CD, compte rendu critique. Rameau: Castor et Pollux. Pygmalion. Raphaël Pichon, direction (2 cd Harmonia Mundi).

rameau-castor-et-pollux-version-1754-raphael-pichon-pygmalion-cd-harmonia-mundi-2-cd-comptre-rendu-critique-classiquenews-juillet-2015CD. Rameau: Castor et Pollux. Pygmalion. RaphaĂ«l Pichon, direction (2 cd Harmonia Mundi). MĂŞme si elle ne manque pas d’Ă©loquence instrumentale ni de dĂ©licatesse orchestrale (la direction du chef est de ce point de vue, idĂ©alement Ă©quilibrĂ©e et minutieuse), cette lecture souffre d’un plateau de protagonistes trop disparate.  Le Castor  de Colin Ainsworth déçoit de bout en bout par un manque de soutien, des aigus contournĂ©s et un style empoulĂ© et prĂ©cieux dont les artifices dĂ©naturent le simple rĂ©citatif de Rameau. SĂ©jour de l’Ă©ternelle paix sans tenue s’effiloche, sans vrai accentuation : le chanteur reste Ă  cĂ´tĂ© et du personnage et de la situation ; mĂŞme constat pour la mezzo ClĂ©mentine Margaine : PhĂ©bĂ©, surexpressive d’un bout Ă  l’autre. Les deux solistes s’enferment dans une lecture linĂ©aire, rĂ©ductrice et finalement caricaturale de leur personnage respectif : Castor ne cesse de se lamenter, de s’alanguir mollement; PhebĂ© perd toute justesse Ă  force d’exhorter : ses imprĂ©cations rĂ©pĂ©titives s’enlisent; fautive / perfectible, leur conception mĂŞme du rĂ©citatif français qui manque singulièrement de finesse comme de prĂ©cision : l’art de Rameau est ainsi, il ne souffre aucune imperfection
Meilleurs sont la Telaire d’Emmanuelle de Negri (remarqiable intensitĂ© et doloriste contenue, subtilite de l’articulation) ; Pollux du baryton Florian Sempey, mĂŞme si ce dernier affiche un timbre voilĂ© qui gĂŞne la parfaite clartĂ© de son texte. Son chant semble continĂ»ment serrĂ©, engorgĂ©.

Ambassadeur d’un Rameau ciselĂ©, Pichon dĂ©voile une remarquable sensibilitĂ© instrumentale pour la version de Castor et Pollux 1754

RĂ©ussite surtout orchestrale

Parmi les meilleures sĂ©quences celle d’HĂ©bĂ© qui ouvre la fin du IV, grâce Ă  l’intervention de la soprano Sabine Devieilhe (rayonnante vocalitĂ©) qui diffuse ce parfum de sensualitĂ© enivrĂ©e dans l’un des tableaux les plus dĂ©licats et amoureux de tout le théâtre ramĂ©lien : “Voici les dieux. …” Les deux gavottes pour Hebe synthĂ©tisent tous les dĂ©fis de la partition entre respiration et flexibilitĂ© comme suspendu et portĂ© par les flĂ»tes qui doivent ĂŞtre incandescentes et d’une subtilitĂ© rayonnante. MĂŞme français tendre et superbement articulĂ© du tĂ©nor Philippe Talbot pour Mercure, et l’air victorieux lumineux de l’athlète. AssurĂ©ment les piliers vocaux de cette version dont la plus remarquable rĂ©ussite se situe chez les instruments.

Danses en lĂ©gèretĂ© volubile et instrumentalement dĂ©taillĂ©es mais parfois courtes, tous les intermèdes flattent l’oreille par un raffinement instrumental prĂ©cis et Ă©quilibrĂ© qui sait nuancer dramatisme et suprĂŞme dĂ©licatesse. RaphaĂ«l Pichon pĂŞche mĂŞme par un excès de retenue qui s’apparente Ă  de la froideur. NĂ©anmoins parmi les remarquables prouesses de l’orchestre attestant d’une maĂ®trise des danses entre gracieuse suavitĂ© et nerf rythmique l’entrĂ©e d’HĂ©bĂ©, surtout, gorgĂ©es de saine aĂ©ration, les gavottes pour la mĂŞme HĂ©bĂ© dĂ©cidĂ©ment inspirante (l’Ă©poux de la soprano Devieilhe serait-il portĂ© par l’angĂ©lisme suave que lui inspire sa compagne Ă  la ville ?); la prĂ©cision mordante trĂ©pidante des passe pieds pour les Ombres heureuses et la très longue ritournelle affligĂ©e pudique de Telaire au dĂ©but du V restent elles aussi irrĂ©sistibles. Comme, pièce maĂ®tresse, la chaconne finale subtil Ă©quilibre entre abandon enchantĂ© et inĂ©luctable finalisation le tout articulĂ© et scintillant de milles Ă©clats instrumentaux …
Les choeurs sont diversement convaincants selon les Ă©pisodes. A part les hommes (Demons : Brisons les chaines), le choeur manque de prĂ©cision linguistique d’une façon gĂ©nĂ©rale, certes bons exĂ©cutants mais en retrait continu : la fĂŞte de l’univers qui clĂ´t le drame manque singulièrement d’ampleur et d’aĂ©rienne majestĂ© : c’est quand mĂŞme l’apothĂ©ose des deux frères Dioscures Ă  laquelle Rameau dĂ©die son final.

Version essentiellement instrumentale ou la prĂ©cision reste souveraine et sous le geste du chef affirme une dĂ©licatesse d’intonation passionnante; mais il manque le concours de solistes vrais personnalitĂ©s dramatiques et dans l’enchaĂ®nement des tableaux, un sens du théâtre continu.

C’est donc une lecture intĂ©ressante du point de vue instrumentale, mais cette version ici et lĂ  encensĂ©e comme la nouvelle rĂ©fĂ©rence, est loin de la maturitĂ© des aĂ®nĂ©s, pionniers chez Rameau et d’une toute autre inspiration : Harnoncourt ou Christie dĂ©cidĂ©ment inĂ©galables pour la comprĂ©hension profonde de l’opĂ©ra le plus jouĂ© du vivant de Rameau et après sa mort jusqu’Ă  la chute de l’ancien rĂ©gime sous le règne de Marie-Antoinette. Si Harmonia Mundi avait optĂ© pour un disque d’extraits comme une Suite de danses, le geste affĂ»tĂ©, ciselĂ© et dĂ©licat de Pichon aurait mĂ©ritĂ© un CLIC de classiquenews, assurĂ©ment.

CD. Rameau : Castor et Pollux (version 1754). Avec Philippe Talbot (Mercure, Un Athlète), Sabine Devieilhe (une Suivante d’HĂ©bĂ©), Emmanuelle de Negri (TĂ©laĂŻre), … ChĹ“ur et orchestre Pygmalion. RaphaĂ«l Pichon, direction. 2 cd Harmonia Mundi HMC 902212.13. EnregistrĂ© Ă  Montpellier en juillet 2014