CD. Gluck : coffret The great operas (Gardiner, Minkowski, McCreesh, 15 cd Decca)

CLIC D'OR macaron 200Gluck Ă  Paris (1774-1779)CD. Aux couleurs acidulĂ©es, le coffret Gluck 2014 par DECCA est un must.  Tout en offrant une pluralitĂ© heureuse des interprĂ©tations, le coffret Gluck du tricentenaire 2014 rend compte de la carrière du Chevalier  Christoph Willibald Gluck sur la scène lyrique, entre Vienne et Paris. Qu’on prĂ©fère comme nous Gardiner, d’une sensualitĂ© poĂ©tique superlative Ă  la hargne finalement parfois outrĂ©e et caricaturale de Minkowski (le geste est souvent mĂ©canique), qu’importe : les 7 opĂ©ras rĂ©unis ici y trouvent d’indĂ©niables dĂ©fenseurs inspirĂ©s, convaincants, chacun, ardent gluckiste, capable d’indĂ©niables arguments. 300 ans après, le théâtre de Gluck continue de fasciner et ses Ĺ“uvres respectives, celles italiennes Ă  Vienne comme leurs reprises françaises Ă  Paris sans compter les nouvelles partitions pour Marie Antoinette, sont loin d’avoir dĂ©voiler tout leurs enseignements. D’une version Ă  l’autre, de Vienne Ă  Paris, se prĂ©cise l’exigence d’un gĂ©nie du drame musical, jalon essentiel après Rameau vers le spectacle total de Wagner…
Incroyable jeu des chassĂ©s croisĂ©s… Alors que le Comte Durazzo, intendant des théâtres impĂ©riaux Ă  Vienne appelle et confirme Gluck comme compositeur officiel pour renouveler les opĂ©ras viennois – Gluck s’y affirme peu Ă  peu comme un maĂ®tre du genre exotique de l’opĂ©ra comique français (La rencontre imprĂ©vue de 1764 marque le sommet de cette veine française Ă  Vienne), c’est Ă  Paris, adaptant ses opĂ©ras viennois (Orfeo, Alceste…) que le Chevalier se refait une renommĂ©e, important sa conception de la dĂ©clamation solennelle remise en forme en un drame resserrĂ©, Ă©difiant, d’une redoutable efficacitĂ© dramatique. Entre Rameau et Spontini, Gluck rĂ©forme l’opĂ©ra français Ă  l’Ă©poque de Marie-Antoinette.

 

 

 

RĂ©formateur de l’opĂ©ra tragique entre Vienne et Paris
GLUCK coffret cd DECCA Gardiner operas_de_gluck_chez_deccaVoici rĂ©capitulĂ©e, sa carrière entre Vienne (annĂ©es 1760) et Paris (annĂ©es 1770), qui fait de Gluck, Ă  la veille de la RĂ©volution, le champion de l’opĂ©ra seria en Europe. Le coffret Decca est incontournable en ce qu’il offre aussi une synthèse des lectures les plus dĂ©cisives pour la comprĂ©hension de sa manière propre, de l’apport du maĂ®tre au genre lyrique Ă  la fin du XVIIIè : cette synthèse dont il est le seul Ă  dĂ©fendre lĂ©gitimiment les vertus esthĂ©tiques ; son art est europĂ©en avant la lettre, empruntant Ă  l’Italie (mĂ©lodies suaves), au germanisme (le dĂ©veloppement orchestral souvent stupĂ©fiant), Ă  la France (choeurs et ballets, sens des contrastes dramatiques). A sa source, Berlioz s’abreuve directement. Forme Ă©quilibrĂ©e, drame prĂ©servĂ©, passions exacerbĂ©es…  autant de qualitĂ©s que recueillent tous les auteurs de son vivant et après lui : Vogel, Sacchini, Piccini, Gossec… Voici donc les enregistrements qui ont fait date, en particulier ceux de Gardiner qui en France aura Ĺ“uvrĂ© de façon dĂ©cisive pour la rĂ©Ă©valuation des opĂ©ras de Gluck : les deux IphigĂ©nies, -IphigĂ©nie en Tauride d’après Racine de 1779 (Lyon, fĂ©vrier 1985), IphigĂ©nie en Aulide de 1774 (Lyon, juillet 1987)-, puis Orfeo ed Euridice (Londres, mai 1991), sans omettre la sublime Alceste de 1767, point d’accomplissement du Britannique (Londres, Paris 1999) au service d’un sommet tragique de l’opĂ©ra nouvelle formule, celle gluckiste rompant avec l’idĂ©al des Lumières lĂ©guĂ© par MĂ©tastase : chĹ“urs tragiques, ballets funèbres et poĂ©tiques de Noverre. Le chef et ses Ă©quipes anglosaxonnes trouvent un ton idĂ©al, dramatique et d’une rare Ă©lĂ©gance, proposant une lecture du style “bruyant et gĂ©missant” du Chevalier, claire et racĂ©e, d’une perfection indĂ©niablement”europĂ©enne”. Sa reprise Ă  Paris est un jalon de l’opĂ©ra tragique nĂ©o grec Ă  Paris. C’est la version parisienne de 1776 que Gardiner enregistre ici, dĂ©livrant les bĂ©nĂ©fices de sa comprĂ©hension très fine et passionnante de Gluck.
 

 

 
Moins abouties et plus brouillonnes que son aĂ®nĂ© Gardiner, les lectures de Minkowski (chĹ“urs instables, chanteurs majoritairement français mais comble dommageable, souvent peu intelligibles!) s’imposent nĂ©anmoins (grâce Ă  l’engagement de la diva complice mise en avant : Mireille Delunsch) : Armide version parisienne de 1776/1777 d’après l’original viennois de 1767 (Paris, 1996), OrphĂ©e et Eurydice (Poissy, 2002)…
Joyau oubliĂ© parce qu’il Ă©choua Ă  Vienne, marquant le dĂ©but de la dĂ©faveur de Gluck en 1770, l’excellent Paride ed Elena, magnifiquement ciselĂ© par Paul McCreesh (avec une distribution fĂ©minine remarquable : Kozena, Gritton, Sampson) Ă©tincelle par sa sensualitĂ© fĂ©minine, traitĂ©e comme un huit clos d’une exquise dĂ©licatesse et d’une subtile caractĂ©risation.
 

 

 
GLUCKImpression gĂ©nĂ©rale. La comparaison avec Minkowski s’avère lĂ  encore parfois peu favorable pour ce dernier : face Ă  l’Ă©lĂ©gance et au raffinement naturel de ses compĂ©titeurs, McCreesh et Gardiner soignent la cohĂ©rence de leurs plateaux vocaux, l’Ă©quilibre orchestre/voix, la sonoritĂ© suave et dansante de l’orchestre-, le geste vif du Français bascule souvent dans la caricature sèche et mĂ©canique, un tranchant qui ne manque pas de drame (le duo Armide et son père Hidraot, en l’exhalaison de leur souffle haineux, ensorcelant et fantastique, – contre Renaud par exemple, sĂ©duit immanquablement) mais finit par le rendre trop incisif. NĂ©anmoins, l’offre aussi diversifiĂ©e  et impliquĂ©e de part en part, offre un panel d’interprĂ©tations d’une irrĂ©pressible attractivitĂ©.
En plus des 7 opĂ©ras majeurs de Gluck, le coffret regroupe plusieurs perles historiques, premières approches d’un Gluck encore “non historique” (pas encore sur instruments d’Ă©poque), mais pour les interprètes concernĂ©s, d’un style articulĂ© qui parfois convainc tout autant car chez Gluck et son style frĂ©nĂ©tique (puissant et raffinĂ©, expressif et noble Ă  la fois), il est question aussi d’engagement Ă©motionnel (Bartoli, Horne, Florez, Baker, Ferrier…). Superbe coffret Gluck qui sĂ©duit autant par le choix des interprètes convoquĂ©s que la sĂ©lection des opĂ©ras rĂ©unis.

Christoph Willibald Gluck : the great operas. Orfeo ed Euridice, Paride ed Elena. Alceste. Orphée et Eurydice, Iphigénie en Aulide, Iphigénie en Tauride, Armide. Gardiner, Minkwoski, McCreesh. 15 cd Decca. Coffret pour le tricentenaire Gluck 2014.

DVD. Gluck : Iphigénie en Aulide, en Tauride (Minkowski, 2011) Opus Arte

Gluck : Iphigénie en Aulide, en Tauride (Minkowski, 2011). 2 dvd Opus Arte

Septembre 2011, Minkowski reprend Ă  Amsterdam, la production des deux IphigĂ©nie de Gluck, prĂ©sentĂ©es prĂ©alablement Ă  Bruxelles en 2009 par un autre français, Christophe Rousset : la comparaison pour nous qui avons pu suivre les deux productions a paru incontournable. Si ce dernier aime la coupe nerveuse parfois sèche voire incisive,  ” Minko ” fait du Minko : direction ronflante parfois confuse, souvent sans vision dramatiquement forte et poĂ©tique qui n’Ă´te cependant rien Ă  la valeur du projet mettant en perspective les deux IphigĂ©nies gluckistes, de 1774 (Aulide) et 1779 (Tauride), extrĂ©mitĂ©s et sommets lyriques du sĂ©jour français du Chevalier. Voici donc ce style expressif, vif, nerveux, intensĂ©ment dramatique parfois austère voire dĂ©sespĂ©rĂ© et noir (prĂ©romantique) qui marqua sous la règne de Marie-Antoinette, propre aux annĂ©es 1770, une rĂ©forme dĂ©cisive de la scène théâtrale et vocale. Gluck a bel et bien rĂ©alisĂ© en France, une rĂ©forme majeure et assurĂ© Ă  Paris, son prestige europĂ©en.

2 Iphigénie gluckistes

Gluck_dvd_iphigenie_aulide_Tauride_dvd_opus_arte_delunsch_gensL’argument principal de ce diptyque antique demeure les deux solistes fĂ©minines, française donc intelligiblement convaincantes ; mais davantage encore, actrices et chanteuses : Gens illumine de son chant nuancĂ© et sobre, constamment proche du verbe, la figure d’IphigĂ©nie en Aulide, fière et victime Ă  la fois, prĂŞte Ă  subir les foudres sacrificielles d’une Diane dĂ©cidĂ©ment inflexible : en Tauride, l’IphigĂ©nie de Delunsch est tout autant Ă©poustouflante, plus expressive que musicale et d’emblĂ©e parfaite pour le drame de Gluck. La soprano intense incarne la figure mythologique en s’appuyant sur sa profondeur psychologique, après la Guerre de Troie et soumise comme une exilĂ©e solitaire, Ă  la mĂŞme fureur sanguinaire de Diane… Victime en Aulide comme en Tauride, IphigĂ©nie prend ici une incarnation de plus en plus prĂ©sente, une maturitĂ© progressive qui fait de la fille Ă  sacrifier, une femme Ă©prouvĂ©e dans sa dignitĂ© individuelle

Gluck n’aura jamais Ă©tĂ© aussi sombre, et mĂŞme angoissĂ© que dans sa seconde IphigĂ©nie : un théâtre plus inquiet et noir que l’hĂ©ritage lĂ©guĂ© par Euripide. C’est dire le trait de gĂ©nie du compositeur invitĂ© Ă  Paris, auteur d’une scène inouĂŻe qui depuis Racine (dont il s’inspire), rĂ©ussit Ă  rĂ©vĂ©ler l’obscuritĂ© vivante qui domine le dĂ©sir inconscient des personnages. Wagner pour IphigĂ©nie en Aulide, Strauss pour IphigĂ©nie en Tauride ont compris la force des opĂ©ras de Gluck : chacun en a composĂ© une adaptation encore respectĂ©e (Wagner n’hĂ©sitant pas Ă  revoir la fin de l’opĂ©ra selon une vision dĂ©finitivement tragique). Dans IphigĂ©nie en Aulide, Gluck brosse le portrait de Clytemnestre laquelle dans une scène de folie dĂ©lirante invective la folie des dieux (Anne Sofie von Otter). Dans IphigĂ©nie en Tauride, Gluck ne peut s’empĂŞcher de rompre le fil de l’action par l’intervention parfois envahissante du choeur mais il sait affiner le portrait des deux grecs chez les Scythes, Pylade et surtout Oreste lequel finit par se faire reconnaĂ®re de sa soeur IphigĂ©nie (très bons Yann Beuron et Jean-François Lapointe).

L’esthĂ©tique visuelle de la mise en scène reste d’une neutralitĂ© standard et plutĂ´t lisse qui a le mĂ©rite de souligner sans emphase le chant des deux sopranos vedettes. Après tout le vrai foyer du sens reste le verbe et sa projection naturelle. Leur français fait merveille dans le théâtre de Gluck, intelligibilitĂ© moins naturelle cependant pour les autres personnages, chacun selon leur rapport Ă  l’articulation linguistique. De ce point de vue, les Ă©lèves n’ont pas Ă©tĂ© capables de recueillir les prĂ©ceptes du maĂ®tre : ni Rousset Ă  Bruxelles, ni Minkowski ici Ă  Amsterdam n’ont gardĂ© l’exigence superlative d’un William Chrisite, dĂ©cidĂ©ment inĂ©galable dans la restitution du français lyrique (or on sait combien la dĂ©clamation de la poĂ©sie Ă©tait le but premier du Chevalier qui comme aucun autre Ă©tranger n’a rĂ©ussi le dĂ©fi prosodique Ă  l’opĂ©ra : ni Piccinni son rival artificiellement montĂ© en Ă©pingle ni Sacchinni après lui n’ont su relever l’Ă©preuve). A Amsterdam,  la nĂ©cessitĂ© de modernisation du mythe, la transposition de l’univers grec antique dans un dispositif guerrier moderne n’apportent rien en dĂ©finitive. Seule la vocalitĂ© rayonnante de deux hĂ©roĂŻnes associĂ©es au projet mĂ©rite les honneurs et justifient l’Ă©dition du prĂ©sent dvd.

Christoph Willibald Gluck : Iphigénie en Aulide (1774). Iphigénie en Tauride (1779). Aulide : Véronique Gens(Iphigénie), SaloméHaller (Diane), Nicolas Testé (Agamemnon), Anne Sofie von Otter (Clytemnestre), Frédéric Antoun (Achille), Martijn Cornet (Patrocle), Christian Helmer (Calchas). Tauride : Laurent Alvaro (Arcas, Thoas), Mireille Delunsch (Iphigénie)  Jean-François Lapointe (Oreste), Yann Beuron (Pylade), Choeur du Nederlandse Opera, Les Musiciens du Louvre-Grenoble, Marc Minkowski, direction. Mise en scène : Pierre Audi. 2 dvd Opus Arte. Référence : OA1099