DVD. Alban Berg : Lulu. Mojca Erdmann (Barenboim, 2012, 1 dvd Deutsche Grammophon)

lulu berg dvd mojca erdmann daniel barenboim deutsche grammophonDVD, critique. Alban Berg : Lulu. Mojca Erdmann (Barenboim, 2012, 1 dvd Deutsche Grammophon). Berlin, avril 2012 : au théâtre Unter den Linden, Barenboim dirige Wozzek puis Lulu, ici dans la version non de Friedrich Cerha, mais celle, s’agissant du III, de D R Coleman. A partir des fragments laissés par Berg en 1935, le musicologue a reconcentré les sections parvenues, décousu l’ordre de Cerha (plus de prologue ni de scène parisienne habituelles dans le III) mais une formule resserrée, dense, précipitant la mort de Lulu (en coulisses), afin de « préserver l’effet de symétrie » souhaité par Berg dans l’architecture globale de son second opéra. Andrea Breth peine à révéler une vision cohérente et précise d’un drame scénique qui éblouit par son étrangeté pourtant. Il y a de la confusion dans ce dispositif quoique la tension reste palpable.

Le mystère, le trouble, la gêne surtout et les frémissements d’une destruction totale sont perceptibles dans un drame qui moderniste et inclassable concentre les fissures et catastrophes de l’époque : la destruction de la république de Weimar sous la montée de l’hitlérisme. Cimetière de voitures, perspectives tronquées, chanteurs au sol… tout indique ici la fin de l’ordre bourgeois.

 

 

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Côté chanteurs, évidemment la silhouette juvénile, au corps gracile de la soprano Mojca Ermann, vraie poupée glamour, séduit dans le rôle de la femme enfant, perverse et attendrissante (la beauté du diable?) : son timbre pincé, malgré des aigus mal tenus, n’en finit pas de troubler voire de captiver. Debora Polaski fait une comtesse solide et très émouvante au III dans son air de déploration au cimetière, sorte de chant funèbre sur le genre humain à l’agonie… quand Michael Volle, vrai vedette de la soirée, incarne avec une finesse nuancée et le Docteur Schön et à la fin, Jack l’éventreur… présence à la fois paternelle, fraternelle, et dans les faits maritale (humain surtout humain donc périssable : il meurt de facto au II, tué par la belle qui lui tire une balle dans le dos) et enfin juge implacable face à la monstruosité humaine. L’homme (la femme ici) est une saloperie délicieuse… qui exploite et consomme sans scrupule ni morale jusqu’à la mort.

Daniel Barenboim veille dans la fosse à ce dévoilement progressif de la catastrophe et de l’effroi collectif : le sexe désigne la mort ; le désir c’est la manipulation ; l’amour,un esclavage… et l’humanité, l’annonce d’une mort inéluctable. Au final qu’avons nous sur scène, une ambiance délétère et des morts à la pelle : les deux premiers maris de Lulu (le professeur de médecine puis le peintre), enfin Schön et son fils Alwa, Lulu elle-même. Cirque fantastique et scène pathétique, la production berlinoise reste honnête. Volle et Polaski sont très convaincants, les maillons forts du spectacle : c’est d’ailleurs eux deux qui ferment le rituel théâtral après l’embrasement final. Le dernier tableau est le plus réussi dans son dépouillement. Mais on lui préfèrera d’emblée la version édité par DG également, avec Petibon dans la mise en scène de Py.

DVD, critique. Berg : Lulu (version berlinoise inédite de DR Coleman, 2012). Mojca Erdmann (Lulu), Deborah Polaski (la comtesse Geschwitz), Michael Volle (Schön, Jack), Thomas Piffka (Alwa), Stephan Rügamer (le peintre). Staatskapelle Berlin. Daniel Barenboim, direction. Andrea Breth, mise en scène. Filmé à Berlin en mars 2012. 1 DVD Deutsche Grammophon 0440 073 4934

 

 

 

Le Fidelio de KF Vogt en direct de La Scala sur Arte

Fidelio de BeethovenArte. Beethoven : Fidelio, en direct de la Scala de Milan, dimanche 7 dĂ©cembre 2014, 20h45. Comme chaque annĂ©e pour la Saint Ambroise,  la Scala de Milan ouvre solennellement sa nouvelle saison lyrique, en dĂ©but d’hiver, cette annĂ©e point de lancement de sa programmation 2015-2016, une nouvelle production du seul opĂ©ra de Beethoven : Fidelio. CrĂ©Ă© Ă  Vienne dans sa version finale en 1814, l’ouvrage est une cĂ©lĂ©bration des plus vertus humaines, inspirĂ©es par la fidĂ©litĂ© et l’amour.  Beethoven ne fait pas que livrer un hymne dĂ©chirant pour la libertĂ© et l’amour universel … Le musicien accomplit surtout un sommet lyrique qui conclut la pĂ©riode du premier romantisme viennois portĂ© par l’esprit des Lumières (depuis surtout l’oratorio de Haydn La CrĂ©ation de 1800)… Beethoven inspirĂ© par des idĂ©aux fraternels et humanistes y Ă©labore le premier opĂ©ra populaire en langue allemande accomplissant un travail amorcĂ© par Mozart avant lui dans La FlĂ»te enchantĂ©e (1791).

arte_logo_2013barenboim maestro dirige scala de milan le-maestro-israelo-argentin-daniel-barenboim-dirige-l-orchestre-philharmonique-de-vienne-le-1er-janvier-2014-a-vienne_4925007Beethoven : Fidelio. Daniel Barenboim, direction. Avec Klaus Florian Vogt (Fidelio), Anja Kampe (Leonore)… Deborah Warner (mise en scène). Outre la direction toujours exaltĂ©e et puissante de Daniel Barenboim chez Beethoven, La Scala offre au tĂ©nor wagnĂ©rien Klaus Florian Vogt une nouvelle prise de rĂ´le : chanter Florestan après tant de Lohengrin angĂ©liques presque dĂ©sincarnĂ©s mais d’une douceur Ă©lĂ©gante saisissante, pourrait conduire le chanteur germanique Ă  une nouvelle expressivitĂ©. Plus de drame et de prĂ©sence, plus de chair moins d’air… mĂŞme si son timbre lui, restera lumineux, Ă©tincelant. De toute Ă©vidence, des qualitĂ©s Ă  suivre dans un rĂ´le oĂą l’incandescence rejoint l’ardeur la plus brĂ»lante (en particulier dans la scène oĂą Florestan exprime sa solitude et sa souffrance au fond de sa cellule…)

 

 

 

Fidelio, femme amoureuse

 

fayard daniel barenboim la musique est un toutUnique opĂ©ra du symphoniste Beethoven, Fidelio est composĂ© durant près de 10 ans, du premier Ă©chec de 1805, jusqu’à la version finale de 1814. Les diffĂ©rentes versions de l’ouverture en tĂ©moignent : la genèse en fut longue,  difficile,  le compositeur Ă©tant probablement très investi dans l’Ă©laboration d’un opĂ©ra germanique et populaire,  un chantier laissĂ© vacant depuis La flĂ»te enchantĂ©e de Mozart (1791).  IntitulĂ©e LĂ©onore I,  II ou III, la pièce est devenue un morceau de choix pour tous les orchestres soucieux d’Ă©nergie, de drame mais aussi de finesse instrumentale. C est aussi prĂ©figuration du drame Ă  venir, le miroir annonciateur des points forts de l’action qui va ĂŞtre dĂ©veloppĂ©e après le lever de rideau. Comme Wozzeck de Berg,  Fidelio s’inspire d’un fait divers rĂ©el survenu pendant la RĂ©volution française : par amour, une femme, dĂ©guisĂ©e en homme (Fidelio), infiltre la prison dans laquelle son mari est incarcĂ©rĂ©. Elle rĂ©ussit Ă  l’en libĂ©rer. Proche des valeurs morales des Lumières,  le drame suit la lente et sublime avancĂ©e vers la lumière : des tĂ©nèbres de la geĂ´le humide et sombre oĂą est prisonnier l’aimĂ© de Fidelio, Florestan…  vers l’Ă©blouissement de la libĂ©ration finale. PortĂ© par l’amour et la fidĂ©litĂ© conjugale, l’action cĂ©lèbre la loyautĂ©,  une valeur d’absolu Ă  mettre Ă©videmment en parallèle avec l’idĂ©al dĂ©fendu dans la dernière partie de sa 9ème Symphonie,  qui incarne dans le choix du texte fraternel de Schiller,  un mĂŞme sentiment universel de dĂ©passement et de rĂ©alisation humaniste.  De mĂŞme,  le finale de La FlĂ»te enchantĂ©e de Mozart Ă©galement inspirĂ© par l’esprit des loges maçonniques et donc proche des valeurs des Lumières,  affiche aussi un mĂŞme sentiment final d’entente civilisatrice et de rĂ©conciliation collective. L’aube d’une humanitĂ© enfin rĂ©formĂ©e.

L’intelligence de l’Ă©criture en fait une partition saisissante par sa force expressive et poĂ©tique,  brossant de très subtiles Ă©pisodes , tous dramatiquement très intense : l’univers carcĂ©ral que dĂ©couvre Leonore,  la prison sombre,  caverne inquiĂ©tante d’oĂą surgit le cri solitaire de Florestan prisonnier,  enfin le salut final, la dĂ©livrance qui efface souffrance et entraves…

Résumé, synopsis

LĂ©onore dĂ©guisĂ©e en homme s’est prĂ©sentĂ©e sous le nom de Fidelio pour se faire engager  comme aide-geĂ´lier dans la prison oĂą son mari Florestan est injustement incarcĂ©rĂ© sur l’ordre du cruel Don Pizzaro. Entre temps,  Fidelio a suscitĂ© l’amour de Marzelline, la fille du geĂ´lier. La courageuse et persĂ©vĂ©rante Ă©pouse sauve finalement son mari de la mort que lui rĂ©serve Pizzaro, ennemi politique et infâme manipulateur dont la traĂ®trise est enfin mise Ă  jour.

Acte 1. L’aristocrate espagnol Florestan (tĂ©nor), est incarcĂ©rĂ© sur ordre de Don Pizarro (baryton), le cruel gouverneur d’une prison d’État. Pour le libĂ©rer, sa femme LĂ©onore (soprano) se dĂ©guise en homme : elle devient Fidelio et y obtient un emploi : pour assoir sa position carcĂ©rale, Fidelio sĂ©duit la fille du geĂ´lier Rocco (basse), Marcelline (soprano). L’infâme Pizarro s’inquiĂ©tant de la visite imminente du ministre Don Fernando, entend supprimer tout ce qui pleut tĂ©moigner contre lui : il demande Ă  Rocco de tuer Florestan dans sa cellule. Leonore/Fidelio obtient de l’accompagner dans le cachot.

Acte 2. Dans sa cellule, s’exprime le chant solitaire et libertaire de Florestan, toujours vaillant. Mais quand Pizarro s’apprête à tuer le prisonnier, Leonore s’interpose et se dresse contre le barbare. Les trompettes annoncent l’arrivée du ministre Fernando dans la prison pour son inspection. En un geste de clémence emprunté à l’opéra seria fixé par Métastase, Beethoven écrit un final choral qui chante la liberté partagée et fraternelle : Fernando libère Florestan et tous les prisonniers, punit Pizarro.

 

DVD. Verdi : Il Trovatore (Netrebko, Domingo, Barenboim, Berlin 2013)

trovatore verdi netrebko domingo DVDCLIC D'OR macaron 200DVD. Verdi : Il Trovatore (Netrebko, Domingo, Barenboim, Berlin 2013). Dans l’imaginaire du scénographe Philippe Stölzl, le Trouvère est un conte lunaire, basculant constamment entre cynisme barbare et délire fantastique. La première scène est digne d’une gravure gothique d’Hugo ou d’une eau forte de Callot : Ferrando (excellent Adrian Sâmpetrean) plante le décor où règne la malédiction de la sorcière effrayante brûlée vive sur le bûcher par le comte de Luna… une vision primitive qui inspire tout le spectacle qui suit, dont les tableaux jouant sur le blanc et le noir, détaillant d’effrayantes ombres graphiques sur les murs d’une boîte dont l’angle regarde vers la salle et les spectateurs, instaure ce climat si original, celui façonné par un Verdi subjugué par le jaillissement du surnaturel, de la malédiction, la figure troublante d’âmes éperdues (Leonora) qui ivres et portées par leur seul désir, demeurent continûment aveuglées par la passion qui les consume : la jeune femme dans une arène de silhouettes souvent grotesques et grimées jusqu’à la caricature, y paraît tel un lys pur, éclatant par son chant amoureux, juvénile, ardent, innocent. Ce qu’apporte Anna Netrebko relève du miraculeux : le jaillissement brut d’un amour immense qui la dépasse totalement, la possède jusqu’à l’extase : le chant est incandescent, âpre, d’une sincérité tendre irrésistible.

Le public berlinois lui réserve une ovation collective dès son premier air. Légitimement. Tout le premier acte (Le Duel) est stupéfiant de justesse réaliste et expressionniste, saisissant même par ses ombres rouges aux murs défraichis. Un régal pour les yeux et aussi pour l’esprit exigeant : la direction d’acteur est précise et constamment efficace.

Trouvère berlinois, fantastique, effrayant : superlatif

azucena, trovatore berlin, barenboimDans la fosse Daniel Barenboim des grands jours sculpte chaque effet ténébriste d’une partition qui frappe par sa modernité fantastique, rappelant qu’ici la vision de Verdi rejoint les grands noms du romantisme lugubre et cynique, surnaturel, cauchemardesque, et poétiquement délirant : Aloysius Bertrand, Villiers de l’Isle Adam, ETA Hoffmann.  On s’étonne toujours que bon nombre continue d’affliger l’ouvrage verdien d’une faiblesse dramatique due à un livret soit disant faiblard : c’est tout l’inverse. Et la présente production nous montre a contrario des idées reçues et colportées par méconnaissance, la profonde cohérence d’une partition au découpage très subtil, aussi forte et glaçante que Macbeth, aussi prenante que Rigoletto, aussi échevelée et juste que La Traviata… Philipp Stölzl apporte aussi ce picaresque espagnol dans costumes et maquillages qui revisitent en outrant ses couleurs, Velasquez et les caravagesques ibériques, de Ribeira à Murillo.  Si Leonora, incarnée par la sensuelle et embrasée Anna Netrebko, captive de bout en bout, le Luna, rongé par la jalousie et l’impuissance amoureuse trouve en Placido Domingo, un baryton ardent, habité par une psyché qui lui aussi le submerge : passionnant duo.

netrebko anna trouvère trovatore leonora Berlin BarenboimPar son code couleur vert froid, exprimant un cynisme fantastique de plus en plus présent au fur et à mesure de l’action, le théâtre de Philipp Stölzl rappelle évidemment l’immense Peter Mussbach (repéré dans son approche parisienne de La Norma au Châtelet) : le choeur des gitans y singe une foule aux accents apeurés, orgiaques avant que ne paraisse le chant halluciné d’Azucena (très honnête Marina Prudenskaya, de plus en plus touchante : c’est elle qui porte le germe de la vengeance finale ; elle est elle aussi, comme Leonora, une poupée fardée, usée, transfigurée par la passion qui la porte et la consume : si Leonora est dévorée par l’amour pour Manrico le trouvère, Azucena est portée, aspirée par l’effroi du sacrifice primordial : l’assassinat de son propre fils (le véritable) par les flammes. Le Manrico de Gaston Rivero sans partager la brulure de ses partenaires défend haut la figure du Trouvère. Jamais production n’a à ce point mieux exprimer l’essence hallucinée et lunaire de l’opéra verdien : c’est essentiellement un théâtre de la brûlure, des âmes embrasées, où pèse dès l’origine, l’image effrayante flamboyante du bûcher initial. Une éblouissante réussite qui passe surtout par la cohérence du dispositif visuel. Chef et solistes sont au diapason de cette lecture colorée, expressionniste, remarquablement convaincante. Voilà qui renvoie à la marche inférieure la plus récente production du Trouvère avec le duo Netrebko et Domingo, présentée cet été au Festival de Salzbourg… La galerie de peintures qui s’y impose paraît en comparaison fatalement anecdotique tant ici, la création visuelle, le théâtre des ombres découpées sur les murs du cube nourrissent le feu de l’action. Un must et donc un CLIC de classiquenews.com.

Verdi : Il Trovatore. Anna Netrebko (Leonora), Placido Domingo (Placido Domingo), Azucena (Marina Prudenskaya), Manrico le Trouvère (Gaston Rivero, Adrian Sâmpetrean (Ferrando)… Staatskapelle Berlin. Daniel Barenboim, direction. Philipp Stölzl, mise en scène. 1 dvd Deutsche Grammophon. Enregistré à Berlin au Staatsoper Unter den Linden de Berlin, im Schiller Teater, en décembre 2013.

 

 
 

 

TELE. En octobre 2014, Mezzo diffuse l’Elvira candide, juvĂ©nile d’Anna Netrebko (Metropolitan Opera 2006-2007) : I Puritani avec Anna Netrebko au Met 2007 sur Mezzo Live HD : 6 > 24 octobre 2014. 

mezzo logo 2014

 

 
 

 
 

Compte rendu. Vienne. Konzerthaus, le 1er janvier 2014. Concert du Nouvel An. Oeuvres de Johann Strauss I et II, Edouard, Josef et Richard Strauss. Avec les danseurs de l’OpĂ©ra de Vienne. Wiener Philharmoniker. Daniel Barenboim, direction

Compte rendu, concert du Nouvel An Ă  Vienne 2014. Voici comme d’habitude et depuis 1958, le concert le plus diffusĂ© dans le monde, comptant selon la formule du direct, plus de 200 millions de spectateurs, au rendez vous de l’Ă©lĂ©gance et du raffinement orchestral. Un modèle dans le genre. C’est un rituel bien rĂ´dĂ© depuis 1939, quand le chef proche de Richard Strauss Clemens Krauss dirigeait  pour le premier concert du Nouvel An Ă  Vienne, un programme festif dĂ©diĂ© Ă  l’ivresse entĂŞtante des valses de la dynastie Strauss , Johann, père et fils mais aussi depuis une rĂ©cente tradition d’exploration familiale, les frères de Johann II : Josef (ce dernier très mis Ă  l’honneur en 2014 par Daniel Barenboim) et Edouard.

Concert du Nouvel An Ă  Vienne 2014Dans la salle mythique du Konzerthaus de Vienne, ce 1er janvier 2014, le chef engagĂ© pour la fraternisation des peuples (surtout entre IsrĂ©aliens, comme lui, et palestiniens entre autres) Daniel Barenboim dirige les instrumentistes du Philharmonique de Vienne : une phalange lĂ©gendaire qui n’usurpe pas sa gloire planĂ©taire, car du dĂ©but Ă  la fin, chacun aura pu se dĂ©lecter de l’unisson enivrant des cordes (notez le dispositif spĂ©cifique Ă  Vienne oĂą les contrebasses forment un mur parfaitement alignĂ© en fond d’orchestre, les violoncelles se situant Ă  gauche du chef…), de la claire transparence d’un orchestre oĂą les cors (somptueux), la ligne mĂ©lodique des flĂ»tes, comme la sensualitĂ© des bois triomphent toujours en pareille occasion.

” Le plus ” de chaque concert du Nouvel Ă  Vienne
c’est le programme que concocte chaque maestro invitĂ©. Notons que celui de Barenboim marque les esprits. La première partie enchaĂ®ne des morceaux peu connus (Quadrille d’Edouard Strauss inspirĂ© de la Belle HĂ©lène d’Offenbach) ou les lauriers de la paix (le titre est un intention manifeste pour un programme soucieux d’humanisme et de pacifisme) de Josef Strauss.
Le chef pianiste poursuit avec la marche Ă©gyptienne de Johann II : Ă©vocation parfois hollywoodienne et pompeuse d’un orient fantasmĂ© auquel les musiciens prĂŞtent aussi leur voix. D’emblĂ©e la fin plutĂ´t murmurĂ©e, Ă©vite le pire pathĂ©tique et solennel ; ouf, le kitsch a Ă©tĂ© Ă©vitĂ©. Car ce qui suit est autrement plus passionnant Ă  notre avis, quand surgit la finesse pĂ©tillante de la Polka endiablĂ©e du mĂŞme Johann fils, laquelle clĂ´t la première partie. Enfin de la lĂ©gèretĂ©, de l’insolente finesse, de l’insouciance chorĂ©graphique : tout ce qui attire depuis des lustres les (tĂ©lĂ©)spectateurs et qui assure Ă  la performance de ce direct ultra mĂ©diatisĂ©, sa rĂ©ussite artistique et musicale. Il Ă©tait temps.

Carte postale viennoise

En seconde partie, le concert tĂ©lĂ©visuel dĂ©livre aussi ce pourquoi il est conçu : promouvoir l’excellence artistique et culturelle voire touristique de Vienne et du paysage autrichien. Pour se faire, Daniel Barenboim dirige l’ouverture de l’opĂ©rette de Johann Strauss II, le maĂ®tre de la forĂŞt (avec cĂ´tĂ© rĂ©alisation visuelle des gros plans sur les fleurs de la dĂ©coration de la salle !) : lĂ  encore les pupitres des Philharmoniker offrent cette finesse instrumentale qui nous sĂ©duit tant, scintillement Ă©vocatoire de la forĂŞt viennoise…
Ensuite, les choix du chef invitĂ© s’imposent par leur justesse : superbe mĂ©ditation sur le clair de lune extrait de l’opĂ©ra Capriccio de Richard Strauss… mĂŞme raffinement instrumental, puissante inspiration d’après la nature et un instant atmosphĂ©rique : la prĂ©sence du bavarois dans le programme Ă©voque le 150ème anniversaire de sa naissance en 2014 ; mĂŞme s’il n’appartient pas Ă  la famille des Strauss, Richard porte dignement le patronyme symbole de gĂ©nie musical. Sa filiation est musicalement idĂ©ale car il a abondamment puisĂ© dans le genre de la valse pour son opĂ©ra Der Rosenkavalier (Le Chevalier Ă  la rose) tout en partageant avec ses confrères homonymes une intelligence de l’orchestration, elle aussi totalement rĂ©jouissante. VoilĂ  une entrĂ©e en matière parfaitement dosĂ©e et qui rĂ©tablit pour ce concert Ă©vĂ©nementiel, le gĂ©nie de Richard Strauss en prĂ©ambule Ă  son annĂ©e 2014.

La participation des danseurs de l’OpĂ©ra

Tout concert du Nouvel An ne serait pas digne de sa rĂ©putation sans le concours du ballet de l’OpĂ©ra de Vienne, lequel paraĂ®t ici pour la grande valse de Josef Lanner intitulĂ©e Les Romantiques (chorĂ©graphie d’Ashley Page avec les costumes de Viviane Westwood): dans les salons en blanc et or de Schonnbrun, les couples de danseurs expriment toute l’Ă©lĂ©gance viennoise que sublime l’ivresse musicale de la partition de Lanner. Avouons la totale rĂ©ussite de cette combinaison : musique symphonique et valses dansĂ©es ; un sommet du kitsch diront les dĂ©tracteurs, une crĂ©ation poĂ©tique savamment millimĂ©trĂ©e diront les admirateurs, qui sait heureusement Ă©viter le sucrĂ© poudrĂ© parfois indigeste (comme le montre a contrario de Vienne, les propositions simultanĂ©es du concert du Nouvel An Ă  Venise oĂą le ballet de l’OpĂ©ra de Rome en 2014 tente de raconter une histoire sur les airs italiens jouĂ©s par l’Orchestre de La Fenice : Ă  notre avis ratage total).
A Vienne, le dispositif sait encore nous surprendre sur la musique du ballet Sylvia de Delibes, sommet de l’Ă©lĂ©gance… Ă  la française (confrontĂ© Ă  tant d’intelligence, il nous paraĂ®t inimaginable en 2014 que l’OpĂ©ra de Paris n’ait pas encore lancĂ© la tradition d’un concert du Nouvel An car nous avons et les interprètes maison et surtout un rĂ©pertoire chorĂ©graphique et de valses qui Ă©gale sinon supplante l’Ă©vĂ©nement viennois…) : en 2014, Viviane Westwood imagine des costumes d’inspiration manifestement Ă©cossaise ; les danseurs s’adonnent Ă  une sĂ©rie de seynettes, certaines drĂ´latiques dont l’Ă©pisode dĂ©jantĂ© oĂą l’un des hommes, ivre apparemment, se cogne contre les miroirs des murs…
Enfin, le programme s’achève avec deux chefs d’oeuvres traditionnellement donnĂ©s pour l’occasion, signĂ©s par les deux gĂ©nies de la dynastie Strauss : Johann père et fils. Du second, l’orchestre entonne le cĂ©lĂ©brissime Beau Danuble Bleu (avant de souhaiter la bonne annĂ©e au monde et Ă  l’auditoire), puis du premier la non moins fameuse Marche de Radetsky… Daniel Barenboim inaugure un nouveau rituel pour l’occasion, alors que les musiciens ont commencĂ© de jouer la Marche, le chef quitte son podium et scrupuleusement, salue chaque instrumentiste, mettant en avant chaque tempĂ©rament individuel qui fait la rĂ©ussite et la cohĂ©rence d’un son collectif admirĂ© dans le monde entier. MĂŞme aussi prĂ©parĂ© et plannifiĂ©, chaque Concert du Nouvel An Ă  Vienne peut encore nous surprendre …  Le dĂ©but d’une nouvelle tradition ?


Vienne. Konzerthaus, le 1er janvier 2014. Concert du Nouvel An. Oeuvres de Johann Strauss I et II, Edouard, Josef et Richard Strauss. Avec les danseurs de l’OpĂ©ra de Vienne. Wiener Philharmoniker. Daniel Barenboim, direction

Cd, blu ray et dvd de ce nouveau concert du Nouvel An dirigé en 2014 par Daniel Barenboim sont annoncés chez Sony classical pour la fin du mois de janvier.