Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 23 juin 2015. Cilea : Adriana Lecouvreur. Angela Gheorghiu, Marcelo Alvarez, Luciana D’intino, Alessandro Corbelli
 Choeur et Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. Daniel Oren, direction. David McVicar, mise en scĂšne.

Le plus Ă©lĂ©gant des vĂ©rismes revient Ă  l’OpĂ©ra de Paris cet Ă©tĂ© avec la reprise d’Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea ! La production du metteur en scĂšne Ecossais David McVicar dispose d’une distribution Ă©toilĂ©e fabuleuse Ă  souhait, avec nulle autre que l’Angela Gheorghiu dans le rĂŽle-titre et les belles personnalitĂ©s d’une Luciana D’Intino, d’un Alessandro Corbelli ou d’un Raul GimĂ©nez, entre autres. La musique passionnante et raffinĂ©e est interprĂ©tĂ©e par l’orchestre et les choeurs de la maison, dirigĂ©e par Daniel Oren. Un palpitant cadeau musical pour une soirĂ©e d’Ă©tĂ© !

Cilea : l’Ă©lĂ©gance romantique revisitĂ©e

cilea francesco adriana lecouvreur 300Francesco Cilea est un compositeur que l’on entend peu. Or, il s’agĂźt du plus raffinĂ© et sensible reprĂ©sentant des dits « vĂ©ristes » italiens. Un titre qui lui sied plus ou moins bien. Il est juste dans le sens oĂč le compositeur cherche Ă  mettre en musique la vie de ses personnages, et pour se faire le sentiment prime toujours sur la forme. Mais il est quelque peu injuste puisque avec Adriana Lecouvreur de Cilea, nous ne sommes pas devant une Ɠuvre qui sacrifie tout Ă  l’effet et qui abuse d’un bel canto conventionnel et outrĂ©, comme c’est le cas chez d’autres vĂ©ristes de premiĂšre et seconde zone… L’hĂ©roĂŻne de l’opĂ©ra est un personnage historique, l’une des grandes interprĂštes de Corneille et de Racine, et une
amie intime de Voltaire. Elle a vĂ©cu de 1692 Ă  1730. Le livret d’aprĂšs la piĂšce de Scribe pimente l’histoire vĂ©ridique avec la mort de l’actrice, une scĂšne finale, magistrale pleine de panache. En vĂ©ritĂ©, nous ne connaissons pas la cause de la mort inattendue de l’actrice tant regrettĂ©e Ă  son Ă©poque. L’histoire de sa rivalitĂ© amoureuse avec une Princesse et son empoisonnement par elle est une construction romantique … tout Ă  fait dĂ©licieuse !

 

 

 

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DĂ©licieuse, savoureuse, surtout touchante est la prestation de toute la distribution ce soir (ou presque!). Nul autre qu’Angela Gheorghiu interprĂšte le rĂŽle-titre. Un des ses personnages fĂ©tiches qui lui va toujours trĂšs bien, malgrĂ© les plaintes exagĂ©rĂ©es et plutĂŽt injustifiĂ©es des quelques journalistes qui semblaient ne pas pouvoir (vouloir?) entendre son souffle (certes, moins puissant qu’auparavant, mais toujours prĂ©sent) ni son bellissime legato, une chose rare. Elle a dans ce rĂŽle une prestance extraordinaire. Si elle aurait pu ĂȘtre plus imposante lors du rĂ©cit de PhĂšdre Ă  l’acte III, elle touche profondĂ©ment l’auditoire dans la totalitĂ© du IVe. La Princesse de Bouillon de la mezzo Luciana D’Intino est une rivale digne de ce nom. Elle est impressionnante sur scĂšne et son duo avec Adriana au IIe acte est l’un des moments forts, l’un des plus palpitants. Le Maurizio du tĂ©nor Marcelo Alvarez est aussi convaincant, mais dans une moindre mesure cependant. Il fait preuve de dĂ©licieuses nuances vocales et son Ă©mission est correcte. Souvent ovationnĂ© par le public (comme la Gheorghiu d’ailleurs), il est davantage crĂ©dible dans son quiproquo amoureux et son partage sentimental juvĂ©nile. FĂ©licitons fortement l’AbbĂ© de Raul GimĂ©nez, Ă  la voix large et au beau timbre, et surtout le Michonnet d’Alessandro Corbelli, dont l’excellentissime prestation vocale et scĂ©nique restera dans les annales.

La performance de l’orchestre maison sous la direction de Daniel Oren est Ă©galement remarquable, voire extraordinaire. La tension est omniprĂ©sente en grand partie grĂące aux nuances de sa lecture, riche en effets, certes, mais elle surtout d’une incroyable efficacitĂ© dramatique, plein de tension (chose peu Ă©vidente pour une Ɠuvre de 4 actes avec deux entractes et un trĂšs trĂšs long prĂ©cipitĂ©). Les piani des cordes frĂ©missantes, la justesse des cuivres et la finesse des bois… Tout y est prĂ©sent pour notre plus grand bonheur. Quant Ă  la mise en scĂšne de David McVicar, elle est trĂšs claire et efficace, tout en composant un vĂ©ritable tableau visuel, fastueux et grandiloquent. Nous y trouvons un ballet comique, du thĂ©Ăątre dans le thĂ©Ăątre, de la tension dramaturgique et de l’Ă©motion Ă  fleur de peau, parfois facile mais jamais compassĂ© ni ennuyeux ! Le travail d’acteur est lui aussi remarquable. Si nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© une autre solution pour le long prĂ©cipitĂ© de 7 minutes entre les deux premiers actes, la production demeure extrĂȘmement satisfaisante et franchement rĂ©ussie.

A voir absolument Ă  l’OpĂ©ra Bastille encore le 29 juin, et les 3, 6, 9, 12 et 15 juillet 2015.

Adriana Lecouvreur

Adriana_Review-2-447x550Paris, OpĂ©ra Bastille. Cilea : Adriana Lecouvreur. Du 23 juin au 15 juillet 2015. L’Ă©vĂ©nement lyrique de l’Ă©tĂ© Ă  l’OpĂ©ra Bastille est bien cette “nouvelle” production (8 reprĂ©sentations) qui investit la Maison parisienne en juin et juillet 2015. CrĂ©Ă©e Ă  Londres en 2010, et depuis devenue mythique, l’Adriana Lecouvreur version McVicar, de surcroĂźt avec la soprano envoĂ»tante Angela Gheorghiu (attention sur certaines dates uniquement) dĂ©fend le dramatisme passionnel de l’ouvrage du compositeur calabrais Francesco Cilea (son chef d’oeuvre) avec une Ă©lĂ©gance et une clartĂ© exemplaires. Ni vision dĂ©calĂ©e (souvent laide) ni conservatisme poussiĂ©reux, la mise en scĂšne reste respectueuse de la progression Ă©motionnelle du drame comme de la peinture sociale contrastĂ©e qui paraĂźt dans l’histoire : les comĂ©diens et le milieu du thĂ©Ăątre qui est celui de “l’humble servante”, Adriana ; les salons parisiens trĂšs classes et prestigieux des princes de l’aristocratie française de l’Ancien RĂ©gime propres aux annĂ©es 1730 (nous sommes en plein rocaille Louis XV) : les annĂ©es du scandale d’Hippolyte et Aricie perpĂ©trĂ© par Rameau en 1733). Maurice (futur MarĂ©chal de Saxe et vainqueur de la bataille de Fontenoy) et la Princesse (Duchesse) de Bouillon, tour Ă  tour amant dĂ©guisĂ© puis rivale d’Adriana, affirment ici la prĂ©sence d’un XVIIIĂšme siĂšcle raffinĂ© et esthĂšte qui submerge et prĂ©cipite  la “pauvre” vie de l’actrice pourtant adulĂ©e.

AdmirĂ©e par Voltaire qui en Ă©tait amoureux, Adrienne Lecouvreur (1692-1730) fut la ChampmeslĂ© du XVIIIĂš, une tragĂ©dienne nĂ©e, capable de faire frĂ©mir le parterre par la justesse et l’Ă©conomie de son jeu et la maĂźtrise de sa dĂ©clamation chez Corneille et Racine. La lĂ©gende certifie que la comĂ©dienne  disparut d’un mal mystĂ©rieux  Ă  38 ans seulement. Fut-elle bel et bien empoisonnĂ©e par sa rivale la Bouillon, amoureuse malheureuse du MarĂ©chal de Saxe ? Cilea s’inspire de la piĂšce de Scribe (jouĂ©e sur les planches par l’actrice Rachel, autre Ă©toile du thĂ©Ăątre tragique classique) et restitue sur la scĂšne lyrique, la prĂ©sence charismatique et noble de cette diva du genre tragique, restĂ©e inĂ©galĂ©e mais aussi lĂ©gendaire que ses consoeurs aux siĂšcles diffĂ©rents, ChampmeslĂ© et Sarah Bernhardt.

 

 

 

Du thĂ©Ăątre Ă  l’opĂ©ra, de la scĂšne Ă  la rĂ©alitĂ©

Grandeur tragique d’Adriana Lecouvreur

 

 

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Disciple formĂ© Ă  Naples, Francesco Cilea (mort en 1950) ressuscite le style Ă©purĂ© et superbement mĂ©lodique des grands Napolitains qui n’avaient pas de secret pour celui qui pouvait assister Ă  toutes les reprĂ©sentations d’opĂ©ras au San Carlo (en tant que directeur de l’orchestre et des choeurs de la plus cĂ©lĂšbre Ă©cole musicale de Naples, la Real Scuola di musica San Pietro a Majella). Dans le sillon du choc de Cavalleria Rusticana de Mascagni (choc esthĂ©tique qui marque la naissance de l’opĂ©ra vĂ©riste), Cilea compose plusieurs opĂ©ras aux titres fĂ©minins : Gina (1889), Tilda (1892, dont le si sĂ©vĂšre critique Hanslick loue le gĂ©nie du Cilea orchestrateur), L’ArlĂ©sienne (1897 avec Caruso dans le rĂŽle de Federico), enfin Adriana Lecouvreur, crĂ©Ă© au Teatro Lirico de Milan le 6 dĂ©cembre 1902 (avec Caruso dans le rĂŽle de Maurice). L’ouvrage affirme le raffinement d’un Ă©criture qui certes peut ĂȘtre associĂ©e au courant vĂ©riste mais qui n’en partage pas ses excĂšs expressionnistes : l’art de Cilea s’impose par son trĂšs subtil Ă©quilibre entre lyrisme poĂ©tique et intensitĂ© expressive, un classicisme porteur de raffinement qui reste absent chez ses confrĂšres et contemporain. En cela, Cilea rejoint la veine d’un Puccini, tout autant soucieux de rythme dramatique que de somptuositĂ© orchestrale.  La derniĂšre production d’Adriana Lecouvreur Ă  Paris remonte Ă  1993 avec l’immense et lĂ©gendaire Mirella Freni dans la rĂŽle-titre.

logo_francemusiqueDiffusion sur France Musique samedi 26 juillet 2015, 19h. Le dvd de cette production devenue lĂ©gendaire, avec Angela Gheorghiu, Olga Borodina et Jonas Kaufmann dans les rĂŽles d’Adriana, Bouillon, Maurice (sur les pas de Caruso) est l’objet d’un double dvd dĂ©jĂ  critiquĂ© sur classiquenews et coup de coeur de la RĂ©daction DECCA dĂ©cembre 2010).

 

 
 

 

Paris, Opéra Bastille. Cilea : Adriana Lecouvreur. Du 23 juin au 15 juillet 2015.

 

 
 

 

Synopsis

Acte I. Avant la reprĂ©sentation de Bajazet de Racine, le Prince de Bouillon vient encourager sa protĂ©gĂ©e, la Duclos, rivale de l’actrice Ă  succĂšs Adrienne Lecouvreur. Celle aime en secret un jeune officier qu’elle croit ĂȘtre au service du Comte Maurice de Saxe : mais ce jeune homme qu’elle aime est le Comte lui-mĂȘme. Ce dernier vient lui faire ses compliments. A la fin de la reprĂ©sentation, le Prince de Bouillon invite les acteurs : Adrienne accepte espĂ©rant retrouver au dĂźner son aimĂ©.

Acte II. Chez le princesse et la princesse de Bouillon, Adriana est présentée au Comte Maurice de Saxe : elle comprend la surpercherie et pardonne à son fiancé. Adriana fait aussi connaissance de la Princesse de Bouillon, sa rivale.

Acte III. Chez le Prince de Bouillon, Adriana par le truchement du monologue de PhĂšdre de Racine accuse presque directement la Princesse de Bouillon d’adultĂšre. La rivalitĂ© entre les deux femmes atteint un sommet d’intensitĂ© qui laisse prĂ©sager une fin tragique.

Acte IV. Chez Adriana. L’actrice reste troublĂ©e par l’intimitĂ© que Maurice et la Princesse de Bouillon cultive. Elle se sent abandonnĂ©e par Maurice. Elle respire les violettes fanĂ©es qu’on vient de lui adresser : ces mĂȘmes violettes empoisonnĂ©es qui ont cependant le parfum de son amour passĂ©, pense-t-elle. Maurice paraĂźt, ĂŽte tout doute dans l’esprit bientĂŽt dĂ©faillant de l’actrice : elle chancĂšle, mourante et suffocant, comme sur la scĂšne de ses plus grands triomphes, Adrian expire dans les bras de Maurice.

 

 
 

 

Adrienne Lecouvreur Ă  l’OpĂ©ra Bastille, Paris
Nouvelle production
Drame lyrique en 4 actes (1902)
Musique de Francesco Ciléa (1866-1950)
Livret d’Arturo Colautti
d’aprĂšs Adreienne Lecouvreur, piĂšce d’EugĂšne Scribe et Ernest LegouvĂ©

DANIEL OREN, Direction musicale
DAVID MCVICAR, Mise en scĂšne

ANDREW GEORGE, Chorégraphie
MARCELO ALVAREZ, Maurizio
WOJTEK SMILEK, Il Principe di Bouillon
RAÚL GIMÉNEZ, L’Abate di Chazeuil
ALESSANDRO CORBELLI, Michonnet
ALEXANDRE DUHAMEL, Quinault
CARLO BOSI, Poisson
ANGELA GHEORGHIU ⁄ SVETLA VASSILEVA (29 juin, 9, 15 juillet), Adriana Lecouvreur
LUCIANA D’INTINO, La Principessa di Bouillon
MARIANGELA SICILIA, Madamigella Jouvenot
CAROL GARCIA, Madamigella Dangeville
ORCHESTRE ET CHOEURS DE L’OPÉRA NATIONAL DE PARIS
JOSÉ LUIS BASSO, Chef des Choeurs