CD critique. GIOVANNI LORENZO LULIER : CANTATE E SONATE – Francesca Boncompagni, soprano. Accademia Ottoboni, Marco Ceccato (violoncelle et direction) / 2017 – 1 cd Alpha

CD critique. GIOVANNI LORENZO LULIER : CANTATE E SONATE – Francesca Boncompagni, soprano. Accademia Ottoboni, Marco Ceccato (violoncelle et direction) / EnregistrĂ© en novembre 2017 (Italie) – 1 cd Alpha 406

lulier giovanni lorenzo cantates ottoboni cd ALPHA review critiqie cd par classiquenews compte renduALPHA nous rĂ©gale en entretenant cette flamme pour l’exploration intacte de partitions et de compositeurs baroques oubliĂ©s. Voyez ce Lulier actif Ă  Rome Ă  l’époque des cĂ©nacles patriciens, quand au dĂ©but du XVIIIĂš, Corelli marque un Ăąge d’or musical
 qui attire aussi le jeune Haendel. Probable pilier de l’activitĂ© artistique privĂ©e Ă  Rome, GL Lulier dit « Giovanni del Violone », s’affirme comme compositeur pour la voix (et ici la musique concertante d’oĂč ses Sonates pour violon, violoncelle et continuo).
Les quatre cantates rĂ©vĂ©lĂ©es dans ce programme rĂ©jouissant (propres aux annĂ©es 1690) attestent d’un tempĂ©rament fort, original, qui aime Ă©videmment la ligne vocale, un certain esthĂ©tisme languissant, mais aussi une expressivitĂ© qui suit trĂšs scrupuleusement les mĂ©andres du texte. Lulier sert alors le Cardinal Ottoboni. Comme le peintre Caravage a su rĂ©pondre au goĂ»t rĂ©aliste et tĂ©nĂ©briste des cardinaux romains un siĂšcle auparavant (dans les annĂ©es 1590), pour le cardinal Del Monte alors, Lullier, 100 ans plus tard, rĂ©chauffe encore ce goĂ»t raffinĂ© d’une Ă©lite particuliĂšrement cultivĂ©e : apprĂ©ciant fusionner musique et poĂ©sie.

Rien n’est nĂ©gligĂ©. La forme donc, et aussi le sens. Le verbe poĂ©tique, Ă  plusieurs lectures Ă©videmment occupe l’écriture de Lulier, familier des nombreuses AcadĂ©mies / Accademie romaines (dont la plus prestigieuse, l’Accademia dell’Arcadia, fondĂ©e entre autres par Ottoboni), qui stimulent les amateurs, souvent patriciens, voraces quand Ă  l’idĂ©al esthĂ©tique qui associe le mot, le sens, la note. Le sentiment d’amour (Cantate 1 : « Amor, di che tu vuoi »), la passion trahie qui mĂšne au suicide (Cantate 4 : « La Didone » de 1692) sont les sujets qui passionnent la bonne sociĂ©tĂ© lettrĂ©e rĂ©unie en son cĂ©nacle ou plutĂŽt acadĂ©mie par le Cardinal Ottoboni.
RĂ©vĂ©lĂ© par ce programme ardemment dĂ©fendu, Lulier a servi la cour du cardinal Benedetto Pamphili, et a commencĂ© comme violoniste dans l’orchestre de Corelli. Il fournit aux sĂ©ances acadĂ©miques d’Ottoboni, et aussi Ă  ses conversazioni hebdomadaires, cantates et sonates (dans le style corellien
 forcĂ©ment) pour la dĂ©lectation des auditeurs, une Ă©lite bien nĂ©e. Lulier sĂ©duit car il sait expĂ©rimenter (Ă©crivant certaines cantates pour voix
 et violoncelle, ainsi la cantate dĂ©jĂ  citĂ©e : « Amor, di che tu vuoi », priĂšre Ă  l’élue dont le poĂšte Ă©pris, languissant voire en souffrance car captif, loue la beautĂ© des « yeux noirs » qui l’ont ensorcelĂ© : d’oĂč le visuel de couverture…). Lulier inspirĂ© par le poĂšme de Fiduro Maniaco, membre de l’Arcadia, Ă©voque la passion solitaire et fatale de la reine de Carthage, qu’abandonne EnĂ©e, Ă  travers un ample lamento, au caractĂšre dĂ©ploratif et grave. Didon se lamente, maudit puis se suicide (dans l’ultime rĂ©citativo).

« Ferma alato pensier, ferma il tuo volo » / Suspend, penser ailĂ© ton vol
, crĂ©Ă© par le sopraniste castrat du pape le cĂ©lĂšbre Andrea Adami, devant Ottoboni en septembre 1693, mĂȘle arioso (au dĂ©but) et arias majoritairement da capo. La voix articulĂ©e, engagĂ©e est accompagnĂ©e par le continuo avec violoncelle. Le texte Ă©voque les souffrances d’un cƓur lui aussi envoĂ»tĂ© / emportĂ©, qui supplie Amour / Cupidon d’ĂȘtre offert enfin Ă  
 Tircis. L’écriture est habile, ses figuralismes servent Ă©troitement parcours et labyrinthe amoureux des textes. VoilĂ  une remarquable « rĂ©vĂ©lation » qui justifie totalement le prĂ©sent cd.

 

 

 

——————————————————————————————————————————————————

CD critique. GIOVANNI LORENZO LULIER : CANTATE E SONATE – Francesca Boncompagni, soprano. Accademia Ottoboni, Marco Ceccato (violoncelle et direction) / EnregistrĂ© en novembre 2017 (Italie) – 1 cd Alpha 406

CD. Rovetta : Messe vénitienne pour la naissance de Louis XIV (Galilei Consort, Chénier, 2015, 1 cd Alpha)

louis XIV galant armureCD. Rovetta : Messe vĂ©nitienne pour la naissance de Louis XIV (Galilei Consort, ChĂ©nier, 2015, 1 cd Alpha). Passionnante restitution d’une Messe Ă  la Basilique (palladienne) de San Giorgio Maggiore (sur l’autre rive face au Palazzo dei Dogi), cĂ©lĂ©brant un Ă©vĂ©nement dynastique en l’occurrence non pas liĂ© Ă  l’histoire de Venise mais Ă  la Couronne française, car en ce mois de novembre 1638 naissait le Grand Dauphin (« il gran delfino »), Louis DieudonnĂ©, futur Louis XIV, rĂ©alisation inespĂ©rĂ©e (aprĂšs 23 ans de mariage quand mĂȘme) des noces d’Anne d’Autriche et de Louis XIII (qui il est vrai prĂ©fĂ©rait au lit de sa femme, la compagnie des hommes, du luth, dans son chĂąteau de Versailles, alors rĂ©servĂ© Ă  ses proches masculins
).
Roi dĂ©jĂ  fatiguĂ© et malade, bien que « jeune » pĂšre, Louis XIII entend cĂ©lĂ©brer cet Ă©vĂ©nement dans sa vie personnelle et rĂ©solution inespĂ©rĂ©e autant que salutaire pour la monarchie française : la naissance doit faire Ă©cho dans toutes les Cours d’Europe car c’est le moyen de communiquer la grandeur politique de la France comme le prestige de la Couronne de France en sa splendeur et sa continuitĂ© ainsi assurĂ©e.

Le collectif de musiciens, instrumentistes et chanteurs rĂ©uni autour de Benjamin ChĂ©nier, restitue donc cette Messe opus IV de Rovetta de 1639, ils en sculptent surtout l’apparat et le mouvement polychoral propre Ă  la Venise du premier baroque, celui perfectionnĂ© par Monteverdi, maĂźtre de chapelle de San Marco Ă  la mort duquel en 1643, succĂšde son trĂšs estimable adjoint, Giovanni Rovetta (en rĂ©alitĂ© vice montre de chapelle Ă  San Marco depuis 1627) dont le prĂ©sent disque entend communiquer le feu d’une Ă©criture foisonnante et fervente : majestĂ© et recueillement, activitĂ© chorale, couleurs instrumentales, et piĂ©tĂ© solennelle. Ainsi a Ă©tĂ© livrĂ©e et crĂ©Ă©e in coco la « Missa per la nascita del gran delfino », cĂ©rĂ©monie comme il en exista de nombreuses alors Ă  Venise en liaison avec le calendrier politique.
Louis XIV_enfantPour complĂ©ter les parties manquantes, le chef ajoute des piĂšces d’autres compositeurs comme le fameux motets d’essence purement cĂ©lĂ©brative et bien dans le thĂšme Ă©clatant du Roi-Soleil, signĂ© Bassano (conclusion du programme : « Omnes gentes plaudite manibus » ) ; comme des sections d’autres compositeurs, en rĂ©fĂ©rence directe au culte marial, Louis XIII ayant dĂ©diĂ© son rĂšgne Ă  la Vierge, l’annĂ©e prĂ©cĂ©dant la naissance de son fils (cf Le vƓu de Louis XIII)
 A l’origine de la commande de cette cĂ©lĂ©bration fastueuse qui permet alors Ă  la SĂ©rĂ©nissime RĂ©publique d’honorer la France, c’est l’ambassadeur Ă  Venise, Hamelot de la Houssaye qui commande Ă  Rovetta, la matiĂšre d’une messe de cĂ©lĂ©bration, point d’orgue de 4 jours de fĂȘtes. Ainsi se cristallise les liens privilĂ©giĂ©s entre les deux nations les plus raffinĂ©es alors : France et Venise ; Ă©changes fructueux oĂč progressivement les VĂ©nitiens Ă©duquent le goĂ»t du Roi (Louis XIV) – et concrĂštement dans l’acquisition progressive d’un style français : c’est encore un VĂ©nitien Cavalli qui sera invitĂ© Ă  Paris pour cĂ©lĂ©brer l’autre Ă©vĂ©nement dynastique liĂ© Ă  la vie du Roi-Soleil, son mariage
 en 1660 (composition d’un nouvel opĂ©ra : Ercole Amante, reprĂ©sentĂ© devant la Cour, dans le cadre des festivitĂ©s organisĂ©s par Mazarin). avant Ercole Amante, Cavalli avait reprĂ©sentĂ© Ă  Paris, son ancien ouvrage Xerse, novembre 1660- acclimatĂ© au goĂ»t français (rĂŽle titre pour baryton, en conformitĂ© avec l’image royale)
 C’est dire l’influence de Venise et de l’opĂ©ra vĂ©nitien dans la conception de la tragĂ©die en musique française, inventĂ©e par Lully en 1673.

La richesse des effets spatialisĂ©s, le jeu savant et naturel des voix mĂȘlĂ©es aux instruments font s’élever le recueillement jusqu’à l’extase, en une suavitĂ© collective qui passe aussi par une trĂšs convaincante articulation du texte. Retenez donc le nom de ce nouvel ensemble « spĂ©cialisé » dans l’interprĂ©tation du baroque italien : Galilei Consort
 A suivre.

CD, compte rendu critique. Giovanni Rosetta (1596-1668) : Messe pour la naissance de Louis XIV. Gabrielli, Rosetta, Rigatti, Monteverdi, Bassano
 Galilei Consort. Benjamin ChĂ©nier, direction (1 cd Alpha 965, collection “ChĂąteau de Versailles”) — enregistrement rĂ©alisĂ© en dĂ©cembre 2015 Ă  Versailles.

Détail du programme de la Messe inédite de Rosetta, Venise, 1638 :
Galilei Consort, direction : Benjamin Chénier

Intrada

Giovanni Rovetta (1596-1668)
Kyrie (Venise, 1639)
Gloria (Venise, 1639)

Giovanni Antonio Rigatti (1613-1648)
Canzona Ad Graduale (Venise, 1640)

Giovanni Rovetta
Pulcra (Venise, 1625)
Credo (Venise, 1639)
Salve Regina (Venise, 1626)

Giovanni Antonio Rigatti
Sanctus (Venise, 1640)

Anonyme
Sonata per l’Evatio

Giovanni Antonio Rigatti
Agnus dei (Venise, 1640)

Claudio Monteverdi (1567-1643)
Christe adoramus te (instrumental, Venise,1620)
Adoramus te Christe (Venise, 1620)

Giovanni Rovetta
In Caelis Hodie (Venise)
Bassano, Venezia 1599
Omnes gentes plaudite manibus

CD, compte rendu critique. 7 Peccati Capitali. Capella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (1 cd Alpha)

alarcon cd capella mediterranea cd 7 peccati review critique complete CLIC de CLASSIQUENEWSCONTRASTES DES PASSIONS PROJETEES & DECLAMEES
 DĂšs le premier air (duo Poppea et son nourrice Arnalta extrait de l’Incoronazione di Poppea) tout est dit et tout est magistralement annoncĂ© dans un contraste des passions fiĂ©vreusement articulĂ© (d’un dramatisme ardent, linguistiquement rĂ©jouissant): arrogance de l’amoureuse certaine d’ĂȘtre protĂ©gĂ©e par le destin  (Amour et Fortune) Ă  laquelle s’oppose les craintes de sa nourrice inquiĂšte quant Ă  la sagesse de sa jeune maĂźtresse… soupçons vains dans l’opĂ©ra de Monteverdi car toute l’action y cĂ©lĂšbre la rĂ©ussite arrogante de la jeune aimĂ©e de Neron jusqu’Ă  la pourpre impĂ©riale : amor vincit omnia et le dĂ©sir de jouissance Ă©crase tout (mĂȘme surenchĂšre lascive dans l’autre duo fragment du mĂȘme opĂ©ra : l’Incoronazione fusionnant avec une mĂȘme ivresse sensorielle entre Nerone / Lucano  (illustrant l’avarice).

Mariana Flores, nouvelle sirĂšne cavallienneSoulignons de part en part cette savoureuse opposition parfois mĂȘme trucculente par une rageuse plasticitĂ© du verbe ici dramatique et trĂšs projetĂ©e  : l’excellent Emiliano Gonzalvez Toro se montre Ă  la hauteur du redoutable rĂ©cit accompagnĂ© oĂč chant vocal et instrumental Ă  part Ă©gal doivent ĂȘtre ciselĂ©s en une priĂšre ardente et mordante qu’expose idĂ©alement l’air d’Orfeo  (Ă©vocation de la CharitĂ© plage 12) : le tĂ©nor au mĂ©dium barytonant projette avec intensitĂ© et vrai souffle la langue musicale ; rĂ©alisant ce geste vocal en un chant inspirĂ© par l’humaine priĂšre;  sa tendresse mesurĂ©e, nuancĂ©e, tempĂšre l’excĂšs d’intonation que ses partenaires parfois outrepassent vers une fureur privilĂ©giĂ©e au dĂ©triment de phrasĂ©s totalement subtils. VoilĂ  notre seule rĂ©serve d’un collectif dans les airs lyriques idĂ©alement articulĂ©s et caractĂ©risĂ©s : leur approche manque dans les madrigaux choisis, cette attĂ©nuation intĂ©rieure, si bĂ©nĂ©fique qui a fait toute la grĂące de la plus rĂ©cente intĂ©grale des Livres de madrigaux de Monteverdi dĂ©fendu par le plus allusif Paul Agnew, complice et maĂźtre d’ouvrage pour cette intĂ©grale des Arts Florissants.
Ici, les somptueux solistes rĂ©unis pour l’Ă©blouissement du Livre III  (plage 13 : “Vattene pur, crudel” ) certes ne manquent pas d’individualitĂ© mais il leur manque cette Ă©coute spĂ©cifique oĂč toutes les voix s’accordent et s’enivrent littĂ©ralement au service de l’Ă©toffe linguistique. Ainsi, en une thĂ©ĂątralitĂ© trop superficielle, tout y est souvent forcĂ©, sans cette interrogation profondeur et mystĂ©rieuse qui est la clĂ© des grands Monteverdiens. alarcon leonardo garcia maestro concert review annonce concert classiquenewsL’expressivitĂ© ardente ne fait pas tout. Tout cela n’ĂŽte rien de l’engagement premier de tous : mais les qualitĂ©s exposĂ©es sont par ailleurs si nombreuses que l’on souhaitait le meilleur et mĂȘme l’excellence : Leonardo Garcia Alarcon difffuse une furiĂ  Ă©ruptive, indiscutable, pourtant souvent trop soulignĂ©e dont l’intensitĂ© confine Ă  la prĂ©cipitation (derniĂšre partie d’Altri Canti d’Amor : plus projetĂ©e et dĂ©clamĂ©e que rĂ©ellement inspirĂ©e et nuancĂ©e); pour nous ce canto teatrale ou secunda prattica – qui ne doit jamais sacrifier le verbe, travail d’un Monteverdi idĂ©alement inspirĂ©, Ă©gale en finesse requise et technicitĂ© – prĂ©cisĂ©ment: agilitĂ© et prĂ©cision des vocalisations-, ce bel canto bellinien, rĂ©fĂ©rence absolue du chanteur…

VocalitĂ  du verbe dramatique
1001 accents de Cappella Mediterranea

Dans les  faits, tout le programme est globalement jubilatoire par son Ă©nergie, son relief expressif, finement structurĂ© par le jeu des contrastes passionnels, moralement enviables ou condamnables : le titre l’annonce : 7 peccati capitale / 7 pĂ©chĂ©s capitaux, soit un thĂ©Ăątre des vertus et des vices intelligemment orchestrĂ©s.

Ici au dĂ©but du voyage, toute Ă  son espĂ©rance et Ă  sa certitude de favorite confirmĂ©e, PoppĂ©e jubile d’un sentiment vertueux et adorable qui fait oublier le propos  outrageusement cynique, presque Ă©coeurant de tout l’ouvrage de 1642, la dernier opĂ©ra de Monteverdi Ă  Venise.
Pour rompre cet Ă©lan du dĂ©sir obscĂšne, Leonardo Garcia Alarcon place Ă  sa suite l’Ă©clat intime de la prodigalitĂ© telle qu’elle surgit incandescente et d’une sobre articulation du “Si dolce Ăš’l tormento”, extrait du Quarto scherzo delle ariose vaghezze  (Venise 1624). La constance et la fidĂ©litĂ© qui Ă©manent du chant tout en simplicitĂ© et prĂ©cise articulation de Marianna Flores, soulignent l’intensitĂ© et pourtant la pudeur d’une priĂšre oĂč le chant amoureux ne cesse d’affirmer une fidĂ©litĂ© inexorable et sublime Ă  force de sacrifice et de contrĂŽle.

Ainsi tout le programme est-il idĂ©alement contrastant,  composant une carte des passions contraires, oĂč chaque extrait monteverdien revĂȘt un sens spĂ©cifique offrant une claire et Ă©loquente dĂ©monstration des vices les plus emblĂ©matique de l’espĂšce humaine soit les 7 pĂ©chĂ©s capitaux : prĂ©cisĂ©ment, paresse  (deux soldats tirĂ©s du sommeil au dĂ©but de l’Incoronazione) ; envie  (acte I d’Ulisse); puis orgueil, avarice, gourmandise, luxure et colĂšre  (ces deux derniers sont tirĂ©s des Livres IV et III de madrigaux). Chaque sĂ©quence parfaitement sĂ©lectionnĂ©es illustre avec une exceptionnelle plasticitĂ© linguistique et instrumentale, l’Ă©nergie passionnelle en jeu. Les solistes sont tous engagĂ©s et souvent Ă©lectrisĂ©s par un chef prĂ©occupĂ© par le relief de chaque rĂ©citatif  (saisissant duo fĂ©minin de la ChastetĂ© oĂč dans l’extrait du VIII Ăšme Livre de madrigaux, les deux cantatrices comme en urgence projettent le texte moralisateur d’un amoureux transi qui canalise tout dĂ©sir au prix d’une indicible souffrance : langueur et hallucination diffusent leur pouvoir exemplaire.
L’auditeur aura donc compris le jeu d’une rhĂ©torique en rĂ©sonance : Ă  chaque pĂ©chĂ© capital  (illustrĂ© par une sĂ©quence extraite d’un opĂ©ra, Poppea et Ulisse principalement ou d’un madrigal),  rĂ©pond une qualitĂ© morale contraire; ainsi au fil des alternances embrasĂ©es s’imposent espĂ©rance et prodigalitĂ© en ouverture puis chastetĂ©, humilitĂ©, tempĂ©rance, charitĂ© et enfin courage qui clĂŽt le programme.

Parmi les accents d’un cycle hautement thĂ©Ăątral qui rend hommage au gĂ©nie lyrique de Monteverdi : soulignons la parfaite perversitĂ© du Nerone agile, expressivement juste du jeune haute contre amĂ©ricain Christopher Lowrey;  la gouaille sensuelle des deux tĂ©nors superbe diseurs impliquĂ©s : Mathias Vidal et Emiliano Gonzalez-Toro  (duo lascif de L’avarice, – dĂ©jĂ  citĂ©, extrait de L’Incoronazione /  Nerone et Lucano, vĂ©ritable extase Ă  deux voix viriles).

leonardo garcia alarcon capella mediterranea cavalli review critique cd Cavalli classiquenewsPLASTIQUE ARDEUR DU CHANT MONTEVERDIEN
 Dans ce programme thĂ©Ăątral, Leonardo Garcia Alarcon redouble de plasticitĂ© expressive,  affirmant en particulier une surenchĂšre dĂ©lectable dans le style langoureux lascif;  les qualitĂ©s du chef baroque jouant du relief des contrastes Ă©motionnels parfaitement structurĂ©s, soigne aux cĂŽtĂ©s d’un continuo toujours raffinĂ©, l’articulation palpitante du verbe;  lui rĂ©pondent en cela tous les chanteurs, tous parmi les meilleurs solistes actuels que la notion d’expression linguistique concerne particuliĂšrement ; les habituels partenaires de Cappella Mediterreanea, tels la soprano Mariana Flores  (Ă  la ville Ă©pouse du maestro), ou Emiliano Gonzalez-Toro;  tout autant ardent et habitĂ©s par une fiĂšvre rare : Mathias Vidal sans omettre les deux  jeunes tempĂ©raments  de plus en plus convaincants au fil du voyage : Francesca Aspromonte et Christopher Lowrey.

CLIC_macaron_2014En accordant la vitalitĂ© de chaque soliste au flux et reflux d’un tissu instrumental des plus opulents, Leonardo Garcia Alarcon confirme sa flamboyante capacitĂ© Ă  caractĂ©riser chaque figure en situation, portĂ© par un instrumentarium idĂ©alement souple et investi. AprĂšs son rĂ©cent double album dĂ©diĂ© aux Heroines du Baroque VĂ©nitien – majoritairement consacrĂ© aux opĂ©ras de Cavalli, le meilleur Ă©lĂšve de Monteverdi, le chef poursuit ainsi son exploration de l’opĂ©ra vĂ©nitien avec une gourmandise Ă©loquente ; Ă  suivre encore
 en ce mois de septembre 2016 oĂč chef et instruments Ă©lectrisĂ©s souhaitons-le, se retrouvent dans la fosse de l’OpĂ©ra Garnier Ă  Paris pour la rĂ©crĂ©ation d’un opĂ©ra jamais jouĂ© du vivant de Francesco Cavalli : Eliogaballo. … autre gĂ©nie de l’opĂ©ra vĂ©nitien et ici tout autant engagĂ© dans la rhĂ©torique des passions humaines. De sorte qu’aujourd’hui, il n’est pas d’autres meilleurs interprĂštes des passions vĂ©nitiennes que les musiciens de Capella Mediterranea.

CD, compte rendu critique. 7 Peccati Capitali. Capella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (1 cd Alpha). CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2016.

APPROFONDIR : LIRE notre compte rendu critique complet du double cd HĂ©roĂŻnes du Baroque VĂ©nitien, opĂ©ras de Cavalli (extraits) par Cappella Mediterranea, Leonardo Garcia Alarcon (2 cd Ricercar, CLIC de CLASSIQUENEWS d’octobre 2015)

 

CD, compte rendu critique. HAYDN 2032 : Il Giardino Armonico. Giovanni Antonini (1 cd Alpha — 2015)

haydn-2032-solo-e-pensoso-il-giardino-armonico-francesca-aspromonte-cd--alpha-review-compte-rendu-critique-cd-CLIC-de-classiquenews-juillet-2016CD, compte rendu critique. HAYDN 2032 : Il Giardino Armonico. Giovanni Antonini (1 cd Alpha — 2015). SUPERBE PROGRAMME HAYDNIEN. Haydn devient un dĂ©fi nouveau pour tous les ensembles sur instruments d’Ă©poque : c’est que la vivacitĂ© Ă©lĂ©gantissime et souvent facĂ©tieuse, brillante mais hyper subtile de l’Ă©criture haydnienne est aussi un formidable champs d’expĂ©rimentation pour les couleurs instrumentales, dĂ©fi Ă  relever entre autres, pour toute formation digne de ce nom, outre l’articulation et la prĂ©cision rythmique requises. Chaque orchestre souhaite tĂŽt ou tard revenir Ă  Haydn, source inĂ©puisable du classicisme viennois. Tous les chefs depuis Norrington, BrĂŒggen, ou le plus rĂ©cent Ottavio Dantone (LIRE la critique complĂšte du rĂ©cent coffret Decca de l’intĂ©grale Haydn sur instruments d’Ă©poque, CLIC de classiquenews de juin 2016) cherchent le bon tempo, la pulsation heureuse, Ă  la fois vibrante et mordante, mais jamais creuse, la juste palette de couleurs justement ; le geste prĂ©cis et ciselĂ©, Ă  la fois profond, fluide et surtout trĂšs expressif.
antonini giovanni portrait_antoniniCLIC_macaron_2014Dans ce programme, la sĂ©lection retenue par le chef d’Il Giardino Armonico donne raison au maestro Giovanni Antonini, sa sensibilitĂ© poĂ©tique et dramatique, soucieuse de cohĂ©sion comme de contrastes : le nerf, la subtilitĂ© des nuances rĂ©alisĂ©es, la vitalitĂ© gĂ©nĂ©rale aux cĂŽtĂ©s de l’opulence sonore et la sĂ»retĂ© expressive de chaque instrumentiste font toute la valeur de ce Haydn, digne crĂ©ateur Ă  la fois classique aux cotĂ©s de Mozart, et dĂ©jĂ  romantique en bien des aspects – sturm und drang du largo d’ouverture de L’Isola disabitata Hob XVIII:9 : comme dans la Symphonie n°42, chef et instrumentistes se dĂ©lectent Ă  ciseler chaque sĂ©quence en une urgence souple et justement expressive. Ce travail du dĂ©tail et aussi de l’architecture dramatique d’ensemble est superlatif : rien de pompeux, ni de creux, mais au contraire une vitalitĂ© qui fait jaillir pour chaque sĂ©quence, une vĂ©ritĂ© de l’instant, idĂ©ale et prenante. La Symphonie n°64 regorge de saine allure rythmique qui Ă©blouit dans le menuet, entre autres, avec en prime propre aux instrumentistes italiens, cette ĂąpretĂ© mesurĂ©e, d’une finesse souple admirablement canalisĂ©e. Distinguons ce lĂącher prise de l’excellente corniste Anneke Scott (la musicalitĂ© incarnĂ©e), soliste superlative qui vient d’ailleurs de participer Ă  la rĂ©ussite de la rĂ©cente tournĂ©e de la Messe en si mineur de JS Bach sous la direction de William Christie Ă  Cuenca, Barcelone, Leipzig entre autres en juin 2016. Son niveau atteste aujourd’hui de l’exceptionnelle maĂźtrise sur instrument ancien, y compris les cuivres d’Ă©poque, pourtant si dĂ©licats Ă  contrĂŽler…

 

 

 

De PĂ©trarque au Sturm un Drang
Antonini signe un Haydn éclectique, génial, inspirant

 

 

aspromonte francesca soprano haydn penso solo haydn 2032 portrait_aspromonteDonnant son sous-titre Ă  l’album, l’air Solo e pensoso hob XIV B:20 est un chef d’oeuvre de mesure intĂ©rieure, c’est Ă  dire d’Ă©quilibre proprement viennois, comme un crĂ©puscule d’une ivresse enchantĂ©e. La voix de la claire et subtile soprano Francesca Aspromonte (nĂ©e en 1991) en cisĂšle vocalement chaque arĂȘte vive, chaque Ă©clat d’un texte qui rappelle combien tout marcheur en pleine nature fut-il solitaire et recueilli, ne peut que reconnaĂźtre la silencieuse comprĂ©hension de la nature, miroir et Ă©cho naturel de ses tourments amoureux. Une rĂ©flexion musicale qui dĂ©bute introspective et sereine puis se dĂ©ploie en un ravissement plus conquĂ©rant et brillant, motif d’une virtuositĂ© Ă©lĂ©gantissime pour la soliste. Les qualitĂ©s de naturel et d’articulation de la soprano confirment ici notre impression dans un prĂ©cĂ©dent album, oĂč elle participait Ă  un cycle nouveau de rĂ©surrection dĂ©diĂ© aux oratorios de Stradella (LIRE notre critique complĂšte du cd Santa Editta de Stradella, CLIC de classiquenews de mai 2016).
La Symphonie n°4 qui conclue le programme souligne ce parfum d’Ă©loquence lĂ©gĂšre voire d’insouciance bien Ă©loignĂ© des contrastes plus dramatiques et tendus des 42 et 64. La souplesse que parviennent Ă  dĂ©ployer et colorer chef et instrumentistes convainc totalement. En somme, Giovanni Antonini aux cĂŽtĂ©s d’Ottavio Dantone s’affirme comme un Haydnien de premier ordre. VoilĂ  qui augure de belles rĂ©alisations Ă  venir puisque ce volume s’inscrit dans un cycle plus vaste dĂ©diĂ© Ă  Haydn, et intitulĂ© “Haydn 2032″. Volet majeur d’une collection thĂ©matique Ă  suivre dĂ©sormais pas Ă  pas sur classiquenews. Alpha annonce en effet une intĂ©grale Haydn par Giovanni Antonini, d’ici 2032, annĂ©e faste qui marquera les 400 ans de la naissance du compositeur.

 

 

CD, compte rendu critique. HAYDN 2032 : Il Giardino Armonico. Giovanni Antonini (1 cd Alpha — 2015)

 

 

CD, compte rendu critique. Mozart : L’EnlĂšvement au sĂ©rail (JĂ©rĂ©mie Rhorer, Jane Archibald, septembre 2015 – 2 cd Alpha)

mozart die entfuhrung aus dem serail cercle de l harmonie jeremie rhorer cd outhere presentation review critique CLASSIQUENEWS mai juin 2016CD, compte rendu critique. Mozart : L’EnlĂšvement au sĂ©rail (JĂ©rĂ©mie Rhorer, Jane Archibald, septembre 2015 – 2 cd Alpha). Sous le masque lĂ©ger, exotique d’une turquerie crĂ©Ă©e Ă  Vienne en 1782, se prĂ©cise en vĂ©ritĂ© non pas la confrontation de l’occident versus l’orient, occidentaux prisonniers, esclaves en terres musulmanes, mais bien un projet plus ample et philosophique : la lutte des fraternitĂ©s contre le despotisme et la barbarie cruelle (la leçon de clĂ©mence et de pardon dont est capable Pacha Selim en fin d’opĂ©ra reste de nos jour d’une impossible posture : quels politiques de tout bord est-il capable de nos jours et dans le contexte gĂ©opolitique qui est le nĂŽtre, d’un tel humanisme pratique ?). Cette fraternitĂ©, ce chant du sublime fraternel s’exprime bien dans la musique de Mozart, avant celle de Beethoven.

rhorer jeremie enlevement au serail mozart tce jane archibaldD’AIX A PARIS… de la scĂšne lyrique au thĂ©Ăątre sans dĂ©cors. A Aix prĂ©alablement et dans la rĂ©alisation scĂ©nique de l’autrichien Martin Kusej (non pas allemand comme on le lit habituellement), cet EnlĂšvement, retransposĂ© sans maquillage et en rĂ©fĂ©rence direct aux Talibans et Ă  Daech avait marquĂ© les esprits de l’Ă©tĂ© 2015, par sa radicalitĂ© souvent brutale (des textes rĂ©Ă©crits, donc actualisĂ©s, et parfois, une foire confuse aux actualitĂ©s contemporaines) dĂ©naturant cependant l’Ă©lĂ©gance profonde du Mozart originel. C’Ă©tait de toute Ă©vidence exprimer l’acuitĂ© polĂ©mique brĂ»lante de l’opĂ©ra de Mozart, tout en lui ĂŽtant sa part d’onirisme, de rĂȘve Ă©perdu. Presque un an plus tard, le disque sort et avec lui, la magie de la direction musicale et des incarnations vocales, alors saisies sur le vif en un concert sans mise en scĂšne, au TCE Ă  Paris en septembre 2015 : le rĂ©sultat est au delĂ  de nos attentes, et rĂ©vĂšle l’engagement irrĂ©sistible du chef quadra JĂ©rĂ©mie Rhorer. Sans les images (et la vacuitĂ© anecdotique de la mise en scĂšne aixoise), la force et la grandeur de la musique nous Ă©claboussent Ă  plein visage (ou pleine oreille). Alors qu’Ă  Aix, il dirigeait le Freiburger BarokOrchester, JĂ©rĂ©mie Rhorer dans ce live parisien de lĂ©gende retrouve ses chers instrumentistes, de son propre orchestre, Le Cercle de l’Harmonie. La direction fourmille d’Ă©clairs, d’Ă©clats tĂ©nus, de scintillements sourds et raffinĂ©s qui montrent combien Mozart en peintre du coeur humain est inatteignable car la grĂące sincĂšre que nous fait entendre alors JĂ©rĂ©mie Rhorer, exprime au plus prĂšs le gĂ©nie de l’Ă©ternel Wolfgang : une langue qui parle l’ivresse et le dĂ©sir des cƓurs, l’aspiration Ă  cet idĂ©al fraternel qu’incarne toujours, le pacte libertaire du quatuor Belmonte/Constanze, Pedrillo/Blonde. La vitalitĂ© continuement juste de l’orchestre saisit de bout en bout. Et depuis Aix, le chef retrouve Ă  Paris les chanteurs du Quatuor : Norman Reinhardt / Jane Archibald, David Portillo / Rachele Gilmore… AssurĂ©ment son carrĂ© d’as, tout au moins pour les 3 derniers, d’une suprĂȘme vĂ©ritĂ©.

De quoi s’agit-il prĂ©cisĂ©ment ? Formidable profondeur et jutesse poĂ©tique ce dĂšs l’ouverture qui tout en Ă©grennant Ă  la façon d’un pot-pourri, les motifs les plus essentiels de l’action qui va suivre, dĂ©voile la saisissante fluiditĂ© Ă©nergique du seul vĂ©ritable acteur : l’orchestre Le Cercle de l’Harmonie ; les instrumentistes dĂ©ploient et diffusent une rondeur suractive que le chef sait ciseler et exploiter jusqu’Ă  la fin en une Ă©nergie rĂ©ellement irrĂ©sistible, live oblige. L’attention de JĂ©rĂ©my Rhorer est de chaque instant, d’une finesse dramatique, qui bascule vers l’intĂ©rioritĂ©, rendant compte de tous les accents, nuances, couleurs, chacun exprimĂ© par leur charge Ă©motionnelle, prĂ©cisĂ©ment calibrĂ©e. C’est d’autant plus juste pour un ouvrage qui reste du cĂŽtĂ© de l’espĂ©rance et de la force des opprimĂ©s. L’amour reconstruit une espĂ©rance humaine contre la barbarie d’un emprisonnement arbitraire. D’emblĂ©e, La vitalitĂ© des caractĂšres s’affirme : la Blonde de Rachele Gilmore a certes une voix petite, parfois tirĂ©e mais elle demeure trĂšs engagĂ©e et Ă  son aise d’un chant affĂ»tĂ©, vif argent, fragile mais tenance.

 

Saisi sur le vif en septembre 2015, L’EnlĂšvement au sĂ©rail de JĂ©rĂ©mie Rhorer confirme la direction du maestro français;

Live captivant au diapason du sentiment,
Justesse de l’orchestre, palpitation des femmes

 

 

archibald janePar ses 3 grands airs, la soprano en vedette (“La Cavalieri” – Caterina Cavalieri, Ă  l’Ă©poque de Mozart) peint trĂšs subtilement le portrait d’une femme amoureuse : Constanze, affligĂ©e mais digne. C’est d’abord solitude et fragilitĂ© de l’ĂȘtre dĂ©semparĂ© (seule mais pas dĂ©munie : premier air “Durch ZĂ€rlichkeit…” acte I) bientĂŽt gagnĂ©e par l’esprit de rĂ©sistance, la lumiĂšre des justes contre l’oppression et la torture… (grand air quasi de concert, de forme fermĂ©e : “Martern aller Arten“…, le pivot dramatique du II, magnifiquement portĂ© par l’engagement incarnĂ© de la soprano Jane Archibald qui chante toutes les variations : saluĂ©e Ă  ses dĂ©buts français Ă  Nantes dans un somptueux et onirique (voire vaporeux) Lucio Silla, la soprano captive par la vĂ©ritĂ© de son chant impliquĂ©, intense, qui s’expose sans rĂ©serve pour tenir fiĂšrement malgrĂ© la violence de son geĂŽlier, Selim : en elle, pointe la noblesse hĂ©roĂŻque de la future Fiordiligi, cƓur ardent, Ăąme inflexible de Cosi fan tutte : une vraie rĂ©sistante prĂȘte Ă  mourir (duo final avec Belmonte, oĂč les deux amants se croient condamnĂ©s sans perdre leur courage). Saluons surtout chez Archibald, le caractĂšre de la souffrance aussi, cultivant le lugubre saisissant (prĂ©sence de la mort), dans les colonnes des bois, aux lueurs maçonniques telles qu’elles scintilleront 9 ans aprĂšs L’EnlĂšvement, dans La FlĂ»te enchantĂ©e (1791) oĂč Ă  la solitude de Constanze rĂ©pond, comme sa sƓur en douleur, la priĂšre de Pamina…

Sommets dramatiques  Sturm une Drang… Au cours de l’enchaĂźnement des actes I puis II, qui fait se succĂ©der les deux airs si dĂ©cisifs de Contanze, l’orchestre et sa sculpture instrumentale si bien affĂ»tĂ©e dessinent en contrepoint de la sensibilitĂ© radicale de la jeune femme, un climat tendu et raffinĂ©, d’essence Sturm und Drang, tempĂȘte et passion effectivement-, dont les Ă©clairs et tonnerre Ă©motionnels sont d’autant plus renforcĂ©s par contrastes / renfort que la succession des sĂ©quences du I au II, alors, oppose le cƓur noble mais indĂ©fectible de Constanze Ă  la fureur Ă©lectrique (hystĂ©rique animale) du Pacha, puis de la non moins intense confrontation Pedrillo / Osmin. Terrifiante confrontation des ĂȘtres en vĂ©ritĂ©. Il n’est que la tendresse plus insouciante de Blonde (air d’une fĂ©minitĂ© angĂ©lique aĂ©rienne : “Durch ZĂ€rlichkeit...” qui ouvre le II). Et Ă  travers les confrontations occidentaux / musulmans, l’exhortation au dĂ©passement des rivalitĂ©s, par l’amour et par la clĂ©mence prĂ©cise, suprĂȘme leçon d’humanisme, l’espĂ©rance de la musique de Mozart, sublime par la justesse de son invention. On aura rarement Ă©coutĂ© pareille rĂ©alisation associant chant des instruments, priĂšres vocales.

 

Moins convaincant reste Norman Reinhardt : il ne donne aux soupirs de Belmonte amoureux, qu’un chant moins propre, contournĂ©, assez imprĂ©cis, souvent maniĂ©rĂ©, moins percutant que le brio de ses partenaires, voire carrĂ©ment gras et Ă©pais (Wenn der Freude TrĂ€nen fliessen… escamotĂ© par un manque persistant de simplicitĂ©).

David_Portillo_High_Res_4_credit_Kristen_HoebermannAu III, la prĂ©paration de l’Ă©vasion / enlĂšvement pilotĂ© par l’ingĂ©nieux Pedrillo (excellent et racĂ© David Portillo), puis l’enlĂšvement proprement dit (In Mohrenland entonnĂ© sur un orchestre guitare aux pizzicati enchanteurs…), forment des ensembles triomphants comme une dĂ©licieuse marche militaire, qui dit la certitude et la complicitĂ© solidaire des prisonniĂšres et de leurs libĂ©rateurs inespĂ©rĂ©s…. tout cela est toujours portĂ© par l’ivresse et une frĂ©nĂ©sie scintillante Ă  l’orchestre d’une activitĂ© prodigieuse ; JĂ©rĂ©mie Rhoroer laisse chaque accent de cette humanitĂ© exaltĂ©e, respirer, s’Ă©panouir avec une classe magistrale.
La vision du chef organise et Ă©difie peu Ă  peu tout ce que la mise en scĂšne aixoise n’atteignait que rarement : le formidable Ă©lan progressif qui en fin d’action aiguise le dernier chant mozartien ; fustigeant les haineux caricaturaux (Osmin et sa cruautĂ© sadique), sublimant la lyre Ă©perdue, mais tristement non triomphante du dernier ensemble oĂč chacun dit sa libertĂ©, avant d’ĂȘtre probablement Ă©gorgĂ© par le bourreau qui mĂȘme s’il en est le serviteur, passe outre la clĂ©mence proclamĂ©e de son maĂźtre. Saisissante perspective.

TRAVAIL D’ORCHESTRE. L’enregistrement live de septembre 2015 suit les reprĂ©sentations scĂ©niques aixoises de juillet prĂ©cĂ©dent, ainsi l’on peut dire donc (et constater que Rhorer possĂšde son SĂ©rail : tout cela coule dans ses doigts et jusqu’Ă  l’extrĂ©mitĂ© de sa baguette, offrant une leçon de direction fluide, raffinĂ©e, prĂ©cise et vivante, Ă©tonnamment active et suggestive, imaginative, naturelle, vrai miroir des sentiments sous-jacents. En rĂ©alitĂ©, la valeur de ce coffret d’autant plus attendu que le moment du “concert” Ă  Paris avait marquĂ© les esprits, confirme l’impression du public de ce 21 septembre 2015 : le chant de l’orchestre – des instruments d’Ă©poque, rĂ©tablit la proportion originelle de la sensibilitĂ© mozartienne, oĂč chaque phrase instrumentale, qu’il s’agisse des solos piano ou des tutti rugissants orientalisants, s’accorde naturellement Ă  la voix humaine, dont la vĂ©ritĂ© et la sincĂ©ritĂ© sont constamment prĂ©servĂ©s. Le sommum Ă©tant atteint ici dans les Ă©pisodes oĂč les trois meilleurs chanteurs donnent tout, en complicitĂ© avec un orchestre ciselĂ©, dramatiquement superbe et parfaitement canalisĂ© : Jane Archibald (Constanze troublante), David Portillo (Pedrillo ardent, ingĂ©nieux, tendre), Mischa Schelomianski (Osmin noir et barbare) fusionnent en sensibilitĂ© sur le tapis orchestral… La rĂ©alisation voix / orchestre tient du prodige et, sous la coupe sensible, fiĂšvreuse du chef JĂ©rĂ©mie Rhorer, confirme (s’il en Ă©tait encore besoin), l’irresistible poĂ©sie expressive des instruments d’Ă©poque. C’est dit dĂ©sormais : plus de Mozart sans instruments d’Ă©poque, ou alors avec intĂ©gration totale du jeu “historiquement informĂ©”. La corde du sentiment y vibre dans toute sa magicienne vĂ©ritĂ©. Magistral. Un must absolu Ă  Ă©couter et rĂ©Ă©couter sur les plages de cet Ă©tĂ© 2016.

 

 

 

CLIC-de-classiquenews-les-meilleurs-cd-dvd-livres-spectacles-250-250CD, compte rendu critique. Mozart : L’EnlĂšvement au sĂ©rail. Jane Archibald, David Portillo, Rachele Gilmore, Mischa Schelomianski, … Le Cercle de l’Harmonie. JĂ©rĂ©mie Rhorer, direction. Live rĂ©alisĂ© Ă  paris au TCE en septembre 2015 – 2 cd Alpha, collection “ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es”). CLIC de CLASSIQUENEWS de juin 2016.

 

 

CD. JS BACH : Le Clavier bien tempéré. Céline Frisch (2 cd Alpha)

frisch celine js bach clavier bien tempere cd critique review classiquenews compte rendu 5620beaea5f57CD. JS BACH : Le Clavier bien tempĂ©rĂ©. CĂ©line Frisch (2 cd Alpha). 15 ans aprĂšs ses Variations Goldberg (1999), CĂ©line Frisch rempile confrontĂ©e Ă  la complexitĂ© et l’hĂ©donisme textuel du Clavier bien tempĂ©rĂ©, -somme conceptuelle, formelle, esthĂ©tique et aussi didactique, emportĂ© ici avec une Ă©vidente facilitĂ© technique. Le digitalitĂ© percutante et vive, voire acĂ©rĂ©e de la claviĂ©riste rend justice Ă  l’Ɠuvre de Bach, en particulier en soignant l’arĂȘte brĂ»lante du rythme, nerf de tout l’Ă©difice en particulier dans ses sĂ©quences fuguĂ©es. C’est un Bach moins thĂ©oricien du contrepoint que formidable fĂ©lin percussif qui est argumentĂ© et prĂ©cisĂ© ici dans une lecture agile, efficace, qui joue astucieusement du sablier. En injectant dans chaque partie / ligne du chant rhĂ©torique, le nerf et l’acuitĂ© expressive spĂ©cifique, CĂ©line Frisch parcourt l’ensemble des Ă©pisodes avec une versatilitĂ© continĂ»ment caractĂ©risĂ©e ; parfois bavarde mais toujours animĂ©e. D’une inĂ©puisable verve qui relance les accents d’un geste surtout bondissant, l’interprĂšte affirme au delĂ  des rĂ©serves et critiques sur son style, un tempĂ©rament bien trempĂ©; ce Clavier n’a au fond rien de “tempĂ©rĂ©” : il rĂ©sume toutes les possibilitĂ©s, expressives, poĂ©tiques, d’un Bach gĂ©nial, inatteignable, dont la pensĂ©e universelle, pense la totalitĂ© de la musique depuis sa syntaxe au clavecin : c’est de toute Ă©vidence une lecture Ă  connaĂźtre pour tout ceux qui douterait encore que le Clavier bien tempĂ©rĂ© s’Ă©carte d’un thĂ©Ăątre des passions mesurĂ©es. Le feu continu de Frisch dĂ©ment une partition que l’on a tendance Ă  dĂ©jĂ  trop musĂ©aliser au dĂ©triment de la diversitĂ© des approches.

 

 

 

 

 

CD. JS BACH (1685-1755): Le Clavier bien tempĂ©rĂ©, Livre I. CĂ©line Frisch, clavecin (copies d’aprĂšs modĂšles allemands de Anthony Sidey) 2 cd Alpha, enregistrĂ© en octobre 2014. DurĂ©e : 1h42.

 

 

CD, compte rendu critique. Leclair : Scylla & Glaucus (d’HĂ©rin, 2014, 3 cd Alpha)

leclair cd glaucus et scylla sebastien d herin les nouveaux caracteres cd review cd critique compte rendu classiquenews decembre 2015CD, compte rendu critique. Leclair : Scylla  & Glaucus (d’HĂ©rin, 2014, 3 cd Alpha). Sommet du tragique baroque français, Glaucus de Leclair  (1746) affirme au cĂŽtĂ© de Rameau un gĂ©nie dramatique puissant qui s’affirme surtout par le souffle symphonique de la partition : qu’il s’agisse de l’imprĂ©cation infernale de CircĂ© dans le IV, surtout de la mort bouleversante de Scylla au V puis l’adieu dĂ©chirant des amants qui en dĂ©coule (et qui impose le triomphe final de l’enchanteresse Ă©cartĂ©e), tout conspire  pour l’Ă©mancipation exceptionnelle de la texture orchestrale car or de tout prĂ©texte chorĂ©graphique, l’orchestre nouvellement sollicitĂ© exprime la grandeur spectaculaire des Ă©lĂ©ments ou l’intensitĂ© tragique et sombre des situations psychologiques. Une telle dramatisation contrastĂ©e, resserrĂ©e, d’une cohĂ©rence impressionnante relĂšve d’un cerveau supĂ©rieur.  Cette esthĂ©tique d’une modernitĂ© folle et impĂ©tueuse affirme Leclair comme le seul rival de Rameau. C’est dire.

Et si Scylla et Glaucus de Leclair Ă©tait un chef d’oeuvre mĂ©sestimĂ© ?

Scylla et Glaucus, l’opĂ©ra tragique et symphonique

Que pensez de l’interprĂ©tation offerte Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles en novembre 2014 ? HĂ©las, le dĂ©sĂ©quilibre de la rĂ©alisation n’est pas Ă  la hauteur de ce chef d’oeuvre absolu, incroyablement ignorĂ©e des salles de thĂ©Ăątres (comme c’est le cas aussi des opĂ©ras du gĂ©nial mais minorĂ© Rameau).

Leclair_Jean_Marie2Saluons cependant le geste impĂ©tueux et intensĂ©ment dramatique du chef des Nouveaux CaractĂšres : la tenue des instruments se montrent Ă  la hauteur d’une partition symphonique ; en cela la lecture mĂ©rite un trĂšs bon accueil : les ballets sont finement enlevĂ©s et vifs ; les interludes, ouverture, prĂ©ludes sont intensĂ©ment suggestifs. On sera nettement plus rĂ©servĂ©s sur le travail du chƓur (mou et parfois dĂ©calĂ©). De mĂȘme le plateau vocal ne dĂ©ploie pas les mĂȘmes qualitĂ©s. DĂ©ception constante pour la CircĂ© de Caroline Mutel : trop lisse et linĂ©aire dans la caractĂ©risation des Ă©pisodes, aux aigus mal tenus, vibrĂ©s, tirĂ©s, difficiles, souvent faux. Quel dommage car son rĂŽle est l’un des plus captivants et noirs du thĂ©Ăątre baroque : figure emblĂ©matique des personnages Ă  baguettes, sorciĂšre amoureuse pleine de haine et de ressentiments, une entitĂ© entre la CybĂšle d’Atys, et les futures MĂ©dĂ©e ou Armide brossĂ©e par Sacchini ou Cherubini, quarante ans plus tard. Mieux tenu le rĂŽle en opposition avec la chaste et pure Scylla aurait renforcĂ© l’attrait de cette version : et dans ce rĂŽle, mĂȘme si son intonation trouve de superbes accents sombres et prenants dans qu mort au V, Emöke Barath déçoit elle aussi car son français est paresseux et alĂ©atoire: une faute impardonnable pour une nouvelle lecture de Leclair.

Reste le Glaucus bien articulĂ© du tĂ©nor Anders J. Dahlin, toujours chantant et placĂ© quoique parfois sonnant petit, serrĂ© voire prĂ©cieux. Mais les petites dĂ©faillances ainsi relevĂ©es n’empĂȘchent pas de repĂ©rer ici une partition Ă©poustouflante, prenante, littĂ©ralement gĂ©niale, si bien Ă©quilibrĂ©e entre les registres dĂ©veloppĂ©s (pathĂ©tique, tragique, spectaculaire, fantastique). Un modĂšle d’opĂ©ra français Ă  l’époque baroque que les dĂ©fenseurs actuels et leurs programmateurs devraient replacer sous les projecteurs. Saluons donc l’audace des Nouveaux CaractĂšres de rĂ©tablir la place et la valeur d’une oeuvre ailleurs Ă©cartĂ©e, somme somptueuse d’un auteur de 49 ans (que l’ont dit Ă  juste titre fondateur de l’Ă©cole française de violon), en son unique et splendide opĂ©ra.

CD, compte rendu critique. Leclair : Scylla & Glaucus (SĂ©bastien d’HĂ©rin, 2014, 3 cd Alpha)

CD, compte rendu critique. Véronique Gens : NéÚre, mélodies de Hahn, Duparc, Chausson (1 cd Alpha, 2015)

gens veronique melodies duparc hahn chausson alpha cd critique compte rendu review account of CLASSIQUENNEWS CLIC de classiquenews octobre 2015CD, compte rendu critique. VĂ©ronique Gens : NĂ©Ăšre, mĂ©lodies de Hahn, Duparc, Chausson (1 cd Alpha, 2015). MaturitĂ© rayonnante de la diseuse. Le timbre s’est voilĂ©, les aigus sont moins brillants, la voix s’est installĂ©e dans un medium de fait plus large… autant de signes d’un chant mature qui cependant peut s’appuyer sur un style toujours mesurĂ© et nuancĂ©, cherchant la couleur exacte du verbe. ProphĂ©tesse d’une Ă©mission confidentielle, au service de superbes poĂšmes signĂ©s Leconte de Lisle, Goethe, Gautier, Louise Ackermann, Viau, Verlaine, Maurice Bouchor, Baudelaire et Banville…, VĂ©ronique Gens captive indiscutablement en diseuse endeuillĂ©e, sombre et grave, d’une noblesse murmurĂ©e et digne. L’expressivitĂ© n’est pas son tempĂ©rament mais une inclination maĂźtrisĂ©e pour l’allusion, la suggestion parfois glaçante (propre aux climats lugubres et funĂšbres d’un Leconte de Lisle par exemple quand il Ă©voque le marbre froid de la tombe). La nostalgie gĂ©nĂ©rale de NĂ©Ăšre de Hahn pose d’emblĂ©e l’enjeu de ce programme façonnĂ© comme une subtile grisaille : les milles nuances du sentiment intĂ©rieur. De notre point de vue, le piano est trop mis en avant dans la prise, dĂ©sĂ©quilibre qui nuit considĂ©rablement Ă  la juste perception de la voix versus l’instrument (dĂ©sĂ©quilibre criard mĂȘme dans Trois jours de vendange d’aprĂšs Daudet). De Hahn, La Gens sait exprimer l’ineffable, ce qui est derriĂšre les mots.

1000 nuances de l’allusion vocale : la mĂ©lodie romantique française Ă  son sommet

Chez Duparc, Hahn, Chausson, VĂ©ronique Gens subjugue

En accord avec l’instrument seul, la soprano peut tisser une Ă©toffe chambriste somptueuse, feutrĂ©e, jamais outrĂ©e prĂ©cisĂ©ment chez Duparc : douceur grave de Chanson triste (mais que le piano trop mis en avant lĂ  encore perce et dĂ©chire un Ă©quilibre et une balance subtile dont Ă©tait fervente la voix justement calibrĂ©e : carton jaune pour l’ingĂ©nieur du son indĂ©licat ; une faute de goĂ»t impardonnable car aux cĂŽtĂ©s du clavier, la soprano mesure, distille cisĂšle), un rĂȘve vocal qui rĂ©tablit le songe du Duparc. C’est un enchantement vĂ©cu il y a longtemps dont la sensation persistante fait le climat diffus, vaporeux, brumeux (wagnĂ©rien?) de Romance de Mignon (et son apothĂ©ose du lĂ -bas d’aprĂšs Goethe) oĂč la tenue et le soutien comme la couleur des sons filĂ©s rappellent une autre diseuse en Ă©tat de grĂące (RĂ©gine Crespin) : quel art du tissage de la note et du verbe habitĂ©, hallucinĂ©, poĂ©tique. EnivrĂ©e, intacte malgrĂ© la perte, l’Ă©vocation elle aussi endeuillĂ©e nostalgique de PhidylĂ© (1882) dĂ©ploie sa robe caressante et voluptueuse grĂące au medium crĂ©meux, rond, repliĂ© et enfoui de la voix melliflu qui appelle Ă  la paix de l’Ăąme : voici assurĂ©ment le sommet de la mĂ©lodie romantique française, Ă©cho original du Tristan wagnĂ©rien, une rĂ©sonance extatique d’une subtilitĂ© enivrante.

Leconte de Lisle, magicien fantastique et dĂ©jĂ  symboliste, fait le lien entre le texte de ce Duparc et la premiĂšre mĂ©lodie des 7 de Chausson qui suivent : le chant est embrasĂ© et hallucinĂ©, bien que perdant parfois la parfaite lisibilitĂ© des voyelles – problĂšme rĂ©gulier pour les voix hautes, mais l’intelligence dans l’articulation Ă©motionnelle des vers oscille entre prĂ©cision, allusion, incantation. La tension des Ă©vocations souvent tristes et mĂȘme dĂ©pressives trouve dans la SĂ©rĂ©nade italienne d’aprĂšs Paul Bourget, une liquiditĂ© insouciante soudainement rafraĂźchissante.

CLIC_macaron_2014Des Hahn suivant, plus linguistiques, VĂ©ronique Gens semble Ă©claircir la voix au service de voyelles plus lumineuses structurant les phrases (superbe Rossignol des lilas, hommage au volatile), ciselant lĂ  encore le versant mĂ©taphorique des vers. EnoncĂ© comme une romance mozartienne (malgrĂ© un piano trop prĂ©sent), Á Chloris a la dĂ©licatesse d’une porcelaine française usĂ©e Ă  Versailles : l’Ă©mission endeuillĂ©e enveloppe la mĂ©lodie d’une langueur suspendue qui fait aussi rĂ©fĂ©rence au Bach le plus tendre. C’est Ă©videmment une lecture trĂšs incarnĂ©e et personnelle de la mĂ©lodie de Hahn, autre sommet de la mĂ©lodie postromantique française et mĂȘme clichĂ© ou pastiche Ă©tonnamment rĂ©ussi (1916). Le temps des Lilas de Chausson hypnotise par la justesse des couleurs, la prĂ©cision allusive de chaque mot vocal : priĂšre extatique et dĂ©pressive, voici un autre sommet musical (1886) du postwagnĂ©risme français. Le chant exprime sans discontinuer la profonde et maudite langueur des Ăąmes irradiĂ©es. Le tact et le style de La Gens affirme une remarquable acuitĂ© dans l’allusion. MĂȘme finesse de style et richesse de l’intonation dans l’exceptionnelle Au pays oĂč se fait la guerre de Duparc (1870), priĂšre retenue, pudique d’une femme de soldat : Duparc annonce le dĂ©sespoir intime de Chausson. Le feu ultime que la soprano sait offrir au mot “retour” finit de saisir. AssociĂ© Ă  l’Invitation au voyage de la mĂȘme pĂ©riode (d’aprĂšs Baudelaire), ce premier Duparc gagne un regain de splendeur poĂ©tique : tragĂ©dienne subtile et intĂ©rieure, la cantatrice atteint ici un naturel linguistique magicien, imprĂ©cation, dĂ©clamation, rĂ©vĂ©lation finale dans le recto tono Ă©noncĂ© comme la dĂ©brouillement d’une Ă©nigme  “ordre et beautĂ©, luxe, calme et voluptĂ©”. Il aurait fallu que le rĂ©cital s’achevĂąt sur ce diptyque Duparc lĂ . Aucun doute, Ă  l’Ă©coute de ses sommets mĂ©lodiques, VĂ©ronique Gens affirme un talent envoĂ»tant, entre allusion et pudeur (mĂȘme si ici et lĂ , quelques aigus sonnent serrĂ©s, Ă  peine tenus).

Sans la contrainte d’un orchestre dĂ©bordant, hors de la scĂšne lyrique, le timbre dĂ©licat, prĂ©cieux de VĂ©ronique Gens au format essentiellement intimiste gagne ici en studio un somptueux relief : celui qu’affirme son intuition de soliste tragique et pathĂ©tique. Si le tempĂ©rament indiscutable de la coloriste diseuse s’affirme, on regrette vivement la prise de son qui impose le piano sans Ă©quilibre en maints endroits. Oui, carton jaune pour l’ingĂ©nieur du son.

CD, compte rendu critique. VĂ©ronique Gens, soprano : NĂ©Ăšre, mĂ©lodies de Hahn, Duparc, Chausson. Susan Manoff, piano. 1 cd Alpha 215. EnregistrĂ© au studio Teldex en mars 2015. CLIC de classiquenews d’octobre 2015.

DVD, compte rendu critique. MoliĂšre / Lully : Le Bourgeois Gentilhomme. Denis PodalydĂšs (1 dvd Alpha)

Moliere-Lully-bourgeois-gentilhomme-290-406-1-dvd-ALPHADVD, compte rendu critique. MoliĂšre / Lully : Le Bourgeois Gentilhomme. Denis PodalydĂšs (1 dvd Alpha). Avant l’invention de la tragĂ©die en musique (1673), la Cour de France s’enthousiasme pour les comĂ©dies ballets dont Le Bourgeois Gentilhomme (Chambord, 1670). Le duo MoliĂšre et Lully font une farce mordante qui Ă©pingle la vanitĂ© d’un parvenu bien ridicule. Tel un dindon qui use et abuse jusqu’à l’indigestion d’une « farce » bien garnie
 (dans les deux sens du terme), Monsieur Jourdain joue les aristos, se paie à grands frais divers “maĂźtres”  
 de musique et Ă  danser, d’armes et de philosophie sans omettre le tailleur comme les cuisiniers qui offrent bonne chĂšre au maĂźtre de maison flanquĂ© de son parasite flatteur Dorante qui amant de DorimĂšne, fait croire Ă  son riche ami que cette derniĂšre en pince pour lui…. s’il la couvre de cadeaux et de bijoux (dont surtout un beau diamant scintillant). Sans flatteurs et escrocs, il n’est pas de dindon magnifique et ce Bourgeois Gentilhomme a tout du parfait nigaud qu’on trompe et qu’on dĂ©pouille.

La piĂšce mise en scĂšne par Denis PodalydĂšs prĂ©sente au public la cohorte des flagorneurs, si inspirĂ©s en flatteries payantes, rĂ©glĂ©es en sĂ©quences successives tel un grand ballet social. La comĂ©die amoureuse pointe son nez aussi grĂące aux personnages de ClĂ©onte et de Lucile…. Les deux jeunes Ăąmes s’aiment mais le premier non gentilhomme ne peut prĂ©tendre Ă©pouser la fille Jourdain. C’est alors que Covielle (en vrai cerveau du clan et Ă©galement serviteur de ClĂ©onte) Ă©labore un stratagĂšme pour que ClĂ©onte, devenu  « le fils du Grand Turc » demande la main Ă  Jourdain qui 
 accepte illico trop flattĂ© d’ĂȘtre devenu mamamouchi , c’est Ă  dire Paladin  (grand final de l’acte IV). Finauds, MoliĂšre et Lully se sont entendus à cĂ©lĂ©brer l’art et le goĂ»t authentiques qui ne s’apprennent pas, au contraire de ce Jourdain ridicule qui s’entĂȘte Ă  les maĂźtriser sans y rien entendre 
jusqu’Ă  la fin.

 

 

 

Denis PodalydÚs met en scÚne un Bourgeois Gentilhomme truffé de gags délirants qui ayant trouvé son public continue de tourner


Double farce pour Jourdain

bourgeois_gentilhomme-582-390-lully-moliere-dvd-alpha-juin-2015_c_pascal_victor_artcomart

Alors que Jean Vilar en 1954, souhaitait dĂ©fendre un MoliĂšre brut, Ă©conome, sans effet parasite : c’est Ă  dire « jouer la rĂ©plique et rien d’autre », sans ornements qui dĂ©naturent, Denis PodalydĂšs, lui, en 2012 (premiĂšre de sa production entre autres prĂ©sentĂ©e au festival off d’Avignon), opte pour une surenchĂšre de gags : le « bazar » plutĂŽt que la simplicitĂ© primitive du texte. Mais un bazar chic, dont le luxe visuel s’appuie bien sĂ»r sur les formidable costumes signĂ©s Christian Lacroix. Cela hurle et crie beaucoup, en un dĂ©lire de grandiloquence, servant le ridicule magnifique de ce Monsieur Jourdain, qui se pique de grandeur noble. A trop imiter le paon, Jourdain le caricature sans le comprendre. Tel serait la vision d’un PodalydĂšs, gĂ©nĂ©reux en parures, mouvements rapportĂ©s, surenchĂšre comique mais parfois hĂ©las gags outrĂ©s (les mimiques des instrumentistes appelĂ©s Ă  dĂ©partager musique et danse dans l’acte I
, comme les perruques Grand SiĂšcle systĂ©matiquement portĂ©es de travers, ou la rĂ©pĂ©tition de la boucle amoureuse des couples associĂ©s, boudeurs et boudeuses alternĂ©s (Acte III) : ClĂ©onte / Lucile, d’un cĂŽtĂ© ; le valet de ClĂ©onte : Covielle et Nicole, de l’autre. RĂ©pĂ©ter c’est prendre le risque de l’exagĂ©ration voire de la lourdeur Ă©paisse. Autre faiblesse de notre point de vue, la chorĂ©graphie des danseurs, sorte  de mixte inabouti entre langage contemporain et gesticulation dĂ©calĂ©e.

Dans ce dispositif, le personnage de Jourdain, bien qu’incrĂ©dule et bon enfant qui s’émerveille, n’est qu’un benĂȘt qui veut dĂ©passer sa classe et effacer le noir Ă©triquĂ©, mais plein de bon sens, de son Ă©pouse.
Par contre la délicieuse et insolente mais juste servante Nicole (épatante jeune Manon Combes) perce infailliblement par sa sincérité
.

FilmĂ© en novembre 2012  (dĂ©jĂ  et Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles : noblesse oblige), la production en costumes d’époque prĂ©sente l’avantage de jouer tous les divertissements et intermĂšdes chantĂ©s et instrumentaux comme les entrĂ©es de ballets dĂ©lirants et poĂ©tiques conçus  par Lully : ballet des tailleurs habillant Jourdain (fin du II); intermĂšde de danses des cuisiniers  (fin du III); cĂ©rĂ©monie turque de l’anoblissement de Jourdain (conclusion du IV)… enfin le ballet des Nations pour conclure le drame.  Le jeu des comĂ©diens soulignent la farce et le comique des situations dont le cocasse dĂ©janté  (le chaos barbare voire quasi transe collective de la cĂ©rĂ©monie de Jourdain en mamamouchi reste le grand moment dramatique et…. musical).
Évidemment en petit effectif instrumental, la bande de musiciens pilotĂ©e par le violoncelliste Christophe Coin n’Ă©gale pas les fastes d’un vrai grand orchestre aussi scintillant que celui de la version de Benjamin Lazar et du PoĂšme Harmonique de 2004 (de surcroĂźt sur instruments  anciens, version de rĂ©fĂ©rence Ă©galement Ă©ditĂ©e par Alpha). L’articulation affleure souvent le vocifĂ©rĂ© systĂ©matique (ainsi le personnage de Dorante agace Ă  force de surjouer) mais l’intensitĂ© des acteurs rend le texte de MoliĂšre toujours aussi incisif et moderne.

CLIC D'OR macaron 200Nonobstant ces rĂ©serves de « spĂ©cialiste thĂ©Ăątreux qui boude son plaisir », le rythme de la performance, son caractĂšre entier et parfois potache ont sĂ©duit le plus grand public. Au Bourgeois Gentilhomme, on vient rire et se fendre la panse. PodalydĂšs l’a bien compris. Il nous en donne pour notre argent. Et le DVD Ă©ditĂ© par Alpha vient Ă  point nommĂ©, souligner la grande cohĂ©rence d’une vision thĂ©Ăątrale directe, franche, dĂ©jantĂ©e. Car nonobstant nos rĂ©serves de dĂ©tail, la production a du rythme, ne cherche pas la poĂ©sie ni l’alanguissement (vers lequel tant la musique de Lully) mais un certain Ă©tat d’urgence habilement mesurĂ© et canalisĂ© qui explique 3 ans aprĂšs sa crĂ©ation et au moment de nouvelles reprises aux Bouffes du nord en juin 2015, du 26  juin au 26  juillet 2015, son attractivitĂ© globale persistante. AprĂšs le ridicule des actes I,II et III, le spectateur dĂ©couvre la nouvelle intrigue et l’intelligence de Covielle qui permet au jeune ClĂ©onte  d’Ă©pouser en fin d’action, sa belle Lucille Ă  la barbe du pĂšre, le dindon Jourdain.

MoliĂšre et Lully : Le Bourgeois Gentilhomme
Chambord, 1670.

Mise en scĂšne : Denis PodalydĂšs
Scénographie : Eric Ruf
Costumes : Christian Lacroix
Chorégraphie : Kaori Ito

Monsieur Jourdain : Pascal Rénéric
Madame Jourdain : Emeline Bayart
Le MaĂźtre de musique / Dorante : Julien Campani
Le Maßtre à danser / Cléonte : Thibault Vinçon
Le MaĂźtre tailleur / Covielle : Alexandre Steiger
Le Maütre d’armes : Nicolas Orlando
Le MaĂźtre de philosophie : Francis Leplay
Le garçon tailleur / Lucile : Leslie Menu
Nicole : Manon Combes
DorimÚne : Bénédicte Guilbert
Deux laquais : Hermann Marchand, Laurent PodalydĂšs
Danseuses : Jennifer Macavinta, Artemis Stavridi

CĂ©cile Granger, soprano
Romain Champion, haute-contre
Marc Labonnette, basse taille

Instrumentistes baroques dirigés par Christophe Coin

EnregistrĂ© Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles en novembre 2012. 1 DVD Alpha 707 – 2h45 minutes

CD, coffret. Compte rendu critique. Louis XIV : les musiques du Roi-Soleil. Collection ChĂąteau de Versailles (3 cd Alpha)

louis-XIV-houasse-cd-alpha-3-cd-les-musiques-du-roi-soleil-critique-classiquenews-juin-2015CD. Louis XIV : musiques du Roi-Soleil (3 cd Alpha). Louis XIV (1638-1715) : le roi est mort (le 1er septembre 1715 Ă  8h15 du matin): vive le roi. La formule est connue et prĂ©serve la fonction de la rupture, mais la personnalitĂ© individuelle et le goĂ»t du Souverain dĂ©cĂ©dĂ© vivent Ă©ternellement autrement, par les manifestations de leur propre reprĂ©sentation du pouvoir, manifestations culturelles que le Roi-Soleil porta jusqu’Ă  un degrĂ© inĂ©dit jusque lĂ , prolongeant certes les fastes royaux de François Ier et avant eux, d’Anne de Bretagne. Trois souverains qui surent accorder et mĂȘme fusionner politique et art, exercice du pouvoir et crĂ©ation artistique. Mais c’est assurĂ©ment le Bourbon qui organisa et centralisa le mieux toutes les initiatives de son rĂšgne.
Pour cĂ©lĂ©brer le tricentenaire de son dĂ©cĂšs en 1715, le CMBV, Centre de musique baroque de Versailles et ChĂąteau de Versailles rassemble dans ce nouvel opus de la collection “ChĂąteau de Versailles”, 3 volets manifestant l’Ă©clat du rĂšgne : l’opĂ©ra est prĂ©sent par extraits Ă©vocateurs d’une productivitĂ© locale inouĂŻe (mais non enregistrĂ© au ChĂąteau comme le volume 1 dĂ©diĂ© aux Lully et Charpentier sacrĂ©s (Te Deum), faits du compositeur officiel et de son “rival” apprĂ©ciĂ© par Louis.
Autant dire que le disque et les concerts ambitieux produits au ChĂąteau depuis quelques annĂ©es ressuscitent ce goĂ»t musical du Souverain le plus inspirĂ© dans l’art du spectacle monarchique,Ă  la Chapelle, Ă  la Chambre, Ă  l’OpĂ©ra… comme Ă  l’Ecurie.

CD1. L’exceptionnel sacrĂ© est rythmĂ© par quelques piĂšces musicales d’un Ă©clat spĂ©cifique, accordĂ© aux dimensions et retentissements politiques de l’Ă©vĂ©nement de la Cour : ainsi les Te Deum de Lully et Charpentier expriment la gloire et la ferveur de la Cour rĂ©unie autour de son Souverain : acte d’hommage, manifestation Ă©clatante de la cohĂ©sion collective qui s’exprime par l’art. Les 2 Te Deum abordĂ©s ici en 2013 par Le PoĂšme Harmonique (Ă  la Chapelle royale) soulignent ce prodige de l’art français : palpitants par leurs inflexions instrumentales et vocales, qui concilient dans cette approche vivante et mĂȘme dansante parfois, l’individuel et le collectif, le martial et la rondeur du thĂ©Ăątre glorieux, surtout enchantĂ©, en particulier dans le Te Deum de Charpentier (H.146), le plus complet, juste et profond, Ă  la fois exaltĂ© et recueilli. Le Te Deum de Lully (LWV.55) est d’une mĂ©canique certes ici assouplie mais d’un esprit de dĂ©monstration spectaculaire un rien tĂ©lĂ©guidĂ© que viennent alanguir les sections plus profondes parfois nostalgiques inaugurĂ©es avec Patrem immensae majestatis.

CD2. Les Grands Motets de Dumont personnalitĂ© incontournable de la Chapelle royale Ă  Versailles avec De Lalande (son successeur) et bien sĂ»r Lully, manifestent le goĂ»t du Roi pour l’ordinaire de la Messe, ici grĂące Ă  FrĂ©dĂ©ric DĂ©senclos et l’ensemble Pierre Robert (2004), cet Ă©quilibre entre ferveur franche et sensualitĂ© Ă  la fois collective et individuelle, sertie d’une prononciation informĂ©e percutante. Le texte demeure primordial et ses temps de rĂ©flexion comme de distance mĂ©ditative sont cultivĂ©s par l’orgue seul en l’alternance comme le plain chant.

CD3. EnregistrĂ© en 2001 Ă  Paris, le programme “Divertissements” de Skip SempĂ© Ă©voque le gĂ©nie Ă  Versailles du Roi et de ses doubles artistiques dont surtout Lully. Le jeune Souverain des annĂ©es 1660, plus galant et sensuel que bientĂŽt raidi et solennelisĂ© par l’ampleur de la charge, exprime sa badinerie Ă©videmment fastueuse en 1664, dans la fĂȘte la plus prestigieuse du rĂšgne alors : Les Plaisirs de l’Ăźle enchantĂ©e oĂč il orchestre et met en scĂšne ses propres amours sous couvert d’un prĂ©texte romanesque empruntĂ© Ă  L’Arioste et son labyrinthe sentimental (Roland furieux) : les chevaliers et Roger sur l’Ăźle de la fĂ©e Alcine, envoĂ»tĂ©s par l’amour. Officiellement, la fĂȘte consacre les deux reines : anne d’Autriche et Marie-ThĂ©rĂšse. Dans le cƓur du Roi, c’est sa maĂźtresse Louise de la ValliĂšre qui rĂšgne sans partage. Voici donc le Louis XIV Ă©pris, enivrĂ©, sensualisĂ© (“Je mourrai de plaisir …” de Lambert) qui rĂȘve dans son Ă©crin de Versailles, aux dĂ©lices d’un jardin enchantĂ©, le sien. En 1664, Lully n’a pas encore inventĂ© l’opĂ©ra et la tragĂ©die en musique (1673), mais SempĂ© imagine un parcours Ă  l’orchestre et au clavecin oĂč les thĂšmes du bosquet nostalgique, de l’Ăźle ensorcelant (et emprisonnant donc) les sens, diffusent leur magie active et musicale : ballets, rires, intermĂšdes, mais aussi airs de cour… rythment un grand divertissmeent, le plus grand et le premier du genre Ă  Versailles. Le rire et l’humour, une Ă©lĂ©gance comique, celle surtout du Bourgeois Gentilhomme de Lully et MoliĂšre (dans le genre comĂ©die-ballet : badinerie chambriste piquĂ©e d’un certain maniĂ©risme thĂ©Ăątral pour les reprises de la marche pour la cĂ©rĂ©monie turque) alternent donc ici avec des piĂšces pour clavecin de Champion de ChambonniĂšres, Danglebert, Le Roux, Louis et François Couperin, oĂč perce aussi le gĂ©nie indiscutable de Lully dans l’expression de cette langueur amoureuse qui se fait danse de l’envoĂ»tement comme le dernier Ă©pisode la Chaconne d’Amadis. Tendre adieu (plutĂŽt aurevoir) aux plaisirs injustement fugaces.

CD, coffret. Compte rendu critique. Louis XIV : les musiques du Roi-Soleil. Collection ChĂąteau de Versailles (3 cd Alpha 961). Charpentier / Lully : Te Deum (Le PoĂšme Harmonique, 2013) ; Grands Motets de Henry Du Mont (Ensemble Pierre Robert, 2005) ; Divertissements (Capriccio Stravagante, 2001). RĂ©Ă©ditions.

CD, compte rendu critique. Campra : TancrĂšde, version 1729 (3 cd Alpha, Schneebeli, 2014)

campra-tancrede-cd-alpha-olivier-schneebeli-isabelle-druet-critique-du-cd-CLIC-de-classiquenews-mai-2015CD, compte rendu critique. Campra : TancrĂšde, version 1729. Orchestre Les Temps PrĂ©sents & les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles. Olivier Schneebeli, direction. Travail exceptionnel sur l’articulation du texte, l’un des livrets les plus forts et “viril” du compositeur (signĂ© Antoine Danchet) qui renoue ainsi avec la coupe noble et hĂ©roĂŻque de son aĂźnĂ© et modĂšle Lully (aidĂ© du poĂšte Quinault). Tous les chanteurs excellent dans la projection naturelle et souple du français et Olivier Schneebeli ajoute les inflexions dramatiques et sensuels d’un orchestre destinĂ© Ă  exprimer les passions de l’Ăąme, en particulier la passion naissante des deux guerriers opposĂ©s : le chrĂ©tien TancrĂšde et la Sarrazine Clorinde. Ici l’opĂ©ra français Ă©gale sinon dĂ©passe l’impact expressif du thĂ©Ăątre classique parlĂ© et dĂ©clamĂ© de Racine. S’y glissent et triomphent aussi les divertissements, instants de grĂące qui alliant choeurs, ballets, et sĂ©quences portĂ©s par les seconds rĂŽles, apportent ces dĂ©tentes propices, vĂ©ritables temps de pure poĂ©sie entre des tableaux Ă  l’Ă©pure tragique d’une tension irrĂ©sistible. Saluons dans ce sens les deux dessus au verbe ciselĂ© autant qu’au jeu d’une solide justesse (Anne-Marie Beaudette et en particulier Marie Favier au timbre rond et palpitant). Chacune de leur prestation fait mouche, les divertissements gagnent un surcroĂźt de profondeur. Tout concourt Ă  tisser le lent et inĂ©luctable fil tragique vers la mort de la sublime guerriĂšre, Clorinde.

 

 

 

Olivier Schneebeli réalise un sommet tragique et poétique dans ce TancrÚde de 1702

Tristan et Isolde baroque

 

CLIC_macaron_2014Le couple noir et jaloux : Argant / Herminie exalte de pulsations haineuses et pourtant d’une sincĂ©ritĂ© magicienne (Alain Buet et Chantal Santon) : leurs personnages surtout celui d’Herminie s’expose sans Ă©paisseur, avec la mĂȘme finesse prosodique au dĂ©but du III. Pour les rĂŽles de Clorinde et de TancrĂšde, les deux protagonistes Isabelle Druet et BenoĂźt Arnould ont la jeunesse, la justesse et la sincĂ©ritĂ© de deux timbres admirablement engagĂ©s. On se dĂ©lecte dans leurs oppositions, confrontations successives, le point d’orgue de leur union pudique admirablement exprimĂ©e sur la scĂšne demeurant le duo d’une Ă©conomie souveraine et d’une grande poĂ©sie du IV (” Gloire inhumaine, hĂ©las ! que tu troubles nos coeurs ” : sommet de la lyre tragique vĂ©cue par les deux 2 coeurs blessĂ©s).
Une rĂ©serve cependant pour la tenue vocale du baryton : s’il a le timbre idĂ©alement sombre et virile, sa ligne vocale manque parfois de justesse comme de simplicitĂ©.
L’acte IV, celui de la haine active (sous le feu d’Herminie et du mage IsmĂ©nor) est aussi surtout celui de la confession amoureuse quand (scĂšne 6), Clorinde avoue son amour pour lui Ă  TancrĂšde. Quand au V, la gloire toute acquise Ă  TancrĂšde est le sujet de sa profonde douleur car il y perd Clorinde qui s’Ă©puise et meurt dans ses bras en un duo tristanesque d’un lugubre digne qui est un autre absolu poĂ©tique.
clorinde isabelle druet tancredeC’est fidĂšle Ă  la poĂ©sie sombre et lugubre du Tasse que Danchet et Campra brossent un portrait noir des amours guerriers : la pompe victorieuse, la gloire qui jaillit et Ă©tincelle sur l’armure de TancrĂšde sombre immĂ©diatement dans le gouffre de la douleur quand le ChrĂ©tien dĂ©couvre son aimĂ©e Clorinde, touchĂ©e au coeur expirante. La noblesse, le raffinement, la suavitĂ© mesurĂ©e et allusive des divertissements, le chant perpĂ©tuellement soucieux de son intelligibilitĂ© font toute la qualitĂ© de cet enregistrement pris sur le vif Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles, les 6 et 7 mai 2014. VOIR. Les camĂ©ras de classiquenews Ă©taient fort heureusement prĂ©sentes lors de la performance : visionner notre reportage vidĂ©o TancrĂšde de Campra, recrĂ©ation de la version de 1729.
Voici au disque le meilleur enregistrement de la collection ChĂąteau de Versailles. CLIC de classiquenews de mai 2015.

CD, compte rendu critique. Campra : TancrÚde, version 1729. Orchestre Les Temps Présents & les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles. Olivier Schneebeli, direction. Avec Benoßt Arnould, TancrÚde. Isabelle Druet, Clorinde. Chantal Santon, Hermoinie. Alain Buet, Argant. Eric Martin-Bonnet, Isménor. erwin Aros, Anne-Marie Beaudette et Marie Favier (seconds rÎles divers). 3 cd Alpha baroque Outhere music 2h46mn. Référence : 3 760014 199585

CD, compte rendu critique. The Tempest, inspirĂ© par Shakespeare. Musiques de Locke, Martin, Hersant, PĂ©cou, Purcell… La TempĂȘte. Simon-Pierre Bestion (1 cd Alpha, 2014)

the-tempest-locke,-purcell,-martin-hersant-pecou-alpha-the-tempest-simon-pierre-bestion-1-cd-critique-complete-compte-rendu-CLIC-de-classiquenews-avril-2015CD, compte rendu critique. The Tempest, inspirĂ© par Shakespeare. Musiques de Locke, Martin, Hersant, PĂ©cou, Purcell… La TempĂȘte. Simon-Pierre Bestion (1 cd Alpha, 2014). The Tempest de 1611 de Shakespeare inspire La TempĂȘte, projet collectif portĂ© par son crĂ©ateur Simon-Pierre Bestion (ex crĂ©ateur d’Europa Barocca et de Luce Del Canto) : un cercle variable d’artistes dont les individualitĂ©s associĂ©es composent une maniĂšre d’arĂšne vivante, une compagnie cohĂ©rente et pourtant fourmillant de personnalitĂ©s distinctes. Joignant toujours le geste et le mouvement Ă  la prĂ©cision trĂšs habitĂ©e du chant, accompagnĂ© par un groupe d’instrumentistes remarquablement mordants et palpitants, le groupe La TempĂȘte nouvellement nĂ© (1er janvier 2015) subjugue ici de facto dans un spectacle oĂč c’est essentiellement la vie et l’exclamation agissante qui s’affirment. La rĂ©ussite de l’offre s’appuie sur un formidable groupe de chanteurs : percutants, diseurs inspirĂ©s et donc un continuo qui est prĂ©cisĂ©ment ce que le jeune chef annonce dans sa note d’intention sur son projet : ambassadeurs de sons chauds, colorĂ©s, incarnĂ©s. C’est donc en plus de son expressivitĂ©, une esthĂ©tique sonore spĂ©cifique. Ajoutons surtout la prĂ©sence du thĂ©Ăątre : tout l’enregistrement tend vers la scĂšne, et l’auditeur pense constamment au prolongement visuel – incarnĂ©- de la sĂ©lection de partitions ainsi assemblĂ©e.

 

 

 

Associant Purcell, Pécou, Locke , Hersant et Martin, Simon-Pierre Bestion réécrit the Tempest de Shakespeare

Mask des temps mĂȘlĂ©s

 

CLIC_macaron_20dec13La suggestion des atmosphĂšres, l’approfondissement des situations nourrit un goĂ»t pour la caractĂ©risation par le groupe : chef et chanteurs alternent tout en suivant l’intrigue de The Tempest, piĂšces chantĂ©es surtout choralement, baroques ou contemporaines. Le chant solo n’est pas le fil conducteur, plutĂŽt un chƓur qui expire, s’alanguit, peint constamment des paysages sonores dramatiquement ciselĂ©s. L’auditeur suit les enchantements du mage Prospero sur son Ăźle, d’abord inspirĂ© par l’esprit de vengeance ; puis, dĂ©voilant une Ă©tonnante leçon d’humanitĂ©. Entre temps, le profil captivant d’Ariel dont il a fait sa crĂ©ature dĂ©moniaque et aĂ©rienne, alterne avec la figure plus tendre de Miranda, jeune cƓur d’amour Ă©pris dont la puretĂ© casse le fil des fatalitĂ©s fratricides.
On passe par exemple dans l’acte I, des superbes climats de Matthew Locke (Curtain tune), de l’hallucination purcellienne au Songs d’Ariel de Frank Martin (1950), ou Falling star de Philippe Hersant (2005). Ce passage d’un siĂšcle Ă  l’autre, accusant les contrastes poĂ©tiques, confirment la disposition stimulante des interprĂštes ; tout l’enchaĂźnement ensuite du V, associant Purcell, Frank Martin, Locke s’avĂšre tout autant exaltant; et le chant soliste n’est pas exclu comme l’atteste au III, entre autres, Dorinda’s song du baroque James Hart par le soprano clair de Chantal Santon, accentuĂ© encore par le traverso qui lui est associĂ©… Sans omettre comme final du mĂȘme III, le veloutĂ© sombre de la mezzo Lucile Richardot et son formidable potentiel dramatique (Remember de You are three men of sin…).

Nostalgie chorĂ©graphique des baroques (Locke, Purcell, au final si lullystes dans cet abandon raffinĂ©), percutantes suggestions des “modernes” : Martin (dĂ©fenseur du baroque), PĂ©cou (aux accents amĂ©rindiens…), Hersant (et son goĂ»t pour l’anglais) font un formidable parcours sonore qui aiguise l’imaginaire et la conscience, excite l’esprit et le goĂ»t.

La justesse du chant collectif, le murmure enchanteur des instrumentistes, la conception mĂȘme du spectacle dans l’enchaĂźnement des tableaux des 5 actes ainsi reconstituĂ©s comme s’il s’agissait d’un pasticcio, forment ce mask contemporain des temps mĂȘlĂ©s ; des qualitĂ©s qui affirment bel et bien la maturitĂ© originale d’un nouvel ensemble dĂ©sormais Ă  suivre : La TempĂȘte ; sa proposition et son esprit titillent notre conception de la musique et du concert. Un collectif qui fait bouger les lignes, en somme. Ne manquez pas La TempĂȘte version spectacle cette fois, Ă  l’affiche en avril 2015 : lundi 11 mai 2015, 20h30 aux Bernardins Ă  Paris.

The Tempest, inspirĂ© par Shakespeare. Musiques de Locke, Martin, Hersant, PĂ©cou, Purcell… La TempĂȘte. Simon-Pierre Bestion. 1 cd Alpha, enregistrĂ© en juillet 2014 en France (Choisy le roi). DurĂ©e : 1h20mn.

DVD. Purcell : Didon et Enée (Dido and Eneas, Vincent Dumestre, mai 2014 1 dvd Alpha)

purcell dido and Aeneas le poeme harmonique vincent dumestre deception pour classiquenews 1 dvd alpha vivca genauxDVD. Purcell : Didon et EnĂ©e (Dido and Eneas, Vincent Dumestre, mai 2014 1 dvd Alpha) Belle dĂ©sillusion. L’esprit troupe anime chaque production du PoĂšme Harmonique. AprĂšs Le Bourgeois gentilhomme, Cadmus et Hermione de Lully, puis Egisto de Cavalli, Vincent Dumestre retrouve une complice (Le Carnaval baroque), la chorĂ©graphe, CĂ©cile Roussat pour cette illustration du mythe de Didon inspirĂ© de Virgile. Triple hĂ©las, la laideur indigne des costumes (et des coiffes !!), qui semble recycler une vieille production d’Europe de l’Est matinĂ©e de rĂ©fĂ©rences mais en plus misĂ©reux, du CinquiĂšme Ă©lĂ©ment de Besson, affecte une vision que l’on souhaitait poĂ©tique. DĂ©jĂ  envisagĂ©e par le dĂ©but de l’action et sa plage marine (les rives de Carthage), aux naĂŻades flottantes Ă©vanescentes : l’onirisme disparaĂźt trĂšs vite. La palme de l’horreur absolue revient Ă  l’apparition de la magicienne au II, – sorte de pieuvre humaine Ă©crasĂ©e sur un rocher miteux, expectorant des membranes filandreuses au rendu organique douteux, et les sirĂšnes volantes agitant mollement leur queue ne relĂšvent en rien le niveau. OĂč est la magie, la suggestion, la noble sensualitĂ© d’un spectacle baroque parmi les plus emblĂ©matiques de Purcell ? La narration anecdotique et tout aussi pauvre en suggestivitĂ© est atteinte dans l’idĂ©e d’exprimer l’amour d’EnĂ©e (fils de VĂ©nus) et de la belle reine carthaginoise, flanquĂ©s dans une conque gĂ©ante qui flotte tant bien que mal sur un ocĂ©an de papier bleu.

MĂȘme la tempĂȘte oĂč Jupiter rappelle au hĂ©ros troyen son devoir, mĂȘme la foule des marins prĂȘts Ă  embarquer pour leur nouveau destin (fonder Rome) s’essoufflent ici. Agitation n’est pas souffle ni fascination thĂ©Ăątrale.

Or ni les instrumentistes du PoĂšme ni les chƓurs d’Accentus n’apportent la tension et la magie attendue : c’est malheureusement terne et lisse, appliquĂ© parfois, mais toujours linĂ©aire. La dĂ©ception la plus notable vient de la mezzo de Fairbanks, si agile Ă  exprimer le chant virtuose et acrobatique alla Farinelli : Vivica Genaux n’est pas Didon ; aucun phrasĂ© subtil, ni de souffle murmurĂ© digne des grandes diseuses tragĂ©diennes, et son lamento funĂšbre final est parasitĂ© par un vibrato envahissant et incontrĂŽlable qui nuit Ă  l’expression de la profondeur solitaire. Quelle erreur de casting. Le style ne convient pas. Et ce n’est pas l’EnĂ©e, droit, carrĂ©, sans nuances de Henk Neven qui compense les manques de sa partenaire. A leurs cĂŽtĂ©s, la Belinda d’Ana Quintans se distingue Ă  peine par son chant plus proche des enjeux dramatiques. Finalement, seule la sorciĂšre habitĂ©e, tourmentĂ©e – vraie autoritĂ© haineuse et malsaine -,  du baryton Marc Mauillon, ailleurs familier des rĂ©alisations de William Christie, tire son Ă©pingle : le geste est sans chichi, et juste comme le chant naturellement projetĂ© et puissamment expressif. Un chanteur sauve ici la production du naufrage. De toute Ă©vidence, la production purcellienne n’est pas la meilleure rĂ©alisation signĂ©e par Le PoĂšme Harmonique / Vincent Dumestre. Nous attendions peut-ĂȘtre trop de cette production qui cependant ne souffre aucune faute de goĂ»t. Un dvd 
 Ă  oublier.

Henry Purcell : Dido and Aeneas
1 dvd Alpha. Enregistré en mai 2014 à Rouen.

OpĂ©ra en trois actes. Livret de Nahum Tate d’aprĂšs
sa tragĂ©die Brutus of Alba, tirĂ©e de l’ÉnĂ©ide de Virgile, livre IV
Création en décembre 1689 au Pensionnat de jeunes filles de Chelsea

Cécile Roussat, mise en scÚne, costumes, chorégraphie, décors

ChƓur Accentus
Le PoĂšme Harmonique
Vincent Dumestre, direction

Didon : Vivica Genaux
ÉnĂ©e : Henk Neven
Belinda : Ana Quintans
Magicienne, un Marin : Marc Mauillon
PremiĂšre sorciĂšre : Caroline Meng
DeuxiĂšme sorciĂšre : Lucile Richardot
Esprit : Nicholas Tamagna
Dame d’honneur : Jenny Daviet

DVD événement. Rameau, maßtre à danser par William Christie (1 dvd Alpha)

Rameau enchantĂ©DVD. Rameau, maĂźtre Ă  danser : Daphnis et EglĂ©, La naissance d’Osiris (William Christie, Les Arts Florissants, 1 dvd Alpha). Pour l’annĂ©e Rameau 2014, son plus fervent et convaincant champion, William Christie et ses Arts Florissants, surprennent lĂ  oĂč nous ne les attendions pas : ni tragĂ©die lyrique ni grand ballet mais deux piĂšces intimistes, des opĂ©ras miniatures dont le charme et la lĂ©gĂšretĂ© nous sont astucieusement restituĂ©s par un ” Bill ” plus inspirĂ© que jamais. Les deux actes de ballet sont mĂȘme astucieusement reliĂ©s l’un Ă  l’autre en une totalitĂ© musicale, dramatique, dansante d’une belle cohĂ©rence. Ce dvd rĂ©alisĂ© Ă  Caen en juin dernier (2014), confirme les impressions vĂ©cues sur le vif et dont tĂ©moigne aussi notre compte-rendu complet rĂ©digĂ© au moment de la crĂ©ation de la production Ă©vĂ©nement : LIRE Rameau, maĂźtre Ă  danser par William Christie et Les Arts Florissants, nouvelle production pour l’annĂ©e Rameau 2014. Pour faire simple et court, Bill renoue avec la rĂ©ussite de son enregistrement rĂ©cent, Le jardin de Monsieur Rameau : mĂȘme Ă©cole de la grĂące collective, mĂȘme orchestre ciselĂ©, taillĂ© et assoupli au diapason de la tendresse la plus allusive… Au XVIIIĂš, la France de Louis XV sait s’alanguir des dĂ©lices tendres et sensuels de divertissements dĂ©licieusement aimables. C’est Ă©videmment le cas de ces deux actes de ballet : Daphnis et EglĂ© puis La naissance d’Osiris-, dont Rameau revivifie la tension dramatique grĂące au seul gĂ©nie de sa musique que Bill divin interprĂšte dans ce rĂ©pertoire, rĂ©tablit dans son raffinement tendre le plus enchanteur. En musicien savant et lettrĂ© respectant la tradition de la cour de France,  le compositeur ajoute le ballet,  c’est Ă  dire cette ” belle danse ” que la chorĂ©graphe complice, Françoise Denieau aborde avec une verve rafraĂźchissante au diapason d’une mise en scĂšne subtile et trĂšs prĂ©cise (signĂ©e de l’ex chanteuse Sophie Daneman) dans l’esprit d’une troupe de comĂ©diens dont le jeu collectif apporte une cohĂ©rence imprĂ©vue entre les deux divertissements.

Rameau enchanté

CLIC D'OR macaron 200Pour illustrer notre enthousiasme, ne prenons que l’exemple du premier ballet : le plus enchanteur Ă  notre avis : Daphnis et ÉglĂ©. Les pas des danseurs se mĂȘlent astucieusement au mouvement des acteurs chanteurs plutĂŽt Ă  l’aise sur la scĂšne du ManĂšge de la GuĂ©riniĂšre spĂ©cialement amĂ©nagĂ© pour l’occasion. Le principe est sĂ©duisant : il rappelle que sous Louis XV nombre de spectacles ne disposaient pas d’un thĂ©Ăątre en dur mais Ă©taient accueillis dans le thĂ©Ăątre du ManĂšge de la Grande Ă©curie Ă  Versailles : un esprit “trĂ©teaux et troupe de comĂ©diens” que le regard et la conception de Sophie Daneman ont su magnifiquement exploiter dans la rĂ©alisation de ce spectacle nouveau signĂ© Les Arts Flo.

La dĂ©licatesse des sentiments abordĂ©s, – amitiĂ© / amour -, s’accorde au raffinement de l’orchestre.  Tout y est aimable entre les bergers radieux et souriants,  EglĂ© et DaphnĂ© jusqu’Ă  la scĂšne du temple oĂč le ministre des autels exprime le courroux des dieux en un Ă©clair et un tonnerre opportuns, superbe coup de thĂ©Ăątre faisant rupture avec l’harmonie idyllique qui avait cours depuis le dĂ©but : ces deux bergers lĂ  ne s’aiment pas comme des amis, ils s’aiment d’un amour vĂ©ritable.  RĂ©vĂ©lĂ©s Ă  eux-mĂȘmes,  Daphnis et EglĂ© peuvent enfin s’exprimer librement non sans avoir auparavant dit leur dĂ©sarroi.  SincĂšres,  justes,  d’une pudeur continĂ»ment prĂ©servĂ©e, les interprĂštes joignent leur Ă©lĂ©gance tendre au chant de l’orchestre enchanteur dont le pastoralisme final affirme son indĂ©niable tendresse.  Il revient Ă  William Christie d’exprimer pas Ă  pas ce glissement poĂ©tique, de l’amitiĂ© Ă  l’amour, en une direction vive et mesurĂ©e, fine et dĂ©licate, mais souple et vive, en autant de nuances suavement rĂ©alisĂ©es : l’aveu de Daphnis troublĂ© comme ÉglĂ©, tous deux dĂ©masquĂ©s par Cupidon lui-mĂȘme est un grand moment de puretĂ© Ă©motionnelle. Plus de masques ni d’identitĂ© feinte alors, mais le jaillissement saisissant d’un sentiment pur qui passe Ă©videment par chant, la musique puis la danse, idĂ©alement accordĂ©s.
Le raffinement et l’Ă©lĂ©gance du chef,  le soutien des instrumentistes tout en accents murmurĂ©s et finement nerveux qui dĂ©coulent de sa direction souple et onctueuse,  l’accord des danseurs,  le chant fin et subtile des deux protagonistes (Elodie Fonnard et Reinoud van Mechelen : deux laurĂ©ats du Jardin des Voix et depuis lors associĂ©s aux grands projets de la famille des Arts Flo), l’unitĂ© scrupuleuse de la mise en scĂšne composent le plus tendre tableau ramĂ©lien :  une pastorale Ă  la Boucher, aux vives couleurs d’un Frago, auxquelles le chef subtil esthĂšte, ajoute aussi en facĂ©tieux connaisseur, des touches plus nuancĂ©es et palpitantes – vaporeuses -, … Ă  la façon de Watteau (musette conclusive).
C’est dire combien le Rameau des Arts florissants sait scintiller et charmer par cet Ă©quilibre constant entre la vie et l’Ă©lĂ©gance. L’enchaĂźnement dernier est un festival de sĂ©quences d’un exquise intelligence : l’ air  ” Oiseaux, chantez ” entonnĂ© par Daphnis amoureux qui rappelle ce sentiment enivrĂ© de la nature que sait affirmer Rameau jusque dans ses plus grandes tragĂ©dies (Rossignols amoureux d’Hippolyte et Aricie de 1733), synthĂ©tise la perfection d’un art savant qui sous la direction de Bill, sait pourtant nous toucher par son infinie tendresse.  L’orchestre regorge de teintes amoureuses et enivrĂ©es : une prouesse dont William Christie est dĂ©cidĂ©ment le seul Ă  dĂ©tenir le secret. La pantomime amoureuse espiĂšgle et suave, qui  prolonge le solo de Daphnis ajoute encore Ă  la totale rĂ©ussite de l’ensemble. On n’en attendait pas moins des Arts Flo en cette annĂ©e Rameau 2014 :  sur le mode lĂ©ger, badin,  le geste est touchant, la sensibilitĂ© des Arts Flo, dĂ©licieusement bouleversante. Superbe apport du plus grand ramĂ©lien actuel. Courrez voir et Ă©coutez ce Rameau enchanteur parmi les dates et les lieux de la tournĂ©e de cet automne (dont les 21 et 22 novembre Ă  la CitĂ© de la musique Ă  Paris)…

Tournée de Rameau, maßtre à danser
Daphnis et EglĂ©, la Naisance d’Osiris

Philharmonie de Luxembourg
le mardi 4 novembre 2014 Ă  20h

Théùtre Bolchoï de Moscou
les jeudi 6 et vendredi 7 novembre 2014 Ă  19h

Opéra de Dijon
le vendredi 14 novembre 2014 Ă  20h

Barbican Centre de Londres
le mardi 18 novembre 2014 Ă  19h30

Cité de la musique à Paris
les vendredi 21 et samedi 22 novembre 2014 Ă  20h

DVD. Blow : Venus & Adonis (Cuiller, 2012)

DVD. John Blow : Venus & Adonis (Cuiller, 2012) 1 dvd Alpha. PrĂ©sentĂ©e en octobre 2012 Ă  Caen, voici une trĂšs intĂ©ressante production du seul opĂ©ra de John Blow (1649-1708), Venus et Adonis qui datĂ© de 1683, serait bien le premier opĂ©ra anglais baroque avant Didon et ÉnĂ©e de son Ă©lĂšve, Henry Purcell (1684).
Masque Ă©crit pour la Cour de Charles II (sa maĂźtresse Mary Davies et leur fille Mary Tudor, 10 ans,  y chantaient respectivement les rĂŽles centraux de VĂ©nus et Amour), il s’agit d’une partition toute en nuances de gris voire de noir lacrymal et tragique qui Ă©voque les liens amoureux de la dĂ©esse de l’amour pour le jeune et bel Adonis, mortellement blessĂ© aprĂšs une chasse par le sanglier EudĂ©lien.

 

 

Opéra des illusions et de la mort

 

blow_venus_adonis_dvd_alpha_cuiller_scheen_mauillonL’esthĂ©tisme des costumes et dĂ©cors, le sens du temps suspendu voire extatique, soulignant l’essence funĂšbre de ce drame musical Ă©clairĂ© aux bougies selon une formule dĂ©sormais bien connue fait mouche, malgrĂ© une certaine monotonie qui confine souvent Ă  la rĂ©pĂ©tition. Le film lui aussi s’alanguit sur les mĂȘmes poses (focus sur les mains des chanteurs, danseurs, du chef…), insiste (trop) sur les purs instants de dĂ©ploration, faisant de chaque Ă©pisode finalement des momento mori, des vanitĂ©s Ă©clairĂ©es Ă  la maniĂšre de Caravage ou de La Tour… VanitĂ©, tout et vanitĂ© semble nous dire et nous rĂ©pĂ©ter John Blow, dont la musique envoĂ»te littĂ©ralement, comme pĂ©trifiĂ© lui-mĂȘme par la mort (comme son Ă©lĂšve Purcell). Dans ce thĂ©Ăątre des illusions et des fragilitĂ©s Ă©noncĂ©es Ă  demi mots, oĂč mĂȘme une dĂ©esse Ă©prouve la perte et le dĂ©chirement le plus atroce, (le III est un tableau funĂšbre et tragique d’un indĂ©niable souffle poĂ©tique), la VĂ©nus lumineuse et tendre de CĂ©line Scheen se distingue comme le chant parfois maniĂ©rĂ©e de Marc Mauillon : tous deux incarnent pourtant Ă  la perfection la finesse arachnĂ©nenne du couple amoureux.
Par contre, faire chanter Amour par un garçon (et fort mal au demeurant, manquant et d’assurance et dĂ©cevant par un chant mou et dĂ©simpliquĂ©) est un contre sens pour un rĂŽle tenu Ă  l’origine par une fillette…  AttentionnĂ©, plus prĂ©cis que vif, mais riche en nuances et dynamiques maĂźtrisĂ©es, le claveciniste Bertrand Cuiller dirige les troupes de l’ensemble fondĂ© par le baryton Alain Buet, Les Musiciens du Paradis : chef et musiciens s’engagent sans compter et avec infiniment de tact pour la dĂ©fense de ce premier opĂ©ra anglais. Si la mise en scĂšne aux rĂ©fĂ©rences picturales et sa nonchalance esthĂ©tisante parfois trop marquĂ©e, comme manquant de nerf et semblant tourner Ă  vide, n’Ă©tait pas aussi statique souvent (malgrĂ© une multitude de gestuelles empruntĂ©es aux tableaux d’histoire), nous tiendrions lĂ , un spectacle rĂ©ellement fascinant. Mais le travail qui interroge l’illusion du thĂ©Ăątre, son essence Ă©phĂ©mĂšre et si fugace rentre parfaitement en rĂ©sonance avec la fascination et la dĂ©ploration de la mort , thĂ©matique centrale du thĂ©Ăątre de Blow qui saisit dans une partition intimiste (que deux chanteurs principaux), courte, efficace.

DĂ©plorons le format NTSC du dvd qui provoque de fait une perte de qualitĂ© de l’image : un comble pour un spectacle si visuel, au fini si pictural. N’eĂ»t-il pas Ă©tĂ© plus juste de recourir au format PAL ?

Vénus et Adonis, de John Blow. Avec Céline Scheen, Marc Mauillon, Louise Moaty (mise en scÚne), Adeline Caron (scénographie), Alain Blanchot (costumes), Christophe Naillet (lumiÚres), la Maßtrise de Caen, Les Musiciens du Paradis, Bertrand Cuiller (direction). 1 dvd Alpha.