Joyce Di Donato chante Roméo à Zürich sur Arte

capuleti_joyce-didonato-romeo-bellini-582ARTE. Bellini : I Capuleti, dimanche 24 avril 2016, 2h. Joyce DiDonato...Heure indigne et difficile Ă  suivre (donc prĂ©parer votre console enregistreuse) pour mesurer l’Ă©lĂ©gance expressive de l’opĂ©ra bellinien inspirĂ© du mythe des amants vĂ©ronais, RomĂ©o et Juliette devenu sous sa plume musicale : I Capuleti e i Montechi. La production diffusĂ©e est celle prĂ©sentĂ©e Ă  l’opĂ©ra de ZĂĽrich en juin 2015. Transposition dans l’Italie moderne, du XXè siècle (mise en scène du provocateur Christof Loy), effaçant de ce fait tout ce qu’avait la tragĂ©die amoureuse de gothique et Renaissance pour se concentrer sur l’intensitĂ© des situations psychologiques, et le basculement permanent entre politique et individualitĂ©. Loy fait des protagonistes deux victimes plutĂ´t passives, enfants / adolescents torturĂ©s/humiliĂ©s par des parents barbares (mĂŞme la pugnacitĂ© rebelle de RomĂ©o retombe Ă  plat, impuissante). Et l’homme de théâtre emprunte au principe innovĂ© par Losey dans son Don Giovanni, en imposant sur la scène un double noir de RomĂ©o, acteur toujours prĂ©sent qui prĂ©pare la potion vĂ©nĂ©neuse pour mieux prĂ©cipiter le destin tragique des deux amants. La distribution est exemplaire avec le RomĂ©o ardent, dĂ©licat, sincère de l’excellente Joyce DiDonato (articulation, legato, finesse, intonation), heureuse partenaire de la Juliette de l’ukrainienne Olga Kulchynska (quoique encore un peu trop scolaire). N’Ă©cartons pas non plus l’excellent tĂ©nor Benjamin Bernheim dans le rĂ´le de Tebaldo, tĂ©moin envieux, jaloux, destructeur des amants magnifiques. A ne pas manquer. D’autant que dans la fosse le chef Fabio Luisi ordonne et cisèle de l’orchestre zurichois, une belle pâte sonore…

 

 

 

 

 

Dossier spécial

Vincenzo Bellini : I Capuletti e i Montecchi, 1830

DI DOnato romeo bellini i capuletiOpéra de l’amour. I capuletti e i Montecchi est le premier opéra de Vincenzo Bellini, écrit à destination de La Fenice de Venise, créé le 11 mars 1830. La composition rapide (“enlevée” en 1 mois et demi, répétitions comprises! soit 6 semaines comme il le fera avec La Sonnambula de 1831), recycle certains passages (jusqu’à 12 sections!) de son ouvrage précédent “Zaira” (créé en 1829 à Parme, et qui fut un échec amer) et s’inspire non pas de Shakespeare (d’où le titre qui met en avant les clans opposés et non les héros tragiques Roméo et Juliette) mais d’une source consultée par le dramaturge élizabéthain, Luigi da Porto (1530). Bellini est alors le jeune champion de l’opéra romantique italien, d’autant plus mis en avant que Rossini poursuit sa carrière à Paris (comme compositeur officiel de Charles X), qu’il a réalisé avec Il Pirata (La Scala, 1827) une entrée fracassante dans le métier, détrônant même Donizetti, son aîné; surtout son rival détesté, Giovanni Pacini (1796-1867). La Fenice lui demande d’adapter la création d’Il Pirata à Venise, et lui commande un nouvel opéra qui sera I Capuletti (en vérité, le moyen de restituer au matériel musical de Zaira, le triomphe qu’il méritait). Bellini aimait se comparer à l’hyperactif Pacini qui acceptant tous les engagements possibles, bâclait systématiquement ses ouvrages. Rien de tel avec Bellini qui préférait approfondir chaque commande pour préserver la qualité finale de sa livraison: l’avenir lui donne aujourd’hui raison. Quel ouvrage de Pacini est-il joué sur les scènes d’opéras? Conformément à l’esthétique de l’époque (voyez la Semiramide de Rossini), le rôle de Roméo est chanté par une mezzo (Giuditta Grisi). Plus tard, Wagner entendra une autre mezzo légendaire (Leonore du Fidelio de Beethoven non moins convaincante) Wilhelmine Schröder-Devrient qui incarne un Romeo de Bellini en 1834, somptueux, à Leipzig. Le rôle de ténor (Tybalt) est réservé au jaloux, mauvais, conspirateur dans l’ombre: l’ennemi déclaré des protagonistes. De fait, en homme de confiance du père de Juliette, Tybalt est aussi le rival de Roméo, celui auquel est promise la jeune femme (contre son gré).

 

 

 

Synopsis

 

Acte I.

capuleti_joyce-didonato-romeo-bellini-582A Vérone au XIIIè, les familles des Capulets et des Montaigus se livrent une guerre sans répit. D’autant que Roméo, chef des Montaigus a tué le fils de Capellio, lui-même leader des Capulets. Ce dernier a promis la main de sa fille à Tybalt, homme de confiance. Or le jeune femme, Juliette aime Roméo, l’ennemi juré du clan.  Grâce au médecin des Capulet (Lorenzo), Romeo peut visiter Juliette et offre à son aimée de quitter le palais paternel. Mais craignant le déshonneur, la belle refuse les avances du jeune homme. Alors que le clan des Capulet s’apprête aux Noces de Tyblat et de Juliette, les Montaigus menés par Roméo s’imposent et défient leurs ennemis. Tybalt démasque Roméo et jure d’anéantir son rival.

 

 

Acte II.

Juliette séparée de Roméo accepte la proposition du médecin Lorenzo de boire un philtre qui lui donnera l’apparence d’une morte: en vérité, Juliette, délivrée des Nices, sera déposée dans le caveau des Capulet et se réveillera en compagnie de Roméo, complice du stratagème. Juliette boit le breuvage mais Lorenzo est enfermé par Capellio et ne peut prévenir Roméo de l’astuce.  Tybalt et Roméo combattent mais bientôt les lamentations sur le corps retrouvé mort de Juliette les font s’interrompre. Tous gémissent, déchirés par la nouvelle. Dans le caveau des Capulets, Roméo fait ouvrir le cercueil de sa aimée, et boit un poison pour la retrouver dans le mort. Juliette se réveille et en découvrant le corps sans vie de son amant, meurt de désespoir. Les deux clans, Montaigus et Capulets découvrent les cadavres des deux amoureux que la mort a désormais réuni.

 

 

 

 

Compte-rendu : Reims. Opéra, le 3 mai 2013. Bellini : I Capuleti e i Montecchi. Jessica Pratt, Florian Laconi. Luciano Acocella, direction musicale. Nadine Duffaut, mise en scène

I capuleti e i motecchi de Bellin à ReimsPour deux représentations seulement, l’Opéra de Reims affiche I Capuleti e i Montecchi de Bellini, dans une production présentée voilà trois ans sur la scène de l’Opéra d’Avignon. Une mise en scène classique et efficace de Nadine Duffaut, qui s’efface devant la musique et sait la servir. La scénographie utilise habilement de nombreuses toiles peintes figurant de hauts murs infranchissables et oppressants ; elle sépare et isole l’avant-scène par un tule tantôt translucide, tantôt opaque, les grandes parois rouges occupant peu à peu tout l’arrière du décor n’étant pas sans évoquer Robert Carsen. Un travail en apparence simple, qui laisse aux voix toute leur liberté.

 

 

Deux beaux amants de VĂ©rone

 

La distribution réunie ici cristallise principalement l’attention autour du couple central. Aux côtés d’un Capellio efficace d’Ugo Guagliardo et d’un Lorenzo d’Eric Martin-Bonnet qui ne fait sonner véritablement sa voix qu’à partir du second acte, Florian Laconi montre des progrès notables dans la hauteur d’émission et la franchise des attaques dans l’aigu, la voix semblant avoir gagné en focalisation et en rayonnement. Les vocalises se révèlent bien négociées, seul demeure un legato parfois hâché, notamment dans les gruppetti cadentiels.
Belle découverte que le Romeo de la jeune mezzo-soprano québécoise Julie Boulianne. Dès son air d’entrée, la chanteuse touche par son émotion à fleur de lèvres, servie par un superbe timbre corsé et charnu, une technique solide et une sensibilité musicale évidente. Sa cabalette impressionne par ses variations jusqu’à l’aigu et sa fougue menaçante. Une flamme qui brûlera tout au long de la représentation, peignant un Romeo volontaire et farouche, très attachant. La scène du tombeau retrouvera la mezzo plus engagée encore, déchirante de douleur contenue, colorant ses mots avec un art de mélodiste et un sens des nuances que permet ce théâtre à dimension humaine. Son incarnation se marie parfaitement avec celle, comme plus distante, de l’australienne Jessica Pratt.
Précédée d’une flatteuse réputation dans le répertoire belcantiste, la soprano fait admirer sa maîtrise du vocabulaire technique et musical propre à ce répertoire, à l’occasion de sa prise de rôle en Giulietta. Après un « O quante volte » remarquable mais un rien scolaire, elle semble peu à peu se libérer du trac et prendre de l’assurance, pour offrir un portrait très abouti de l’héroïne. Legato à l’archet, art du chiaroscuro, pianissimi adamantins, trilles parfaitement battus, suraigus puissants, elle se révèle comme une digne héritière de Lella Cuberli, dont elle recueille régulièrement les conseils. Attention toutefois à un vibrato qui, par instants, se relâche imperceptiblement. Une superbe artiste, qui promet de grandes réussites dans les œuvres de l’ottocento italien.  De son côté, le chœur de l’ECLA, renforcé par des choristes d’Avignon, assure sa partie avec conviction et réalise une prestation tout à fait honorable.
Couvant amoureusement tous les interprètes, Luciano Acocella tire le meilleur des musiciens de l’orchestre, peu habitués à ce répertoire, et si quelques décalages ne peuvent être évités, il sait leur insuffler le sens du phrasé bellinien, évitant tout effet facile. On saluera notamment une très belle harpe solo, au rubato parfaitement maîtrisé, pour le premier air de Giulietta. Et c’est une ovation chaleureuse de toute la salle qui accueille, au rideau final, cette soirée de bel canto.


Reims. Opéra, 3 mai 2013. Vincenzo Bellini : I Capuleti ei Montecchi.
Livret de Felice Romani. Avec Giulietta : Jessica Pratt ; Romeo : Julie Boulianne ; Tebaldo : Florian Laconi ; Capellio : Ugo Guagliardo ; Lorenzo : Eric Martin-Bonnet. Chœurs : Ensemble Lyrique Champagne-Ardenne et Opéra d’Avignon. Orchestre de l’Opéra de Reims. Luciano Acocella, direction musicale. Mise en scène : Nadine Duffaut. Décors : Emmanuelle Favre ; Costumes : Katia Duflot ; Lumières : Philippe Grosperrin ; Chorégraphie : Dominique Meresse

Illustration : le ténor Florian Laconi (DR)