LIVRE, annonce. André Tubeuf : RUDI : la leçon Serkin (Actes Sud)

SERKIN rudi la lecon serkin actes sud critique annonce livres classiquenews critique piano par classiquenews 9782330117306LIVRE, annonce. André Tubeuf : RUDI : la leçon Serkin (Actes Sud). Disparu en 1991, le pianiste né en 1903 en Bohème, avait tout de l’artisan sans effet, touchant par sa franchise, un métier simple et clair éclairant la leçon des grands germaniques et viennois : Beethoven, Haydn, Mozart, Brahms, sans omettre Bach, Chopin, et aussi la 2è école de Vienne (il a été l’élève de Schoenberg), et Reger. Son jeu rapide, lumineux a marqué les esprits qui l’ont suivi à travers ses concerts, ce qu’a vécu l’auteur dans un style précis et personnel qui témoigne d’une admiration,moins d’un texte biographique. Epoque oblige, Serkin le juif quitte l’Allemagne nazie pour les USA qui célèbrent son talent … électrique. Auparavant dans les années 1930, il s’est lié aux frères Busch, instrumentistes raffinés et… aryens, qui eux, n’ont jamais trahi leur ami, s’interdisant toute rupture au nom de la préférence aryenne.
Le texte Ă©ditĂ© par Actes Sud suit “RUDI”, Serkin, l’homme, l’ami, Ă©voque maintes anecdotes selon leurs rencontres, tentant de dresser Ă  travers la pluralitĂ© des chapitres et leurs thĂ©matiques hĂ©tĂ©rogènes (50 Ă©pisodes ainsi narrĂ©s), le portrait d’un musicien plutĂ´t intègre, entier, jamais uniquement virtuose, jamais exclusivement abstrait. Serkin, c’est la voie mĂ©diane, Ă©quilibrĂ©e d’un piano sans affèterie.
« André Tubeuf, dans ce livre au ton très intime, nous le rend tel qu’il n’a connu, entendu et aimé. Voici Rudi. La leçon Serkin. » précise l’éditeur.

 

 

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LIVRE, annonce. AndrĂ© Tubeuf : RUDI : la leçon Serkin (Actes Sud). Parution : fĂ©vrier, 2019 / 10,0 x 19,0 / 224 pages – ISBN 978-2-330-11730-6 / Prix indicatif : 18 €

LIVRE, critique. M. OFFENBACH nous Ă©crit (Actes Sud / Pal Bru-Zane).

offenbach figaro lettres offenbachnous ecrit actes sud critique compte rendu livreLIVRE, critique. M. OFFENBACH nous Ă©crit (Actes Sud / Pal Bru-Zane). L’annĂ©e OFFENBACH 2019 commence très bien grâce Ă  la publication par Actes Sud de cette collection de lettres Ă©crites par Offenbach, adressĂ©es au journal Le Figaro : le compositeur Ă©tait l’ami personnel du fondateur du journal Hippolyte de Villemessant (1810 – 1879, un an avant Offenbach). Les deux hommes Ă©taient voisins en Normandie, propriĂ©taire chacun d’une villa Ă  Etretat ; Ă  Paris, ils se frĂ©quentent dans les salons en vu… Une proximitĂ© qui en rendrait jaloux plus d’un aujourd’hui et qui dans la seconde moitiĂ© du XIXè, permet Ă  l’auteur d’OrphĂ©e aux enfers de s’expliquer auprès du public, Ă©voquer ses riches et rocambolesques soirĂ©es et fĂŞtes donnĂ©es dans son appartement de la rue Laffite oĂą figurent Bizet, DorĂ©, HalĂ©vy… ; de provoquer le dĂ©bat, susciter le scandale… positif, lui assurant une publicitĂ© avantageuse pour ses propres spectacles (par exemple lors de la crĂ©ation d’OrphĂ©e aux Bouffes-Parisiens en 1858). Le compositeur est une vedette, un auteur dont on parle, habituĂ© dĂ©sormais Ă  utiliser le media comme un tremplin, une tribune. D’autant que, comme le montre l’introduction et les textes ainsi regroupĂ©s, Jacques Offenbach ne manque ni de pertinence ni d’à propos ni de sens de la formule. Un gĂ©nie de la rĂ©ponse synthĂ©tique, dĂ©voilant aussi une intelligence des situations et du milieu musical et mĂ©diatique.
Le soutien se révèlera indéfectible, surtout après la défaite de 1870 quand Offenbach est conspué, traité comme un traître allemand… Villemessant veille à lui réserver une tribune utile pour sauver son honneur et défendre comme précédemment ses oeuvres.
L’apport de cette centaine de lettres et de textes sur des sujets divers, est d’autant plus précieux et éloquent que lire Offenbach dans ses mots, selon ses propres tournures, soulève le voile de la pensée du créateur ; c’est une immersion exceptionnellement proche voire intime dans la réflexion d’un musicien qui sut maîtriser sa communication, tout en exprimant avec clarté et souvent beaucoup d’esprit, ses convictions. L’acuité de l’analyse traite avec perspicacité l’actualité de son époque. Voilà qui rétablit le musicien dans son temps, le Paris des années 1860 et 1870, période politiquement éclectique qui s’est infiltrée dans la texture de ses ouvrages, textes et situations… Manquent cruellement toutes références à La Vie Parisienne, les Brigands, Fantasio, comme à sa muse et cantatrice favorite : Hortense Schneider. Lecture indispensable pour qui souhaite mieux comprendre la personnalité humaine et artistique d’un Offenbach que l’on réduit très souvent à sa verve comique.

Parmi l’abondante sélection de lettres et textes ainsi adressées et publiées dans la Figaro, soulignons la valeur de certains passages qui documentent au cœur du travail du compositeur, son caractère et sa personnalité artistique, un homme plein d’esprit, maniant la facétie et les traits d’humour avec une élégance qui nous semble aujourd’hui totalement perdue. Nombre de ses contemporains et non des moindres lui ont témoigné leur soutien voire leur admiration : lire ainsi la « sténographie conforme » c’est à dire le procès verbal, de l’assemblée extraordinaire de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques en février 1873, pour statuer sur le cas Offenbach, c’est à dire autorisation à lui donner raison pour diriger selon son souhait La Gaîté… (texte 54, en particulier la « plaidoirie » d’Alexandre Dumas fils, pleine de bienveillance amicale et de traits d’esprit…) ; de la même façon, l’affection confraternelle qu’Offenbach exprime à l’endroit du compositeur oublié, écarté alors, Rodolphe Zimmer (lettre 96) auteur d’une valse dont Offenbach se souvient des 8 premières mesures qui enchantèrent son enfance… ; enfin autre témoignages éloquents, le texte 87, qui témoigne des répétitions de Docteur OX (d’après la nouvelle de Jules Vernes), en janvier 1877 aux Variétés… posant le manteau, ne s’économisant en rien, malgré les affreuses douleurs causées par la goutte, le compositeur danse et virevolte sur la scène, indiquant aux solistes, aux chœurs, la juste expression, le bon déplacement… Laissant dans toutes les mémoires artistiques, son fameux « très bien, recommençons » comme un commentaire majeur, prière et ordre à la fois, prononcé par un monstre de travail et d’exactitude… Enfin, pour ne citer que quelques points essentiels d’un esprit remarquable, citons la lettre 99, dans laquelle Offenbach reprécise son intention au sujet de Madame Favart (janvier 1879) : il y récapitule son travail sur l’opéra comique, souhaitant le faire évoluer du vaudeville vers le drame léger à la Dalyarac, et Grétry, une comédie qui fusionne chansons, ensembles, dialogue; où le chant est aussi développé que le souffle orchestral… Ce texte très court qui vaut manifeste est l’un des plus passionnants à lire, dévoilant par l’auteur lui-même, son dessein esthétique et tout le travail compositionnel qui en découle. Offenbach, « Mozart des Champs-Elysées » (le formule est de Rossini), n’a-t-il pas en effet, redorer le blason de l’opéra-Comique français dans ce qu’il avait de plus noble, poétique, expressif ?

 

 

 

 

 

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CLIC D'OR macaron 200LIVRE, critique.  JEAN-CLAUDE YON : M. OFFENBACH nous Ă©crit (Actes Sud / Pal Bru-Zane) – Éditions Actes Sud Beaux-Arts / Palazzetto Bru Zane – Parution : janvier, 2019 / 11,0 x 17,6 / 480 pages – ISBN 978-2-330-11727-6 – Prix indicatif : 13€

https://www.actes-sud.fr/catalogue/musique/m-offenbach-nous-ecrit

 

LIRE aussi notre annonce du livre  JEAN-CLAUDE YON : «  M. Offenbach nous écrit » / Lettres du compositeur au Figaro – JACQUES OFFENBACH 2019 (Editions Actes Sud Beaux Arts)
http://www.classiquenews.com/livres-evenement-annonce-jean-claude-yon-m-offenbach-nous-ecrit-lettres-du-compositeur-au-figaro-jacques-offenbach-2019-editions-actes-sud-beaux-arts/

Livres, annonce. François Couperin (Actes Sud)

Francois_Couperin_portraitLivres, annonce. François Couperin (Actes Sud). En prĂ©vision de l’annĂ©e 2018, l’Ă©diteur Actes Sud publie une nouvelle biographie d’un auteur inspirĂ© par la fusion des styles – français et italiens (les fameux et si fertiles “GoĂ»ts rĂ©unis” : soit François Couperin (1668-1733) dont 2018 marquera le 350ème anniversaire. On reste mĂ©dusĂ© par l’enivrement sonore, hypnotique et intĂ©rieur des fameuses Barricades mystĂ©rieuse… un sommet de grâce poĂ©tique Ă©crit pour le clavecin (il faut absolument les Ă©couter par Bruno Procopio, d’une subtilitĂ© naturelle dĂ©sarmante : VOIR la vidĂ©o Les Barricades MystĂ©rieuses de Couperin par Bruno Procopio, clavecin Colesse de 1748 (Collection Laurent Soumagnac). Le chef et claveciniste Christophe Rousset reprend ici la plume (après un Rameau chez le mĂŞme Ă©diteur — paru en 2007), et s’appuyant sur sa connaissance musicale comme interprète, dĂ©livre son propre portrait de Couperin le Grand : « ensorcelant rĂ©vĂ©lateur », dont la carrière Ă  cheval entre deux règnes, celui long et solennel de Louis XIV, celui court et jouisseur du RĂ©gent, confirme un tempĂ©rament synthĂ©tique d’une profondeur inĂ©dite. Mais Ă  l’Ă©gal d’un Watteau (1684-1721), peintre de l’Ă©lĂ©gance et de la nostalgie absolues Ă  la fin du règne versaillais, Couperin indique une nouvelle sensibilitĂ© moins solennelle, plus intime et humaine, dans l’esprit galant de l’Ă©poque : une vision moins théâtralisĂ©e, plus individuelle, qui recherche l’expression de la conversation, moins de la reprĂ©sentation. Notre « Bach français » a la puissance inventive de son contemporain de Leipzig ; il a aussi l’élĂ©gance et la poĂ©sie humaniste du Saxon rĂ©sidant Ă  Londres : Handel. Mais il ajoute les vertus et qualitĂ©s de son gĂ©nie personnel : un raffinement intime unique Ă  son Ă©poque. Un sens de la couleur instrumentale qui annonce les grands coloristes modernes jusqu’Ă  Berlioz, Debussy, Ravel… Une Ă©criture qui parlant au cĹ“ur, berce l’âme et excite l’esprit. Prochaine critique du livre François Couperin Ă©ditĂ© par Actes Sud, dans le mag cd dvd livres de classiquenews, d’ici le 30 septembre 2016.

LIVRES : François Couperin (Actes Sud). Parution : Septembre, 2016 / 10,0 x 19,0 / 224 pages — ISBN 978-2-330-06585-0 — Prix indicatif : 18 €

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Livres, compte rendu critique. Erik Satie par Romaric Gergorin (Éditions Actes Sud, avril 2016)

satie erik actes sud livre review compte rendu critique livre CLASSIQUENEWS 9782330061333Livres, compte rendu critique. Erik Satie par Romaric Gergorin (Éditions Actes Sud, avril 2016). Pour son 150ème anniversaire, Satie est dĂ©fendu ici par un texte d’une limpide Ă©rudition dont l’apport essentiel s’intĂ©resse au contexte, milieu social, artistique et politique dans lequel Satie a tentĂ© de percer… L’auteur tente et rĂ©ussit Ă  souligner l’Ă©ternelle modernitĂ© du crĂ©ateur nĂ© en 1866, mort en 1925. Cette modernitĂ© se dĂ©voile pas Ă  pas, depuis la fameuse Ă©vocation de Proust, celui lui mĂŞme tĂ©moin observateur dans Les Plaisirs et les jours, oĂą la figure de Satie affiche son indiscutable et infaillible modernitĂ© y compris vis Ă  vis de Debussy (!). C’est après la mort du compositeur, l’apport non des moindres des amĂ©ricains pour lesquels Satie est la rĂ©fĂ©rence indiscutable du goĂ»t comme de l’expĂ©rience artistique : personnalitĂ© puissante satellisant autour de Dada, Picasso et Cocteau, Satie est le chaĂ®non manquant d’une Ă©quation qui permet Ă  John Cage entre autres, après la guerre (1949) de rĂ©aliser sa propre expĂ©rimentation de la modernitĂ© : en particulier Ă  partir de la dĂ©couverte et de son explicitation du manuscrit fondateur des Vexations, “exercice spirituel de 1893 (“un Ring des Nibelungen du pauvre”, dit Gavin Bryars, Ă©lĂ©ment de la mouvance rĂ©pĂ©titive, comme Steve Reich et Philip Glass).

Erik Satie ou l’inclassable modernitĂ©

CLIC_macaron_2014La Satimania aux States Ă©tait lancĂ©e : elle est depuis l’une des sources du mythe Satie. Lequel devrait dĂ©finitivement s’imposer en France, sa patrie qui lui refuse toujours une pleine et entière reconnaissance. Car le profil du compositeur avec sa collection de faux cols, de parapluies, comme sa production de cartons calligraphiĂ©s / enluminĂ©s, – dĂ©couverts dans le dĂ©sordre de sa chambre d’Arcueil après sa mort- dĂ©voilant tout un imaginaire fabuleusement tenu secret, dĂ©range ou dĂ©route, dĂ©concerte ou dĂ©soriente.
Atypique, inclassable, Satie est pourtant l’un des expĂ©rimentateur les plus passionnants de son Ă©poque, en marge des Debussy et Ravel. Son Ĺ“uvre est rare, intimiste (pas d’opĂ©ras ni de grandes pages symphoniques… quoique). L’homme Ă©tait un dĂ©pressif solitaire auquel on ne prĂŞte selon ses propres tĂ©moignages qu’une seule aventure amoureuse (aussi fugace que malheureuse), avec la peintre et muse Suzanne Valadon (1893, il a 27 ans). Ensuite plus aucune mention de liaison d’aucune sorte… comme c’est le cas du mystĂ©rieux Ravel.
Esprit mordant, critique, d’une ironie analytique affĂ»tĂ©e, Satie aurait pu ĂŞtre le premier des Dadas s’il n’Ă©tait pas venu prĂ©cĂ©demment. Lui qui soulignait le retard systĂ©matique de la musique par rapport Ă  l’avant-garde picturale, appelait de tous ses voeux Ă  suivre et Ă  s’inspirer des peintres et des plasticiens, une posture universelle, une vision Ă  360 degrĂ©s qui composent peut-ĂŞtre la clĂ© de sa facultĂ© Ă  inventer l’avenir… Qui d’autres que lui aurait pu crĂ©er et imposer naturellement comme le Chopin des Nocturnes et des Polonaises, le concept mĂŞme de Gnossiennes, ou de GymnopĂ©dies ? Il y a chez Satie un discours constant avec les autres disciplines de la pensĂ©e artistique, Ă©videmment la poĂ©sie et la littĂ©rature… 91 ans après sa mort, le cas Satie demeure toujours aussi percutant, comme une interrogation sur les formes musicales et sur le sens mĂŞme du mĂ©tier, d’une indiscutable justesse. Texte opportun dont la lecture se rĂ©vèle passionnante.

Livre Ă©vĂ©nement : Erik Satie par Romaric Gergorin (Editions Actes Sud, collection Classica ISBN 978 2 330 06133-3, mars 2016, 18 €, 170 pages). CLIC de CLASSIQUENEWS d’avril 2016.

Livres, Compte rendu critique. Le Concerto pour piano français Ă  l’Ă©preuve des modernitĂ©s. Ouvrage collectif (Editions Actes Sud, PBZ, septembre 2015)

concerto pour piano français 9782330053369Livres, Compte rendu critique. Le Concerto pour piano français Ă  l’Ă©preuve des modernitĂ©s. Ouvrage collectif (Editions Actes Sud, PBZ, septembre 2015). Prolongement d’un colloque dĂ©diĂ© qui s’est tenu en 2010, soit il y a dĂ©jĂ  5 ans, le prĂ©sent corpus collectif (soit 11 articles prĂ©sentĂ©s et contextualisĂ©s) interroge le genre du concerto pour piano français (romantique essentiellement), son estimation par les publics français et surtout parisien. L’idĂ©e d’une virtuositĂ© sĂ©duisante et attractive est loin d’ĂŞtre partagĂ©e en France car la seule exposition des performances d’un seul instrument (fut-il le piano capable grâce au jeu des deux mains de s’accompagner lui-mĂŞme sans avoir recours continument Ă  l’orchestre) finit par lasser voire ennuyer. Dans un contexte concurrentiel accru, oĂą c’est toujours la rĂ©ception des Germaniques (principalement Mozart, Beethoven, Mendelsshon, Schumann) qui posent problème dans le contexte des conflits franco-germaniques, certains cependant savent affirmer leur indiscutable verve expressive, rĂ©alisant enfin un saine rivalitĂ© avec les genres souverains au concert : l’ouverture, la symphonie et aussi les extraits d’opĂ©ras. D’autant plus que des jugements convergent pour trouver la seule Symphonie, bientĂ´t trop austère et d’un plan trop prĂ©visible, mĂŞme si elle est signĂ©e David, Onslow, Reber, surtout le Mendelssonien Gouvy. A part Beethoven, aucun symphoniste français ne parvient Ă  s’imposer, ce jusque vers 1840. Le courant romantique de 1830 profite ainsi au genre concerto : la France l’accepte plus naturellement contrairement au reste de l’Europe qui se passionne dĂ©jĂ  grâce Ă  Mozart, Hummel, Field… Depuis 1790, une forme entre concert et symphonie fait dialoguer l’Ă©lĂ©ment soliste avec un autre instrument sorti du rang (souvent le violon… comme l’atteste les concertos pour clavier de Stamitz, HĂ©rold ou de Viotti, avant le violoncelle chez Brahms). Il est clair alors que le Concert pour piano reprend les composantes qui font le succès contemporain de la Symphonie concertante, genre adulĂ© Ă  Paris, cultivant ce goĂ»t pour la pure virtuositĂ© partagĂ©e. C’est une virtuositĂ© divertissante (proche en cela de la Sonate brillante) en rien nourrie de conflits ou de tensions (Beethoven), opposant dans une dialectique fĂ©conde et inspirante pour les compositeurs (Liszt), piano et orchestre. Ainsi sont posĂ©es les caractĂ©ristiques du Concerto brillant (virtuose et dĂ©monstratif, toujours tripartites : vif / lent / vif) et du Concerto romantique (plus trouble, rĂ©solument symphonique, riche en contrastes et opposition : clavier / orchestre). Dans cette cartographie complexe oĂą les goĂ»ts s’affrontent, seul les Concertos de Chopin s’imposent Ă  Paris sans rĂ©sistance : une exception propre aux annĂ©es 1830 lĂ  encore. Et l’Ă©volution fĂ©conde du genre se rĂ©alise surtout de l’autre cĂ´tĂ© du Rhin grâce Ă  Schumann et Liszt, avant Brahms. Une seule exception française se distingue Ă  la lecture des nombreuses clĂ©s de comprĂ©hension : la figure rassurante et moderne pourtant, mozartien convaincu et actif : Camille Saint-SaĂ«ns dont les Concertos pour piano sont indiscutablement les plus originaux, puissants, sensibles, rĂ©ussissant une Ă©blouissante synthèse entre Beethoven, Liszt, Schumann. La mise Ă  jour de sources d’informations nouvelles comme l’Ă©tude des programmes de concerts en France entre 1828 et 1914 ; le choix thĂ©matisĂ© des questionnements (rĂ©ception des Concertos de Beethoven, Weber, Mendelssohn, Schumann Ă  Paris ; accueil des Concertos français en Belgique avant 1914 ; particularitĂ©s des derniers Concertos au carrefour des deux siècles XIXè et XXè, oĂą règne un savant Ă©clectisme : “acadĂ©misme de Massenet, exotisme de Saint-SaĂ«ns, modernitĂ© de FaurĂ©”… tout cela tĂ©moigne d’une constellation encore nĂ©buleuse que le temps et l’approfondissement sauront prolonger de nouvelles dĂ©couvertes et de clarifications dĂ©cisives. L’ensemble des contributions n’ambitionne pas une synthèse exhaustive sur le Concerto romantique tant la diversitĂ© des thĂ©matiques, et la profusion des donnĂ©es (Ă©tendue de la pĂ©riode analysĂ©e oblige) tendent Ă  diluer la première collecte de tendances. Au regard de la richesse des informations ainsi prĂ©sentĂ©es, le corpus esquissent un certains nombre de pistes Ă  explorer, de relations Ă  identifier, rendant plus passionnant encore le champ Ă  investir. Lecture incontournable pour qui veut comprendre la forme et les enjeux du Concert pour piano au XIXème.

 

Livres, Compte rendu critique. Le Concerto pour piano français Ă  l’Ă©preuve des modernitĂ©s. Ouvrage collectif (Editions Actes Sud, PBZ, septembre 2015). Septembre, 2015 / 16,5 x 24,0 / 432 pages. ISBN 978-2-330-05336-9. Prix indicatif : 45€.

Livres, compte rendu critique. Archives du concert. La vie musicale française à la lumière de sources inédites (XVIIIe-XIXe siècle)

actes sud palazetto archives du concert vie musicale francaise sources inĂ©dites XVIIIè XIX eme siecle patrick taieb etienne ajdin critique compte rendu livres classiquenews _ 9782330047948Livres, compte rendu critique. Archives du concert. La vie musicale française Ă  la lumière de sources inĂ©dites (XVIIIe-XIXe siècle) – Editions Actes Sud – PBZ. Peu Ă  peu l’historiographie du concert, conçu comme un Ă©lĂ©ment majeur de la pratique musicale dans la sociĂ©tĂ© française, et lui-mĂŞme emblĂ©matique d’un phĂ©nomène sociĂ©tal, musical, culturel, esthĂ©tique, et mĂŞme politique, s’organise, Ă  l’aulne entre autres du vaste chantier de recherche intitulĂ© « RĂ©pertoire de spermogrammes de concert en France » ou RPCF, oĂą le livret programme et la critique du concert sont dĂ©sormais estimĂ©s telles de prĂ©cieuses sources d’information et d’analyse. Le prĂ©sent livre est l’une des contribution de ce vaste mouvement d’investigation, pilotĂ© par un double coordination Ă©ditoriale: au total 5 chapitres / contributions Ă©clairent ainsi l’apport de ces nouvelles sources. Une nouvelle affiche annonçant un concert pour Le Concert Spirituel en 1754 (en encre rouge dont la signification est explicitĂ©e pour la première fois) ; les apports et informations nouvelles dĂ©livrĂ©s par une sĂ©lection de programmes de salles imprimĂ©s au XVIIIè manifestent en effet outre la grande richesse de ce nouveau fonds documentaires, la diversitĂ© des facettes du phĂ©nomène du concert tel qu’il est dĂ©veloppĂ© en XVIIIè et XIXème. Mais c’est surtout les deux derniers chapitres qui s’avèrent les plus passionnants, dĂ©voilant cette Ă©poque spĂ©cifique oĂą le concert, considĂ©rĂ© comme un loisir et un divertissement non nĂ©cessaire mais pratiquĂ© par l’Ă©lite sociale, Ă©tait l’objet d’une taxe solidaire reversĂ© aux pauvres : ainsi « le droit des pauvres » Ă©tait-il perçu sur chaque concert, quitte Ă  fragiliser davantage les producteurs, dĂ©jĂ  mis Ă  mal par des recettes insuffisantes. Berlioz, organisateur et producteur de ses propres concerts s’en Ă©tait plaint, non sans raison. Le droit des pauvres sera ainsi appliquĂ© sur chaque concert en France jusqu’en 1941. Aujourd’hui, la pratique nous sombre discutable d’autant qu’à l’époque, le théâtre n’était pas ainsi taxĂ©, du fait qu’il Ă©tait considĂ©rĂ© plus « utile » Ă  la sociĂ©tĂ© que… la musique et l’expĂ©rience du concert. Une discrimination culturelle qui paraĂ®t aujourd’hui aberrante. La prise en compte de cette fiscalitĂ© particulière met en perspective la conception du concert dans la France des XVIIIè et XIXè ; Ă  la lumière de notre Ă©poque, les enseignements de ces premières analyses, rĂ©vèlent l’évolution du concert Ă  travers les rĂ©gimes et les pĂ©riodes de l’histoire.

En fournissant aux chercheurs de nouvelles sources d’information, en apportant aussi les clés pour mieux les exploiter et les analyser, le livre « Archives du concert » souligne l’intérêt de cette nouvelle piste qui se présente à la recherche scientifique. Au regard des premières données, l’enjeu s’avère captivant. Et le contenu des prochaines découvertes, particulièrement prometteur.

Livres, compte rendu critique. Archives du concert. La vie musicale française Ă  la lumière de sources inĂ©dites (XVIIIe-XIXe siècle) – Editions Actes Sud, collection Beaux Arts. Mars, 2015 / 16,5 x 24,0 / 384 pages . CoĂ©dition Palazzetto BZ. ISBN 978-2-330-04794-8. Prix indicatif : 39€

 

Centenaire Dutilleux : Livres et cd

dutilleux-henri-biographie-pierre-gervasoni-actes-sud-critique-livres-classiquenews-review-bookLivres & cd, annonce. Centenaire Dutilleux. Henri Dutilleux par Pierre Gervasoni. C’est l’évĂ©nement annoncĂ© chez Actes Sud au dĂ©but de l’annĂ©e 2016 (parution : le 22 janvier 2016). De 13 Ă  93 ans, Henri Dutilleux (1916-2013) fut un compositeur engagĂ©, passionnĂ©, actif, un visionnaire voire un prophète, traducteur de l’invisible, inspirĂ© par la poĂ©sie et la littĂ©rature. Ainsi la nuit, Tout un monde lointain, Le temps l’horloge… tĂ©moignent d’une sensibilitĂ© singulière, aux Ă©quilibres et tonalitĂ©s tĂ©nues. Plus qu’un tĂ©moignage sur la personnalitĂ© qu’il a approchĂ©, l’auteur livre dans un texte biographique Ă  paraĂ®tre chez Actes Sud en janvier 2016, l’aboutissement d’un travail de collecte documentaire rĂ©alisĂ© pendant 7 annĂ©es : tĂ©moignages d’époque, coupures de journaux, lettres… En rĂ©ussissant Ă  recomposer le contexte, les enjeux artistiques et humains de chaque sĂ©quence de la vie et de la carrière du musicien, Pierre Gervasoni restitue le portrait de Dutilleux comme un roman Ă  plusieurs personnages, mais une fiction minutieusement recomposĂ©e oĂą chaque fait et rebondissement dramatique, repose sur un Ă©pisode avĂ©rĂ© et scrupuleusement vĂ©rifiĂ©. Travail d’enquĂŞteur, justesse de la plume, acuitĂ© et exigence du tĂ©moignage… Pour le centenaire Dutilleux en 2016, voici l’ouvrage de rĂ©fĂ©rence que nous attendions, entre essai et biographie. Prochaine critique dans le mag cd, dvd, livres de classiquenews.com.

 

 

 

DUTILLEUX - The Centenary Edition 7CD

 

Erato publie aussi un coffret remarquable offrant l’intĂ©grale des oeuvres de Dutilleux (The Centenary Edition, 7 cd) : ouvres orchestrales, vocales (Sonnets de Jean Cassou, San Francisco Night, Le temps l’horloge…), pour piano ; pour violoncelle et violon (Tout un monde lointain…) ; musique de chambre (Ainsi la nuit, Sarabande, Les Citations…), Le loup (d’après Jean Anouilh), MĂ©taboles, Mystère de l’instant… autant de joyaux musicaux, souvent dans des versions plus que convaincantes… PrĂ©sentation et critique complète du coffret The Centenary Edition sur classiquenews en janvier 2016.

 

Biographie, prĂ©sentation de l’oeuvre… Dossier spĂ©cial Centenaire Henri Dutilleux 2016. Disparu en mai 2013, Henri Dutilleux nĂ© Ă  Angers en 1916 affirme la plĂ©nitude de son propre langage Ă  32 ans, grâce Ă  sa Sonate pour piano de 1948. DĂ©diĂ©e Ă  son Ă©pouse pianiste, Geneviève Joy, sa muse, son pilier (qu’il perd cependant non sans douleur en 2009), la partition souligne l’architecte de la forme tendue et resserrĂ©e, essentielle et suggestive avec pour compenser l’effort de la concentration rationnelle voire conceptuelle, le tissu hĂ©doniste voire sensuel qui cultive un goĂ»t personnel pour le timbre, sa rĂ©sonance, sa couleur spĂ©cifique. Mort Ă  97 ans, Dutilleux fut jusqu’à sa mort vĂ©nĂ©rĂ© tel le plus grand compositeur français immĂ©diatement accessible, dont l’accessibilitĂ© fraternelle et intensĂ©ment humble comme viscĂ©ralement humaniste contrepointait l’abstraction dogmatique un rien trop cĂ©rĂ©brale voire arrogante d’un Boulez. LIRE notre dossier Dutilleux, centenaire 2016

 

 

CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2ème symphonie, Lemminkaïnen (ONBA, Paul Daniel, 2015, 1 cd ONBA Live, Actes Sud)

sibelius symphonie 2 retour de Lemminkainen onba bordeaux paul daniel direction actes sud musicales_cd_review_critique_compte rendu CLASSIQUENEWS cd review critique cd octobre 2015CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2ème symphonie, LemminkaĂŻnen (ONBA, Paul Daniel, 2015, 1 cd ONBA Live, Actes Sud). Suite de la collection initiĂ©e par l’Orchestre de Bordeaux et Actes Sud : un cycle de live dĂ©voilant la performance de la phalange bordelaise souvent Ă  l’Auditorium local dans des programmes destinĂ©s Ă  rassembler l’audience des mĂ©lomanes locaux ou cĂ©lĂ©brer des anniversaires incontournables. Evidemment pour les 150 ans de la naissance du plus grand symphoniste europĂ©en au XIXème avec Mahler s’entend, et pour la première moitiĂ© du XXè, l’ONBA et son chef Paul Daniel (depuis septembre 2013) se devaient de lire l’ardente vivacitĂ© de Sibelius dans un programme de fait très accessible : les milles sĂ©ductions de la Symphonie n°2, composĂ© en 1902 au moment oĂą Mahler rĂ©dige sa 5ème, amoureuse et si sensuelle- ; la Symphonie n°2 de Sibelius est une vaste fresque panthĂ©iste, d’un souffle irrĂ©pressible et irrĂ©sistible, ont Ă©tĂ© auparavant compris et magnifiquement servis par Bernstein le bacchique, ou Karajan l’Olympien. Ce dernier servi lui-mĂŞme par une prise de son exemplaire (voir chez ses enregistrements chez DG rĂ©cemment rĂ©Ă©ditĂ©s dans le coffret Edition Sibelius 2015, CLIC de classiquenews d’octobre 2015), Ă©crase la discographie d’autant qu’ici l’ingĂ©nieur du son prĂ©fère lisser et fusionner toutes les aspĂ©ritĂ©s de la partition, propre Ă  la recherche de couleurs d’un SibĂ©lius en communion Ă©troite avec les moindres frĂ©missements de la nature, nature matricielle, nature irrĂ©ductible Ă  toute expression qui la caricaturerait : entre l’organique dĂ©bridĂ© de Bernstein, et le contrĂ´le hĂ©doniste et si dĂ©taillĂ©, -palpitant- d’un Karajan, Paul Daniel s’appuie sur l’Ă©quilibre et la grande cohĂ©rence d’une sonoritĂ© solaire, avec un souci permanent des Ă©quilibres au point de gommer (comme la prise de son) les Ă©tagements sonores, la vitalitĂ© des contrastes entres les sĂ©quences et malgrĂ© la très grande caractĂ©risation de chaque pupitre.

 

 

Pourtant en verve et dĂ©taillĂ©, le chef Paul Daniel n’est pas un sibĂ©lien

Sibelius solennel, clinquant, dénaturé

ONBA_Paul-Daniel-Nicolas-Joubard-4--708x350Cependant, son Sibelius sonne solennel et pafois grandiose, quant les plus grands chefs sibĂ©liens sont restĂ©s organiques et frĂ©missants. C’est un Sibelius plus wagnĂ©risĂ© que proche de Tchaikovski (rĂ©fĂ©rence très prĂ©sente dans cette seconde symphonie). Le Sibelius de Daniel est ressenti et restituĂ©e comme une ascèse nettoyĂ©e de ses doutes, vertiges, gouffres pourtant inscrits et prĂ©sents dans la partition. Classique dans ses dĂ©veloppements et sa comprĂ©hension, Daniel s’entend Ă  gommer les Ă©carts qui contredise son souci d’Ă©quilibre, or la Symphonie n°2 (Allegretto) est un condensĂ© de toute la dĂ©marche esthĂ©tique de Sibelius, tiraillĂ© dans la croissance organique de la forme, entre organisation et dĂ©structuration, implosion et reconstruction : tout l’Ă©difice se nourrit de ses deux forces antinomiques mais indissociables et complĂ©mentaires. Le second mouvement tempo andante soufre d’une asthĂ©nie foncière, attĂ©nuation qui finit par lisser tous les plans et rĂ©duire les sĂ©quences pourtant nettement contrastĂ©es en une continuitĂ© dĂ©vitalisĂ©e : c’est le mouvement le plus contestable de cette approche certes originale mais qui frĂ´le le contresens. L’aspiration finale de ce 2è mouvement est comme dĂ©vitalisĂ©e, son effet irrĂ©pressible et viscĂ©ral d’aspiration (11’34), totalement gommĂ©, quel dommage. Trop lisse, trop conforme, trop rond dans son approche, nous voulons citer le dĂ©sir de rugositĂ© et de force primitive d’un Sibelius qui s’adressant Ă  son Ă©lève Bengt von Törne, et dĂ©signant comme illustration de sa dĂ©monstration des rochers de granit : “Quand nous les voyons, nous savons pourquoi nous capables de traiter l’orchestre comme nous le faisons”. DĂ©claration qui vaut intention esthĂ©tique pour toutes ses symphonies et qui est justement citĂ© dans la notice du livre cd. Epars, Ă©clatĂ©, fractionnĂ©, diluĂ©, la chef ne parvient pas Ă  maintenir un fil centralisateur dans le dĂ©roulement confus et pour le coup dĂ©sorganisĂ© du 3ème mouvement vivacissimo, pour le coup totalement dĂ©cousu. Ici le chef hors sujet semble assembler les Ă©pisodes sans en comprendre l’enchaĂ®nement ni la structure inhĂ©rente et souterraine : la logique sibĂ©lienne, organique, Ă  la fois Ă©clatĂ©e mais unitaire, lui Ă©chappe dĂ©finitivement. Le cycle est rĂ©duit Ă  une succession polie, plutĂ´t terne, oĂą le sens profond qui naĂ®t des contrastes enchaĂ®nĂ©s est absent. La formidable continuitĂ© avec le dernier mouvement et sa fanfare incandescente sont tout autant amollis, sans nerf, attĂ©nuĂ©, et sur un tempo dĂ©pressif : quel manque de passion (au sens oĂą l’entendait Benrstein : Ă©coutez en urgence ce que le chef amĂ©ricain, Ă©perdu, ivre, Ă©chevelĂ© fait autrement entendre). Que ce Sibelius sonne mesurĂ©, assagi, dĂ©vitalisĂ©. Paul Daniel n’est pas sibĂ©lien. Le geste est clair, articulĂ©, Ă©quilibrĂ© mais tellement timorĂ© : l’assemblage ne prend pas. Manque de vision globale de souffle prenant, incandescent, fulgurant. Le chef passe manifestement Ă  cĂ´tĂ©, dans un finale rien que dĂ©monstratif et grandiloquent, en dĂ©finitive lourd et presque racoleur, sans aucune fièvre. Quelle dĂ©ception et quelle incomprĂ©hension profonde de l’Ă©criture sibĂ©lienne.

 

 

Bon couplage que d’associer ici Ă  la Symphonie n°2, Le retour de LemminkaĂŻnen (1896) opus 22 de plus de 7mn, lui-mĂŞme Ă©pisode final de son cycle LemminkaĂŻnen, qui est une partition passionnante en ce qu’elle permet d’entendre l’assemblage progressif en une totalitĂ© organique Ă  partir d’Ă©lĂ©ments Ă©pars exposĂ©s au prĂ©alable comme prĂ©supposĂ©s. La construction du drame et son dĂ©roulement Ă©vitent toute redite, le point culminant sur le plan de l’expression correspond au final : ici doit se rĂ©aliser la reconstruction salvatrice du hĂ©ros qui a Ă©chappĂ© Ă  la mort et la rĂ©unification de son propre corps dit sa rĂ©surrection et sa victoire finale (Ă  la manière du mythe Ă©gyptien d’Osiris, dieu des morts qui ayant ressuscitĂ© comme le Christ est aussi dieu de la RĂ©surrection). Saisi comme le chant d’une chevauchĂ©e, ou comme l’Ă©veil d’un printemps, frĂ©missant grâce Ă  l’acuitĂ© des instrumentistes, Daniel semble trouver une plus juste vision ici, mais hĂ©las, l’enchaĂ®nement des Ă©pisodes confine Ă  la fraction : tout est magnifiquement dĂ©taillĂ© et caractĂ©risĂ© comme une mosaĂŻque de sĂ©quences Ă©parses. Mais la vision unitaire et fĂ©dĂ©ratrice qui fusionne les Ă©lĂ©ments en une totalitĂ© mouvante et indivisible… ? Dans l’Ă©noncĂ© dĂ©taillĂ©, le geste est sĂ©ducteur.Mais dans la continuitĂ©, la vision ne laisse pas de nous laisser dubitatif, dans une prise de son qui noie les Ă©tagements des pupitres. Etrange vision oĂą Sibelius sort plus dĂ©naturĂ© que grandi. Et ces tutti conclusifs rien que ronflants et dĂ©monstratifs. A bannir malheureusement. PrĂ©fĂ©rez nettement les approches autrement plus captivantes et justes de Bernstein et Karajan, toutes rĂ©Ă©ditĂ©es Ă  prix compĂ©titif pour l’anniversaire Sibelius 2015.

 

 

 

sibelius symphonie 2 retour de Lemminkainen onba bordeaux paul daniel direction actes sud musicales_cd_review_critique_compte rendu CLASSIQUENEWS cd review critique cd octobre 2015CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2ème symphonie, Le retour de Lemminkaïnen. Orchestre national de Bordeaux. Paul Daniel, direction. Live enregsitrement réalisé à Bordeaux en avril 2015. Collection ONBA Live, Musicales Actes Sud, parution : octobre, 2015 / 13,0 x 18,0 / 56 pages. ISBN 314-9-02807-012-5. Prix indicatif : 18, 62€

 

 

Livres, compte rendu critique. JĂ©rĂ´me Bastianelli. Georges Bizet (Actes Sud)

bizet, georges biographie portrait jerome bastianelli presentation review account of compte rendu critique du livre sur CLASSIQUENEWS livres critiqueLivres, compte rendu critique. Jérôme Bastianelli. Georges Bizet (Actes Sud). On pensait tout connaître de la vie et de l’œuvre de Georges Bizet (1838-1875 ; mort à 37 ans), l’auteur de l’inusable opéra Carmen (créé en mars 1875) qui lui valut bien des déboires et surtout une dépression, prolongeant l’échec d’à peu près tous ses ouvrages lyriques portés à la scène, au cours de sa courte vie : Bizet ne devait pas se remettre de la déception du peu d’intérêt pour sa Carmen, et il meurt quelques mois après la création, en juin 1875. Le texte d’un style fluide et très documenté éclaire les épisodes d’une existence besogneuse marquée essentiellement par l’absence de vrai succès musical. Un comble pour celui qui est aujourd’hui unanimement célébré et joué partout sur la planète pour Carmen. Bizet se dévoile ainsi en pianiste virtuose qui rechignant une carrière de concertiste, préfère l’enfer de la pédagogie à quelques élèves privés ; le musicien admire au delà de tout, Bach et Mozart. Son maître ne fut pas Halévy (avec lequel il étudia un temps la composition) mais Charles Gounod dont il suit à la trace chaque création, dont il connaît chaque note et chaque séquence instrumentale… Désireux de se faire un nom sur la scène lyrique, Bizet ose vainement l’Opéra, puis se tourne vers le Théâtre Lyrique et l’Opéra comique : nombre de partitions sont proposées Ivan IV, et même un chef d’oeuvre détruit, La coupe… d’autres, les Pêcheurs de perles ou La Jolie fille de Perth, à peine remarqués par un public boudeur et versatile. Sa Symphonie en ut (jaillissement de son jeune génie, composée en 1855) montre le cas d’un jeune prodige qui dépasse toutes les tentatives symphoniques à son époque ! Et dire que la partition n’ a été découverte et créée qu’au XXème siècle (1935).

Le tempérament Bizet

Pourtant Bizet, Prix de Rome (en 1857) fut un orchestrateur de gĂ©nie, dont la sensibilitĂ© reste exceptionnelle Ă  son Ă©poque. Nietzsche, dans le conflit qui l’oppose Ă  Wagner en fera son champion : soulignant la lumière du premier contre les brumes coupables du second. A travers cette rĂ©cupĂ©ration esthĂ©tique, on voit bien que le cas Bizet rĂ©siste Ă  toute rĂ©duction et Ă  tout Ă©tiquetage : non l’auteur de Carmen ne se rĂ©duit pas Ă  ce seul opĂ©ra qui clĂ´t une vie difficile et frustrante. De pages en page, Ă  travers les quatre chapitres (“Orchestre, Piano, Théâtre, DestinĂ©es“), la prĂ©sentation des oeuvres et leur analyse première dĂ©voilent enfin un tempĂ©rament raffinĂ©, qui porte en lui, les promesses de la tradition française, portĂ©e vers la transparence, le raffinement instrumental, la couleur et la construction dramatique. MĂŞme Berlioz loua le gĂ©nie du jeune Bizet (lequel assure la partie de piano lors des rĂ©pĂ©titions pour la crĂ©ation de L’enfance du Christ). Le portrait affirme une invention puissante, dopĂ©e Ă  l’échec, dĂ©sireuse de dĂ©passement, et porteuse d’accomplissement. Il n’y a pas comme il est indiquĂ© au verso du livre et de façon surprenante et incorrecte, ce «  compositeur lyrique indĂ©cis ». Toute sa vie, Bizet fut inspirĂ© par le feu sacrĂ©, malgrĂ© sa bonhommie naturelle et son naturel aimable : sans cette autodĂ©termination qu’exprime bien le texte dans sa globalitĂ©, l’auteur de Carmen n’aurait jamais pu accouchĂ© d’un tel chef d’oeuvre en mars 1875.

Livres, compte rendu critique. Jérôme Bastianelli. Georges Bizet (Actes Sud, collection Classica). Parution : septembres 2015. 176 pages. ISBN 978-2-330-05306-2. Prix indicatif : 17,80€.

LIVRES. Reynaldo Hahn, un Ă©clectique en musique (Actes Sud)

reynaldo-hahnLIVRES. Reynaldo Hahn, un éclectique en musique (Actes Sud). Le salonard précieux maniéré rien que superficiel gagne ici de nouveaux galons : ceux d’une réhabilitation argumentée qui fait paraître enfin le génie musical. Sous la direction de Philippe Blay, voici le vénézuélien Reynaldo Hahn (1874-1947) dépoussiéré de tous les aprioris qui avaient réussi à dénaturer l’image originelle. L’élève de Massenet brille d’un nouvel éclat que chaque page et chaque contribution colore différemment soulignant la contribution majeure du critique, conférencier, du professeur de chant (à l’Ecole Normale juste fondée par Cortot en 1920), du chef d’orchestre et du directeur de l’Opéra de Paris sans omettre la diversité des dons du compositeur (mélodies, musique de chambre, oratorios, opéras, recueil pour piano.)… Le titre éclaire les multiples facettes d’un tempérament fécond qui reste difficile à classer. Eclectique certes mais si profond et juste.  Hahn y scintille comme un diamant aux multiples facettes. Son miroitement fait sa valeur : la multiplicité de l’homme est parfaitement exprimée dans ce cycle de contributions décisives.

hahn_reynaldo_05portrait peintHahn conscience artistique de son temps. Outre les chapitres – passionnants- dĂ©diĂ©s aux oeuvres et Ă  la personnalitĂ© plus qu’attachante du compositeur (qui fut aussi un chanteur aussi distinguĂ© que subtil interprète de ses propres oeuvres comme de celles des autres), c’est surtout, vrai sujet  et grande rĂ©vĂ©lation de l’ouvrage collectif,  la culture mobile et remarquable du Reynaldo Hahn intime qui s’affirme : elle nourrit  par exemple tout le chapitre ressuscitant sa relation Ă  Marcel Proust, dĂ©voilant un jeu fertile d’échanges, de partages, de visions larges et complĂ©mentaires, un appĂ©tit et une curiositĂ© exceptionnels. Passion amoureuse d’abord entre 1894 et 1896 et qui transparaĂ®t  en un miroir Ă  clĂ©s  dans Un Amour de Swann, elle-mĂŞme prĂ©ambule ensuite Ă  une indĂ©fectible amitiĂ© ; du reste on comprend ainsi comment Hahn mondain parfait, c’est Ă  dire profond et pertinent, fut en rĂ©alitĂ© « le pĂ©riscope et le pariscope » (excellente formule relevĂ©e dans le texte) du Proust reclus et maladif. C’est aussi Hahn qui inspire au gĂ©nie littĂ©raire du siècle, cette habile et complexe correspondance entre les arts, surtout entre musique et peinture, langue poĂ©tique dont Hahn eut lui aussi la maĂ®trise totale ;  ses propres chroniques sur le théâtre, les expositions et donc les tableaux prĂ©cisĂ©ment dĂ©crits et commentĂ©s donnent la mesure d’une sensibilitĂ© exceptionnellement dĂ©veloppĂ©e et vive, celle du « littĂ©rateur mĂ©lomane » que dĂ©tache avec tendresse et sincĂ©ritĂ©, l’admiration de Proust. La fameuse Sonate de Vinteuil n’aura dĂ©sormais plus de mystère, les nombreuses rĂ©fĂ©rences prĂ©valant Ă  sa genèse y Ă©tant enfin prĂ©cisĂ©es…

 

 

 

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Dans le sillon de Liszt et mieux que Christophe de Romain Rolland, Hahn et Proust incarnent une pensĂ©e curieuse et imaginative Ă  deux cerveaux qu’attestent leurs appĂ©tits livresques, revivifiant mieux que les frères Goncourt, l’activitĂ© de Bouvard et PĂ©cuchet de Flaubert. Au tudesque de son nom contredit / enrichi par le sourire latin de son prĂ©nom, l’auteur de La CarmĂ©lite, L’île du rĂŞve, Ciboulette, de Nausicaa, de La Colombe de Bouddah, de la Reine de Sheba et du Marchand de Venise (qui ne sera naturalisĂ© français qu’en 1912!) surgit comme l’incarnation du goĂ»t le plus sĂ»r que rĂ©active toujours une sensibilitĂ© aiguĂ« au carrefour de arts sans privilĂ©gier aucun si ce n’est en tĂ©moigner la correspondance dans sa langue la plus raffinĂ©e conforme Ă  sa nature artistique : la musique.

CLIC_macaron_2014Plus rien du Hahn enchanteur, orfèvre, prophète pour une fusion dialoguée des arts ne vous sera désormais caché, et le livre édité  par Actes Sud  répare bien des lacunes sur une formidable pensée esthétique. Mozartien lumineux nostalgique (qui dirigea Don Giovanni à Salzbourg en 1906),  Reynaldo Hahn surgit dans la diversité de son immense génie. Lecture capitale. Logiquement CLIC de classiquenews de juin 2015.

 

 

LIVRES. Reynaldo Hahn, un Ă©clectique en musique (Actes Sud). Actes Sud Beaux-Arts, Palazzetto Bru Zane. Parution : Avril, 2015  – 16,5 x 24,0 / 504 pages. ISBN 978-2-330-04803-7 Prix indicatif : 55, 00€

 

 

Livres. Jean-Yves Clément : Alexandre Scriabine (Actes Sud)

scriabine-piano-jean-yves-clement-actes-sud-livres---classiquenews-janvier-2015Centenaire Scriabine 2015. Livres. Jean-Yves ClĂ©ment : Alexandre Scriabine (Actes Sud). CrĂ©ateur et gĂ©nie pour le piano, Ă  l’Ă©poque de “la charnière du bousculement des mondes entre le XIXème et le XXème siècles”, l’Ĺ“uvre du russe Scriabine s’impose Ă  nous dans ce rĂ©cit souvent enflammĂ© (on ne saurait faire moins s’agissant du compositeur ainsi servi), subjectif, partisan et argumentĂ©, qui inscrit Scriabine comme un “moderne”, rĂ©solument original et inventeur : moins solitaire hallucinĂ© que vĂ©ritablement visionnaire, prolongeant Liszt pour mieux prĂ©parer Prokofiev et Stravinsky (sans omettre donc Szymanowski, Schönberg, Bartok, Cage et mĂŞme Stockhausen ! Qu’on se le dise…). Tout son ĂŞtre et surtout sa pensĂ©e (largement Ă©lucidĂ©e par ses propres Ă©crits : ses fameux Carnets, sorte de journal artistique et esthĂ©tique) tendent vers l’absolu, l’idĂ©al : une vision hyper romantique de l’artiste, traducteur des mondes invisibles, guide vers les sphères inaccessibles.

 

Pour le centenaire Scriabine 2015

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Alexandre Scriabine (1872-1915) le magnifique… l’Ă©lève de TaneĂŻev et Arenski, au Conservatoire de Moscou (dont il devient ensuite professeur Ă  partir de 1898 , puis dĂ©missionne en 1902), auteur en 1907 du fameux Poème de l’extase (version orchestrale), puis de PromĂ©thĂ©e (Moscou, 1911) fait dĂ©border l’acte musical aux frontières de la philosophie et mĂŞme de la thĂ©osophie. Son cheminement spirituel personnel croise enfin le penseur soufi Inayat Khan, une rencontre dont tĂ©moigne sa dernière oeuvre d’envergure Mystère… laissĂ©e inachevĂ©e. Mais ce dont tĂ©moigne pour sa part le texte, c’est que de son vivant, l’homme aussi audacieux et fantasque fut-il, a rencontrĂ© son public : il a su rentrer en rĂ©sonance avec de nombreux spectateurs et mĂ©lomanes venus l’applaudir, lors de tournĂ©es triomphales (concerts en Allemagne, Hollande, Londres, Russie et Ukraine…). Le texte croise vie amoureuse (autour de ses deux compagnes successives Vera Ivanovna Issakovitch puis son Ă©lève au piano Tatiana de SchlĹ“zer) et parcours du compositeur dont pivot de l’Ĺ“uvre pianistique, l’inestimable Sonate n°5.
En chantre des harmonies supĂ©rieures, Scriabine milite pour son art Ă  la fois mystique et synthĂ©tique. Sa langue est celle de prophètes ; son Ă©criture sait cultiver les aphorismes et l’ivresse thĂ©orique (Ă  ce titre, il faut lire les pages Ă©voquant les 3 Symphonies de Scriabine… connues malheureusement des seuls spĂ©cialistes), elle trouve des sonoritĂ©s inĂ©dites, une coloration futuriste qui annonce dĂ©jĂ  ici et lĂ … Ligeti. C’est une figure singulière au tempĂ©rament bien trempĂ© oĂą le charme et l’extase, le souffle, la plĂ©nitude et l’infini affleurent et s’incarnent en une Ă©criture des plus inspirĂ©es.

CLIC_macaron_2014Le centenaire 2015, celui de la mort de Scriabine s’ouvre sous les meilleurs auspices grâce Ă  ce texte riche et copieux, dont le commentaire sait prĂ©senter toutes les pièces majeures pour le piano et les partitions symphoniques. Un Scriabine introspectif et d’autant plus nĂ©cessaire qu’il Ă©claire la personnalitĂ© comme l’Ĺ“uvre, guide apprĂ©ciable en cette annĂ©e de cĂ©lĂ©bration.

Jean-Yves ClĂ©ment : Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères (Actes Sud). parution : janvier 2015. ISBN : 978 2 330 03904 2. 18,50 €

Livres. Joseph Haydn par Frédéric Gonin (Actes Sud)

actes sud joseph haydn biographieLivres. Joseph Haydn par FrĂ©dĂ©ric Gonin (Actes Sud). Le bon papa Haydn, Ă  Vienne : jovial, poli, diplomate, mesurĂ©, Ă©quilibrĂ© en tout, surtout dans son caractère et naturellement dans sa musique fut comme le dĂ©voile cette biographie bien trempĂ©e, une personnalitĂ© affirmĂ©e, sĂ»re de son mĂ©tier et de ses compĂ©tences, d’une audace et d’un humour portĂ©s par une Ă©ducation parfaite qui rendait son commerce et sa compagnie, totalement dĂ©lectables. Inventeur du quatuor Ă  cordes, au point de placer Vienne au sommet des villes europĂ©ennes les plus Ă©lĂ©gantes et les mieux productives, approfondissant comme nul autre avant Beethoven, le genre symphonique et la musique de chambre, Haydn prend ici une stature de pionnier, de visionnaire, de dĂ©fricheur voire de dĂ©fenseur de sa corporation, n’hĂ©sitant pas Ă  revendiquer le maintien d’avantages liĂ©s Ă  sa charge pour lui et ses confrères de l’orchestre, auprès du prince Esterhazy, son employeur dans la pĂ©riphĂ©rie de Vienne…

 

 

 

Joseph Haydn :

conservateur mais hyperactif et visionnaire

 

haydn_joseph_aristoDommage cependant que l’auteur lyrique ne soit pas plus Ă©voquĂ©, expliquĂ©, explicitĂ© car Haydn avant Mozart, justement pour la Cour des Esterhazy et le théâtre du palais d’Esterhaza, fut fĂ©cond en matière d’opĂ©ras italiens, en particulier dans le genre buffa et comique : c’est lĂ  le pan de la recherche Ă  approfondir et la source de futures dĂ©couvertes (qui rend d’ailleurs inestimables le legs discographique que signa Antal Dorati, pilote passionnant d’une intĂ©grale lyrique chez Decca). C’est une veine poĂ©tique d’une infinie subtilitĂ© que Haydn prit soin de cultiver tout en sachant qu’il ne pouvait pas concurrencer le gĂ©nie de Mozart dans ce domaine… Plus significatif, les commentaires sur la musique vocale sacrĂ©e comprenant Ă©videmment le genre de l’oratorio (très tĂ´t abordĂ©) et surtout ses messes et cantates, particulièrement destinĂ©es Ă  la ferveur de sa patronne Ă  Esterhaza toujours, et qui tĂ©moignent d’un gĂ©nie toujours mĂ©sestimĂ©, car encore ici, Haydn souffre d’une supĂ©rioritĂ© concurrente, non plus celle de Mozart (quoique) mais de son propre frère Michael Haydn, alors maĂ®tre de chapelle très actif pour la Cour du Prince-Archevèque de Salzbourg. La personnalitĂ© complexe du faux conservateur Haydn transparaĂ®t avec finesse et nuances. De quoi rĂ©habiliter la stature d’un Haydn rĂ©formateur et concepteur de premier plan, Ă  l’Ă©gal de Mozart et de Beethoven Ă  venir,  dont la force d’invention explique qu’il reste l’une des personnalitĂ©s musicales les plus cĂ©lĂ©brĂ©es (Ă  juste titre) de son vivant.

 

CLIC D'OR macaron 200La lecture est d’autant plus aisĂ©e, et l’apport synthĂ©tique, Ă©loquent… que l’approche a Ă©tĂ© remarquablement conçue ; thĂ©matisĂ©e, elle est complĂ©mentaire et exhaustive charpentĂ©e en quatre grandes parties : 1) La vie tout d’abord (premières annĂ©es, au service du prince Esterhazy, un homme libre) ; 2) la personnalitĂ© (le conservateur, l’homme simple et modeste…  ; enfin 3) le style (une constante volontĂ© de renouvellement, le style galant, la notion de classicisme, les Ă©lĂ©ments du style haydnien ; puis, 4) l’Ĺ“uvre (la musique symphonique, la musique de chambre, l’ouvre pour clavier, la musique vocale profane et sacrĂ©e …). ComplĂ©tĂ© par une chronologie et une sĂ©lection bibliographique et discographique, voici l’un des meilleurs textes de la collection ” classica “  Ă©ditĂ©e par Actes Sud.

 

 

Livres. Joseph Haydn par Frédéric Gonin (Actes Sud). ISBN 978-2-330-03405-4. Parution : septembre 2014.

 

 

Livres. Alex Ross : Listen to this, la musique dans tous ses Ă©tats (Actes Sud)

alex-ross-listen-to-this-musqiue-classique-critique-alex-ross-actes-sud-compte-rendu-critique-classiquenewsLivres. Alex Ross : Listen to this, la musique dans tous ses Ă©tats (Actes Sud). MĂ©moriser tout Mozart sur son lecteur MP3 (au total 9,7 Go), en concevoir autant de playlists thĂ©matiques (n’Ă©coutez que les adagios, les Kyrie…) ; suivre un instrumentistes du Los Angeles Philharmonic pour en dĂ©voiler la facultĂ© d’adaptabilitĂ© Ă  tous les rĂ©pertories (suscitant ainsi l’admiration du compositeur Thomas Adès…) ; constater les apports indiscutables de la dĂ©matĂ©rialisation de la musique classique grâce Ă  internet (lire l’excellent chapitre “Les machines infernales”) ; Ă©grainer en illustrations sonores prĂ©cisĂ©ment choisis, l’histoire de la basse continue Ă  travers les âges (“Chaconne, lamento et walking blues”)… voilĂ  autant de regards et entrĂ©es subjectifs qui font ici une vision et une comprĂ©hension profonde, sincère, passionnĂ©e (donc passionnante) de la musique classique. Alex Ross, chroniqueur et journaliste au New Yorker retrouve dans ce second opuscule (après le non moins excellent The rest is noise (2010, Actes Sud) d’une libertĂ© de ton (qui lui donne au demeurant sa viscĂ©rale cohĂ©rence), une facilitĂ© argumentĂ©e sur des sujets variĂ©s ; dĂ©complexĂ©e, juste, prĂ©cise, l’explication du classique y gagne Ă©videmment en clartĂ©, en originalitĂ© d’approche, rĂ©conciliant pour beaucoup : classique et technologie ; culture ancienne, baroque et romantique, et ambiance sonore de son enfance / adolescence (pop, rock, new age, jazz…).
La partie centrale regroupe pas moins d’une douzaine d’Ă©vocations-portraits de musiciens morts ou vivants : compositeurs, chefs, pianistes, rockeurs, chanteurs, auteurs-compositeurs… autant de prĂ©ludes aux trois hommages (les mieux sentis) Ă  trois immenses tempĂ©raments musicaux : Bob Dylan (I saw the light, sur les traces de Bob Dylan), Lorraine Hunt Lieberson (la soprano tragique emportĂ©e par un cancer, en juillet 2006, – Phèdre du siècle, dans Hippolyte et Aricie de Rameau au Palais Garnier sous la direction de William Christie), le dernier Brahms.

alex-rossEclectique sans pĂ©dantisme, cultivĂ© mais accessible, Alex Ross distille ici son art majeur ; et mĂŞme s’il manque parfois des Ă©lĂ©ments importants pour mieux juger et prendre parti sur les thèmes et les personnalitĂ©s abordĂ©es, la plume de l’AmĂ©ricain curieux, rĂ©tablit journalisme avec information, sans les rĂ©cupĂ©rations et instrumentalisations nĂ©fastes pour le genre et surtout la patience du lecteur. Listen to this est paru outre-Atlantique en 2010, l’annĂ©e oĂą Ă©tait traduit son premier ouvrage chez Actes Sud, The rest is noise.

Alex Ross : Listen to this, la musique dans tous ses Ă©tats (Actes Sud). Traduit de l’amĂ©ricain. Parution : janvier 2015. ISBN : 978 2 330 02688 2. Prix indicatif : 29 € ttc.

Livres. André Tubeuf : Hommages (Actes Sud)

tubeuf-andre-hommages-actes-sudLivres. AndrĂ© Tubeuf : Hommages (Actes Sud). Au fil du temps Ă  travers son activitĂ© de chroniqueur, l’auteur selon les Ă©vĂ©nements de l’actualitĂ©, – hĂ©las souvent des dĂ©cès -, a Ă©crit sur les dernières dĂ©cennies, plusieurs portraits hommages d’artistes, souvent des interprètes de premier plan. On regrette que l’Ă©diteur n’est pas pris soin de prĂ©ciser pour chaque texte, le contexte de parution, en particulier la date de publication : les rĂ©fĂ©rences du texte en auraient gagnĂ© plus de clartĂ©. NĂ©anmoins voici une collection de portraits hommages oĂą chefs, chanteurs – surtout les divas du XXème siècle, quelques pianistes et instrumentistes dĂ©filent au fil des pages. Les citations nombreuses des disques – souvent des gravures lĂ©gendaires qui ont marquĂ© les esprits des mĂ©lomanes, Ă©clairent pour chacun, ce en quoi il a marquĂ© les esprits curieux, l’oreille du narrateur qui Ă©crit en tĂ©moin souvent Ă©merveillĂ© par le mystère d’une voix, la carrière d’un chef, le jeu d’un instrumentiste… De sorte qu’après la lecture attentive de chaque Ă©vocation, le lecteur peut se constituer une mĂ©moire sonore de base, dĂ©cisive pour sa propre culture de mĂ©lomane et de discophile. Sans trop cĂ©der Ă  la nostalgie systĂ©matique du “bon vieux temps”, il s’agit quand mĂŞme pour la plupart, d’artistes ayant fait carrière au cours du XXè : des gloires qui ont marquĂ© lĂ©gitimement les scènes lyriques des théâtres et l’histoire du disque( et souvent trop peu de talents contemporains : Jonas Kaufmann rĂ©Ă©quilibre la tendance…). Ainsi en couverture, trois chanteuses incarnant l’âge d’or du chant mozartien – diseuses, musiciennes et actrices en complicitĂ©, dans l’immĂ©diat après-guerre : Irmgard Seefried, Elisabeth Schwarzkopf et Sena Jurinac dans les Noces de Figaro (Nozze di Figaro) de Mozart au festival de Sazlbourg 1948.

Voix et baguettes lĂ©gendaires…

Pour chaque portrait de divas, un regard affĂ»tĂ© sur ses qualitĂ©s vocales, sa prĂ©sence scĂ©nique, le secret d’une interprète saisissante, et donc  les jalons de sa carrière lyrique au disque comme sur la scène : voyez plutĂ´t le niveau des intĂ©ressĂ©es : Victoria de los Angeles, Anna Caterina Antonacci, Hildegard Behrens, Maria Cebotari, Anita Cerquetti, Ileana cotrubas, Lisa della Casa, Katleen Ferrier, Edita Gruberova, Hilde GĂĽden, Lorraine Hunt… et combien d’autres, plus loin dans la liste alphabĂ©tique : Joan Sutherland, Renata Tebaldi, Julia Varady … jusqu’Ă  Rachel Yakar. Une absente de poids : Callas … ou sa doublure Gencer. Mais ce dictionnaire qui range les articles par ordre alphabĂ©tique ne prĂ©tend pas Ă  l’exhaustivitĂ©, plutĂ´t Ă  la pertinence et Ă  l’Ă©motion, et comme nous l’avons dit au tĂ©moignage… dont l’Ă©criture et la plume entendent conserver ce frĂ©missement et ce trouble vĂ©cu (heureux tĂ©moin) par celui qui en Ă©voque le souvenir encore Ă©mu.
CĂ´tĂ© pianistes : Leif Ă–ve Andnes, Daniel Barenboim, Emil Guilels, Lili Kraus, Arthur Rubinstein, Rudolf Serkin… complètent le tableau, sans omettre les chefs et les grands chanteurs : AndrĂ© Cluytens, Victor de Sabata, Eugen Jochum, Ă©videmment Karajan, mais aussi Erich et Carlos Kleiber (père et fils heureusement rĂ©unis), Pierre Monteux et Riccardo Muti, ou encore Jordi Savall,  Wolfgang Sawallish ou Georg Solti et Bruno Walter. Les voix masculines honorĂ©es sont non moins lĂ©gendaires : Walter Berry, Franco Corelli, Alfred Deller, Dietrisch Fischer Dieskau, Hans Hotter, Jonas Kaufmann, Max Lorenz, Luciano Pavarotti, Michel SĂ©nĂ©chal… ou encore Cesare Siepi, Richard Tauber, JosĂ© Van Dam, sans omettre Gösta Windbergh ni Fritz Wunderlich… L’affiche est somptueuse, constellĂ©e de stars inoubliables. Les informations et commentaires ici collectĂ©s n’en ont que plus de prix.

André Tubeuf : Hommages (Actes Sud). Parution : octobre, 2014. 528 pages. ISBN 978-2-330-03728-4. Prix indicatif : 25, 00€

Francesco Cavalli par Olivier Lexa (Actes Sud)

olivier-lexa-francesco-cavalli-actes-sudLIVRES. Francesco Cavalli par Olivier Lexa (Actes Sud). On l’attendait depuis longtemps, la confirmation d’un retour faisant suite au Vivaldi revival, comme le signe d’une renaissance constatĂ©e depuis plusieurs annĂ©es sur les planches des théâtres d’opĂ©ra: la biographie que fait paraĂ®tre l’Ă©diteur Actes sud en septembre 2014 comble un vide jusque lĂ  regrettable : voici enfin l’oeuvre et la carrière de Pier Francesco Cavalli restituĂ©es. Le vide est fort heureusement comblĂ© : l’enfance et l’adolescence de Pier Francesco Cavalli (1602-1676) comme jeune chanteur (soprano puis tĂ©nor Ă  San Marco), la protection du noble Cavalli qui l’amène avec lui Ă  Venise…. et lui permet d’accomplir son apprentissage musical auprès de l’immense Monteverdi, son mariage inespĂ©rĂ© avec Maria Sosomeno Ă  l’immense fortune…. et qui fait du compositeur une personnalitĂ© reconnue dĂ©sormais Ă  l’abri du besoin…. (Maria deviendra vite au tournant des annĂ©es 1640, les annĂ©es d’accomplissement artistique dans la CitĂ , la copiste principale et la directrice de l’atelier de son mari… ), tout est finement retracĂ©, soit les Ă©tapes et jalons d’une irrĂ©sistible ascension à  Venise.
Le compositeur dĂ©jĂ  actif quand Monteverdi fait crĂ©er ses opĂ©ras majeurs (Ulisse puis Poppea), qui signe dorĂ©navant sous le nom de son protecteur Cavalli, devient bien le gĂ©nie inĂ©galĂ© de l’opĂ©ra vĂ©nitien, cĂ©lĂ©britĂ© vĂ©nĂ©rĂ©e partout en Europe au point d’ĂŞtre invitĂ© en 1660  Ă  Paris pour y Ă©crire le nouvel opĂ©ra que toute la Cour française attendait pour les noces du jeune Louis XIV : assurant dĂ©sormais l’importation du genre en France, Cavalli livre Serse puis surtout l’ouvrage tant attendu et commandĂ© par Mazarin, emblème de l’ambition gaulloise : Ercole Amante.

Cavalli_francescoLe texte rĂ©tablit Cavalli dans son Ă©poque, auteur inspirĂ© par la pensĂ©e libertine et antiromaine de l’AcadĂ©mie des Incogniti dont le librettiste Busenello, poète pour Monteverdi et donc Cavalli, est aussi le meilleur fer de lance. La figure de Pier Francesco s’affirme simultanĂ©ment aux derniers opĂ©ras de Monteverdi, soulignant la puissante invention d’un auteur taillĂ© pour la scène… Le théâtre cavallien est ainsi analysĂ© selon les pĂ©riodes oĂą Cavalli fournit la musique des livrets de Faustini (11 opĂ©ras Ă©crits Ă  deux mains), un nouveau standard qui au mĂŞme moment que Monteverdi, offre dĂ©jĂ  une formule insolemment aboutie : Les Amours d’Apollon et de DafnĂ© sont contemporains d’Ulisse ; La Didone de Cavalli est une rĂ©ponse Ă  Ulisse et prĂ©pare L’Egisto, avant Giasone (1649), sommet de la poĂ©tique foisonnante et flamboyante du compositeur vĂ©nitien, le plus grand crĂ©ateur pour l’opĂ©ra après la mort de Monteverdi en 1643.  Les topoĂŻ de la scène cavalienne, qui dĂ©finissent l’opĂ©ra vĂ©nitien du Seicento sont identifiĂ©s : antihĂ©ros (eroe effeminato : le nerone monteverdien puis Giasone cavallien en sont les manifestations), scène de folie, de sommeil, lamento (sur chaconne), genres tragiques, hĂ©roĂŻques et comiques mĂŞlĂ©s, double intrigue amoureuse Ă  rebondissemens avant rĂ©solution heureuse, travestissements, et propre au Giasone, “fatras” picaresque et truculent qui combine tous ces Ă©lĂ©ments et venise seicento Santa_Maria_della_Salute_in_Venice_001montrent combien les lettrĂ©s artistes des Incogniti connaissaient parfaitement le théâtre espagnol (Lope de Vega). Fort de cette lecture complète et structurante, l’auditeur cherchera dĂ©sormais chaque production d’un opĂ©ra cavalien comme la manifestation lumineuse d’une exhumation lĂ©gitime. La redĂ©couverte d’un immense gĂ©nie de l’opĂ©ra baroque vĂ©nitien dont l’heure a enfin sonnĂ© après les premières dĂ©marches de Leppard, Jacobs, Christie… En 2014, suivez par exemple la nouvelle saison d’Angers Nantes OpĂ©ra qui prĂ©sente en novembre la production d’Elena de Cavalli, opus tardif de 1659- (oĂą règne la magie illusoire des travestissements et le labyrinthe des identitĂ©s croisĂ©es : les 2,4,6, 8 novembre Ă  l’OpĂ©ra Graslin de Nantes, puis les 14, 16 novembre Ă  Angers ; enfin les 23,25,27 novembre Ă  l’OpĂ©ra de Rennes).

Olivier Lexa. Francesco Cavalli. Actes Sud / Classica. ISBN : 978 2 330 03460 3. Parution : septembre 2014. 248 pages.

Approfondir
Lire notre dossier Elena de Cavalli

Francesco Cavalli, la résurrection spectaculaire

Cavalli_francescoCavalli:Elena. SablĂ©, le 27 aoĂ»t. Angers Nantes OpĂ©ra : 2>14 novembre 2014. Renaissance de Cavalli. A propos de l’opĂ©ra Elena (1659). Peu Ă  peu Francesco Cavalli reprend la place qui lui est propre, la première parmi les plus grands compositeurs d’opĂ©ras italiens au XVIIè, après la mort de son maĂ®tre Claudio Monteverdi en 1643. Meilleur reprĂ©sentant de l’opĂ©ra vĂ©nitien baroque, Francesco Cavalli – qui porte le nom de son protecteur, incarne l’excellence poĂ©tique et expressive du genre lyrique en Europe : il renouvelle le théâtre monteverdien, assimile son cynisme et sa sensualitĂ© et l’adapte au goĂ»t des plus grandes cours royales dont Ă©videmment Paris : Mazarin l’appelle Ă  Paris pour cĂ©lĂ©brer les noces du jeune Louis XIV : un nouvel ouvrage, Ercole Amante (1662), d’une enchantement irrĂ©sistible auquel sont associĂ©s dĂ©jĂ  les ballets d’un certain Lulli. SablĂ© le 27 aoĂ»t puis Angers Nantes OpĂ©ra en novembre 2014 accueillent un opĂ©ra peu connu Elena qui revisite le mythe antique avec une grâce poĂ©tique, et une saveur personnelle pour l’Ă©quivoque trouble magnifiĂ© par le travestissement et les situations piquantes qui en dĂ©coulent… Roi du drame, de la mĂ©tamorphose et des genres mĂŞlĂ©s (comique, truculent, sentimental, hĂ©roĂŻque et tragique…), Cavalli refait surface… William Christie avait rĂ©vĂ©lĂ© (Caen, 2011) la magie elle aussi irrĂ©sistible de Didone (1641). Le gĂ©nial Francesco gagne peu Ă  peu une juste reconnaissance. D’autant que le dvd Elena est Ă©ditĂ© par Ricercar, qu’une biographie, la première aussi documentĂ©e et synthĂ©tique, sort Ă©galement chez Actes Sud (par Olivier Lexa). La renaissance Cavalli est en marche… EN LIRE +

CD. Messager : L’Amour masqué (2 cd Actes Sud)

Actes Sud Sacha Guitry Amour masquéCLIC D'OR macaron 200CD. Messager : L’Amour masqué (2 cd Actes Sud). Actes Sud inaugure une superbe nouvelle collection de livre cd comprenant le livret intégral de l’ouvrage choisi, ici le texte original de Sacha Guitry (délectable en bien des points). La collection est dédiée à l’œuvre de l’écrivain. Une trop courte place est accordée selon nous, à la mise en contexte et les indications sur la genèse de l’oeuvre mais, peut-être les numéros prochains apporteront ils plus de substance : à suivre. Ici, c’est un joyau lyrique français de 1923 qui nous est révélé, de surcroît dans une réalisation honnête, c’est à dire qui a compris les bienfaits de la finesse et de la légèreté suggestive au service d’un genre que l’on croit à torts mineur : la comédie musicale typiquement frenchy.

Perle des années folles

Autour du vénérable et si élégant André Messager (le créateur de Pelléas et Mélisande à l’Opéra Comique en 1901 quand même), se réunissent les « jeunes » modernes, Sacha Guitry et l’épouse de ce dernier Yvonne Printemps, muse artistique entre deux mondes, celui de la Variété piquante, l’autre de l’opérette : dans chacun des deux cas, l’intelligence des situations et la qualité poético expressive des textes priment absolument. Sur les traces d’Henri Christiné (Phi-Phi) et de Maurice Yvain (Ta bouche), la comédie musicale depuis la fin de la première guerre, connaît un essor extraordinaire et André Messager, lui-même compositeur, s’essaie à ce genre à la mode.

Messager andre - Andre_MessagerC’est l’époque où Guitry aimerait écrire le texte d’une comédie musicale sur le séjour de Mozart à Paris (l’idée est proposée à Messager qui déclinant l’offre, laisse la place à Reynaldo Hahn, l’auteur de la comédie finale, créée en 1925). L’Amour masqué reprend en réalité un premier projet intitulé « J’ai deux amants, c’est beaucoup mieux », initié avec le compositeur Ivan Caryll qui hélas décède inopinément. Messager concrétise l’idée de la comédie musicale où brille le charme luxueux aguicheur d’Yvonne Printemps, muse du spectacle. Marivaudage de la Belle Epoque, L’Amour masqué n’empêche pas cynisme et cruauté au pays du charme souverain. Car ici, tout se monnaye et si l’on a du cœur, on en aime pas moins l’odeur des pièces et le contact des billets. A 20 ans, « Elle », la jeune héroïne réactualise le profil et la mise des cocottes emperruquée : si elle vit dans le luxe grâce à ses deux protecteurs (le baron d’Angor et le Maharadjah), la courtisane est amoureuse d’une jeune inconnu (« Lui ») dont la photographie la saisit aussitôt : mais l’élu de son cœur a maintenant 20 ans de plus et quand « Lui » accepte de voir la jeune femme, il se fait passer pour le père du jeune homme de la photo… quiproquo piquant qui permet de dévoiler le vrai visage des sentiments dans le labyrinthe des faux semblants et du jeu cruel de l’amour feint… Acceptera-t-elle d’avoir pour amant un plus vieux … plutôt que l’Apollon vu sur une photo il y a 20 ans ? Dans la réalité, Guitry et Printemps avaient presque 10 ans de différence : elle plus jeune que lui.

guitry_sacha 04L’Amour masqué avance sans défaillir à travers les chansons serties, leurs textes mordants, s’appuyant aussi sur des emprunts faits à l’opéra comique et l’opérette comme le rôle délirant bouffon de l’Interprète (acte II), ou la citation détournée parodique du final du II acte de Carmen. Fauré, témoin de la création en 1923 admire l’élégance et le style d’un Messager qui n’a pas vieilli: il est l’éventail avancé comme un étendard du meilleur esprit des Années Folles. C’est tout le mérite de la production qui en 2 cd complémentaires, illustre le livre édité par Actes Sud. La troupe avignonnaise réunie autour du chef Samuel Jean fait honneur à ce théâtre des doubles et triples jeux, des séductions illusoires, des masques enivrants… autant de digressions charmantes qui dévoilent au final la vérité et la sincérité de deux cœurs amoureux. Excellente réalisation. Editorialement et musicalement réjouissante.

André Messager, Sacha Guitry : L’Amour masqué, 1923. Livre 2cd Actes Sud Beaux Arts, Hors collection. Parution : juin 2014 / 13 x 18 / 148 pages. Orchestre régional Avignon-Provence. ISBN 978-2-330-03184-8. Prix indicatif : 28 €

Illustrations : AndrĂ© Messager, chef et compositeur. Sacha Gutry, librettiste de L’Amour masquĂ© (DR)

Livres. Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud)

Berg_fuchs_suite_lyrique_actes_sud_lettres_secretes_1925Livres. Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud). Acte Sud publie ici l’ensemble des lettres secrètes que Berg adressa Ă  Hanna Fuchs, sujet d’une passion foudroyante vĂ©cue en 1925 et au-delĂ … AgĂ© de 40 ans, Alban Berg est frappĂ© par un sentiment amoureux passionnĂ© pour Hanna Fuchs, femme d’un riche mĂ©cène qui l’hĂ©berge en mai 1925 dans sa luxueuse villa près de Prague, au moment oĂą sont reprĂ©sentĂ©s par fragments, plusieurs scènes de Wozzeck. Le coup de foudre Ă©branle la vie intime du compositeur et c’est une grave crise existentielle qui perturbe jusqu’Ă  sa crĂ©ativitĂ©. Les tĂ©moins d’alors, sa femme HĂ©lène ou son ami Adorno veulent faire croire Ă  un Ă©pisode anecdotique : c’est au contraire une dĂ©flagration gĂ©nĂ©rale, une implosion qui se rĂ©vèlent dĂ©cisives et durables dans la vie du compositeur et de l’homme, les deux aspects n’en formant qu’un seul.
Qu’ils aient ou non consommĂ© le fruit d’un dĂ©sir partagĂ©, les deux ĂŞtres ne se reverront plus après le dĂ©part de Berg de la maison Fuchs. Il y a comme un air de dĂ©jĂ  vu ici, et l’on pense Ă  la passion furieuse que Wagner Ă©prouva Ă  l’Ă©gard de Mathilde Wesendonck, elle aussi mariĂ©e – amour sans avenir mais qui dĂ©boucha sur une fuite personnelle jusqu’Ă  Venise oĂą Wagner compose le 2è acte de Tristan : le compositeur aurait-il pu Ă©crire ce sommet lyrique sans avoir vĂ©cu ” l’Ă©pisode ” Wesendonck ?

Volcan amoureux

Il est permis de croire que non. Ame romantique, Alban Berg Ă©crira près de 20 lettres Ă  son aimĂ©e lointaine (qui ne lui fera aucune rĂ©ponse), remise en mains propres par l’intermĂ©diaire d’Adorno, d’Alma Mahler ou de son Ă©poux, Werfel, le frère d’Hanna Fuchs. Ces lettres ont Ă©tĂ© rĂ©cemment dĂ©couvertes, publiĂ©es et aujourd’hui conservĂ©es avec une partition annotĂ©e et dĂ©dicacĂ©e de la Suite Lyrique Ă  la Bibliothèque nationale de Vienne. Les voici donc pour la première fois traduites en français.
Les sentiments de Berg expriment une pensĂ©e submergĂ©e par un amour total qui contredit l’obligation d’ordonnancement qu’exige la mise en forme musicale. C’est cette tension permanente qu’Ă©voque Ă  juste titre et de façon très claire la prĂ©sentation des lettres ici traduites et publiĂ©es intĂ©gralement.
Berg-Alban-06La ferveur, l’ardeur, l’intense dĂ©chirement et le sentiment de frustration comme une pensĂ©e qui Ă©prouve dans sa solitude infernale, le vertige de la transcendance permis par le pur amour transparaissent Ă  travers le style Ă©pistolaire d’un Berg Ă  la fois dĂ©passĂ© et stimulĂ© par ce qu’il a Ă©prouvĂ© en mai 1925.
Aux rĂ©ticents que le dodĂ©caphonisme rebute, la prĂ©sente lecture dĂ©mentira l’idĂ©e d’un Berg rien que cĂ©rĂ©bral et intellectuel – aspect plus adaptĂ© Ă  son professeur, l’austère Schoenberg. Comme chez Gustav Mahler, quelques dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes, autre figure viennoise d’importance, Berg laisse une oeuvre qui ne peut ĂŞtre comprise sans un Ă©clairage sur sa vie intime et personnelle. En rĂ©alitĂ©, le compositeur Viennois mort en 1935, laisse une pensĂ©e en Ă©bullition que traduisent l’hyperactivitĂ© et le climat parfois panique et justement d’implosion intĂ©rieure, si prĂ©sents dans ses opĂ©ras Wozzeck (1922) ou Lulu (1935). Son amour secret pour Hanna Fuchs inspire de nombreuses oeuvres : Lulu probablement et surtout la Suite Lyrique (pour quatuor Ă  cordes), confession, hommage, tĂ©moignage d’une expĂ©rience qui l’aura Ă  jamais profondĂ©ment changĂ©. Ce terreau propice Ă  l’emportement Ă©motionnel se traduit quelques annĂ©es plus tard quand meurt foudroyĂ©e par la maladie, le fille d’Alma, Manon Gropius qui inspire le dĂ©chirant Concerto pour violon baptisĂ© ” Ă  la mĂ©moire d’un ange “…

Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud).  Parution : janvier 2014. 232 pages. ISBN 978-2-330-02687-5. Prix indicatif : 20 €.

CD.Paul Dukas : VellĂ©da, Polyeucte, L’Apprenti sorcier (Les Siècles, Roth, 2011)

CD. Paul Dukas : VellĂ©da, Polyeucte, L’Apprenti sorcier (Les Siècles, Roth, 2011)… Contrairement Ă  la photo de couverture, le programme jubilatoire du cd, met en lumière la première manière de Dukas, alors fraĂ®chement dĂ©barquĂ© de toute rĂ©compense acadĂ©mique car il a Ă©chouĂ© au Concours du Prix de Rome… le jeune tempĂ©rament poursuit nĂ©anmoins sa carrière .

Se risquant dans la grande forme … avec un aplomb conquĂ©rant Ă©clectique, avec un mĂ©tier dĂ©jĂ  mĂ»r  qui n’avait point besoin de palmes ni decorum romains… Après leur prĂ©cĂ©dent rĂ©vĂ©lant un Debussy jamais Ă©coutĂ© jusque lĂ  (La Mer, Première Suite d’orchestre … dĂ©poussiĂ©rĂ©es avec une subtilitĂ© irrĂ©sistible, cd Les Siècles Live paru en mars 2013), ce nouveau disque des Siècles confirment la savante Ă©lĂ©gance dont l’orchestre sur instruments anciens fondĂ© et dirigĂ© par François Xavier Roth est capable aujourd’hui. Face Ă  tant d’orchestres modernes qui s’entĂŞtent Ă  jouer les romantiques (français) sans instruments adĂ©quats, – plutĂ´t dans la puissance moins dans la finesse-, voici assurĂ©ment une phalange modèle autant par sa probitĂ© Ă  retrouver le format sonore originel des oeuvres que par ses choix de programmes toujours audacieux, originaux voire expĂ©rimentaux. Certes le seul emploi des instruments d’Ă©poque ne suffit pas Ă  rĂ©ussir un programme : c’est toute la valeur de la direction du chef que de ne jamais sacrifier la juste intonation, la ciselure poĂ©tique, sur l’autel de la claironnante ou dĂ©monstrative restitution historique. Les trois Ĺ“uvres retenues ici fonctionnent comme un triptyque magistral, dĂ©voilant Ă  raisons, la maturitĂ© orchestrale du jeune Dukas Ă  la charnière des annĂ©es 1890… Il n’est pas d’orchestre aussi vivant et palpitant entièrement dĂ©diĂ© aux lectures historiques, qui soit aussi convaincant aujourd’hui, que Les Siècles donc, comme le JOA Jeune Orchestre atlantique et la prometteuse Symphonie des Lumières (fondĂ©e par l’ex violoniste au sein des Siècles et assistant de FX Roth, Nicolas Simon).

 

 

Dukas : flamboyances d’Ă©poque

 

dukas_les_siecles_roth_velleda_polyeucte_Apprenti_sorcier_cd_actes-SudLouons d’abord cette cantate VellĂ©da (1889), pĂ©chĂ© acadĂ©mique, sertie par un orfèvre Ă©mule de Wagner, bientĂ´t bayreuthien fervent et admiratif (- mais qui criera tant sa haine du boch et de toute la culture germanique avec lui après 1918 … haute Ă©motivitĂ©, triste contexte) : ici, le chef veille surtout Ă  l’Ă©quilibre voix et instruments, soulignant sans lourdeur le talent de Dukas Ă  exprimer des atmosphères d’une incomparable richesse de couleurs …  ;  Polyeucte (1891) juste après le temps des cantates (tentative vaine pour dĂ©crocher le Prix de Rome, hĂ©las pour lui)  s’inscrit parfaitement aux cĂ´tĂ©s de VellĂ©da la druidesse gauloise, comme Norma ; mais c’est surtout L’Apprenti sorcier (composĂ© en 1896, crĂ©Ă© Ă  Paris en 1897) qui s’impose Ă  nous par sa franchise narrative, sa construction gĂ©niale, son instrumentation scintillante.
Les 3 oeuvres indiquent clairement quelle conscience laborieuse et finalement gĂ©niale anime dĂ©jĂ  le jeune Dukas autour de la trentaine : un vrai symphoniste qui a le sens du drame et de l’architecture poĂ©tique, cherchant absolument une avancĂ©e, une issue entre le franckisme (très prĂ©sent) et le wagnĂ©risme de son temps, ouvert bientĂ´t aux mystères envoĂ»tants du PellĂ©as de Debussy : une manière française Ă©vidente dans cette orchestration subtile et souvent diaphane – elle-mĂŞme hĂ©ritière de Rameau comme de Berlioz-, qui souligne avec quel art il sait dessiner en vrai atmosphĂ©riste (comme Vivaldi dans ses Quatre Saisons) … des nuĂ©es sombres et Ă©paisses, des brumes flottantes pour les Ă©claircir ensuite afin de susciter une aube nouvelle, porteuse d’espĂ©rance (tout le plan de l’ouverture de Polyeucte, mais aussi cette aurore amoureuse qui fait le dĂ©but de VellĂ©da).  Le tapis instrumental d’un fini exceptionnel qui ouvre sa cantate VellĂ©da saisit ainsi, ce prĂ©ambule (digne du Strauss de La femme sans ombre quand y paraĂ®t pour la première fois l’ImpĂ©ratrice) est le plus rĂ©ussi … d’une extase poĂ©tique proche du sublime, car la Cantate de commande n’Ă©vite pas ensuite les longueurs ni les formules dĂ©jĂ  Ă©coutĂ©es y compris dans le duo des amants. La pièce majeure rĂ©vĂ©latrice de cette hypersensibilitĂ© symphonique reste Ă©videmment le tissu goethĂ©en de L’Apprenti sorcier qui combine flamboyance instrumentale et construction dramatique en une synthèse exemplaire.

 

 

Sublime ouverture Polyeucte

 

Dans Polyeucte, -superbe rĂ©vĂ©lation lĂ  encore, peut-ĂŞtre le plus grand choc du programme-,  l’orchestre exprime la gravitĂ© psychique et vĂ©nĂ©neuse (une trame wagnĂ©rienne pour le coup) qui renvoie naturellement au drame cornĂ©lien ; crĂ©Ă©e en 1892, la partition Ă©blouit par sa grâce comme sa profondeur instrumentale (belle grandeur amère des cordes) : les musiciens dĂ©fendent une clartĂ© qui se montre habile et bĂ©nĂ©fique dans les Ă©quilibres, les balances, le relief mordant et lumineux des instruments d’Ă©poque, cet intimisme restituĂ© qui permet de mieux Ă©valuer la sensibilitĂ© et le perfectionnisme (quasi maladif) de Dukas. Et lĂ  aussi, l’orchestre par son chant irrĂ©sistible fait entendre ce qui dĂ©chire l’esprit du jeune hĂ©ros : Polyeucte est une âme tiraillĂ©e et ardente pris entre son amour pour Pauline et sa foi chrĂ©tienne ; amour profane, amour sensuel, dĂ©sir et contemplation, voilĂ  deux pĂ´les entre lesquels balance un orchestre en Ă©tat de transe, d’une finesse absolue et d’un Ă©quilibre sonore prodigieux : sur l’ocĂ©an d’une houle psychique, se distingue tour Ă  tour la frĂŞle et dĂ©chirante mĂ©lopĂ©e des timbres solistes cor anglais, clarinette, hautbois (dialoguant avec les violoncelles) …  avant que les cordes n’Ă©lève l’action intĂ©rieure en une libĂ©ration ultime magnifiquement orchestrĂ©e. Au terme de ce que nous pourrions entendre comme une lente, âpre puis enivrante mĂ©tamorphose, Polyeucte rĂ©sout ses tiraillements en fusionnant les deux, sublimer son amour, incarner sa foi par le martyre. Il y a du wagnĂ©risme finement tissĂ© mais aussi cette aspiration spirituelle, parfaitement franckiste dans le dĂ©roulĂ© de cette ouverture ample et ambitieuse , de plus plus ascensionnelle (lisztĂ©enne Ă©galement) de plus de 14 mn ! De fait, l’Ĺ“uvre se termine en une sorte d’extase Ă©nigmatique et mystĂ©rieuse qui conserve son intensitĂ© jusqu’Ă  sa dernière nuance piano. Chef et orchestre expriment chaque nuance de cette ascension progressive avec une flamme quasi hypnotique.
De la juvĂ©nilitĂ© faussement victorieuse du jeune sorcier Ă  sa terreur foudroyante face au balai qui se multiplie et qu’il ne maĂ®trise plus, la direction de François-Xavier Roth exprime toutes les facettes de L’Apprenti …  partition prodigieuse en avatars enchaĂ®nĂ©s et multiples, qui doit moins son attractivitĂ© jamais dĂ©mentie depuis sa crĂ©ation de 1897-, Ă  son sujet fabuleux qu’au traitement que lui rĂ©serve le gĂ©nial orchestrateur. Toutes les alliances de timbres et la succession des Ă©pisodes se trouvent rĂ©Ă©clairĂ©es et rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©es par un jaillissement permanent du scintillement instrumental. Une richesse sonore exaltante et trĂ©pidante qui avait dĂ©jĂ  fait le miracle du concert vĂ©nitien, quand orchestre et chef donnaient avec VellĂ©da, L’Apprenti sorcier Ă  l’Ă©tage de la Scuola di san Rocco en 2011, devant les camĂ©ras de classiquenews.com (prĂ©sent pour cet Ă©vĂ©nement musical italien) : voir notre reportage vidĂ©o : VellĂ©da de Dukas rĂ©vĂ©lĂ© par Les Siècles et François Xavier Roth Ă  Venise.

VoilĂ  donc un nouveau disque qui dans le sillon de l’avancĂ©e scientifique sur instruments d’Ă©poque compose un bel apport pour notre connaissance dĂ©sormais renouvelĂ©e du romantisme Ă  la française, avec Rebel (Le Cercle de l’Harmonie), avec aussi le superbe disque des mĂŞmes Siècles dĂ©cidĂ©ment très inspirĂ©s par les Français (Dubois dont l’ouverture de Frithiof) ou l’excellent volume des cantates du Prix de Rome de Max d’Ollone rĂ©cemment ressuscitĂ©es, avec quel panache Ă©galement – oĂą l’on retrouve d’ailleurs la mĂŞme Chantal Santon, dans FrĂ©dĂ©gonde, dont la Galeswinthe est d’une eau tout aussi pure et aĂ©rienne presque Ă©thĂ©rĂ©e que sa VellĂ©da dukasienne. Superbe disque dĂ©fendu par un orchestre fabuleux et un chef d’une mesure et d’une tension inspirĂ©es. Incontournable. CD coup de coeur de classiquenews de dĂ©cembre 2013.

Paul Dukas : VellĂ©da (cantate), Polyeucte, L’Apprenti Sorcier. Les Siècles. François Xavier Roth, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© en 2011 et 2012 (1 cd Les Siècles Live).

Livres. Xavier de Gaulle : Benjamin Britten l’impossible quiĂ©tude (Actes Sud)

Livres. Xavier de Gaulle : Benjamin Britten l’impossible quiĂ©tude (Actes Sud)   …
Voici la nouvelle Ă©dition d’un essai biographique paru en 1996 et actualisĂ© Ă  la faveur du centenaire Britten 2013. Cette ” impossible quiĂ©tude ” vient de l’obligation viscĂ©rale du compositeur Ă  exprimer ce qu’il est profondĂ©ment : un ĂŞtre libre soucieux de dĂ©fendre sa diffĂ©rence… peut-ĂŞtre violĂ© pendant son adolescence, Britten affirme dans son oeuvre non pas la nostalgie de l’innocence, trĂ©sor sacrĂ© de l’enfance, mais sa ” sublimation ” : une question Ă©thique qui est au centre de son oeuvre et qui est magistralement dĂ©mĂŞlĂ©e dans cette Ă©tude Ă  la fois exhaustive et très personnelle.

Un homme libre soucieux de sa diffĂ©rence …

britten_de_gaulle_actes_sud_britten_2013_benjamin_brittenIl ne saurait en ĂŞtre autrement car l’oeuvre et la vie de Britten n’appartiennent qu’Ă  lui-mĂŞme : singulières et uniques. Un goĂ»t pour le rapport texte-musique, une refonte du langage lyrique, sans ornement, sans pompe mais essentiel tournĂ© vers le secret le plus intime des ĂŞtres, un festival dĂ©diĂ© Ă  son oeuvre (Aldeburgh), et en fond sonore et entĂŞtant, telle une permanente humeur identitaire, la mer : nĂ© sur la cĂ´te Est de l’Angleterre (Ă  jamais nostalgique de son cher Suffolk), Britten reste un homme attachĂ© Ă  la nature ocĂ©ane. La stature de ce pacifiste objecteur de conscience s’affirme pendant la guerre oĂą il dĂ©cide de s’exiler au Canada, accord tacite du gouvernement britannique sous condition qu’il y travaille comme compositeur et comme interprète : auteur surtout reconnu après la guerre avec Peter Grimes, Britten fut aussi un pianiste inspirĂ© et un chef prĂ©cis autant qu’Ă©lectrisant, admirĂ© de Dietrich Fischer-Dieskau ou de Janet Baker …Les entrĂ©es sont variĂ©es, parfois thĂ©matiques et toujours particulièrement pertinentes (Britten et ses interprètes, Britten et les compositeurs contemporains dont Chostakovitch, autre pacifiste forcenĂ©-, Britten et les poètes, Britten et ses librettistes, les sources d’inspiration chez Britten …).

L’organisation du texte suit la chronologie, indiquant pĂ©riode par pĂ©riode, les grandes oeuvres, leur contexte, leur enjeu esthĂ©tique, et surtout peu Ă  peu, liĂ©e Ă  une force de travail admirable autant qu’Ă  une claire conscience de sa vocation, l’Ă©volution de son art : marquĂ© par l’Ă©pure, une certaine Ă©conomie que traverse le goĂ»t pour la musique orientale.

Chaque opĂ©ra, de Peter Grimes Ă  Mort Ă  Venise (mais aussi toutes les oeuvres chambristes et symphoniques, les cycles de lieder…), est minutieusement prĂ©sentĂ©, analysĂ© avec la finesse d’une Ă©criture passionnĂ©e, pourtant soucieuse de clartĂ© et d’accessibilitĂ©. Voici le livre rĂ©fĂ©rence sur Britten, opportunĂ©ment rĂ©Ă©ditĂ© en 2013 pour le centenaire Britten.

Xavier de Gaulle : Benjamin Britten, l’impossible quiĂ©tude (Actes Sud 1996, rĂ©Ă©dition 2013). ISBN 978 2 330 02479 6. Parution octobre 2013.

Livres. Verdi – Wagner par TimothĂ©e Picard (Actes Sud)

Livres. Verdi-Wagner : Imaginaire de l’opĂ©ra et identitĂ©s nationales …

Dès leur vivant, Verdi et Wagner n’ont pas manquĂ© de susciter de vifs dĂ©bats sur leurs esthĂ©tiques respectives ; c’est aussi Ă  travers leurs profils contemporains opposĂ©s, une manière de confronter la culture germanique Ă  celle mĂ©diterranĂ©enne, le tempĂ©rament d’un Verdi non moins rĂ©formateur lyrique que son contemporain, l’inĂ©vitable Richard.

 

 

Livre événement, bicentenaire Verdi & Wagner 2013

Verdi-Wagner
Imaginaire de l’opĂ©ra et identitĂ©s nationales

Timothée Picard

 

Les Ă©lĂ©ments de cette mise en comparaison seraient Ă  peine provocateurs si l’Ă©quation ne relevait pas aussi d’une certaine vision (rĂ©cupĂ©ration) radicalisĂ©e voire extrĂŞmiste, Ă  la fois politique et sociĂ©tale : pour Thomas Mann, la culture allemande est rĂ©solument irrĂ©conciliable avec la civilisation mĂ©diterranĂ©enne ; certainement marquĂ© par le climat de guerre et l’antagonisme France-Allemagne, l’Ă©crivain a façonnĂ© cette vision bipartite des deux clans ennemis : ce choc des civilisations dont Verdi et Wagner seraient chacun le reprĂ©sentant de deux partis affrontĂ©s. L’Europe a depuis Ă©viter le prolongation de cette lecture militante, nationaliste voire guerrière des nations.
La perception des opĂ©ras des deux compositeurs n’est pas exempte d’une instrumentalisation liĂ©e aux idĂ©es et dogmes de l’Ă©poque. Or bien souvent, la comprĂ©hension de leur oeuvre dĂ©rive d’un malentendu dans ce contexte spĂ©cifique.

 

 

Verdi-Wagner Ă  l’heure des nationalismes europĂ©ens

 

picard_verdi-Wagner_opera_actes_sud_livre_septembre_2013GermanitĂ© contre italianitĂ , mĂ©diterranĂ©en ou nordique … les propositions sont nettement tranchĂ©es. Et l’auteur souligne combien la question de l’opĂ©ra suscite des dĂ©rapages discutables dans sa comprĂ©hension, contemporaine ou postĂ©rieure aux auteurs.
Il s’agit ici de relever les Ă©lĂ©ments de la rĂ©ception des deux oeuvres lyriques les plus ambitieuses du XIXème : comment chaque Ă©criture et conception musicale est-elle perçue en France, en Italie, en Angleterre et bien sĂ»r en Allemagne ? Que manifeste-t-elle dans l’imaginaire de ceux qui la reçoive ?
Ainsi, le texte analyse en particulier la teneur des Ă©crivains, musicologues et critiques qui se sont exprimĂ©s Ă  l’endroit de Wagner et de Verdi, trouvant chez l’un comme chez l’autre, la manifestation de leur propre conviction.
Thomas Mann (les plus pages les plus captivantes), Nietzsche, dĂ©jĂ  du vivant de Wagner, mais aussi le critique Hanslick (bĂŞte noire de Wagner qui le caricatura dans Les MaĂ®tres chanteurs en un Bessmecker parfaitement imbĂ©cile) sont Ă©tudiĂ©s dans leur rapport Ă  l’oeuvre des compositeurs. Les changements de postures sont nombreuses : de Nietzsche Ă  Mann … tous deux ont d’abord Ă©tĂ© wagnĂ©riens admiratifs puis très critiques vis Ă  vis de l’auteur du Ring.
La problĂ©matisation qu’implique le sujet est plutĂ´t bien assumĂ©e : en relevant la pertinence sur le plan politique d’une opposition Verdi / Wagner, l’auteur se fait le tĂ©moin, de la rĂ©cupĂ©ration nationaliste que la confrontation suscite dans l’Europe des nations antagonistes au XIXème siècle et jusqu’Ă  la fin de la seconde guerre mondiale (1945). Il reste Ă©tonnant que les esthĂ©tiques allemandes et italiennes se concrĂ©tisent ici: car on aurait plus imaginĂ© Ă©vĂ©nements historiques oblige, une querelle France/Allemange, Ă  travers Debussy et Wagner par exemple (dualitĂ© cependant Ă©voquĂ©e dans le texte).
En rĂ©alitĂ©, le goĂ»t pour les rivalitĂ©s s’exprime dès avant, au XVIIIè, quand on opposait Gluck le germain Ă  … Rameau… puis Gluck Ă  Sacchini et Piccinni. Ainsi Napolitains contre allemands ou Italiens contre Français (lĂ  aussi une rĂ©currence plus Ă©vidente et avĂ©rĂ©e avec entre autres la Querelles des Bouffons de 1752, opposant les Italiens et les Français) … Ce goĂ»t pour les querelles esthĂ©tiques dĂ©veloppĂ© en France, rejaillit dans toute l’Europe classique, romantique et moderne : comme si l’opĂ©ra, miroir des sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes manifestaient clairement la nature d’une situation belliqueuse jusque dans les conflits esthĂ©tiques que le genre n’a cessĂ© de produire.
L’apport le plus intĂ©ressant du texte, très documentĂ© sans ĂŞtre pĂ©dant ni Ă©rudit, demeure l’Ă©tude des rĂ©sonances des joutes esthĂ©tiques auprès des Ă©crivains : la littĂ©rature des lyricophiles et Ă©crivains tĂ©moins mĂ©lomanes conscients des enjeux esthĂ©tiques est l’une des plus dĂ©veloppĂ©es, surtout Ă  l’endroit de Wagner … depuis Nietzsche et Baudelaire, les Mann, Claudel, Rebatet, Suarès, Rolland, puis plus proche de nous Fernandez (Ă  propos de l’opĂ©ra baroque surtout Napolitain) paraissent ici dans toute la force de leur conviction/passion faite Ă©criture toujours engagĂ©e et affĂ»tĂ©e.

Face aux deux gĂ©ants de l’opĂ©ra, quelle est la place de la France ? L’Europe s’est-elle trouvĂ© un champion gaulois ? A travers les perceptions comparĂ©s, la lyre latine et mĂ©diterranĂ©enne avec Verdi, et celle plus incontournable encore, nordique avec Wagner, suscite dès la fin du XIXè, un nombre croissant d’essais de toute sorte, de la part des Ă©crivains comme des musicologues. Il est singulier que jamais un compositeur avant Wagner n’avait produit une telle littĂ©rature. Voici la mesure de ce phĂ©nomène et les aspects et valeurs clĂ©s pour en comprendre les apports comme les enjeux. Captivant.

 

Verdi-Wagner : Imaginaire de l’opĂ©ra et identitĂ©s nationales par  TimothĂ©e Picard.  336 pages, Actes Sud. ISBN 978-2-330-02297-6. Prix indicatif : 22,80€

 

Livres. Harry Haskell : Les voix d’un renouveau. Editions Actes Sud (rĂ©Ă©dition 2013)

Livres. Harry Haskell : Les voix du renouveau Editions Actes Sud (réédition 2013)

En 1829, Mendelssohn recrĂ©e Ă  Leipzig La Passion selon Saint Mathieu de Bach ; en 1832, Paris comptait dĂ©jĂ  ses ” concerts historiques ” qui remontaient les oeuvres oubliĂ©es et perdues des compositeurs anciens et baroques…
On voit bien que l’intĂ©rĂŞt pour l’interprĂ©tation des ouvrages du passĂ© ne remonte pas Ă  aujourd’hui. Cependant en relevant la question des instruments requis, de la recherche sur le style, la technique, les enjeux esthĂ©tiques et humains, le courant dit des baroqueux, dĂ©ferlant sur l’Europe Ă  partir des annĂ©es 1970, a rĂ©ussi Ă  intĂ©grer l’Histoire musicale ; le phĂ©nomène de sociĂ©tĂ© est devenu pensĂ©e majeure … la mode s’est muĂ©e en posture structurelle et analytique, pratique instrumentale et vocale essentielle dans l’approche des oeuvres anciennes et baroque mais aussi classiques, romantiques et mĂŞme pour toutes les oeuvres pour lesquelles se posent la question de l’interprĂ©tation la plus juste. Ne faudrait-il pas alors parler de meilleure interprĂ©tation musicale et non plus de lecture “  authentique  “?

 

 

Harry Haskell, réédition actualisée

Les Voix d’un renouveau, version 2013

 

Haskell_Harry_renouveau_voix_actes_sud_Laurent_slaarsEditĂ© en 1988 tout d’abord, le texte de Harry Haskell est ici traduit pour la première fois en français, ce qui a suscitĂ© des complĂ©ments nĂ©cessaires et une actualisation liĂ©e aux dernières avancĂ©es de la pratique “ historiquement informĂ©e “.
Certes les derniers Centres de recherche en France n’y sont que citĂ©s (CMBV et Palazzetto Bru Zane …) : il aurait Ă©tĂ© pertinent de consacrer aux courant français un chapitre tout aussi dĂ©veloppĂ© que pour Mendelssohn au XIXè, car c’est en France que se dĂ©veloppe aujourd’hui, une nouvelle pensĂ©e musicologique et musicale, historique et esthĂ©tique, des oeuvres du passĂ©.
De mĂŞme, on reste Ă©tonnĂ© que l’orchestre Les Siècles fondĂ© et dirigĂ© par François Xavier Roth ou l’expĂ©rience formatrice et exemplaire Ă  l’Ă©chelle europĂ©enne du JOA Jeune Orchestre Atlantique sur instruments anciens, n’y figurent pas, quand des artistes et chefs et leurs ensembles, pourtant moins dĂ©cisifs, y sont copieusement remerciĂ©s…
Nonobstant ces limites, l’horizon parcouru permet cependant de revivre les Ă©tapes d’un mouvement majeur de l’interprĂ©tation musicale, vis Ă  vis de toutes les oeuvres (et pas seulement baroques). 

Arnold Doltmesch, Wanda Landowska, Alfred Deller, mais plus anciens encore, D’Indy en France, pionnier des redĂ©couvreurs de Rameau par exemple, s’illuminent ainsi d’une flamme nouvelle qui rĂ©sonne jusqu’Ă  nos oreilles contemporaines.
L’apport le plus pertinent du texte reste son Ă©valuation nuancĂ©e du concept d’authenticitĂ© ; il remet en question de façon critique, le statut des instruments anciens : il ne suffit pas de jouer sur des instruments d’Ă©poque, ni de chanter selon les techniques avĂ©rĂ©es par les TraitĂ©s pour rĂ©ussir une interprĂ©tation… Encore faut il ĂŞtre capable de goĂ»t et de flexibilitĂ© comme d’instinct. ” Chanter pour convaincre “ dit William Christie, le pape de la rĂ©volution baroqueuse en France … On ne contestera plus Ă  ” Bill le dĂ©fricheur ” et le rĂ©inventeur si inspirĂ© de Rameau entre autres que pour tout, prime d’abord la musicalitĂ© ineffable de l’interprète, seul capable de rendre vivant et touchant le rĂ©pertoire ancien : “ Avant le concert, 95% de recherche et de technique ; pendant le concert, 95% de musique “. Tout est dit, et de magistrale manière.
VoilĂ  qui rend tout aussi valides les dĂ©marches ” historiquement informĂ©es ” des orchestres modernes Ă  l’Ă©preuve du style ancien : ainsi Chailly Ă  Leipzig, ainsi Abbado Ă  Lucerne ou encore l’exceptionnel geste lumineux, analytique et si vivant du jeune Bruno Procopio (chef et claveciniste franco-brĂ©silien), capable en 2012 et 2013 de rĂ©ussir l’approche des oeuvres baroques françaises avec les instrumentistes de l’Orchestre Simon Bolivar du Venezuela Ă  Caracas ! Incroyable dĂ©fi qui ressuscite les exploits de la rĂ©volution baroqueuse Ă  l’Ă©poque des Harnoncourt, Kuijken, Leonhardt, car les musiciens vĂ©nĂ©zuĂ©liens sur instruments modernes dĂ©couvrent actuellement et le jeu baroque et le rĂ©pertoire baroque français (du Rameau essentiellement, c’est Ă  dire le plus difficile).En restituant l’Ă©popĂ©e de l’interprĂ©tation des musiques anciennes, le livre de  Harry Haskell rĂ©capitule des siècles d’approches critiques et polĂ©miques  Ă  propos des partitions et de leur interprĂ©tation. En soulignant les avancĂ©es et les prises de risques des plus inspirĂ©s, l’auteur nous offre en filigrane, les clĂ©s pour perpĂ©tuer le feu sacrĂ©, car … osons le dire, les nouvelles gĂ©nĂ©rations d’interprètes  pour la majoritĂ©, n’ont guère autant de tempĂ©rament ni d’audace que leurs ainĂ©s, vĂ©ritable pionniers rĂ©formateurs,  il y a maintenant 40 ans … Lecture essentielle.

 

Harry Haskell : Les voix d’un renouveau. La musique ancienne et son interprĂ©tation de Mendelssohn Ă  nos jours. Traduction de l’ amĂ©ricain et actualisation : Laurent Slaars. Parution : octobre 2013.  Editions Actes Sud, 384 pages. ISBN 978-2-330-00607-5. Prix indicatif : 30,00€

Livres. Stravinsky, le moderne Ă©clectique (Actes Sud)

Livres. Bertrand Dermoncourt : Igor Stravinsky (Actes Sud). OpportunitĂ© volontaire…: au moment oĂą Paris (et le monde) s’apprĂŞtent Ă  cĂ©lĂ©brer le centenaire du Sacre du Printemps de Stravinsky (crĂ©Ă© sur la scène du Théâtre des Champs ElysĂ©es flambant neuf, un certain 29 mai 1913), Actes Sud publie une nouvelle biographie du gĂ©nial autant que dĂ©concertant Igor Stravinsky (1882-1971).

Il n’est pas crĂ©ateur plus Ă©clectique ni dĂ©routant voire Ă©nigmatique que l’auteur du Sacre : la diversitĂ© de ses Ă©critures d’une Ĺ“uvre Ă  l’autre ; la direction versatile de son profil esthĂ©tique (russe postromantique avec L’Oiseau de feu, puis symboliste expressif et fauve voire cubiste avec le Sacre ; nĂ©o classique avec Apollon musagète ou The Rake’s progress et Pulcinella  ou Oedipus Rex; et encore en fin de carrière et de parcours musical, atonal et dodĂ©caphoniste dans Agon (ballet de 1957 conçu avec Balanchine), puis surtout Threni… ! L’esprit de surprise ou la gĂ©niale diversitĂ© de Stravinsky laisse pantois. Mais Ă  chaque fois, une volontĂ© de faire table rase du passĂ© pour se rĂ©inventer constamment ! Un magistral pied de nez Ă  la routine et aux partisans des systèmes rĂ©pĂ©titifs… Ses ballets ou ses formes indĂ©finissables entre théâtre, opĂ©ra, danse (Oedipus, Mavra, Noces …) indiquent clairement l’activitĂ© d’une pensĂ©e critique qui semble faire feu de tout bois pour toujours oser, brĂ»ler, reformuler. Un tel tempĂ©rament rĂ©novateur ne pouvait que trouver sa place au sein de la fabrique artistique expĂ©rimentale et pluridisciplinaire de Diaghilev…

B. Dermoncourt: Igor Stravinsky

Stravinsky, moderne Ă©clectique

stravinsky_dermoncourt_actes_sudLe texte biographique envisage le cas Stravinsky sous tous les angles de sa profonde et essentielle contradiction. NaturalisĂ© française en 1934, Igor devient amĂ©ricain en 1945 : il Ă©tait installĂ© Ă  Hollywood dès 1939. Voici donc le grand Stravinsky, tsar incontestĂ© de l’avant garde, d’abord parisienne ensuite amĂ©ricaine dont la sensibilitĂ© aussi dĂ©licate et millimĂ©trĂ©e qu’un oscilloscope, exprime toutes les variations d’un temps historique tourmentĂ© : il a vĂ©cu les deux guerres europĂ©ennes et mĂŞme anticipĂ© la première avec le gĂ©nie que l’on sait : Le Sacre du printemps de 1913 augure les dĂ©flagrations apocalytpiques de l’annĂ©e suivante. Au delĂ  d’une approche toujours nouvelle (parfois au bord du pastiche et du clichĂ©), le compositeur rĂ©volutionne la question de la temporalitĂ© en musique : non pas dĂ©velopper pour l’Ă©quilibre, mais prĂ©cipiter et synthĂ©tiser pour l’expressivitĂ©. Stravinsky aime tout rassembler et concentrer son style souvent en moins d’une heure de temps. DĂ©jĂ  le Sacre, en 1913, marque la conception sĂ©quentielle et pourtant fĂ©dĂ©ratrice oĂą la structure organique de la cellule ou sĂ©quence rĂ©alise l’unitĂ© ” dramatique de l’Ĺ“uvre”. C’est comme il l’a dit lui-mĂŞme, le bourgeon d’un arbre qui croit et participe Ă  son Ă©chelle de la cohĂ©rence globale.
Contemporain de Ravel dont la mort en 1937 le couronne dĂ©finitivement roi de la modernitĂ© absolue, Stravinsky domine incontestablement l’Ă©criture musicale amĂ©ricano-europĂ©enne jusqu’Ă  sa mort en 1971.
Tout en suivant le parcours chronologique de l’Ĺ“uvre, le texte met en lumière les rapports toujours ambigus cultivĂ©s au cours de ses coopĂ©rations artistiques: tel Diaghilev avec lequel se construit l’Ă©popĂ©e exceptionnelle des ballets Russes… Stravinsky livre pour le directeur artistique et imprĂ©sario, plusieurs musiques Ă©blouissantes (L’Oiseau de feu, Petrouchka, Ă©videmment le Sacre, mais encore Apollon musagète et Le Baiser de la FĂ©e…) avant de le lâcher pour Balanchine, et Cocteau… Le talent du compositeur est stupĂ©fiant et magnĂ©tique ; le profil de l’homme plus complexe et irrĂ©ductible. C’est un Ă©clectique affĂ»tĂ©, capable de comprendre avant les autres et synthĂ©tiser les courants contemporains simultanĂ©s. Le regard du maĂ®tre (si perçant dans toutes les photos qui le reprĂ©sentent toujours habillĂ© avec raffinement) ne cesse de scruter Ă  l’horizon de la musique de façon permanente, dynamique et critique : les ferments de son futur : le compositeur voit non pas grand… mais loin. En semblant questionner toujours l’acte musical avant de choisir sa mise en forme, Stravinsky tire l’exercice de son art tel un cheminement sans fin riche d’une modernitĂ© aiguĂ« dont il renouvelle sans cesse les manifestations. C’est finalement un rĂ©formateur infatigable. Le comble du moderne. Voyez ainsi la fascination intacte du Sacre, 100 ans après sa crĂ©ation parisienne. Aucune Ĺ“uvre du XXème ne suscite un tel enthousiasme partagĂ© et unanime (Ă  part le BolĂ©ro de … Ravel, son contemporain justement).

B. Dermoncourt: Igor Stravinsky. Editions Actes Sud. Prix indicatif: 18,50 euros. ISBN: 978-2-330-01619-7. Parution : mai 2013.

Livres. Janine Reiss: la passion de la voix (Actes Sud)

Livres. Janine Reiss: la passion de la voix (Actes Sud)

Passion prĂ©dominante (… passion predominante…)… Comme Leporello dans Don Giovanni relate Ă  Elvira ce qui excite au plus haut point la frĂ©nĂ©sie de son maĂ®tre Don Giovanni : sa passion prĂ©dominante pour les jeunes damoiselles (air du catalogue), l’auteur reprend la formule pour souligner la passion de Janine Reiss pour … la voix humaine.

La passion prédominante de Janine Reiss

Janine Reiss: La voix humaine

par Dominique Fournier

Une dĂ©votion mĂŞme souveraine qui la conduit Ă  travailler avec les plus grands chanteurs, participer aux opĂ©ras les plus ambitieux aux cĂ´tĂ©s des chefs les plus renommĂ©s dont… Karajan, Maazel, Ozawa, Levine. Justement, la claveciniste, pianiste et maĂ®tre de chant s’engagea particulièrement, entre autres, pour le fameux Don Giovanni de Joseph Losey, (1978) faisant rĂ©pĂ©ter soucieuse d’articulation comme d’intonation juste, les grands interprètes de l’heure, Ă  la fin des annĂ©es 1970: Ruggero Raimondi, Kiri Te Kanawa, Teresa Berganza, Edda Moser… Epoque bĂ©nie qui voyait diffusĂ© au plus grand nombre par le truchement du cinĂ©ma, un certain âge d’or du chant mozartien.

Une vie pour l’art vocal

fournier_reiss_janine_reiss_actes_sud_livresEn couverture, une photo oĂą Janine Reiss pose comme une diva: de fait Ă  dĂ©faut de chanter, la magicienne du chant vocal savait tout obtenir d’une voix prometteuse, dĂ©livrant un enseignement et des conseils dont les cantatrices fameuses ont su tirer profit: aux cĂ´tĂ©s des dĂ©jĂ  nommĂ©es et non des moindres, Maria Callas, Jessye Norman, RĂ©gine Crespin ; mĂŞme Placido Domingo ou Luciano Pavarotti furent ses ” Ă©lèves ” attentifs… L’auteur rĂ©capitule sa carrière Ă  l’Ă©poque de Rolf Liebermann et de Karajan; Reiss reprĂ©sente très vite malgrĂ© sa discrĂ©tion naturelle et fine, un nouveau standard de perfection vocale qui assure Ă  la prĂ©paration des chanteurs, un niveau de prononciation et d’approfondissement des rĂ´les, incontournables dans les annĂ©es 1970 et jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 2000: muse et pilier artistique de Liebermann puis de Gall Ă  l’OpĂ©ra de Paris, Janine Reiss s’efface peu Ă  peu Ă  partir de l’avènement de GĂ©rard Mortier Ă  Paris. L’auteur dĂ©voile quelques aspects de son enseignement devenu lĂ©gendaire (seconde partie de l’ouvrage). La trame du texte et le contenu reprennent la matière d’Ă©missions radiophoniques que les deux personnalitĂ©s, auteur et pĂ©dagogue, eurent l’occasion de rĂ©aliser pour France Musique, en 2007 et 2008. Janine Reiss tĂ©moigne, se raconte (sous forme de propos rapportĂ©s), Ă©voque les annĂ©es d’accomplissement au service des productions ambitieuses ou pour les studios: Carmen, MĂ©lisande, Manon (de Massenet) n’ont aucun secret pour cette subtile psychologue (ses jugements sur chaque hĂ©roĂŻne sont une source d’informations voire  de rĂ©vĂ©lations pour la comprĂ©hension de  chaque personnage sur la scène…). Proche de Karajan, de Levine, de Callas ou de Domingo, Janine Reiss rappelle la dĂ©licatesse et la discipline qui forge la magie des voix humaines et divines.
Réserve: le texte a peut-être manqué de relecture approfondie: il comporte des fautes, des répétitions et des erreurs (Le Dialogue des Carmélites, au lieu de Dialogues des Carmélites, page 90).

Tout cela n’Ă´te rien Ă  la qualitĂ© et l’intĂ©rĂŞt du texte initial oĂą se prĂ©cise le travail d’une orfèvre du chant, en particulier français.

La passion prédominante de Janine Reiss. La voix humaine par Dominique Fournier. Editions Actes Sud. Parution : janvier 2013. 160 pages. ISBN 978-2-330-01543-5. Prix indicatif : 17,00 euros.