COMPTE-RENDU, concerts, festival. NOHANT FESTIVAL CHOPIN 2019. Les 8 et 9 juin 2019, Nelson Freire, Clément Lefebvre, piano. Beethoven, Shostakovich, Chopin, Rameau, Scriabine… 

nohant-festival-chopin-2019-nelson-freire-critique-concert-critique-opera-classiquenewsCOMPTE-RENDU, concerts, festival. NOHANT FESTIVAL CHOPIN 2019. Les 8 et 9 juin 2019, Nelson Freire, Clément Lefebvre, piano. Beethoven, Shostakovich, Chopin, Rameau, Scriabine…  La 53ème édition du Nohant Festival Chopin a commencé le 1er juin, ce jour où, en 1839,  Frédéric Chopin découvrit Nohant. La demeure accueillante de George Sand fut, on le sait, le berceau de nombreux chefs-d’œuvre littéraires et musicaux que l’on doit au couple mythique. Au cœur d’une campagne berrichonne inspirante et généreuse, qui n’est peut-être pas sans rappeler au compositeur sa Pologne natale, la vie à Nohant adoucit un temps la plaie de l’exil: cet « exil romantique », le thème de cette édition, dont les accents nostalgiques percent entre les notes de tout l’œuvre du compositeur. Jusqu’au 23 juillet, Nohant vibre à nouveau de l’âme de Chopin in situ et hors les murs, chaque week-end et un peu plus, tisse des liens de filiation, se fait aussi un temps le havre d’autres compositeurs exilés.

La richesse de cette édition laisse un gout de « reviens-y », et un sentiment de frustration lorsque l’on quitte Nohant le 9 juin au soir. On serait bien revenu pour Christian Zacharias, Andreas Steier, Sélim Mazari et tant d’autres! Seulement voilà la musique fleurit partout aux beaux jours et nous appelle dans autant de magnifiques endroits. Le 8 juin, le week-end commence dans la bergerie par la traditionnelle causerie: il n’y a pas comme Jean-Yves Clément pour en faire un moment captivant assaisonné de plaisir et d’humour, cette fois en compagnie de Bruno Messina, auteur de Berlioz, aux éditions Actes Sud (2018): il nous parle du compositeur français le plus romantique, de son extraordinaire personnalité, de son caractère impossible, de ses amours capricieuses, et de sa rencontre avec George Sand. Une belle entrée en matière, avant le concert du soir.

 

 

La lumière au bout des doigts de Nelson Freire

Nelson Freire arrive sur scène, le pas précautionneux. il ne jouera pas la sonate en si mineur n°3 de Chopin, ni sa berceuse, ni même son deuxième scherzo inscrits au programme. Ce n’est pas un problème tant son répertoire est vaste. Un prélude pour orgue de Bach arrangé par Siloti introduit la première partie, qui commence avec la sonate « Clair de lune » opus 27 n°2 de Beethoven, contrastée: L’adagio sostenuto avance, rapide et fluide, dans l’épanouissement du chant, sans se charger de pathos, profond et calme, laissant entrevoir la beauté des contre-chants; l’allegretto aimable et sans façon conduit à la folle précipitation d’un presto agitato, véhément, joué quasiment sans pédale, au bord d’un précipice imaginaire, mais tenu de main ferme. Sur le ton de la confidence et de l’apaisement, les quatre Klavierstücke de l’opus 119 de Brahms s’illuminent doucement: Freire libère ces pièces ultimes de toute lourdeur, au fil de leurs pages nous enseigne l’allègement, nous dit que rien n’est si grave de la vie et du temps qui a passé, passe de la nostalgie à la jovialité, voire l’optimisme, obtient des timbres miraculeux on ne sait comment tant il semble effleurer le clavier avec désinvolture (arpèges du 3ème intermezzo), les doigts tels des papillons (4ème – rhapsodie). L’esprit reste léger, presque futile et joueur dans les 3 Danses fantastiques opus 5 de Shostakovich, devient tendre, suave et rêveur dans le nocturne en si bémol majeur de Paderewski. De l’hôte des lieux, il joue en fait la polonaise opus 26 n°1, puis l’impromptu opus 36, deux mazurkas et enfin la troisième ballade opus 47. Que dire de plus qui n’aurait déjà été dit sur ce grand interprète de Chopin? Que tout y est, et en particulier le chant, toujours et partout le chant, conduit, phrasé sans emphase, sublime! et quelle délicatesse dans ses mazurkas, quelle élégance, tout est à sa juste place dans la plus infime inflexion, au cœur des impalpables « pp » comme de l’éloquence. La Ballade a des ailes, cette lumière, cette « ardeur juvénile » chère à Cortot, mais curieusement s’emballe outre mesure à la fin, appelée par on ne sait quelle urgence. Le public ne veut pas lâcher cet artiste si essentiel, qui se prête de bonne grâce au jeu des bis. Il nous offre alors les délices du Tango d’Albéniz-Godowsky, l’émotion de l’Orphée et Euridice de Glück dans la transcription de Sgambati,  et le festif « jour de noce à Troldhaugen » de Grieg, avec la spontanéité et la simplicité que l’on reconnait aux plus grands.

 

 

Le piano atmosphérique de Clément Lefebvre 

Le dimanche commence avec le Tremplin-découverte. Le jeune artiste invité est Clément Lefebvre. Élève d’Hortense Cartier-Bresson puis de Roger Muraro au CNSMD de Paris, il a remporté le premier Prix et le Prix du public au Concours international de piano James Mottram de Manchester. Il est aussi lauréat de plusieurs fondations (Banque Populaire, Safran, Mécénat Société Générale…). Son premier disque « Couperin/Rameau » (Evidence Classics 2018) a été salué unanimement et est récompensé par un Diapason d’or Découverte.  A point nommé son récital commence par la Nouvelle Suite en la de Rameau. Clément Lefebvre fait son miel de l’ornementation baroque comme si celle-ci avait toujours été écrite pour le piano, avec une aisance, un goût et une fluidité touchant la perfection. Avec quel à-propos et quelle subtile poésie il construit cette suite, en orchestre la gavotte et ses doubles, nous entraîne à la fin dans sa grisante énergie! Pour Chopin son choix s’est porté sur la troisième Ballade opus 47, le Prélude opus 28 n°15, et la Barcarolle opus 60. Belle et cohérente succession: son jeu clair, délié et aérien dévoile progressivement un propos tout en finesse, en distinction, au fil des pages de la ballade, ne force jamais le trait, et sans rien qui pèse et qui pose, donne par moment une dimension debussyste à l’œuvre, s ‘écartant du cliché romantique. Plus que le sens épique, qui est propre aux autres ballades, c’est l’atmosphère qu’il privilégie, comme dans le prélude appelé communément « la goutte d’eau » joué introspectif, sombre, statique mais pas plombé, qui touche le fond dans sa partie centrale. Comme aussi dans la Barcarolle, qui toute en liquidité berce un mystère: non point exposée au plein soleil italien, mais au contraire nocturne, lunaire, impressionniste, elle suspend le temps, sonde les profondeurs avant de s’ouvrir sur un élan magnifique et palpitant. Romantique, la troisième sonate de Scriabine? Œuvre du jeune compositeur qui adorait Chopin, dans un tout autre climat elle en a la saveur, l’ivresse tourmentée, et Clément Lefebvre en saisit les multiples facettes comme autant d’ « états d’âme », chemine entre noire passion et lumière céleste, vigueur triomphante et pensées indicibles, drame et contemplation. Impossible de résister: il faut se laisser emporter par cette musique, ses timbres, ses rythmes et ses cantabile, comme par une vague, ses soubresauts et ses accalmies, et c’est bien ce que le pianiste parvient à réaliser avec le plus grand naturel. Comme il parvient à nous convaincre que les barrières stylistiques sont moins infranchissables qu’on ne le pense. Au disque, il a associé Couperin et Rameau, tels deux inséparables (qui pourtant ne se rencontrèrent jamais!). Il fallait donc une pièce de Couperin pour boucler le programme, « Les Roseaux », donnée après l’andante de la dixième sonate de Mozart K 330: deux bis dans le langage du tendre et du sensible, qui remportent définitivement l’adhésion d’un public admiratif, au cœur conquis.

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concerts, festival. NOHANT FESTIVAL CHOPIN 2019. Les 8 et 9 juin 2019, Nelson Freire, Clément Lefebvre, piano. Beethoven, Shostakovich, Chopin, Rameau, Scriabine… 

 

 

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