RenĂ© Jacobs reprend L’Opera seria de Gassmann

opera seria gassmann, renĂ© jacobsBruxelles, La Monnaie. Gassmann : Opera seria (1769). 9-16 fĂ©vrier 2016. Parodie de l’opĂ©ra seria napolitain, Opera seria de Gassmann et Calzabigi fait la satire du milieu lyrique en Ă©pinglant sans mĂ©nagement aucun, tous ses acteurs : des chanteurs, divos dĂ©concertants (tĂ©nors et castrats tel il primo uomo, Ritornello) ou divas capricieuses et dĂ©lirantes (piquante Porporina en prima donna, rivale de la grande la grande Stonatrilla ; ou seconda donna, Smorfiosa, c’est Ă  dire mijaurĂ©e), impresarios foireux ou arrogants tel Faillito (Faillite : cela ne s’invente pas !), directeurs de théâtre tyraniques ou fantasques… jusqu’au librettiste (Delirio) et Ă©videmment au compositeur (Sospiro lequel manque d’inspiration). Chacun y est copieusement caricaturĂ© avec milles dĂ©tails de la rĂ©alitĂ©.. y compris public et… chorĂ©graphe (le maĂ®tre Ă  danser Pasagello). C’est un grand moment de cynisme et d’ironie mordante jusqu’au final spectaculaire qui dĂ©crit l’Ă©croulement du théâtre lui-mĂŞme. Gassmann et Calzabigi, conscients de la folie violente dans la place, annonçaient dĂ©jĂ  la mort du seria par ceux qui en l’incarnant, lui assuraient une fin irrĂ©pressible ; tout cela dĂ©voile une très fine connaissance du travail en coulisses, des rĂ©pĂ©titions surprenantes, de l’ego du chef, du metteur en scène…, de toutes les surprises (malheureuses) qui peuvent surgir dans un troupe chargĂ©e de crĂ©er un nouvel ouvrage. Gassmann et Calzabigi connaissent tous les opras prĂ©cĂ©dents : en Ă©rudits provocateurs, ils citent aussi l’opĂ©ra vĂ©nitien (lĂ©guĂ© par Monteverdi, Cesti, Cavalli) dans le trio des mères lĂ©gères dĂ©lirantes :  la Befana furieuse, la Bragherona, la Caverna. Autant de personnages et tempĂ©raments bien trempĂ©s pour des situations piquantes, faisant la satire des travers de l’opĂ©ra dans tous les genres.
Florian_GassmannIci, en imaginant une troupe brillante invitĂ©e Ă  produire un spectacle lyrique en une journĂ©e, les auteurs dĂ©crivent minutieusement la vanitĂ© sauvage et hystĂ©rique de chaque individu Ă  Ă©craser l’autre plutĂ´t que de servir le projet collectif. Chacun y croyant vivre son heure de gloire, s’oppose Ă  l’autre. D’autant que le compositeur et le librettiste se dĂ©testent, et que l’impresario est parti avec la caisse ! RenĂ© Jacobs qui a exhumĂ© cette partition pertinente et l’a dĂ©jĂ  produite entre autres Ă  Paris (TCEn avec Jean-Louis Martinoty), revient sur un ouvrage dĂ©lectable, sachant combiner parodie dĂ©jantĂ©e et poĂ©sie dramatique. Un rĂ©gal.

boutonreservationFlorian Leopold Gassmann (1729-1774) : L’Opera Seria (1769)
Livret de Rainiero di Calzabigi
Bruxelles, La Monnaie : 9, 10, 11, 12, 14 février 2016
Le 16 février au Cirque royal
René Jacobs, direction
Kinmonth,  mise en scène

Illustration : Florian Leopold Gassmann (1729-1774) portrait gravĂ© par Heinrich Eduard von Wintter (1788-1825) d’après Anton Hickel (1745-1798).

CD, compte rendu critique. Gluck: Orfeo ed Euridice, 1762 (Franco Fagioli, Laurence Equilbey, 3 cd Archiv, avril 2015)

gluck orfeo ed euridice 1762 Vienne castrat Archiv produktion cd review account of compte rendu CLASSIQUENEWSCD, compte rendu critique. Gluck: Orfeo ed Euridice, 1762 (Franco Fagioli, Laurence Equilbey, 3 cd Archiv, avril 2015). Laurence Equilbey et son orchestre sur instruments d’Ă©poque, Insula orchestra jouent ici la première version d’Orfeo de Gluck, tel qu’il fut crĂ©Ă© Ă  Vienne en 1762 avec un castrat dans le rĂ´le-titre – quand la reprise dix annĂ©es plus tard Ă  Paris (1774 prĂ©cisĂ©ment) pour la Cour de Marie-Antoinette sera rĂ©alisĂ©e avec ballets et un tĂ©nor pour plaire au goĂ»t français. Avec le librettiste Ranieri de Calzabigi, Gluck rĂ©invente ici l’opĂ©ra : langage resserrĂ© sur l’intensitĂ© de l’action, la nĂ©cessitĂ© dramatique et non plus les caprices des chanteurs vedettes. Il en ressort une esthĂ©tique Ă©purĂ©e, dense, Ă©conome, oĂą la force des choeurs très sollicitĂ©s relance la tension du huit clos psychologique composĂ© par le trio vocal tragique : Amour, Orfeo, Euridice.  Efficace, fulgurant, le 5 octobre 1762 au Burgtheater de Vienne, Gluck ouvre son opĂ©ra avec les lamentations dĂ©chirantes du choeur funèbre, Ă©lectrisĂ© encore par les pleurs de son Ă©poux endeuillĂ© Orfeo : Euridice est dĂ©jĂ  morte.

Franco Fagioli il divinoD’une partition riche et poĂ©tiquement très Ă©laborĂ©e dans ses passages et transitions d’un tableau Ă  l’autre, la chef rĂ©unit ses deux phalanges : Insula l’orchestre, Accentus, le choeur. Dans le rĂ´le d’Orfeo, reprenant la partie crĂ©Ă©e pour la crĂ©ation par le castrat Gaetano Guadagni, Franco Fagioli, vraie vedette de cette production enregistrĂ©e live Ă  Poissy en avril 2015, convainc par son chant surexpressif mais sincère et mesurĂ©, oĂą justement la virtuositĂ© et la surperformance de l’interprète (dont la vocalitĂ  Ă  la Cecilia Bartoli a conquis un très large public depuis ses dĂ©buts fracassants) ne contredit pas le souci d’expressivitĂ© ni le culte de la poĂ©sie pure, souvent Ă©lĂ©giaque, dĂ©fendus du dĂ©but Ă  la fin par Gluck et Calzabigi.  Le contre-tĂ©nor argentin maĂ®trise mĂŞme la ligne vocale, le phrasĂ© spĂ©cifique de Gluck, – ce pathĂ©tique intĂ©rieur souvent sublime qui cultive la rĂ©flexion et le sentiment / prĂ©romantique, sur l’action Ă  tout craint-, son attention au texte, favorisant les piani plutĂ´t que les cascades creuses et dĂ©coratives. La lyre de Gluck est celle d’une profondeur tragique qui sait ĂŞtre aussi tendre et remarquablement juste. Avec le Chavalier rĂ©formateur, l’opĂ©ra est devenu un relief antique qui sur le sujet mythologique qu’il sert, ressuscite les passions humaines les plus dĂ©chirantes. DignitĂ©, noblesse mais humanitĂ© et vĂ©ritĂ© des intentions musicales.
Malin Hartelius, ­-Eurydice aimable, surtout l’Amour tendre, compatissant et souvent salvateur d‘Emmanuelle de Negri Ă©clairent elles aussi cette lecture dramatiquement sĂ©duisante. Pour complĂ©ter le tableau, Laurence Equilbey ajoute en bonus, les points forts de la version parisienne crĂ©Ă©e en 1774, l’annĂ©e de la mort de Louis XV, et pour le public français dont Rousseau, un choc mĂ©morable : les modernes contre Rameau, reconnaissent alors en Gluck, leur nouveau champion lyrique. Soucieuse de montrer qu’elle connaĂ®t et maĂ®trise la partition gluckiste dans ses avatars multiples, la chef qui ne parvient pas cependant Ă  convaincre totalement par un manque manifeste d’orientation globale, de structuration claire, ajoute donc, propres Ă  la version parisienne si admirĂ©e par l’ex Ă©lève de Gluck Ă  Vienne, Marie-Antoinette soi-mĂŞme : les fameux Ă©pisodes dramatiques d’une inspiration neuve et dramatiquement irrĂ©sistible : l’hyper expressive Danse des Furies, vraie dĂ©fi pour les orchestre Ă  cordes, tirĂ© en vĂ©ritĂ© d’un ballet prĂ©cĂ©dent (Don Giovanni / Don Juan), et les ombres heureuses aux Champs-ElysĂ©es comprenant le solo de flĂ»te, enchantement d’une innocence exquise qui est l’autre versant pudique, enivrĂ©, tendre de l’inspiration autrement frĂ©nĂ©tique du Chevalier Gluck.

TĂ©lĂ©. Diffusion le 8 octobre 2015, Ă  00h30 : France 2 programme le concert d’Orfeo par Laurence Equilbey, donnĂ© au Théâtre de Poissy en avril dernier. Le concert est aussi en accès permanent pendant 4 mois sur culturebox.

CD, compte rendu critique. Christoph Willibald Gluck (1714-1787): Orfeo ed Euridice, opéra en trois actes, version viennoise de 1762 (pour castrat). Avec Franco Fagioli (Orfeo), Malin Hartelius (Euridice), Emmanuelle de Negri (Amore / Amour). Choeur Accentus, orchestre Insula. Laurence Equilbey, direction. 3 cd Archiv Produktion 4795315. Enregistrement live réalisé à Poissy en avril 2015.