Compte rendu, opéra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : Eugène Onéguine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (Onéguine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle (Olga)… Orchestre national des Pays de la Loire. Chœur d’Angers Nantes Opéra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scène.

Compte rendu, opĂ©ra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : Eugène OnĂ©guine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (OnĂ©guine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle  (Olga)… Orchestre national des Pays de la Loire. ChĹ“ur d’Angers Nantes OpĂ©ra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scène. Fin de saison pleinement rĂ©ussie pour Angers Nantes OpĂ©ra en cette mi juin 2015… preuve est encore offerte sur les planches du mariage rĂ©jouissant entre théâtre et musique.

 

 

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La production de cet Eugène Oneguine n’est pas seulement cohĂ©rente sur le plan vocal mais mais elle est aussi somptueusement dirigĂ©e  (effet “dernière” probablement devant une salle du Quai  Ă  Angers, comble et rĂ©solument enthousiaste votre trĂ©pignante pour les saluts). C’est aussi confirmant le talent reconnu et rĂ©compensĂ© du metteur en scène Alain Garichot, un moment de théâtre Ă©purĂ© et clair qui s’avère en cours d’action très efficace : des scènes sans accessoires inutiles, des tableaux sobres et visuellement forts dont certaines transitions vĂ©ritablement “cinĂ©matographiques” nous ont parues subtilement dosĂ©e, comme l’enchaĂ®nement de l’air de la lettre de Tatiana et celle du choeur de femmes qui suit dans la continuitĂ© est assurĂ©e / rĂ©solue par l’ample drapĂ© blanc d’abord suspendu, puis tombant des cintres (très Ă©lĂ©gamment), qui devient ample pièce Ă  repriser pour la foule des lavandières ou des servantes soudainement sur scène. C’est aussi la dernière scène, fastueuse et sociale, plus solennelle aussi, chez le prince et la princesse GrĂ©mine (Tatiana devenue femme de pouvoir et Ă©pouse admirable) avec en fond de scène un immense globe terrestre phosphorescent, comme une lune irradiante qui exprime le recul qui se fait vertige dans l’esprit d’Oneguine ; le sĂ©ducteur cĂ©libataire, amer et dĂ©sabusĂ© avant l’âge, jette un regard amer voire panique sur une vie passĂ©e / gâchĂ©e, il n’a que 26 ans ; il prend conscience qu’il n’a jamais cessĂ© d’aimer Tatiana, celle lĂ -mĂŞme qu’il a, quelques annĂ©es auparavant, humiliĂ©e en repoussant ses avances. La dernière scène Tatiana / Oneguine est Ă  cet Ă©gard saisissante dans sa sobriĂ©tĂ© calculĂ©e, oĂą le duo terrassĂ© par ce retournement, se dĂ©tache parfaitement dans une chambre noire, lieu dĂ©nudĂ©, sublimateur de leur ultime confrontation.

 

 

 

Angers Nantes OpĂ©ra reprend la mise en scène d’Alain Garichot crĂ©Ă©e en 1997 Ă  Nancy

Théâtre de l’Ă©pure et du drame intĂ©rieur

 

Du reste, ce jeu d’acteurs, dĂ©pouillĂ©, cite continĂ»ment par la place qu’il prĂ©serve Ă  la vĂ©ritĂ© des gestes, des regards aussi, sous un Ă©clairage souvent Ă©blouissant et froid, le théâtre de Tchekov, auquel la mĂ©lancolie d’un Tchaikovski lui-mĂŞme terrassĂ© (au moment de la composition de son opĂ©ra) par une catastrophe intime, apporte un Ă©cho fraternel. De l’un Ă  l’autre s’écoule une mĂŞme sensibilitĂ© inouĂŻe pour la vie intĂ©rieure de chaque personnage : une vision pudique et tragique qu’Alain Garichot respecte Ă  la lettre dans une rĂ©alisation millimĂ©trĂ©e … La tragĂ©die amoureuse qui se noue devant nous, entre deux coeurs sacrifiĂ©s, dĂ©calĂ©s, gagne une puissance et une grandeur romantique intensifiĂ©es par l’intelligence dans le traitement des situations.

tchaikovski-eugene-oneguine-angers-nantes-opera-premiere-scene-Larina-Olga-Tatiana-Philppievna-juin-2016D’une succession de scènes parfaitement exposĂ©es,  on retient les plus rĂ©ussies esthĂ©tiquement et dramatiquement : le quatuor des femmes au lever de rideau : superbe exposĂ© des solitudes / gĂ©nĂ©rations juxtaposĂ©es mais nĂ©anmoins  exceptionnellement exprimĂ©e où  jaillit aussi la force tendre / amère de la nostalgie. Sur ce point les seconds rĂ´les sont tout autant admirables de profondeur, de gravitĂ©, de sincĂ©rité  (la nourrice Philippievna : très juste Stefania Tocczyska-, la mère de Tatiana : admirable Larina de Diana Montague …), sans omettre le choeur maison qui rĂ©ussit ici comme souvent un très beau travail dans l’expression de la foule si sollicitĂ©e pourtant, comme un contrepoint au drame intimiste (le premier choeur des serfs cĂ©lĂ©brant la maĂ®tresse du domaine agricole et qui vient aussi toucher salaire;  le bal ou paraĂ®t le français vieux style de Monsieur Triquet et dont Garichot  fait avec beaucoup de justesse l’anniversaire de Tatiana. …) : ici et lĂ  le tissu humain, la rĂ©sonance Ă©motionnelle de chaque situation est parfaitement restituĂ©e. On y retrouve Ă  la fois Ă©purĂ© et très expressif le dĂ©voilement des passions les plus intimes soudainement affleurantes comme les signes d’un cataclysme intĂ©rieure qui transfigurent les ĂŞtres. Une mĂŞme approche avait dĂ©jĂ  frappĂ© les spectateurs de Titus et BĂ©rĂ©nice de Magnard, prĂ©sentĂ© Ă  l’OpĂ©ra de Tours la saison dernière, production Ă©vĂ©nement rĂ©compensĂ©e par le Prix du syndicat de la critique 2014, et surtout sujet d’un reportage vidĂ©o complet par les Ă©quipes de CLASSIQUENEWS.COM.

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Dans ce théâtre opĂ©ra, le jeu tout en pudeur et en intĂ©rioritĂ© fĂ©line de la soprano russe Gelena Gaskarova fait merveille ; on peut regretter ici et lĂ  certains aigus tenus sans ĂŞtre projetĂ©s comme a su le faire une Freni en son temps, mĂ©tal incandescent qui s’embrasait au moment du duo final, mais l’intensitĂ© du style, le souci du texte (qui rĂ©tablit Ă©videmment le théâtre), la sincĂ©ritĂ© pleine et continue du personnage Ă©blouissent littĂ©ralement, rendant ce portrait de femme, adolescente romantique… devenue femme de loyautĂ© malgrĂ© sa passion ancienne, totalement convaincante. HĂ©las, l’OnĂ©guine de Charles Rice nous paraĂ®t moins abouti, moins subtilement poli ; le baryton franco-britannique n’est rĂ©ellement juste et naturel … qu’à la fin de la soirĂ©e, en cynique terrassĂ© par l’amour et pourtant d’une impuissance bouleversante. A leurs cĂ´tĂ©s, tout en nuances et prĂ©cision, le tĂ©nor Suren Maksutov imprime au caractère gĂ©nĂ©reux mais trahi de Lenski, une force tendre non moins troublante ; enfin renforçant davantage l’attrait du quatuor vocal, l’Olga de la britannique Claudia Huckle enchante par la caresse de son timbre grave somptueux, superbe incarnation de la soeur de Tatiana, elle aussi frappĂ©e par le destin. CrĂ©Ă©e Ă  Nancy en avril 1997, la production conserve toujours sa force allusive, sa vĂ©ritĂ© Ă©purĂ©e. Une relecture théâtralement ciselĂ©e d’autant mieux servie ce soir par une distribution particulièrement convaincante et un orchestre capable sous la direction de Lukasz Borowicz, de finesse sans pathos.

 

 

angers nantes operaAinsi s’achève superbement, la saison lyrique d’Angers Nantes OpĂ©ra 2014-2015. La prochaine saison promet d’ĂŞtre riche voire tout autant saisissante, accordant comme rarement ailleurs, théâtre et musique. C’est aussi une nouvelle programmation particulièrement engagĂ©e, fidèle au souci moral et humaniste dĂ©fendu depuis ses dĂ©buts dans la place par le directeur des lieux, Jean-Paul Davois. DĂ©couvrez la nouvelle saison lyrique 2015-2016 d’Angers Nantes OpĂ©ra. VOIR notre dernier reportage vidĂ©o ANGERS NANTES OPERA dĂ©diĂ© Ă  la sensibilisation Ă  l’opĂ©ra des collĂ©giens et lycĂ©ens, autour de La Ville Morte de Korngold (mars 2015).

 

 

 

D’autres reportages opĂ©ra dĂ©diĂ©s Ă  ANGERS NANTES OPERA ? Les voici :

La Ville Morte de Korngold, mise en scène par Philippe Himmelmann

Pelléas et Mélisande, mise en scène d’Emmanuelle Bastet

Prochain spectacle prĂ©sentĂ© par ANGERS NANTES OPERA Ă  partir de la rentrĂ©e 2015 : L’Heure espagnole de Ravel, Ă  partir du 9 septembre 2015 au Théâtre Graslin de Nantes. 

Compte rendu, opéra. Angers, Le Quai, mardi 16 juin 2015. Tchaikovski : Eugène Onéguine. Gelena Gaskarova (Titiana), Charles Rice (Onéguine), Suren Maksutov (Lenski), Claudia Huckle  (Olga)… Orchestre national des Pays de la Loire. Chœur d’Angers Nantes Opéra. Lukasz Borowicz, direction. Alain Garichot, mise en scène.

 

 

Illustrations : © Jeff Rabillon 2015 / Angers Nantes Opéra, juin 2015 :
- Onéguine et Tatiana dans le duo final,
- la première scène (quatuor vocal féminin)
- Tatiana écrivant sa déclaration à Onéguine

 

 

Eugène Onéguine à Angers

tchaikovski Pyotr+Ilyich+Tchaikovsky-1Angers, Le Quai. TchaĂŻkovski : Eugène OnĂ©guine, les 14 et 16 juin 2015. 7 reprĂ©sentations. Erreurs de jeunesse… Tatiana, jeune âme romantique s’Ă©prend d’un cynique dĂ©sabusĂ© Eugène, qui par orgueil tue en duel son meilleur ami, le plus loyal, Lenski, pourtant promis Ă  la belle Olga. EcartĂ©e Tatiana devient princesse GrĂ©mine et quand elle retrouve en fin d’action OnĂ©guine, enfin conscient et rĂ©ceptif Ă  son amour, il est trop tard : Tatiana ne quittera pas son Ă©poux pour le dandy lĂ©ger. L’amertume et les remords d’OnĂ©guine, la constance de Tatiana, en un contraste saisissant ferment ce chapitre de l’Ă©cole amoureuse, initialement conçue par Pouchkine en 1830.

Eugène OnĂ©guine Ă  Angers, les 14 et 16 juin 2015Tchaikovski porte Ă  la scène la langue puissante et directe de Pouchkine, l’inventeur de la langue russe au théâtre. Le compositeur adapte 3 fois ses pièces et drames : Mazeppa en 1884, La Dame de Pique en 1890 et donc Eugène OnĂ©guine en 1877, première approche pouchkinienne, la plus dense, la plus introspective aussi, dans laquelle il projeta certainement ses propres sentiments. La force d’Eugène OnĂ©guine n’est pas spectaculaire mais psychologique et Ă©motionnelle, dĂ©voilant deux dĂ©calĂ©es, inadaptĂ©es au monde : Eugène par son cynisme et ses blessures, comme Tatiana dans son rĂŞve de Cendrillon. En dĂ©finitive, TchaĂŻkovski de dĂ©crit pas les vers de Pouchkine : il les exprime. Angers Nantes Opera reprend la production d’Eugène OnĂ©guine, crĂ©Ă© en Lorraine en 1997. LIRE notre prĂ©sentation complète

 

 

 

boutonreservationNantes / Théâtre Graslin
mardi 19, jeudi 21, dimanche 24, 
mardi 26, jeudi 28 mai 2015

Angers / Le Quai
dimanche 14 (14h30), mardi 16 juin 2015 (20h)

 

 

 

eugene_oneguine_nantes_2015_1_Eugène Onéguine de Tchaikovski à Angers Nantes Opéra
Scènes lyriques – en trois actes et sept tableaux.
Livret de Piotr Ilitch Tchaïkovski et Constantin Chilovski d’après Eugène Onéguine, roman en vers de Alexandre Pouchkine.
Créé au Théâtre Maly de Moscou, le 29 mars 1879.
Direction musicale: Lukasz Borowicz
Mise en scène: Alain Garichot

avec
Charles Rice, Eugène Onéguine
Gelena Gaskarova, Tatiana
Claudia Huckle, Olga
Suren Maksutov, Lenski
Oleg Tsibulko, Le Prince Grémine
Diana Montague, Madame Larina
Stefania Toczyska, Filipievna
Éric Vignau, Monsieur Triquet
Éric Vrain, Un Capitaine et Zaretski

 

 

Choeur d’Angers Nantes Opéra
Direction Xavier Ribes

Orchestre National des Pays de la Loire

Production de l’Opéra de Nancy et de Lorraine,
créée à Nancy le 19 avril 1997.
[Opéra en russe avec surtitres en français]

 

 

REPORTAGE vidĂ©o : BĂ©rĂ©nice de Magnard Ă  l’OpĂ©ra de Tours (4,6,8 avril 2014)

BĂ©rĂ©nice de Magnard (1909) ressuscite Ă  l'OpĂ©ra de ToursREPORTAGE vidĂ©o : BĂ©rĂ©nice de Magnard Ă  l’OpĂ©ra de Tours. Jean-Yves Ossonce engage toutes les forces vives de l’OpĂ©ra de Tours pour offrir une nouvelle production de l’opĂ©ra oubliĂ© d’AlbĂ©ric Magnard, BĂ©rĂ©nice, composĂ© en 1909, crĂ©Ă© en 1911 Ă  l’OpĂ©ra Comique. WagnĂ©rien et pourtant d’une inventivitĂ© inĂ©dite, puissante et originale, Magnard renouvelle la figure antique traitĂ©e avant lui par Racine et Corneille : le compositeur rĂ©ussit le portrait du couple amoureux que la politique dĂ©fait malgrĂ© eux. C’est pourtant leur profondeur morale et Ă©motionnelle qui intĂ©resse Magnard : son opĂ©ra est une Ă©pure dramatique et psychologique, conçu comme un huit clos théâtral, qui atteint au sublime Ă  l’Ă©gal des tragĂ©dies raciniennes mais dĂ©sormais enrichi et comme rĂ©chauffĂ© par le flamboiement raffinĂ© de l’orchestre. Grand Reportage vidĂ©o avec Catherine Hunold (BĂ©rĂ©nice), Jean-SĂ©bastien Bou (Titus), Jean-Yves Ossonce (directeur musical de l’OpĂ©ra de Tour), Alain Garichot (mise en scène)…. Reportage exclusif © CLASSIQUENEWS.COM 2014

CLIP vidĂ©o. BĂ©rĂ©nice de Magnard Ă  l’OpĂ©ra de Tours

BERENICE OpĂ©ra de Tours avril 2014 © François Berthon  6145CLIP vidĂ©o : BĂ©rĂ©nice de Magnard Ă  Tours. RecrĂ©ation majeure Ă  l’OpĂ©ra de Tours : la nouvelle production de l’opĂ©ra BĂ©rĂ©nice d’AlbĂ©ric Magnard (1911) crĂ©Ă©e l’Ă©vĂ©nement les 4,6 et 8 avril 2014. D’une grandeur humaine raffinĂ©e, ciselĂ©e comme une Ă©pure tragique, l’Ă©criture de Magnard assimile et Wagner et Massenet avec une sensibilitĂ© instrumentale et une vitalitĂ© rythmique, originales, souvent inouĂŻes. Dans la fosse, Jean-Yves Ossonce, dĂ©taillĂ©, dramatique, rĂ©unit un plateau idĂ©al : Catherine Hunold et Jean-SĂ©bastien Bou, dans les rĂ´les principaux : BĂ©rĂ©nice et Titus, offrant aux figures antiques, une intensitĂ© poĂ©tique très convaincante.

Ayant perdu sa mère alors qu’il n’avait que 4 ans, Magnard peint dans le portrait de BĂ©rĂ©nice, une figure de femme admirable, mesurĂ©e, loyale, d’une intĂ©gritĂ© morale exemplaire qui laisse la place peu Ă  peu au renoncement ultime après avoir Ă©tĂ© passionnĂ©ment amoureuse. Saisi par Tristan und Isolde de Wagner, dĂ©couvert Ă  Bayreuth en 1886, Magnard se destine Ă  la musique, devenant l’Ă©lève de Dubois, le proche de Ropartz. La pulsation rythmique rappelle Roussel, les raffinements harmoniques, Dubois ; et le caractère langoureux extatique, le Wagner de Tristan et de la Walkyrie. BĂ©rĂ©nice est une Isolde française, un hommage personnel et puissamment original Ă  l’Ĺ“uvre wagnĂ©rienne.

Nouvelle production événement. CLIP vidéo exclusif CLASSIQUENEWS.COM

Lire notre compte rendu critique de BĂ©rĂ©nice d’AlbĂ©ric Magnard Ă  l’OpĂ©ra de Tours avec Catherine Hunold et Jean-SĂ©bastien Bou

Compte rendu, opéra. Tours. Grand Théâtre, le 4 avril 2014. Albéric Magnard : Bérénice. Catherine Hunold, Jean-Sébastien Bou, Nona Javakhidze, Antoine Garcin. Jean-Yves Ossonce, direction musicale. Alain Garichot, mise en scène

BERENICE Opéra de Tours avril 2014 © François Berthon  6145Pour le centenaire de la disparition d’Albéric Magnard, l’Opéra de Tours a eu le nez fin en programmant pour trois soirées sa rare Bérénice (4,6, 8 avril 2014), ces représentations n’étant que les secondes depuis la création de l’œuvre en décembre 1911. En 2001, l’Opéra de Marseille avait osé redécouvrir cette tragédie lyrique après la lettre, et puis plus rien.
Disciple de Jules Massenet, Théodore Dubois et Vincent d’Indy, échaudé par l’échec de ses ouvrages lyriques précédents, Yolande et Guercœur, et peinant à trouver un nouveau sujet pour la scène, Magnard se voit suggérer en 1904 la figure de Bérénice, qui finit par le hanter tout à fait.
Plutôt que mettre en musique les vers de Racine, geste qu’il considérait comme un affront au génie de l’auteur, le compositeur décide d’écrire son propre livret en s’inspirant de diverses sources, allant jusqu’à puiser dans une Bérénice égyptienne. C’est ainsi que la reine de Judée se trouve rajeunie, que Titus ne monte sur le trône de son père défunt qu’au deuxième acte, et que Bérénice achève l’œuvre en offrant sa chevelure, symbole de sa féminité, à la déesse Vénus, comme un renoncement à ses charmes fermant ainsi pour toujours son cœur à l’amour.

Racine à l’opéra

La partition s’ouvre par une introduction respirant le large et les embruns, résumant à elle seule les thèmes qui seront développés durant le drame, servie par une écriture qui rappelle irrésistiblement Berlioz et son Île inconnue.

 

 

BERENICE Opéra de Tours avril 2014 © François Berthon  6018

         

 

 

Par la suite, le langage utilisé par le compositeur est celui de la déclamation mélodique, couvrant un large ambitus mais toujours au service du texte, sous lequel se tisse une harmonie qui rappelle aussi bien Wagner que Debussy, et préfigurant par instants déjà Poulenc. Racine est bien entendu présent, par la majesté des personnages, en particulier le rôle-titre, à la fierté impériale, alors que Titus ploie sous les doutes et les tourments. Un ouvrage qui se noue comme un dialogue, les répliques des autres personnages ne venant que conforter les deux protagonistes dans leurs choix et leurs résolutions.
La richesse de l’orchestration met en valeur le travail effectué par Jean-Yves Ossonce et son Orchestre Symphonique Région Centre-Tours, débordant de la fosse jusqu’à occuper les loges supérieures de l’avant-scène. La cohésion des musiciens se révèle remarquable, sans faiblesse du début à la fin malgré la densité de l’écriture musicale et les difficultés qui en découlent. Tout au plus pourrait-on souhaiter encore davantage de subtilité et de liquidité dans les accents des cordes, mais la performance de l’ensemble est à saluer bien bas.
Invisibles, les chœurs servent avec bonheur leurs parties, chansons calomniant Bérénice autant que voix des marins manœuvrant les rames du navire emportant la jeune femme loin de Rome.
Tenant les rênes de cette soirée, le chef confirme ses affinités avec ce répertoire, dont il souligne autant les filiations que les particularités et qu’il sert avec un bonheur communicatif.
Grâce à douze années passées à la Comédie Française, Alain Garichot connaît bien ce sujet célèbre entre tous, et sert son illustration lyrique avec un immense respect. Il imagine une scénographie dépouillée et intemporelle, offrant à voir tantôt une colonne dorique, tantôt une statue, l’ouvrage culminant sur une proue de bateau couronné de sa voile, représentation simple et efficace du départ de Bérénice sur les flots. Des images dont la majesté conviennent admirablement à l’œuvre et qui permettent à la musique de se déployer pleinement.
La direction d’acteurs est à l’avenant, centrée sur les deux amants déchirés par le devoir. Bérénice demeure toujours altière, mesurée dans ses mouvements, retenue jusque dans la colère, les sentiments la dévorant de l’intérieur sans qu’elle laisse paraître son trouble autrement que par ses mots ; contrairement à Titus qui ne cesse de se mouvoir, agité par son trouble, implorant, à genoux, étendu aux pieds de sa maîtresse, sans parvenir à trouver la paix. Une opposition saisissante, qui fait écho à la partition, d’une grande justesse.
Entourant le couple central, les seconds rĂ´les remplissent parfaitement leur rĂ´le.
Nona Javakhidze incarne une Lia aussi bien maternelle que sévère, faisant admirer son beau mezzo rond et ample, mais que davantage de luminosité aurait aidé à servir ce répertoire dans toute sa clarté. Mucien au cœur sec, Antoine Garcin met à profit la profondeur de sa voix de basse pour incarner le devoir, rude et inflexible.
L’ouvrage trouvant sa palpitation au cœur de la passion qui anime les deux amants, il fallait trouver deux interprètes à même de rendre justice à cette musique. Aussi dissemblables que complémentaires, Jean-Sébastien Bou et Catherine Hunold délivrent une prestation d’une qualité exceptionnelle.
Lui confirme la place qu’il occupe actuellement dans le paysage lyrique français, grâce à sa voix de baryton claire et puissante, jamais grossie mais toujours percutante, à l’aise dans l’aigu, ciselant son texte avec la précision de ses grands aînés. Il se donne tout entier dans ce Titus torturé par le devoir, abhorrant le pouvoir avant d’avoir régné, d’une grande vérité dramatique dans sa vulnérabilité.
Elle démontre une fois encore qu’elle est bien ce soprano dramatique à la française qu’il nous manquait depuis longtemps. L’instrument se déploie peu à peu, paraissant grandir au fur et à mesure que le drame se joue, mais jamais au détriment des mots, énoncés à fleur de lèvres. Si le bas-médium et le grave surprennent par leur peu d’appui – sécurité pour permettre au registre supérieur de durer tant en vaillance qu’en longévité ? – l’aigu éclate, solide et puissant, d’un impact tétanisant. Parfois un rien tendu dans les sauts d’intervalles, il trouve sa plénitude dans les longues tenues lorsqu’il est préparé et détendu, ainsi que l’exigent les grandes voix. L’abandon devenant inéluctable, la fureur s’apaise, laissant place à d’ineffables nuances, faisant irradier un « je t’aimerai toujours » suspendu, comme arrêtant le temps, à la sincérité bouleversante.
Dotée d’un port de reine et d’un magnétisme scénique évident, elle occupe le plateau par sa seule présence, stature d’airain et noblesse jusque dans le sacrifice. Tant de qualités qui nous font rêver à une Reine de Saba de Gounod et, dans un tout autre répertoire, à une Norma qui augure du meilleur.
Une redécouverte majeure, un pari risqué de la part de l’Opéra de Tours mais remporté haut la main, qui réhabilite l’originalité d’Albéric Magnard. A quand Guercœur ?

Tours. Grand Théâtre, 4 avril 2014. Albéric Magnard : Bérénice. Livret du compositeur d’après Racine. Avec Bérénice : Catherine Hunold ; Titus : Jean-Sébastien Bou ; Lia : Nona Javakhidze ; Mucien : Antoine Garcin. Chœurs de l’Opéra de Tours et Chœurs Supplémentaires ; Chef de chœur : Emmanuel Trenque. Orchestre Symphonique Région Centre-Tours. Direction musicale : Jean-Yves Ossonce. Mise en scène : Alain Garichot ; Décors : Nathalie Holt ; Costumes : Claude Masson ; Lumières : Marc Delamézière

Illustrations : © François Berthon 2014