BEAU-LIVRE, DANSE, critique. Akram Khan : La Fureur du beau (éditions Actes Sud).

fureur du beau akram khan fureur du beau livre danse critique classiquenews 9782330127541BEAU-LIVRE, critique. Akram Khan : La Fureur du beau (éditions Actes Sud). Actes sud confirme sa passion des grands créateurs de la scène chorégraphique : après Anne Teresa de Keersmaeker, Carolyn Carlson, Pina Bausch, Sidi larbi Cherkaoui, la monographie dédiée au travail et à la personnalité du britannique Akram Khan est une immersion unique par le texte et la photographie dans ses oeuvres et son univers créatif. Britannique d’origine bangladeshi, Akram Khan est né en 1974 (Wimbledon, Londres). Il étudie à l’école Parts d’Anne Teresa De Keersmaeker et fonde sa compagnie en 2000. Il atteint une reconnaissance internationale depuis 2003-2004, avec deux pièces, Kaash et Ma. Parmi les spectacles les plus emblématiques de la Akram Dance Company, établie à Londres, on compte Until the Lions, Kaash, iTMOi, Desh, Vertical Road, Gnosis et Zero Degree, sans omettre 3 solos créé par le danseur chorégraphe lui-même et qui ont depuis installé sa notoriété : Polaroid Feet (2001), Ronin (2003) et Third Catalogue (2005) et aussi Xenos (l’étranger, créé lors des célébrations pour l’anniversaire de la guerre 14-18), viril, racé, avec lequel il a tiré sa révérence de danseur.

akram-khan-by-lisa-stonehouse-Complétant un texte écrit à deux voix / à deux corps : d’Akram Khan et de Farook Chaudhry, les deux fondateurs de la Compagnie de danse Akram Khan, deux carnets de photos s’imposent par la beauté des scènes : l’un en noir et blanc, le second en couleurs. Voici donc la troupe de danseurs, saisis en plein mouvement, à travers les 26 ballets créés en deux décennies. La vitalité et la force voire en effet la fureur du geste sont nées de cette rencontre spécifique entre les danses traditionnelles indiennes (le Kathak hindou par exemple) et le vocabulaire de la danse contemporaine, transmise par l’école Keersmaeker. Akhram Khan invente une danse incarnée et aussi militante pour la fraternité et la liberté ; cette généreuse humanité se lit dans chacun de ses ballets dont il fait un tremplin pour une prise de conscience. Le beau ici est spirituel. Photo :  portrait d’Akhram Khan © L Stonehouse.

BEAU-LIVRE, danse, critique. Akram Khan : La Fureur du beau (éditions Actes Sud). Parution : Décembre 2019 / 24,5 x 25,5 / 268 pages – Coédition AKRAM KHAN COMPANY / traduit du français par : Alain SAINTE-MARIE – ISBN 978-2-330-12754-1 – prix indicatif : 59€

https://www.actes-sud.fr/catalogue/danse/akram-khan-la-fureur-du-beau

LIVRE, annonce. André Tubeuf : RUDI : la leçon Serkin (Actes Sud)

SERKIN rudi la lecon serkin actes sud critique annonce livres classiquenews critique piano par classiquenews 9782330117306LIVRE, annonce. André Tubeuf : RUDI : la leçon Serkin (Actes Sud). Disparu en 1991, le pianiste né en 1903 en Bohème, avait tout de l’artisan sans effet, touchant par sa franchise, un métier simple et clair éclairant la leçon des grands germaniques et viennois : Beethoven, Haydn, Mozart, Brahms, sans omettre Bach, Chopin, et aussi la 2è école de Vienne (il a été l’élève de Schoenberg), et Reger. Son jeu rapide, lumineux a marqué les esprits qui l’ont suivi à travers ses concerts, ce qu’a vécu l’auteur dans un style précis et personnel qui témoigne d’une admiration,moins d’un texte biographique. Epoque oblige, Serkin le juif quitte l’Allemagne nazie pour les USA qui célèbrent son talent … électrique. Auparavant dans les années 1930, il s’est lié aux frères Busch, instrumentistes raffinés et… aryens, qui eux, n’ont jamais trahi leur ami, s’interdisant toute rupture au nom de la préférence aryenne.
Le texte édité par Actes Sud suit “RUDI”, Serkin, l’homme, l’ami, évoque maintes anecdotes selon leurs rencontres, tentant de dresser à travers la pluralité des chapitres et leurs thématiques hétérogènes (50 épisodes ainsi narrés), le portrait d’un musicien plutôt intègre, entier, jamais uniquement virtuose, jamais exclusivement abstrait. Serkin, c’est la voie médiane, équilibrée d’un piano sans affèterie.
« André Tubeuf, dans ce livre au ton très intime, nous le rend tel qu’il n’a connu, entendu et aimé. Voici Rudi. La leçon Serkin. » précise l’éditeur.

 

 

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LIVRE, annonce. André Tubeuf : RUDI : la leçon Serkin (Actes Sud). Parution : février, 2019 / 10,0 x 19,0 / 224 pages – ISBN 978-2-330-11730-6 / Prix indicatif : 18 €

LIVRE, critique. M. OFFENBACH nous écrit (Actes Sud / Pal Bru-Zane).

offenbach figaro lettres offenbachnous ecrit actes sud critique compte rendu livreLIVRE, critique. M. OFFENBACH nous écrit (Actes Sud / Pal Bru-Zane). L’année OFFENBACH 2019 commence très bien grâce à la publication par Actes Sud de cette collection de lettres écrites par Offenbach, adressées au journal Le Figaro : le compositeur était l’ami personnel du fondateur du journal Hippolyte de Villemessant (1810 – 1879, un an avant Offenbach). Les deux hommes étaient voisins en Normandie, propriétaire chacun d’une villa à Etretat ; à Paris, ils se fréquentent dans les salons en vu… Une proximité qui en rendrait jaloux plus d’un aujourd’hui et qui dans la seconde moitié du XIXè, permet à l’auteur d’Orphée aux enfers de s’expliquer auprès du public, évoquer ses riches et rocambolesques soirées et fêtes données dans son appartement de la rue Laffite où figurent Bizet, Doré, Halévy… ; de provoquer le débat, susciter le scandale… positif, lui assurant une publicité avantageuse pour ses propres spectacles (par exemple lors de la création d’Orphée aux Bouffes-Parisiens en 1858). Le compositeur est une vedette, un auteur dont on parle, habitué désormais à utiliser le media comme un tremplin, une tribune. D’autant que, comme le montre l’introduction et les textes ainsi regroupés, Jacques Offenbach ne manque ni de pertinence ni d’à propos ni de sens de la formule. Un génie de la réponse synthétique, dévoilant aussi une intelligence des situations et du milieu musical et médiatique.
Le soutien se révèlera indéfectible, surtout après la défaite de 1870 quand Offenbach est conspué, traité comme un traître allemand… Villemessant veille à lui réserver une tribune utile pour sauver son honneur et défendre comme précédemment ses oeuvres.
L’apport de cette centaine de lettres et de textes sur des sujets divers, est d’autant plus précieux et éloquent que lire Offenbach dans ses mots, selon ses propres tournures, soulève le voile de la pensée du créateur ; c’est une immersion exceptionnellement proche voire intime dans la réflexion d’un musicien qui sut maîtriser sa communication, tout en exprimant avec clarté et souvent beaucoup d’esprit, ses convictions. L’acuité de l’analyse traite avec perspicacité l’actualité de son époque. Voilà qui rétablit le musicien dans son temps, le Paris des années 1860 et 1870, période politiquement éclectique qui s’est infiltrée dans la texture de ses ouvrages, textes et situations… Manquent cruellement toutes références à La Vie Parisienne, les Brigands, Fantasio, comme à sa muse et cantatrice favorite : Hortense Schneider. Lecture indispensable pour qui souhaite mieux comprendre la personnalité humaine et artistique d’un Offenbach que l’on réduit très souvent à sa verve comique.

Parmi l’abondante sélection de lettres et textes ainsi adressées et publiées dans la Figaro, soulignons la valeur de certains passages qui documentent au cœur du travail du compositeur, son caractère et sa personnalité artistique, un homme plein d’esprit, maniant la facétie et les traits d’humour avec une élégance qui nous semble aujourd’hui totalement perdue. Nombre de ses contemporains et non des moindres lui ont témoigné leur soutien voire leur admiration : lire ainsi la « sténographie conforme » c’est à dire le procès verbal, de l’assemblée extraordinaire de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques en février 1873, pour statuer sur le cas Offenbach, c’est à dire autorisation à lui donner raison pour diriger selon son souhait La Gaîté… (texte 54, en particulier la « plaidoirie » d’Alexandre Dumas fils, pleine de bienveillance amicale et de traits d’esprit…) ; de la même façon, l’affection confraternelle qu’Offenbach exprime à l’endroit du compositeur oublié, écarté alors, Rodolphe Zimmer (lettre 96) auteur d’une valse dont Offenbach se souvient des 8 premières mesures qui enchantèrent son enfance… ; enfin autre témoignages éloquents, le texte 87, qui témoigne des répétitions de Docteur OX (d’après la nouvelle de Jules Vernes), en janvier 1877 aux Variétés… posant le manteau, ne s’économisant en rien, malgré les affreuses douleurs causées par la goutte, le compositeur danse et virevolte sur la scène, indiquant aux solistes, aux chœurs, la juste expression, le bon déplacement… Laissant dans toutes les mémoires artistiques, son fameux « très bien, recommençons » comme un commentaire majeur, prière et ordre à la fois, prononcé par un monstre de travail et d’exactitude… Enfin, pour ne citer que quelques points essentiels d’un esprit remarquable, citons la lettre 99, dans laquelle Offenbach reprécise son intention au sujet de Madame Favart (janvier 1879) : il y récapitule son travail sur l’opéra comique, souhaitant le faire évoluer du vaudeville vers le drame léger à la Dalyarac, et Grétry, une comédie qui fusionne chansons, ensembles, dialogue; où le chant est aussi développé que le souffle orchestral… Ce texte très court qui vaut manifeste est l’un des plus passionnants à lire, dévoilant par l’auteur lui-même, son dessein esthétique et tout le travail compositionnel qui en découle. Offenbach, « Mozart des Champs-Elysées » (le formule est de Rossini), n’a-t-il pas en effet, redorer le blason de l’opéra-Comique français dans ce qu’il avait de plus noble, poétique, expressif ?

 

 

 

 

 

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CLIC D'OR macaron 200LIVRE, critique.  JEAN-CLAUDE YON : M. OFFENBACH nous écrit (Actes Sud / Pal Bru-Zane) – Éditions Actes Sud Beaux-Arts / Palazzetto Bru Zane – Parution : janvier, 2019 / 11,0 x 17,6 / 480 pages – ISBN 978-2-330-11727-6 – Prix indicatif : 13€

https://www.actes-sud.fr/catalogue/musique/m-offenbach-nous-ecrit

 

LIRE aussi notre annonce du livre  JEAN-CLAUDE YON : «  M. Offenbach nous écrit » / Lettres du compositeur au Figaro – JACQUES OFFENBACH 2019 (Editions Actes Sud Beaux Arts)
http://www.classiquenews.com/livres-evenement-annonce-jean-claude-yon-m-offenbach-nous-ecrit-lettres-du-compositeur-au-figaro-jacques-offenbach-2019-editions-actes-sud-beaux-arts/

Livres, annonce. François Couperin (Actes Sud)

Francois_Couperin_portraitLivres, annonce. François Couperin (Actes Sud). En prévision de l’année 2018, l’éditeur Actes Sud publie une nouvelle biographie d’un auteur inspiré par la fusion des styles – français et italiens (les fameux et si fertiles “Goûts réunis” : soit François Couperin (1668-1733) dont 2018 marquera le 350ème anniversaire. On reste médusé par l’enivrement sonore, hypnotique et intérieur des fameuses Barricades mystérieuse… un sommet de grâce poétique écrit pour le clavecin (il faut absolument les écouter par Bruno Procopio, d’une subtilité naturelle désarmante : VOIR la vidéo Les Barricades Mystérieuses de Couperin par Bruno Procopio, clavecin Colesse de 1748 (Collection Laurent Soumagnac). Le chef et claveciniste Christophe Rousset reprend ici la plume (après un Rameau chez le même éditeur — paru en 2007), et s’appuyant sur sa connaissance musicale comme interprète, délivre son propre portrait de Couperin le Grand : « ensorcelant révélateur », dont la carrière à cheval entre deux règnes, celui long et solennel de Louis XIV, celui court et jouisseur du Régent, confirme un tempérament synthétique d’une profondeur inédite. Mais à l’égal d’un Watteau (1684-1721), peintre de l’élégance et de la nostalgie absolues à la fin du règne versaillais, Couperin indique une nouvelle sensibilité moins solennelle, plus intime et humaine, dans l’esprit galant de l’époque : une vision moins théâtralisée, plus individuelle, qui recherche l’expression de la conversation, moins de la représentation. Notre « Bach français » a la puissance inventive de son contemporain de Leipzig ; il a aussi l’élégance et la poésie humaniste du Saxon résidant à Londres : Handel. Mais il ajoute les vertus et qualités de son génie personnel : un raffinement intime unique à son époque. Un sens de la couleur instrumentale qui annonce les grands coloristes modernes jusqu’à Berlioz, Debussy, Ravel… Une écriture qui parlant au cÅ“ur, berce l’âme et excite l’esprit. Prochaine critique du livre François Couperin édité par Actes Sud, dans le mag cd dvd livres de classiquenews, d’ici le 30 septembre 2016.

LIVRES : François Couperin (Actes Sud). Parution : Septembre, 2016 / 10,0 x 19,0 / 224 pages — ISBN 978-2-330-06585-0 — Prix indicatif : 18 €

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Livres, compte rendu critique. Erik Satie par Romaric Gergorin (Éditions Actes Sud, avril 2016)

satie erik actes sud livre review compte rendu critique livre CLASSIQUENEWS 9782330061333Livres, compte rendu critique. Erik Satie par Romaric Gergorin (Éditions Actes Sud, avril 2016). Pour son 150ème anniversaire, Satie est défendu ici par un texte d’une limpide érudition dont l’apport essentiel s’intéresse au contexte, milieu social, artistique et politique dans lequel Satie a tenté de percer… L’auteur tente et réussit à souligner l’éternelle modernité du créateur né en 1866, mort en 1925. Cette modernité se dévoile pas à pas, depuis la fameuse évocation de Proust, celui lui même témoin observateur dans Les Plaisirs et les jours, où la figure de Satie affiche son indiscutable et infaillible modernité y compris vis à vis de Debussy (!). C’est après la mort du compositeur, l’apport non des moindres des américains pour lesquels Satie est la référence indiscutable du goût comme de l’expérience artistique : personnalité puissante satellisant autour de Dada, Picasso et Cocteau, Satie est le chaînon manquant d’une équation qui permet à John Cage entre autres, après la guerre (1949) de réaliser sa propre expérimentation de la modernité : en particulier à partir de la découverte et de son explicitation du manuscrit fondateur des Vexations, “exercice spirituel de 1893 (“un Ring des Nibelungen du pauvre”, dit Gavin Bryars, élément de la mouvance répétitive, comme Steve Reich et Philip Glass).

Erik Satie ou l’inclassable modernité

CLIC_macaron_2014La Satimania aux States était lancée : elle est depuis l’une des sources du mythe Satie. Lequel devrait définitivement s’imposer en France, sa patrie qui lui refuse toujours une pleine et entière reconnaissance. Car le profil du compositeur avec sa collection de faux cols, de parapluies, comme sa production de cartons calligraphiés / enluminés, – découverts dans le désordre de sa chambre d’Arcueil après sa mort- dévoilant tout un imaginaire fabuleusement tenu secret, dérange ou déroute, déconcerte ou désoriente.
Atypique, inclassable, Satie est pourtant l’un des expérimentateur les plus passionnants de son époque, en marge des Debussy et Ravel. Son Å“uvre est rare, intimiste (pas d’opéras ni de grandes pages symphoniques… quoique). L’homme était un dépressif solitaire auquel on ne prête selon ses propres témoignages qu’une seule aventure amoureuse (aussi fugace que malheureuse), avec la peintre et muse Suzanne Valadon (1893, il a 27 ans). Ensuite plus aucune mention de liaison d’aucune sorte… comme c’est le cas du mystérieux Ravel.
Esprit mordant, critique, d’une ironie analytique affûtée, Satie aurait pu être le premier des Dadas s’il n’était pas venu précédemment. Lui qui soulignait le retard systématique de la musique par rapport à l’avant-garde picturale, appelait de tous ses voeux à suivre et à s’inspirer des peintres et des plasticiens, une posture universelle, une vision à 360 degrés qui composent peut-être la clé de sa faculté à inventer l’avenir… Qui d’autres que lui aurait pu créer et imposer naturellement comme le Chopin des Nocturnes et des Polonaises, le concept même de Gnossiennes, ou de Gymnopédies ? Il y a chez Satie un discours constant avec les autres disciplines de la pensée artistique, évidemment la poésie et la littérature… 91 ans après sa mort, le cas Satie demeure toujours aussi percutant, comme une interrogation sur les formes musicales et sur le sens même du métier, d’une indiscutable justesse. Texte opportun dont la lecture se révèle passionnante.

Livre événement : Erik Satie par Romaric Gergorin (Editions Actes Sud, collection Classica ISBN 978 2 330 06133-3, mars 2016, 18 €, 170 pages). CLIC de CLASSIQUENEWS d’avril 2016.

Livres, Compte rendu critique. Le Concerto pour piano français à l’épreuve des modernités. Ouvrage collectif (Editions Actes Sud, PBZ, septembre 2015)

concerto pour piano français 9782330053369Livres, Compte rendu critique. Le Concerto pour piano français à l’épreuve des modernités. Ouvrage collectif (Editions Actes Sud, PBZ, septembre 2015). Prolongement d’un colloque dédié qui s’est tenu en 2010, soit il y a déjà 5 ans, le présent corpus collectif (soit 11 articles présentés et contextualisés) interroge le genre du concerto pour piano français (romantique essentiellement), son estimation par les publics français et surtout parisien. L’idée d’une virtuosité séduisante et attractive est loin d’être partagée en France car la seule exposition des performances d’un seul instrument (fut-il le piano capable grâce au jeu des deux mains de s’accompagner lui-même sans avoir recours continument à l’orchestre) finit par lasser voire ennuyer. Dans un contexte concurrentiel accru, où c’est toujours la réception des Germaniques (principalement Mozart, Beethoven, Mendelsshon, Schumann) qui posent problème dans le contexte des conflits franco-germaniques, certains cependant savent affirmer leur indiscutable verve expressive, réalisant enfin un saine rivalité avec les genres souverains au concert : l’ouverture, la symphonie et aussi les extraits d’opéras. D’autant plus que des jugements convergent pour trouver la seule Symphonie, bientôt trop austère et d’un plan trop prévisible, même si elle est signée David, Onslow, Reber, surtout le Mendelssonien Gouvy. A part Beethoven, aucun symphoniste français ne parvient à s’imposer, ce jusque vers 1840. Le courant romantique de 1830 profite ainsi au genre concerto : la France l’accepte plus naturellement contrairement au reste de l’Europe qui se passionne déjà grâce à Mozart, Hummel, Field… Depuis 1790, une forme entre concert et symphonie fait dialoguer l’élément soliste avec un autre instrument sorti du rang (souvent le violon… comme l’atteste les concertos pour clavier de Stamitz, Hérold ou de Viotti, avant le violoncelle chez Brahms). Il est clair alors que le Concert pour piano reprend les composantes qui font le succès contemporain de la Symphonie concertante, genre adulé à Paris, cultivant ce goût pour la pure virtuosité partagée. C’est une virtuosité divertissante (proche en cela de la Sonate brillante) en rien nourrie de conflits ou de tensions (Beethoven), opposant dans une dialectique féconde et inspirante pour les compositeurs (Liszt), piano et orchestre. Ainsi sont posées les caractéristiques du Concerto brillant (virtuose et démonstratif, toujours tripartites : vif / lent / vif) et du Concerto romantique (plus trouble, résolument symphonique, riche en contrastes et opposition : clavier / orchestre). Dans cette cartographie complexe où les goûts s’affrontent, seul les Concertos de Chopin s’imposent à Paris sans résistance : une exception propre aux années 1830 là encore. Et l’évolution féconde du genre se réalise surtout de l’autre côté du Rhin grâce à Schumann et Liszt, avant Brahms. Une seule exception française se distingue à la lecture des nombreuses clés de compréhension : la figure rassurante et moderne pourtant, mozartien convaincu et actif : Camille Saint-Saëns dont les Concertos pour piano sont indiscutablement les plus originaux, puissants, sensibles, réussissant une éblouissante synthèse entre Beethoven, Liszt, Schumann. La mise à jour de sources d’informations nouvelles comme l’étude des programmes de concerts en France entre 1828 et 1914 ; le choix thématisé des questionnements (réception des Concertos de Beethoven, Weber, Mendelssohn, Schumann à Paris ; accueil des Concertos français en Belgique avant 1914 ; particularités des derniers Concertos au carrefour des deux siècles XIXè et XXè, où règne un savant éclectisme : “académisme de Massenet, exotisme de Saint-Saëns, modernité de Fauré”… tout cela témoigne d’une constellation encore nébuleuse que le temps et l’approfondissement sauront prolonger de nouvelles découvertes et de clarifications décisives. L’ensemble des contributions n’ambitionne pas une synthèse exhaustive sur le Concerto romantique tant la diversité des thématiques, et la profusion des données (étendue de la période analysée oblige) tendent à diluer la première collecte de tendances. Au regard de la richesse des informations ainsi présentées, le corpus esquissent un certains nombre de pistes à explorer, de relations à identifier, rendant plus passionnant encore le champ à investir. Lecture incontournable pour qui veut comprendre la forme et les enjeux du Concert pour piano au XIXème.

 

Livres, Compte rendu critique. Le Concerto pour piano français à l’épreuve des modernités. Ouvrage collectif (Editions Actes Sud, PBZ, septembre 2015). Septembre, 2015 / 16,5 x 24,0 / 432 pages. ISBN 978-2-330-05336-9. Prix indicatif : 45€.

Livres, compte rendu critique. Archives du concert. La vie musicale française à la lumière de sources inédites (XVIIIe-XIXe siècle)

actes sud palazetto archives du concert vie musicale francaise sources inédites XVIIIè XIX eme siecle patrick taieb etienne ajdin critique compte rendu livres classiquenews _ 9782330047948Livres, compte rendu critique. Archives du concert. La vie musicale française à la lumière de sources inédites (XVIIIe-XIXe siècle) – Editions Actes Sud – PBZ. Peu à peu l’historiographie du concert, conçu comme un élément majeur de la pratique musicale dans la société française, et lui-même emblématique d’un phénomène sociétal, musical, culturel, esthétique, et même politique, s’organise, à l’aulne entre autres du vaste chantier de recherche intitulé « Répertoire de spermogrammes de concert en France » ou RPCF, où le livret programme et la critique du concert sont désormais estimés telles de précieuses sources d’information et d’analyse. Le présent livre est l’une des contribution de ce vaste mouvement d’investigation, piloté par un double coordination éditoriale: au total 5 chapitres / contributions éclairent ainsi l’apport de ces nouvelles sources. Une nouvelle affiche annonçant un concert pour Le Concert Spirituel en 1754 (en encre rouge dont la signification est explicitée pour la première fois) ; les apports et informations nouvelles délivrés par une sélection de programmes de salles imprimés au XVIIIè manifestent en effet outre la grande richesse de ce nouveau fonds documentaires, la diversité des facettes du phénomène du concert tel qu’il est développé en XVIIIè et XIXème. Mais c’est surtout les deux derniers chapitres qui s’avèrent les plus passionnants, dévoilant cette époque spécifique où le concert, considéré comme un loisir et un divertissement non nécessaire mais pratiqué par l’élite sociale, était l’objet d’une taxe solidaire reversé aux pauvres : ainsi « le droit des pauvres » était-il perçu sur chaque concert, quitte à fragiliser davantage les producteurs, déjà mis à mal par des recettes insuffisantes. Berlioz, organisateur et producteur de ses propres concerts s’en était plaint, non sans raison. Le droit des pauvres sera ainsi appliqué sur chaque concert en France jusqu’en 1941. Aujourd’hui, la pratique nous sombre discutable d’autant qu’à l’époque, le théâtre n’était pas ainsi taxé, du fait qu’il était considéré plus « utile » à la société que… la musique et l’expérience du concert. Une discrimination culturelle qui paraît aujourd’hui aberrante. La prise en compte de cette fiscalité particulière met en perspective la conception du concert dans la France des XVIIIè et XIXè ; à la lumière de notre époque, les enseignements de ces premières analyses, révèlent l’évolution du concert à travers les régimes et les périodes de l’histoire.

En fournissant aux chercheurs de nouvelles sources d’information, en apportant aussi les clés pour mieux les exploiter et les analyser, le livre « Archives du concert » souligne l’intérêt de cette nouvelle piste qui se présente à la recherche scientifique. Au regard des premières données, l’enjeu s’avère captivant. Et le contenu des prochaines découvertes, particulièrement prometteur.

Livres, compte rendu critique. Archives du concert. La vie musicale française à la lumière de sources inédites (XVIIIe-XIXe siècle) – Editions Actes Sud, collection Beaux Arts. Mars, 2015 / 16,5 x 24,0 / 384 pages . Coédition Palazzetto BZ. ISBN 978-2-330-04794-8. Prix indicatif : 39€

 

Centenaire Dutilleux : Livres et cd

dutilleux-henri-biographie-pierre-gervasoni-actes-sud-critique-livres-classiquenews-review-bookLivres & cd, annonce. Centenaire Dutilleux. Henri Dutilleux par Pierre Gervasoni. C’est l’événement annoncé chez Actes Sud au début de l’année 2016 (parution : le 22 janvier 2016). De 13 à 93 ans, Henri Dutilleux (1916-2013) fut un compositeur engagé, passionné, actif, un visionnaire voire un prophète, traducteur de l’invisible, inspiré par la poésie et la littérature. Ainsi la nuit, Tout un monde lointain, Le temps l’horloge… témoignent d’une sensibilité singulière, aux équilibres et tonalités ténues. Plus qu’un témoignage sur la personnalité qu’il a approché, l’auteur livre dans un texte biographique à paraître chez Actes Sud en janvier 2016, l’aboutissement d’un travail de collecte documentaire réalisé pendant 7 années : témoignages d’époque, coupures de journaux, lettres… En réussissant à recomposer le contexte, les enjeux artistiques et humains de chaque séquence de la vie et de la carrière du musicien, Pierre Gervasoni restitue le portrait de Dutilleux comme un roman à plusieurs personnages, mais une fiction minutieusement recomposée où chaque fait et rebondissement dramatique, repose sur un épisode avéré et scrupuleusement vérifié. Travail d’enquêteur, justesse de la plume, acuité et exigence du témoignage… Pour le centenaire Dutilleux en 2016, voici l’ouvrage de référence que nous attendions, entre essai et biographie. Prochaine critique dans le mag cd, dvd, livres de classiquenews.com.

 

 

 

DUTILLEUX - The Centenary Edition 7CD

 

Erato publie aussi un coffret remarquable offrant l’intégrale des oeuvres de Dutilleux (The Centenary Edition, 7 cd) : ouvres orchestrales, vocales (Sonnets de Jean Cassou, San Francisco Night, Le temps l’horloge…), pour piano ; pour violoncelle et violon (Tout un monde lointain…) ; musique de chambre (Ainsi la nuit, Sarabande, Les Citations…), Le loup (d’après Jean Anouilh), Métaboles, Mystère de l’instant… autant de joyaux musicaux, souvent dans des versions plus que convaincantes… Présentation et critique complète du coffret The Centenary Edition sur classiquenews en janvier 2016.

 

Biographie, présentation de l’oeuvre… Dossier spécial Centenaire Henri Dutilleux 2016. Disparu en mai 2013, Henri Dutilleux né à Angers en 1916 affirme la plénitude de son propre langage à 32 ans, grâce à sa Sonate pour piano de 1948. Dédiée à son épouse pianiste, Geneviève Joy, sa muse, son pilier (qu’il perd cependant non sans douleur en 2009), la partition souligne l’architecte de la forme tendue et resserrée, essentielle et suggestive avec pour compenser l’effort de la concentration rationnelle voire conceptuelle, le tissu hédoniste voire sensuel qui cultive un goût personnel pour le timbre, sa résonance, sa couleur spécifique. Mort à 97 ans, Dutilleux fut jusqu’à sa mort vénéré tel le plus grand compositeur français immédiatement accessible, dont l’accessibilité fraternelle et intensément humble comme viscéralement humaniste contrepointait l’abstraction dogmatique un rien trop cérébrale voire arrogante d’un Boulez. LIRE notre dossier Dutilleux, centenaire 2016

 

 

CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2ème symphonie, Lemminkaïnen (ONBA, Paul Daniel, 2015, 1 cd ONBA Live, Actes Sud)

sibelius symphonie 2 retour de Lemminkainen onba bordeaux paul daniel direction actes sud musicales_cd_review_critique_compte rendu CLASSIQUENEWS cd review critique cd octobre 2015CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2ème symphonie, Lemminkaïnen (ONBA, Paul Daniel, 2015, 1 cd ONBA Live, Actes Sud). Suite de la collection initiée par l’Orchestre de Bordeaux et Actes Sud : un cycle de live dévoilant la performance de la phalange bordelaise souvent à l’Auditorium local dans des programmes destinés à rassembler l’audience des mélomanes locaux ou célébrer des anniversaires incontournables. Evidemment pour les 150 ans de la naissance du plus grand symphoniste européen au XIXème avec Mahler s’entend, et pour la première moitié du XXè, l’ONBA et son chef Paul Daniel (depuis septembre 2013) se devaient de lire l’ardente vivacité de Sibelius dans un programme de fait très accessible : les milles séductions de la Symphonie n°2, composé en 1902 au moment où Mahler rédige sa 5ème, amoureuse et si sensuelle- ; la Symphonie n°2 de Sibelius est une vaste fresque panthéiste, d’un souffle irrépressible et irrésistible, ont été auparavant compris et magnifiquement servis par Bernstein le bacchique, ou Karajan l’Olympien. Ce dernier servi lui-même par une prise de son exemplaire (voir chez ses enregistrements chez DG récemment réédités dans le coffret Edition Sibelius 2015, CLIC de classiquenews d’octobre 2015), écrase la discographie d’autant qu’ici l’ingénieur du son préfère lisser et fusionner toutes les aspérités de la partition, propre à la recherche de couleurs d’un Sibélius en communion étroite avec les moindres frémissements de la nature, nature matricielle, nature irréductible à toute expression qui la caricaturerait : entre l’organique débridé de Bernstein, et le contrôle hédoniste et si détaillé, -palpitant- d’un Karajan, Paul Daniel s’appuie sur l’équilibre et la grande cohérence d’une sonorité solaire, avec un souci permanent des équilibres au point de gommer (comme la prise de son) les étagements sonores, la vitalité des contrastes entres les séquences et malgré la très grande caractérisation de chaque pupitre.

 

 

Pourtant en verve et détaillé, le chef Paul Daniel n’est pas un sibélien

Sibelius solennel, clinquant, dénaturé

ONBA_Paul-Daniel-Nicolas-Joubard-4--708x350Cependant, son Sibelius sonne solennel et pafois grandiose, quant les plus grands chefs sibéliens sont restés organiques et frémissants. C’est un Sibelius plus wagnérisé que proche de Tchaikovski (référence très présente dans cette seconde symphonie). Le Sibelius de Daniel est ressenti et restituée comme une ascèse nettoyée de ses doutes, vertiges, gouffres pourtant inscrits et présents dans la partition. Classique dans ses développements et sa compréhension, Daniel s’entend à gommer les écarts qui contredise son souci d’équilibre, or la Symphonie n°2 (Allegretto) est un condensé de toute la démarche esthétique de Sibelius, tiraillé dans la croissance organique de la forme, entre organisation et déstructuration, implosion et reconstruction : tout l’édifice se nourrit de ses deux forces antinomiques mais indissociables et complémentaires. Le second mouvement tempo andante soufre d’une asthénie foncière, atténuation qui finit par lisser tous les plans et réduire les séquences pourtant nettement contrastées en une continuité dévitalisée : c’est le mouvement le plus contestable de cette approche certes originale mais qui frôle le contresens. L’aspiration finale de ce 2è mouvement est comme dévitalisée, son effet irrépressible et viscéral d’aspiration (11’34), totalement gommé, quel dommage. Trop lisse, trop conforme, trop rond dans son approche, nous voulons citer le désir de rugosité et de force primitive d’un Sibelius qui s’adressant à son élève Bengt von Törne, et désignant comme illustration de sa démonstration des rochers de granit : “Quand nous les voyons, nous savons pourquoi nous capables de traiter l’orchestre comme nous le faisons”. Déclaration qui vaut intention esthétique pour toutes ses symphonies et qui est justement cité dans la notice du livre cd. Epars, éclaté, fractionné, dilué, la chef ne parvient pas à maintenir un fil centralisateur dans le déroulement confus et pour le coup désorganisé du 3ème mouvement vivacissimo, pour le coup totalement décousu. Ici le chef hors sujet semble assembler les épisodes sans en comprendre l’enchaînement ni la structure inhérente et souterraine : la logique sibélienne, organique, à la fois éclatée mais unitaire, lui échappe définitivement. Le cycle est réduit à une succession polie, plutôt terne, où le sens profond qui naît des contrastes enchaînés est absent. La formidable continuité avec le dernier mouvement et sa fanfare incandescente sont tout autant amollis, sans nerf, atténué, et sur un tempo dépressif : quel manque de passion (au sens où l’entendait Benrstein : écoutez en urgence ce que le chef américain, éperdu, ivre, échevelé fait autrement entendre). Que ce Sibelius sonne mesuré, assagi, dévitalisé. Paul Daniel n’est pas sibélien. Le geste est clair, articulé, équilibré mais tellement timoré : l’assemblage ne prend pas. Manque de vision globale de souffle prenant, incandescent, fulgurant. Le chef passe manifestement à côté, dans un finale rien que démonstratif et grandiloquent, en définitive lourd et presque racoleur, sans aucune fièvre. Quelle déception et quelle incompréhension profonde de l’écriture sibélienne.

 

 

Bon couplage que d’associer ici à la Symphonie n°2, Le retour de Lemminkaïnen (1896) opus 22 de plus de 7mn, lui-même épisode final de son cycle Lemminkaïnen, qui est une partition passionnante en ce qu’elle permet d’entendre l’assemblage progressif en une totalité organique à partir d’éléments épars exposés au préalable comme présupposés. La construction du drame et son déroulement évitent toute redite, le point culminant sur le plan de l’expression correspond au final : ici doit se réaliser la reconstruction salvatrice du héros qui a échappé à la mort et la réunification de son propre corps dit sa résurrection et sa victoire finale (à la manière du mythe égyptien d’Osiris, dieu des morts qui ayant ressuscité comme le Christ est aussi dieu de la Résurrection). Saisi comme le chant d’une chevauchée, ou comme l’éveil d’un printemps, frémissant grâce à l’acuité des instrumentistes, Daniel semble trouver une plus juste vision ici, mais hélas, l’enchaînement des épisodes confine à la fraction : tout est magnifiquement détaillé et caractérisé comme une mosaïque de séquences éparses. Mais la vision unitaire et fédératrice qui fusionne les éléments en une totalité mouvante et indivisible… ? Dans l’énoncé détaillé, le geste est séducteur.Mais dans la continuité, la vision ne laisse pas de nous laisser dubitatif, dans une prise de son qui noie les étagements des pupitres. Etrange vision où Sibelius sort plus dénaturé que grandi. Et ces tutti conclusifs rien que ronflants et démonstratifs. A bannir malheureusement. Préférez nettement les approches autrement plus captivantes et justes de Bernstein et Karajan, toutes rééditées à prix compétitif pour l’anniversaire Sibelius 2015.

 

 

 

sibelius symphonie 2 retour de Lemminkainen onba bordeaux paul daniel direction actes sud musicales_cd_review_critique_compte rendu CLASSIQUENEWS cd review critique cd octobre 2015CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2ème symphonie, Le retour de Lemminkaïnen. Orchestre national de Bordeaux. Paul Daniel, direction. Live enregsitrement réalisé à Bordeaux en avril 2015. Collection ONBA Live, Musicales Actes Sud, parution : octobre, 2015 / 13,0 x 18,0 / 56 pages. ISBN 314-9-02807-012-5. Prix indicatif : 18, 62€

 

 

Livres, compte rendu critique. Jérôme Bastianelli. Georges Bizet (Actes Sud)

bizet, georges biographie portrait jerome bastianelli presentation review account of compte rendu critique du livre sur CLASSIQUENEWS livres critiqueLivres, compte rendu critique. Jérôme Bastianelli. Georges Bizet (Actes Sud). On pensait tout connaître de la vie et de l’œuvre de Georges Bizet (1838-1875 ; mort à 37 ans), l’auteur de l’inusable opéra Carmen (créé en mars 1875) qui lui valut bien des déboires et surtout une dépression, prolongeant l’échec d’à peu près tous ses ouvrages lyriques portés à la scène, au cours de sa courte vie : Bizet ne devait pas se remettre de la déception du peu d’intérêt pour sa Carmen, et il meurt quelques mois après la création, en juin 1875. Le texte d’un style fluide et très documenté éclaire les épisodes d’une existence besogneuse marquée essentiellement par l’absence de vrai succès musical. Un comble pour celui qui est aujourd’hui unanimement célébré et joué partout sur la planète pour Carmen. Bizet se dévoile ainsi en pianiste virtuose qui rechignant une carrière de concertiste, préfère l’enfer de la pédagogie à quelques élèves privés ; le musicien admire au delà de tout, Bach et Mozart. Son maître ne fut pas Halévy (avec lequel il étudia un temps la composition) mais Charles Gounod dont il suit à la trace chaque création, dont il connaît chaque note et chaque séquence instrumentale… Désireux de se faire un nom sur la scène lyrique, Bizet ose vainement l’Opéra, puis se tourne vers le Théâtre Lyrique et l’Opéra comique : nombre de partitions sont proposées Ivan IV, et même un chef d’oeuvre détruit, La coupe… d’autres, les Pêcheurs de perles ou La Jolie fille de Perth, à peine remarqués par un public boudeur et versatile. Sa Symphonie en ut (jaillissement de son jeune génie, composée en 1855) montre le cas d’un jeune prodige qui dépasse toutes les tentatives symphoniques à son époque ! Et dire que la partition n’ a été découverte et créée qu’au XXème siècle (1935).

Le tempérament Bizet

Pourtant Bizet, Prix de Rome (en 1857) fut un orchestrateur de génie, dont la sensibilité reste exceptionnelle à son époque. Nietzsche, dans le conflit qui l’oppose à Wagner en fera son champion : soulignant la lumière du premier contre les brumes coupables du second. A travers cette récupération esthétique, on voit bien que le cas Bizet résiste à toute réduction et à tout étiquetage : non l’auteur de Carmen ne se réduit pas à ce seul opéra qui clôt une vie difficile et frustrante. De pages en page, à travers les quatre chapitres (“Orchestre, Piano, Théâtre, Destinées“), la présentation des oeuvres et leur analyse première dévoilent enfin un tempérament raffiné, qui porte en lui, les promesses de la tradition française, portée vers la transparence, le raffinement instrumental, la couleur et la construction dramatique. Même Berlioz loua le génie du jeune Bizet (lequel assure la partie de piano lors des répétitions pour la création de L’enfance du Christ). Le portrait affirme une invention puissante, dopée à l’échec, désireuse de dépassement, et porteuse d’accomplissement. Il n’y a pas comme il est indiqué au verso du livre et de façon surprenante et incorrecte, ce «  compositeur lyrique indécis ». Toute sa vie, Bizet fut inspiré par le feu sacré, malgré sa bonhommie naturelle et son naturel aimable : sans cette autodétermination qu’exprime bien le texte dans sa globalité, l’auteur de Carmen n’aurait jamais pu accouché d’un tel chef d’oeuvre en mars 1875.

Livres, compte rendu critique. Jérôme Bastianelli. Georges Bizet (Actes Sud, collection Classica). Parution : septembres 2015. 176 pages. ISBN 978-2-330-05306-2. Prix indicatif : 17,80€.

LIVRES. Reynaldo Hahn, un éclectique en musique (Actes Sud)

reynaldo-hahnLIVRES. Reynaldo Hahn, un éclectique en musique (Actes Sud). Le salonard précieux maniéré rien que superficiel gagne ici de nouveaux galons : ceux d’une réhabilitation argumentée qui fait paraître enfin le génie musical. Sous la direction de Philippe Blay, voici le vénézuélien Reynaldo Hahn (1874-1947) dépoussiéré de tous les aprioris qui avaient réussi à dénaturer l’image originelle. L’élève de Massenet brille d’un nouvel éclat que chaque page et chaque contribution colore différemment soulignant la contribution majeure du critique, conférencier, du professeur de chant (à l’Ecole Normale juste fondée par Cortot en 1920), du chef d’orchestre et du directeur de l’Opéra de Paris sans omettre la diversité des dons du compositeur (mélodies, musique de chambre, oratorios, opéras, recueil pour piano.)… Le titre éclaire les multiples facettes d’un tempérament fécond qui reste difficile à classer. Eclectique certes mais si profond et juste.  Hahn y scintille comme un diamant aux multiples facettes. Son miroitement fait sa valeur : la multiplicité de l’homme est parfaitement exprimée dans ce cycle de contributions décisives.

hahn_reynaldo_05portrait peintHahn conscience artistique de son temps. Outre les chapitres – passionnants- dédiés aux oeuvres et à la personnalité plus qu’attachante du compositeur (qui fut aussi un chanteur aussi distingué que subtil interprète de ses propres oeuvres comme de celles des autres), c’est surtout, vrai sujet  et grande révélation de l’ouvrage collectif,  la culture mobile et remarquable du Reynaldo Hahn intime qui s’affirme : elle nourrit  par exemple tout le chapitre ressuscitant sa relation à Marcel Proust, dévoilant un jeu fertile d’échanges, de partages, de visions larges et complémentaires, un appétit et une curiosité exceptionnels. Passion amoureuse d’abord entre 1894 et 1896 et qui transparaît  en un miroir à clés  dans Un Amour de Swann, elle-même préambule ensuite à une indéfectible amitié ; du reste on comprend ainsi comment Hahn mondain parfait, c’est à dire profond et pertinent, fut en réalité « le périscope et le pariscope » (excellente formule relevée dans le texte) du Proust reclus et maladif. C’est aussi Hahn qui inspire au génie littéraire du siècle, cette habile et complexe correspondance entre les arts, surtout entre musique et peinture, langue poétique dont Hahn eut lui aussi la maîtrise totale ;  ses propres chroniques sur le théâtre, les expositions et donc les tableaux précisément décrits et commentés donnent la mesure d’une sensibilité exceptionnellement développée et vive, celle du « littérateur mélomane » que détache avec tendresse et sincérité, l’admiration de Proust. La fameuse Sonate de Vinteuil n’aura désormais plus de mystère, les nombreuses références prévalant à sa genèse y étant enfin précisées…

 

 

 

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Dans le sillon de Liszt et mieux que Christophe de Romain Rolland, Hahn et Proust incarnent une pensée curieuse et imaginative à deux cerveaux qu’attestent leurs appétits livresques, revivifiant mieux que les frères Goncourt, l’activité de Bouvard et Pécuchet de Flaubert. Au tudesque de son nom contredit / enrichi par le sourire latin de son prénom, l’auteur de La Carmélite, L’île du rêve, Ciboulette, de Nausicaa, de La Colombe de Bouddah, de la Reine de Sheba et du Marchand de Venise (qui ne sera naturalisé français qu’en 1912!) surgit comme l’incarnation du goût le plus sûr que réactive toujours une sensibilité aiguë au carrefour de arts sans privilégier aucun si ce n’est en témoigner la correspondance dans sa langue la plus raffinée conforme à sa nature artistique : la musique.

CLIC_macaron_2014Plus rien du Hahn enchanteur, orfèvre, prophète pour une fusion dialoguée des arts ne vous sera désormais caché, et le livre édité  par Actes Sud  répare bien des lacunes sur une formidable pensée esthétique. Mozartien lumineux nostalgique (qui dirigea Don Giovanni à Salzbourg en 1906),  Reynaldo Hahn surgit dans la diversité de son immense génie. Lecture capitale. Logiquement CLIC de classiquenews de juin 2015.

 

 

LIVRES. Reynaldo Hahn, un éclectique en musique (Actes Sud). Actes Sud Beaux-Arts, Palazzetto Bru Zane. Parution : Avril, 2015  – 16,5 x 24,0 / 504 pages. ISBN 978-2-330-04803-7 Prix indicatif : 55, 00€

 

 

Livres. Jean-Yves Clément : Alexandre Scriabine (Actes Sud)

scriabine-piano-jean-yves-clement-actes-sud-livres---classiquenews-janvier-2015Centenaire Scriabine 2015. Livres. Jean-Yves Clément : Alexandre Scriabine (Actes Sud). Créateur et génie pour le piano, à l’époque de “la charnière du bousculement des mondes entre le XIXème et le XXème siècles”, l’Å“uvre du russe Scriabine s’impose à nous dans ce récit souvent enflammé (on ne saurait faire moins s’agissant du compositeur ainsi servi), subjectif, partisan et argumenté, qui inscrit Scriabine comme un “moderne”, résolument original et inventeur : moins solitaire halluciné que véritablement visionnaire, prolongeant Liszt pour mieux préparer Prokofiev et Stravinsky (sans omettre donc Szymanowski, Schönberg, Bartok, Cage et même Stockhausen ! Qu’on se le dise…). Tout son être et surtout sa pensée (largement élucidée par ses propres écrits : ses fameux Carnets, sorte de journal artistique et esthétique) tendent vers l’absolu, l’idéal : une vision hyper romantique de l’artiste, traducteur des mondes invisibles, guide vers les sphères inaccessibles.

 

Pour le centenaire Scriabine 2015

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Alexandre Scriabine (1872-1915) le magnifique… l’élève de Taneïev et Arenski, au Conservatoire de Moscou (dont il devient ensuite professeur à partir de 1898 , puis démissionne en 1902), auteur en 1907 du fameux Poème de l’extase (version orchestrale), puis de Prométhée (Moscou, 1911) fait déborder l’acte musical aux frontières de la philosophie et même de la théosophie. Son cheminement spirituel personnel croise enfin le penseur soufi Inayat Khan, une rencontre dont témoigne sa dernière oeuvre d’envergure Mystère… laissée inachevée. Mais ce dont témoigne pour sa part le texte, c’est que de son vivant, l’homme aussi audacieux et fantasque fut-il, a rencontré son public : il a su rentrer en résonance avec de nombreux spectateurs et mélomanes venus l’applaudir, lors de tournées triomphales (concerts en Allemagne, Hollande, Londres, Russie et Ukraine…). Le texte croise vie amoureuse (autour de ses deux compagnes successives Vera Ivanovna Issakovitch puis son élève au piano Tatiana de SchlÅ“zer) et parcours du compositeur dont pivot de l’Å“uvre pianistique, l’inestimable Sonate n°5.
En chantre des harmonies supérieures, Scriabine milite pour son art à la fois mystique et synthétique. Sa langue est celle de prophètes ; son écriture sait cultiver les aphorismes et l’ivresse théorique (à ce titre, il faut lire les pages évoquant les 3 Symphonies de Scriabine… connues malheureusement des seuls spécialistes), elle trouve des sonorités inédites, une coloration futuriste qui annonce déjà ici et là… Ligeti. C’est une figure singulière au tempérament bien trempé où le charme et l’extase, le souffle, la plénitude et l’infini affleurent et s’incarnent en une écriture des plus inspirées.

CLIC_macaron_2014Le centenaire 2015, celui de la mort de Scriabine s’ouvre sous les meilleurs auspices grâce à ce texte riche et copieux, dont le commentaire sait présenter toutes les pièces majeures pour le piano et les partitions symphoniques. Un Scriabine introspectif et d’autant plus nécessaire qu’il éclaire la personnalité comme l’Å“uvre, guide appréciable en cette année de célébration.

Jean-Yves Clément : Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères (Actes Sud). parution : janvier 2015. ISBN : 978 2 330 03904 2. 18,50 €

Livres. Joseph Haydn par Frédéric Gonin (Actes Sud)

actes sud joseph haydn biographieLivres. Joseph Haydn par Frédéric Gonin (Actes Sud). Le bon papa Haydn, à Vienne : jovial, poli, diplomate, mesuré, équilibré en tout, surtout dans son caractère et naturellement dans sa musique fut comme le dévoile cette biographie bien trempée, une personnalité affirmée, sûre de son métier et de ses compétences, d’une audace et d’un humour portés par une éducation parfaite qui rendait son commerce et sa compagnie, totalement délectables. Inventeur du quatuor à cordes, au point de placer Vienne au sommet des villes européennes les plus élégantes et les mieux productives, approfondissant comme nul autre avant Beethoven, le genre symphonique et la musique de chambre, Haydn prend ici une stature de pionnier, de visionnaire, de défricheur voire de défenseur de sa corporation, n’hésitant pas à revendiquer le maintien d’avantages liés à sa charge pour lui et ses confrères de l’orchestre, auprès du prince Esterhazy, son employeur dans la périphérie de Vienne…

 

 

 

Joseph Haydn :

conservateur mais hyperactif et visionnaire

 

haydn_joseph_aristoDommage cependant que l’auteur lyrique ne soit pas plus évoqué, expliqué, explicité car Haydn avant Mozart, justement pour la Cour des Esterhazy et le théâtre du palais d’Esterhaza, fut fécond en matière d’opéras italiens, en particulier dans le genre buffa et comique : c’est là le pan de la recherche à approfondir et la source de futures découvertes (qui rend d’ailleurs inestimables le legs discographique que signa Antal Dorati, pilote passionnant d’une intégrale lyrique chez Decca). C’est une veine poétique d’une infinie subtilité que Haydn prit soin de cultiver tout en sachant qu’il ne pouvait pas concurrencer le génie de Mozart dans ce domaine… Plus significatif, les commentaires sur la musique vocale sacrée comprenant évidemment le genre de l’oratorio (très tôt abordé) et surtout ses messes et cantates, particulièrement destinées à la ferveur de sa patronne à Esterhaza toujours, et qui témoignent d’un génie toujours mésestimé, car encore ici, Haydn souffre d’une supériorité concurrente, non plus celle de Mozart (quoique) mais de son propre frère Michael Haydn, alors maître de chapelle très actif pour la Cour du Prince-Archevèque de Salzbourg. La personnalité complexe du faux conservateur Haydn transparaît avec finesse et nuances. De quoi réhabiliter la stature d’un Haydn réformateur et concepteur de premier plan, à l’égal de Mozart et de Beethoven à venir,  dont la force d’invention explique qu’il reste l’une des personnalités musicales les plus célébrées (à juste titre) de son vivant.

 

CLIC D'OR macaron 200La lecture est d’autant plus aisée, et l’apport synthétique, éloquent… que l’approche a été remarquablement conçue ; thématisée, elle est complémentaire et exhaustive charpentée en quatre grandes parties : 1) La vie tout d’abord (premières années, au service du prince Esterhazy, un homme libre) ; 2) la personnalité (le conservateur, l’homme simple et modeste…  ; enfin 3) le style (une constante volonté de renouvellement, le style galant, la notion de classicisme, les éléments du style haydnien ; puis, 4) l’Å“uvre (la musique symphonique, la musique de chambre, l’ouvre pour clavier, la musique vocale profane et sacrée …). Complété par une chronologie et une sélection bibliographique et discographique, voici l’un des meilleurs textes de la collection ” classica “  éditée par Actes Sud.

 

 

Livres. Joseph Haydn par Frédéric Gonin (Actes Sud). ISBN 978-2-330-03405-4. Parution : septembre 2014.

 

 

Livres. Alex Ross : Listen to this, la musique dans tous ses états (Actes Sud)

alex-ross-listen-to-this-musqiue-classique-critique-alex-ross-actes-sud-compte-rendu-critique-classiquenewsLivres. Alex Ross : Listen to this, la musique dans tous ses états (Actes Sud). Mémoriser tout Mozart sur son lecteur MP3 (au total 9,7 Go), en concevoir autant de playlists thématiques (n’écoutez que les adagios, les Kyrie…) ; suivre un instrumentistes du Los Angeles Philharmonic pour en dévoiler la faculté d’adaptabilité à tous les répertories (suscitant ainsi l’admiration du compositeur Thomas Adès…) ; constater les apports indiscutables de la dématérialisation de la musique classique grâce à internet (lire l’excellent chapitre “Les machines infernales”) ; égrainer en illustrations sonores précisément choisis, l’histoire de la basse continue à travers les âges (“Chaconne, lamento et walking blues”)… voilà autant de regards et entrées subjectifs qui font ici une vision et une compréhension profonde, sincère, passionnée (donc passionnante) de la musique classique. Alex Ross, chroniqueur et journaliste au New Yorker retrouve dans ce second opuscule (après le non moins excellent The rest is noise (2010, Actes Sud) d’une liberté de ton (qui lui donne au demeurant sa viscérale cohérence), une facilité argumentée sur des sujets variés ; décomplexée, juste, précise, l’explication du classique y gagne évidemment en clarté, en originalité d’approche, réconciliant pour beaucoup : classique et technologie ; culture ancienne, baroque et romantique, et ambiance sonore de son enfance / adolescence (pop, rock, new age, jazz…).
La partie centrale regroupe pas moins d’une douzaine d’évocations-portraits de musiciens morts ou vivants : compositeurs, chefs, pianistes, rockeurs, chanteurs, auteurs-compositeurs… autant de préludes aux trois hommages (les mieux sentis) à trois immenses tempéraments musicaux : Bob Dylan (I saw the light, sur les traces de Bob Dylan), Lorraine Hunt Lieberson (la soprano tragique emportée par un cancer, en juillet 2006, – Phèdre du siècle, dans Hippolyte et Aricie de Rameau au Palais Garnier sous la direction de William Christie), le dernier Brahms.

alex-rossEclectique sans pédantisme, cultivé mais accessible, Alex Ross distille ici son art majeur ; et même s’il manque parfois des éléments importants pour mieux juger et prendre parti sur les thèmes et les personnalités abordées, la plume de l’Américain curieux, rétablit journalisme avec information, sans les récupérations et instrumentalisations néfastes pour le genre et surtout la patience du lecteur. Listen to this est paru outre-Atlantique en 2010, l’année où était traduit son premier ouvrage chez Actes Sud, The rest is noise.

Alex Ross : Listen to this, la musique dans tous ses états (Actes Sud). Traduit de l’américain. Parution : janvier 2015. ISBN : 978 2 330 02688 2. Prix indicatif : 29 € ttc.

Livres. André Tubeuf : Hommages (Actes Sud)

tubeuf-andre-hommages-actes-sudLivres. André Tubeuf : Hommages (Actes Sud). Au fil du temps à travers son activité de chroniqueur, l’auteur selon les événements de l’actualité, – hélas souvent des décès -, a écrit sur les dernières décennies, plusieurs portraits hommages d’artistes, souvent des interprètes de premier plan. On regrette que l’éditeur n’est pas pris soin de préciser pour chaque texte, le contexte de parution, en particulier la date de publication : les références du texte en auraient gagné plus de clarté. Néanmoins voici une collection de portraits hommages où chefs, chanteurs – surtout les divas du XXème siècle, quelques pianistes et instrumentistes défilent au fil des pages. Les citations nombreuses des disques – souvent des gravures légendaires qui ont marqué les esprits des mélomanes, éclairent pour chacun, ce en quoi il a marqué les esprits curieux, l’oreille du narrateur qui écrit en témoin souvent émerveillé par le mystère d’une voix, la carrière d’un chef, le jeu d’un instrumentiste… De sorte qu’après la lecture attentive de chaque évocation, le lecteur peut se constituer une mémoire sonore de base, décisive pour sa propre culture de mélomane et de discophile. Sans trop céder à la nostalgie systématique du “bon vieux temps”, il s’agit quand même pour la plupart, d’artistes ayant fait carrière au cours du XXè : des gloires qui ont marqué légitimement les scènes lyriques des théâtres et l’histoire du disque( et souvent trop peu de talents contemporains : Jonas Kaufmann rééquilibre la tendance…). Ainsi en couverture, trois chanteuses incarnant l’âge d’or du chant mozartien – diseuses, musiciennes et actrices en complicité, dans l’immédiat après-guerre : Irmgard Seefried, Elisabeth Schwarzkopf et Sena Jurinac dans les Noces de Figaro (Nozze di Figaro) de Mozart au festival de Sazlbourg 1948.

Voix et baguettes légendaires…

Pour chaque portrait de divas, un regard affûté sur ses qualités vocales, sa présence scénique, le secret d’une interprète saisissante, et donc  les jalons de sa carrière lyrique au disque comme sur la scène : voyez plutôt le niveau des intéressées : Victoria de los Angeles, Anna Caterina Antonacci, Hildegard Behrens, Maria Cebotari, Anita Cerquetti, Ileana cotrubas, Lisa della Casa, Katleen Ferrier, Edita Gruberova, Hilde Güden, Lorraine Hunt… et combien d’autres, plus loin dans la liste alphabétique : Joan Sutherland, Renata Tebaldi, Julia Varady … jusqu’à Rachel Yakar. Une absente de poids : Callas … ou sa doublure Gencer. Mais ce dictionnaire qui range les articles par ordre alphabétique ne prétend pas à l’exhaustivité, plutôt à la pertinence et à l’émotion, et comme nous l’avons dit au témoignage… dont l’écriture et la plume entendent conserver ce frémissement et ce trouble vécu (heureux témoin) par celui qui en évoque le souvenir encore ému.
Côté pianistes : Leif Öve Andnes, Daniel Barenboim, Emil Guilels, Lili Kraus, Arthur Rubinstein, Rudolf Serkin… complètent le tableau, sans omettre les chefs et les grands chanteurs : André Cluytens, Victor de Sabata, Eugen Jochum, évidemment Karajan, mais aussi Erich et Carlos Kleiber (père et fils heureusement réunis), Pierre Monteux et Riccardo Muti, ou encore Jordi Savall,  Wolfgang Sawallish ou Georg Solti et Bruno Walter. Les voix masculines honorées sont non moins légendaires : Walter Berry, Franco Corelli, Alfred Deller, Dietrisch Fischer Dieskau, Hans Hotter, Jonas Kaufmann, Max Lorenz, Luciano Pavarotti, Michel Sénéchal… ou encore Cesare Siepi, Richard Tauber, José Van Dam, sans omettre Gösta Windbergh ni Fritz Wunderlich… L’affiche est somptueuse, constellée de stars inoubliables. Les informations et commentaires ici collectés n’en ont que plus de prix.

André Tubeuf : Hommages (Actes Sud). Parution : octobre, 2014. 528 pages. ISBN 978-2-330-03728-4. Prix indicatif : 25, 00€

Francesco Cavalli par Olivier Lexa (Actes Sud)

olivier-lexa-francesco-cavalli-actes-sudLIVRES. Francesco Cavalli par Olivier Lexa (Actes Sud). On l’attendait depuis longtemps, la confirmation d’un retour faisant suite au Vivaldi revival, comme le signe d’une renaissance constatée depuis plusieurs années sur les planches des théâtres d’opéra: la biographie que fait paraître l’éditeur Actes sud en septembre 2014 comble un vide jusque là regrettable : voici enfin l’oeuvre et la carrière de Pier Francesco Cavalli restituées. Le vide est fort heureusement comblé : l’enfance et l’adolescence de Pier Francesco Cavalli (1602-1676) comme jeune chanteur (soprano puis ténor à San Marco), la protection du noble Cavalli qui l’amène avec lui à Venise…. et lui permet d’accomplir son apprentissage musical auprès de l’immense Monteverdi, son mariage inespéré avec Maria Sosomeno à l’immense fortune…. et qui fait du compositeur une personnalité reconnue désormais à l’abri du besoin…. (Maria deviendra vite au tournant des années 1640, les années d’accomplissement artistique dans la Cità, la copiste principale et la directrice de l’atelier de son mari… ), tout est finement retracé, soit les étapes et jalons d’une irrésistible ascension à  Venise.
Le compositeur déjà actif quand Monteverdi fait créer ses opéras majeurs (Ulisse puis Poppea), qui signe dorénavant sous le nom de son protecteur Cavalli, devient bien le génie inégalé de l’opéra vénitien, célébrité vénérée partout en Europe au point d’être invité en 1660  à Paris pour y écrire le nouvel opéra que toute la Cour française attendait pour les noces du jeune Louis XIV : assurant désormais l’importation du genre en France, Cavalli livre Serse puis surtout l’ouvrage tant attendu et commandé par Mazarin, emblème de l’ambition gaulloise : Ercole Amante.

Cavalli_francescoLe texte rétablit Cavalli dans son époque, auteur inspiré par la pensée libertine et antiromaine de l’Académie des Incogniti dont le librettiste Busenello, poète pour Monteverdi et donc Cavalli, est aussi le meilleur fer de lance. La figure de Pier Francesco s’affirme simultanément aux derniers opéras de Monteverdi, soulignant la puissante invention d’un auteur taillé pour la scène… Le théâtre cavallien est ainsi analysé selon les périodes où Cavalli fournit la musique des livrets de Faustini (11 opéras écrits à deux mains), un nouveau standard qui au même moment que Monteverdi, offre déjà une formule insolemment aboutie : Les Amours d’Apollon et de Dafné sont contemporains d’Ulisse ; La Didone de Cavalli est une réponse à Ulisse et prépare L’Egisto, avant Giasone (1649), sommet de la poétique foisonnante et flamboyante du compositeur vénitien, le plus grand créateur pour l’opéra après la mort de Monteverdi en 1643.  Les topoï de la scène cavalienne, qui définissent l’opéra vénitien du Seicento sont identifiés : antihéros (eroe effeminato : le nerone monteverdien puis Giasone cavallien en sont les manifestations), scène de folie, de sommeil, lamento (sur chaconne), genres tragiques, héroïques et comiques mêlés, double intrigue amoureuse à rebondissemens avant résolution heureuse, travestissements, et propre au Giasone, “fatras” picaresque et truculent qui combine tous ces éléments et venise seicento Santa_Maria_della_Salute_in_Venice_001montrent combien les lettrés artistes des Incogniti connaissaient parfaitement le théâtre espagnol (Lope de Vega). Fort de cette lecture complète et structurante, l’auditeur cherchera désormais chaque production d’un opéra cavalien comme la manifestation lumineuse d’une exhumation légitime. La redécouverte d’un immense génie de l’opéra baroque vénitien dont l’heure a enfin sonné après les premières démarches de Leppard, Jacobs, Christie… En 2014, suivez par exemple la nouvelle saison d’Angers Nantes Opéra qui présente en novembre la production d’Elena de Cavalli, opus tardif de 1659- (où règne la magie illusoire des travestissements et le labyrinthe des identités croisées : les 2,4,6, 8 novembre à l’Opéra Graslin de Nantes, puis les 14, 16 novembre à Angers ; enfin les 23,25,27 novembre à l’Opéra de Rennes).

Olivier Lexa. Francesco Cavalli. Actes Sud / Classica. ISBN : 978 2 330 03460 3. Parution : septembre 2014. 248 pages.

Approfondir
Lire notre dossier Elena de Cavalli

Francesco Cavalli, la résurrection spectaculaire

Cavalli_francescoCavalli:Elena. Sablé, le 27 août. Angers Nantes Opéra : 2>14 novembre 2014. Renaissance de Cavalli. A propos de l’opéra Elena (1659). Peu à peu Francesco Cavalli reprend la place qui lui est propre, la première parmi les plus grands compositeurs d’opéras italiens au XVIIè, après la mort de son maître Claudio Monteverdi en 1643. Meilleur représentant de l’opéra vénitien baroque, Francesco Cavalli – qui porte le nom de son protecteur, incarne l’excellence poétique et expressive du genre lyrique en Europe : il renouvelle le théâtre monteverdien, assimile son cynisme et sa sensualité et l’adapte au goût des plus grandes cours royales dont évidemment Paris : Mazarin l’appelle à Paris pour célébrer les noces du jeune Louis XIV : un nouvel ouvrage, Ercole Amante (1662), d’une enchantement irrésistible auquel sont associés déjà les ballets d’un certain Lulli. Sablé le 27 août puis Angers Nantes Opéra en novembre 2014 accueillent un opéra peu connu Elena qui revisite le mythe antique avec une grâce poétique, et une saveur personnelle pour l’équivoque trouble magnifié par le travestissement et les situations piquantes qui en découlent… Roi du drame, de la métamorphose et des genres mêlés (comique, truculent, sentimental, héroïque et tragique…), Cavalli refait surface… William Christie avait révélé (Caen, 2011) la magie elle aussi irrésistible de Didone (1641). Le génial Francesco gagne peu à peu une juste reconnaissance. D’autant que le dvd Elena est édité par Ricercar, qu’une biographie, la première aussi documentée et synthétique, sort également chez Actes Sud (par Olivier Lexa). La renaissance Cavalli est en marche… EN LIRE +

CD. Messager : L’Amour masqué (2 cd Actes Sud)

Actes Sud Sacha Guitry Amour masquéCLIC D'OR macaron 200CD. Messager : L’Amour masqué (2 cd Actes Sud). Actes Sud inaugure une superbe nouvelle collection de livre cd comprenant le livret intégral de l’ouvrage choisi, ici le texte original de Sacha Guitry (délectable en bien des points). La collection est dédiée à l’œuvre de l’écrivain. Une trop courte place est accordée selon nous, à la mise en contexte et les indications sur la genèse de l’oeuvre mais, peut-être les numéros prochains apporteront ils plus de substance : à suivre. Ici, c’est un joyau lyrique français de 1923 qui nous est révélé, de surcroît dans une réalisation honnête, c’est à dire qui a compris les bienfaits de la finesse et de la légèreté suggestive au service d’un genre que l’on croit à torts mineur : la comédie musicale typiquement frenchy.

Perle des années folles

Autour du vénérable et si élégant André Messager (le créateur de Pelléas et Mélisande à l’Opéra Comique en 1901 quand même), se réunissent les « jeunes » modernes, Sacha Guitry et l’épouse de ce dernier Yvonne Printemps, muse artistique entre deux mondes, celui de la Variété piquante, l’autre de l’opérette : dans chacun des deux cas, l’intelligence des situations et la qualité poético expressive des textes priment absolument. Sur les traces d’Henri Christiné (Phi-Phi) et de Maurice Yvain (Ta bouche), la comédie musicale depuis la fin de la première guerre, connaît un essor extraordinaire et André Messager, lui-même compositeur, s’essaie à ce genre à la mode.

Messager andre - Andre_MessagerC’est l’époque où Guitry aimerait écrire le texte d’une comédie musicale sur le séjour de Mozart à Paris (l’idée est proposée à Messager qui déclinant l’offre, laisse la place à Reynaldo Hahn, l’auteur de la comédie finale, créée en 1925). L’Amour masqué reprend en réalité un premier projet intitulé « J’ai deux amants, c’est beaucoup mieux », initié avec le compositeur Ivan Caryll qui hélas décède inopinément. Messager concrétise l’idée de la comédie musicale où brille le charme luxueux aguicheur d’Yvonne Printemps, muse du spectacle. Marivaudage de la Belle Epoque, L’Amour masqué n’empêche pas cynisme et cruauté au pays du charme souverain. Car ici, tout se monnaye et si l’on a du cœur, on en aime pas moins l’odeur des pièces et le contact des billets. A 20 ans, « Elle », la jeune héroïne réactualise le profil et la mise des cocottes emperruquée : si elle vit dans le luxe grâce à ses deux protecteurs (le baron d’Angor et le Maharadjah), la courtisane est amoureuse d’une jeune inconnu (« Lui ») dont la photographie la saisit aussitôt : mais l’élu de son cœur a maintenant 20 ans de plus et quand « Lui » accepte de voir la jeune femme, il se fait passer pour le père du jeune homme de la photo… quiproquo piquant qui permet de dévoiler le vrai visage des sentiments dans le labyrinthe des faux semblants et du jeu cruel de l’amour feint… Acceptera-t-elle d’avoir pour amant un plus vieux … plutôt que l’Apollon vu sur une photo il y a 20 ans ? Dans la réalité, Guitry et Printemps avaient presque 10 ans de différence : elle plus jeune que lui.

guitry_sacha 04L’Amour masqué avance sans défaillir à travers les chansons serties, leurs textes mordants, s’appuyant aussi sur des emprunts faits à l’opéra comique et l’opérette comme le rôle délirant bouffon de l’Interprète (acte II), ou la citation détournée parodique du final du II acte de Carmen. Fauré, témoin de la création en 1923 admire l’élégance et le style d’un Messager qui n’a pas vieilli: il est l’éventail avancé comme un étendard du meilleur esprit des Années Folles. C’est tout le mérite de la production qui en 2 cd complémentaires, illustre le livre édité par Actes Sud. La troupe avignonnaise réunie autour du chef Samuel Jean fait honneur à ce théâtre des doubles et triples jeux, des séductions illusoires, des masques enivrants… autant de digressions charmantes qui dévoilent au final la vérité et la sincérité de deux cœurs amoureux. Excellente réalisation. Editorialement et musicalement réjouissante.

André Messager, Sacha Guitry : L’Amour masqué, 1923. Livre 2cd Actes Sud Beaux Arts, Hors collection. Parution : juin 2014 / 13 x 18 / 148 pages. Orchestre régional Avignon-Provence. ISBN 978-2-330-03184-8. Prix indicatif : 28 €

Illustrations : André Messager, chef et compositeur. Sacha Gutry, librettiste de L’Amour masqué (DR)

Livres. Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud)

Berg_fuchs_suite_lyrique_actes_sud_lettres_secretes_1925Livres. Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud). Acte Sud publie ici l’ensemble des lettres secrètes que Berg adressa à Hanna Fuchs, sujet d’une passion foudroyante vécue en 1925 et au-delà… Agé de 40 ans, Alban Berg est frappé par un sentiment amoureux passionné pour Hanna Fuchs, femme d’un riche mécène qui l’héberge en mai 1925 dans sa luxueuse villa près de Prague, au moment où sont représentés par fragments, plusieurs scènes de Wozzeck. Le coup de foudre ébranle la vie intime du compositeur et c’est une grave crise existentielle qui perturbe jusqu’à sa créativité. Les témoins d’alors, sa femme Hélène ou son ami Adorno veulent faire croire à un épisode anecdotique : c’est au contraire une déflagration générale, une implosion qui se révèlent décisives et durables dans la vie du compositeur et de l’homme, les deux aspects n’en formant qu’un seul.
Qu’ils aient ou non consommé le fruit d’un désir partagé, les deux êtres ne se reverront plus après le départ de Berg de la maison Fuchs. Il y a comme un air de déjà vu ici, et l’on pense à la passion furieuse que Wagner éprouva à l’égard de Mathilde Wesendonck, elle aussi mariée – amour sans avenir mais qui déboucha sur une fuite personnelle jusqu’à Venise où Wagner compose le 2è acte de Tristan : le compositeur aurait-il pu écrire ce sommet lyrique sans avoir vécu ” l’épisode ” Wesendonck ?

Volcan amoureux

Il est permis de croire que non. Ame romantique, Alban Berg écrira près de 20 lettres à son aimée lointaine (qui ne lui fera aucune réponse), remise en mains propres par l’intermédiaire d’Adorno, d’Alma Mahler ou de son époux, Werfel, le frère d’Hanna Fuchs. Ces lettres ont été récemment découvertes, publiées et aujourd’hui conservées avec une partition annotée et dédicacée de la Suite Lyrique à la Bibliothèque nationale de Vienne. Les voici donc pour la première fois traduites en français.
Les sentiments de Berg expriment une pensée submergée par un amour total qui contredit l’obligation d’ordonnancement qu’exige la mise en forme musicale. C’est cette tension permanente qu’évoque à juste titre et de façon très claire la présentation des lettres ici traduites et publiées intégralement.
Berg-Alban-06La ferveur, l’ardeur, l’intense déchirement et le sentiment de frustration comme une pensée qui éprouve dans sa solitude infernale, le vertige de la transcendance permis par le pur amour transparaissent à travers le style épistolaire d’un Berg à la fois dépassé et stimulé par ce qu’il a éprouvé en mai 1925.
Aux réticents que le dodécaphonisme rebute, la présente lecture démentira l’idée d’un Berg rien que cérébral et intellectuel – aspect plus adapté à son professeur, l’austère Schoenberg. Comme chez Gustav Mahler, quelques décennies précédentes, autre figure viennoise d’importance, Berg laisse une oeuvre qui ne peut être comprise sans un éclairage sur sa vie intime et personnelle. En réalité, le compositeur Viennois mort en 1935, laisse une pensée en ébullition que traduisent l’hyperactivité et le climat parfois panique et justement d’implosion intérieure, si présents dans ses opéras Wozzeck (1922) ou Lulu (1935). Son amour secret pour Hanna Fuchs inspire de nombreuses oeuvres : Lulu probablement et surtout la Suite Lyrique (pour quatuor à cordes), confession, hommage, témoignage d’une expérience qui l’aura à jamais profondément changé. Ce terreau propice à l’emportement émotionnel se traduit quelques années plus tard quand meurt foudroyée par la maladie, le fille d’Alma, Manon Gropius qui inspire le déchirant Concerto pour violon baptisé ” à la mémoire d’un ange “…

Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud).  Parution : janvier 2014. 232 pages. ISBN 978-2-330-02687-5. Prix indicatif : 20 €.

CD.Paul Dukas : Velléda, Polyeucte, L’Apprenti sorcier (Les Siècles, Roth, 2011)

CD. Paul Dukas : Velléda, Polyeucte, L’Apprenti sorcier (Les Siècles, Roth, 2011)… Contrairement à la photo de couverture, le programme jubilatoire du cd, met en lumière la première manière de Dukas, alors fraîchement débarqué de toute récompense académique car il a échoué au Concours du Prix de Rome… le jeune tempérament poursuit néanmoins sa carrière .

Se risquant dans la grande forme … avec un aplomb conquérant éclectique, avec un métier déjà mûr  qui n’avait point besoin de palmes ni decorum romains… Après leur précédent révélant un Debussy jamais écouté jusque là (La Mer, Première Suite d’orchestre … dépoussiérées avec une subtilité irrésistible, cd Les Siècles Live paru en mars 2013), ce nouveau disque des Siècles confirment la savante élégance dont l’orchestre sur instruments anciens fondé et dirigé par François Xavier Roth est capable aujourd’hui. Face à tant d’orchestres modernes qui s’entêtent à jouer les romantiques (français) sans instruments adéquats, – plutôt dans la puissance moins dans la finesse-, voici assurément une phalange modèle autant par sa probité à retrouver le format sonore originel des oeuvres que par ses choix de programmes toujours audacieux, originaux voire expérimentaux. Certes le seul emploi des instruments d’époque ne suffit pas à réussir un programme : c’est toute la valeur de la direction du chef que de ne jamais sacrifier la juste intonation, la ciselure poétique, sur l’autel de la claironnante ou démonstrative restitution historique. Les trois Å“uvres retenues ici fonctionnent comme un triptyque magistral, dévoilant à raisons, la maturité orchestrale du jeune Dukas à la charnière des années 1890… Il n’est pas d’orchestre aussi vivant et palpitant entièrement dédié aux lectures historiques, qui soit aussi convaincant aujourd’hui, que Les Siècles donc, comme le JOA Jeune Orchestre atlantique et la prometteuse Symphonie des Lumières (fondée par l’ex violoniste au sein des Siècles et assistant de FX Roth, Nicolas Simon).

 

 

Dukas : flamboyances d’époque

 

dukas_les_siecles_roth_velleda_polyeucte_Apprenti_sorcier_cd_actes-SudLouons d’abord cette cantate Velléda (1889), péché académique, sertie par un orfèvre émule de Wagner, bientôt bayreuthien fervent et admiratif (- mais qui criera tant sa haine du boch et de toute la culture germanique avec lui après 1918 … haute émotivité, triste contexte) : ici, le chef veille surtout à l’équilibre voix et instruments, soulignant sans lourdeur le talent de Dukas à exprimer des atmosphères d’une incomparable richesse de couleurs …  ;  Polyeucte (1891) juste après le temps des cantates (tentative vaine pour décrocher le Prix de Rome, hélas pour lui)  s’inscrit parfaitement aux côtés de Velléda la druidesse gauloise, comme Norma ; mais c’est surtout L’Apprenti sorcier (composé en 1896, créé à Paris en 1897) qui s’impose à nous par sa franchise narrative, sa construction géniale, son instrumentation scintillante.
Les 3 oeuvres indiquent clairement quelle conscience laborieuse et finalement géniale anime déjà le jeune Dukas autour de la trentaine : un vrai symphoniste qui a le sens du drame et de l’architecture poétique, cherchant absolument une avancée, une issue entre le franckisme (très présent) et le wagnérisme de son temps, ouvert bientôt aux mystères envoûtants du Pelléas de Debussy : une manière française évidente dans cette orchestration subtile et souvent diaphane – elle-même héritière de Rameau comme de Berlioz-, qui souligne avec quel art il sait dessiner en vrai atmosphériste (comme Vivaldi dans ses Quatre Saisons) … des nuées sombres et épaisses, des brumes flottantes pour les éclaircir ensuite afin de susciter une aube nouvelle, porteuse d’espérance (tout le plan de l’ouverture de Polyeucte, mais aussi cette aurore amoureuse qui fait le début de Velléda).  Le tapis instrumental d’un fini exceptionnel qui ouvre sa cantate Velléda saisit ainsi, ce préambule (digne du Strauss de La femme sans ombre quand y paraît pour la première fois l’Impératrice) est le plus réussi … d’une extase poétique proche du sublime, car la Cantate de commande n’évite pas ensuite les longueurs ni les formules déjà écoutées y compris dans le duo des amants. La pièce majeure révélatrice de cette hypersensibilité symphonique reste évidemment le tissu goethéen de L’Apprenti sorcier qui combine flamboyance instrumentale et construction dramatique en une synthèse exemplaire.

 

 

Sublime ouverture Polyeucte

 

Dans Polyeucte, -superbe révélation là encore, peut-être le plus grand choc du programme-,  l’orchestre exprime la gravité psychique et vénéneuse (une trame wagnérienne pour le coup) qui renvoie naturellement au drame cornélien ; créée en 1892, la partition éblouit par sa grâce comme sa profondeur instrumentale (belle grandeur amère des cordes) : les musiciens défendent une clarté qui se montre habile et bénéfique dans les équilibres, les balances, le relief mordant et lumineux des instruments d’époque, cet intimisme restitué qui permet de mieux évaluer la sensibilité et le perfectionnisme (quasi maladif) de Dukas. Et là aussi, l’orchestre par son chant irrésistible fait entendre ce qui déchire l’esprit du jeune héros : Polyeucte est une âme tiraillée et ardente pris entre son amour pour Pauline et sa foi chrétienne ; amour profane, amour sensuel, désir et contemplation, voilà deux pôles entre lesquels balance un orchestre en état de transe, d’une finesse absolue et d’un équilibre sonore prodigieux : sur l’océan d’une houle psychique, se distingue tour à tour la frêle et déchirante mélopée des timbres solistes cor anglais, clarinette, hautbois (dialoguant avec les violoncelles) …  avant que les cordes n’élève l’action intérieure en une libération ultime magnifiquement orchestrée. Au terme de ce que nous pourrions entendre comme une lente, âpre puis enivrante métamorphose, Polyeucte résout ses tiraillements en fusionnant les deux, sublimer son amour, incarner sa foi par le martyre. Il y a du wagnérisme finement tissé mais aussi cette aspiration spirituelle, parfaitement franckiste dans le déroulé de cette ouverture ample et ambitieuse , de plus plus ascensionnelle (lisztéenne également) de plus de 14 mn ! De fait, l’Å“uvre se termine en une sorte d’extase énigmatique et mystérieuse qui conserve son intensité jusqu’à sa dernière nuance piano. Chef et orchestre expriment chaque nuance de cette ascension progressive avec une flamme quasi hypnotique.
De la juvénilité faussement victorieuse du jeune sorcier à sa terreur foudroyante face au balai qui se multiplie et qu’il ne maîtrise plus, la direction de François-Xavier Roth exprime toutes les facettes de L’Apprenti …  partition prodigieuse en avatars enchaînés et multiples, qui doit moins son attractivité jamais démentie depuis sa création de 1897-, à son sujet fabuleux qu’au traitement que lui réserve le génial orchestrateur. Toutes les alliances de timbres et la succession des épisodes se trouvent rééclairées et régénérées par un jaillissement permanent du scintillement instrumental. Une richesse sonore exaltante et trépidante qui avait déjà fait le miracle du concert vénitien, quand orchestre et chef donnaient avec Velléda, L’Apprenti sorcier à l’étage de la Scuola di san Rocco en 2011, devant les caméras de classiquenews.com (présent pour cet événement musical italien) : voir notre reportage vidéo : Velléda de Dukas révélé par Les Siècles et François Xavier Roth à Venise.

Voilà donc un nouveau disque qui dans le sillon de l’avancée scientifique sur instruments d’époque compose un bel apport pour notre connaissance désormais renouvelée du romantisme à la française, avec Rebel (Le Cercle de l’Harmonie), avec aussi le superbe disque des mêmes Siècles décidément très inspirés par les Français (Dubois dont l’ouverture de Frithiof) ou l’excellent volume des cantates du Prix de Rome de Max d’Ollone récemment ressuscitées, avec quel panache également – où l’on retrouve d’ailleurs la même Chantal Santon, dans Frédégonde, dont la Galeswinthe est d’une eau tout aussi pure et aérienne presque éthérée que sa Velléda dukasienne. Superbe disque défendu par un orchestre fabuleux et un chef d’une mesure et d’une tension inspirées. Incontournable. CD coup de coeur de classiquenews de décembre 2013.

Paul Dukas : Velléda (cantate), Polyeucte, L’Apprenti Sorcier. Les Siècles. François Xavier Roth, direction. Enregistrement réalisé en 2011 et 2012 (1 cd Les Siècles Live).

Livres. Xavier de Gaulle : Benjamin Britten l’impossible quiétude (Actes Sud)

Livres. Xavier de Gaulle : Benjamin Britten l’impossible quiétude (Actes Sud)   …
Voici la nouvelle édition d’un essai biographique paru en 1996 et actualisé à la faveur du centenaire Britten 2013. Cette ” impossible quiétude ” vient de l’obligation viscérale du compositeur à exprimer ce qu’il est profondément : un être libre soucieux de défendre sa différence… peut-être violé pendant son adolescence, Britten affirme dans son oeuvre non pas la nostalgie de l’innocence, trésor sacré de l’enfance, mais sa ” sublimation ” : une question éthique qui est au centre de son oeuvre et qui est magistralement démêlée dans cette étude à la fois exhaustive et très personnelle.

Un homme libre soucieux de sa différence …

britten_de_gaulle_actes_sud_britten_2013_benjamin_brittenIl ne saurait en être autrement car l’oeuvre et la vie de Britten n’appartiennent qu’à lui-même : singulières et uniques. Un goût pour le rapport texte-musique, une refonte du langage lyrique, sans ornement, sans pompe mais essentiel tourné vers le secret le plus intime des êtres, un festival dédié à son oeuvre (Aldeburgh), et en fond sonore et entêtant, telle une permanente humeur identitaire, la mer : né sur la côte Est de l’Angleterre (à jamais nostalgique de son cher Suffolk), Britten reste un homme attaché à la nature océane. La stature de ce pacifiste objecteur de conscience s’affirme pendant la guerre où il décide de s’exiler au Canada, accord tacite du gouvernement britannique sous condition qu’il y travaille comme compositeur et comme interprète : auteur surtout reconnu après la guerre avec Peter Grimes, Britten fut aussi un pianiste inspiré et un chef précis autant qu’électrisant, admiré de Dietrich Fischer-Dieskau ou de Janet Baker …Les entrées sont variées, parfois thématiques et toujours particulièrement pertinentes (Britten et ses interprètes, Britten et les compositeurs contemporains dont Chostakovitch, autre pacifiste forcené-, Britten et les poètes, Britten et ses librettistes, les sources d’inspiration chez Britten …).

L’organisation du texte suit la chronologie, indiquant période par période, les grandes oeuvres, leur contexte, leur enjeu esthétique, et surtout peu à peu, liée à une force de travail admirable autant qu’à une claire conscience de sa vocation, l’évolution de son art : marqué par l’épure, une certaine économie que traverse le goût pour la musique orientale.

Chaque opéra, de Peter Grimes à Mort à Venise (mais aussi toutes les oeuvres chambristes et symphoniques, les cycles de lieder…), est minutieusement présenté, analysé avec la finesse d’une écriture passionnée, pourtant soucieuse de clarté et d’accessibilité. Voici le livre référence sur Britten, opportunément réédité en 2013 pour le centenaire Britten.

Xavier de Gaulle : Benjamin Britten, l’impossible quiétude (Actes Sud 1996, réédition 2013). ISBN 978 2 330 02479 6. Parution octobre 2013.

Livres. Verdi РWagner par Timoth̩e Picard (Actes Sud)

Livres. Verdi-Wagner : Imaginaire de l’opéra et identités nationales …

Dès leur vivant, Verdi et Wagner n’ont pas manqué de susciter de vifs débats sur leurs esthétiques respectives ; c’est aussi à travers leurs profils contemporains opposés, une manière de confronter la culture germanique à celle méditerranéenne, le tempérament d’un Verdi non moins réformateur lyrique que son contemporain, l’inévitable Richard.

 

 

Livre événement, bicentenaire Verdi & Wagner 2013

Verdi-Wagner
Imaginaire de l’opéra et identités nationales

Timothée Picard

 

Les éléments de cette mise en comparaison seraient à peine provocateurs si l’équation ne relevait pas aussi d’une certaine vision (récupération) radicalisée voire extrêmiste, à la fois politique et sociétale : pour Thomas Mann, la culture allemande est résolument irréconciliable avec la civilisation méditerranéenne ; certainement marqué par le climat de guerre et l’antagonisme France-Allemagne, l’écrivain a façonné cette vision bipartite des deux clans ennemis : ce choc des civilisations dont Verdi et Wagner seraient chacun le représentant de deux partis affrontés. L’Europe a depuis éviter le prolongation de cette lecture militante, nationaliste voire guerrière des nations.
La perception des opéras des deux compositeurs n’est pas exempte d’une instrumentalisation liée aux idées et dogmes de l’époque. Or bien souvent, la compréhension de leur oeuvre dérive d’un malentendu dans ce contexte spécifique.

 

 

Verdi-Wagner à l’heure des nationalismes européens

 

picard_verdi-Wagner_opera_actes_sud_livre_septembre_2013Germanité contre italianità, méditerranéen ou nordique … les propositions sont nettement tranchées. Et l’auteur souligne combien la question de l’opéra suscite des dérapages discutables dans sa compréhension, contemporaine ou postérieure aux auteurs.
Il s’agit ici de relever les éléments de la réception des deux oeuvres lyriques les plus ambitieuses du XIXème : comment chaque écriture et conception musicale est-elle perçue en France, en Italie, en Angleterre et bien sûr en Allemagne ? Que manifeste-t-elle dans l’imaginaire de ceux qui la reçoive ?
Ainsi, le texte analyse en particulier la teneur des écrivains, musicologues et critiques qui se sont exprimés à l’endroit de Wagner et de Verdi, trouvant chez l’un comme chez l’autre, la manifestation de leur propre conviction.
Thomas Mann (les plus pages les plus captivantes), Nietzsche, déjà du vivant de Wagner, mais aussi le critique Hanslick (bête noire de Wagner qui le caricatura dans Les Maîtres chanteurs en un Bessmecker parfaitement imbécile) sont étudiés dans leur rapport à l’oeuvre des compositeurs. Les changements de postures sont nombreuses : de Nietzsche à Mann … tous deux ont d’abord été wagnériens admiratifs puis très critiques vis à vis de l’auteur du Ring.
La problématisation qu’implique le sujet est plutôt bien assumée : en relevant la pertinence sur le plan politique d’une opposition Verdi / Wagner, l’auteur se fait le témoin, de la récupération nationaliste que la confrontation suscite dans l’Europe des nations antagonistes au XIXème siècle et jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale (1945). Il reste étonnant que les esthétiques allemandes et italiennes se concrétisent ici: car on aurait plus imaginé événements historiques oblige, une querelle France/Allemange, à travers Debussy et Wagner par exemple (dualité cependant évoquée dans le texte).
En réalité, le goût pour les rivalités s’exprime dès avant, au XVIIIè, quand on opposait Gluck le germain à … Rameau… puis Gluck à Sacchini et Piccinni. Ainsi Napolitains contre allemands ou Italiens contre Français (là aussi une récurrence plus évidente et avérée avec entre autres la Querelles des Bouffons de 1752, opposant les Italiens et les Français) … Ce goût pour les querelles esthétiques développé en France, rejaillit dans toute l’Europe classique, romantique et moderne : comme si l’opéra, miroir des sociétés européennes manifestaient clairement la nature d’une situation belliqueuse jusque dans les conflits esthétiques que le genre n’a cessé de produire.
L’apport le plus intéressant du texte, très documenté sans être pédant ni érudit, demeure l’étude des résonances des joutes esthétiques auprès des écrivains : la littérature des lyricophiles et écrivains témoins mélomanes conscients des enjeux esthétiques est l’une des plus développées, surtout à l’endroit de Wagner … depuis Nietzsche et Baudelaire, les Mann, Claudel, Rebatet, Suarès, Rolland, puis plus proche de nous Fernandez (à propos de l’opéra baroque surtout Napolitain) paraissent ici dans toute la force de leur conviction/passion faite écriture toujours engagée et affûtée.

Face aux deux géants de l’opéra, quelle est la place de la France ? L’Europe s’est-elle trouvé un champion gaulois ? A travers les perceptions comparés, la lyre latine et méditerranéenne avec Verdi, et celle plus incontournable encore, nordique avec Wagner, suscite dès la fin du XIXè, un nombre croissant d’essais de toute sorte, de la part des écrivains comme des musicologues. Il est singulier que jamais un compositeur avant Wagner n’avait produit une telle littérature. Voici la mesure de ce phénomène et les aspects et valeurs clés pour en comprendre les apports comme les enjeux. Captivant.

 

Verdi-Wagner : Imaginaire de l’opéra et identités nationales par  Timothée Picard.  336 pages, Actes Sud. ISBN 978-2-330-02297-6. Prix indicatif : 22,80€

 

Livres. Harry Haskell : Les voix d’un renouveau. Editions Actes Sud (réédition 2013)

Livres. Harry Haskell : Les voix du renouveau Editions Actes Sud (réédition 2013)

En 1829, Mendelssohn recrée à Leipzig La Passion selon Saint Mathieu de Bach ; en 1832, Paris comptait déjà ses ” concerts historiques ” qui remontaient les oeuvres oubliées et perdues des compositeurs anciens et baroques…
On voit bien que l’intérêt pour l’interprétation des ouvrages du passé ne remonte pas à aujourd’hui. Cependant en relevant la question des instruments requis, de la recherche sur le style, la technique, les enjeux esthétiques et humains, le courant dit des baroqueux, déferlant sur l’Europe à partir des années 1970, a réussi à intégrer l’Histoire musicale ; le phénomène de société est devenu pensée majeure … la mode s’est muée en posture structurelle et analytique, pratique instrumentale et vocale essentielle dans l’approche des oeuvres anciennes et baroque mais aussi classiques, romantiques et même pour toutes les oeuvres pour lesquelles se posent la question de l’interprétation la plus juste. Ne faudrait-il pas alors parler de meilleure interprétation musicale et non plus de lecture “  authentique  “?

 

 

Harry Haskell, réédition actualisée

Les Voix d’un renouveau, version 2013

 

Haskell_Harry_renouveau_voix_actes_sud_Laurent_slaarsEdité en 1988 tout d’abord, le texte de Harry Haskell est ici traduit pour la première fois en français, ce qui a suscité des compléments nécessaires et une actualisation liée aux dernières avancées de la pratique “ historiquement informée “.
Certes les derniers Centres de recherche en France n’y sont que cités (CMBV et Palazzetto Bru Zane …) : il aurait été pertinent de consacrer aux courant français un chapitre tout aussi développé que pour Mendelssohn au XIXè, car c’est en France que se développe aujourd’hui, une nouvelle pensée musicologique et musicale, historique et esthétique, des oeuvres du passé.
De même, on reste étonné que l’orchestre Les Siècles fondé et dirigé par François Xavier Roth ou l’expérience formatrice et exemplaire à l’échelle européenne du JOA Jeune Orchestre Atlantique sur instruments anciens, n’y figurent pas, quand des artistes et chefs et leurs ensembles, pourtant moins décisifs, y sont copieusement remerciés…
Nonobstant ces limites, l’horizon parcouru permet cependant de revivre les étapes d’un mouvement majeur de l’interprétation musicale, vis à vis de toutes les oeuvres (et pas seulement baroques). 

Arnold Doltmesch, Wanda Landowska, Alfred Deller, mais plus anciens encore, D’Indy en France, pionnier des redécouvreurs de Rameau par exemple, s’illuminent ainsi d’une flamme nouvelle qui résonne jusqu’à nos oreilles contemporaines.
L’apport le plus pertinent du texte reste son évaluation nuancée du concept d’authenticité ; il remet en question de façon critique, le statut des instruments anciens : il ne suffit pas de jouer sur des instruments d’époque, ni de chanter selon les techniques avérées par les Traités pour réussir une interprétation… Encore faut il être capable de goût et de flexibilité comme d’instinct. ” Chanter pour convaincre “ dit William Christie, le pape de la révolution baroqueuse en France … On ne contestera plus à ” Bill le défricheur ” et le réinventeur si inspiré de Rameau entre autres que pour tout, prime d’abord la musicalité ineffable de l’interprète, seul capable de rendre vivant et touchant le répertoire ancien : “ Avant le concert, 95% de recherche et de technique ; pendant le concert, 95% de musique “. Tout est dit, et de magistrale manière.
Voilà qui rend tout aussi valides les démarches ” historiquement informées ” des orchestres modernes à l’épreuve du style ancien : ainsi Chailly à Leipzig, ainsi Abbado à Lucerne ou encore l’exceptionnel geste lumineux, analytique et si vivant du jeune Bruno Procopio (chef et claveciniste franco-brésilien), capable en 2012 et 2013 de réussir l’approche des oeuvres baroques françaises avec les instrumentistes de l’Orchestre Simon Bolivar du Venezuela à Caracas ! Incroyable défi qui ressuscite les exploits de la révolution baroqueuse à l’époque des Harnoncourt, Kuijken, Leonhardt, car les musiciens vénézuéliens sur instruments modernes découvrent actuellement et le jeu baroque et le répertoire baroque français (du Rameau essentiellement, c’est à dire le plus difficile).En restituant l’épopée de l’interprétation des musiques anciennes, le livre de  Harry Haskell récapitule des siècles d’approches critiques et polémiques  à propos des partitions et de leur interprétation. En soulignant les avancées et les prises de risques des plus inspirés, l’auteur nous offre en filigrane, les clés pour perpétuer le feu sacré, car … osons le dire, les nouvelles générations d’interprètes  pour la majorité, n’ont guère autant de tempérament ni d’audace que leurs ainés, véritable pionniers réformateurs,  il y a maintenant 40 ans … Lecture essentielle.

 

Harry Haskell : Les voix d’un renouveau. La musique ancienne et son interprétation de Mendelssohn à nos jours. Traduction de l’ américain et actualisation : Laurent Slaars. Parution : octobre 2013.  Editions Actes Sud, 384 pages. ISBN 978-2-330-00607-5. Prix indicatif : 30,00€

Livres. Stravinsky, le moderne éclectique (Actes Sud)

Livres. Bertrand Dermoncourt : Igor Stravinsky (Actes Sud). Opportunité volontaire…: au moment où Paris (et le monde) s’apprêtent à célébrer le centenaire du Sacre du Printemps de Stravinsky (créé sur la scène du Théâtre des Champs Elysées flambant neuf, un certain 29 mai 1913), Actes Sud publie une nouvelle biographie du génial autant que déconcertant Igor Stravinsky (1882-1971).

Il n’est pas créateur plus éclectique ni déroutant voire énigmatique que l’auteur du Sacre : la diversité de ses écritures d’une Å“uvre à l’autre ; la direction versatile de son profil esthétique (russe postromantique avec L’Oiseau de feu, puis symboliste expressif et fauve voire cubiste avec le Sacre ; néo classique avec Apollon musagète ou The Rake’s progress et Pulcinella  ou Oedipus Rex; et encore en fin de carrière et de parcours musical, atonal et dodécaphoniste dans Agon (ballet de 1957 conçu avec Balanchine), puis surtout Threni… ! L’esprit de surprise ou la géniale diversité de Stravinsky laisse pantois. Mais à chaque fois, une volonté de faire table rase du passé pour se réinventer constamment ! Un magistral pied de nez à la routine et aux partisans des systèmes répétitifs… Ses ballets ou ses formes indéfinissables entre théâtre, opéra, danse (Oedipus, Mavra, Noces …) indiquent clairement l’activité d’une pensée critique qui semble faire feu de tout bois pour toujours oser, brûler, reformuler. Un tel tempérament rénovateur ne pouvait que trouver sa place au sein de la fabrique artistique expérimentale et pluridisciplinaire de Diaghilev…

B. Dermoncourt: Igor Stravinsky

Stravinsky, moderne éclectique

stravinsky_dermoncourt_actes_sudLe texte biographique envisage le cas Stravinsky sous tous les angles de sa profonde et essentielle contradiction. Naturalisé française en 1934, Igor devient américain en 1945 : il était installé à Hollywood dès 1939. Voici donc le grand Stravinsky, tsar incontesté de l’avant garde, d’abord parisienne ensuite américaine dont la sensibilité aussi délicate et millimétrée qu’un oscilloscope, exprime toutes les variations d’un temps historique tourmenté : il a vécu les deux guerres européennes et même anticipé la première avec le génie que l’on sait : Le Sacre du printemps de 1913 augure les déflagrations apocalytpiques de l’année suivante. Au delà d’une approche toujours nouvelle (parfois au bord du pastiche et du cliché), le compositeur révolutionne la question de la temporalité en musique : non pas développer pour l’équilibre, mais précipiter et synthétiser pour l’expressivité. Stravinsky aime tout rassembler et concentrer son style souvent en moins d’une heure de temps. Déjà le Sacre, en 1913, marque la conception séquentielle et pourtant fédératrice où la structure organique de la cellule ou séquence réalise l’unité ” dramatique de l’Å“uvre”. C’est comme il l’a dit lui-même, le bourgeon d’un arbre qui croit et participe à son échelle de la cohérence globale.
Contemporain de Ravel dont la mort en 1937 le couronne définitivement roi de la modernité absolue, Stravinsky domine incontestablement l’écriture musicale américano-européenne jusqu’à sa mort en 1971.
Tout en suivant le parcours chronologique de l’Å“uvre, le texte met en lumière les rapports toujours ambigus cultivés au cours de ses coopérations artistiques: tel Diaghilev avec lequel se construit l’épopée exceptionnelle des ballets Russes… Stravinsky livre pour le directeur artistique et imprésario, plusieurs musiques éblouissantes (L’Oiseau de feu, Petrouchka, évidemment le Sacre, mais encore Apollon musagète et Le Baiser de la Fée…) avant de le lâcher pour Balanchine, et Cocteau… Le talent du compositeur est stupéfiant et magnétique ; le profil de l’homme plus complexe et irréductible. C’est un éclectique affûté, capable de comprendre avant les autres et synthétiser les courants contemporains simultanés. Le regard du maître (si perçant dans toutes les photos qui le représentent toujours habillé avec raffinement) ne cesse de scruter à l’horizon de la musique de façon permanente, dynamique et critique : les ferments de son futur : le compositeur voit non pas grand… mais loin. En semblant questionner toujours l’acte musical avant de choisir sa mise en forme, Stravinsky tire l’exercice de son art tel un cheminement sans fin riche d’une modernité aiguë dont il renouvelle sans cesse les manifestations. C’est finalement un réformateur infatigable. Le comble du moderne. Voyez ainsi la fascination intacte du Sacre, 100 ans après sa création parisienne. Aucune Å“uvre du XXème ne suscite un tel enthousiasme partagé et unanime (à part le Boléro de … Ravel, son contemporain justement).

B. Dermoncourt: Igor Stravinsky. Editions Actes Sud. Prix indicatif: 18,50 euros. ISBN: 978-2-330-01619-7. Parution : mai 2013.

Livres. Janine Reiss: la passion de la voix (Actes Sud)

Livres. Janine Reiss: la passion de la voix (Actes Sud)

Passion prédominante (… passion predominante…)… Comme Leporello dans Don Giovanni relate à Elvira ce qui excite au plus haut point la frénésie de son maître Don Giovanni : sa passion prédominante pour les jeunes damoiselles (air du catalogue), l’auteur reprend la formule pour souligner la passion de Janine Reiss pour … la voix humaine.

La passion prédominante de Janine Reiss

Janine Reiss: La voix humaine

par Dominique Fournier

Une dévotion même souveraine qui la conduit à travailler avec les plus grands chanteurs, participer aux opéras les plus ambitieux aux côtés des chefs les plus renommés dont… Karajan, Maazel, Ozawa, Levine. Justement, la claveciniste, pianiste et maître de chant s’engagea particulièrement, entre autres, pour le fameux Don Giovanni de Joseph Losey, (1978) faisant répéter soucieuse d’articulation comme d’intonation juste, les grands interprètes de l’heure, à la fin des années 1970: Ruggero Raimondi, Kiri Te Kanawa, Teresa Berganza, Edda Moser… Epoque bénie qui voyait diffusé au plus grand nombre par le truchement du cinéma, un certain âge d’or du chant mozartien.

Une vie pour l’art vocal

fournier_reiss_janine_reiss_actes_sud_livresEn couverture, une photo où Janine Reiss pose comme une diva: de fait à défaut de chanter, la magicienne du chant vocal savait tout obtenir d’une voix prometteuse, délivrant un enseignement et des conseils dont les cantatrices fameuses ont su tirer profit: aux côtés des déjà nommées et non des moindres, Maria Callas, Jessye Norman, Régine Crespin ; même Placido Domingo ou Luciano Pavarotti furent ses ” élèves ” attentifs… L’auteur récapitule sa carrière à l’époque de Rolf Liebermann et de Karajan; Reiss représente très vite malgré sa discrétion naturelle et fine, un nouveau standard de perfection vocale qui assure à la préparation des chanteurs, un niveau de prononciation et d’approfondissement des rôles, incontournables dans les années 1970 et jusqu’au début des années 2000: muse et pilier artistique de Liebermann puis de Gall à l’Opéra de Paris, Janine Reiss s’efface peu à peu à partir de l’avènement de Gérard Mortier à Paris. L’auteur dévoile quelques aspects de son enseignement devenu légendaire (seconde partie de l’ouvrage). La trame du texte et le contenu reprennent la matière d’émissions radiophoniques que les deux personnalités, auteur et pédagogue, eurent l’occasion de réaliser pour France Musique, en 2007 et 2008. Janine Reiss témoigne, se raconte (sous forme de propos rapportés), évoque les années d’accomplissement au service des productions ambitieuses ou pour les studios: Carmen, Mélisande, Manon (de Massenet) n’ont aucun secret pour cette subtile psychologue (ses jugements sur chaque héroïne sont une source d’informations voire  de révélations pour la compréhension de  chaque personnage sur la scène…). Proche de Karajan, de Levine, de Callas ou de Domingo, Janine Reiss rappelle la délicatesse et la discipline qui forge la magie des voix humaines et divines.
Réserve: le texte a peut-être manqué de relecture approfondie: il comporte des fautes, des répétitions et des erreurs (Le Dialogue des Carmélites, au lieu de Dialogues des Carmélites, page 90).

Tout cela n’ôte rien à la qualité et l’intérêt du texte initial où se précise le travail d’une orfèvre du chant, en particulier français.

La passion prédominante de Janine Reiss. La voix humaine par Dominique Fournier. Editions Actes Sud. Parution : janvier 2013. 160 pages. ISBN 978-2-330-01543-5. Prix indicatif : 17,00 euros.