suraigu, arrachĂ©es avec un effort trop audible, au dĂ©triment de la beautĂ© du timbre. C’est d’autant plus regrettable que la SuĂ©doise donne elle aussi une incarnation engagĂ©e, Ă  l’instar de la superlative LiĂč de Francesca Dotto, trĂšs Ă  l’aise au niveau technique. Il ne lui reste qu’à donner davantage d’émotion Ă  son chant, parfois un rien trop propre, pour nous emporter davantage, notamment dans sa scĂšne finale. Quelle classe vocale pour le chant altier et noble de Liang Li, trĂšs applaudi en fin de reprĂ©sentation, Ă  l’instar des parfaits seconds rĂŽles ! On aime aussi toujours autant l’excellent ChƓur du Grand ThĂ©Ăątre de GenĂšve, aussi prĂ©cis que percutant, et bien entourĂ© par les jeunes pousses de la MaĂźtrise du Conservatoire populaire.
MĂȘme si certaines scĂšnes de cruautĂ© doivent le rĂ©server Ă  un public averti, ce spectacle grandiose envoĂ»te dĂšs le dĂ©but par son aura de mystĂšre, avant de rĂ©vĂ©ler peu Ă  peu toute sa substance par l’exploration des mĂ©andres de l’ñme humaine – vĂ©ritable sujet de l’ouvrage.

 

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CRITIQUE, opĂ©ra. GenĂšve, Grand ThĂ©Ăątre, le 24 juin 2022. Puccini : Turandot (version du final de Luciano Berio). Ingela Brimberg (Turandot), Chris Merritt (Altoum), Liang Li (Timur), Francesca Dotto (LiĂč), Teodor Ilincăi (Calaf), Alessio Arduini (Ping), Sam Furness (Pang), Julien Henric (Pong), Michael Mofidian (Un mandarin), MaĂźtrise du Conservatoire populaire, ChƓur du Grand ThĂ©Ăątre de GenĂšve, Alan Woodbridge (chef de chƓur), Orchestre de la Suisse Romande, Antonino Fogliani (direction musicale) / Daniel Kramer (mise en scĂšne). A l’affiche du Grand ThĂ©Ăątre de GenĂšve jusqu’au 3 juillet 2022. Photo : © M Dougados


 

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PLUS D’INFOS sur le site du GRAND THEATRE GENEVE / page TURANDOT : https://www.gtg.ch/saison-21-22/turandot/?utm_source=promotion&utm_medium=gads&utm_campaign=2122_turandot_gads

 

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DIFFUSION DIGITALE, opĂ©ra on line : le 22 juil 2022, 19h sur operavision, en REPLAY jusqu’au 22 janv 2023 – plus d’infos ici : https://operavision.eu/fr/performance/turandot-1?utm_source=OperaVision&utm_campaign=2c6a0bfe2a-JULY_2022+FR&utm_medium=email&utm_term=0_be53dc455e-2c6a0bfe2a-100559298 / reprĂ©sentation enregistrĂ©e le 1er juil 2023.