Bagatelles de Beethoven

Beethoven_Hornemann-500-carreFRANCE MUSIQUE. Dim 5 mai 2019. BEETHOVEN : Bagatelles – La tribune des critiques de disques s’intĂ©resse aux fameuses et trop mĂ©connues Bagatelles op. 126 de Beethoven. Oeuvre de jeunesse certes mais pas esquisses inabouties. Bien au contraire. Tout le Beethoven architecte, expĂ©rimentateur est dĂ©jĂ  lĂ . A Vienne depuis 1792, le jeune Beethoven venu de sa Bonn natale, se dĂ©voile en admirateur du dernier Haydn, son maĂ®tre vĂ©nĂ©rĂ©, gĂ©nie de la Sonate pour clavier. Le cycle est … « capital pour notre connaissance du clavier viennois entre la fin du XVIIIè et le dĂ©but du siècle romantique. La fougue intempestive d’un Beethoven maĂ®tre de l’improvisation et fortepianiste recherchĂ© par l’élite (Lichnowski, Razumowski, Lobkowicz, Kinsky, l’Archiduc Rodolphe, ou le Comte Waldstein…) comme par le public des concerts Ă  Vienne, se dessine ici avec un panache racĂ© captivant, une rage libre et personnelle Ă  couper le souffle… » ainsi rĂ©capitulait la critique du cd des Bagatelles par Natalia Valentin, il y a dĂ©jĂ  10 ans, en 2009 (LIRE notre critique intĂ©grale du cd BAGATELLES de BEETHOVEN par Natalia Valentin, 1 cd Paraty)…

beethoven_rondos_bagatelles_pianoforte_natalia_valentin_cd_ParatyEt plus loin : « Les 7 Bagatelles semblent aller encore plus loin dans la palette des possibilités de l’instrument comme de l’écriture: ici, la vitalité du jeu est sublimée par l’audace, l’engagement interprétatif, une assise et une maturité exceptionnelles dans la ciselure de l’expressivité et des nuances dynamiques, d’une phrase à l’autre, et même d’une note à l’autre, car la précision ronde et naturelle de l’instrument le permet. On se plaît désormais à imaginer le jeune prodige de la musique vaquer sur un instrument aussi riche aux expérimentations futures, le bouillonnant improvisateur à Vienne, “oser”, surprendre, ouvrir de nouvelles perspectives. Chaque Bagatelles dresse des voies nouvelles, esquisses fugaces et déjà profondes qui dans leur versatilité profuse, sont des mondes en gestations qui appellent des développements et des variations. L’insolence, l’éclat de l’original et de l’intériorité, le jaillissement des idées et le délire quasi obsessionnel (Presto) se ressentent ici avec force et puissance grâce à la digitalité supérieure de l’interprète. Après les multilples perspectives ouvertes des 6 Bagatelles, il faut bien le feu d’artifice du Caprice final (Rondo alla ingharese, vers 1795), lié à une anecdote de la vie du compositeur, composé pour l’ami et mécène, l’Archiduc Rodolphe d’Autriche: bouillonnement de l’humeur qui engendre une musique frénétique, théâtrale, gorgée là aussi d’une furià parfaitement beethovénienne, mais articulé avec un délicieux panache et une intelligence nuancée par Natalia Valentin. Outre l’intérêt des oeuvres révélées, le 7ème album Paraty met en lumière le geste superlatif de l’interprète, une nature et un engagement désormais à suivre ». De toute évidence, les Bagatelles de Beethoven sont comme ses œuvres à suivre, de première valeur en ce qu’elles révèlent déjà un interprète-compositeur génial.

FRANCE MUSIQUE. Dim 5 mai 2019, 16h. BEETHOVEN : Bagatelles op. 126 – tribune des critiques de disques

Compte-rendu, concert. Lyon, Auditorium, le 8 novembre 2018. Récital de Grigory Sokolov.  

SOKOLOV thumbnail_Grigori-Sokolov_scale_762_366Compte-rendu, concert. Lyon, Auditorium, le 8 novembre 2018. Récital de Grigory Sokolov. Un récital de Grigory Sokolov est toujours un événement exceptionnel vers lequel le public se presse, et celui de l’Auditorium de Lyon – plein à craquer ce soir – ne pas fait exception. Avec le pianiste russe, le rituel est immuable : à pas courts et rapides, la masse imposante de ce géant du piano apparaît abruptement derrière une porte entrebâillée, et glisse droit vers son piano. Une courte révérence vers le public, la mine invariablement impassible, il s’assied alors promptement à son piano, et sans attendre, frappe le clavier.

Immédiatement, le miracle opère. En quelques secondes, il envoûte, il captive, il subjugue son auditoire ; d’autant qu’avec Ludwig van Beethoven, et la Sonate N°3 en ut majeur qu’il interprète en premier, il est en terrain conquis. Pas à pas, le public ne peut que suivre, happé et fasciné, le pianiste dans son parcours. Sokolov donne à entendre son incroyable force en la contrastant avec des caresses impalpables du clavier. La symphonie, l’éclat rythmiques des œuvres orchestrales de Beethoven ne sont pourtant jamais bien loin. Dans l’Adagio, Sokolov nous plonge dans un mystère, que même son toucher céleste du clavier ne parvient pas à dévoiler. Puis éclate l’Allegro final, où, dans des fulgurances inouïes, Sokolov multiplie les sonorités brillantes. Et ces notes, qui soudain se mettent à galoper vertigineusement, semblent ne jamais vouloir suspendre le discours. Il enchaîne aussitôt avec les Onze Bagatelles op 119, dont le russe nous donne une interprétation qui se caractérise avant tout par l’évidence du style et le naturel des phrasés. A aucun moment nous pouvons nous dire qu’on pourrait faire ça mieux ou autrement, non, cela s’impose toujours comme étant « évident » : fausse évidence, bien sûr, puisque d’autres choix sont forcément possibles, mais c’est bien là la qualité intrinsèque d’une interprétation que de s’imposer à l’instant T comme étant la bonne, celle qui coule de source. Rien ne manque donc à l’appel, ni la douceur du toucher, ni la « force de frappe » ; les tempi retenus, toujours excellents, permettent à chaque Bagatelle de s’épanouir tout en variant l’expression entre chacune d’elles, avec une couleur de piano toujours fascinante. Et à la surprise du dernier accord, suit le silence encore plein de sa formidable interprétation. Alors fusent les applaudissements que l’artiste, se pressant vers les coulisses, semble vouloir ne pas remarquer, comme indifférent à ce jugement…

En seconde partie, le talent et la profondeur de Sokolov sont tout aussi parfaitement en situation dans les fameux Quatre Impromptus op 142 de Franz Schubert. Le texte se déroule avec intelligence, et surtout il n’y ici aucune fausse sentimentalité : le pianiste adopte un tempo régulier sans alanguir les variations de tonalités. Le piano est superbement coloré et Sokolov varie les parties comme s’il s’agissait d’un quatuor à cordes. Mais bien évidemment, c’est l’incontournable et populaire 3ème Impromptu qui emporte tous les suffrages, d’autant plus que l’artiste l’aborde avec la légèreté d’un touché perlé qui démontre, une fois encore, l’art qui s’épanouit au bout de ses doigts. Des doigts magiques conduits par le reste de son corps, capable d’imprimer aussi une puissance phénoménale à son jeu.

Le contrat rempli, l’artiste laisse enfin retomber les bras, sans que toutefois son visage marque le moindre relâchement ; sous les applaudissements et bravos enthousiastes, toujours pas l’ombre d’un sourire…. Il reviendra cependant… six fois (!), pour six bis servis comme un dessert à ce public conquis (on le serait à moins) et gourmand, notamment pour délivrer une « Entrée des Sauvages » de Rameau pris avec vélocité toute démoniaque !

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Compte-rendu, concert. Lyon, Auditorium, le 8 novembre 2018. RĂ©cital de Grigory Sokolov. Illustration (DR)