CD. Clemens Krauss : Richard Strauss, The complete Decca recordings (5 cd Decca)

krauss-strauss-complete-decca-recordings-cd-coffret-clemens-krauss-richard-straussClemens Krauss : Richard Strauss, The complete Decca recordings (5 cd Decca). Pour cĂ©lĂ©brer le 150ème anniversaire de la naissance de Richard Strauss, Decca rĂ©Ă©dite le legs de l’un de ses plus fervents interprètes, unanimement reconnu sur le plan artistique … mais politiquement bien contestable : Clemens Krauss. Le chef viennois profita concrètement de l’essor du rĂ©gime nazi pour dĂ©velopper sa carrière, en dehors de toute rigueur morale, se dĂ©fendant (trop facilement) de ne jamais ” mĂŞler art et politique “. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il avait un sens de l’Ă©thique plutĂ´t Ă©lastique. MĂŞme s’il fut dĂ©nazifiĂ© en 1947 (comme Strauss), le dĂ©bat quant Ă  sa participation au sein de l’Allemagne culturelle Ă  l’Ă©poque hitlĂ©rienne est loin d’ĂŞtre clos. C’est pourquoi, avant de critiquer sur le plan musical les 5 cd de ce coffret nouveau,  il nous paraĂ®t important de brosser un court portrait de Clemens Krauss qui fut un proche de Richard Strauss.

Contradiction viennoise

NĂ© en 1893, Clemens Krauss appartient Ă  la race des seigneurs, s’affirmant dans la première moitiĂ© du XXème comme un chef d’envergure et de vision captivante, dont la gĂ©nĂ©ration est celle des Victor de Sabata ou Karl Böhm…

Comme Kleiber et Böhm, Krauss incarne l’Ă©lĂ©gance viennoise, ayant  inventĂ© -mĂ©rite non nĂ©gligeable quand on en sait la rĂ©ussite jamais dĂ©mentie jusqu’Ă  nos jours-, le Concert du Nouvel An (et ce dès 1939 soit en pleine apogĂ©e nazie), rite depuis lors cĂ©lĂ©brĂ© avec les Wiener Philharmoniker au Konzerthaus de Vienne…

Clemens est le fils d’une danseuse de 15 ans, elle-mĂŞme nièce de Gabriele Krauss, soprano estimĂ©e par Verdi. Le père de Clemens Ă©tait cavalier virtuose Ă  la Cour de l’Empereur François-Joseph. Le futur chef est l’enfant d’une famille artiste : dans son sang coule le pur esprit viennois, tissĂ© de joyaux et de contradictions parfois effrayantes… La sensibilitĂ©, le goĂ»t, le style du jeune Krauss lui permettent de se faire remarquer par Franz Schalk alors directeur de l’OpĂ©ra de Vienne dont il nomme Krauss, en 1922, premier Kapellmeister. Clemens a 29 ans. Sa sublime et fine direction (d’après les tĂ©moignages) du Chevalier Ă  la rose de Richard Strauss lui vaut tous les honneurs dont l’amitiĂ© inĂ©luctable du compositeur soi-mĂŞme dont il devient un proche et un collaborateur dĂ©sormais rĂ©gulier. Après la direction de l’OpĂ©ra de Frankfort (1924-1929), Krauss devient en 1929, directeur de l’OpĂ©ra de Vienne. Exigeant de ses musiciens, jusqu’Ă  des limites insoutenables en rĂ©pĂ©tition, le chef laisse ses musiciens du Wiener Philharmoniker jouer en libertĂ© au moment des reprĂ©sentations publiques : après la sueur, le plaisir partagĂ© et parfois la grâce de concerts inoubliables.

Un génie de la  baguette proche des nazis

L’essor des nazis lui est profitable (et sa collusion avec les dĂ©cisionnaires nazis lui vaudra une rĂ©putation très entachĂ©e), qu’on en  juge : Krauss prend la direction de l’OpĂ©ra de Berlin en 1935 après la dĂ©mission de l’humaniste Erich Kleiber (le père de Carlos) ; puis celle de l’OpĂ©ra de Munich en 1937 après le dĂ©part de Knappertsbuch… et en 1939, après l’Anschluss, la direction du festival de Salzbourg. Opportuniste et vorace, Krauss devient la personnalitĂ© incontournable de l’Allemagne hitlĂ©rienne. Les annĂ©es les plus noires de l’Allemagne et de l’Autriche correspondent Ă  l’âge d’or de la carrière de Krauss dĂ©sormais champion de la cause straussienne : c’est Clemens Krauss qui crĂ©e (avec la complicitĂ© de son Ă©pouse la soprano Viorica Ursuleac) Ă  Dresde Arabella (1933), Jour de Paix Ă  Munich (1938), puis Capriccio Ă©galement Ă  Munich en 1942 dont il a Ă©crit le livret ! Ce palmarès aurait aussi comptĂ© la crĂ©ation de L’Amour de DanaĂ© dont il assure jusqu’Ă  la gĂ©nĂ©rale en 1944 Ă  Salzbourg, crĂ©ation avortĂ©e Ă  cause de la fermeture de tous les théâtres pour cause de guerre gĂ©nĂ©rale. La crĂ©ation n’en sera assurĂ©e qu’en 1952, après la guerre et la dĂ©nazification de Strauss.

Le procès en dĂ©nazification de Clemens Krauss est rĂ©alisĂ© de 1945 Ă  1947 : s’il s’est rĂ©vĂ©lĂ© très entreprenant auprès des instances nazies, Krauss a cependant sauvĂ© des juifs, n’hĂ©sitant pas non plus en moderne provocateur Ă  programmer les ” ennemis ” Debussy et Ravel alors interdits pour cause de guerre. Krauss demeure comme son mentor Richard Strauss, une personnalitĂ© contradictoire, troublante, un artiste d’une incontestable sĂ©duction dont les actes perturbent.  SĂ©parant l’art de la politique, Ă  torts ou Ă  raisons, Krauss poursuit une carrière Ă©clatante, politiquement et moralement contestable, mais artistiquement inattaquable. VoilĂ  le paradoxe du “cas Krauss”, très proche dans ce sens de celui d’un Karajan : les deux chefs auront d’ailleurs le zèle d’obtenir leur carte du parti national-socialiste…

Le retour en grâce, après la guerre et ses accointances avec les nazis, survient quand Wieland Wagner l’appelle en 1953 Ă  Bayreuth pour y diriger Le Ring et Parsifal, provoquant le dĂ©part de Knappertsbush qui ne souhaitait pas partager l’affiche avec un “fieffĂ© nazi”. Quoiqu’il en soit, ses versions du Ring et de Parsifal, allĂ©gĂ©es, vibrantes, dramatiques et fluides Ă  la fois, sont des modèles toujours cĂ©lĂ©brĂ©s qui annoncent nombre de lectures plus modernes. En 1954, Krauss allait reprendre la direction de l’OpĂ©ra de Vienne Ă  la demande du ministère de la culture autrichien quand un mĂ©cène rĂ©solument antinazi menaçant de retirer son important soutien financier, empĂŞcha le Viennois de retrouver son statut d’avant la guerre : Krauss meurt Ă  Mexico le 16 mai 1954 d’une crise cardiaque. Il n’avait que 60 ans.

krauss-clemens-krauss-chef-nazi-richard-strauss

Contenu du coffret  Clemens Krauss, Richard Strauss : the complete Decca recordings. De fait les 5 cd Decca regroupent le legs Strauss de Krauss le plus intĂ©ressant… ici majoritairement symphonique dont l’attention au flux dramatique recueille Ă©videmment l’intelligence du chef lyrique.  Ce n’est pas pour rien que Krauss fut nommĂ© directeur des OpĂ©ras de Vienne,  Francfort et Berlin… en dehors du contexte sulfureux qui le concerne,  ses talents interprĂ©tatif sont indiscutables.

Decca capte la direction d’un chef usĂ© et marquĂ© par les Ă©vĂ©nements,  celui des annĂ©es 1950, c’est Ă  dire 4 ans avant sa disparition soit de 1950 Ă  1954. Ainsi dans ce cycle surtout symphonique,  la SalomĂ© Ă©ruptive incandescente,  vocalement caractĂ©risĂ©e de mars 1954 – avec le Wiener Philharmoniker- , fait figure de testament artistique comme son Ring et son Parsifal bayreuthiens de l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente. Christel Goltz (SalomĂ©), Julius Patzak (Herode), Anton Dermota (Narraboth), … entre autres confirment ce travail associant cohĂ©rence vocale et dramatisme nerveux dont tĂ©moigne aussi Ă  la mĂŞme Ă©poque et comme l’emblème de ce “style viennois” d’après guerre,  Karl Böhm Ă  la mĂŞme Ă©poque puis surtout après la mort de Krauss.

De l’annĂ©e 1953 datent les incontournables Aus Italien,  Don Quichotte,  …. passionnantes Ă©galement ses versions de Zarathoustra (1950), et surtout de la symphonie autobiographique de Strauss ici enregistrĂ©e en 1952: Ein heldenleben opus 40… autant de lectures ardentes toutes rĂ©alisĂ©es avec les instrumentistes du Wiener Philharmoniker.

Clemens Krauss : Richard Strauss, The complete Decca recordings (5 cd Decca)