Compte rendu, opĂ©ra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : EugĂšne OnĂ©guine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (OnĂ©guine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle (Olga)
 Orchestre national des Pays de la Loire. ChƓur d’Angers Nantes OpĂ©ra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scĂšne.

Compte rendu, opĂ©ra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : EugĂšne OnĂ©guine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (OnĂ©guine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle  (Olga)
 Orchestre national des Pays de la Loire. ChƓur d’Angers Nantes OpĂ©ra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scĂšne. Fin de saison pleinement rĂ©ussie pour Angers Nantes OpĂ©ra en cette mi juin 2015… preuve est encore offerte sur les planches du mariage rĂ©jouissant entre thĂ©Ăątre et musique.

 

 

tchaikovski-eugene-oneguine-tatiana-oneguine-dernier-duo-angers-juin-2015

 

 

La production de cet EugĂšne Oneguine n’est pas seulement cohĂ©rente sur le plan vocal mais mais elle est aussi somptueusement dirigĂ©e  (effet “derniĂšre” probablement devant une salle du Quai  Ă  Angers, comble et rĂ©solument enthousiaste votre trĂ©pignante pour les saluts). C’est aussi confirmant le talent reconnu et rĂ©compensĂ© du metteur en scĂšne Alain Garichot, un moment de thĂ©Ăątre Ă©purĂ© et clair qui s’avĂšre en cours d’action trĂšs efficace : des scĂšnes sans accessoires inutiles, des tableaux sobres et visuellement forts dont certaines transitions vĂ©ritablement “cinĂ©matographiques” nous ont parues subtilement dosĂ©e, comme l’enchaĂźnement de l’air de la lettre de Tatiana et celle du choeur de femmes qui suit dans la continuitĂ© est assurĂ©e / rĂ©solue par l’ample drapĂ© blanc d’abord suspendu, puis tombant des cintres (trĂšs Ă©lĂ©gamment), qui devient ample piĂšce Ă  repriser pour la foule des lavandiĂšres ou des servantes soudainement sur scĂšne. C’est aussi la derniĂšre scĂšne, fastueuse et sociale, plus solennelle aussi, chez le prince et la princesse GrĂ©mine (Tatiana devenue femme de pouvoir et Ă©pouse admirable) avec en fond de scĂšne un immense globe terrestre phosphorescent, comme une lune irradiante qui exprime le recul qui se fait vertige dans l’esprit d’Oneguine ; le sĂ©ducteur cĂ©libataire, amer et dĂ©sabusĂ© avant l’Ăąge, jette un regard amer voire panique sur une vie passĂ©e / gĂąchĂ©e, il n’a que 26 ans ; il prend conscience qu’il n’a jamais cessĂ© d’aimer Tatiana, celle lĂ -mĂȘme qu’il a, quelques annĂ©es auparavant, humiliĂ©e en repoussant ses avances. La derniĂšre scĂšne Tatiana / Oneguine est Ă  cet Ă©gard saisissante dans sa sobriĂ©tĂ© calculĂ©e, oĂč le duo terrassĂ© par ce retournement, se dĂ©tache parfaitement dans une chambre noire, lieu dĂ©nudĂ©, sublimateur de leur ultime confrontation.

 

 

 

Angers Nantes OpĂ©ra reprend la mise en scĂšne d’Alain Garichot crĂ©Ă©e en 1997 Ă  Nancy

ThĂ©Ăątre de l’Ă©pure et du drame intĂ©rieur

 

Du reste, ce jeu d’acteurs, dĂ©pouillĂ©, cite continĂ»ment par la place qu’il prĂ©serve Ă  la vĂ©ritĂ© des gestes, des regards aussi, sous un Ă©clairage souvent Ă©blouissant et froid, le thĂ©Ăątre de Tchekov, auquel la mĂ©lancolie d’un Tchaikovski lui-mĂȘme terrassĂ© (au moment de la composition de son opĂ©ra) par une catastrophe intime, apporte un Ă©cho fraternel. De l’un Ă  l’autre s’écoule une mĂȘme sensibilitĂ© inouĂŻe pour la vie intĂ©rieure de chaque personnage : une vision pudique et tragique qu’Alain Garichot respecte Ă  la lettre dans une rĂ©alisation millimĂ©trĂ©e … La tragĂ©die amoureuse qui se noue devant nous, entre deux coeurs sacrifiĂ©s, dĂ©calĂ©s, gagne une puissance et une grandeur romantique intensifiĂ©es par l’intelligence dans le traitement des situations.

tchaikovski-eugene-oneguine-angers-nantes-opera-premiere-scene-Larina-Olga-Tatiana-Philppievna-juin-2016D’une succession de scĂšnes parfaitement exposĂ©es,  on retient les plus rĂ©ussies esthĂ©tiquement et dramatiquement : le quatuor des femmes au lever de rideau : superbe exposĂ© des solitudes / gĂ©nĂ©rations juxtaposĂ©es mais nĂ©anmoins  exceptionnellement exprimĂ©e oĂč  jaillit aussi la force tendre / amĂšre de la nostalgie. Sur ce point les seconds rĂŽles sont tout autant admirables de profondeur, de gravitĂ©, de sincĂ©rité  (la nourrice Philippievna : trĂšs juste Stefania Tocczyska-, la mĂšre de Tatiana : admirable Larina de Diana Montague 
), sans omettre le choeur maison qui rĂ©ussit ici comme souvent un trĂšs beau travail dans l’expression de la foule si sollicitĂ©e pourtant, comme un contrepoint au drame intimiste (le premier choeur des serfs cĂ©lĂ©brant la maĂźtresse du domaine agricole et qui vient aussi toucher salaire;  le bal ou paraĂźt le français vieux style de Monsieur Triquet et dont Garichot  fait avec beaucoup de justesse l’anniversaire de Tatiana. …) : ici et lĂ  le tissu humain, la rĂ©sonance Ă©motionnelle de chaque situation est parfaitement restituĂ©e. On y retrouve Ă  la fois Ă©purĂ© et trĂšs expressif le dĂ©voilement des passions les plus intimes soudainement affleurantes comme les signes d’un cataclysme intĂ©rieure qui transfigurent les ĂȘtres. Une mĂȘme approche avait dĂ©jĂ  frappĂ© les spectateurs de Titus et BĂ©rĂ©nice de Magnard, prĂ©sentĂ© Ă  l’OpĂ©ra de Tours la saison derniĂšre, production Ă©vĂ©nement rĂ©compensĂ©e par le Prix du syndicat de la critique 2014, et surtout sujet d’un reportage vidĂ©o complet par les Ă©quipes de CLASSIQUENEWS.COM.

tatiana-gelena-Gaskarova-tatiana-eugene-oneguine-angers-nantes-opera-alain-garichot-juin-2015

Dans ce thĂ©Ăątre opĂ©ra, le jeu tout en pudeur et en intĂ©rioritĂ© fĂ©line de la soprano russe Gelena Gaskarova fait merveille ; on peut regretter ici et lĂ  certains aigus tenus sans ĂȘtre projetĂ©s comme a su le faire une Freni en son temps, mĂ©tal incandescent qui s’embrasait au moment du duo final, mais l’intensitĂ© du style, le souci du texte (qui rĂ©tablit Ă©videmment le thĂ©Ăątre), la sincĂ©ritĂ© pleine et continue du personnage Ă©blouissent littĂ©ralement, rendant ce portrait de femme, adolescente romantique… devenue femme de loyautĂ© malgrĂ© sa passion ancienne, totalement convaincante. HĂ©las, l’OnĂ©guine de Charles Rice nous paraĂźt moins abouti, moins subtilement poli ; le baryton franco-britannique n’est rĂ©ellement juste et naturel 
 qu’à la fin de la soirĂ©e, en cynique terrassĂ© par l’amour et pourtant d’une impuissance bouleversante. A leurs cĂŽtĂ©s, tout en nuances et prĂ©cision, le tĂ©nor Suren Maksutov imprime au caractĂšre gĂ©nĂ©reux mais trahi de Lenski, une force tendre non moins troublante ; enfin renforçant davantage l’attrait du quatuor vocal, l’Olga de la britannique Claudia Huckle enchante par la caresse de son timbre grave somptueux, superbe incarnation de la soeur de Tatiana, elle aussi frappĂ©e par le destin. CrĂ©Ă©e Ă  Nancy en avril 1997, la production conserve toujours sa force allusive, sa vĂ©ritĂ© Ă©purĂ©e. Une relecture thĂ©Ăątralement ciselĂ©e d’autant mieux servie ce soir par une distribution particuliĂšrement convaincante et un orchestre capable sous la direction de Lukasz Borowicz, de finesse sans pathos.

 

 

angers nantes operaAinsi s’achĂšve superbement, la saison lyrique d’Angers Nantes OpĂ©ra 2014-2015. La prochaine saison promet d’ĂȘtre riche voire tout autant saisissante, accordant comme rarement ailleurs, thĂ©Ăątre et musique. C’est aussi une nouvelle programmation particuliĂšrement engagĂ©e, fidĂšle au souci moral et humaniste dĂ©fendu depuis ses dĂ©buts dans la place par le directeur des lieux, Jean-Paul Davois. DĂ©couvrez la nouvelle saison lyrique 2015-2016 d’Angers Nantes OpĂ©ra. VOIR notre dernier reportage vidĂ©o ANGERS NANTES OPERA dĂ©diĂ© Ă  la sensibilisation Ă  l’opĂ©ra des collĂ©giens et lycĂ©ens, autour de La Ville Morte de Korngold (mars 2015).

 

 

 

D’autres reportages opĂ©ra dĂ©diĂ©s Ă  ANGERS NANTES OPERA ? Les voici :

La Ville Morte de Korngold, mise en scĂšne par Philippe Himmelmann

PellĂ©as et MĂ©lisande, mise en scĂšne d’Emmanuelle Bastet

Prochain spectacle prĂ©sentĂ© par ANGERS NANTES OPERA Ă  partir de la rentrĂ©e 2015 : L’Heure espagnole de Ravel, Ă  partir du 9 septembre 2015 au ThĂ©Ăątre Graslin de Nantes. 

Compte rendu, opĂ©ra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : EugĂšne OnĂ©guine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (OnĂ©guine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle  (Olga)
 Orchestre national des Pays de la Loire. ChƓur d’Angers Nantes OpĂ©ra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scĂšne.

 

 

Illustrations : © Jeff Rabillon 2015 / Angers Nantes Opéra, juin 2015 :
- Onéguine et Tatiana dans le duo final,
- la premiÚre scÚne (quatuor vocal féminin)
- Tatiana écrivant sa déclaration à Onéguine

 

 

EugÚne Onéguine à Angers

tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1Angers, Le Quai. TchaĂŻkovski : EugĂšne OnĂ©guine, les 14 et 16 juin 2015. 7 reprĂ©sentations. Erreurs de jeunesse… Tatiana, jeune Ăąme romantique s’Ă©prend d’un cynique dĂ©sabusĂ© EugĂšne, qui par orgueil tue en duel son meilleur ami, le plus loyal, Lenski, pourtant promis Ă  la belle Olga. EcartĂ©e Tatiana devient princesse GrĂ©mine et quand elle retrouve en fin d’action OnĂ©guine, enfin conscient et rĂ©ceptif Ă  son amour, il est trop tard : Tatiana ne quittera pas son Ă©poux pour le dandy lĂ©ger. L’amertume et les remords d’OnĂ©guine, la constance de Tatiana, en un contraste saisissant ferment ce chapitre de l’Ă©cole amoureuse, initialement conçue par Pouchkine en 1830.

EugĂšne OnĂ©guine Ă  Angers, les 14 et 16 juin 2015Tchaikovski porte Ă  la scĂšne la langue puissante et directe de Pouchkine, l’inventeur de la langue russe au thĂ©Ăątre. Le compositeur adapte 3 fois ses piĂšces et drames : Mazeppa en 1884, La Dame de Pique en 1890 et donc EugĂšne OnĂ©guine en 1877, premiĂšre approche pouchkinienne, la plus dense, la plus introspective aussi, dans laquelle il projeta certainement ses propres sentiments. La force d’EugĂšne OnĂ©guine n’est pas spectaculaire mais psychologique et Ă©motionnelle, dĂ©voilant deux dĂ©calĂ©es, inadaptĂ©es au monde : EugĂšne par son cynisme et ses blessures, comme Tatiana dans son rĂȘve de Cendrillon. En dĂ©finitive, TchaĂŻkovski de dĂ©crit pas les vers de Pouchkine : il les exprime. Angers Nantes Opera reprend la production d’EugĂšne OnĂ©guine, crĂ©Ă© en Lorraine en 1997. LIRE notre prĂ©sentation complĂšte

 

 

 

boutonreservationNantes / Théùtre Graslin
mardi 19, jeudi 21, dimanche 24, ‹mardi 26, jeudi 28 mai 2015

Angers / Le Quai
dimanche 14 (14h30), mardi 16 juin 2015 (20h)

 

 

 

eugene_oneguine_nantes_2015_1_EugÚne Onéguine de Tchaikovski à Angers Nantes Opéra
ScĂšnes lyriques – en trois actes et sept tableaux.
Livret de Piotr Ilitch TchaĂŻkovski et Constantin Chilovski d’aprĂšs EugĂšne OnĂ©guine, roman en vers de Alexandre Pouchkine.‹CrĂ©Ă© au ThĂ©Ăątre Maly de Moscou, le 29 mars 1879.
Direction musicale: Lukasz Borowicz‹Mise en scùne: Alain Garichot

avec
Charles Rice, EugÚne Onéguine
Gelena Gaskarova, Tatiana
Claudia Huckle, Olga
Suren Maksutov, Lenski
Oleg Tsibulko, Le Prince Grémine
Diana Montague, Madame Larina
Stefania Toczyska, Filipievna
Éric Vignau, Monsieur Triquet
Éric Vrain, Un Capitaine et Zaretski

 

 

Choeur d’Angers Nantes OpĂ©ra‹Direction Xavier Ribes

Orchestre National des Pays de la Loire

Production de l’OpĂ©ra de Nancy et de Lorraine,‹crĂ©Ă©e Ă  Nancy le 19 avril 1997.
[Opéra en russe avec surtitres en français]

 

 

REPORTAGE vidĂ©o : BĂ©rĂ©nice de Magnard Ă  l’OpĂ©ra de Tours (4,6,8 avril 2014)

BĂ©rĂ©nice de Magnard (1909) ressuscite Ă  l'OpĂ©ra de ToursREPORTAGE vidĂ©o : BĂ©rĂ©nice de Magnard Ă  l’OpĂ©ra de Tours. Jean-Yves Ossonce engage toutes les forces vives de l’OpĂ©ra de Tours pour offrir une nouvelle production de l’opĂ©ra oubliĂ© d’AlbĂ©ric Magnard, BĂ©rĂ©nice, composĂ© en 1909, crĂ©Ă© en 1911 Ă  l’OpĂ©ra Comique. WagnĂ©rien et pourtant d’une inventivitĂ© inĂ©dite, puissante et originale, Magnard renouvelle la figure antique traitĂ©e avant lui par Racine et Corneille : le compositeur rĂ©ussit le portrait du couple amoureux que la politique dĂ©fait malgrĂ© eux. C’est pourtant leur profondeur morale et Ă©motionnelle qui intĂ©resse Magnard : son opĂ©ra est une Ă©pure dramatique et psychologique, conçu comme un huit clos thĂ©Ăątral, qui atteint au sublime Ă  l’Ă©gal des tragĂ©dies raciniennes mais dĂ©sormais enrichi et comme rĂ©chauffĂ© par le flamboiement raffinĂ© de l’orchestre. Grand Reportage vidĂ©o avec Catherine Hunold (BĂ©rĂ©nice), Jean-SĂ©bastien Bou (Titus), Jean-Yves Ossonce (directeur musical de l’OpĂ©ra de Tour), Alain Garichot (mise en scĂšne)…. Reportage exclusif © CLASSIQUENEWS.COM 2014

CLIP vidĂ©o. BĂ©rĂ©nice de Magnard Ă  l’OpĂ©ra de Tours

BERENICE OpĂ©ra de Tours avril 2014 © François Berthon  6145CLIP vidĂ©o : BĂ©rĂ©nice de Magnard Ă  Tours. RecrĂ©ation majeure Ă  l’OpĂ©ra de Tours : la nouvelle production de l’opĂ©ra BĂ©rĂ©nice d’AlbĂ©ric Magnard (1911) crĂ©Ă©e l’Ă©vĂ©nement les 4,6 et 8 avril 2014. D’une grandeur humaine raffinĂ©e, ciselĂ©e comme une Ă©pure tragique, l’Ă©criture de Magnard assimile et Wagner et Massenet avec une sensibilitĂ© instrumentale et une vitalitĂ© rythmique, originales, souvent inouĂŻes. Dans la fosse, Jean-Yves Ossonce, dĂ©taillĂ©, dramatique, rĂ©unit un plateau idĂ©al : Catherine Hunold et Jean-SĂ©bastien Bou, dans les rĂŽles principaux : BĂ©rĂ©nice et Titus, offrant aux figures antiques, une intensitĂ© poĂ©tique trĂšs convaincante.

Ayant perdu sa mĂšre alors qu’il n’avait que 4 ans, Magnard peint dans le portrait de BĂ©rĂ©nice, une figure de femme admirable, mesurĂ©e, loyale, d’une intĂ©gritĂ© morale exemplaire qui laisse la place peu Ă  peu au renoncement ultime aprĂšs avoir Ă©tĂ© passionnĂ©ment amoureuse. Saisi par Tristan und Isolde de Wagner, dĂ©couvert Ă  Bayreuth en 1886, Magnard se destine Ă  la musique, devenant l’Ă©lĂšve de Dubois, le proche de Ropartz. La pulsation rythmique rappelle Roussel, les raffinements harmoniques, Dubois ; et le caractĂšre langoureux extatique, le Wagner de Tristan et de la Walkyrie. BĂ©rĂ©nice est une Isolde française, un hommage personnel et puissamment original Ă  l’Ɠuvre wagnĂ©rienne.

Nouvelle production événement. CLIP vidéo exclusif CLASSIQUENEWS.COM

Lire notre compte rendu critique de BĂ©rĂ©nice d’AlbĂ©ric Magnard Ă  l’OpĂ©ra de Tours avec Catherine Hunold et Jean-SĂ©bastien Bou

Compte rendu, opéra. Tours. Grand Théùtre, le 4 avril 2014. Albéric Magnard : Bérénice. Catherine Hunold, Jean-Sébastien Bou, Nona Javakhidze, Antoine Garcin. Jean-Yves Ossonce, direction musicale. Alain Garichot, mise en scÚne

BERENICE OpĂ©ra de Tours avril 2014 © François Berthon  6145Pour le centenaire de la disparition d’AlbĂ©ric Magnard, l’OpĂ©ra de Tours a eu le nez fin en programmant pour trois soirĂ©es sa rare BĂ©rĂ©nice (4,6, 8 avril 2014), ces reprĂ©sentations n’étant que les secondes depuis la crĂ©ation de l’Ɠuvre en dĂ©cembre 1911. En 2001, l’OpĂ©ra de Marseille avait osĂ© redĂ©couvrir cette tragĂ©die lyrique aprĂšs la lettre, et puis plus rien.
Disciple de Jules Massenet, ThĂ©odore Dubois et Vincent d’Indy, Ă©chaudĂ© par l’échec de ses ouvrages lyriques prĂ©cĂ©dents, Yolande et GuercƓur, et peinant Ă  trouver un nouveau sujet pour la scĂšne, Magnard se voit suggĂ©rer en 1904 la figure de BĂ©rĂ©nice, qui finit par le hanter tout Ă  fait.
PlutĂŽt que mettre en musique les vers de Racine, geste qu’il considĂ©rait comme un affront au gĂ©nie de l’auteur, le compositeur dĂ©cide d’écrire son propre livret en s’inspirant de diverses sources, allant jusqu’à puiser dans une BĂ©rĂ©nice Ă©gyptienne. C’est ainsi que la reine de JudĂ©e se trouve rajeunie, que Titus ne monte sur le trĂŽne de son pĂšre dĂ©funt qu’au deuxiĂšme acte, et que BĂ©rĂ©nice achĂšve l’Ɠuvre en offrant sa chevelure, symbole de sa fĂ©minitĂ©, Ă  la dĂ©esse VĂ©nus, comme un renoncement Ă  ses charmes fermant ainsi pour toujours son cƓur Ă  l’amour.

Racine Ă  l’opĂ©ra

La partition s’ouvre par une introduction respirant le large et les embruns, rĂ©sumant Ă  elle seule les thĂšmes qui seront dĂ©veloppĂ©s durant le drame, servie par une Ă©criture qui rappelle irrĂ©sistiblement Berlioz et son Île inconnue.

 

 

BERENICE Opéra de Tours avril 2014 © François Berthon  6018

         

 

 

Par la suite, le langage utilisé par le compositeur est celui de la déclamation mélodique, couvrant un large ambitus mais toujours au service du texte, sous lequel se tisse une harmonie qui rappelle aussi bien Wagner que Debussy, et préfigurant par instants déjà Poulenc. Racine est bien entendu présent, par la majesté des personnages, en particulier le rÎle-titre, à la fierté impériale, alors que Titus ploie sous les doutes et les tourments. Un ouvrage qui se noue comme un dialogue, les répliques des autres personnages ne venant que conforter les deux protagonistes dans leurs choix et leurs résolutions.
La richesse de l’orchestration met en valeur le travail effectuĂ© par Jean-Yves Ossonce et son Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Tours, dĂ©bordant de la fosse jusqu’à occuper les loges supĂ©rieures de l’avant-scĂšne. La cohĂ©sion des musiciens se rĂ©vĂšle remarquable, sans faiblesse du dĂ©but Ă  la fin malgrĂ© la densitĂ© de l’écriture musicale et les difficultĂ©s qui en dĂ©coulent. Tout au plus pourrait-on souhaiter encore davantage de subtilitĂ© et de liquiditĂ© dans les accents des cordes, mais la performance de l’ensemble est Ă  saluer bien bas.
Invisibles, les chƓurs servent avec bonheur leurs parties, chansons calomniant BĂ©rĂ©nice autant que voix des marins manƓuvrant les rames du navire emportant la jeune femme loin de Rome.
Tenant les rĂȘnes de cette soirĂ©e, le chef confirme ses affinitĂ©s avec ce rĂ©pertoire, dont il souligne autant les filiations que les particularitĂ©s et qu’il sert avec un bonheur communicatif.
GrĂące Ă  douze annĂ©es passĂ©es Ă  la ComĂ©die Française, Alain Garichot connaĂźt bien ce sujet cĂ©lĂšbre entre tous, et sert son illustration lyrique avec un immense respect. Il imagine une scĂ©nographie dĂ©pouillĂ©e et intemporelle, offrant Ă  voir tantĂŽt une colonne dorique, tantĂŽt une statue, l’ouvrage culminant sur une proue de bateau couronnĂ© de sa voile, reprĂ©sentation simple et efficace du dĂ©part de BĂ©rĂ©nice sur les flots. Des images dont la majestĂ© conviennent admirablement Ă  l’Ɠuvre et qui permettent Ă  la musique de se dĂ©ployer pleinement.
La direction d’acteurs est Ă  l’avenant, centrĂ©e sur les deux amants dĂ©chirĂ©s par le devoir. BĂ©rĂ©nice demeure toujours altiĂšre, mesurĂ©e dans ses mouvements, retenue jusque dans la colĂšre, les sentiments la dĂ©vorant de l’intĂ©rieur sans qu’elle laisse paraĂźtre son trouble autrement que par ses mots ; contrairement Ă  Titus qui ne cesse de se mouvoir, agitĂ© par son trouble, implorant, Ă  genoux, Ă©tendu aux pieds de sa maĂźtresse, sans parvenir Ă  trouver la paix. Une opposition saisissante, qui fait Ă©cho Ă  la partition, d’une grande justesse.
Entourant le couple central, les seconds rĂŽles remplissent parfaitement leur rĂŽle.
Nona Javakhidze incarne une Lia aussi bien maternelle que sĂ©vĂšre, faisant admirer son beau mezzo rond et ample, mais que davantage de luminositĂ© aurait aidĂ© Ă  servir ce rĂ©pertoire dans toute sa clartĂ©. Mucien au cƓur sec, Antoine Garcin met Ă  profit la profondeur de sa voix de basse pour incarner le devoir, rude et inflexible.
L’ouvrage trouvant sa palpitation au cƓur de la passion qui anime les deux amants, il fallait trouver deux interprĂštes Ă  mĂȘme de rendre justice Ă  cette musique. Aussi dissemblables que complĂ©mentaires, Jean-SĂ©bastien Bou et Catherine Hunold dĂ©livrent une prestation d’une qualitĂ© exceptionnelle.
Lui confirme la place qu’il occupe actuellement dans le paysage lyrique français, grĂące Ă  sa voix de baryton claire et puissante, jamais grossie mais toujours percutante, Ă  l’aise dans l’aigu, ciselant son texte avec la prĂ©cision de ses grands aĂźnĂ©s. Il se donne tout entier dans ce Titus torturĂ© par le devoir, abhorrant le pouvoir avant d’avoir rĂ©gnĂ©, d’une grande vĂ©ritĂ© dramatique dans sa vulnĂ©rabilitĂ©.
Elle dĂ©montre une fois encore qu’elle est bien ce soprano dramatique Ă  la française qu’il nous manquait depuis longtemps. L’instrument se dĂ©ploie peu Ă  peu, paraissant grandir au fur et Ă  mesure que le drame se joue, mais jamais au dĂ©triment des mots, Ă©noncĂ©s Ă  fleur de lĂšvres. Si le bas-mĂ©dium et le grave surprennent par leur peu d’appui – sĂ©curitĂ© pour permettre au registre supĂ©rieur de durer tant en vaillance qu’en longĂ©vité ? – l’aigu Ă©clate, solide et puissant, d’un impact tĂ©tanisant. Parfois un rien tendu dans les sauts d’intervalles, il trouve sa plĂ©nitude dans les longues tenues lorsqu’il est prĂ©parĂ© et dĂ©tendu, ainsi que l’exigent les grandes voix. L’abandon devenant inĂ©luctable, la fureur s’apaise, laissant place Ă  d’ineffables nuances, faisant irradier un « je t’aimerai toujours » suspendu, comme arrĂȘtant le temps, Ă  la sincĂ©ritĂ© bouleversante.
DotĂ©e d’un port de reine et d’un magnĂ©tisme scĂ©nique Ă©vident, elle occupe le plateau par sa seule prĂ©sence, stature d’airain et noblesse jusque dans le sacrifice. Tant de qualitĂ©s qui nous font rĂȘver Ă  une Reine de Saba de Gounod et, dans un tout autre rĂ©pertoire, Ă  une Norma qui augure du meilleur.
Une redĂ©couverte majeure, un pari risquĂ© de la part de l’OpĂ©ra de Tours mais remportĂ© haut la main, qui rĂ©habilite l’originalitĂ© d’AlbĂ©ric Magnard. A quand GuercƓur ?

Tours. Grand ThĂ©Ăątre, 4 avril 2014. AlbĂ©ric Magnard : BĂ©rĂ©nice. Livret du compositeur d’aprĂšs Racine. Avec BĂ©rĂ©nice : Catherine Hunold ; Titus : Jean-SĂ©bastien Bou ; Lia : Nona Javakhidze ; Mucien : Antoine Garcin. ChƓurs de l’OpĂ©ra de Tours et ChƓurs SupplĂ©mentaires ; Chef de chƓur : Emmanuel Trenque. Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Tours. Direction musicale : Jean-Yves Ossonce. Mise en scĂšne : Alain Garichot ; DĂ©cors : Nathalie Holt ; Costumes : Claude Masson ; LumiĂšres : Marc DelamĂ©ziĂšre

Illustrations : © François Berthon 2014