CD événement critique. ARVO PÄRT : STABAT MATER (1 cd GDC – Gloriae Dei Cantores, Orléans 2018-2019)

ARVO-PART-Stabat-Mater-cd-naxos-review-critique-classiquenews gloriae dei cantores-opera-cd-review-cd-critiques-classiquenewsCD événement critique. ARVO PÄRT : STABAT MATER (1 cd GDC – Gloriae Dei Cantores, Orléans 2018-2019). Le Choeur Gloriæ Dei Cantores aborde plusieurs partitions chorales du compositeur estonien Arvo Pärt (né en 1935). Le cycle des 6 pièces compose une sorte d’anthologie des partitions sacrées parmi les plus touchantes et accessibles de Pärt. Chantées par le chœur américain (basé à Orléans, Massachussets) Gloriæ Dei Cantores, les œuvres gagnent une sincérité immédiate, incarnées par un collectif qui en exprime élans, aspirations, sens des textes, passionnants contrastes, voire vertiges spirituels.

En ouverture, Peace upon You, Jerusalem est un chant de grâce pour Jerusalem, entonné avec nuance par le choeur de femmes. On y perçoit nettement cette ferveur rayonnante de Pärt, tissée de larmes et de joie, de compassion surtout.

La résonance grave et doloriste de L’Abbé Agathon (2004 – 2008, 15 mn) s’appuie dès son ouverture sur les cordes puissantes, sépulcrales ; la séquence évoque la vie et les épreuves endurées par l’Abbé Agathon, ermite du IVè, sur un rythme de marche où dialoguent le chœur de femmes et la voix de baryton (texte en français) ; le cheminement, dessinant un parcours spirituel, atteint un niveau métaphorique supérieur, tout en agissant de façon dramatique à la façon d’un mini oratorio. La soprano qui sort du chœur, incarnant le lépreux (l’ange déguisé) perce le tissu sonore comme une apparition / révélation, – l’agent du drame et de la révélation finale ; il exprime le caractère miraculeux de l’épisode, soulignant ainsi son dénouement le plus expressif… le choeur de femmes évoque chaque épisode majeur dans la vie du vieillard ainsi éprouvé : Agathon croise le chemin du lépreux, le porte à la ville, lui achète un gâteau, et autant d’objets qu’il souhaite, puis le reconduit où ils s’étaient rencontrés. Musique de dénuement aussi et d’une grande force poétique proportionnellement allusive à mesure que l’écriture se décante (staccato des cordes, pas de vents ni de bois…) ; l’espoir se réalise dans la rencontre avec l’autre, dans ce que nous lui donnons, dans ce qu’il nous permet de connaître dans cet échange sincère. Agathon s’est enrichi en se dépouillant pour le lépreux. La partition est pensée comme une miniature essentielle, d’une économie formelle particulièrement efficace.

Le Salve Regina (plus de 11 mn) est pour le choeur mixte, recueilli, inscrit très haut dans les sphères (comme l’indique le chant continu de l’orgue en second plan). Le ton de la ferveur qui s’y déploie, est celui d’une sérénité confiante, assumée. La pièce a été écrite pour la Cathédrale d’Essen (1500 ans de la fondation de l’Abbaye d’Essen, 2002) et suit un parcours harmonique d’une rare subtilité entonné par les quatre parties du chœur qui semblent dialoguer entre elles, marquant là aussi les étapes d’un parcours spirituel où l’expérience collective en partage est le don le plus manifeste.

Magnificat (1989) : le chœur recueille l’émotion qui submerge Marie à l’Annonce de sa future maternité ; elle est l’élue de Dieu, la plus admirable entre toutes les femmes. Les voix a cappella sont aux côtés de la Vierge, compassionnelles et attendries, puissantes et conquérantes à la fois. C’est une force qui surgit et submerge, née du mystère, qui s’efface (« Magnificat anima mea Dominus ») comme l’on referme un livre des Merveilles.

La partition du Nunc Dimitis daté de 2001, est la plus planante, expression chorale de la prière de Simeon : « l’espace, le lieu, le silence »… Pärt y concentre tous les éléments d’une conscience aiguë, la vision qu’a Simeon du Temple, en une lente intensification de la ligne vocale soutenue par tout le chœur, des ultra aigus aux graves les plus sépulcraux. Pärt élargit le spectre sonore en géomètre d’une foi inébranlable et croissante; comme inextinguible.

Le Stabat Mater est l’œuvre maîtresse du programme ; elle prend à témoin l’auditeur en vagues sombre et amères, d’une affliction totale – expression du dénuement le plus absolu (vagues descendantes par les cordes seules) où la pudeur et l’expression allégée pèsent de tout leur poids ; le chœur, les instrumentistes savent en faire jaillir la puissante prière, vraie déploration pour la Mère affligée face au Fils sacrifié, supplicié sur la croix. La partition de 25 mn (plus courte ici que certaines autres versions) concilie à la fois intimisme de la ferveur intérieure et expressivité plus dramatique, avec cette couleur de l’affliction non réellement acceptée grâce à la vibration des cordes. Ainsi la musique opère ce qu’elle sait spécifiquement réaliser : une extension progressive du spectre temporel et sonore qui dit l’infini de la souffrance ; et dans le même temps, une métamorphose directe et sincère, de la profonde tristesse à la joie de la Rédemption. Des ténèbres à la Lumière. Arvo Pärt, en passeur éclairé, écrit pas à pas, mesure après mesure, cette transfiguration progressive, inéluctable, qui contient le message christique dans la promesse du Salut. Tout sacrifice n’est pas vain, semble-t-il nous dire. Car il mène toujours plus près vers la Lumière. Ainsi le final qui s’accomplit en un murmure croissant, comme un dernier éblouissement (aigu des cordes), expression d’un sommet immatériel, de pleine conscience.

Fidèle à ses convictions et sa culture musicale, Pärt synthétise ici musique orthodoxe, chant de la Renaissance, expressionnisme du style « Tintinnabuli » où saisissent l’importance du silence, la clarté, l’équilibre, la consonance. Familier de l’écriture chorale de Pärt, entre autres pour l’avoir chanté et présenté en tournée, entre autres à Orléans au Massachusset, les chanteurs de l’ensemble Gloriae Dei Cantores exposent avec franchise la ferveur qui porte tout l’édifice choral. Le Stabat Mater touche et captive par son expressivité directe, sa grâce qui s’accomplit pas à pas, en particulier dans les dernières mesures. Il semble agir par cercles et spirales… comme une réitération continue. Commandée par The Alban Berg Foundation (centenaire de la naissance de Berg, 2010), la partition oppose comme une confrontation impossible et pourtant structurelle, la peine et la consolation.
CLIC D'OR macaron 200Pärt y fait surgir l’incandescence de l’illumination de l’ombre et du silence avec un netteté tranchante (caractère du style « Tintinnabuli », d’après la clochette de l’orgue portatif médiéval, comme l’attestent aussi ses œuvres emblématiques tels, Cantus, à la mémoire de Benjamin Britten, Fratres, Tabula Rasa, When Bach Bienen gezüchtet hätte, Pari Intervallo, Arbos, … ). Simple, subtile, accessible, pure, la musique jaillit progressivement des profondeurs,… d’où cette densité exceptionnelle qui confère à ce qui pourrait sonner léger et planant, une sincérité souterraine qui est la marque de l’expérience spirituelle intime. Avec le temps, comme plus ancré dans une ferveur assumée et lumineuse, Pärt développe son écriture pour le sacré et les voix, surtout chorales. C’est un questionnement perpétuel, une foi intarissable et toujours tendue qui ne cesse d’interpeler. Les interprètes du programme en offrent une lecture juste, investie, souvent bouleversante.

 

 

 

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CLIC D'OR macaron 200CD événement, critique. ARVO PÄRT : Choral works (Stabat Mater, L’Abbé Agathon, Nunc Dimitis…) Gloriæ Dei Cantores / Richard K. Pugsley, direction (1 cd DGC records, 2018 – 2019).

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1 – Peace upon You, Jerusalem
2 – L’abbé Agathon
3 – Salve Regina
4 – Magnificat
5 – Nunc dimitis
6 – Stabat Mater

Durée totale : 1h09mn

HYBRID SACD RELEASE

RECORDING ENGINEERS: Brad Michel, Dan Pfeiffer
RECORDED: September 2018, May & September 2019
at The Church of the Transfiguration, Orleans
MA UPC: 709887006524
USA & Canada: CD65
Naxos Global Logistics: PARCD65
Retail price: $19.99

 

 

 

Visiter le site de l’ensemble Gloriae dei Cantores : https://gdcrecordings.com/

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VIDEO

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Les 81 ans d’Arvo Pärt sur Brava

part arvo, tabula rasa, fratresBRAVA, spéciale Arvo Pärt, le 11 septembre 2016, 21h… Brava présente une programmation spéciale Arvo Pärt. Le dimanche 11 septembre 2016, le jour du 81ème anniversaire du compositeur estonien, diffusion de « Adam’s Passion », drame musical né de la collaboration entre Arvo Pärt et le metteur en scène Robert Wilson. Le spectacle est suivi du documentaire « The Lost Paradise », dans lequel Pärt et Wilson évoquent la genèse de leur œuvre.

 

 

 

Dimanche 11 septembre 21h
Arvo Pärt – Adam’s Passion

adam's passion arvo part presentation review account of classiquenews« Adam’s Passion » est la première – et très émouvante – collaboration entre « deux maîtres du ralenti, qui s’harmonisent parfaitement entre eux » (Frankfurter Allgemeine Zeitung). Dans un décor spectaculaire, une ancienne usine de sous-marins, le metteur en scène et plasticien américain Robert (Bob) Wilson crée un monde visuel poétique, dans lequel le langage suspendu, mystique du compositeur estonien Arvo Pärt est mis en valeur. Trois œuvres majeures de Pärt – « Adam’s Lament », « Tabula rasa » et « Miserere » – ainsi que la nouvelle pièce « Sequentia », composée pour cette production, sont réunies en un triptyque visuellement envoûtant. La musique, la lumière, l’espace et le mouvement créent une œuvre d’art totale, dans laquelle les visions artistiques des deux grands artistes dialoguent et se répondent.

Chef d’orchestre : Tonu Kaljuste
Orchestre : Orchestre de chambre de Tallinn
Chœur : Chœur de chambre philharmonique estonien
Metteur en scène : Robert Wilson
Lieu : Noblessler Foundin, Tallinn
Année : 2015

 

 

 

Dimanche 11 septembre 22h30
The Lost Paradise – Arvo Pärt & Robert Wilson

Les 80 ans d'Arvo Pärt : Musica selectaArvo Pärt est devenu une figure majeure de la création contemporaine. C’est le compositeur contemporain dont les œuvres sont les plus jouées. Pourtant il n’aime pas les projecteurs, s’exprimant peu sur sa musique, préférant les forêts d’Estonie, générant ainsi – peut-être involontairement – l’impression d’être un reclus, une image qui le poursuit depuis longtemps. Dans « The Lost Paradise », la caméra le suit pendant une année, à travers ses voyages en Estonie, au Japon, jusqu’au Vatican. Le documentaire s’inscrit au moment de la mise en scène d’ « Adam’s Passion », pièce de théâtre musicale basée sur l’histoire biblique de la chute d’Adam, présentant trois œuvres phares d’Arvo Pärt. Le metteur en scène Robert Wilson conçoit la pièce dans une ancienne usine de sous-marins à Tallinn. En retraçant le processus créatif, le film donne un aperçu rare et personnel de l’univers de deux des personnalités ; il permet une immersion dans le travail et les coulisses qui ont abouti à cette production onirique.

Avec : Arvo Pärt et Robert Wilson
Réalisateur : Günter Atteln (2015)

 

 

 

CD, événement. Compte rendu critique. Arvo Pärt : Musica selecta (2 cd ECM New series)

ECM-arvo part musica selecta ecm new serie review cd compte rendu manfred eicher critique classiquenewsCLIC D'OR macaron 200CD, événement. Compte rendu critique. Arvo Pärt : Musica selecta (2 cd ECM New series). Arvo Pärt est le compositeur contemporain le plus célèbre actuellement, ses œuvres ne professant pas, tel un idéologue, la primauté d’une posture intellectuelle et expérimentale : c’est un fervent sincère dont le fameux style tintinnabuli, est en quête de profondeur, d’essence, de repli contemplatif et réflexif : une musique qui parle à l’âme et notre souci de sens. Le compositeur estonien né en septembre 1935, et son producteur Manfred Eicher, fondateur du label ECM New series en 1984 ont réalisé une nouvelle sélection (d’où le titre de ce double coffret: Musica selecta) à partir du fonds très riche des œuvres enregistrées de Pärt  chez ECM: au départ, Eicher souhaitait créer une plateforme pour diffuser les oeuvres du compositeur à l’époque révélé avec sa pièce Tabula Rasa (donc en 1984). Aujourd’hui, le corpus musical saisit par sa diversité de forme et surtout sa cohérence esthétique. A travers les pièces réarrangées, se précise une poétique de la méditation servie par un instrumentarium originale (cordes et percussions dans une prise très réverbérée pour jouer des résonances). La pensée musicale de Pärt dépasse les contingences musicales des clans affrontés propre aux années 1960 : le tonalisme spirituel du compositeur estonien au moment de son anniversaire en 2015 (80 ans) affirme une réelle consistance face aux tenants du post sérialisme.
Musica selecta est donc une collection validée par l’auteur lui-même où figurent les légendaires premiers enregistrements parus chez ECM, tels les premiers opus ainsi créés au disque des des versions légendaires : Es sang vor langen Jahren, Für Alina, Mein Weg, Kanon Pokajanen, Silouans Song, Fratres, Alleluia-Tropus, Trisagion, Beatus Petronius.
Dans le cd2 on ne manquera pas non plus le subtil et court Magnificat de 1989, ni Festina Lente dans sa version de 1990, ni Wallfahrtslied/Pilgrims‘ Song, et surtout le bouleversant Cantus in Memory of Benjamin Britten de 1977… ni  la version inédite de Most Holy Mother of God (2003).

Ecoute sélective. CD1: Pour voix et violon, comme sur une corde raide, en apesanteur ou sur le fil, Es sang vor langen Jahren (ici enregistré en 1987) est un chant de dénuement radical qui exprime les tréfonds d’une âme solitaire et pourtant  déterminée, la voix semble réaliser le chemin intérieur le plus essentiel : un face à face avec soi-même. Connais toi toi-même…. dit le philosophe. Pärt a pris pour son compte cet adage de sagesse : il en fait une partition rayonnante par sa profondeur, sa vérité, son ascétisme apparent, une nouvelle concentration et la quête de l’essence où chaque note, chaque pèse et fait sens.
Mein Weg, pour orchestre de cordes et percussions, (enregistré ici en mai 2007), semble creuser encore plus nettement les tréfonds de l’âme, en une sorte de marche sombre et solennelle, rythmé par le glas de cloches (style tintinnabuli), à la fois stimulantes et aussi fracassantes. L’oeuvre joue de la résonance dans un espace très réverbéré, où le spectre des cordes se superpose aux cloches en une série de déflagration puissante, au souffle chtonien, d’une force irrépressible, vagues âpres qui récurrent, déconstruisent pour reconstruire.  Ce qui se joue là dépasse la réalité simple et engage les pulsions les plus ancrées, les plaques d’une tectonique souterraine entre souffrance et cri, et dans le même temps, recueillement et consolation.

Kanon Pokajanen (bande de 1997) convoque un choeur mixte plutôt homophonique d’une gravité bouleversante qui recueille toutes les peines du monde : cri et prière à la fois. C’est pourtant la retenue et le repli pudique qui supplante toute autre registre : la fin est murmurée dans le souffle ultime (comme d’ailleurs beaucoup de pièces de Pärt : la musique sort de l’ombre et retourne à l’ombre).

ARVO PART ComposerLe point culminant de ce premier cd demeure Fratres, pour violon et piano dans la réalisation d’octobre 1983 (32 ans déjà! ) signée Gidon Kremer et Keith Jarrett : le parcours semble celui d’un moine en prière qui pense toutes les douleurs du monde. Comme un mantra musical, c’est un rituel d’une force cathartique immense, sa puissance émotionnelle reste irrésistible ; aux trépidations éperdues, à la fois déterminées et désespérées du violon, répond des séries d’accords suspendus du piano. A chaque séquence, le violon, double de la voix humaine, déploie sa question lancinante traversant toutes les dimensions de la conscience, ce pendant presque 12 mn, l’intensité de la prière s’exprimant par le son filé, hurleur, exacerbé du violon.
Quel contraste avec la ferveur plus détendue, presque bondissante exprimée dans Alleluia-Tropus (novembre 2011) extrait de son cycle Adam’s Lament.
Trisagion pour orchestre de cordes (1995) : évoque une terre dévastée, brûlée où… tout peut renaître. Quoique les tutti impressionnants et aspirant, écartent toute rémission, avant que le violon ne laisse envisager un recommencement possible : rien de plus fragile que l’équilibre qui gère la vie terrestre.
Les 80 ans d'Arvo Pärt : Musica selectaEn conclusion, extrait du même Adam’s Lament, Beatus Petronius rayonne d’une nouvelle lumière celle exprimée par un orchestre régénéré, où les vents et les bois sont possibles, portant le choeur et dialoguant avec lui. La sonorité associée aux cloches, dans un espace là aussi très réverbéré, autorise une accalmie, entre pudeur et tendresse, un havre de paix recouvrée, une ouverture vers le salut. Inutile de souligner combien la musique d’Arvo Pärt parle à l’âme, relevant toutes les détresses humaines, elle s’élève et surgit comme un phare dans la tourmente. Les voix de Beatus Petronius aspirent à la fois à la paix et chantent déjà la perte inéluctable de l’état bienheureux qui fut jadis mais n’est jamais. Nostalgie et quête : à la fois statique et mobile, le chant efface toutes les tensions dans ses phrases finales.  C’est l’enregistrement le plus rasséréné, le plus réconfortant de l’album et le plus récent (2011).  Cette séquence conçu donc comme une playlist récapitule dans sa diverse profondeur, l’art contemplatif et suspendu d’Arvo Pärt.

CD, compte rendu critique. Arvo PÄRT : Musica selecta (2 cd ECM New series). + d’infos sur le site clubDeutschGrammophon.com

Magnificat d’Arvo Pärt

ARVO PART Composerlogo_france_musique_DETOUREMagnificat d’Arvo Pärt. France Musique, dimanche 11 octobre 2015, 14h. La tribune des critiques de disques. Le Magnificat est une œuvre pour chœur mixte écrite par Arvo Pärt en 1989. D’une durée de 7 mn environ, il s’agit d’une ample prière à la Vierge, dans le style désormais emblématique de son auteur, “tintinabuli”, resserré, dense, tendant vers cette unité dont il a la nostalgie depuis ses débuts de compositeur. La structure est celle d’une série de répons entre couplets et tutti. Fidèle à l’inspiration de Pärt, le caractère est baigné de tendre méditation, de tension de plus en plus ardente, dessinant une arche ascensionnelle qui fait jaillir dans sa séquence finale la lumière en un murmure énigmatique. Étoffe dense tissée comme un métal parfois âpre où dialoguent en séquences alternées voix masculines nobles, sombres et profondes, et voix féminines aiguës jusqu’à la conclusion énoncée non pas comme une résolution sereine mais l’affirmation inquiète du mystère le plus inaccessible. Le caractère de la pièce fluctue entre imploration, résignation, mais toujours  compassion pour la Vierge de douleur à laquelle la foule fervente semble offrir un chant de plus en plus intérieur et intime cherchant l’enfouissement du recueillement le plus sensible. Le dernier accord en forme de murmure affirme cette vérité de la pudeur : le mystère demeure dans l’ombre. En rien tapageur ni démonstratif, le Magnificat d’Arvo Pärt propre aux années 1989 est bien l’une de ses oeuvres chorales parmi les plus sincères et justes ; forme resserrée et concentrée, elle a l’équilibre et le rayonnement diffus des icônes moins le mouvement dansant et ascensionnel d’un retable baroque.

Arvo Pärt : le paradis perdu, Adam’s passion

arte_logo_2013Kaupo KikkasTélé. Arte. Arvo Pärt : le paradis perdu. Dimanche 27 septembre 2015, minuit. Portrait du compositeur estonien Arvo Pärt, célébrité majeure de la musique contemporaine,- l’équivalent de Boulez en France ou de Rautavara en Finlande. Orthodoxe croyant, Pärt a du quitté son pays natal dès 1980 sous la pression du régime soviétique, a gagné Vienne avant de s’établir à Berlin où il réside aujourd’hui. Portrait d’un compositeur très réservé, fervent sincère, pour ses 80 ans (né en 1935) dont la musique peut exprimer certes la prière d’un croyant, mais surtout l’exigence d’une conscience humaniste qui pose clairement la question du sens profond de la musique comme miroir de la condition humaine. Chaque partition peut s’entendre comme un questionnement libre, mordant parfois, suspendu souvent (comme en témoigne le cycle Fratres de 1977, révision de 1980 pour violon et piano qu’il faut absolument écouter dans l’interprétation du violoniste Gidon Kremer accompagné par Keith Jarrett). Ses œuvres hypnotiques, spirituelles, suspendues et planantes, intitulées en latin, en allemand mettent en scène des textes souvent sacrés mais pas uniquement, où jaillissent souvent l’onde des cordes en tutti saturés ou en crescendos énigmatiques, et l’éclair des percussions toujours très présentes (son fameux style tintinabulum, et souvent dans une spatialisation réverbérée. Adam’s passion est l’une des oeuvres les plus récentes de Pärt : réflexion sur la malédiction originelle qui pèse depuis toujours sur l’espèce humaine, sa possible mais délicate rémission… ce qu’exprime le plus souvent le chant rentré, instrumental, symphonique ou choral, aux puissantes inflexions tragiques alternant avec des épisodes d’absolu murmure enivré…

adam's passion arvo part presentation review account of classiquenewsLe documentaire édité en 2015 suit le compositeur une année durant pendant laquelle il s’est rendu en Estonie, au Vatican et au japon où il a reçu la très prestigieuse distinction, le Praemium Imperiale. En illustration, plusieurs extraits du spectacle Adam’s Passion (créé à Tallinn la ville natale de Pärt en mai 2015), composé de 3 oeuvres majeures de Pärt, mises en scène par Bob Wilson (dont le fameux Adam’s Lament, récente partition de 2011 critiquée et présentée dans les colonnes de classiquenews : LIRE le compte rendu critique du cd Adam’s Lament d’Arvo Pärt, ECM New series. Le docu est suivi logiquement à 00h55, du spectacle Adam’s Passion.

Kaupo KikkasExtrait de la critique du cd Adam’s Lament d’Arvo Pärt : Arvo Pärt: Adam’s Lament (2011): Voici assurément l’un des enregistrements les plus fascinants du compositeur contemporain estonien, Arvo Pärt. Fidèle depuis toujours à l’œuvre et au travail du musicien, le label ECM signe ici une réalisation exemplaire. Le connaisseur comme le néophyte y (re)trouvent la palette expressive d’une étonnante diversité propre au créateur contemporain. S’il ne se dit pas croyant (c’est à dire affilié à une religion particulière), – même s’il s’est converti au culte orthodoxe, Pärt s’est toujours scrupuleusement gardé de prêcher en musique-; son écriture diffuse un sentiment de plénitude, portée par une aspiration inextinguible vers l’Ailleurs; c’est aussi comme en témoignent les deux berceuses écrites en 2002 pour Jordi Savall (et son ensemble Hesperion XXI), une âme inspirée capable d’atteindre jusqu’à l’innocence de l’enfant qui demeure en chacun de nous.Curieux effet de continuité entre la nouvelle pièce Adam’s Lament et le Beatus Petronius (1990-2001) qui lui succède; les deux pièces s’enchaînent (et même se répondent idéalement), par un effet de murmure pacifiant au terme des déflagrations d’Adam’s lament, murmure exprimé dès le début du Beatus en un climat suspendu immédiat… ; même recueillement aérien, suspension des mondes flottants, et surtout état indistinct entre ravissement et suprême compassion qui est l’antichambre vers cet autre monde, espace et infini à la fois, vers lequel tend toute l’oeuvre d’Arvo Pärt. S’il était un langage propre à nous abstraire de toute réalité matérielle, la musique de l’Estonien en écrirait le texte référentiel.Avec sa musique si sensorielle, les yeux se ferment et l’âme s’ouvre, s’affranchissant de toute nécessité. Avec ce nouvel opus à ajouter à un corpus déjà magistral en accomplissement du même type, le compositeur reste constant dans son irrépressible quête, porté par l’inextinguible certitude de ses propres visions.Pour autant, doué d’harmonies planantes, Arvo Pärt sait aussi saisir avec parfois violence: si le Beatus Petronius est caressant et d’un balancement hypnotique, Adam’s Lament est d’une architecture élargie et d’un mouvement très dramatique. La pièce est dédiée à l’Archimandrite Sophrony, Sakharov et son message regroupe deux valeurs: humilité et amour..

 LIRE notre critique de Adam’s Lament d’Arvo Pärt (1 cd ECM new series, 2011)

CD. Arvo Pärt: Adam’s Lament (1 cd ECM News Series)

CD. Arvo Pärt: Adam’s Lament ( 1 cd ECM NS)

 PART_ARVO_adam_s_lament_cd_ecm_news_seriesCréation du dernier opus d’Arvo Pärt: Adam’s lament. La pièce de Pärt relance continûment la tension, sachant envelopper l’action avec une maestrià évidente: coupe efficace, accentuation prosodique claire et naturel qui favorise la libre projection du texte: à la fois chanté par le chœur, la soprano et le moine. Programme magistral.

Arvo Pärt: Adam’s Lament (2011). Voici assurément l’un des enregistrements les plus fascinants du compositeur contemporain estonien, Arvo Pärt. Fidèle depuis toujours à l’œuvre et au travail du musicien, le label ECM signe ici une réalisation exemplaire. Le connaisseur comme le néophyte y (re)trouvent la palette expressive d’une étonnante diversité propre au créateur contemporain. S’il ne se dit pas croyant (c’est à dire affilié à une religion particulière), – même s’il s’est converti au culte orthodoxe, Pärt s’est toujours scrupuleusement gardé de prêcher en musique-; son écriture diffuse un sentiment de plénitude, portée par une aspiration inextinguible vers l’Ailleurs; c’est aussi comme en témoignent les deux berceuses écrites en 2002 pour Jordi Savall (et son ensemble Hesperion XXI), une âme inspirée capable d’atteindre jusqu’à l’innocence de l’enfant qui demeure en chacun de nous.Curieux effet de continuité entre la nouvelle pièce Adam’s Lament et le Beatus Petronius (1990-2001) qui lui succède; les deux pièces s’enchaînent (et même se répondent idéalement), par un effet de murmure pacifiant au terme des déflagrations d’Adam’s lament, murmure exprimé dès le début du Beatus en un climat suspendu immédiat… ; même recueillement aérien, suspension des mondes flottants, et surtout état indistinct entre ravissement et suprême compassion qui est l’antichambre vers cet autre monde, espace et infini à la fois, vers lequel tend toute l’oeuvre d’Arvo Pärt. S’il était un langage propre à nous abstraire de toute réalité matérielle, la musique de l’Estonien en écrirait le texte référentiel.Avec sa musique si sensorielle, les yeux se ferment et l’âme s’ouvre, s’affranchissant de toute nécessité. Avec ce nouvel opus à ajouter à un corpus déjà magistral en accomplissement du même type, le compositeur reste constant dans son irrépressible quête, porté par l’inextinguible certitude de ses propres visions.Pour autant, doué d’harmonies planantes, Arvo Pärt sait aussi saisir avec parfois violence: si le Beatus Petronius est caressant et d’un balancement hypnotique, Adam’s Lament est d’une architecture élargie et d’un mouvement très dramatique. La pièce est dédiée à l’Archimandrite Sophrony, Sakharov et son message regroupe deux valeurs: humilité et amour.

Début au tutti exalté, plein d’une puissance tragique qui déclame comme un chant de désespérance collective: dès son début, la nouvelle pièce prend à la gorge, cri et chant de résistance renforcés encore par les vagues non moins radicales des seules cordes (puisque l’oeuvre de plus de 24 mn est écrite pour chœur et orchestre de cordes). Très vite, un pur climat suspendu, à la fois mystérieux et de totale étrangeté s’impose, nourri très vite dans l’exposition des voix féminines, superbement étagées, par un sentiment de compassion: c’est le plainte d’Adam, humanité et individu, qui concentre toutes les douleurs de l’âme humaine; le texte est un hymne et une prière pour le salut de cet homme qui nous précède tous et nous représente chacun: grand dans sa détresse, fragile par la malédiction qui l’a frappé dès l’origine. Le banni du Paradis, écarté des grâces divines qui lui était pourtant réservées, accomplit son destin terrestre, dans une pièce musicalement qui a contrario aspire à l’élévation, le détachement suprême, la reconstruction. Le désespéré du Paradis, espère comme nous, humble pêcheur, la reconquête de l’amour. Essentiel, allusif, d’une austérité très habité, grâce à l’engagement des interprètes choisis pour la première discographique d’Adam’s Lament, le nouvel opus est l’un des plus saisissant composé par Arvo Pärt. Chant de douleur rentrée et toujours à l’énoncé si pudique, le Lamento puise sa puissance d’évocation dans un tissu sonore grave et sombre d’une sincérité irrésistible.

Dramma et béatitudes

Le Salve Regina (commande de la Cathédrale d’Essen en 2001 pour les 75 ans de l’évèque) est une musique enveloppante et caressante, vrai ballet de douceur réconfortante: joué pour des funérailles, elle apporterait le dernier réconfort, l’ultime paix. Recueillement tendre, épanouissement exalté et suspendu. Le chœur, d’une couleur céleste, réconforte, absout, enivre même. Il traverse des monts et paysages embués pour atteindre des cimes toujours plus élevées; c’est aussi comme l’explique le compositeur une expérience sonore et spatialisée unique, chaque chœur occupant un point différent dans la nef au moment de la création: le flux musical agit comme un entonnoir, conduisant peu à peu vers le point ultime d’une quête collective portée par un dramatisme ascendant. Mais a contrario de sa concentration progressive, l’écriture part d’un tutti collectif unisono et se termine en un éclatement grandiose et intime à la fois (c’est la grande force de la pièce) en une riche texture polyphonique à 8 parties. Voilà encore une pièce magistrale de Pärt (plus de 12 mn), dédiée à la Vierge Marie dont la statue en or est connue et célébrée depuis des siècles à Essen.

Alleluia-Tropus a été composé pour le festival de Bari en 2008, lieu où résident les reliques de Saint-Nicholas: déjà chanté par Vox Clementis dans sa version original de 2004, la pièce sonne très école française médiévale: à la fois apparente badinerie et ballet plein de noblesse.

Sur un texte dramatique lui aussi, L’Abbé Agathon (2004-2008), chanté en français, est l’autre pilier de l’album: par sa dimension (14mn), par la gravité saisissante de son texte: une allégorie sur le don de sa personne comme une épreuve cachée: un lépreux se présente sur la route d’Agathon et éprouve sa générosité et son sens du partage; à la fin de la journée, le lépreux disparaît après avoir béni l’homme doué de générosité et d’amour, c’était un ange venu mesurer sa bonté naturelle. On retrouve cet ascétisme sonore, rude, grave parfois âpre propre à l’orchestre de cordes seules. Les deux solistes sont magnifiques: amples sans aucune démonstration, et le choeur de femmes narratif, un modèle de franche expression. La pièce de Pärt relance continûment la tension, sachant envelopper l’action avec une maestrià évidente: coupe efficace, accentuation prosodique claire et naturel qui favorise la libre projection du texte: à la fois chanté par le chœur, la soprano et le moine. Programme magistral.

Arvo Pärt: Adam’s Lament. Beatus Petronius. Salve Regina. Statuit ei Dominus. Alleluia-Tropus. L’Abbé Agathon. Estonian Lullaby, Christmas Lullaby. Latvian Radio Choir, Sinfonietta Riga, Vox Clamantis, Estonian Philharmonic chamber choir, Tallinn chamber orchestra. Tonu Kaljuste, direction. 1 cd ECM New series 476 4825. Enregistrement réalisé en 2011 (Adam’s lament, L’Abbé Agathon, Salve Regina…), en 2007 (les deux dernières œuvres).