Livres, annonce. François Couperin (Actes Sud)

Francois_Couperin_portraitLivres, annonce. François Couperin (Actes Sud). En prĂ©vision de l’annĂ©e 2018, l’Ă©diteur Actes Sud publie une nouvelle biographie d’un auteur inspirĂ© par la fusion des styles – français et italiens (les fameux et si fertiles “GoĂ»ts rĂ©unis” : soit François Couperin (1668-1733) dont 2018 marquera le 350Ăšme anniversaire. On reste mĂ©dusĂ© par l’enivrement sonore, hypnotique et intĂ©rieur des fameuses Barricades mystĂ©rieuse
 un sommet de grĂące poĂ©tique Ă©crit pour le clavecin (il faut absolument les Ă©couter par Bruno Procopio, d’une subtilitĂ© naturelle dĂ©sarmante : VOIR la vidĂ©o Les Barricades MystĂ©rieuses de Couperin par Bruno Procopio, clavecin Colesse de 1748 (Collection Laurent Soumagnac). Le chef et claveciniste Christophe Rousset reprend ici la plume (aprĂšs un Rameau chez le mĂȘme Ă©diteur — paru en 2007), et s’appuyant sur sa connaissance musicale comme interprĂšte, dĂ©livre son propre portrait de Couperin le Grand : « ensorcelant rĂ©vĂ©lateur », dont la carriĂšre Ă  cheval entre deux rĂšgnes, celui long et solennel de Louis XIV, celui court et jouisseur du RĂ©gent, confirme un tempĂ©rament synthĂ©tique d’une profondeur inĂ©dite. Mais Ă  l’Ă©gal d’un Watteau (1684-1721), peintre de l’Ă©lĂ©gance et de la nostalgie absolues Ă  la fin du rĂšgne versaillais, Couperin indique une nouvelle sensibilitĂ© moins solennelle, plus intime et humaine, dans l’esprit galant de l’Ă©poque : une vision moins thĂ©ĂątralisĂ©e, plus individuelle, qui recherche l’expression de la conversation, moins de la reprĂ©sentation. Notre « Bach français » a la puissance inventive de son contemporain de Leipzig ; il a aussi l’élĂ©gance et la poĂ©sie humaniste du Saxon rĂ©sidant Ă  Londres : Handel. Mais il ajoute les vertus et qualitĂ©s de son gĂ©nie personnel : un raffinement intime unique Ă  son Ă©poque. Un sens de la couleur instrumentale qui annonce les grands coloristes modernes jusqu’Ă  Berlioz, Debussy, Ravel… Une Ă©criture qui parlant au cƓur, berce l’ñme et excite l’esprit. Prochaine critique du livre François Couperin Ă©ditĂ© par Actes Sud, dans le mag cd dvd livres de classiquenews, d’ici le 30 septembre 2016.

LIVRES : François Couperin (Actes Sud). Parution : Septembre, 2016 / 10,0 x 19,0 / 224 pages — ISBN 978-2-330-06585-0 — Prix indicatif : 18 €

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Livres, compte rendu critique. Erik Satie par Romaric Gergorin (Éditions Actes Sud, avril 2016)

satie erik actes sud livre review compte rendu critique livre CLASSIQUENEWS 9782330061333Livres, compte rendu critique. Erik Satie par Romaric Gergorin (Éditions Actes Sud, avril 2016). Pour son 150Ăšme anniversaire, Satie est dĂ©fendu ici par un texte d’une limpide Ă©rudition dont l’apport essentiel s’intĂ©resse au contexte, milieu social, artistique et politique dans lequel Satie a tentĂ© de percer… L’auteur tente et rĂ©ussit Ă  souligner l’Ă©ternelle modernitĂ© du crĂ©ateur nĂ© en 1866, mort en 1925. Cette modernitĂ© se dĂ©voile pas Ă  pas, depuis la fameuse Ă©vocation de Proust, celui lui mĂȘme tĂ©moin observateur dans Les Plaisirs et les jours, oĂč la figure de Satie affiche son indiscutable et infaillible modernitĂ© y compris vis Ă  vis de Debussy (!). C’est aprĂšs la mort du compositeur, l’apport non des moindres des amĂ©ricains pour lesquels Satie est la rĂ©fĂ©rence indiscutable du goĂ»t comme de l’expĂ©rience artistique : personnalitĂ© puissante satellisant autour de Dada, Picasso et Cocteau, Satie est le chaĂźnon manquant d’une Ă©quation qui permet Ă  John Cage entre autres, aprĂšs la guerre (1949) de rĂ©aliser sa propre expĂ©rimentation de la modernitĂ© : en particulier Ă  partir de la dĂ©couverte et de son explicitation du manuscrit fondateur des Vexations, “exercice spirituel de 1893 (“un Ring des Nibelungen du pauvre”, dit Gavin Bryars, Ă©lĂ©ment de la mouvance rĂ©pĂ©titive, comme Steve Reich et Philip Glass).

Erik Satie ou l’inclassable modernitĂ©

CLIC_macaron_2014La Satimania aux States Ă©tait lancĂ©e : elle est depuis l’une des sources du mythe Satie. Lequel devrait dĂ©finitivement s’imposer en France, sa patrie qui lui refuse toujours une pleine et entiĂšre reconnaissance. Car le profil du compositeur avec sa collection de faux cols, de parapluies, comme sa production de cartons calligraphiĂ©s / enluminĂ©s, – dĂ©couverts dans le dĂ©sordre de sa chambre d’Arcueil aprĂšs sa mort- dĂ©voilant tout un imaginaire fabuleusement tenu secret, dĂ©range ou dĂ©route, dĂ©concerte ou dĂ©soriente.
Atypique, inclassable, Satie est pourtant l’un des expĂ©rimentateur les plus passionnants de son Ă©poque, en marge des Debussy et Ravel. Son Ɠuvre est rare, intimiste (pas d’opĂ©ras ni de grandes pages symphoniques… quoique). L’homme Ă©tait un dĂ©pressif solitaire auquel on ne prĂȘte selon ses propres tĂ©moignages qu’une seule aventure amoureuse (aussi fugace que malheureuse), avec la peintre et muse Suzanne Valadon (1893, il a 27 ans). Ensuite plus aucune mention de liaison d’aucune sorte… comme c’est le cas du mystĂ©rieux Ravel.
Esprit mordant, critique, d’une ironie analytique affĂ»tĂ©e, Satie aurait pu ĂȘtre le premier des Dadas s’il n’Ă©tait pas venu prĂ©cĂ©demment. Lui qui soulignait le retard systĂ©matique de la musique par rapport Ă  l’avant-garde picturale, appelait de tous ses voeux Ă  suivre et Ă  s’inspirer des peintres et des plasticiens, une posture universelle, une vision Ă  360 degrĂ©s qui composent peut-ĂȘtre la clĂ© de sa facultĂ© Ă  inventer l’avenir… Qui d’autres que lui aurait pu crĂ©er et imposer naturellement comme le Chopin des Nocturnes et des Polonaises, le concept mĂȘme de Gnossiennes, ou de GymnopĂ©dies ? Il y a chez Satie un discours constant avec les autres disciplines de la pensĂ©e artistique, Ă©videmment la poĂ©sie et la littĂ©rature… 91 ans aprĂšs sa mort, le cas Satie demeure toujours aussi percutant, comme une interrogation sur les formes musicales et sur le sens mĂȘme du mĂ©tier, d’une indiscutable justesse. Texte opportun dont la lecture se rĂ©vĂšle passionnante.

Livre Ă©vĂ©nement : Erik Satie par Romaric Gergorin (Editions Actes Sud, collection Classica ISBN 978 2 330 06133-3, mars 2016, 18 €, 170 pages). CLIC de CLASSIQUENEWS d’avril 2016.

Livres, Compte rendu critique. Le Concerto pour piano français Ă  l’Ă©preuve des modernitĂ©s. Ouvrage collectif (Editions Actes Sud, PBZ, septembre 2015)

concerto pour piano français 9782330053369Livres, Compte rendu critique. Le Concerto pour piano français Ă  l’Ă©preuve des modernitĂ©s. Ouvrage collectif (Editions Actes Sud, PBZ, septembre 2015). Prolongement d’un colloque dĂ©diĂ© qui s’est tenu en 2010, soit il y a dĂ©jĂ  5 ans, le prĂ©sent corpus collectif (soit 11 articles prĂ©sentĂ©s et contextualisĂ©s) interroge le genre du concerto pour piano français (romantique essentiellement), son estimation par les publics français et surtout parisien. L’idĂ©e d’une virtuositĂ© sĂ©duisante et attractive est loin d’ĂȘtre partagĂ©e en France car la seule exposition des performances d’un seul instrument (fut-il le piano capable grĂące au jeu des deux mains de s’accompagner lui-mĂȘme sans avoir recours continument Ă  l’orchestre) finit par lasser voire ennuyer. Dans un contexte concurrentiel accru, oĂč c’est toujours la rĂ©ception des Germaniques (principalement Mozart, Beethoven, Mendelsshon, Schumann) qui posent problĂšme dans le contexte des conflits franco-germaniques, certains cependant savent affirmer leur indiscutable verve expressive, rĂ©alisant enfin un saine rivalitĂ© avec les genres souverains au concert : l’ouverture, la symphonie et aussi les extraits d’opĂ©ras. D’autant plus que des jugements convergent pour trouver la seule Symphonie, bientĂŽt trop austĂšre et d’un plan trop prĂ©visible, mĂȘme si elle est signĂ©e David, Onslow, Reber, surtout le Mendelssonien Gouvy. A part Beethoven, aucun symphoniste français ne parvient Ă  s’imposer, ce jusque vers 1840. Le courant romantique de 1830 profite ainsi au genre concerto : la France l’accepte plus naturellement contrairement au reste de l’Europe qui se passionne dĂ©jĂ  grĂące Ă  Mozart, Hummel, Field… Depuis 1790, une forme entre concert et symphonie fait dialoguer l’Ă©lĂ©ment soliste avec un autre instrument sorti du rang (souvent le violon… comme l’atteste les concertos pour clavier de Stamitz, HĂ©rold ou de Viotti, avant le violoncelle chez Brahms). Il est clair alors que le Concert pour piano reprend les composantes qui font le succĂšs contemporain de la Symphonie concertante, genre adulĂ© Ă  Paris, cultivant ce goĂ»t pour la pure virtuositĂ© partagĂ©e. C’est une virtuositĂ© divertissante (proche en cela de la Sonate brillante) en rien nourrie de conflits ou de tensions (Beethoven), opposant dans une dialectique fĂ©conde et inspirante pour les compositeurs (Liszt), piano et orchestre. Ainsi sont posĂ©es les caractĂ©ristiques du Concerto brillant (virtuose et dĂ©monstratif, toujours tripartites : vif / lent / vif) et du Concerto romantique (plus trouble, rĂ©solument symphonique, riche en contrastes et opposition : clavier / orchestre). Dans cette cartographie complexe oĂč les goĂ»ts s’affrontent, seul les Concertos de Chopin s’imposent Ă  Paris sans rĂ©sistance : une exception propre aux annĂ©es 1830 lĂ  encore. Et l’Ă©volution fĂ©conde du genre se rĂ©alise surtout de l’autre cĂŽtĂ© du Rhin grĂące Ă  Schumann et Liszt, avant Brahms. Une seule exception française se distingue Ă  la lecture des nombreuses clĂ©s de comprĂ©hension : la figure rassurante et moderne pourtant, mozartien convaincu et actif : Camille Saint-SaĂ«ns dont les Concertos pour piano sont indiscutablement les plus originaux, puissants, sensibles, rĂ©ussissant une Ă©blouissante synthĂšse entre Beethoven, Liszt, Schumann. La mise Ă  jour de sources d’informations nouvelles comme l’Ă©tude des programmes de concerts en France entre 1828 et 1914 ; le choix thĂ©matisĂ© des questionnements (rĂ©ception des Concertos de Beethoven, Weber, Mendelssohn, Schumann Ă  Paris ; accueil des Concertos français en Belgique avant 1914 ; particularitĂ©s des derniers Concertos au carrefour des deux siĂšcles XIXĂš et XXĂš, oĂč rĂšgne un savant Ă©clectisme : “acadĂ©misme de Massenet, exotisme de Saint-SaĂ«ns, modernitĂ© de FaurĂ©”… tout cela tĂ©moigne d’une constellation encore nĂ©buleuse que le temps et l’approfondissement sauront prolonger de nouvelles dĂ©couvertes et de clarifications dĂ©cisives. L’ensemble des contributions n’ambitionne pas une synthĂšse exhaustive sur le Concerto romantique tant la diversitĂ© des thĂ©matiques, et la profusion des donnĂ©es (Ă©tendue de la pĂ©riode analysĂ©e oblige) tendent Ă  diluer la premiĂšre collecte de tendances. Au regard de la richesse des informations ainsi prĂ©sentĂ©es, le corpus esquissent un certains nombre de pistes Ă  explorer, de relations Ă  identifier, rendant plus passionnant encore le champ Ă  investir. Lecture incontournable pour qui veut comprendre la forme et les enjeux du Concert pour piano au XIXĂšme.

 

Livres, Compte rendu critique. Le Concerto pour piano français Ă  l’Ă©preuve des modernitĂ©s. Ouvrage collectif (Editions Actes Sud, PBZ, septembre 2015). Septembre, 2015 / 16,5 x 24,0 / 432 pages. ISBN 978-2-330-05336-9. Prix indicatif : 45€.

Livres, compte rendu critique. Archives du concert. La vie musicale française à la lumiÚre de sources inédites (XVIIIe-XIXe siÚcle)

actes sud palazetto archives du concert vie musicale francaise sources inĂ©dites XVIIIĂš XIX eme siecle patrick taieb etienne ajdin critique compte rendu livres classiquenews _ 9782330047948Livres, compte rendu critique. Archives du concert. La vie musicale française Ă  la lumiĂšre de sources inĂ©dites (XVIIIe-XIXe siĂšcle) – Editions Actes Sud – PBZ. Peu Ă  peu l’historiographie du concert, conçu comme un Ă©lĂ©ment majeur de la pratique musicale dans la sociĂ©tĂ© française, et lui-mĂȘme emblĂ©matique d’un phĂ©nomĂšne sociĂ©tal, musical, culturel, esthĂ©tique, et mĂȘme politique, s’organise, Ă  l’aulne entre autres du vaste chantier de recherche intitulĂ© « RĂ©pertoire de spermogrammes de concert en France » ou RPCF, oĂč le livret programme et la critique du concert sont dĂ©sormais estimĂ©s telles de prĂ©cieuses sources d’information et d’analyse. Le prĂ©sent livre est l’une des contribution de ce vaste mouvement d’investigation, pilotĂ© par un double coordination Ă©ditoriale: au total 5 chapitres / contributions Ă©clairent ainsi l’apport de ces nouvelles sources. Une nouvelle affiche annonçant un concert pour Le Concert Spirituel en 1754 (en encre rouge dont la signification est explicitĂ©e pour la premiĂšre fois) ; les apports et informations nouvelles dĂ©livrĂ©s par une sĂ©lection de programmes de salles imprimĂ©s au XVIIIĂš manifestent en effet outre la grande richesse de ce nouveau fonds documentaires, la diversitĂ© des facettes du phĂ©nomĂšne du concert tel qu’il est dĂ©veloppĂ© en XVIIIĂš et XIXĂšme. Mais c’est surtout les deux derniers chapitres qui s’avĂšrent les plus passionnants, dĂ©voilant cette Ă©poque spĂ©cifique oĂč le concert, considĂ©rĂ© comme un loisir et un divertissement non nĂ©cessaire mais pratiquĂ© par l’Ă©lite sociale, Ă©tait l’objet d’une taxe solidaire reversĂ© aux pauvres : ainsi « le droit des pauvres » Ă©tait-il perçu sur chaque concert, quitte Ă  fragiliser davantage les producteurs, dĂ©jĂ  mis Ă  mal par des recettes insuffisantes. Berlioz, organisateur et producteur de ses propres concerts s’en Ă©tait plaint, non sans raison. Le droit des pauvres sera ainsi appliquĂ© sur chaque concert en France jusqu’en 1941. Aujourd’hui, la pratique nous sombre discutable d’autant qu’à l’époque, le thĂ©Ăątre n’était pas ainsi taxĂ©, du fait qu’il Ă©tait considĂ©rĂ© plus « utile » Ă  la sociĂ©tĂ© que
 la musique et l’expĂ©rience du concert. Une discrimination culturelle qui paraĂźt aujourd’hui aberrante. La prise en compte de cette fiscalitĂ© particuliĂšre met en perspective la conception du concert dans la France des XVIIIĂš et XIXĂš ; Ă  la lumiĂšre de notre Ă©poque, les enseignements de ces premiĂšres analyses, rĂ©vĂšlent l’évolution du concert Ă  travers les rĂ©gimes et les pĂ©riodes de l’histoire.

En fournissant aux chercheurs de nouvelles sources d’information, en apportant aussi les clĂ©s pour mieux les exploiter et les analyser, le livre « Archives du concert » souligne l’intĂ©rĂȘt de cette nouvelle piste qui se prĂ©sente Ă  la recherche scientifique. Au regard des premiĂšres donnĂ©es, l’enjeu s’avĂšre captivant. Et le contenu des prochaines dĂ©couvertes, particuliĂšrement prometteur.

Livres, compte rendu critique. Archives du concert. La vie musicale française Ă  la lumiĂšre de sources inĂ©dites (XVIIIe-XIXe siĂšcle) – Editions Actes Sud, collection Beaux Arts. Mars, 2015 / 16,5 x 24,0 / 384 pages . CoĂ©dition Palazzetto BZ. ISBN 978-2-330-04794-8. Prix indicatif : 39€

 

Centenaire Dutilleux : Livres et cd

dutilleux-henri-biographie-pierre-gervasoni-actes-sud-critique-livres-classiquenews-review-bookLivres & cd, annonce. Centenaire Dutilleux. Henri Dutilleux par Pierre Gervasoni. C’est l’évĂ©nement annoncĂ© chez Actes Sud au dĂ©but de l’annĂ©e 2016 (parution : le 22 janvier 2016). De 13 Ă  93 ans, Henri Dutilleux (1916-2013) fut un compositeur engagĂ©, passionnĂ©, actif, un visionnaire voire un prophĂšte, traducteur de l’invisible, inspirĂ© par la poĂ©sie et la littĂ©rature. Ainsi la nuit, Tout un monde lointain, Le temps l’horloge… tĂ©moignent d’une sensibilitĂ© singuliĂšre, aux Ă©quilibres et tonalitĂ©s tĂ©nues. Plus qu’un tĂ©moignage sur la personnalitĂ© qu’il a approchĂ©, l’auteur livre dans un texte biographique Ă  paraĂźtre chez Actes Sud en janvier 2016, l’aboutissement d’un travail de collecte documentaire rĂ©alisĂ© pendant 7 annĂ©es : tĂ©moignages d’époque, coupures de journaux, lettres
 En rĂ©ussissant Ă  recomposer le contexte, les enjeux artistiques et humains de chaque sĂ©quence de la vie et de la carriĂšre du musicien, Pierre Gervasoni restitue le portrait de Dutilleux comme un roman Ă  plusieurs personnages, mais une fiction minutieusement recomposĂ©e oĂč chaque fait et rebondissement dramatique, repose sur un Ă©pisode avĂ©rĂ© et scrupuleusement vĂ©rifiĂ©. Travail d’enquĂȘteur, justesse de la plume, acuitĂ© et exigence du tĂ©moignage… Pour le centenaire Dutilleux en 2016, voici l’ouvrage de rĂ©fĂ©rence que nous attendions, entre essai et biographie. Prochaine critique dans le mag cd, dvd, livres de classiquenews.com.

 

 

 

DUTILLEUX - The Centenary Edition 7CD

 

Erato publie aussi un coffret remarquable offrant l’intĂ©grale des oeuvres de Dutilleux (The Centenary Edition, 7 cd) : ouvres orchestrales, vocales (Sonnets de Jean Cassou, San Francisco Night, Le temps l’horloge
), pour piano ; pour violoncelle et violon (Tout un monde lointain
) ; musique de chambre (Ainsi la nuit, Sarabande, Les Citations
), Le loup (d’aprĂšs Jean Anouilh), MĂ©taboles, MystĂšre de l’instant
 autant de joyaux musicaux, souvent dans des versions plus que convaincantes… PrĂ©sentation et critique complĂšte du coffret The Centenary Edition sur classiquenews en janvier 2016.

 

Biographie, prĂ©sentation de l’oeuvre… Dossier spĂ©cial Centenaire Henri Dutilleux 2016. Disparu en mai 2013, Henri Dutilleux nĂ© Ă  Angers en 1916 affirme la plĂ©nitude de son propre langage Ă  32 ans, grĂące Ă  sa Sonate pour piano de 1948. DĂ©diĂ©e Ă  son Ă©pouse pianiste, GeneviĂšve Joy, sa muse, son pilier (qu’il perd cependant non sans douleur en 2009), la partition souligne l’architecte de la forme tendue et resserrĂ©e, essentielle et suggestive avec pour compenser l’effort de la concentration rationnelle voire conceptuelle, le tissu hĂ©doniste voire sensuel qui cultive un goĂ»t personnel pour le timbre, sa rĂ©sonance, sa couleur spĂ©cifique. Mort Ă  97 ans, Dutilleux fut jusqu’à sa mort vĂ©nĂ©rĂ© tel le plus grand compositeur français immĂ©diatement accessible, dont l’accessibilitĂ© fraternelle et intensĂ©ment humble comme viscĂ©ralement humaniste contrepointait l’abstraction dogmatique un rien trop cĂ©rĂ©brale voire arrogante d’un Boulez. LIRE notre dossier Dutilleux, centenaire 2016

 

 

CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2Ăšme symphonie, LemminkaĂŻnen (ONBA, Paul Daniel, 2015, 1 cd ONBA Live, Actes Sud)

sibelius symphonie 2 retour de Lemminkainen onba bordeaux paul daniel direction actes sud musicales_cd_review_critique_compte rendu CLASSIQUENEWS cd review critique cd octobre 2015CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2Ăšme symphonie, LemminkaĂŻnen (ONBA, Paul Daniel, 2015, 1 cd ONBA Live, Actes Sud). Suite de la collection initiĂ©e par l’Orchestre de Bordeaux et Actes Sud : un cycle de live dĂ©voilant la performance de la phalange bordelaise souvent Ă  l’Auditorium local dans des programmes destinĂ©s Ă  rassembler l’audience des mĂ©lomanes locaux ou cĂ©lĂ©brer des anniversaires incontournables. Evidemment pour les 150 ans de la naissance du plus grand symphoniste europĂ©en au XIXĂšme avec Mahler s’entend, et pour la premiĂšre moitiĂ© du XXĂš, l’ONBA et son chef Paul Daniel (depuis septembre 2013) se devaient de lire l’ardente vivacitĂ© de Sibelius dans un programme de fait trĂšs accessible : les milles sĂ©ductions de la Symphonie n°2, composĂ© en 1902 au moment oĂč Mahler rĂ©dige sa 5Ăšme, amoureuse et si sensuelle- ; la Symphonie n°2 de Sibelius est une vaste fresque panthĂ©iste, d’un souffle irrĂ©pressible et irrĂ©sistible, ont Ă©tĂ© auparavant compris et magnifiquement servis par Bernstein le bacchique, ou Karajan l’Olympien. Ce dernier servi lui-mĂȘme par une prise de son exemplaire (voir chez ses enregistrements chez DG rĂ©cemment rĂ©Ă©ditĂ©s dans le coffret Edition Sibelius 2015, CLIC de classiquenews d’octobre 2015), Ă©crase la discographie d’autant qu’ici l’ingĂ©nieur du son prĂ©fĂšre lisser et fusionner toutes les aspĂ©ritĂ©s de la partition, propre Ă  la recherche de couleurs d’un SibĂ©lius en communion Ă©troite avec les moindres frĂ©missements de la nature, nature matricielle, nature irrĂ©ductible Ă  toute expression qui la caricaturerait : entre l’organique dĂ©bridĂ© de Bernstein, et le contrĂŽle hĂ©doniste et si dĂ©taillĂ©, -palpitant- d’un Karajan, Paul Daniel s’appuie sur l’Ă©quilibre et la grande cohĂ©rence d’une sonoritĂ© solaire, avec un souci permanent des Ă©quilibres au point de gommer (comme la prise de son) les Ă©tagements sonores, la vitalitĂ© des contrastes entres les sĂ©quences et malgrĂ© la trĂšs grande caractĂ©risation de chaque pupitre.

 

 

Pourtant en verve et dĂ©taillĂ©, le chef Paul Daniel n’est pas un sibĂ©lien

Sibelius solennel, clinquant, dénaturé

ONBA_Paul-Daniel-Nicolas-Joubard-4--708x350Cependant, son Sibelius sonne solennel et pafois grandiose, quant les plus grands chefs sibĂ©liens sont restĂ©s organiques et frĂ©missants. C’est un Sibelius plus wagnĂ©risĂ© que proche de Tchaikovski (rĂ©fĂ©rence trĂšs prĂ©sente dans cette seconde symphonie). Le Sibelius de Daniel est ressenti et restituĂ©e comme une ascĂšse nettoyĂ©e de ses doutes, vertiges, gouffres pourtant inscrits et prĂ©sents dans la partition. Classique dans ses dĂ©veloppements et sa comprĂ©hension, Daniel s’entend Ă  gommer les Ă©carts qui contredise son souci d’Ă©quilibre, or la Symphonie n°2 (Allegretto) est un condensĂ© de toute la dĂ©marche esthĂ©tique de Sibelius, tiraillĂ© dans la croissance organique de la forme, entre organisation et dĂ©structuration, implosion et reconstruction : tout l’Ă©difice se nourrit de ses deux forces antinomiques mais indissociables et complĂ©mentaires. Le second mouvement tempo andante soufre d’une asthĂ©nie fonciĂšre, attĂ©nuation qui finit par lisser tous les plans et rĂ©duire les sĂ©quences pourtant nettement contrastĂ©es en une continuitĂ© dĂ©vitalisĂ©e : c’est le mouvement le plus contestable de cette approche certes originale mais qui frĂŽle le contresens. L’aspiration finale de ce 2Ăš mouvement est comme dĂ©vitalisĂ©e, son effet irrĂ©pressible et viscĂ©ral d’aspiration (11’34), totalement gommĂ©, quel dommage. Trop lisse, trop conforme, trop rond dans son approche, nous voulons citer le dĂ©sir de rugositĂ© et de force primitive d’un Sibelius qui s’adressant Ă  son Ă©lĂšve Bengt von Törne, et dĂ©signant comme illustration de sa dĂ©monstration des rochers de granit : “Quand nous les voyons, nous savons pourquoi nous capables de traiter l’orchestre comme nous le faisons”. DĂ©claration qui vaut intention esthĂ©tique pour toutes ses symphonies et qui est justement citĂ© dans la notice du livre cd. Epars, Ă©clatĂ©, fractionnĂ©, diluĂ©, la chef ne parvient pas Ă  maintenir un fil centralisateur dans le dĂ©roulement confus et pour le coup dĂ©sorganisĂ© du 3Ăšme mouvement vivacissimo, pour le coup totalement dĂ©cousu. Ici le chef hors sujet semble assembler les Ă©pisodes sans en comprendre l’enchaĂźnement ni la structure inhĂ©rente et souterraine : la logique sibĂ©lienne, organique, Ă  la fois Ă©clatĂ©e mais unitaire, lui Ă©chappe dĂ©finitivement. Le cycle est rĂ©duit Ă  une succession polie, plutĂŽt terne, oĂč le sens profond qui naĂźt des contrastes enchaĂźnĂ©s est absent. La formidable continuitĂ© avec le dernier mouvement et sa fanfare incandescente sont tout autant amollis, sans nerf, attĂ©nuĂ©, et sur un tempo dĂ©pressif : quel manque de passion (au sens oĂč l’entendait Benrstein : Ă©coutez en urgence ce que le chef amĂ©ricain, Ă©perdu, ivre, Ă©chevelĂ© fait autrement entendre). Que ce Sibelius sonne mesurĂ©, assagi, dĂ©vitalisĂ©. Paul Daniel n’est pas sibĂ©lien. Le geste est clair, articulĂ©, Ă©quilibrĂ© mais tellement timorĂ© : l’assemblage ne prend pas. Manque de vision globale de souffle prenant, incandescent, fulgurant. Le chef passe manifestement Ă  cĂŽtĂ©, dans un finale rien que dĂ©monstratif et grandiloquent, en dĂ©finitive lourd et presque racoleur, sans aucune fiĂšvre. Quelle dĂ©ception et quelle incomprĂ©hension profonde de l’Ă©criture sibĂ©lienne.

 

 

Bon couplage que d’associer ici Ă  la Symphonie n°2, Le retour de LemminkaĂŻnen (1896) opus 22 de plus de 7mn, lui-mĂȘme Ă©pisode final de son cycle LemminkaĂŻnen, qui est une partition passionnante en ce qu’elle permet d’entendre l’assemblage progressif en une totalitĂ© organique Ă  partir d’Ă©lĂ©ments Ă©pars exposĂ©s au prĂ©alable comme prĂ©supposĂ©s. La construction du drame et son dĂ©roulement Ă©vitent toute redite, le point culminant sur le plan de l’expression correspond au final : ici doit se rĂ©aliser la reconstruction salvatrice du hĂ©ros qui a Ă©chappĂ© Ă  la mort et la rĂ©unification de son propre corps dit sa rĂ©surrection et sa victoire finale (Ă  la maniĂšre du mythe Ă©gyptien d’Osiris, dieu des morts qui ayant ressuscitĂ© comme le Christ est aussi dieu de la RĂ©surrection). Saisi comme le chant d’une chevauchĂ©e, ou comme l’Ă©veil d’un printemps, frĂ©missant grĂące Ă  l’acuitĂ© des instrumentistes, Daniel semble trouver une plus juste vision ici, mais hĂ©las, l’enchaĂźnement des Ă©pisodes confine Ă  la fraction : tout est magnifiquement dĂ©taillĂ© et caractĂ©risĂ© comme une mosaĂŻque de sĂ©quences Ă©parses. Mais la vision unitaire et fĂ©dĂ©ratrice qui fusionne les Ă©lĂ©ments en une totalitĂ© mouvante et indivisible… ? Dans l’Ă©noncĂ© dĂ©taillĂ©, le geste est sĂ©ducteur.Mais dans la continuitĂ©, la vision ne laisse pas de nous laisser dubitatif, dans une prise de son qui noie les Ă©tagements des pupitres. Etrange vision oĂč Sibelius sort plus dĂ©naturĂ© que grandi. Et ces tutti conclusifs rien que ronflants et dĂ©monstratifs. A bannir malheureusement. PrĂ©fĂ©rez nettement les approches autrement plus captivantes et justes de Bernstein et Karajan, toutes rĂ©Ă©ditĂ©es Ă  prix compĂ©titif pour l’anniversaire Sibelius 2015.

 

 

 

sibelius symphonie 2 retour de Lemminkainen onba bordeaux paul daniel direction actes sud musicales_cd_review_critique_compte rendu CLASSIQUENEWS cd review critique cd octobre 2015CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2Ăšme symphonie, Le retour de LemminkaĂŻnen. Orchestre national de Bordeaux. Paul Daniel, direction. Live enregsitrement rĂ©alisĂ© Ă  Bordeaux en avril 2015. Collection ONBA Live, Musicales Actes Sud, parution : octobre, 2015 / 13,0 x 18,0 / 56 pages. ISBN 314-9-02807-012-5. Prix indicatif : 18, 62€

 

 

Livres, compte rendu critique. JĂ©rĂŽme Bastianelli. Georges Bizet (Actes Sud)

bizet, georges biographie portrait jerome bastianelli presentation review account of compte rendu critique du livre sur CLASSIQUENEWS livres critiqueLivres, compte rendu critique. JĂ©rĂŽme Bastianelli. Georges Bizet (Actes Sud). On pensait tout connaĂźtre de la vie et de l’Ɠuvre de Georges Bizet (1838-1875 ; mort Ă  37 ans), l’auteur de l’inusable opĂ©ra Carmen (crĂ©Ă© en mars 1875) qui lui valut bien des dĂ©boires et surtout une dĂ©pression, prolongeant l’échec d’à peu prĂšs tous ses ouvrages lyriques portĂ©s Ă  la scĂšne, au cours de sa courte vie : Bizet ne devait pas se remettre de la dĂ©ception du peu d’intĂ©rĂȘt pour sa Carmen, et il meurt quelques mois aprĂšs la crĂ©ation, en juin 1875. Le texte d’un style fluide et trĂšs documentĂ© Ă©claire les Ă©pisodes d’une existence besogneuse marquĂ©e essentiellement par l’absence de vrai succĂšs musical. Un comble pour celui qui est aujourd’hui unanimement cĂ©lĂ©brĂ© et jouĂ© partout sur la planĂšte pour Carmen. Bizet se dĂ©voile ainsi en pianiste virtuose qui rechignant une carriĂšre de concertiste, prĂ©fĂšre l’enfer de la pĂ©dagogie Ă  quelques Ă©lĂšves privĂ©s ; le musicien admire au delĂ  de tout, Bach et Mozart. Son maĂźtre ne fut pas HalĂ©vy (avec lequel il Ă©tudia un temps la composition) mais Charles Gounod dont il suit Ă  la trace chaque crĂ©ation, dont il connaĂźt chaque note et chaque sĂ©quence instrumentale
 DĂ©sireux de se faire un nom sur la scĂšne lyrique, Bizet ose vainement l’OpĂ©ra, puis se tourne vers le ThĂ©Ăątre Lyrique et l’OpĂ©ra comique : nombre de partitions sont proposĂ©es Ivan IV, et mĂȘme un chef d’oeuvre dĂ©truit, La coupe
 d’autres, les PĂȘcheurs de perles ou La Jolie fille de Perth, Ă  peine remarquĂ©s par un public boudeur et versatile. Sa Symphonie en ut (jaillissement de son jeune gĂ©nie, composĂ©e en 1855) montre le cas d’un jeune prodige qui dĂ©passe toutes les tentatives symphoniques Ă  son Ă©poque ! Et dire que la partition n’ a Ă©tĂ© dĂ©couverte et crĂ©Ă©e qu’au XXĂšme siĂšcle (1935).

Le tempérament Bizet

Pourtant Bizet, Prix de Rome (en 1857) fut un orchestrateur de gĂ©nie, dont la sensibilitĂ© reste exceptionnelle Ă  son Ă©poque. Nietzsche, dans le conflit qui l’oppose Ă  Wagner en fera son champion : soulignant la lumiĂšre du premier contre les brumes coupables du second. A travers cette rĂ©cupĂ©ration esthĂ©tique, on voit bien que le cas Bizet rĂ©siste Ă  toute rĂ©duction et Ă  tout Ă©tiquetage : non l’auteur de Carmen ne se rĂ©duit pas Ă  ce seul opĂ©ra qui clĂŽt une vie difficile et frustrante. De pages en page, Ă  travers les quatre chapitres (“Orchestre, Piano, ThĂ©Ăątre, DestinĂ©es“), la prĂ©sentation des oeuvres et leur analyse premiĂšre dĂ©voilent enfin un tempĂ©rament raffinĂ©, qui porte en lui, les promesses de la tradition française, portĂ©e vers la transparence, le raffinement instrumental, la couleur et la construction dramatique. MĂȘme Berlioz loua le gĂ©nie du jeune Bizet (lequel assure la partie de piano lors des rĂ©pĂ©titions pour la crĂ©ation de L’enfance du Christ). Le portrait affirme une invention puissante, dopĂ©e Ă  l’échec, dĂ©sireuse de dĂ©passement, et porteuse d’accomplissement. Il n’y a pas comme il est indiquĂ© au verso du livre et de façon surprenante et incorrecte, ce «  compositeur lyrique indĂ©cis ». Toute sa vie, Bizet fut inspirĂ© par le feu sacrĂ©, malgrĂ© sa bonhommie naturelle et son naturel aimable : sans cette autodĂ©termination qu’exprime bien le texte dans sa globalitĂ©, l’auteur de Carmen n’aurait jamais pu accouchĂ© d’un tel chef d’oeuvre en mars 1875.

Livres, compte rendu critique. JĂ©rĂŽme Bastianelli. Georges Bizet (Actes Sud, collection Classica). Parution : septembres 2015. 176 pages. ISBN 978-2-330-05306-2. Prix indicatif : 17,80€.

LIVRES. Reynaldo Hahn, un Ă©clectique en musique (Actes Sud)

reynaldo-hahnLIVRES. Reynaldo Hahn, un Ă©clectique en musique (Actes Sud). Le salonard prĂ©cieux maniĂ©rĂ© rien que superficiel gagne ici de nouveaux galons : ceux d’une rĂ©habilitation argumentĂ©e qui fait paraĂźtre enfin le gĂ©nie musical. Sous la direction de Philippe Blay, voici le vĂ©nĂ©zuĂ©lien Reynaldo Hahn (1874-1947) dĂ©poussiĂ©rĂ© de tous les aprioris qui avaient rĂ©ussi Ă  dĂ©naturer l’image originelle. L’élĂšve de Massenet brille d’un nouvel Ă©clat que chaque page et chaque contribution colore diffĂ©remment soulignant la contribution majeure du critique, confĂ©rencier, du professeur de chant (Ă  l’Ecole Normale juste fondĂ©e par Cortot en 1920), du chef d’orchestre et du directeur de l’OpĂ©ra de Paris sans omettre la diversitĂ© des dons du compositeur (mĂ©lodies, musique de chambre, oratorios, opĂ©ras, recueil pour piano.)
 Le titre Ă©claire les multiples facettes d’un tempĂ©rament fĂ©cond qui reste difficile Ă  classer. Eclectique certes mais si profond et juste.  Hahn y scintille comme un diamant aux multiples facettes. Son miroitement fait sa valeur : la multiplicitĂ© de l’homme est parfaitement exprimĂ©e dans ce cycle de contributions dĂ©cisives.

hahn_reynaldo_05portrait peintHahn conscience artistique de son temps. Outre les chapitres – passionnants- dĂ©diĂ©s aux oeuvres et Ă  la personnalitĂ© plus qu’attachante du compositeur (qui fut aussi un chanteur aussi distinguĂ© que subtil interprĂšte de ses propres oeuvres comme de celles des autres), c’est surtout, vrai sujet  et grande rĂ©vĂ©lation de l’ouvrage collectif,  la culture mobile et remarquable du Reynaldo Hahn intime qui s’affirme : elle nourrit  par exemple tout le chapitre ressuscitant sa relation Ă  Marcel Proust, dĂ©voilant un jeu fertile d’échanges, de partages, de visions larges et complĂ©mentaires, un appĂ©tit et une curiositĂ© exceptionnels. Passion amoureuse d’abord entre 1894 et 1896 et qui transparaĂźt  en un miroir Ă  clĂ©s  dans Un Amour de Swann, elle-mĂȘme prĂ©ambule ensuite Ă  une indĂ©fectible amitiĂ© ; du reste on comprend ainsi comment Hahn mondain parfait, c’est Ă  dire profond et pertinent, fut en rĂ©alitĂ© « le pĂ©riscope et le pariscope » (excellente formule relevĂ©e dans le texte) du Proust reclus et maladif. C’est aussi Hahn qui inspire au gĂ©nie littĂ©raire du siĂšcle, cette habile et complexe correspondance entre les arts, surtout entre musique et peinture, langue poĂ©tique dont Hahn eut lui aussi la maĂźtrise totale ;  ses propres chroniques sur le thĂ©Ăątre, les expositions et donc les tableaux prĂ©cisĂ©ment dĂ©crits et commentĂ©s donnent la mesure d’une sensibilitĂ© exceptionnellement dĂ©veloppĂ©e et vive, celle du « littĂ©rateur mĂ©lomane » que dĂ©tache avec tendresse et sincĂ©ritĂ©, l’admiration de Proust. La fameuse Sonate de Vinteuil n’aura dĂ©sormais plus de mystĂšre, les nombreuses rĂ©fĂ©rences prĂ©valant Ă  sa genĂšse y Ă©tant enfin prĂ©cisĂ©es


 

 

 

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Dans le sillon de Liszt et mieux que Christophe de Romain Rolland, Hahn et Proust incarnent une pensĂ©e curieuse et imaginative Ă  deux cerveaux qu’attestent leurs appĂ©tits livresques, revivifiant mieux que les frĂšres Goncourt, l’activitĂ© de Bouvard et PĂ©cuchet de Flaubert. Au tudesque de son nom contredit / enrichi par le sourire latin de son prĂ©nom, l’auteur de La CarmĂ©lite, L’üle du rĂȘve, Ciboulette, de Nausicaa, de La Colombe de Bouddah, de la Reine de Sheba et du Marchand de Venise (qui ne sera naturalisĂ© français qu’en 1912!) surgit comme l’incarnation du goĂ»t le plus sĂ»r que rĂ©active toujours une sensibilitĂ© aiguĂ« au carrefour de arts sans privilĂ©gier aucun si ce n’est en tĂ©moigner la correspondance dans sa langue la plus raffinĂ©e conforme Ă  sa nature artistique : la musique.

CLIC_macaron_2014Plus rien du Hahn enchanteur, orfÚvre, prophÚte pour une fusion dialoguée des arts ne vous sera désormais caché, et le livre édité  par Actes Sud  répare bien des lacunes sur une formidable pensée esthétique. Mozartien lumineux nostalgique (qui dirigea Don Giovanni à Salzbourg en 1906),  Reynaldo Hahn surgit dans la diversité de son immense génie. Lecture capitale. Logiquement CLIC de classiquenews de juin 2015.

 

 

LIVRES. Reynaldo Hahn, un Ă©clectique en musique (Actes Sud). Actes Sud Beaux-Arts, Palazzetto Bru Zane. Parution : Avril, 2015  – 16,5 x 24,0 / 504 pages. ISBN 978-2-330-04803-7 Prix indicatif : 55, 00€

 

 

Livres. Jean-Yves Clément : Alexandre Scriabine (Actes Sud)

scriabine-piano-jean-yves-clement-actes-sud-livres---classiquenews-janvier-2015Centenaire Scriabine 2015. Livres. Jean-Yves ClĂ©ment : Alexandre Scriabine (Actes Sud). CrĂ©ateur et gĂ©nie pour le piano, Ă  l’Ă©poque de “la charniĂšre du bousculement des mondes entre le XIXĂšme et le XXĂšme siĂšcles”, l’Ɠuvre du russe Scriabine s’impose Ă  nous dans ce rĂ©cit souvent enflammĂ© (on ne saurait faire moins s’agissant du compositeur ainsi servi), subjectif, partisan et argumentĂ©, qui inscrit Scriabine comme un “moderne”, rĂ©solument original et inventeur : moins solitaire hallucinĂ© que vĂ©ritablement visionnaire, prolongeant Liszt pour mieux prĂ©parer Prokofiev et Stravinsky (sans omettre donc Szymanowski, Schönberg, Bartok, Cage et mĂȘme Stockhausen ! Qu’on se le dise…). Tout son ĂȘtre et surtout sa pensĂ©e (largement Ă©lucidĂ©e par ses propres Ă©crits : ses fameux Carnets, sorte de journal artistique et esthĂ©tique) tendent vers l’absolu, l’idĂ©al : une vision hyper romantique de l’artiste, traducteur des mondes invisibles, guide vers les sphĂšres inaccessibles.

 

Pour le centenaire Scriabine 2015

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Alexandre Scriabine (1872-1915) le magnifique… l’Ă©lĂšve de TaneĂŻev et Arenski, au Conservatoire de Moscou (dont il devient ensuite professeur Ă  partir de 1898 , puis dĂ©missionne en 1902), auteur en 1907 du fameux PoĂšme de l’extase (version orchestrale), puis de PromĂ©thĂ©e (Moscou, 1911) fait dĂ©border l’acte musical aux frontiĂšres de la philosophie et mĂȘme de la thĂ©osophie. Son cheminement spirituel personnel croise enfin le penseur soufi Inayat Khan, une rencontre dont tĂ©moigne sa derniĂšre oeuvre d’envergure MystĂšre… laissĂ©e inachevĂ©e. Mais ce dont tĂ©moigne pour sa part le texte, c’est que de son vivant, l’homme aussi audacieux et fantasque fut-il, a rencontrĂ© son public : il a su rentrer en rĂ©sonance avec de nombreux spectateurs et mĂ©lomanes venus l’applaudir, lors de tournĂ©es triomphales (concerts en Allemagne, Hollande, Londres, Russie et Ukraine…). Le texte croise vie amoureuse (autour de ses deux compagnes successives Vera Ivanovna Issakovitch puis son Ă©lĂšve au piano Tatiana de SchlƓzer) et parcours du compositeur dont pivot de l’Ɠuvre pianistique, l’inestimable Sonate n°5.
En chantre des harmonies supĂ©rieures, Scriabine milite pour son art Ă  la fois mystique et synthĂ©tique. Sa langue est celle de prophĂštes ; son Ă©criture sait cultiver les aphorismes et l’ivresse thĂ©orique (Ă  ce titre, il faut lire les pages Ă©voquant les 3 Symphonies de Scriabine… connues malheureusement des seuls spĂ©cialistes), elle trouve des sonoritĂ©s inĂ©dites, une coloration futuriste qui annonce dĂ©jĂ  ici et lĂ … Ligeti. C’est une figure singuliĂšre au tempĂ©rament bien trempĂ© oĂč le charme et l’extase, le souffle, la plĂ©nitude et l’infini affleurent et s’incarnent en une Ă©criture des plus inspirĂ©es.

CLIC_macaron_2014Le centenaire 2015, celui de la mort de Scriabine s’ouvre sous les meilleurs auspices grĂące Ă  ce texte riche et copieux, dont le commentaire sait prĂ©senter toutes les piĂšces majeures pour le piano et les partitions symphoniques. Un Scriabine introspectif et d’autant plus nĂ©cessaire qu’il Ă©claire la personnalitĂ© comme l’Ɠuvre, guide apprĂ©ciable en cette annĂ©e de cĂ©lĂ©bration.

Jean-Yves ClĂ©ment : Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphĂšres (Actes Sud). parution : janvier 2015. ISBN : 978 2 330 03904 2. 18,50 €

Livres. Joseph Haydn par Frédéric Gonin (Actes Sud)

actes sud joseph haydn biographieLivres. Joseph Haydn par FrĂ©dĂ©ric Gonin (Actes Sud). Le bon papa Haydn, Ă  Vienne : jovial, poli, diplomate, mesurĂ©, Ă©quilibrĂ© en tout, surtout dans son caractĂšre et naturellement dans sa musique fut comme le dĂ©voile cette biographie bien trempĂ©e, une personnalitĂ© affirmĂ©e, sĂ»re de son mĂ©tier et de ses compĂ©tences, d’une audace et d’un humour portĂ©s par une Ă©ducation parfaite qui rendait son commerce et sa compagnie, totalement dĂ©lectables. Inventeur du quatuor Ă  cordes, au point de placer Vienne au sommet des villes europĂ©ennes les plus Ă©lĂ©gantes et les mieux productives, approfondissant comme nul autre avant Beethoven, le genre symphonique et la musique de chambre, Haydn prend ici une stature de pionnier, de visionnaire, de dĂ©fricheur voire de dĂ©fenseur de sa corporation, n’hĂ©sitant pas Ă  revendiquer le maintien d’avantages liĂ©s Ă  sa charge pour lui et ses confrĂšres de l’orchestre, auprĂšs du prince Esterhazy, son employeur dans la pĂ©riphĂ©rie de Vienne…

 

 

 

Joseph Haydn :

conservateur mais hyperactif et visionnaire

 

haydn_joseph_aristoDommage cependant que l’auteur lyrique ne soit pas plus Ă©voquĂ©, expliquĂ©, explicitĂ© car Haydn avant Mozart, justement pour la Cour des Esterhazy et le thĂ©Ăątre du palais d’Esterhaza, fut fĂ©cond en matiĂšre d’opĂ©ras italiens, en particulier dans le genre buffa et comique : c’est lĂ  le pan de la recherche Ă  approfondir et la source de futures dĂ©couvertes (qui rend d’ailleurs inestimables le legs discographique que signa Antal Dorati, pilote passionnant d’une intĂ©grale lyrique chez Decca). C’est une veine poĂ©tique d’une infinie subtilitĂ© que Haydn prit soin de cultiver tout en sachant qu’il ne pouvait pas concurrencer le gĂ©nie de Mozart dans ce domaine… Plus significatif, les commentaires sur la musique vocale sacrĂ©e comprenant Ă©videmment le genre de l’oratorio (trĂšs tĂŽt abordĂ©) et surtout ses messes et cantates, particuliĂšrement destinĂ©es Ă  la ferveur de sa patronne Ă  Esterhaza toujours, et qui tĂ©moignent d’un gĂ©nie toujours mĂ©sestimĂ©, car encore ici, Haydn souffre d’une supĂ©rioritĂ© concurrente, non plus celle de Mozart (quoique) mais de son propre frĂšre Michael Haydn, alors maĂźtre de chapelle trĂšs actif pour la Cour du Prince-ArchevĂšque de Salzbourg. La personnalitĂ© complexe du faux conservateur Haydn transparaĂźt avec finesse et nuances. De quoi rĂ©habiliter la stature d’un Haydn rĂ©formateur et concepteur de premier plan, Ă  l’Ă©gal de Mozart et de Beethoven Ă  venir,  dont la force d’invention explique qu’il reste l’une des personnalitĂ©s musicales les plus cĂ©lĂ©brĂ©es (Ă  juste titre) de son vivant.

 

CLIC D'OR macaron 200La lecture est d’autant plus aisĂ©e, et l’apport synthĂ©tique, Ă©loquent… que l’approche a Ă©tĂ© remarquablement conçue ; thĂ©matisĂ©e, elle est complĂ©mentaire et exhaustive charpentĂ©e en quatre grandes parties : 1) La vie tout d’abord (premiĂšres annĂ©es, au service du prince Esterhazy, un homme libre) ; 2) la personnalitĂ© (le conservateur, l’homme simple et modeste…  ; enfin 3) le style (une constante volontĂ© de renouvellement, le style galant, la notion de classicisme, les Ă©lĂ©ments du style haydnien ; puis, 4) l’Ɠuvre (la musique symphonique, la musique de chambre, l’ouvre pour clavier, la musique vocale profane et sacrĂ©e …). ComplĂ©tĂ© par une chronologie et une sĂ©lection bibliographique et discographique, voici l’un des meilleurs textes de la collection ” classica “  Ă©ditĂ©e par Actes Sud.

 

 

Livres. Joseph Haydn par Frédéric Gonin (Actes Sud). ISBN 978-2-330-03405-4. Parution : septembre 2014.

 

 

Livres. Alex Ross : Listen to this, la musique dans tous ses Ă©tats (Actes Sud)

alex-ross-listen-to-this-musqiue-classique-critique-alex-ross-actes-sud-compte-rendu-critique-classiquenewsLivres. Alex Ross : Listen to this, la musique dans tous ses Ă©tats (Actes Sud). MĂ©moriser tout Mozart sur son lecteur MP3 (au total 9,7 Go), en concevoir autant de playlists thĂ©matiques (n’Ă©coutez que les adagios, les Kyrie…) ; suivre un instrumentistes du Los Angeles Philharmonic pour en dĂ©voiler la facultĂ© d’adaptabilitĂ© Ă  tous les rĂ©pertories (suscitant ainsi l’admiration du compositeur Thomas AdĂšs…) ; constater les apports indiscutables de la dĂ©matĂ©rialisation de la musique classique grĂące Ă  internet (lire l’excellent chapitre “Les machines infernales”) ; Ă©grainer en illustrations sonores prĂ©cisĂ©ment choisis, l’histoire de la basse continue Ă  travers les Ăąges (“Chaconne, lamento et walking blues”)… voilĂ  autant de regards et entrĂ©es subjectifs qui font ici une vision et une comprĂ©hension profonde, sincĂšre, passionnĂ©e (donc passionnante) de la musique classique. Alex Ross, chroniqueur et journaliste au New Yorker retrouve dans ce second opuscule (aprĂšs le non moins excellent The rest is noise (2010, Actes Sud) d’une libertĂ© de ton (qui lui donne au demeurant sa viscĂ©rale cohĂ©rence), une facilitĂ© argumentĂ©e sur des sujets variĂ©s ; dĂ©complexĂ©e, juste, prĂ©cise, l’explication du classique y gagne Ă©videmment en clartĂ©, en originalitĂ© d’approche, rĂ©conciliant pour beaucoup : classique et technologie ; culture ancienne, baroque et romantique, et ambiance sonore de son enfance / adolescence (pop, rock, new age, jazz…).
La partie centrale regroupe pas moins d’une douzaine d’Ă©vocations-portraits de musiciens morts ou vivants : compositeurs, chefs, pianistes, rockeurs, chanteurs, auteurs-compositeurs… autant de prĂ©ludes aux trois hommages (les mieux sentis) Ă  trois immenses tempĂ©raments musicaux : Bob Dylan (I saw the light, sur les traces de Bob Dylan), Lorraine Hunt Lieberson (la soprano tragique emportĂ©e par un cancer, en juillet 2006, – PhĂšdre du siĂšcle, dans Hippolyte et Aricie de Rameau au Palais Garnier sous la direction de William Christie), le dernier Brahms.

alex-rossEclectique sans pĂ©dantisme, cultivĂ© mais accessible, Alex Ross distille ici son art majeur ; et mĂȘme s’il manque parfois des Ă©lĂ©ments importants pour mieux juger et prendre parti sur les thĂšmes et les personnalitĂ©s abordĂ©es, la plume de l’AmĂ©ricain curieux, rĂ©tablit journalisme avec information, sans les rĂ©cupĂ©rations et instrumentalisations nĂ©fastes pour le genre et surtout la patience du lecteur. Listen to this est paru outre-Atlantique en 2010, l’annĂ©e oĂč Ă©tait traduit son premier ouvrage chez Actes Sud, The rest is noise.

Alex Ross : Listen to this, la musique dans tous ses Ă©tats (Actes Sud). Traduit de l’amĂ©ricain. Parution : janvier 2015. ISBN : 978 2 330 02688 2. Prix indicatif : 29 € ttc.

Livres. André Tubeuf : Hommages (Actes Sud)

tubeuf-andre-hommages-actes-sudLivres. AndrĂ© Tubeuf : Hommages (Actes Sud). Au fil du temps Ă  travers son activitĂ© de chroniqueur, l’auteur selon les Ă©vĂ©nements de l’actualitĂ©, – hĂ©las souvent des dĂ©cĂšs -, a Ă©crit sur les derniĂšres dĂ©cennies, plusieurs portraits hommages d’artistes, souvent des interprĂštes de premier plan. On regrette que l’Ă©diteur n’est pas pris soin de prĂ©ciser pour chaque texte, le contexte de parution, en particulier la date de publication : les rĂ©fĂ©rences du texte en auraient gagnĂ© plus de clartĂ©. NĂ©anmoins voici une collection de portraits hommages oĂč chefs, chanteurs – surtout les divas du XXĂšme siĂšcle, quelques pianistes et instrumentistes dĂ©filent au fil des pages. Les citations nombreuses des disques – souvent des gravures lĂ©gendaires qui ont marquĂ© les esprits des mĂ©lomanes, Ă©clairent pour chacun, ce en quoi il a marquĂ© les esprits curieux, l’oreille du narrateur qui Ă©crit en tĂ©moin souvent Ă©merveillĂ© par le mystĂšre d’une voix, la carriĂšre d’un chef, le jeu d’un instrumentiste… De sorte qu’aprĂšs la lecture attentive de chaque Ă©vocation, le lecteur peut se constituer une mĂ©moire sonore de base, dĂ©cisive pour sa propre culture de mĂ©lomane et de discophile. Sans trop cĂ©der Ă  la nostalgie systĂ©matique du “bon vieux temps”, il s’agit quand mĂȘme pour la plupart, d’artistes ayant fait carriĂšre au cours du XXĂš : des gloires qui ont marquĂ© lĂ©gitimement les scĂšnes lyriques des thĂ©Ăątres et l’histoire du disque( et souvent trop peu de talents contemporains : Jonas Kaufmann rĂ©Ă©quilibre la tendance…). Ainsi en couverture, trois chanteuses incarnant l’Ăąge d’or du chant mozartien – diseuses, musiciennes et actrices en complicitĂ©, dans l’immĂ©diat aprĂšs-guerre : Irmgard Seefried, Elisabeth Schwarzkopf et Sena Jurinac dans les Noces de Figaro (Nozze di Figaro) de Mozart au festival de Sazlbourg 1948.

Voix et baguettes lĂ©gendaires…

Pour chaque portrait de divas, un regard affĂ»tĂ© sur ses qualitĂ©s vocales, sa prĂ©sence scĂ©nique, le secret d’une interprĂšte saisissante, et donc  les jalons de sa carriĂšre lyrique au disque comme sur la scĂšne : voyez plutĂŽt le niveau des intĂ©ressĂ©es : Victoria de los Angeles, Anna Caterina Antonacci, Hildegard Behrens, Maria Cebotari, Anita Cerquetti, Ileana cotrubas, Lisa della Casa, Katleen Ferrier, Edita Gruberova, Hilde GĂŒden, Lorraine Hunt… et combien d’autres, plus loin dans la liste alphabĂ©tique : Joan Sutherland, Renata Tebaldi, Julia Varady … jusqu’Ă  Rachel Yakar. Une absente de poids : Callas … ou sa doublure Gencer. Mais ce dictionnaire qui range les articles par ordre alphabĂ©tique ne prĂ©tend pas Ă  l’exhaustivitĂ©, plutĂŽt Ă  la pertinence et Ă  l’Ă©motion, et comme nous l’avons dit au tĂ©moignage… dont l’Ă©criture et la plume entendent conserver ce frĂ©missement et ce trouble vĂ©cu (heureux tĂ©moin) par celui qui en Ă©voque le souvenir encore Ă©mu.
CĂŽtĂ© pianistes : Leif Öve Andnes, Daniel Barenboim, Emil Guilels, Lili Kraus, Arthur Rubinstein, Rudolf Serkin… complĂštent le tableau, sans omettre les chefs et les grands chanteurs : AndrĂ© Cluytens, Victor de Sabata, Eugen Jochum, Ă©videmment Karajan, mais aussi Erich et Carlos Kleiber (pĂšre et fils heureusement rĂ©unis), Pierre Monteux et Riccardo Muti, ou encore Jordi Savall,  Wolfgang Sawallish ou Georg Solti et Bruno Walter. Les voix masculines honorĂ©es sont non moins lĂ©gendaires : Walter Berry, Franco Corelli, Alfred Deller, Dietrisch Fischer Dieskau, Hans Hotter, Jonas Kaufmann, Max Lorenz, Luciano Pavarotti, Michel SĂ©nĂ©chal… ou encore Cesare Siepi, Richard Tauber, JosĂ© Van Dam, sans omettre Gösta Windbergh ni Fritz Wunderlich… L’affiche est somptueuse, constellĂ©e de stars inoubliables. Les informations et commentaires ici collectĂ©s n’en ont que plus de prix.

AndrĂ© Tubeuf : Hommages (Actes Sud). Parution : octobre, 2014. 528 pages. ISBN 978-2-330-03728-4. Prix indicatif : 25, 00€

Francesco Cavalli par Olivier Lexa (Actes Sud)

olivier-lexa-francesco-cavalli-actes-sudLIVRES. Francesco Cavalli par Olivier Lexa (Actes Sud). On l’attendait depuis longtemps, la confirmation d’un retour faisant suite au Vivaldi revival, comme le signe d’une renaissance constatĂ©e depuis plusieurs annĂ©es sur les planches des thĂ©Ăątres d’opĂ©ra: la biographie que fait paraĂźtre l’Ă©diteur Actes sud en septembre 2014 comble un vide jusque lĂ  regrettable : voici enfin l’oeuvre et la carriĂšre de Pier Francesco Cavalli restituĂ©es. Le vide est fort heureusement comblĂ© : l’enfance et l’adolescence de Pier Francesco Cavalli (1602-1676) comme jeune chanteur (soprano puis tĂ©nor Ă  San Marco), la protection du noble Cavalli qui l’amĂšne avec lui Ă  Venise…. et lui permet d’accomplir son apprentissage musical auprĂšs de l’immense Monteverdi, son mariage inespĂ©rĂ© avec Maria Sosomeno Ă  l’immense fortune…. et qui fait du compositeur une personnalitĂ© reconnue dĂ©sormais Ă  l’abri du besoin…. (Maria deviendra vite au tournant des annĂ©es 1640, les annĂ©es d’accomplissement artistique dans la CitĂ , la copiste principale et la directrice de l’atelier de son mari… ), tout est finement retracĂ©, soit les Ă©tapes et jalons d’une irrĂ©sistible ascension à  Venise.
Le compositeur dĂ©jĂ  actif quand Monteverdi fait crĂ©er ses opĂ©ras majeurs (Ulisse puis Poppea), qui signe dorĂ©navant sous le nom de son protecteur Cavalli, devient bien le gĂ©nie inĂ©galĂ© de l’opĂ©ra vĂ©nitien, cĂ©lĂ©britĂ© vĂ©nĂ©rĂ©e partout en Europe au point d’ĂȘtre invitĂ© en 1660  Ă  Paris pour y Ă©crire le nouvel opĂ©ra que toute la Cour française attendait pour les noces du jeune Louis XIV : assurant dĂ©sormais l’importation du genre en France, Cavalli livre Serse puis surtout l’ouvrage tant attendu et commandĂ© par Mazarin, emblĂšme de l’ambition gaulloise : Ercole Amante.

Cavalli_francescoLe texte rĂ©tablit Cavalli dans son Ă©poque, auteur inspirĂ© par la pensĂ©e libertine et antiromaine de l’AcadĂ©mie des Incogniti dont le librettiste Busenello, poĂšte pour Monteverdi et donc Cavalli, est aussi le meilleur fer de lance. La figure de Pier Francesco s’affirme simultanĂ©ment aux derniers opĂ©ras de Monteverdi, soulignant la puissante invention d’un auteur taillĂ© pour la scĂšne… Le thĂ©Ăątre cavallien est ainsi analysĂ© selon les pĂ©riodes oĂč Cavalli fournit la musique des livrets de Faustini (11 opĂ©ras Ă©crits Ă  deux mains), un nouveau standard qui au mĂȘme moment que Monteverdi, offre dĂ©jĂ  une formule insolemment aboutie : Les Amours d’Apollon et de DafnĂ© sont contemporains d’Ulisse ; La Didone de Cavalli est une rĂ©ponse Ă  Ulisse et prĂ©pare L’Egisto, avant Giasone (1649), sommet de la poĂ©tique foisonnante et flamboyante du compositeur vĂ©nitien, le plus grand crĂ©ateur pour l’opĂ©ra aprĂšs la mort de Monteverdi en 1643.  Les topoĂŻ de la scĂšne cavalienne, qui dĂ©finissent l’opĂ©ra vĂ©nitien du Seicento sont identifiĂ©s : antihĂ©ros (eroe effeminato : le nerone monteverdien puis Giasone cavallien en sont les manifestations), scĂšne de folie, de sommeil, lamento (sur chaconne), genres tragiques, hĂ©roĂŻques et comiques mĂȘlĂ©s, double intrigue amoureuse Ă  rebondissemens avant rĂ©solution heureuse, travestissements, et propre au Giasone, “fatras” picaresque et truculent qui combine tous ces Ă©lĂ©ments et venise seicento Santa_Maria_della_Salute_in_Venice_001montrent combien les lettrĂ©s artistes des Incogniti connaissaient parfaitement le thĂ©Ăątre espagnol (Lope de Vega). Fort de cette lecture complĂšte et structurante, l’auditeur cherchera dĂ©sormais chaque production d’un opĂ©ra cavalien comme la manifestation lumineuse d’une exhumation lĂ©gitime. La redĂ©couverte d’un immense gĂ©nie de l’opĂ©ra baroque vĂ©nitien dont l’heure a enfin sonnĂ© aprĂšs les premiĂšres dĂ©marches de Leppard, Jacobs, Christie… En 2014, suivez par exemple la nouvelle saison d’Angers Nantes OpĂ©ra qui prĂ©sente en novembre la production d’Elena de Cavalli, opus tardif de 1659- (oĂč rĂšgne la magie illusoire des travestissements et le labyrinthe des identitĂ©s croisĂ©es : les 2,4,6, 8 novembre Ă  l’OpĂ©ra Graslin de Nantes, puis les 14, 16 novembre Ă  Angers ; enfin les 23,25,27 novembre Ă  l’OpĂ©ra de Rennes).

Olivier Lexa. Francesco Cavalli. Actes Sud / Classica. ISBN : 978 2 330 03460 3. Parution : septembre 2014. 248 pages.

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Lire notre dossier Elena de Cavalli

Francesco Cavalli, la résurrection spectaculaire

Cavalli_francescoCavalli:Elena. SablĂ©, le 27 aoĂ»t. Angers Nantes OpĂ©ra : 2>14 novembre 2014. Renaissance de Cavalli. A propos de l’opĂ©ra Elena (1659). Peu Ă  peu Francesco Cavalli reprend la place qui lui est propre, la premiĂšre parmi les plus grands compositeurs d’opĂ©ras italiens au XVIIĂš, aprĂšs la mort de son maĂźtre Claudio Monteverdi en 1643. Meilleur reprĂ©sentant de l’opĂ©ra vĂ©nitien baroque, Francesco Cavalli – qui porte le nom de son protecteur, incarne l’excellence poĂ©tique et expressive du genre lyrique en Europe : il renouvelle le thĂ©Ăątre monteverdien, assimile son cynisme et sa sensualitĂ© et l’adapte au goĂ»t des plus grandes cours royales dont Ă©videmment Paris : Mazarin l’appelle Ă  Paris pour cĂ©lĂ©brer les noces du jeune Louis XIV : un nouvel ouvrage, Ercole Amante (1662), d’une enchantement irrĂ©sistible auquel sont associĂ©s dĂ©jĂ  les ballets d’un certain Lulli. SablĂ© le 27 aoĂ»t puis Angers Nantes OpĂ©ra en novembre 2014 accueillent un opĂ©ra peu connu Elena qui revisite le mythe antique avec une grĂące poĂ©tique, et une saveur personnelle pour l’Ă©quivoque trouble magnifiĂ© par le travestissement et les situations piquantes qui en dĂ©coulent… Roi du drame, de la mĂ©tamorphose et des genres mĂȘlĂ©s (comique, truculent, sentimental, hĂ©roĂŻque et tragique…), Cavalli refait surface… William Christie avait rĂ©vĂ©lĂ© (Caen, 2011) la magie elle aussi irrĂ©sistible de Didone (1641). Le gĂ©nial Francesco gagne peu Ă  peu une juste reconnaissance. D’autant que le dvd Elena est Ă©ditĂ© par Ricercar, qu’une biographie, la premiĂšre aussi documentĂ©e et synthĂ©tique, sort Ă©galement chez Actes Sud (par Olivier Lexa). La renaissance Cavalli est en marche… EN LIRE +

CD. Messager : L’Amour masquĂ© (2 cd Actes Sud)

Actes Sud Sacha Guitry Amour masquĂ©CLIC D'OR macaron 200CD. Messager : L’Amour masquĂ© (2 cd Actes Sud). Actes Sud inaugure une superbe nouvelle collection de livre cd comprenant le livret intĂ©gral de l’ouvrage choisi, ici le texte original de Sacha Guitry (dĂ©lectable en bien des points). La collection est dĂ©diĂ©e Ă  l’Ɠuvre de l’écrivain. Une trop courte place est accordĂ©e selon nous, Ă  la mise en contexte et les indications sur la genĂšse de l’oeuvre mais, peut-ĂȘtre les numĂ©ros prochains apporteront ils plus de substance : Ă  suivre. Ici, c’est un joyau lyrique français de 1923 qui nous est rĂ©vĂ©lĂ©, de surcroĂźt dans une rĂ©alisation honnĂȘte, c’est Ă  dire qui a compris les bienfaits de la finesse et de la lĂ©gĂšretĂ© suggestive au service d’un genre que l’on croit Ă  torts mineur : la comĂ©die musicale typiquement frenchy.

Perle des années folles

Autour du vĂ©nĂ©rable et si Ă©lĂ©gant AndrĂ© Messager (le crĂ©ateur de PellĂ©as et MĂ©lisande Ă  l’OpĂ©ra Comique en 1901 quand mĂȘme), se rĂ©unissent les « jeunes » modernes, Sacha Guitry et l’épouse de ce dernier Yvonne Printemps, muse artistique entre deux mondes, celui de la VariĂ©tĂ© piquante, l’autre de l’opĂ©rette : dans chacun des deux cas, l’intelligence des situations et la qualitĂ© poĂ©tico expressive des textes priment absolument. Sur les traces d’Henri ChristinĂ© (Phi-Phi) et de Maurice Yvain (Ta bouche), la comĂ©die musicale depuis la fin de la premiĂšre guerre, connaĂźt un essor extraordinaire et AndrĂ© Messager, lui-mĂȘme compositeur, s’essaie Ă  ce genre Ă  la mode.

Messager andre - Andre_MessagerC’est l’époque oĂč Guitry aimerait Ă©crire le texte d’une comĂ©die musicale sur le sĂ©jour de Mozart Ă  Paris (l’idĂ©e est proposĂ©e Ă  Messager qui dĂ©clinant l’offre, laisse la place Ă  Reynaldo Hahn, l’auteur de la comĂ©die finale, crĂ©Ă©e en 1925). L’Amour masquĂ© reprend en rĂ©alitĂ© un premier projet intitulĂ© « J’ai deux amants, c’est beaucoup mieux », initiĂ© avec le compositeur Ivan Caryll qui hĂ©las dĂ©cĂšde inopinĂ©ment. Messager concrĂ©tise l’idĂ©e de la comĂ©die musicale oĂč brille le charme luxueux aguicheur d’Yvonne Printemps, muse du spectacle. Marivaudage de la Belle Epoque, L’Amour masquĂ© n’empĂȘche pas cynisme et cruautĂ© au pays du charme souverain. Car ici, tout se monnaye et si l’on a du cƓur, on en aime pas moins l’odeur des piĂšces et le contact des billets. A 20 ans, « Elle », la jeune hĂ©roĂŻne rĂ©actualise le profil et la mise des cocottes emperruquĂ©e : si elle vit dans le luxe grĂące Ă  ses deux protecteurs (le baron d’Angor et le Maharadjah), la courtisane est amoureuse d’une jeune inconnu (« Lui ») dont la photographie la saisit aussitĂŽt : mais l’élu de son cƓur a maintenant 20 ans de plus et quand « Lui » accepte de voir la jeune femme, il se fait passer pour le pĂšre du jeune homme de la photo
 quiproquo piquant qui permet de dĂ©voiler le vrai visage des sentiments dans le labyrinthe des faux semblants et du jeu cruel de l’amour feint
 Acceptera-t-elle d’avoir pour amant un plus vieux 
 plutĂŽt que l’Apollon vu sur une photo il y a 20 ans ? Dans la rĂ©alitĂ©, Guitry et Printemps avaient presque 10 ans de diffĂ©rence : elle plus jeune que lui.

guitry_sacha 04L’Amour masquĂ© avance sans dĂ©faillir Ă  travers les chansons serties, leurs textes mordants, s’appuyant aussi sur des emprunts faits Ă  l’opĂ©ra comique et l’opĂ©rette comme le rĂŽle dĂ©lirant bouffon de l’InterprĂšte (acte II), ou la citation dĂ©tournĂ©e parodique du final du II acte de Carmen. FaurĂ©, tĂ©moin de la crĂ©ation en 1923 admire l’élĂ©gance et le style d’un Messager qui n’a pas vieilli: il est l’éventail avancĂ© comme un Ă©tendard du meilleur esprit des AnnĂ©es Folles. C’est tout le mĂ©rite de la production qui en 2 cd complĂ©mentaires, illustre le livre Ă©ditĂ© par Actes Sud. La troupe avignonnaise rĂ©unie autour du chef Samuel Jean fait honneur Ă  ce thĂ©Ăątre des doubles et triples jeux, des sĂ©ductions illusoires, des masques enivrants
 autant de digressions charmantes qui dĂ©voilent au final la vĂ©ritĂ© et la sincĂ©ritĂ© de deux cƓurs amoureux. Excellente rĂ©alisation. Editorialement et musicalement rĂ©jouissante.

AndrĂ© Messager, Sacha Guitry : L’Amour masquĂ©, 1923. Livre 2cd Actes Sud Beaux Arts, Hors collection. Parution : juin 2014 / 13 x 18 / 148 pages. Orchestre rĂ©gional Avignon-Provence. ISBN 978-2-330-03184-8. Prix indicatif : 28 €

Illustrations : AndrĂ© Messager, chef et compositeur. Sacha Gutry, librettiste de L’Amour masquĂ© (DR)

Livres. Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud)

Berg_fuchs_suite_lyrique_actes_sud_lettres_secretes_1925Livres. Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud). Acte Sud publie ici l’ensemble des lettres secrĂštes que Berg adressa Ă  Hanna Fuchs, sujet d’une passion foudroyante vĂ©cue en 1925 et au-delĂ … AgĂ© de 40 ans, Alban Berg est frappĂ© par un sentiment amoureux passionnĂ© pour Hanna Fuchs, femme d’un riche mĂ©cĂšne qui l’hĂ©berge en mai 1925 dans sa luxueuse villa prĂšs de Prague, au moment oĂč sont reprĂ©sentĂ©s par fragments, plusieurs scĂšnes de Wozzeck. Le coup de foudre Ă©branle la vie intime du compositeur et c’est une grave crise existentielle qui perturbe jusqu’Ă  sa crĂ©ativitĂ©. Les tĂ©moins d’alors, sa femme HĂ©lĂšne ou son ami Adorno veulent faire croire Ă  un Ă©pisode anecdotique : c’est au contraire une dĂ©flagration gĂ©nĂ©rale, une implosion qui se rĂ©vĂšlent dĂ©cisives et durables dans la vie du compositeur et de l’homme, les deux aspects n’en formant qu’un seul.
Qu’ils aient ou non consommĂ© le fruit d’un dĂ©sir partagĂ©, les deux ĂȘtres ne se reverront plus aprĂšs le dĂ©part de Berg de la maison Fuchs. Il y a comme un air de dĂ©jĂ  vu ici, et l’on pense Ă  la passion furieuse que Wagner Ă©prouva Ă  l’Ă©gard de Mathilde Wesendonck, elle aussi mariĂ©e – amour sans avenir mais qui dĂ©boucha sur une fuite personnelle jusqu’Ă  Venise oĂč Wagner compose le 2Ăš acte de Tristan : le compositeur aurait-il pu Ă©crire ce sommet lyrique sans avoir vĂ©cu ” l’Ă©pisode ” Wesendonck ?

Volcan amoureux

Il est permis de croire que non. Ame romantique, Alban Berg Ă©crira prĂšs de 20 lettres Ă  son aimĂ©e lointaine (qui ne lui fera aucune rĂ©ponse), remise en mains propres par l’intermĂ©diaire d’Adorno, d’Alma Mahler ou de son Ă©poux, Werfel, le frĂšre d’Hanna Fuchs. Ces lettres ont Ă©tĂ© rĂ©cemment dĂ©couvertes, publiĂ©es et aujourd’hui conservĂ©es avec une partition annotĂ©e et dĂ©dicacĂ©e de la Suite Lyrique Ă  la BibliothĂšque nationale de Vienne. Les voici donc pour la premiĂšre fois traduites en français.
Les sentiments de Berg expriment une pensĂ©e submergĂ©e par un amour total qui contredit l’obligation d’ordonnancement qu’exige la mise en forme musicale. C’est cette tension permanente qu’Ă©voque Ă  juste titre et de façon trĂšs claire la prĂ©sentation des lettres ici traduites et publiĂ©es intĂ©gralement.
Berg-Alban-06La ferveur, l’ardeur, l’intense dĂ©chirement et le sentiment de frustration comme une pensĂ©e qui Ă©prouve dans sa solitude infernale, le vertige de la transcendance permis par le pur amour transparaissent Ă  travers le style Ă©pistolaire d’un Berg Ă  la fois dĂ©passĂ© et stimulĂ© par ce qu’il a Ă©prouvĂ© en mai 1925.
Aux rĂ©ticents que le dodĂ©caphonisme rebute, la prĂ©sente lecture dĂ©mentira l’idĂ©e d’un Berg rien que cĂ©rĂ©bral et intellectuel – aspect plus adaptĂ© Ă  son professeur, l’austĂšre Schoenberg. Comme chez Gustav Mahler, quelques dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes, autre figure viennoise d’importance, Berg laisse une oeuvre qui ne peut ĂȘtre comprise sans un Ă©clairage sur sa vie intime et personnelle. En rĂ©alitĂ©, le compositeur Viennois mort en 1935, laisse une pensĂ©e en Ă©bullition que traduisent l’hyperactivitĂ© et le climat parfois panique et justement d’implosion intĂ©rieure, si prĂ©sents dans ses opĂ©ras Wozzeck (1922) ou Lulu (1935). Son amour secret pour Hanna Fuchs inspire de nombreuses oeuvres : Lulu probablement et surtout la Suite Lyrique (pour quatuor Ă  cordes), confession, hommage, tĂ©moignage d’une expĂ©rience qui l’aura Ă  jamais profondĂ©ment changĂ©. Ce terreau propice Ă  l’emportement Ă©motionnel se traduit quelques annĂ©es plus tard quand meurt foudroyĂ©e par la maladie, le fille d’Alma, Manon Gropius qui inspire le dĂ©chirant Concerto pour violon baptisĂ© ” Ă  la mĂ©moire d’un ange “…

Alban Berg et Hanna Fuchs : Suite lyrique pour deux amants. Par Constantin Floros (Actes Sud).  Parution : janvier 2014. 232 pages. ISBN 978-2-330-02687-5. Prix indicatif : 20 €.

CD.Paul Dukas : VellĂ©da, Polyeucte, L’Apprenti sorcier (Les SiĂšcles, Roth, 2011)

CD. Paul Dukas : VellĂ©da, Polyeucte, L’Apprenti sorcier (Les SiĂšcles, Roth, 2011)… Contrairement Ă  la photo de couverture, le programme jubilatoire du cd, met en lumiĂšre la premiĂšre maniĂšre de Dukas, alors fraĂźchement dĂ©barquĂ© de toute rĂ©compense acadĂ©mique car il a Ă©chouĂ© au Concours du Prix de Rome… le jeune tempĂ©rament poursuit nĂ©anmoins sa carriĂšre .

Se risquant dans la grande forme … avec un aplomb conquĂ©rant Ă©clectique, avec un mĂ©tier dĂ©jĂ  mĂ»r  qui n’avait point besoin de palmes ni decorum romains… AprĂšs leur prĂ©cĂ©dent rĂ©vĂ©lant un Debussy jamais Ă©coutĂ© jusque lĂ  (La Mer, PremiĂšre Suite d’orchestre … dĂ©poussiĂ©rĂ©es avec une subtilitĂ© irrĂ©sistible, cd Les SiĂšcles Live paru en mars 2013), ce nouveau disque des SiĂšcles confirment la savante Ă©lĂ©gance dont l’orchestre sur instruments anciens fondĂ© et dirigĂ© par François Xavier Roth est capable aujourd’hui. Face Ă  tant d’orchestres modernes qui s’entĂȘtent Ă  jouer les romantiques (français) sans instruments adĂ©quats, – plutĂŽt dans la puissance moins dans la finesse-, voici assurĂ©ment une phalange modĂšle autant par sa probitĂ© Ă  retrouver le format sonore originel des oeuvres que par ses choix de programmes toujours audacieux, originaux voire expĂ©rimentaux. Certes le seul emploi des instruments d’Ă©poque ne suffit pas Ă  rĂ©ussir un programme : c’est toute la valeur de la direction du chef que de ne jamais sacrifier la juste intonation, la ciselure poĂ©tique, sur l’autel de la claironnante ou dĂ©monstrative restitution historique. Les trois Ɠuvres retenues ici fonctionnent comme un triptyque magistral, dĂ©voilant Ă  raisons, la maturitĂ© orchestrale du jeune Dukas Ă  la charniĂšre des annĂ©es 1890… Il n’est pas d’orchestre aussi vivant et palpitant entiĂšrement dĂ©diĂ© aux lectures historiques, qui soit aussi convaincant aujourd’hui, que Les SiĂšcles donc, comme le JOA Jeune Orchestre atlantique et la prometteuse Symphonie des LumiĂšres (fondĂ©e par l’ex violoniste au sein des SiĂšcles et assistant de FX Roth, Nicolas Simon).

 

 

Dukas : flamboyances d’Ă©poque

 

dukas_les_siecles_roth_velleda_polyeucte_Apprenti_sorcier_cd_actes-SudLouons d’abord cette cantate VellĂ©da (1889), pĂ©chĂ© acadĂ©mique, sertie par un orfĂšvre Ă©mule de Wagner, bientĂŽt bayreuthien fervent et admiratif (- mais qui criera tant sa haine du boch et de toute la culture germanique avec lui aprĂšs 1918 … haute Ă©motivitĂ©, triste contexte) : ici, le chef veille surtout Ă  l’Ă©quilibre voix et instruments, soulignant sans lourdeur le talent de Dukas Ă  exprimer des atmosphĂšres d’une incomparable richesse de couleurs …  ;  Polyeucte (1891) juste aprĂšs le temps des cantates (tentative vaine pour dĂ©crocher le Prix de Rome, hĂ©las pour lui)  s’inscrit parfaitement aux cĂŽtĂ©s de VellĂ©da la druidesse gauloise, comme Norma ; mais c’est surtout L’Apprenti sorcier (composĂ© en 1896, crĂ©Ă© Ă  Paris en 1897) qui s’impose Ă  nous par sa franchise narrative, sa construction gĂ©niale, son instrumentation scintillante.
Les 3 oeuvres indiquent clairement quelle conscience laborieuse et finalement gĂ©niale anime dĂ©jĂ  le jeune Dukas autour de la trentaine : un vrai symphoniste qui a le sens du drame et de l’architecture poĂ©tique, cherchant absolument une avancĂ©e, une issue entre le franckisme (trĂšs prĂ©sent) et le wagnĂ©risme de son temps, ouvert bientĂŽt aux mystĂšres envoĂ»tants du PellĂ©as de Debussy : une maniĂšre française Ă©vidente dans cette orchestration subtile et souvent diaphane – elle-mĂȘme hĂ©ritiĂšre de Rameau comme de Berlioz-, qui souligne avec quel art il sait dessiner en vrai atmosphĂ©riste (comme Vivaldi dans ses Quatre Saisons) … des nuĂ©es sombres et Ă©paisses, des brumes flottantes pour les Ă©claircir ensuite afin de susciter une aube nouvelle, porteuse d’espĂ©rance (tout le plan de l’ouverture de Polyeucte, mais aussi cette aurore amoureuse qui fait le dĂ©but de VellĂ©da).  Le tapis instrumental d’un fini exceptionnel qui ouvre sa cantate VellĂ©da saisit ainsi, ce prĂ©ambule (digne du Strauss de La femme sans ombre quand y paraĂźt pour la premiĂšre fois l’ImpĂ©ratrice) est le plus rĂ©ussi … d’une extase poĂ©tique proche du sublime, car la Cantate de commande n’Ă©vite pas ensuite les longueurs ni les formules dĂ©jĂ  Ă©coutĂ©es y compris dans le duo des amants. La piĂšce majeure rĂ©vĂ©latrice de cette hypersensibilitĂ© symphonique reste Ă©videmment le tissu goethĂ©en de L’Apprenti sorcier qui combine flamboyance instrumentale et construction dramatique en une synthĂšse exemplaire.

 

 

Sublime ouverture Polyeucte

 

Dans Polyeucte, -superbe rĂ©vĂ©lation lĂ  encore, peut-ĂȘtre le plus grand choc du programme-,  l’orchestre exprime la gravitĂ© psychique et vĂ©nĂ©neuse (une trame wagnĂ©rienne pour le coup) qui renvoie naturellement au drame cornĂ©lien ; crĂ©Ă©e en 1892, la partition Ă©blouit par sa grĂące comme sa profondeur instrumentale (belle grandeur amĂšre des cordes) : les musiciens dĂ©fendent une clartĂ© qui se montre habile et bĂ©nĂ©fique dans les Ă©quilibres, les balances, le relief mordant et lumineux des instruments d’Ă©poque, cet intimisme restituĂ© qui permet de mieux Ă©valuer la sensibilitĂ© et le perfectionnisme (quasi maladif) de Dukas. Et lĂ  aussi, l’orchestre par son chant irrĂ©sistible fait entendre ce qui dĂ©chire l’esprit du jeune hĂ©ros : Polyeucte est une Ăąme tiraillĂ©e et ardente pris entre son amour pour Pauline et sa foi chrĂ©tienne ; amour profane, amour sensuel, dĂ©sir et contemplation, voilĂ  deux pĂŽles entre lesquels balance un orchestre en Ă©tat de transe, d’une finesse absolue et d’un Ă©quilibre sonore prodigieux : sur l’ocĂ©an d’une houle psychique, se distingue tour Ă  tour la frĂȘle et dĂ©chirante mĂ©lopĂ©e des timbres solistes cor anglais, clarinette, hautbois (dialoguant avec les violoncelles) …  avant que les cordes n’Ă©lĂšve l’action intĂ©rieure en une libĂ©ration ultime magnifiquement orchestrĂ©e. Au terme de ce que nous pourrions entendre comme une lente, Ăąpre puis enivrante mĂ©tamorphose, Polyeucte rĂ©sout ses tiraillements en fusionnant les deux, sublimer son amour, incarner sa foi par le martyre. Il y a du wagnĂ©risme finement tissĂ© mais aussi cette aspiration spirituelle, parfaitement franckiste dans le dĂ©roulĂ© de cette ouverture ample et ambitieuse , de plus plus ascensionnelle (lisztĂ©enne Ă©galement) de plus de 14 mn ! De fait, l’Ɠuvre se termine en une sorte d’extase Ă©nigmatique et mystĂ©rieuse qui conserve son intensitĂ© jusqu’Ă  sa derniĂšre nuance piano. Chef et orchestre expriment chaque nuance de cette ascension progressive avec une flamme quasi hypnotique.
De la juvĂ©nilitĂ© faussement victorieuse du jeune sorcier Ă  sa terreur foudroyante face au balai qui se multiplie et qu’il ne maĂźtrise plus, la direction de François-Xavier Roth exprime toutes les facettes de L’Apprenti …  partition prodigieuse en avatars enchaĂźnĂ©s et multiples, qui doit moins son attractivitĂ© jamais dĂ©mentie depuis sa crĂ©ation de 1897-, Ă  son sujet fabuleux qu’au traitement que lui rĂ©serve le gĂ©nial orchestrateur. Toutes les alliances de timbres et la succession des Ă©pisodes se trouvent rĂ©Ă©clairĂ©es et rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©es par un jaillissement permanent du scintillement instrumental. Une richesse sonore exaltante et trĂ©pidante qui avait dĂ©jĂ  fait le miracle du concert vĂ©nitien, quand orchestre et chef donnaient avec VellĂ©da, L’Apprenti sorcier Ă  l’Ă©tage de la Scuola di san Rocco en 2011, devant les camĂ©ras de classiquenews.com (prĂ©sent pour cet Ă©vĂ©nement musical italien) : voir notre reportage vidĂ©o : VellĂ©da de Dukas rĂ©vĂ©lĂ© par Les SiĂšcles et François Xavier Roth Ă  Venise.

VoilĂ  donc un nouveau disque qui dans le sillon de l’avancĂ©e scientifique sur instruments d’Ă©poque compose un bel apport pour notre connaissance dĂ©sormais renouvelĂ©e du romantisme Ă  la française, avec Rebel (Le Cercle de l’Harmonie), avec aussi le superbe disque des mĂȘmes SiĂšcles dĂ©cidĂ©ment trĂšs inspirĂ©s par les Français (Dubois dont l’ouverture de Frithiof) ou l’excellent volume des cantates du Prix de Rome de Max d’Ollone rĂ©cemment ressuscitĂ©es, avec quel panache Ă©galement – oĂč l’on retrouve d’ailleurs la mĂȘme Chantal Santon, dans FrĂ©dĂ©gonde, dont la Galeswinthe est d’une eau tout aussi pure et aĂ©rienne presque Ă©thĂ©rĂ©e que sa VellĂ©da dukasienne. Superbe disque dĂ©fendu par un orchestre fabuleux et un chef d’une mesure et d’une tension inspirĂ©es. Incontournable. CD coup de coeur de classiquenews de dĂ©cembre 2013.

Paul Dukas : VellĂ©da (cantate), Polyeucte, L’Apprenti Sorcier. Les SiĂšcles. François Xavier Roth, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© en 2011 et 2012 (1 cd Les SiĂšcles Live).

Livres. Xavier de Gaulle : Benjamin Britten l’impossible quiĂ©tude (Actes Sud)

Livres. Xavier de Gaulle : Benjamin Britten l’impossible quiĂ©tude (Actes Sud)   …
Voici la nouvelle Ă©dition d’un essai biographique paru en 1996 et actualisĂ© Ă  la faveur du centenaire Britten 2013. Cette ” impossible quiĂ©tude ” vient de l’obligation viscĂ©rale du compositeur Ă  exprimer ce qu’il est profondĂ©ment : un ĂȘtre libre soucieux de dĂ©fendre sa diffĂ©rence… peut-ĂȘtre violĂ© pendant son adolescence, Britten affirme dans son oeuvre non pas la nostalgie de l’innocence, trĂ©sor sacrĂ© de l’enfance, mais sa ” sublimation ” : une question Ă©thique qui est au centre de son oeuvre et qui est magistralement dĂ©mĂȘlĂ©e dans cette Ă©tude Ă  la fois exhaustive et trĂšs personnelle.

Un homme libre soucieux de sa diffĂ©rence …

britten_de_gaulle_actes_sud_britten_2013_benjamin_brittenIl ne saurait en ĂȘtre autrement car l’oeuvre et la vie de Britten n’appartiennent qu’Ă  lui-mĂȘme : singuliĂšres et uniques. Un goĂ»t pour le rapport texte-musique, une refonte du langage lyrique, sans ornement, sans pompe mais essentiel tournĂ© vers le secret le plus intime des ĂȘtres, un festival dĂ©diĂ© Ă  son oeuvre (Aldeburgh), et en fond sonore et entĂȘtant, telle une permanente humeur identitaire, la mer : nĂ© sur la cĂŽte Est de l’Angleterre (Ă  jamais nostalgique de son cher Suffolk), Britten reste un homme attachĂ© Ă  la nature ocĂ©ane. La stature de ce pacifiste objecteur de conscience s’affirme pendant la guerre oĂč il dĂ©cide de s’exiler au Canada, accord tacite du gouvernement britannique sous condition qu’il y travaille comme compositeur et comme interprĂšte : auteur surtout reconnu aprĂšs la guerre avec Peter Grimes, Britten fut aussi un pianiste inspirĂ© et un chef prĂ©cis autant qu’Ă©lectrisant, admirĂ© de Dietrich Fischer-Dieskau ou de Janet Baker …Les entrĂ©es sont variĂ©es, parfois thĂ©matiques et toujours particuliĂšrement pertinentes (Britten et ses interprĂštes, Britten et les compositeurs contemporains dont Chostakovitch, autre pacifiste forcenĂ©-, Britten et les poĂštes, Britten et ses librettistes, les sources d’inspiration chez Britten …).

L’organisation du texte suit la chronologie, indiquant pĂ©riode par pĂ©riode, les grandes oeuvres, leur contexte, leur enjeu esthĂ©tique, et surtout peu Ă  peu, liĂ©e Ă  une force de travail admirable autant qu’Ă  une claire conscience de sa vocation, l’Ă©volution de son art : marquĂ© par l’Ă©pure, une certaine Ă©conomie que traverse le goĂ»t pour la musique orientale.

Chaque opĂ©ra, de Peter Grimes Ă  Mort Ă  Venise (mais aussi toutes les oeuvres chambristes et symphoniques, les cycles de lieder…), est minutieusement prĂ©sentĂ©, analysĂ© avec la finesse d’une Ă©criture passionnĂ©e, pourtant soucieuse de clartĂ© et d’accessibilitĂ©. Voici le livre rĂ©fĂ©rence sur Britten, opportunĂ©ment rĂ©Ă©ditĂ© en 2013 pour le centenaire Britten.

Xavier de Gaulle : Benjamin Britten, l’impossible quiĂ©tude (Actes Sud 1996, rĂ©Ă©dition 2013). ISBN 978 2 330 02479 6. Parution octobre 2013.

Livres. Verdi – Wagner par TimothĂ©e Picard (Actes Sud)

Livres. Verdi-Wagner : Imaginaire de l’opĂ©ra et identitĂ©s nationales …

DĂšs leur vivant, Verdi et Wagner n’ont pas manquĂ© de susciter de vifs dĂ©bats sur leurs esthĂ©tiques respectives ; c’est aussi Ă  travers leurs profils contemporains opposĂ©s, une maniĂšre de confronter la culture germanique Ă  celle mĂ©diterranĂ©enne, le tempĂ©rament d’un Verdi non moins rĂ©formateur lyrique que son contemporain, l’inĂ©vitable Richard.

 

 

Livre événement, bicentenaire Verdi & Wagner 2013

Verdi-Wagner
Imaginaire de l’opĂ©ra et identitĂ©s nationales

Timothée Picard

 

Les Ă©lĂ©ments de cette mise en comparaison seraient Ă  peine provocateurs si l’Ă©quation ne relevait pas aussi d’une certaine vision (rĂ©cupĂ©ration) radicalisĂ©e voire extrĂȘmiste, Ă  la fois politique et sociĂ©tale : pour Thomas Mann, la culture allemande est rĂ©solument irrĂ©conciliable avec la civilisation mĂ©diterranĂ©enne ; certainement marquĂ© par le climat de guerre et l’antagonisme France-Allemagne, l’Ă©crivain a façonnĂ© cette vision bipartite des deux clans ennemis : ce choc des civilisations dont Verdi et Wagner seraient chacun le reprĂ©sentant de deux partis affrontĂ©s. L’Europe a depuis Ă©viter le prolongation de cette lecture militante, nationaliste voire guerriĂšre des nations.
La perception des opĂ©ras des deux compositeurs n’est pas exempte d’une instrumentalisation liĂ©e aux idĂ©es et dogmes de l’Ă©poque. Or bien souvent, la comprĂ©hension de leur oeuvre dĂ©rive d’un malentendu dans ce contexte spĂ©cifique.

 

 

Verdi-Wagner Ă  l’heure des nationalismes europĂ©ens

 

picard_verdi-Wagner_opera_actes_sud_livre_septembre_2013GermanitĂ© contre italianitĂ , mĂ©diterranĂ©en ou nordique … les propositions sont nettement tranchĂ©es. Et l’auteur souligne combien la question de l’opĂ©ra suscite des dĂ©rapages discutables dans sa comprĂ©hension, contemporaine ou postĂ©rieure aux auteurs.
Il s’agit ici de relever les Ă©lĂ©ments de la rĂ©ception des deux oeuvres lyriques les plus ambitieuses du XIXĂšme : comment chaque Ă©criture et conception musicale est-elle perçue en France, en Italie, en Angleterre et bien sĂ»r en Allemagne ? Que manifeste-t-elle dans l’imaginaire de ceux qui la reçoive ?
Ainsi, le texte analyse en particulier la teneur des Ă©crivains, musicologues et critiques qui se sont exprimĂ©s Ă  l’endroit de Wagner et de Verdi, trouvant chez l’un comme chez l’autre, la manifestation de leur propre conviction.
Thomas Mann (les plus pages les plus captivantes), Nietzsche, dĂ©jĂ  du vivant de Wagner, mais aussi le critique Hanslick (bĂȘte noire de Wagner qui le caricatura dans Les MaĂźtres chanteurs en un Bessmecker parfaitement imbĂ©cile) sont Ă©tudiĂ©s dans leur rapport Ă  l’oeuvre des compositeurs. Les changements de postures sont nombreuses : de Nietzsche Ă  Mann … tous deux ont d’abord Ă©tĂ© wagnĂ©riens admiratifs puis trĂšs critiques vis Ă  vis de l’auteur du Ring.
La problĂ©matisation qu’implique le sujet est plutĂŽt bien assumĂ©e : en relevant la pertinence sur le plan politique d’une opposition Verdi / Wagner, l’auteur se fait le tĂ©moin, de la rĂ©cupĂ©ration nationaliste que la confrontation suscite dans l’Europe des nations antagonistes au XIXĂšme siĂšcle et jusqu’Ă  la fin de la seconde guerre mondiale (1945). Il reste Ă©tonnant que les esthĂ©tiques allemandes et italiennes se concrĂ©tisent ici: car on aurait plus imaginĂ© Ă©vĂ©nements historiques oblige, une querelle France/Allemange, Ă  travers Debussy et Wagner par exemple (dualitĂ© cependant Ă©voquĂ©e dans le texte).
En rĂ©alitĂ©, le goĂ»t pour les rivalitĂ©s s’exprime dĂšs avant, au XVIIIĂš, quand on opposait Gluck le germain Ă  … Rameau… puis Gluck Ă  Sacchini et Piccinni. Ainsi Napolitains contre allemands ou Italiens contre Français (lĂ  aussi une rĂ©currence plus Ă©vidente et avĂ©rĂ©e avec entre autres la Querelles des Bouffons de 1752, opposant les Italiens et les Français) … Ce goĂ»t pour les querelles esthĂ©tiques dĂ©veloppĂ© en France, rejaillit dans toute l’Europe classique, romantique et moderne : comme si l’opĂ©ra, miroir des sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes manifestaient clairement la nature d’une situation belliqueuse jusque dans les conflits esthĂ©tiques que le genre n’a cessĂ© de produire.
L’apport le plus intĂ©ressant du texte, trĂšs documentĂ© sans ĂȘtre pĂ©dant ni Ă©rudit, demeure l’Ă©tude des rĂ©sonances des joutes esthĂ©tiques auprĂšs des Ă©crivains : la littĂ©rature des lyricophiles et Ă©crivains tĂ©moins mĂ©lomanes conscients des enjeux esthĂ©tiques est l’une des plus dĂ©veloppĂ©es, surtout Ă  l’endroit de Wagner … depuis Nietzsche et Baudelaire, les Mann, Claudel, Rebatet, SuarĂšs, Rolland, puis plus proche de nous Fernandez (Ă  propos de l’opĂ©ra baroque surtout Napolitain) paraissent ici dans toute la force de leur conviction/passion faite Ă©criture toujours engagĂ©e et affĂ»tĂ©e.

Face aux deux gĂ©ants de l’opĂ©ra, quelle est la place de la France ? L’Europe s’est-elle trouvĂ© un champion gaulois ? A travers les perceptions comparĂ©s, la lyre latine et mĂ©diterranĂ©enne avec Verdi, et celle plus incontournable encore, nordique avec Wagner, suscite dĂšs la fin du XIXĂš, un nombre croissant d’essais de toute sorte, de la part des Ă©crivains comme des musicologues. Il est singulier que jamais un compositeur avant Wagner n’avait produit une telle littĂ©rature. Voici la mesure de ce phĂ©nomĂšne et les aspects et valeurs clĂ©s pour en comprendre les apports comme les enjeux. Captivant.

 

Verdi-Wagner : Imaginaire de l’opĂ©ra et identitĂ©s nationales par  TimothĂ©e Picard.  336 pages, Actes Sud. ISBN 978-2-330-02297-6. Prix indicatif : 22,80€

 

Livres. Harry Haskell : Les voix d’un renouveau. Editions Actes Sud (rĂ©Ă©dition 2013)

Livres. Harry Haskell : Les voix du renouveau Editions Actes Sud (réédition 2013)

En 1829, Mendelssohn recrĂ©e Ă  Leipzig La Passion selon Saint Mathieu de Bach ; en 1832, Paris comptait dĂ©jĂ  ses ” concerts historiques ” qui remontaient les oeuvres oubliĂ©es et perdues des compositeurs anciens et baroques…
On voit bien que l’intĂ©rĂȘt pour l’interprĂ©tation des ouvrages du passĂ© ne remonte pas Ă  aujourd’hui. Cependant en relevant la question des instruments requis, de la recherche sur le style, la technique, les enjeux esthĂ©tiques et humains, le courant dit des baroqueux, dĂ©ferlant sur l’Europe Ă  partir des annĂ©es 1970, a rĂ©ussi Ă  intĂ©grer l’Histoire musicale ; le phĂ©nomĂšne de sociĂ©tĂ© est devenu pensĂ©e majeure … la mode s’est muĂ©e en posture structurelle et analytique, pratique instrumentale et vocale essentielle dans l’approche des oeuvres anciennes et baroque mais aussi classiques, romantiques et mĂȘme pour toutes les oeuvres pour lesquelles se posent la question de l’interprĂ©tation la plus juste. Ne faudrait-il pas alors parler de meilleure interprĂ©tation musicale et non plus de lecture “  authentique  “?

 

 

Harry Haskell, réédition actualisée

Les Voix d’un renouveau, version 2013

 

Haskell_Harry_renouveau_voix_actes_sud_Laurent_slaarsEditĂ© en 1988 tout d’abord, le texte de Harry Haskell est ici traduit pour la premiĂšre fois en français, ce qui a suscitĂ© des complĂ©ments nĂ©cessaires et une actualisation liĂ©e aux derniĂšres avancĂ©es de la pratique “ historiquement informĂ©e “.
Certes les derniers Centres de recherche en France n’y sont que citĂ©s (CMBV et Palazzetto Bru Zane …) : il aurait Ă©tĂ© pertinent de consacrer aux courant français un chapitre tout aussi dĂ©veloppĂ© que pour Mendelssohn au XIXĂš, car c’est en France que se dĂ©veloppe aujourd’hui, une nouvelle pensĂ©e musicologique et musicale, historique et esthĂ©tique, des oeuvres du passĂ©.
De mĂȘme, on reste Ă©tonnĂ© que l’orchestre Les SiĂšcles fondĂ© et dirigĂ© par François Xavier Roth ou l’expĂ©rience formatrice et exemplaire Ă  l’Ă©chelle europĂ©enne du JOA Jeune Orchestre Atlantique sur instruments anciens, n’y figurent pas, quand des artistes et chefs et leurs ensembles, pourtant moins dĂ©cisifs, y sont copieusement remerciĂ©s…
Nonobstant ces limites, l’horizon parcouru permet cependant de revivre les Ă©tapes d’un mouvement majeur de l’interprĂ©tation musicale, vis Ă  vis de toutes les oeuvres (et pas seulement baroques). 

Arnold Doltmesch, Wanda Landowska, Alfred Deller, mais plus anciens encore, D’Indy en France, pionnier des redĂ©couvreurs de Rameau par exemple, s’illuminent ainsi d’une flamme nouvelle qui rĂ©sonne jusqu’Ă  nos oreilles contemporaines.
L’apport le plus pertinent du texte reste son Ă©valuation nuancĂ©e du concept d’authenticitĂ© ; il remet en question de façon critique, le statut des instruments anciens : il ne suffit pas de jouer sur des instruments d’Ă©poque, ni de chanter selon les techniques avĂ©rĂ©es par les TraitĂ©s pour rĂ©ussir une interprĂ©tation… Encore faut il ĂȘtre capable de goĂ»t et de flexibilitĂ© comme d’instinct. ” Chanter pour convaincre “ dit William Christie, le pape de la rĂ©volution baroqueuse en France … On ne contestera plus Ă  ” Bill le dĂ©fricheur ” et le rĂ©inventeur si inspirĂ© de Rameau entre autres que pour tout, prime d’abord la musicalitĂ© ineffable de l’interprĂšte, seul capable de rendre vivant et touchant le rĂ©pertoire ancien : “ Avant le concert, 95% de recherche et de technique ; pendant le concert, 95% de musique “. Tout est dit, et de magistrale maniĂšre.
VoilĂ  qui rend tout aussi valides les dĂ©marches ” historiquement informĂ©es ” des orchestres modernes Ă  l’Ă©preuve du style ancien : ainsi Chailly Ă  Leipzig, ainsi Abbado Ă  Lucerne ou encore l’exceptionnel geste lumineux, analytique et si vivant du jeune Bruno Procopio (chef et claveciniste franco-brĂ©silien), capable en 2012 et 2013 de rĂ©ussir l’approche des oeuvres baroques françaises avec les instrumentistes de l’Orchestre Simon Bolivar du Venezuela Ă  Caracas ! Incroyable dĂ©fi qui ressuscite les exploits de la rĂ©volution baroqueuse Ă  l’Ă©poque des Harnoncourt, Kuijken, Leonhardt, car les musiciens vĂ©nĂ©zuĂ©liens sur instruments modernes dĂ©couvrent actuellement et le jeu baroque et le rĂ©pertoire baroque français (du Rameau essentiellement, c’est Ă  dire le plus difficile).En restituant l’Ă©popĂ©e de l’interprĂ©tation des musiques anciennes, le livre de  Harry Haskell rĂ©capitule des siĂšcles d’approches critiques et polĂ©miques  Ă  propos des partitions et de leur interprĂ©tation. En soulignant les avancĂ©es et les prises de risques des plus inspirĂ©s, l’auteur nous offre en filigrane, les clĂ©s pour perpĂ©tuer le feu sacrĂ©, car … osons le dire, les nouvelles gĂ©nĂ©rations d’interprĂštes  pour la majoritĂ©, n’ont guĂšre autant de tempĂ©rament ni d’audace que leurs ainĂ©s, vĂ©ritable pionniers rĂ©formateurs,  il y a maintenant 40 ans … Lecture essentielle.

 

Harry Haskell : Les voix d’un renouveau. La musique ancienne et son interprĂ©tation de Mendelssohn Ă  nos jours. Traduction de l’ amĂ©ricain et actualisation : Laurent Slaars. Parution : octobre 2013.  Editions Actes Sud, 384 pages. ISBN 978-2-330-00607-5. Prix indicatif : 30,00€

Livres. Stravinsky, le moderne Ă©clectique (Actes Sud)

Livres. Bertrand Dermoncourt : Igor Stravinsky (Actes Sud). OpportunitĂ© volontaire…: au moment oĂč Paris (et le monde) s’apprĂȘtent Ă  cĂ©lĂ©brer le centenaire du Sacre du Printemps de Stravinsky (crĂ©Ă© sur la scĂšne du ThĂ©Ăątre des Champs ElysĂ©es flambant neuf, un certain 29 mai 1913), Actes Sud publie une nouvelle biographie du gĂ©nial autant que dĂ©concertant Igor Stravinsky (1882-1971).

Il n’est pas crĂ©ateur plus Ă©clectique ni dĂ©routant voire Ă©nigmatique que l’auteur du Sacre : la diversitĂ© de ses Ă©critures d’une Ɠuvre Ă  l’autre ; la direction versatile de son profil esthĂ©tique (russe postromantique avec L’Oiseau de feu, puis symboliste expressif et fauve voire cubiste avec le Sacre ; nĂ©o classique avec Apollon musagĂšte ou The Rake’s progress et Pulcinella  ou Oedipus Rex; et encore en fin de carriĂšre et de parcours musical, atonal et dodĂ©caphoniste dans Agon (ballet de 1957 conçu avec Balanchine), puis surtout Threni… ! L’esprit de surprise ou la gĂ©niale diversitĂ© de Stravinsky laisse pantois. Mais Ă  chaque fois, une volontĂ© de faire table rase du passĂ© pour se rĂ©inventer constamment ! Un magistral pied de nez Ă  la routine et aux partisans des systĂšmes rĂ©pĂ©titifs… Ses ballets ou ses formes indĂ©finissables entre thĂ©Ăątre, opĂ©ra, danse (Oedipus, Mavra, Noces …) indiquent clairement l’activitĂ© d’une pensĂ©e critique qui semble faire feu de tout bois pour toujours oser, brĂ»ler, reformuler. Un tel tempĂ©rament rĂ©novateur ne pouvait que trouver sa place au sein de la fabrique artistique expĂ©rimentale et pluridisciplinaire de Diaghilev…

B. Dermoncourt: Igor Stravinsky

Stravinsky, moderne Ă©clectique

stravinsky_dermoncourt_actes_sudLe texte biographique envisage le cas Stravinsky sous tous les angles de sa profonde et essentielle contradiction. NaturalisĂ© française en 1934, Igor devient amĂ©ricain en 1945 : il Ă©tait installĂ© Ă  Hollywood dĂšs 1939. Voici donc le grand Stravinsky, tsar incontestĂ© de l’avant garde, d’abord parisienne ensuite amĂ©ricaine dont la sensibilitĂ© aussi dĂ©licate et millimĂ©trĂ©e qu’un oscilloscope, exprime toutes les variations d’un temps historique tourmentĂ© : il a vĂ©cu les deux guerres europĂ©ennes et mĂȘme anticipĂ© la premiĂšre avec le gĂ©nie que l’on sait : Le Sacre du printemps de 1913 augure les dĂ©flagrations apocalytpiques de l’annĂ©e suivante. Au delĂ  d’une approche toujours nouvelle (parfois au bord du pastiche et du clichĂ©), le compositeur rĂ©volutionne la question de la temporalitĂ© en musique : non pas dĂ©velopper pour l’Ă©quilibre, mais prĂ©cipiter et synthĂ©tiser pour l’expressivitĂ©. Stravinsky aime tout rassembler et concentrer son style souvent en moins d’une heure de temps. DĂ©jĂ  le Sacre, en 1913, marque la conception sĂ©quentielle et pourtant fĂ©dĂ©ratrice oĂč la structure organique de la cellule ou sĂ©quence rĂ©alise l’unitĂ© ” dramatique de l’Ɠuvre”. C’est comme il l’a dit lui-mĂȘme, le bourgeon d’un arbre qui croit et participe Ă  son Ă©chelle de la cohĂ©rence globale.
Contemporain de Ravel dont la mort en 1937 le couronne dĂ©finitivement roi de la modernitĂ© absolue, Stravinsky domine incontestablement l’Ă©criture musicale amĂ©ricano-europĂ©enne jusqu’Ă  sa mort en 1971.
Tout en suivant le parcours chronologique de l’Ɠuvre, le texte met en lumiĂšre les rapports toujours ambigus cultivĂ©s au cours de ses coopĂ©rations artistiques: tel Diaghilev avec lequel se construit l’Ă©popĂ©e exceptionnelle des ballets Russes… Stravinsky livre pour le directeur artistique et imprĂ©sario, plusieurs musiques Ă©blouissantes (L’Oiseau de feu, Petrouchka, Ă©videmment le Sacre, mais encore Apollon musagĂšte et Le Baiser de la FĂ©e…) avant de le lĂącher pour Balanchine, et Cocteau… Le talent du compositeur est stupĂ©fiant et magnĂ©tique ; le profil de l’homme plus complexe et irrĂ©ductible. C’est un Ă©clectique affĂ»tĂ©, capable de comprendre avant les autres et synthĂ©tiser les courants contemporains simultanĂ©s. Le regard du maĂźtre (si perçant dans toutes les photos qui le reprĂ©sentent toujours habillĂ© avec raffinement) ne cesse de scruter Ă  l’horizon de la musique de façon permanente, dynamique et critique : les ferments de son futur : le compositeur voit non pas grand… mais loin. En semblant questionner toujours l’acte musical avant de choisir sa mise en forme, Stravinsky tire l’exercice de son art tel un cheminement sans fin riche d’une modernitĂ© aiguĂ« dont il renouvelle sans cesse les manifestations. C’est finalement un rĂ©formateur infatigable. Le comble du moderne. Voyez ainsi la fascination intacte du Sacre, 100 ans aprĂšs sa crĂ©ation parisienne. Aucune Ɠuvre du XXĂšme ne suscite un tel enthousiasme partagĂ© et unanime (Ă  part le BolĂ©ro de … Ravel, son contemporain justement).

B. Dermoncourt: Igor Stravinsky. Editions Actes Sud. Prix indicatif: 18,50 euros. ISBN: 978-2-330-01619-7. Parution : mai 2013.

Livres. Janine Reiss: la passion de la voix (Actes Sud)

Livres. Janine Reiss: la passion de la voix (Actes Sud)

Passion prĂ©dominante (… passion predominante…)… Comme Leporello dans Don Giovanni relate Ă  Elvira ce qui excite au plus haut point la frĂ©nĂ©sie de son maĂźtre Don Giovanni : sa passion prĂ©dominante pour les jeunes damoiselles (air du catalogue), l’auteur reprend la formule pour souligner la passion de Janine Reiss pour … la voix humaine.

La passion prédominante de Janine Reiss

Janine Reiss: La voix humaine

par Dominique Fournier

Une dĂ©votion mĂȘme souveraine qui la conduit Ă  travailler avec les plus grands chanteurs, participer aux opĂ©ras les plus ambitieux aux cĂŽtĂ©s des chefs les plus renommĂ©s dont… Karajan, Maazel, Ozawa, Levine. Justement, la claveciniste, pianiste et maĂźtre de chant s’engagea particuliĂšrement, entre autres, pour le fameux Don Giovanni de Joseph Losey, (1978) faisant rĂ©pĂ©ter soucieuse d’articulation comme d’intonation juste, les grands interprĂštes de l’heure, Ă  la fin des annĂ©es 1970: Ruggero Raimondi, Kiri Te Kanawa, Teresa Berganza, Edda Moser… Epoque bĂ©nie qui voyait diffusĂ© au plus grand nombre par le truchement du cinĂ©ma, un certain Ăąge d’or du chant mozartien.

Une vie pour l’art vocal

fournier_reiss_janine_reiss_actes_sud_livresEn couverture, une photo oĂč Janine Reiss pose comme une diva: de fait Ă  dĂ©faut de chanter, la magicienne du chant vocal savait tout obtenir d’une voix prometteuse, dĂ©livrant un enseignement et des conseils dont les cantatrices fameuses ont su tirer profit: aux cĂŽtĂ©s des dĂ©jĂ  nommĂ©es et non des moindres, Maria Callas, Jessye Norman, RĂ©gine Crespin ; mĂȘme Placido Domingo ou Luciano Pavarotti furent ses ” Ă©lĂšves ” attentifs… L’auteur rĂ©capitule sa carriĂšre Ă  l’Ă©poque de Rolf Liebermann et de Karajan; Reiss reprĂ©sente trĂšs vite malgrĂ© sa discrĂ©tion naturelle et fine, un nouveau standard de perfection vocale qui assure Ă  la prĂ©paration des chanteurs, un niveau de prononciation et d’approfondissement des rĂŽles, incontournables dans les annĂ©es 1970 et jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 2000: muse et pilier artistique de Liebermann puis de Gall Ă  l’OpĂ©ra de Paris, Janine Reiss s’efface peu Ă  peu Ă  partir de l’avĂšnement de GĂ©rard Mortier Ă  Paris. L’auteur dĂ©voile quelques aspects de son enseignement devenu lĂ©gendaire (seconde partie de l’ouvrage). La trame du texte et le contenu reprennent la matiĂšre d’Ă©missions radiophoniques que les deux personnalitĂ©s, auteur et pĂ©dagogue, eurent l’occasion de rĂ©aliser pour France Musique, en 2007 et 2008. Janine Reiss tĂ©moigne, se raconte (sous forme de propos rapportĂ©s), Ă©voque les annĂ©es d’accomplissement au service des productions ambitieuses ou pour les studios: Carmen, MĂ©lisande, Manon (de Massenet) n’ont aucun secret pour cette subtile psychologue (ses jugements sur chaque hĂ©roĂŻne sont une source d’informations voire  de rĂ©vĂ©lations pour la comprĂ©hension de  chaque personnage sur la scĂšne…). Proche de Karajan, de Levine, de Callas ou de Domingo, Janine Reiss rappelle la dĂ©licatesse et la discipline qui forge la magie des voix humaines et divines.
RĂ©serve: le texte a peut-ĂȘtre manquĂ© de relecture approfondie: il comporte des fautes, des rĂ©pĂ©titions et des erreurs (Le Dialogue des CarmĂ©lites, au lieu de Dialogues des CarmĂ©lites, page 90).

Tout cela n’ĂŽte rien Ă  la qualitĂ© et l’intĂ©rĂȘt du texte initial oĂč se prĂ©cise le travail d’une orfĂšvre du chant, en particulier français.

La passion prédominante de Janine Reiss. La voix humaine par Dominique Fournier. Editions Actes Sud. Parution : janvier 2013. 160 pages. ISBN 978-2-330-01543-5. Prix indicatif : 17,00 euros.