CD, événement, critique. El SIGLO DE ORO. Jean-Charles Ablitzer, orgue espagnol de Grandvillars : Cabezon, Cabanilles… (2 cd Musique & Mémoire, oct 2018).

ablitzer-jean-charles-siglo-de-oro-cd-festival-musique-et-memoire-cd-critique-annonce-cd-orgue-par-classiquenewsCD, événement, critique. El SIGLO DE ORO. Jean-Charles Ablitzer, orgue espagnol de Grandvillars : Cabezon, Cabanilles… (2 cd Musique & Mémoire, oct 2018). En 2 cd, remarquablement édités (livret et illustrations de grande valeur, détaillant les qualités de l’instrument ibérique récemment inauguré à Grandvillars, en oct 2018), le coffret à l’initiative du festival Musique & Mémoire souligne l’œuvre de défricheur de l’organiste Jean-Charles Ablitzer (par ailleurs artiste associé du Festival des Vosges du sud) ; sa recherche sur l’organologie élargit toujours les champs de connaissances comme elle ne cesse de poser des questions sur la manière d’interpréter une très riche littérature musicale. S’agissant de l’orgue ibérique, voici un jalon indiscutable qui lève le voile sur la diversité des écritures comme l’originalité de la facture instrumentale à l’époque de Charles Quint et de ses successeurs…

L’art des contrastes, l’architecture des plans sonores sont caractéristiques de l’orgue espagnol (coupure des jeux en basse et dessus sur clavier unique / Tiento de medio registro) ; à l’époque où l’Espagne règne sur le moitié du monde connu et jusqu’aux Amériques, y exploitant et ramenant des monceaux d’or, Charles Quint incarne ce « siècle d’or » / Siglo de oro, dont témoigne sur le plan artistique et musical, le programme plutôt très riche de ce nouvel album de Jean-Charles Ablitzer.
Immédiatement frappé par l’imaginaire expressif de l’organiste, l’auditeur voyage d’écritures en pièces et formes diverses, de Cabezon à Cabanilles… ce sont tous les « peintres-compositeurs » ibériques qui dans leurs couleurs et leurs dispositions ressuscitent. Le sens des respirations, le souci constant de l’accentuation naturelle et flexible, redonnent vie aux écritures des maîtres de l’orgue dans le premier XVIè siècle espagnol.

Un court tour d’horizon s’impose pour souligner la pertinence du contenu. A la précision du jeu répond l’intérêt des pièces sélectionnées.
Ainsi le castillan Cabezon (mort en 1566) dont l’activité suit de très près l’histoire dynastique des Habsbourg de Charles Quint à Philippe II. Ses Tientos, expression libre dans l’esprit de la fantaisie ou de la toccata, pour éprouver le clavier et le faire sonner librement indique un esprit universel car le compositeur (aveugle) fut grand voyageur, explorant tous les territoires du vaste empire : Italie, Flandres; Allemagne et aussi Angleterre et France.
Se distinguent ses flamboyantes diferencias, d’esprit populaire (danses, chansons traditionnelles : « sobre la gallarda milanesa », ou « el canto llano del Caballero »), ou avec l’éclat de cette chanson française (la dama le demanda / la belle qui tient ma vie) en provenance de la Cour de François, alors prisonnier en Espagne…

Les Aragonais… Aguilera de Heredia (mort en 1627) demandeur d’un jeu de dulzaina / voix de basse séparée (tiento de basso) pour l’orgue, se révèle très original ; il affirme ainsi le style de l’école aragonaise, à la rythmique accentuée, innovante, pleine d’audaces harmoniques qui révèlent l’époque des retables baroques au souffle nouveau. Le mouvement, une nouvelle « dramaturgie » aussi se manifeste. Ximénez (mort en 1672) prolonge le geste imaginatif de son maître Heredia : sa Bataille / Batalla (de sexto tono) permettent de reconstruire l’espace et l’architecture sonore avec des effets expressifs nouveaux.

Et que dire de Pablo Bruna (mort en 1679) ici aussi révélé ? (et qui ferme le cd1). Même tempérament novateur comme Heredia, et lui aussi … aveugle (comme Cabezon). Organiste à Daroca, centre de pèlerinage très actif (Collégiale Santa maria la Mayor de los Corporales), Bruna réinvente l’espace sonore lui aussi, capable de prouesses expressives virtuoses, grâce aussi à l’excellence de l’orgue local (par Guillaume de Lupe vers 1610). Ses improvisations fameuses attirent les foules, y compris les rois : Philippe IV et Charles II qui rejoignent Daroca pour l’écouter (tiento sobre la letania de la Virgen, ultime pièce du cd 1).

 

  

 

Jean-Charles Ablitzer fait sonner et briller l’orgue de Grandvillars
L’âge d’or de l’orgue ibérique

 

SUBLIME ORGUE DE GRANDVILLARS 

 

CĂ´tĂ© Andalous et Valenciens, Jean-Charles Ablitzer dĂ©fend un mĂŞme engagement pour souligner la vitalitĂ© des sensibilitĂ©s artistiques. Le choix est lĂ  aussi large et très rĂ©vĂ©lateur, soulignant encore l’âge d’or de l’orgue dans la pĂ©riode qui nous occupe. Francisco de la Torre (mort vers 1507) illumine SĂ©ville par ses compositions sacrĂ©es et aussi narratives et flamboyantes comme la danza alta sur la basse danse « La Spagna », utilisĂ©e comme cantus firmus. La carrure, la noblesse de l’écriture indiquent que dans l’Andalousie reconquise, Charles Quint a Ă©difiĂ© l’Alhambra, – palais italien Renaissance en pleine architecture mauresque (premier opus du cd2).

Le Franciscain et théoricien Juan Bermudo (mort vers 1565), apporte lui aussi son offrande musicale, caractérisée, dans ses pièces pour l’orgue contenues dans sa Declaración de instrumentos musicales (2 pièces dont la première Cantus del modo primero.)…

La Cathédrale de Séville se dote en 1579 d’un orgue dû au facteur flamand Maese Jorge, avec la spécificité déjà explicitée : jeux de basse et de dessus sont coupés. Maîtres de cette particularité technique et sonore, la dynastie des Peraza : l’interprète distingue avec raison Francisco, mort en 1598 dont la seule pièce parvenue (tiento de medio registro alto, primer tono) montre combien le compositeur a su exploiter ressources et caractères du nouvel orgue sévillan.

Son élève, Francisco Arauxo (mort en 1654) s’affirme plus encore, grâce aux pièces contenues dans son recueil : « Faculdad Orgánica (1626), méthode miroir de son expertise (en 69 tientos) où le compositeur détaille aussi la manière de toucher et d’ornementer : une bible pour l’interprète actuel (quatre passionnants tientos dont l’avant dernier sur la bataille de Morales).

Enfin à Valence (dont il fait un nouveau phare artistique de l’instrument), Juan Cabanilles (1644-1712) ferme le programme ; chronologiquement il est déjà hors Siècle d’Or, mais son art suprême récapitule et synthétise tout ce qui a précédé, fusionnant le savant et le flamboyant, désormais point ultime de la grande histoire de l’orgue ibérique. A quelques années près, Cabanilles incarne un âge d’or qui s’efface avec sa mort, comme c’est le cas du règne et de la disparition de Louis XIV (1715) : les ors d’un feu qui a duré depuis la dernière décennie du XVè, s’y déverse avec équilibre et exubérance. D’ailleurs, Cabanilles joue avec les formes explorées précédemment par ses ainés : tientos, mais aussi toccata, pasacalle, corrente (évidemment italienne)… l’érudition est grande et le geste très libre.

Sous les doigts experts de Jean-Charles Ablitzer, l’orgue ibérique de Grandvillars, confirme ses extraordinaires qualités expressives, spatiales, sonores. La pensée de l’interprète ressuscite tout l’imaginaire des compositeurs organistes en Espagne depuis la fin du XVè : les couleurs rutilent ; fluide et précis, le jeu souligne cette esthétique des contrastes très affûtée, mordante, propice à l’évènement de l’orgue orchestral, capable d’émouvoir comme de saisir par la force de son spectre spatialisé (cf l’évocation des Batailles).

 

 

 

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CLIC_macaron_2014CD Ă©vĂ©nement, critique. SIGLO DE ORO, Jean-Charles Ablitzer, orgue espagnol de Grandvillars – JoaquĂ­n Lois Cabello – Christine Vetter (2018) – Enregistrement rĂ©alisĂ© en octobre 2018 dans l’Eglise St. Martin de Grandvillars (France, Territoire-de-Belfort)- 2 cd Musique & MĂ©moire – superbe livret richement illustrĂ©, comprenant une notice de prĂ©sentation du programme par JC Ablitzer et la fiche technique de l’orgue de Grandvillars). CLIC de Classiquenews de mars 2019

Coffret 2 CD, livret illustré 72 pages
Durée : CD1 / 1h07mn – CD 2 / 1h04mn
MM 2018-01-02 DDD
EAN : 3775000042202
Made in France
Commentaires en français
English commentary inside
Comentarios en español
www.musetmemoire.com
© Musique et Mémoire 2018
â„— Musique et MĂ©moire 2019

 

 

 

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LIRE aussi notre présentation du coffret 2 cd El Siglo de Oro / Jean-Charles Ablitzer (oct 2018)
http://www.classiquenews.com/cd-evenement-annonce-siglo-de-oro-jean-charles-ablitzer-2-cd-festival-musique-memoire-2018/

LIRE aussi notre prĂ©sentation du prochain Festival MUSIQUE & MÉMOIRE (19 juillet – 4 aoĂ»t 2019)
http://www.classiquenews.com/vosges-du-sud-26e-festival-musique-memoire-2019/

 
 

 
 

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Illustrations : Orgue ibérique de Grandvillars © Michel Gantner 2019 / Festival Musique & Mémoire

  

  

 

CD. Cabanilles : intégrale de la musique vocale (Amystis, 2012)

amystisJoan Baptista Cabanilles : intégrale de la musique vocale (Amystis, 2012). Baroque espagnol. On connaît surtout ses tientos, toccatas, passacailles pour orgue et clavecin… moins sa musique vocale dont voici la première intégrale. Joan Cabanilles né en 1644 mort en 1712, demeure le plus grand compositeur espagnol à l’époque du Grand Siècle. Nommé organiste principal à la Cathédrale de Valence où il effectua toute sa formation musicale (mai 1665), Cabanilles saisit par sa science contrunpatique et sa réelle appétence pour les mélodies enivrantes. Devenu maître de chapelle à Valence de 1675 à 1677, il est aussi régulièrement invité en France pour y jouer pour les grandes cérémonies religieuses. Sur le fil, d’une vocalità fébrile mais ardente qui confère toute sa valeur à cette intégrale sacrée et chorale, les chanteurs de l’ensemble Amystis savent exprimer la brûlante ferveur des motets réunis ici pour la première fois en 2 cd. Leur latinité homogène restitue avec sensibilité tout un pan de la musique sacrée de Cabanilles jusque là réputé essentiellement comme l’organiste de Valence : un double coffret qui dévoile ce que nous tenions jusque là telle une légende musicale, connue sans être vérifiée (le Magnificat est ici une première mondiale). L’art choral de Cabanilles s’en trouve enfin réhabilité. L’apport est majeur. A l’ensemble Amystis revient le courage de cet éclairage bénéfique.

Soulignons en particulier la superbe attention au verbe dans le contrepoint très subtil du Magnificat (cd1,6) ; l’approche d’Amystis se rĂ©vèle tout aussi remarquable dans la plage qui suit (cd1,7) oĂą des vagues sensuelles langoureuses expriment l’Ă©lan mystique fervent du texte attestant ici d’un vrai travail d’orfèvre opĂ©rĂ© et rĂ©ussi sur le verbe en l’accordant avec une musicalitĂ© Ă©panouie.  « Mortales que amáis a un Dios immortal »… (Mortels qui aimez un Dieu immortel) : chaque soliste incarne pour sa part le sujet doloriste et affligĂ© de l’impuissance du fervent en proie Ă  une vaine angoisse: Cabanilles dĂ©ploie des moyens sobres et originaux proches des plus somptueux figuralismes d’un Monteverdi. En langue vernaculaire,  les chanteurs disent leur affliction mortelle en une immersion introspective inĂ©dite remarquablement bien comprise par les interprètes…. voici l’un des sommets de toute la littĂ©rature poĂ©tique sacrĂ©e de Cabanilles. Un motet spirituel qui exige prĂ©cision, finesse, tempĂ©rament, incarnation spirituelle… d’ailleurs le motet donne son titre au coffret entier. Une dĂ©couverte et une rĂ©vĂ©lation comme on aime en vivre Ă  l’Ă©coute des innombrables disques de l’actualitĂ©. Tout le mĂ©rite en revient aux artisans habitĂ©s d’un collectif dĂ©sormais Ă  suivre : Amystis.

Joan Baptista Cabanilles : intégrale de la musique vocale (Amystis, 2012). 2 cd Brilliants classics. Enresgitrement réalisé à Valence (Espagne) en juin et septembre 2012.

 

 

 

 

Entretien avec José Duce Chenoll, directeur artistique d’Amystis.

Comment définir le style de la musique vocale de Cabanilles ?
Le style de Cabanilles s’inscrit parfaitement dans la tradition espagnole de la fin du XVIIe siècle et au dĂ©but du XVIIIe siècle, qu’il s’agisse des Ĺ“uvres en grand effectif ou du rĂ©pertoire plus intime des ouvrages consacrĂ©s au Saint-Sacrement. Le compositeur dĂ©montre son expertise en contrepoint ; l’utilisation de la dissonance le conduit parfois Ă  Ă©crire des passages très audacieux. Mais son esprit expĂ©rimental et mobile s’exprime aussi dans l’Ă©volution qu’il faut subir au genre du Villancico, rompant sciemment avec la structure typique du Villancico de Valence, offrant Ă  toutes les voix un caractère dĂ©sormais indĂ©pendant.

Que révèle cette intégrale vocale du compositeur ?
Notre travail révèle une facette peu connue de l’organiste de Valence : le traitement de la voix et le style de composition développée autour des formes inhabituelles dans leur répertoire. Comme organiste, il a composé de nombreuses œuvres, mais la genèse de ce petit groupe de composition chorales reste encore mystérieuse. Ses fonctions ne l’amenait pas à écrire pour le chœur. Le fait que beaucoup  de partitions soient sur papier brouillon, ou sur des feuilles volantes, peut indiquer qu’il s’agit d’un corpus autographe jamais interprété de son vivant. Ce sont certainement des œuvres manuscrites, à la différence de toutes ses œuvres pour orgue qui sont des copies d’étudiants ou de copistes.

Pour vous, est-ce une manière conforme à l’esprit du temps ou plutôt moderne voire visionnaire ?
L’une des vertus qui se dĂ©tache du style de Cabanilles est l’assimilation de nouveaux Ă©lĂ©ments italiens intĂ©grant la tradition espagnole. A son tour, Cabanilles affirme une tempĂ©rament de synthèse qui est en mesure d’exploiter toutes les ressources musicales Ă  son Ă©poque, mĂŞme en utilisant des archaĂŻsmes, comme renouvelĂ©s en un traitement nouveau et moderne. Cabanilles, sans perdre le respect de la tradition, reste ouvert sur le monde et les dĂ©veloppements entrĂ©s en Espagne. F. Valls le cite en exemple dans la cĂ©lèbre controverse sur la messe “Scala Aretina ».

En quoi ce programme Cabanilles met-il en avant les qualités de votre ensemble Amystis ?

La capacitĂ© Ă  travailler avec une nouvelle Ă©dition critique de tout le matĂ©riel musical, – rĂ©alisĂ©e par mes soins-, a constituĂ© un point de dĂ©part très intĂ©ressant pour l’ensemble. Ensuite, piloter et produire un enregistrement en première mondiale (Magnificat) a Ă©tĂ© un dĂ©fi pour Amystis . La complexitĂ© du travail de Cabanilles, – l’architecture des grandes formes, son contrepoint dur et la dissonance (plus typique de la musique d’orgue), ainsi que la difficultĂ© de transmettre le texte et le message et l’Ă©motion, ont permis aux chanteurs d’Amystis de repousser leurs limites et d’offrir leur maximum. Le rĂ©sultat doit beaucoup Ă  l’excellent travail des solistes, en particulier des femmes, le sentiment de gravitĂ© comme la cohĂ©rence de l’ensemble du chĹ“ur. Notre pratique respecte de la manière la plus proche possible les modes d’interprĂ©tation en vigueur dans l’Espagne de l’époque. Amystis est un groupe polyvalent qui a le souci de la qualitĂ©. En s’appuyant sur le travail des solistes, nous avons a cĹ“ur de dĂ©fendre une musique d’importance et d’une grande difficultĂ©.

José Duce Chenoll, directeur artistique du chœur Amystis. Propos recueillis en avril 2014.