CD critique. BEETHOVEN : Trios opus 11 et 38, piano, clarinette, violoncelle (Pinto-Ribeiro, Moraguès, Brendel) 1 cd PARATY 2020

beethoven-cd-paraty-pinto-ribeiro-moragues-brendel-trios-opus-11-opus-38-SHOSTAKOVITCH-ensemble-critique-cd-review-cd-classiquenewsCD critique. BEETHOVEN : Trios opus 11 et 38, piano, clarinette, violoncelle (Filipe Pinto-Ribeiro, piano – Pascal Moraguès, clarinette – Adrian Brendel, violoncelle) 1 cd PARATY. Viennois depuis nov 1792, le jeune Beethoven recueille les leçons de son professeur cĂ©lĂ©brissime alors, Joseph Haydn qui dĂ©jĂ  se plaint du tempĂ©rament trop fougueux du jeune Ă©lève venu de Bonn. De fait, Ludwig impressionne le milieu musical viennois par ses dons prodigieux d’improvisation sur le clavier. Très vite les princes mĂ©lomanes remarquent et recherchent la proximitĂ© de ce gĂ©nie aussi impĂ©tueux qu’inspirĂ©, qui sait inventer un son neuf : les Lichnowski, Waldstein, Razumowski, Lobkowitz, Kinski, et bientĂ´t l’archiduc Rodolphe, frère de l’empereur, qui est lui aussi un excellent pianiste, avec lesquels Beethoven sait cultiver des amitiĂ©s fortes. Miroir de mondanitĂ©s pourtant profondes, non dĂ©nuĂ©es d’estime croisĂ©e, la musique de chambre du jeune Beethoven, rĂ©cemment installĂ© Ă  Vienne, exprime l’éloquence d’un coeur ardent, capable de susciter de grandes admirations. Y compris parmi les mĂ©lomanes les plus exigeants.

SĂ©duisant, urbain, le Trio pour piano, clarinette et violoncelle opus 11 (1798) est le moins connu, car la clarinette est souvent remplacĂ©e par le violon (option autorisĂ©e par Beethoven lui-mĂŞme) – Pascal Moraguès, partenaire familier du pianiste Filipe Pinto-Ribeiro, en Ă©claire toute la brillance fraternelle et tendre du timbre. L’instrument Ă  vent faisant alliance avec les cordes avec acuitĂ© et relief, Ă©voquant par cette Ă©loquence franche et cuivrĂ©e, la qualitĂ© des conversations et des amitiĂ©s de la bonne sociĂ©tĂ© viennoise (Adagio con espressione) comme satellisĂ©e autour du prodige Ludwig. Très au fait des ouvrages Ă  la mode, Beethoven prend soin de citer le trio « Pria ch’io l’impegno » qui ouvre le second acte de l’opĂ©ra L’Amor marinaro de Josef Weigl, crĂ©Ă© au théâtre de la Cour en 1797. Il y explore avec dĂ©lices la libertĂ© de la variation, renouvelant et mĂŞme revivifiant un motif jugĂ© faible par FĂ©tis (qui jugeait Weigl, petit suiveur de Mozart).
La complicité gourmande et précise des trois instrumentistes souligne combien le génie créatif de Ludwig peut remodeler sa source lyrique ; le geste est à la fois souple et contrasté, volubile même, fruit d’une évidente complicité entre les instrumentistes réunis.

L’art du jeune Beethoven viennois

En 1800, Beethoven compose son Septuor pour violon, alto, violoncelle, contrebasse, clarinette, cor et basson opus 20, qu’il transcrit ensuite en 1803, pour trio (opus 38) pour son ami le médecin Johann Adam Schmitt. Si la partition jusque là estimée « bavarde » voire peu inspirée selon les mots de l’auteur, le trio Pinto, Moraguès, Brendel en relève ici au contraire l’énergie première, surtout cette liberté formelle qui s’affirme jusque dans la structure en mouvements séparés dans l’esprit typiquement viennois des sérénades et divertimenti… Sobriété, évitant l’emphase si facile, et plutôt suggestion et élégance que vivacité creuse, les 3 instruments rivalisent de souplesse, d’intimité tendre (beau chant de la clarinette dans l’Adagio cantabile), de jeu brillant (rythmiquement déterminé dans le Tempo di minuetto qui recycle la Sonate pour piano opus 49 (1796). Véloces voire volubiles, les 3 instrumentistes savent déceler sous le brio des 6 séquences ainsi contrastées (variations de l’Andante ; Scherzo endiablé, Presto final…) la liberté d’un Beethoven qui semble se jouer de tout, facétieux et presque imprévu dans élégance et virtuosité, expert dans l’art de faire parler et chanter chaque instrument. D’une connivence naturelle, les solistes de DSCH – Ensemble Chostakovitch, renouvellent ainsi dans ce Beethoven méconnu, la réussite d’un mémorable coffret dédié à… Chostakovitch (Complete chamber music pour piano et cordes / également édité par Paraty).

 

 

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beethoven-cd-paraty-pinto-ribeiro-moragues-brendel-trios-opus-11-opus-38-SHOSTAKOVITCH-ensemble-critique-cd-review-cd-classiquenewsCD critique. BEETHOVEN : Complete Trios for piano, clarinet & cello (Filipe Pinto-Ribeiro, piano – Pascal Moraguès, clarinet / clarinette – Adrian Brendel, cello / violoncelle) 1 cd PARATY enregistrĂ© en fĂ©v 2020 (Seine Musicale).
http://paraty.fr/en/beethove-trio-for-piano-clarinet-cello/

Livres. Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard.

fayard francois sappey la musique au tournant des siècles fayard les chemins de la musique fayard fevrier 2015 CLIC de classiquenewsLivres. Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard. L’auteur applique une vision Ă©lastique du temps, interrogeant pour chaque passage d’un siècle l’autre, une sĂ©quence “89-14″ (soit 11 ans avant, 15 ans après la borne chronologique), identifiant telle ou telle tendance marquante se dĂ©voilant autour des cap “dĂ©cisifs” : 1600, 1700, 1800, 1900 et 2000. Le mythe de la rupture, Ă  l’Ă©noncĂ© de la borne chronologique s’avère plus ou moins rĂ©el, les frĂ©missements d’une tendance Ă  la rĂ©novation esthĂ©tique se prĂ©cisant selon les cas. Si de fait 1600, 1800, 1900 sont bel et bien des changements notables, 1700 est plutĂ´t la confirmation du Baroque nĂ© au siècle prĂ©cĂ©dent, une sorte d’âge d’or classique du baroque. En cours de lecture, l’argumentation prend forme : on y relève selon les caps ainsi franchis, des convergences esthĂ©tiques marquant en effet, des ruptures esthĂ©tiques. Parmi les Ă©volutions et jalons spectaculaires, sont relevĂ©s et commentĂ©s : le passage de la Renaissance au baroque Ă  travers l’Ă©volution du madrigal, du ballet, du mask et de la Favola in musica… dont bien sĂ»r, le mythe dĂ©clencheur d’OrphĂ©e.

La musique autour de 1600, 1700, 1800, 1900, 2000 …
Quelles ruptures au tournant des siècles ?

CLIC_classiquenews_2014Autour de 1600 permet de distinguer l’Ĺ“uvre de Claudio Monteverdi. Autour de 1700 donc souligne la maturitĂ© de l’ère baroque : consolidation et expansion des voies de recherche et d’accomplissement avec l’Ă©closion de la gĂ©nĂ©ration des gĂ©nies en sĂ©rie : Haendel, Bach, Scarlatti, Rameau, Teleman… Corelli (l’apollinien), Vivaldi (le dyonisiaque), l’opĂ©ra Ă  Venise, Biber, Purcell marquent aussi la pĂ©riode. Autour de 1800, oĂą perce le pĂ´le incontournable de Vienne, ce sont les figures de Haydn (le passeur), Mozart (en son envol ultime) et surtout Beethoven (la nouvelle manière, abordĂ©e sur le plan chambriste, symphonique et lyrique) qui balisent la sĂ©quence… Ici, le chapitre sur l’essor de la musique française de la RĂ©volution Ă  l’Empire et la restauration se rĂ©vèle particulièrement instructif : s’y distinguent tous les oubliĂ©s souvent mis dans l’ombre de Beethoven et des Viennois : les Gossec, Catel, Cherubini, MĂ©hul, Spontini, GrĂ©try, Kreutzer, BoĂ«ly, Jadin, Gardel, Lesueur, Cambini, Reicha…. reprennent leur juste place dans un Ă©chiquier oĂą l’histoire des formes et des esthĂ©tiques chevauchĂ©es, successives se clarifie malgrĂ© la diversitĂ© des manières.
Autour de 1900, ce sont Puccini (Tosca et son portrait de Rome) et Louise de Charpentier (et sa peinture de Paris) avant PellĂ©as de Debussy, qui marquent la tranche : d’ailleurs, la figure de Debussy s’impose ici nettement par sa singularitĂ© et sa modernitĂ©. On y relève alors, “l’effervescence de la gĂ©nĂ©ration de 1860″ en France, le wagnĂ©risme ambiant qui dĂ©termine les tempĂ©raments. Et dans la sphère germanique, on comprend que Brahms (dont l’Ă©quivalent outre Rhin serait Saint-SaĂ«ns), Richard II (Strauss), Reger, les SĂ©cessionnistes viennois (surtout Schoenberg…), sans omettre Mahler et Zemlinsky se dĂ©tachent. Ailleurs, Puccini, Scriabine (et la Symphonie des couleurs), Janacek, Albeniz, Granados, Falla… participent Ă  une constellation europĂ©enne dont l’essor est restituĂ©.

Enfin, moins argumentĂ© que les caps prĂ©cĂ©dents : “Autour de 2000″, – le recul serait-il encore trop proche (nous sommes pourtant en 2015, en plein dans le principe 89-14)-, se borne inĂ©vitablement, faute de rĂ©flexions synthĂ©tiques viables,… Ă  un catalogue de faits dont il appartient au lecteur de dĂ©duire le sens visionnaire et rĂ©el : 1989, effectivement c’est le bicentenaire de la RĂ©volution française, surclassĂ© par l’image de Rostro jouant son violoncelle et Bach sur les ruines du mur de Berlin Ă©ventrĂ©, quand Karajan s’Ă©teint… Dans le sillon phare du Mystère de l’instant incarnĂ© par Dutilleux, l’auteure relève pour cette section qui s’Ă©crit encore aujourd’hui : les effets de la crise financière, et malgrĂ© une fin toujours annoncĂ©e, la consolidation de la forme opĂ©ra qui n’aura jamais tant attirĂ© les publics et inspirĂ© les compositeurs… s’y distinguent entre autres, les Ĺ“uvres pour 2000 signĂ©es Tan Dun, Arvo Pärt, John Adams… que rĂ©vèlent-t-ils ? Quels sont les signes ?
Le dernier chapitre on l’aura compris est ouvert.
Une question taraude la fin du texte : le choc du 11 septembre 2001, laisse peser l’ombre d’une redoutable fatalitĂ© pour l’humanitĂ© en marche… vers son inĂ©luctable ruine. Qu’en sera-t-il concrètement en 2100 ? L’humanitĂ© aura dĂ©passĂ© d’ici lĂ  les 9 milliards d’individus. Et la musique dans tout cela ? “Es muss sein !” rĂ©pond l’intĂ©ressĂ©e (Cela doit ĂŞtre), claire rĂ©fĂ©rence du prĂ©lude orchestral de Dutilleux Ă  la 9ème de Beethoven (crĂ©Ă© en mai 2014). Rv est pris pour la suite de cette prospective passionnante. ConfrontĂ©es aux nouveaux dĂ©fis gĂ©opolitique d’un monde de plus en plus interdĂ©pendant, gageons que les Ă©volutions de la musique sont loin d’ĂŞtre achevĂ©es … Les traversĂ©es analytiques offrent de nouveaux regards sur l’histoire musicale. Amateurs ou connaisseurs dĂ©tecteront ici des tendances profitables Ă  une meilleure comprĂ©hension des Ă©poques abordĂ©es. C’est donc un CLIC de classiquenews

Brigitte François Sappey : La musique au tournant des siècles : 89-14. Collection Les Chemins de la musique, Éditions Fayard. Publié en février 2015. ISBN : 978 2 213 68250 1. 20 € 300 pages.