COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Bastille, le 30 janvier 2019. BERLIOZ : Les Troyens : Tcherniakov / Jordan

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. PARIS, Bastille, le 30 janvier 2019. BERLIOZ : Les Troyens : Tcherniakov / Jordan. Troyens dĂ©senchantĂ©s… et rĂ©Ă©crits. Fidèle Ă  sa grille de lecture Ă  l’opĂ©ra, le russe agent du scandale, Dmitri Tcherniakov rĂ©Ă©crit Ă  prĂ©sent tous les opĂ©ras qu’il met en scène ; c’est Ă©videmment le cas des Troyens, osant par exemple faire d’EnĂ©e, un traĂ®tre Ă  sa patrie ; de Priam, un père incestueux et un dictateur ordinaire ; de Cassandre surtout, figure magistrale voire sublime dans la première partie (La prise de Troie), une fumeuse traumatisĂ©e, qui a la haine de son père (violeur), soit une âme dĂ©senchantĂ©e, dĂ©structurĂ©e, au cynisme glacial et distancĂ©. Les spectateurs et connaisseurs de Berlioz apprĂ©cieront. Si le metteur en scène a libertĂ© de mettre en scène toute partition, est-il juste de rĂ©Ă©crire le profil des personnages et couper dans les sĂ©quences de l’action au risque de trahir l’unitĂ© et la cohĂ©rence originelle voulues par le compositeur ? Ainsi ne faut il pas plutĂ´t Ă©crire pour prĂ©senter la production :

 
  

LES TROYENS DE TCHERNIAKOV d’après BERLIOZ…

 
 

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Est-il utile / légitime de réécrire le livret et la conception des personnages de Berlioz pour afficher en 2019 son grand opéra inspiré de Virgile ? En soi, la liberté des artistes est souveraine. Maisil faudrait être honnête… et ne plus annoncer Les Troyens de Berlioz. Plutôt « Les troyens de Tcherniakov, d’après Berlioz ». Les spectateurs achetant leurs places seraient mieux informés de ce qu’ils vont écouter, découvrir, … comme nous, bien peu apprécier. Serait ce que nous aimons trop Berlioz pour le voir ainsi trahi ?

Mais doit-on s’en plaindre depuis que le même russe a réécrit de la même manière la fin de Carmen de Bizet ? faisant déjà du protagoniste (Don José), un sujet psychiatrique appelé à suivre une cure thérapeutique… Déjà les jeux de rôles avaient cours pour tenir la cure. Vous les aimiez dans Carmen ; les revoici dans ces Troyens « actualisés » selon le regard d’un metteur en scène qui applique systématiquement la même grille sur chaque opéra: raconter une histoire de famille (au début, chaque personnage est présenté au public, grands titres projetés, explicitant prénom, fonction, filiation…); soit des individus décalés, gris, souvent caricaturaux, aux postures qui relèvent souvent de l’asile. Chacun appréciera. L’angle pourrait être original, si ici les décors n’avaient pas un air de déjà vu ; les mouvements de foule, une confusion agaçante quand le chœur n’est pas statique et comme figé.
Evidemment dans cette adaptation proche du blasphème, les berlioziens de la première heure regretteront l’absence de noblesse antique, de grâce comme de poésie ciselant cette déclamation française et romantique propre au Berlioz qui écrit lui-même ses textes… Où est l’onirisme épique de Virgile ? On le recherche encore vainement. Cela n’est pas une question des costumes modernes. Sans toges et sans drapés, comme sans colonnes, et ici sans cheval spectaculaire, l’Antiquité magnifiée par Berlioz méritait une toute autre réalisation, plus proche du caractère d’origine.

 
   
  

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Plus décevant, le fait d’avoir écarté tout ce qui fait de l’auteur de la Damnation de Faust un adepte de Gluck : l’immersion dans le fantastique et la terreur. Le premier volet des Troyens, narrant la chute des troyens bernés par les grecs, reste marqué par l’expression de la déploration collective, qui ici soude tout un peuple. Avant que le cheval colossal ne pénètre jusqu’au pallatium de la cité troyenne (son coeur urbain), Berlioz imagine en une séquence où tous les solistes (octuor) et le choeur chantent, l’affliction la plus noire voire terrifiée quand on apprend la mort du prêtre Laoccon qui s’est opposé à l’entrée du cheval grec ; deux serpents l’ont tué et dévoré. Le récit fantastique (chanté par Enée : Brandon Jovanovich, honnête mais pas saisissant) fait surgir un sentiment général de terreur qui glace la scène. La froideur et la laideur des décors contredisent totalement le caractère de la scène qui sombre dans l’épouvante.
De même, ce sont les innombrables coupures dans le texte de Berlioz qui posent problème, privilégiant contre l’unité souhaitée par le compositeur, la cohérence du metteur en scène (que l’on cherche toujours).
Las, on émettra nos réserves confrontés à un spectacle souvent déconcertant, sans poésie aucune ni grandeur virgilienne qui sacrifie la partition originelle, son unité tant défendue par Berlioz de son vivant quand même, en faveur de la confusion d’une pseudo mise en scène. L’oeuvre avait inauguré il y a 30 ans en 1990, le nouvel opéra Bastille, mais en une production plus respectueuse de l’opéra originel. Sans sombrer dans le pastiche kitch de carton pâte, style peplum, il aurait été moins abrupt de choisir une mise en scène épurée, qui respecte l’histoire et la partition originelle (l’hôpital encombré de la seconde partie cumule les séquences anecdotiques).

A l’époque des fakenews, à l’heure où il faut créer du buzz, on ne doit plus s’étonner à présent que le plus grand opéra romantique français soit ainsi tronqué et dévitalisé de son essence poétique, de son unité et de ses équilibres d’origine.

 
   
  

doustrac-cassandre-troyens-berlioz-bastille-critiqueopera-par-classiquenewsHeureusement pour les spectateurs qui avaient payé leur place, le plateau vocal méritait les meilleurs dispositions ; sans avoir le volume vocal idéal, celui des grandes tragédiennes, le mezzo affûté mais parfois court (y compris dans les graves) de Stéphanie d’Oustrac (qui a chanté Carmen à Aix en 2017 sous la direction de Tcherniakov) semble se satisfaire des incongruités de la mise en scène et incarne une Cassandre embrasée, illuminée, au bord évidemment de la folie : son premier grand air, est réécrit comme un entretien face à une équipe de reporters : comme une interview, on aurait alors pris plaisir à « voir » l’entretien en grand format sur grand écran dans cette mise en scène conçue comme une chaîne d’info continue …mais le « délire »de Cassandre, grandissant, convulsif, finit par interrompre la séquence et eux aussi, décontenancer les journalistes sur scène.
Face à elle, second pilier de cette première partie, le Chorèbe de Stéphane Degout, seigneurial et aimant, force parfois, et ne paraît pas aussi à l’aise que sa partenaire.

 
   
  

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La seconde partie finit par ennuyer et agacer tout autant par ses trouvailles dĂ©calĂ©es, et la confusion qui règne sur scène ; d’autant que dans cette cure thĂ©rapeutique oĂą c’est EnĂ©e qui pourrait trouver son salut (malgrĂ© ses voix intĂ©rieures), la Didon d’Ekaterina Semenchuk force et grossit elle aussi le trait, plus dĂ©mente que royale, – (ne possĂ©dant pas l’épaisseur ni la vĂ©ritĂ© d’une JosĂ©phine Veasey dans la version lĂ©gendaire de Colin Davis en 1969) ; la soprano trouve cependant dans sa mort, un semblant de dignitĂ© poignante enfin rĂ©vĂ©lĂ©e (après quelques rĂ©actions hystĂ©riques Ă  l’endroit d’EnĂ©e).
Parmi les seconds rôles, le français impeccable de Michèle Losier et de Cyrille Dubois surtout, convoque par leur courte participation, ce Berlioz inspiré, grand alchimiste dramatique, digne auteur de Virgile et de Gluck.

Dans la fosse, la direction de Philippe Jordan sans être aussi électrique et affûtée qu’elle le fut dans La Damnation de Faust (ici même) avance, adoucit et amoindrit les scories visuelles du spectacle ; à mesure que l’on traverse tableaux et ballets (originels) lesquels offrent la scène à un groupe des plus statiques (le comble de cette production), la volonté d’actualisation brouille toute lisibilité, conférant à l’action, une petitesse anecdotique hélas, en contre-sens avec ce que dit le texte et la situation voulue par Berlioz. Alors vision régénératrice ou colosse romantique désossé ? A chacun de choisir selon sa sensibilité.

 

A l’Opéra Bastille, jusqu’au 12 février 2019. Pour nous, voilà qui commence mal l’année des célébrations Berlioz pour les 150 ans de sa mort.

Illustrations : Vincent Pontet 2019 / ONP © Opéra national de Paris

 
   
   
  

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LIRE aussi notre critique de Carmen de Bizet par Tcherniakov Ă  Aix en Provence, Ă©tĂ© 2017 
  
http://www.classiquenews.com/compte-rendu-opera-aix-en-provence-grand-theatre-de-provence-bizet-carmen-le-8-juillet-2017-doustrac-heras-casado-tcherniakov/

 
 
  
 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 9 mai 2016. R. Strauss : Der Rosenkavalier. Herbert Wernicke / Philippe Jordan

Retour du Chevalier Ă  la Rose de Richard Strauss Ă  l’OpĂ©ra Bastille ! Le chef-d’oeuvre incontestable du XXe siècle revient sur les planches de la grande maison parisienne dans l’extraordinaire mise en scène dĂ©sormais lĂ©gendaire du regrettĂ© Herbert Wernicke, avec une distribution solide et dont l’absence notoire d’Anja Harteros programmĂ©e initialement, n’enlève rien Ă  sa substance ni Ă  sa qualité ! Philippe Jordan dirige l’Orchestre de l’OpĂ©ra avec un curieux mĂ©lange de sagesse et de trĂ©pidation.

Reprise de la production mythique du regrettĂ© Herbert Wernicke…

Der Rosenkavalier : l’ambiguïté qui fait mouche

L’opĂ©ra dĂ©testĂ© par les fanatiques so avant-garde du Richard Strauss rĂ©volutionnaire et expressionniste, l’est aussi par les âmes romantiques qui cherchent l’exaltation facile du chromatisme musical interminable du XIXe siècle. Les pseudo-historiens s’agitent devant l’idĂ©e qu’on joue la valse dans une pièce ayant lieu au XVIIIe, les amateurs de voix d’homme s’énervent devant l’absence du beau chant masculin, les puritains encore s’offusquent devant le fait qu’Octavian, comte de Rofrano, soit interprĂ©tĂ© en travesti par une femme (quand c’est le Cherubino de Mozart ça passe!)… Oeuvre trop passĂ©iste et pasticheuse pour les laquais de la modernitĂ©, d’une ambiguĂŻtĂ© inadmissible pour ceux qui s’attachent Ă  un cartĂ©sianisme dĂ©suet, serait-elle une Ĺ“uvre trop exceptionnelle pour un monde (trop) ordinaire ?

 

 

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Si nous devrions dĂ©noncer la frivolitĂ© des visions si Ă©troites sur l’opus, ou encore expliquer la profondeur mĂ©taphysique et complexitĂ© artistique de Richard Strauss avec son librettiste Hugo von Hoffmanntshal, nous n’aurions pas assez de pages ! Der Rosenkavalier, comĂ©die en musique, raconte l’histoire d’une Princesse, Marie-ThĂ©rèse de l’Empire Autrichien, de son jeune amant Octavian, comte de Rofrano, du cousin rustique de la première, le Baron Ochs, cherchant Ă  se marier avec la fille d’un riche bourgeois, Sophie Faninal, en quĂŞte de particule… Marie-ThĂ©rèse propose Octavian Ă  son cousin pour la prĂ©sentation de la rose d’argent, coutume qui scelle une demande en mariage. Elle le fait dans la prĂ©cipitation puisqu’elle se fait interrompre par le Baron après une nuit torride avec son jeune amant qui se dĂ©guise en camĂ©riste pour l’honneur. Les quiproquos s’enchaĂ®nent et le plan tourne au vinaigre parce qu’Octavian tombe amoureux de Sophie Faninal, et rĂ©ciproquement. Mais le vinaigre est loin de faire partie du vocabulaire artistique du couple Strauss / von Hoffmannsthal, et, après d’autres quiproquos et maintes valses, l’opĂ©ra et le personnage de la MarĂ©chale Marie-ThĂ©rèse surtout se rĂ©vèlent d’une grande profondeur, Ă  la fois mĂ©ditation sur le passage du temps et la bienveillance (Marie-ThĂ©rèse cautionne et cause le lieto fine en bĂ©nissant l’union des jeunes, Ă  l’encontre de sa fougue pour Octavian et des plans du Baron Ochs) et commentaire social presque clairvoyant, annonçant la fin de l’Empire.
Der Rosenkavalier est aussi un hommage Ă  la musique, comme Richard Strauss seul peux les faire (et il l’a fait souvent!). C’est aussi un opĂ©ra Mozartien dans son inspiration, explicite et implicitement. Il s’agĂ®t d’un opĂ©ra oĂą le chant exquis cĂ´toie l’humour provocateur voire grossier, Ă  cĂ´tĂ© d’un orchestre immense, associant rococo, impressionnisme, expressionnisme, chromatisme “wagnereux”, valse viennoise de salon, etc. Dans ce sens l’orchestre de l’OpĂ©ra sous la baguette du chef maison Philippe Jordan, paraĂ®t s’accorder magistralement Ă  l’esprit de l’opus, oĂą l’ambiguĂŻtĂ© et les contrastes règnent. Si nous trouvons que le rythme est quelque peu timide parfois, avec quelques lenteurs inattendues pour une comĂ©die avec tant de vivacitĂ©, nous sommes de manière gĂ©nĂ©rale très satisfaits de la performance. La phalange maĂ®trise complètement le langage straussien, et les effets impressionnistes, le coloris, les vents parfois mozartiens, sont interprĂ©tĂ©s de façon impeccable et avec une certaine prestance qui sied bien.

 

 

 


DISTRIBUTION. Si la Marie-ThĂ©rèse de Michaela Kaune prend un peu de temps Ă  se chauffer au soir de cette première, elle campe son personnage avec dignitĂ©. De fait, le trio des voix fĂ©minines qui domine l’œuvre est en vĂ©ritĂ© tout Ă  fait remarquable ! Si la princesse est plus nostalgique qu’espiègle, plus maternelle qu’amoureuse, l’Octavian de Daniela Sindram compense en fougue juvĂ©nile et brio ardent. La Sophie d’Erin Morley a sa part de comique et de piquant, qu’elle incarne très bien, tout en gardant un je ne sais quoi d’immaculĂ© dans son chant. Si le duo de la prĂ©sentation de la rose au IIe acte entre Octavian en Sophie est un moment extrĂŞmement envoĂ»tant Ă  couper le souffle et inspirer des frissons, le trio « Hab mir’s gelobt » Ă  la fin du IIIe acte est LE moment le plus sublime, suprĂŞme absolu, frissons et larmes se fondant dans les voix des femmes, devenues pure Ă©motion et pure lyrisme, Ă  l’effet troublant et irrĂ©sistible, une sensation de beautĂ© Ă©difiante (et pas tragique!).
Si Peter Rose n’est pas mauvais en Baron Ochs, au contraire interprĂ©tant son pianissimo au premier acte de façon plus que rĂ©ussie, tout comme son presque air du catalogue au deuxième, avouons cependant qu’il participe Ă  la lenteur qui s’est installĂ©e par endroits ; il s’agĂ®t lĂ  peut-ĂŞtre d’une interprĂ©tation quelque peu timide d’un personnage qui est Ă  l’antipode de la rĂ©serve et de la timiditĂ©. Un bon effort. Les personnage secondaires sont nombreux mais ils sont de surcroĂ®t investis dans leur jeu ; comme c’est rĂ©jouissant ! Soulignons la performance du chanteur italien, le tĂ©nor Francesco Demuro dont le « Di rigori armato il seno » est le moment belcantiste de la soirĂ©e (très beau chant de tĂ©nor), comme l’excellent Faninal du baryton Martin Gantner, la piquante Marianne d’Irmgard Vilsmaier et surtout la fabuleuse Annina d’Eve-Maud Hubeaux faisant ses dĂ©buts bien plus qu’heureux Ă  l’OpĂ©ra National de Paris, et qui se montre Ă  la fois bonne actrice et maĂ®tresse mĂ©lodiste Ă  la fin du IIe acte. Les choeurs de l’opĂ©ra dirigĂ©s par JosĂ© Luis Basso sont comme d’habitude en bonne forme et leur prestation satisfait.
L’un des chef-d’oeuvre lyriques de toute l’histoire de la musique est ainsi Ă  voir et revoir et revoir sans modĂ©ration,particulièrement recommandĂ© malgrĂ© les inĂ©galitĂ©s et les faits divers qui fondent nos (petites) rĂ©serves ! La mise en scène transcende le temps et l’espace tout en restant Ă©lĂ©gante et ambiguĂ« comme l’opus qu’elle sert… L’orchestre est excellent qui s’accorde aux efforts des chanteurs hyper engagĂ©s pour la plupart… A voir absolument encore Ă  l’OpĂ©ra Bastille, les 12, 15, 18, 22, 25, 28 et 31 mai 2016 !

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 9 mai 2016. R. Strauss : Der Rosenkavalier. Michaela Kaune, Peter Rose, Daniela Sindram, Erin Morley… Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra de Paris. Herbert Wernicke, mise en scène, dĂ©cors, costumes. Philippe Jordan, direction musicale.

 

 

 

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille. 14 avril 2016. G. Verdi : Rigoletto. Olga Peretyatko, Claus Guth,Nicola Luisotti

Retour de Rigoletto de Verdi Ă  l’OpĂ©ra Bastille ! Premier volet de la trilogie dite « populaire » de Giuseppe Verdi, la nouvelle production signĂ©e Claus Guth, faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra, compte avec une distribution d’Ă©toiles montantes du firmament lyrique international, notamment la soprano Olga Peretyatko faisant Ă©galement ses dĂ©buts dans la maison parisienne. Le chef toscan Nicola Luisotti assure la direction musicale, sans doute l’un des apports les plus rĂ©ussis de l’Ă©vĂ©nement fortement attendu mais finalement dĂ©cevant… ma non troppo !

Rigoletto et Gilda très convaincants

« Je ne suis pas ce que je suis… » ou rien du tout !
Rigoletto rigolo, ma non tanto...

verdi rigoletto epure efficace avril 2016 review critique classiquenewsl-opera-bastille,M324734On a tendance Ă  insister sur l’aspect novateur de l’opus, avec son penchant pour les scènes plus que pour les airs, ainsi que par son inspiration historique et littĂ©raire d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo. En vĂ©ritĂ©, l’œuvre, crĂ©Ă©e Ă  Venise au printemps de l’annĂ©e 1851, bien que d’une efficacitĂ© insolente en ce qui concerne la caractĂ©risation musicale des personnages -le don de Verdi s’il fallait n’en choisir qu’un seul-, orbite autour du duo (et non de l’air, ni de la scène vĂ©ritablement), et le texte, si Ă©tonnant soit-il, Ă©crit par Francesco Maria Piave, a dĂ» ĂŞtre remaniĂ© au millimètre près, Ă  la demande du compositeur. Dans le programme de l’opĂ©ra l’attention est portĂ©e sur les changements imposĂ©s par la censure, fait anecdotique indĂ©niable et tout Ă  fait intĂ©ressant, mais question quelque peu banale compte tenue de sa frĂ©quence au XIX ème siècle. N’est pas abordĂ© le fait que Verdi, si novateur fut-il en 1851, sollicite son librettiste, exigeant des changements extrĂŞmement formels comme l’usage des hendĂ©casyllabes obligĂ©s et des dĂ©casyllabes (vers de 11 et 10 syllabes respectivement).

En l’occurrence, la production du metteur en scène allemand Claus Guth, paraĂ®t suivre tout naturellement ce mĂŞme cheminement du formalisme en guise d’innovation. Nous avons donc le droit a une transposition scĂ©nique modeste qui paraĂ®t ne pas ĂŞtre ce qu’elle est, qui brille par des clichĂ©s so has been d’une impressionnante banalitĂ©. Une production dont la modernitĂ© se dĂ©montre par l’usage d’un dĂ©cor unique, un carton, le domaine du clochard qu’est devenu Rigoletto, et par des petites touches on ne peut plus galvaudĂ©es comme la revue cabaret toute paillettes, toute trivialitĂ© lors de l’archicĂ©lèbre morceau du tĂ©nor « La Donna è mobile », entre autres. S’il fallait choisir une qualitĂ© de la proposition scĂ©nique, remarquerons le travail d’acteur, poussĂ© et rĂ©ussi dans la plupart des cas. Or, nous n’expliquons toujours pas la perplexitĂ© du fait que l’Ă©quipe artistique de la mise en scène, 100% importĂ©e, au passage, soit composĂ©e de 7 collaborateurs, y compris un dramaturge (!)… Tant de monde pour si peu ? Bien que nous ne cautionnons pas les huĂ©es du public au moment des saluts, nous sympathisons avec leur insatisfaction.

Heureusement il y a la musique. Olga Peretyatko dans le rĂ´le de Gilda est tout Ă  fait exemplaire ! Outre l’agilitĂ© vocale virtuose et son style belcantiste irrĂ©prochable, elle se montre aussi belle et bonne actrice, et rĂ©ussit Ă  remplir l’immensitĂ© de Bastille avec son chant, merveilleusement agrĂ©mentĂ© de trilles et autres effets spĂ©ciaux, dans l’aigu comme dans le mĂ©dium. Son air au premier acte « Caro nome », est un sommet d’expression et de virtuositĂ©. Le Rigoletto du baryton Quinn Kelsey est une rĂ©vĂ©lation ! Excellent acteur, il est tout aussi touchant dans sa caractĂ©risation musicale, et ses duos avec Gilda sont d’une grande intensitĂ©. Le jeune tĂ©nor amĂ©ricain Michael Fabiano interprète le rĂ´le du Duc. Bien qu’il soit charmant ; son attitude, espiègle – laquelle convient au personnage, il rĂ©ussit beaucoup mieux le cĂ´tĂ© presque swing de sa partition lors du « Questa o quella… » au 1er acte, avec une bonne science du rythme, que le trop populaire air « La donna è mobile » au 3 ème, oĂą il fait preuve d’une affectation … insupportable. Cependant, lors du quatuor concertato au 3 ème acte (« Bella figlia dell’amore »), l’un des moments forts du drame, sinon le plus fort de la reprĂ©sentation, son timbre et son style ne sont plus dĂ©sagrĂ©ables. Les rĂ´les secondaires sont eux plutĂ´t Ă©quilibrĂ©s et rĂ©ussis. Remarquons particulièrement la Maddalena de Vesselina Kasarova avec un je ne sais quoi de veloutĂ© dans sa voix, ou encore le fantastiquement macabre Sparafucile de la basse polonaise Rafak Siwek, faisant des heureux dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra National de Paris.

L’Orchestre de l’OpĂ©ra sous la direction du chef Nicola Luisotti est d’une prĂ©cision Ă©tonnante et participe au maintien d’une certaine cohĂ©rence musicale (la seule qui fut, moins le tĂ©nor…). Bien que Verdi ait composĂ© l’orchestration de l’œuvre pendant les rĂ©pĂ©titions (!), elle est d’une grande efficacitĂ© et la phalange parisienne l’interprète avec soin et limpiditĂ©, Ă©loquence et habilitĂ©. Une production dont la musique, que ce soit l’orchestre ou les heureuses performances d’un Rigoletto ou d’une Gilda, cautionne le dĂ©placement !

A voir Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore les 17, 20, 23, 26 et 28 avril 2016 ainsi que les 2, 5, 7, 10, 14, 16, 21, 24, 27 et 30 mai 2016, avec diffĂ©rentes distributions (consulter le site de l’OpĂ©ra national de Paris, OpĂ©ra Bastille).

 

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille. 14 avril 2016. G. Verdi : Rigoletto. Olga Peretyatko, Quinn Kelsey, Michael Fabiano… Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra de Paris. Claus Guth, mise en scène. Nicola Luisotti, direction musicale.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 11 fĂ©vrier 2015. Claude Debussy : PellĂ©as et MĂ©lisande. StĂ©phane Degout, Elena Tsallagova, Paul Gay… Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction. Robert Wilson, mise en scène et dĂ©cors.

Debussy Claude PelleasMystĂ©rieuse et Ă©lĂ©gante reprise Ă  l’OpĂ©ra de Paris. L’OpĂ©ra Bastille affiche en reprise la production de PellĂ©as et MĂ©lisande de Bob Wilson, dont la crĂ©ation eut lieu en 1997 au Palais Garnier. Philippe Jordan Ă  la baguette de l’Orchestre de l’OpĂ©ra assure la direction musicale. Nous retrouvons de grands et plutĂ´t convaincants habituĂ©s dans la distribution, notamment le baryton StĂ©phane Degout et la soprano Elena Tsallagova, prĂ©sents dans la reprise prĂ©cĂ©dente en 2012.

« On dirait que la brume s’Ă©lève lentement… »

Chef d’œuvre incontestable du XXème siècle, PellĂ©as et MĂ©lisande voit le jour Ă  l’OpĂ©ra Comique en 1902. L’histoire est celle de la pièce de théâtre symboliste Ă©ponyme de Maurice Maeterlinck. La spĂ©cificitĂ© littĂ©raire et dramaturgique de l’œuvre originelle permet plusieurs lectures de l’opĂ©ra. La puissance Ă©vocatrice du texte est superbement mise en musique par Debussy. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une forĂŞt, retrouve une jeune femme belle et Ă©trange, MĂ©lisande, qu’il Ă©pouse. Elle tombera amoureuse de son beau-frère PellĂ©as. Peu d’action et beaucoup de descriptions font de la pièce une vĂ©ritable raretĂ©, d’une beautĂ© complexe.

Dans la mise en scène de Bob Wilson, avec ses costumes, ses peintures et ses incroyables lumières (collaboration avec Heinrich Brunke pour ces dernières) le symbolisme est protagoniste. Peu d’insistance sur les didascalies, des dĂ©cors Ă©purĂ©s, et le système Wilson mĂ©langeant théâtres orientaux et commedia dell’arte, donnent Ă  l’œuvre un fin voile quelque peu mĂ©taphysique, mais transparent, comme quelques Ă©lĂ©ments des dĂ©cors, et ceci s’accorde brillamment Ă  la nature de l’œuvre. Rien n’est cachĂ©, rien n’est montrĂ©, rien n’est expliquĂ©, et pourtant Wilson met en Ă©vidence certaines strates profondes de signification qu’un grand public n’est pas forcĂ©ment disposĂ© Ă  comprendre ou accepter. Il s’agĂ®t bien d’une question de disposition, plus que d’une quelconque capacitĂ© intellectuelle, prĂ©cisĂ©ment Ă  cause du sujet ni Ă©vident ni facile, mais si pertinent (plus de 100 ans après!). L’Ă©trange et sublime crĂ©ature qu’est PellĂ©as et MĂ©lisande a tout le potentiel de troubler un auditoire. Dans une Ĺ“uvre oĂą la brume est l’aspect le plus rĂ©aliste d’un royaume lointain en un Moyen-Age imaginĂ©, avec des mers sauvages, un peuple ravagĂ© par la maladie et la pauvretĂ©, et un sentiment apocalyptique subtile mais omniprĂ©sent, la violence conjugale et le fratricide sont reprĂ©sentĂ©s aussi clairement que le brouillard ; on avance peureusement dans un chemin escarpĂ© oĂą il fait très sombre, vers une tragĂ©die inattendue mais inĂ©luctable. L’opĂ©ra du divorce ou l’opĂ©ra qui dĂ©range. Grâce au travail et Ă  l’esthĂ©tique distinguĂ©e de Wilson, l’œuvre vole gracieusement et caresse l’audience plus qu’elle ne la frappe, mĂŞme si elle vole vers le dĂ©sespoir et la mort.

« Je suis heureuse, mais je suis triste »

Une mise en scène de ce style laisse la musique s’exprimer davantage. Dans ce sens, fĂ©licitons d’abord les protagonistes, StĂ©phane Degout et Elena Tsallagova. Lui, dans le rĂ´le de sa vie, faisant preuve d’une prosodie remarquable, d’un art de la diction confirmĂ©, campe un PellĂ©as au grand impact théâtral, un PellĂ©as de transition, le petit demi-frère qui constate que le temps passe et que pour lui rien ne se passe… Un PellĂ©as qui deviendrait Golaud Ă©ventuellement. Il est aussi l’un des chanteurs qui sait remplir l’immensitĂ© de l’OpĂ©ra Bastille avec sa voix, sa projection parfaite, il rĂ©gale l’auditoire avec sa performance mise en orbite autour de l’anxiĂ©tĂ© amoureuse troublante et le frĂ©missement juvĂ©nile incertain. La soprano russe offre une MĂ©lisande au chant aĂ©rien, tout autant nourri d’Ă©motion, tout particulièrement remarquable dans la beautĂ© Ă©trange de l’air de la tour qui ouvre le 3e acte. L’Arkel de Franz-Josef Selig rayonne de musicalitĂ©, et son timbre a la chaleur idĂ©ale. Si nous peinons Ă  l’entendre au premier acte, question d’Ă©quilibre avec l’orchestre, peut-ĂŞtre, il gagne en assurance au cours de actes et termine l’œuvre au sommet. Nous sommes moins certains de la performance de Paul Gay en Golaud. Si nous apprĂ©cions toujours l’art du baryton-basse (qui mĂŞme malade arrive Ă  assurer un excellent Barbe-Bleue par exemple Ă  l’OpĂ©ra de Bordeaux en fĂ©vrier 2014, lire ici notre compte rendu critique du Château de Barbe-Bleue de Bartok), ce soir nous le trouvons un peu en retrait. Sa violence n’est pas très offensive et son chagrin pas si triste que cela… Il a quand mĂŞme quelque chose de troublant et de touchant dans son jeu, ma non tanto. Solide. Remarquons Ă©galement l’Yniold de la soprano Julie Mathevet, sauterelle attendrissante dans le rĂ´le de l’enfant Ă  la musique si redoutable.

Finalement que dire de Philippe Jordan dirigeant l’orchestre ? Sa lecture insiste sur l’aspect wagnĂ©rien de l’orchestration… Nous avons droit ainsi Ă  des interludes fantastiques, aux cuivres dĂ©licieux et puissants, parfois trop. Une lourdeur ponctuelle qui, dans ce cas, agrĂ©mente le spectacle. Or, nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© qu’il insiste aussi sur l’aspect anti-wagnĂ©rien de la partition (Debussy lui-mĂŞme dĂ©clarait son intention de crĂ©er un opĂ©ra après Wagner et non pas d’après Wagner). Si une telle lecture peut causer des effets surprenants, l’atmosphère toujours tendue (sans doute l’une des caractĂ©ristiques principales de l’opus) devient seulement remarquable après l’impact wagnĂ©rien ici et lĂ , quand elle devrait, Ă  notre avis, ĂŞtre omniprĂ©sente, plus ondulante qu’impĂ©tueuse.
Le chef fait donc preuve de lourdeur et de finesse dans une mĂŞme soirĂ©e, exploitant avec panache les cuivres et les bois, enchanteurs. Une prestation solide d’une Ĺ“uvre limpide. Un chef d’œuvre absolu de l’histoire de la musique Ă  revisiter dans cette production d’une grande valeur signĂ©e Bob Wilson. Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 13, 16, 19, 22, 25, et 28 fĂ©vrier 2015.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 11 fĂ©vrier 2015. Claude Debussy : PellĂ©as et MĂ©lisande. StĂ©phane Degout, Elena Tsallagova, Paul Gay… Orchestre et choeur de l’OpĂ©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction. Robert Wilson, mise en scène et dĂ©cors.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 10 octobre 2014. Puccini : Tosca. Martina Serafin, Marcelo Alvarez, Ludovic Tézier… Orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris. Daniel Oren, direction. Pierre Audi, mise en scène.

tosca-opera-paris,-teizier,-alvarez-opera-bastilleCompte rendu : la nouvelle Tosca de l’OpĂ©ra Bastille. Tosca, l’opĂ©ra de l’opĂ©ra et une des pièces les plus aimĂ©es du public mĂ©lomane du siècle prĂ©cĂ©dent, et peut-ĂŞtre lĂ -encore, revient Ă  l’OpĂ©ra National de Paris après seulement deux ans d’absence dans une nouvelle production signĂ©e Pierre Audi. Une des Ĺ“uvres les plus populaires du rĂ©pertoire lyrique, le rĂ´le-titre d’une diva d’opĂ©ra a Ă©tĂ© notamment immortalisĂ© par Maria Callas, et jusqu’Ă  il y a peu de temps revigorĂ© par Angela Gheorghiu. L’histoire adaptĂ©e de la pièce de théâtre de Sardou « La Tosca » (1887), aborde l’amour du peintre Cavaradossi pour la soprano vedette Floria Tosca, dont le Baron Scarpia, chef de la police, est très fortement et morbidement Ă©pris, ceci dans le contexte de la Rome catholique et crispĂ©e par l’avancĂ©e de NapolĂ©on.

Nouvelle Tosca oĂą personne ne tremble, jamais

Aux antipodes du lyrisme sentimental et intimiste de La Bohème, Puccini fait avec Tosca une incursion dans le vĂ©risme musical, avec une insistance sur les dĂ©tails rĂ©alistes, une recherche d’effets théâtraux marquĂ©s, une exagĂ©ration des aspects cruels et glauques. Il s’approche aussi d’une certaine manière du ton hĂ©roĂŻque et tragique du grand-opĂ©ra avec sa puissance dramatique incontestable. Dans ce sens, l’orchestre maison sous la baguette attentive de Daniel Oren, ne déçoit pas vraiment. Certes, on pourrait toujours vouloir, avec raison, davantage de nuances, surtout en rapport avec chaque profil si diversement caractĂ©risĂ© du trio des protagonistes. Mais l’orchestre de Puccini Ă©vite la sophistication, malgrĂ© son usage, modeste, de quelque procĂ©dĂ©s thĂ©matiques « wagnĂ©riens ». Au final, les instrumentistes dirigĂ©s par Oren accompagnent les personnages dans leurs pĂ©ripĂ©ties avec caractère, ma non troppo ! Distinguons particulièrement les vents, excellents.

Le trio de vedettes est composĂ© de Martina Serafin, Marcelo Alvarez et Ludovic TĂ©zier, dans les rĂ´les de Tosca, Caravadossi et Scarpia (ce dernier est annoncĂ© souffrant au dĂ©but de la reprĂ©sentation mais se prĂ©sente quand-mĂŞme, pour notre grande bonheur). En peintre amoureux, Marcllo Alvarez interprète les tubes telles que Recondita armonia au premier acte ou encore E lucevan le stelle au dernier avec un timbre Ă  l’allure particulièrement jeune et allĂ©chante, mais avec quelques soucis techniques qui nous ont laissĂ© perplexes. La Tosca bellissima de “La Serafin”, arrive Ă  toucher les âmes et donner des frissons par la force de la voix, surtout, pendant la cĂ©lèbre prièr : Vissi d’arte au deuxième acte. Enfin Ludovic TĂ©zier pourtant souffrant campe une performance exemplaire, avec l’ampleur vocale et la prestance qui lui sont propres. Son chant est souvent angoissant mais jamais caricatural ou ouvertement grotesque. Au contraire, c’est le vilain le plus digne qu’on ait pu voir dernièrement.

tosca-puccini-opera-bastille-pierre-audi-opera-bastille-2014Et pourtant le drame vocalement si brĂ»lant devient … tristement tiède par la mise en scène spartiate et de surcroĂ®t pragmatique de Pierre Audi. Visuellement imposante (les dĂ©cors de Christof Hetzer y  contribuent nettement, surtout la croix noire gĂ©ante polyvalente, omniprĂ©sente et mobile), le travail d’acteur se fait remarquer par l’absence d’intention. Ce qui suscite par consĂ©quent la monotonie gestuelle trop affectĂ©e des chanteurs, comme s’ils se demandaient peut-ĂŞtre comment les crĂ©ateurs ont interprĂ©tĂ© les rĂ´les Ă  la première mondiale plutĂ´t dĂ©criĂ©e en 1900. S’ajoutent et s’enchaĂ®nent donc gestes et postures les plus mĂ©lodramatiques et les plus tristement clichĂ©es. Sans une conception théâtrale dĂ©veloppĂ©e, chose fondamentale pour Puccini, cette Tosca si bien rĂ©alisĂ©e d’un point de vue plastique refroidit tout enthousiasme. Le deuxième acte est en principe le moment fort de la partition ; l’image de la diva meurtrière dĂ©clamant devant le cadavre de Scarpia qui faisait trembler tout Rome, a marquĂ© la conscience collective dès la crĂ©ation. Or, dans cette douce soirĂ©e d’automne, devant cette nouvelle production si jolie, personne ne tremble Ă  l’opĂ©ra. En dĂ©pit du te Deum impressionnant et rugissant qui convoque de façon spectaculaire toute la Sainte hiĂ©rarchie de l’Ă©glise, vraie rĂ©ussite visuelle, la rĂ©alisation scĂ©nographique de cette nouvelle Tosca Ă  Paris nous laisse rĂ©servĂ©s. Vocalement, la production reste convaincante.

Encore Ă  l’affiche Ă  l’OpĂ©ra Bastille les 13, 16, 19, 22, 24, 26, 27 et 29 octobre ainsi que les 1er, 4, 8, 10, 12, 13, 15, 17, 21, 25 et 28 novembre 2014.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 10 octobre 2014. Puccini : Tosca. Martina Serafin, Marcelo Alvarez, Ludovic Tézier… Orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris. Daniel Oren, direction. Pierre Audi, mise en scène.

Illustration : © C.Duprat 2014 – OpĂ©ra national de Paris

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 19 septembre 2014. Rossini : Le Barbier de SĂ©ville. Karine Deshayes, Carlo Lepore, Dalibor Jenis, CornĂ©lia Oncioiu… Orchestre et chĹ“urs de l’OpĂ©ra National de Paris. Carlo Montanaro, direction. Damiano Michieletto, mise en scène.

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 19 septembre 2014. Rossini : Le Barbier de SĂ©ville…. Rossini ouvre la nouvelle saison 14-15 de l’OpĂ©ra National de Paris en joie ! Damiano Michieletto signe une mise en scène inventive, jouissive, bondissante, Ă  la hauteur et au rythme de la musique rossienne. La distribution des acteurs-chanteurs est Ă©quilibrĂ©e, mais avec des personnalitĂ©s distinctes, parfois mĂŞme rĂ©volutionnaires ! L’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris sous la baguette du chef Carlo Montanaro offre une performance de grande classe, mais qui suscite quelques rĂ©serves.

Un Barbier de Séville hautement revendiqué

oncioiu corneliaDamiano Michieletto fait Ă©galement ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra National de Paris avec cette production datant de 2010, apparemment adaptĂ©e pour notre capitale. Il se trouve que le jeune metteur en scène vĂ©nitien fait souvent scandale dans son pays, oĂą l’on peine souvent Ă  accepter modernitĂ© et transposition. L’Ă©quipe artistique de ce Barbier contemporain reste tout Ă  fait talentueuse et pertinente. Paolo Fantin signe les impressionnants dĂ©cors : dans une SĂ©ville actuelle et populaire, touchant malgrĂ© tout la caricature et le kitsch, les façades des immeubles pleins de vie de quartier cachent un secret. Il s’agĂ®t de l’immeuble central qui pivote pour montrer l’intĂ©rieur des appartements, les escaliers, voire la loge du gardien ; le tout pensĂ© et animĂ© dans le moindre dĂ©tail. Un festin visuel qui ne se contente pas de l’ĂŞtre, bien heureusement : ses nombreux dĂ©tails et accessoires servent en permanence les interprètes. Michieletto insiste sur le travail d’acteur, rĂ©ussi dans l’intention et dans l’exĂ©cution. Saluons son instinct théâtral et surtout sa perspicacitĂ©. Devant un travail intellectuel dĂ©jĂ  si riche, il a Ă©tĂ© Ă©vident que les chanteurs aient Ă©tĂ© aussi investis et enthousiastes.

Karine Deshayes chante un rĂ´le qui lui va très bien et dans cette production nous dĂ©couvrons et redĂ©couvrons ses dons de comĂ©dienne, puisqu’il s’agĂ®t d’une Rosina ado rebelle qui, entre autres, fume en cachette avec Figaro lors du cĂ©lèbre duo au premier acte « Dunque io son ». Vocalement solide, nous apprĂ©cions particulièrement sa grande complicitĂ© avec la distribution et son aisance sur scène, rafraĂ®chissante ! Le Figaro de Dalibor Jenis chante son grand air « Largo al factotum » tout en traversant, montant et descendant l’immeuble. Un dĂ©fi rĂ©ussi. Il fait preuve d’une bonne projection vocale et d’une prĂ©sence singulière, mĂŞme si nous pensons qu’il pourrait gagner en force. C’est aussi un partenaire complice qui n’éclipse jamais ses camarades. En l’occurrence le Comte Almaviva de RenĂ© Barbera qui dĂ©bute avec une colorature incertaine et un brin d’interventionnisme pas toujours rĂ©ussi, mais avec un timbre brillant, surtout une chaleur et une candeur particulière dans l’expression qui compensent. Remarquons Ă©galement quelques personnages secondaires qui ont tendance Ă  plus ou moins s’effacer devant la virtuositĂ© des protagonistes. D’abord le Bartolo de Carlo Lapore, dĂ©butant Ă  Paris, en excellente forme vocale ; de surcroĂ®t son jeu d’acteur est des plus crĂ©dibles. Ou encore le Basilio d’Orlin Anastassov Ă  la voix puissante et au jeu rĂ©actif. Finalement que dire de la Berta de CornĂ©lia Oncioiu ? En tant que femme de mĂ©nage de Bartolo elle n’est pas emmenĂ©e Ă  chanter autant que les autres, mais son chant est sans le moindre doute le plus virtuose du plateau ; le timbre mĂ»r et chaleureux, et la maĂ®trise totale de la dynamique rossinienne font mouche. C’est une chef de file Ă©clatante dans le finale du premier acte « Fredda e immobile », un vĂ©ritable tour de force pour la mezzo-soprano que nous aimerions voir et Ă©couter plus souvent ici et ailleurs. Mais il s’agĂ®t aussi d’une excellente actrice avec une prĂ©sence sur scène constante et… inoubliable ! Elle est ravissante et drĂ´lissime en bonne cocasse et au bon galbe, mais aussi touchante lors de son seul air de circonstance au deuxième acte « Il vecchiotto cerca moglie », vivement applaudi. C’est la perle rare d’un spectacle dĂ©jĂ  fantastique… Une rĂ©vĂ©lation !

L’Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris a du mal Ă  ne pas plaire Ă  son public fidèle. Le chef italien Carlo Montanaro, dĂ©couvert par nul autre que Zubin Mehta, sacrifie un peu de vivacitĂ© pour l’Ă©lĂ©gance. Il s’agĂ®t peut-ĂŞtre d’une dĂ©cision concertĂ©e entre toute l’Ă©quipe, tellement la production requiert un effort physique, voire acrobatique, des interprètes. Le rĂ©sultat est très intĂ©ressant, une sorte de Barbier parisien dans le sens instrumental, avec des crescendos de grande dignitĂ©, des cordes bondissantes et coquines. Il sait pourtant lâcher prise notamment lors des finales Ă  l’entrain endiablĂ©.

Courrez donc Ă©couter et voir cette nouvelle production baignĂ©e de gaĂ®tĂ© rossinienne hautement revendiquĂ©e Ă  l’OpĂ©ra National de Paris (OpĂ©ra Bastille) par une Ă©quipe fabuleuse et Ă©quilibrĂ©e, riche en bonheur et pleine de qualitĂ©s. A l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille :  les 23, 25, 28, 29 septembre, les 1, 4, 14, 15, 20, 23, 28 et 30 octobre ainsi que le 3 novembre 2014.

Illustration : la mezzo Cornelia Oncioiu : la quarantaine radieuse, la mezzo est la rĂ©vĂ©lation de la production parisienne de ce Barbier enjouĂ© … (DR)

Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille. Verdi : La Traviata. Diana Damrau (Violetta), Francesco Demuro (Alfredo, Germont fils), Ludovic TĂ©zier (Germont père), Anna Pennisi, Cornelia Oncioiu. BenoĂ®t Jacquot, mise en scène. Orchestre et chĹ“ur de l’OpĂ©ra national de Paris. Daniel Oren, direction.

Paris, OpĂ©ra Bastille. La lumineuse Traviata de Diana Damrau… On se souvient de l’ancienne production en piste Ă  Garnier, hĂ©ritage de l’ère Mortier, entre dĂ©calage et misĂ©rabilisme atterrant (signĂ© en 2007 par Christoph Marthaler qui imaginait alors une Traviata extĂ©nuĂ©e au pays des soviets usĂ©s, corrompus, exsangues). Voici venu le sang neuf du nouveau BenoĂ®t Jacquot, signature prometteuse depuis son Werther crĂ©Ă© ici mĂŞme en 2010 dans des tableaux Ă©purĂ©s, gigantesques, Ă©conomes, maniant le motif comme autant de symboles signifiants sur la scène. Car le théâtre, c’est aussi du sens ! On a trop souvent l’impression que cette Ă©vidence est Ă©cartĂ©e, oubliĂ©e, sacrifiĂ©e. C’est pourtant le motif d’une espĂ©rance ressuscitĂ©e pour chaque nouvelle production : qu’allons nous voir ? Qu’allons nous comprendre … et peut-ĂŞtre dĂ©couvrir ?

MĂŞme grand vide suggestif ici traitĂ© en aplat de couleur/lumière, avec quelques pointes d’époque : comme le tableau de l’Olympia de Manet, hommage du peintre rĂ©aliste au nu fĂ©minin, au corps de la courtisane qui fait commerce de ses charmes. Pour le reste, pas de lecture ou d’idĂ©e conceptuelle qui architecture et structure une vision marquante. C’est joli, pas gĂŞnant – ce qui est dĂ©jĂ  beaucoup. Le vrai enjeu de cette nouvelle production demeure le choix des voix choisies pour un spectacle qui s’est d’emblĂ©e affichĂ© comme l’évĂ©nement de la fin de saison de l’OpĂ©ra de Paris.

 

 

 

Lumineuse Violetta de Diana…

 

Sur le plateau immense de Bastille, règne la vocalité irréprochable des chanteurs réunis pour ce point d’orgue de la saison 13-14 qui s’achève : Diana Damrau (en Violetta), Ludovic Tézier et Francesco Demuro (nouveau venu dans l’auguste maison comme c’est le cas de sa consoeur allemande), respectivement dans les rôles des Germont, père et fils.
Elle, diva désormais adulée sur toutes les planches du monde ensorcelle de facto par sa voix déchirante, directe, musicalement très raffinée, en une incarnation aussi réussie que sa précédente prestation à La Scala de Milan pour son ouverture en décembre 2013. La lumière du timbre, sa grâce angélique, son intensité font mouche (au moment du sacrifice imposé au II, au moment de la mort sacrificielle au III). DU très (trop) beau chant… qui pourra laisser de marbre les admirateurs d’un chant plus corsé, incarné, expressif.
C’est exactement le cas du ténor wagnérien Klaus Florian Vogt chez Wagner : son Lohengrin ou son Parsifal souffrent d’une clarté lisse du timbre que beaucoup trouve inexpressive. Question de goût. Le beau chant et la qualité du timbre font quand même la différence… et notre admiration.

 

 

 

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Face Ă  elle, le tĂ©nor sarde nouveau venu donc Ă  Paris, Francesco Demuro peine parfois en un chant moins articulĂ©, moins abouti dramatiquement. Dommage. Face aux jeunes, le Germont de TĂ©zier s’impose lĂ  encore par la force souple du chant, un modèle de jaillissement intense et poĂ©tiquement juste. Quel baryton ! Une chance pour Paris dĂ©cidĂ©ment. L’orchestre habituellement parfait de finesse, de suggestion sous la direction de son directeur musical – divin mozartien, Ă©tonnant wagnĂ©rien, Philippe Jordan, semblait dĂ©possĂ©dĂ© de ses moyens sans la conduite de son pilote prĂ©fĂ©rĂ©. Le chef Daniel Oren navigue souvent Ă  vue, sans architecture une lecture cohĂ©rente et claire.  Pour une fois que la fosse fait dĂ©faut, il nous fallait le signaler. Dans l’immensitĂ© de la salle de Bastille, le beau chant de Damrau continue encore de nous hanter, comme ce fut le cas Ă  Milan en dĂ©cembre dernier : pour nous aucun doute, Diana Damrau a bien choisi le moment de chanter sa Violetta : courrez Ă  Bastille applaudir Ă  ce grand moment. Damrau et TĂ©zier valent largement le dĂ©placement.

Paris. OpĂ©ra Bastille. Verdi : La Traviata. Diana Damrau (Violetta), Francesco Demuro (Alfredo, Germont fils), Ludovic TĂ©zier (Germont père), Anna Pennisi, Cornelia Oncioiu. BenoĂ®t Jacquot, mise en scène. Orchestre et chĹ“ur de l’OpĂ©ra national de Paris. Daniel Oren, direction. A l’affiche de l’OpĂ©ra Bastille, jusqu’au 20 juin. TĂ©l. : 08-92-89-90-90. De 5 € Ă  195 €. Operadeparis.fr.  Diffusion sur France Musique le 7 juin, dans les cinĂ©mas UGC le 17 juin 2014.

 

 

 

Compte rendu, danse. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 10 mai 2014. Le Palais de Cristal, Daphnis et ChloĂ© (première mondiale). Georges Balanchine, Benjamin Millepied, chorĂ©graphes. Marie-Agnès Gillot, Karl Paquette, AurĂ©lie Dupont, HervĂ© Moreau, François Alu, Ballet de l’OpĂ©ra. Choeur et Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Philippe Jordan, direction musicale.

millepied benjamin opera paris danse cocteau balanchine daphnis chloeNouvelle production et première mondiale très attendues ce soir Ă  l’OpĂ©ra Bastille ! D’abord le Palais de Cristal de Balanchine, crĂ©e en 1947 pour la compagnie parisienne et rhabillĂ© aujourd’hui par Christian Lacroix dans une nouvelle production. Ensuite une nouvelle chorĂ©graphie du ballet de Ravel, Daphnis et ChloĂ© par le chorĂ©graphe français Benjamin Millepied, prochain directeur de la Danse. Une salle remplie de balletomanes Ă  la fois crispĂ©s et pleins d’espoir, avec des attentes au bout des nerfs, pour la reprise comme pour la crĂ©ation… Un dĂ©fi et un pari, -malgrĂ© les rĂ©serves, gagnĂ©s !

Les couleurs fantastiques d’un nĂ©oclassicisme glorieux

Les adeptes du New York City Ballet seront très surpris de voir leur si cher ballet Symphony in C revenir Ă  ses origines parisiennes. Si le noir et blanc simple et efficace des costumes cède aux vives couleurs de Lacroix dans Le Palais de Cristal (titre originel), les diffĂ©rences les plus pertinentes sont dans la danse, Balanchine ayant remaniĂ© et renommĂ© son ballet pour New York. La musique du ballet et celle de la Symphonie en Ut de Bizet, seule du compositeur (et l’une des rares en France au XIXe siècle), est en 4 mouvements ; chacun inspire fantastiquement 4 tableaux chorĂ©graphiques distincts. La danse ici paraĂ®t suivre l’aspect formel de la symphonie, avec une exposition, un dĂ©veloppement, une rĂ©capitulation chaque fois mise en mouvements par un couple de solistes, plusieurs semi-solistes et des danseurs du corps de ballet. Le premier tableaux fait paraĂ®tre la nouvelle Etoile Amandine Albisson avec Mathieu Ganio. Leur prestance est indĂ©niable et ils sont si beaux sur le plateau (comme un Audric Bezard ou un Vincent Chaillet semi-solistes d’ailleurs)… La danseuse assure de belles pointes (quoi qu’une modeste extension), lui a le charme princier qui lui est propre. Une sagesse immaculĂ©e qui pourtant impressionne peu. Ce n’est qu’au 2e mouvement avec Marie-Agnès Gillot et Karl Paquette, tout Ă  fait spectaculaires, que nous ressentons le frisson. Lui, -toujours si bon et solide partenaire, n’est jamais dĂ©pourvu de virtuositĂ© dans ses tours et ses sauts, et elle, que nous aimons tant, une … rĂ©vĂ©lation ! L’extension insolite, une expressivitĂ© romantique, ses jambes enchanteresses, tout comme la fluiditĂ© de leurs Ă©changes sur le plateau ont fait de ce couple le plus beau, les plus Ă©quilibrĂ© et rĂ©ussi du ballet. Si nous remarquons le Corps davantage prĂ©sent et excitĂ© au 3ème mouvement, le couple formĂ© par Ludmila Pagliero, Etoile d’une belle et impressionnante technique normalement, et Emmanuel Thibault, Premier Danseur, est sans doute le moins convaincant. Moins naturels et comme dissociĂ©s, ils semblent dĂ©ployer leurs dons sĂ©parĂ©ment, … qu’ensemble, il n’y a que dĂ©saccord. Un Ă©vident et inconfortable dĂ©saccord. Ce malheur s’oublie vite au 4ème mouvement grâce aux sauts virtuoses, la beautĂ© plastique et l’Ă©lĂ©gance pleine de fraĂ®cheur de Pierre-Arthur Raveau, Premier Danseur, tout Ă  fait Ă  l’aise avec sa partenaire Nolwenn Daniel, d’une grande prĂ©cision.

Talents concertés

Alu_francois-premier danseurAprès l’entracte vient le moment le plus attendu. Daphnis et Chloè. L’une des meilleures partitions du XXème siècle, avec un choeur sans paroles et un orchestre « impressionniste » gĂ©ant. D’une richesse musicale pourtant très difficile Ă  chorĂ©graphier, l’ouvrage est tellement difficile qu’on a presque oubliĂ© l’existence de la version (originelle) de Fokine ou encore celle (rĂ©ussie Ă  une Ă©poque) de Frederick Ashton. Benjamin Millepied s’attaque au challenge avec de fortes convictions : le futur directeur de la Danse de l’OpĂ©ra en fait un ballet nĂ©o-classique plein de beautĂ© et d’intĂ©rĂŞt, Ă  la fois pluristylistique et fortement personnel. L’Ă©quipe artistique comprend l’artiste Daniel Buren pour la scĂ©nographie et Holly Hynes et Madjid Hakimi pour les costumes et lumières respectivement. Ils ont dĂ©cidĂ©s d’Ă©viter tout naturalisme et se sont inspirĂ©s, avant tout, de l’universalitĂ© abstraite du mythe grec si brillamment mise en musique par Ravel. Un spectacle qui ravit et stimule les sens, tous, et ce mĂŞme avant l’arrivĂ©e des danseurs sur l’immense plateau de l’OpĂ©ra Bastille. D’abord, le Corps de ballet Ă  une prĂ©sence importante et Millepied l’utilise intelligemment ; nous sommes d’ailleurs contents de voir des danseurs qu’on voit très peu sur le plateau. Les tableaux collectifs sont particulièrement rĂ©ussis en l’occurrence. Mais parlons aussi d’inspiration avant de parler des solistes. Pendant la performance, nous avons parfois des flashbacks de Robbins, par la musicalitĂ© de quelques pas de deux, mais aussi d’Isadora Duncan, par l’abandon dans quelques mouvements… Mais peut-ĂŞtre aussi un peu de Nijinsky Ă  l’intĂ©rieur ? (par une certaine bidimensionalitĂ© parfois Ă©voquĂ©e). C’est peut-ĂŞtre l’effet hypnotique des formes et des couleurs de la scĂ©nographie de Buren. Dans tous les cas, les solistes et le Corps affirment un entrain particulier, une fluiditĂ© Ă©tonnante, une sensation de complicitĂ© et de bonheur rare en ces temps. AurĂ©lie Dupont en ChloĂ© n’est pas une petite fille ingĂ©nue, mais elle est une grande danseuse, maestosa dans sa danse jusqu’Ă  ce qu’elle se retrouve dans les bras d’HervĂ© Moreau en Daphnis. Lui est au sommet de ses aptitudes : beautĂ© des lignes, des sauts, une musicalitĂ© palpitante Ă  laquelle nous ne pouvons pas rester insensibles. Eleonora Abbagnato dans le rĂ´le mĂ©chant de LycĂ©nion est, elle, au sommet de la sĂ©duction, avec le legato si sensuel qui lui est propre. Son partenaire dans le crime, Dorcon, est interprĂ©tĂ© par Alessio Carbone, bon danseur, mais Ă  l’occasion Ă©clipsĂ© par les prestations des autres. François Alu en Bryaxis (photo ci dessus) est, lui aussi, au sommet de la virtuositĂ©, avec des enchaĂ®nements de pas d’une difficultĂ© redoutable et une prĂ©sence qui est Ă  la fois sincère, voire dĂ©contractĂ©e, complètement Ă©lectrisante.

Remarquons Ă©galement la direction Ă©lĂ©gante comme toujours de Philippe Jordan Ă  la tĂŞte de l’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Ses musiciens semblent aussi en symbiose avec la danse, et ce mĂŞme pendant le monument instrumental qu’est Daphnis et Chloè. Ce soir les talents si bien concertĂ©s ont pour but ultime d’honorer l’art chorĂ©graphique. Pari gagnĂ© pour l’Ă©quipe artistique, tout Ă  fait Ă  la hauteur de la maison. A voir et revoir sans modĂ©ration Ă  l’OpĂ©ra Bastille, les 14, 15, 18, 21, 25, 26, 28, 29 et 31 mai ainsi que les 3, 4, 6 et 8 juin 2014.

Tristan und Isolde de Wagner par Philippe Jordan

logo_francemusiqueFrance Musique, le 17 mai, 19h.Wagner : Tristan und Isolde, Production Sellars. Philippe Jordan (avril 2014). Après Salonen (2005), Bychkov (2008), Philippe Jordan reprend le pari de cette production contestĂ©e, mais Ă©vĂ©nement : son excès de visuel (les immenses tableaux vivants de Bill Viola, finissant pour certains par “polluer” l’action scĂ©nique – si confidentielle-, et la fosse. A la radio, c’est Ă  dire nettoyĂ©e de ses artifices trompeurs pour les yeux, le spectacle captĂ© en avril 2014, se concentre sur le travail remarquable d’articulation et de profondeur chambriste de Philippe Jordan, vĂ©ritable hĂ©ros de la soirĂ©e. D’autant que les solistes, au contact d’une direction aussi filigranĂ©e, intĂ©rieure, mystĂ©rieuse, semblent eux aussi produire de la magie pure : Violetta Urmana fait une Isolde nuancĂ©e, elliptique, rĂ©ussissant enfin les passages pleine voix et pianissimi (suivant la baguette du chef alchimiste). HĂ©las, le Tristan de Robert D. Smith nage en eaux plus troublĂ©es : timbre râpeux et chant limitĂ©, usĂ© dans le III. Heureusement, Franz-Josef Selig impose un Mark noble, trouble, maĂ®trisĂ©, de très grande allure : humain et dĂ©chirĂ©. Repris et dĂ©diĂ© Ă  GĂ©rard Mortier, dĂ©cĂ©dĂ© il y a peu, le spectacle parisien grâce Ă  la baguette hallucinĂ© et en transe d’un Jordan miraculeux enchante de bout en bout. Très grand moment d’envoĂ»tement wagnĂ©rien auquel vous ne resterez pas de marbre. Diffusion Ă©vĂ©nement.

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Illustration : Gary Lehmann, Violetta Urmana (Bill Viola studio)

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 12 février 2014. Jules Massenet : Werther. Abdellah Lasri, Karine Deshayes, Jean-François Lapointe, Hélène Guilmette. Michel Plasson, direction musicale. Benoît Jacquot, mise en scène

Abdellah_Lasri_Revelation_classique_Adami_2010Pour la dernière de cette reprise du Werther de Massenet dans la production de Benoît Jacquot, l’Opéra de Paris a eu la main heureuse en confiant le rôle-titre à un jeune ténor franco-marocain que nous suivons depuis longtemps déjà : Abdellah Lasri. Nous l’avions découvert tout à fait par hasard en 2008 dans une production de Don Giovanni montée par le CNSM de Paris, au sein de laquelle il incarnait un saisissant Ottavio – aux côtés d’Alexandre Duhamel et Gaëlle Arquez, respectivement Leporello et Zerlina –, portant déjà en lui la marque des très grands. Après son prix dans cette même institution, remporté haut la main, nous avons continué à suivre de loin une carrière s’étoffant lentement mais sûrement de l’autre côté du Rhin, le jeune artiste préférant l’apprentissage concret que permet le système allemand grâce aux troupes. Et c’est avec bonheur que la nouvelle de ses débuts sur les planches de l’Opéra Bastille – et quels débuts ! – nous est parvenue, le faisant succéder à Roberto Alagna pour cette unique soirée. Une seule et unique date, chance autant que gageure. Chance, car la fatigue n’a pas le temps de faire son œuvre ; gageure, car l’erreur n’est pas permise.

Un Werther vient de naître

Et c’est un coup de maître. Dès les premières phrases, on mesure combien ce jeune artiste fait jeu égal avec ses plus illustres aînés : le timbre est d’une rare couleur mordorée, immédiatement reconnaissable, lait et miel à la fois, d’une chaleur enveloppante dans sa texture qui fait penser à Luciano Pavarotti, ainsi qu’une égalité dans la ligne de chant, un sens des nuances et un ciselé dans la diction qui rappellent rien moins que Georges Thill.
Après un premier acte très assuré, c’est au deuxième, dans « Quand l’enfant revient d’un voyage » que le ténor déploie toute sa voix, en un superbe crescendo émotionnel. Au troisième acte, son « Pourquoi me réveiller », très attendu, déchaîne l’enthousiasme de la salle par l’élégance de son phrasé et l’éclat de son aigu, avant de se donner tout entier à la fin de la scène, fuyant vers son suicide. Mais c’est dans la scène finale que le drame se fait leçon de beau chant, l’émotion affleurant par la seule splendeur de la vocalité et le poids des mots, d’une épure dans les effets qu’on n’avait plus entendue depuis des lustres, laissant au loin toute tentation « naturaliste », pourtant souvent commode à ce moment de la soirée. Une mort bouleversante par sa sobriété et son raffinement, l’interprète paraissant simplement parler sur des notes, comme libéré du besoin de passer l’orchestre, du très grand art.
Le comédien apparaît quant à lui moins à l’aise, visiblement gêné par l’inclinaison de la scène rendant ses déplacements périlleux, et semble par instants n’avoir pas pu répéter suffisamment la mise en scène, mais au paroxysme de la passion, il se laisse simplement porter par la musique et trouve ainsi les gestes justes. Et c’est tout naturellement qu’il recueille au rideau final une spectaculaire ovation… dont il se montre le premier heureusement surpris.
Nous avons assisté ce soir à la naissance d’un grand Werther, et, plus généralement, à l’éclosion d’un ténor idéal pour les emplois de demi-caractère français, et promis, cela paraît désormais une évidence, à un brillant avenir. Gageons que les grandes maisons de la planète ne vont pas tarder à se pencher sur Abdellah Lasri, c’est le meilleur qu’on lui souhaite.
C’est de ces vœux que nous profitons pour espérer prudemment que, malgré sa prestation à saluer bien bas, le rôle de Werther ne lui soit pas trop vite confié dans d’autres maisons de la taille du vaisseau parisien et face à un orchestre aussi largement exposé. Pareille écriture vocale donne l’impression de le pousser parfois dans ses retranchements en matière de largeur et d’impact, surtout dans ces conditions sonores particulières, et il serait regrettable qu’un instrument aussi brillant et souple, si sain dans sa construction et sa vibration, en vienne à perdre de si belles qualités. Prudence est mère de sûreté, dit-on. C’est en tout cas notre credo, et celui qui, on l’espère, guidera la carrière de ce jeune ténor riche de promesses.
Face à lui, des chanteurs chevronnés, maintenant cette représentation à un très haut niveau. Pour sa première Charlotte, Karine Deshayes fait valoir sa fougue et la beauté de son timbre, incarnant avec vérité la femme déchirée entre l’amour et le devoir. Néanmoins, plus le temps passe, plus la voix paraît vouloir monter vers le registre supérieur, son centre de gravité semblant nettement se déplacer vers le haut. Le médium se révèle ainsi très peu sonore, et le grave semble étrangement poitriné, comme pas encore totalement ouvert et connecté. En revanche, le haut-médium et l’aigu impressionnent par leur puissance et leur facilité, augurant à notre sens de très beaux emplois parmi les rôles de soprano lyrique.
Nous ne pouvons nous empêcher d’émettre la même remarque au sujet de Jean-François Lapointe, qui donne vie de façon très crédible à la figure peu sympathique d’Albert, mais à la couleur vocale tirant très nettement vers le ténor central plutôt que le baryton annoncé, malgré un réel effort d’assombrissement du timbre et de l’émission. Là aussi, le centre de gravité de l’instrument apparaît audiblement plus haut que celui de l’écriture vocale qu’il sert. Saluons toutefois cet artiste, qui paie comptant et chante franchement.
Adorable Sophie, Hélène Guilmette croque avec malice ce personnage attachant et attendrissant, usant de la finesse de sa voix avec naturel et évidence, virevoltant sur scène comme un oiseau, toujours le sourire aux lèvres, un rayon de soleil au milieu du drame.
Efficaces et parfaitement à leur place, le Bailli de Jean-Philippe Lafont ainsi que les compères Schmidt et Johann incarnés par Luca Lombardo et Christian Tréguier, tous complètement idéalement une distribution soignée qui sert avec les honneurs ce répertoire et le style qui lui est propre.
La mise en scène de Benoît Jacquot, devenue déjà un classique, donne à lire l’intrigue telle que Massenet et ses librettistes l’ont voulue, ni plus ni moins. Et l’atmosphère toute germanique qui teinte cette scénographie rappelle l’origine goethéenne de cet opéra.
De retour aux commandes de cette œuvre, Michel Plasson confirme, s’il était besoin, son amour profond pour cette musique, dont il souligne toutes les teintes et fait naître les atmosphères comme un peintre devant sa toile, suivi comme un seul homme par l’orchestre maison, à la pâte sonore somptueuse. Le chef français rend en outre à certains tempi leur justesse, ramenant Massenet à lui-même, pour notre plus grand plaisir.
Une révélation qui porte un nom, Abdellah Lasri, et dont le succès ressemble fort à un envol.

Paris. Opéra Bastille, 12 février 2014. Jules Massenet : Werther. Livret d’Edouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann d’après Johann Wolfgang von Goethe. Avec Werther : Abdellah Lasri ; Charlotte : Karine Deshayes ; Albert : Jean-François Lapointe ; Sophie : Hélène Guilmette ; Le Bailli : Jean-Philippe Lafont ; Schmidt : Luca Lombardo ; Johann : Christian Tréguier ; Kätchen : Alix Le Saux ; Brühlmann : Joao Pedro Cabral. Maîtrise des Hauts-de-Seine / Chœur d’enfants de l’Opéra National de Paris. Orchestre de l’Opéra National de Paris. Michel Plasson, direction musicale. Mise en scène : Benoît Jacquot ; Décors et lumières originales : Charles Edwards ; Costumes : Christian Gasc ; Lumières : André Diot

Illustration : Abdellah Lasri (DR)

La Fanciulla del West en direct de Bastille

bastille_fanciulla_del_west_puccini_opera_bastille_2014En direct de l’OpĂ©ra Bastille : La Fanciulla del West de Puccini, lundi 10 fĂ©vrier 2014, 19h30 … Dans le rĂ©seau des salles UGC. Ici triomphe l’amour et Minnie se distingue du milieu des mineurs par ses rĂŞves utopiques, son dĂ©sir de dĂ©passement, son ardente croyance dans la construction d’un monde pacifiĂ©, hors des joutes viriles sans lendemain qui se nourrissent d’alcool, de rivalitĂ©s potaches, d’affrontements rĂ©guliers.
La figure de Minnie ne partage rien avec les hĂ©roĂŻnes antĂ©rieures de Puccini: ni Manon, ni Tosca, ni mĂŞme Cio Cio San et pas encore Turandot. A contrario des sacrifiĂ©es tragiques, voici une femme forte qui inscrit ses rĂŞves en lettres d’or Ă  la face d’une sociĂ©tĂ© masculine permissive, jalouse, sauvage, Ă©triquĂ©e. Dans une sociĂ©tĂ© phallocratique, la femme n’est elle pas l’avenir de l’homme ?

Pourquoi y aller ? 3 raisons pour ne pas manquer La Fanciulla del West Ă  l’OpĂ©ra Bastille Ă  Paris :
- la direction de Carlo Rizzi, fin maestro, ardent dĂ©fenseur d’une dramaturgie haletante et certainement dĂ©taillĂ©e
- Claudio Sgura dans le rôle de Jack Rance, le voyou au cœur tendre, épris de la belle Minnie
- Nina Stemme, hier wagnĂ©rienne accomplie sous la direction de Philippe Jordan dans Tannhäuser : son timbre ample et chaud devrait apporter chair et fièvre Ă  l’âme gĂ©nĂ©reuse de la belle Minnie ; y compris lorsque la jeune femme cache son amant et doit mĂŞme tricher aux cartes pour sauver l’homme qu’elle aime…

 

Informations et rĂ©servations sur le site de l’OpĂ©ra national de Paris, page dĂ©diĂ©e Ă  la nouvelle production de La Fanciulla del West de Puccini (production crĂ©Ă© Ă  Amsterdam, Nederlandse Opera)